Conclusion. Les sens de la recherche
p. 159-165
Texte intégral
1La perception d’un décalage entre l’image que donnait à voir l’anthropologie et ses pratiques a inspiré cet ouvrage. Les critiques dont elle est l’objet, ou auxquelles elle s’expose, ne peuvent être ignorées, aussi je me suis proposé de les exposer, pour les discuter. Avec, je l’ai dit, un fil conducteur précis : les singularités, les spécificités ne seront pas des facteurs de marginalisation dès lors qu’elles auront été dans un premier temps exposées et confrontées à la contradiction. Ensuite il est nécessaire d’en tirer des conclusions pour se renouveler, dans notre rapport aux autres disciplines, au collectif, à l’écriture, aux théorisations. À cet égard déplacer et reprendre les questions relatives à la place de l’anthropologie dans le monde scientifique, aux enjeux auxquels celui-ci est confronté dans la société, en effectuant un « passage à l’échelle », comme je le fais dans le dernier chapitre, permet de garder la mesure de ce qui se joue pour l’anthropologie. Plus exactement, cela nous renseigne sur ce qui est en jeu pour l’anthropologie, d’une part, et pour toutes les sciences, d’autre part. Cet effort de contextualisation des problèmes, de mise à distance, est nécessaire pour ne pas verser dans une forme de victimisation de la discipline, qui serait incomprise, marginalisée et maltraitée par les sciences « dures », par les décideurs politiques ou les bailleurs de la recherche.
2De ce point de vue, j’ai voulu montrer que les critiques adressées à l’anthropologie ne renvoient pas à une quelconque fatalité, sauf si on décide soi-même, en tant qu’anthropologue, que c’est le cas. Sa méthodologie, sa relation au collectif, à la demande, à la décision, aux autres disciplines sont le fruit d’une histoire et ne sont ni figées, ni indiscutables. Pour s’en convaincre il convient de se regarder « en action », confronté à des questions précises. Le miroir peut s’avérer déformant, sévère ou dévalorisant, mais il peut aussi révéler des « points aveugles » de nos démarches. Je pense ici aux rares explicitations de nos méthodologies mais aussi, s’agissant du reflet trompeur du miroir, aux critiques souvent infondées sur le caractère solitaire du travail de l’anthropologue : plus exactement, sont peu fondées les conclusions qui sont tirées tendant à confondre un exercice parfois solitaire du travail de l’anthropologue et un désintérêt pour la dynamique collective de son laboratoire.
3Je ne vais reprendre ici ni les sujets discutés, ni les termes du débat, pour m’arrêter sur deux de leurs conséquences immédiates. Que ce soit dans notre fonctionnement (chapitre i) ou dans nos théorisations (chapitre ii) il devient plus que jamais nécessaire de développer son esprit critique et de l’inscrire dans un temps de la réflexion, aujourd’hui largