Préface
p. 11-14
Texte intégral
1L’ouvrage de Colette Cosnier, paru en 1985 aux éditions Horay, demeure à ce jour la meilleure, voire la seule biographie véritable de Marie Bashkirtseff (1858-1884), qu’a longtemps ensevelie une légende construite très vite après sa mort, par ses admirateurs ; notamment par Pierre Borel, qui s’est emparé du Journal, mais d’un Journal tronqué, et par Albéric Cahuet qui a figé l’héroïne sous les traits édulcorés de Moussia : la Russe excentrique, témoin des folies fin-de-siècle, la victime d’une phtisie faucheuse des jeunes vies, la jeune fille vêtue de blanc, incarnation de la pureté et du rêve virginal d’amour inassouvi. « Notre-Dame du sleeping-car », disait Maurice Barrès qui voulait « organiser sa légende ».
2La mère de Marie, Mme Bashkirtseff, y avait contribué en déposant à la Bibliothèque nationale le Journal de Marie, dont certes elle pressentait la valeur ; mais un journal qu’elle avait systématiquement mutilé pour l’expurger de toute allusion intime ou sexuelle, et le rendre conforme à l’image qu’elle voulait garder et livrer de sa fille. Pages arrachées, passages caviardés : c’est le massacre du Journal tenu de 1873 à 1884, presque quotidiennement, par Marie. Son chef-d’œuvre, sans doute ; un chef-d’œuvre de la littérature diariste contemporaine, pour lequel récemment encore Jean-Marie Le Clézio disait chez François Busnel (la Grande Librairie, mars 2020) son inconditionnelle admiration.
3Colette Cosnier (1936-2016) a été une des premières à percevoir et constater le désastre en consultant à la BnF le manuscrit du Journal (quatre-vingt-quatre cahiers). Il révélait une tout autre personnalité que la version édulcorée construite par les siens. D’où le désir de Colette Cosnier d’écrire une biographie authentique, « sans retouches », où l’on entende enfin la voix de Marie, et la large place donnée aux extraits du Journal, texte et dessins dont Marie illustrait ses notations. Un régal, littéraire et esthétique, qu’il faut remercier les Presses universitaires de Rennes de nous restituer.
4Colette Cosnier a choisi le récit chronologique. Le journal nous permet de suivre au jour le jour les vicissitudes de la courte vie de Marie, et surtout l’expression de ses sentiments, de sa souffrance, de son insatiable envie de vivre. Elle parle de sa vie familiale conflictuelle, de son existence mondaine agitée, de ses séjours à Nice, son port d’attache, de ses voyages incessants. Elle dit sa vie sentimentale, ses flirts, son désir de plaire, de séduire, sa souffrance de ne pouvoir prendre l’initiative d’une déclaration dans un monde régi par les codes du genre. Elle est consciente de ses charmes, de sa beauté, de son corps qu’elle rêve nu et caressé. Sensuelle, elle rêve de faire l’amour. Mais elle veut être aimée pour elle-même, pas pour sa fortune ou son statut. Sa mère et sa tante ne songent qu’à la marier ; mais elle refuse tout mariage imposé qui ne serait pas mariage d’amour. Les hommes qui lui font la cour sont inconstants, mènent plusieurs intrigues à la fois ; y compris Paul de Cassagnac, son préféré, et qui finalement en épouse une autre. Sans doute parce que son statut d’artiste ne saurait convenir à un homme public, épris de normalité sociale. « Femme artiste : ne peut être que catin », écrit Flaubert (Dictionnaire des idées reçues).
5Marie Bashkirtseff dit – crie – son désir de créer : peindre. Devenir une grande peintre, comme Manet qu’elle admire tant. Elle veut apprendre le métier, mais sa famille ne la soutient que mollement, consciente que ce n’est pas la meilleure voie pour le mariage. L’École des beaux-arts est alors fermée aux jeunes filles, qui ne sauraient voir et peindre le nu masculin. On mesure les difficultés de la femme artiste, dépourvue de formation, traitée comme une créature, affrontée surtout à l’idée fondamentale selon laquelle une femme ne crée pas, ne peut être que traductrice ou copiste.
6Marie Bashkirtseff se heurte de plein fouet à cette « valence différentielle des sexes » (Françoise Héritier) qui la condamne, elle et ses consœurs, à l’inexistence. Elle a une pleine conscience des obstacles et se bat pour les tourner. Elle obtient, non sans résistance, de fréquenter à Paris l’Académie Julian : un creuset où affluent de talentueuses étrangères, Sophie Schaeppi, Louise Breslau (pas toujours aimables à l’égard de cette riche héritière) ; ses maîtres – Julian, Bastien-Lepage – sont paternalistes. Il faut se bagarrer pour accéder aux Salons. La critique est condescendante pour les œuvres de femmes, toujours suspectes de mièvrerie et par ailleurs encouragées à s’y conformer. Dans un tableau original, la critique voit nécessairement la main d’un homme. Ainsi pour Un meeting, une des toiles les plus célèbres de Marie : on loue le singulier talent de « ce Monsieur Bashkirtseff ». Marie aspire à une peinture forte, virile, moderne ; elle admire surtout Manet, la fermeté de son dessin. Aux obstacles extérieurs, s’ajoutent les réticences familiales, un emploi du temps peu favorable au travail, dont elle sait qu’il est insuffisant pour lui permettre de progresser vraiment.
7Marie Bashkirsteff a une vive conscience de la domination masculine dans tous les domaines. Elle le dit et le répète : « Je voudrais être homme. Je sais que je pourrais devenir quelqu’un, mais avec des jupes, où voulez-vous que j’aille ? Le mariage est la seule carrière des femmes […]. Jamais je n’ai été si révoltée contre l’état des femmes » (Journal, 30 septembre 1878). « Je suis condamnée à l’obscurité de la carrière féminine » (10 mars 1879). « Ce que j’envie, c’est la liberté de se promener tout seul, d’aller, de venir, de s’asseoir sur les bancs du jardin des Tuileries et surtout du Luxembourg » (2 janvier 1879). Une de ses toiles montre deux femmes y lisant le journal.
8Elle devient républicaine et féministe, soutient Hubertine Auclert, hardiment suffragiste, adhère au Droit des Femmes, cotise, assiste aux réunions, donne à La Citoyenne, journal d’Hubertine, un article signé Pauline Orell sur les femmes artistes. « Ce qu’il nous faut, c’est la possibilité de travailler comme les hommes » (20 février 1881). Un des premiers manifestes du genre.
9Mais elle est malade. Elle note sans fard les progrès de son mal. Elle crache le sang, devient sourde, est épuisée, a du mal à se mouvoir. On installe son lit au salon. « Il m’est trop difficile de monter l’escalier. » Elle sait qu’elle est condamnée. Elle ne cesse jusqu’au bout de s’intéresser à la peinture et d’écrire. Elle meurt le 31 octobre 1884, à vingt-cinq ans. Elle est enterrée au cimetière de Passy dans un somptueux mausolée.
10Son journal dit son amour de la vie et sa lucidité. Elle avait voulu en faire un véritable témoignage. « Je suis mon héroïne à moi », disait-elle. « On pourra me suivre de l’enfance jusqu’à la mort. »
11Colette Cosnier a redonné vie à ce Journal en même temps qu’à son auteure. « J’ai souhaité faire table rase de la légende et faire revivre la véritable Marie Bashkirtseff […], une femme prisonnière de son temps, une femme de notre temps », écrit-elle. Pari réussi.
12Cette biographie devait être suivie de beaucoup d’autres : Louise Bodin (1988), Marie Pape-Carpantier (2003), George Sand (2004), Henriette d’Angeville (2006), les Dames de Femina (2009), les Saintes enfin (2017) retinrent l’attention de celle qui avait, par ailleurs, montré les difficultés de l’expression et de la création des femmes dans un essai remarqué (Le silence des filles. De l’aiguille à la plume, 2001).
13Cette réédition bienvenue est aussi un hommage à une pionnière de l’histoire des femmes.
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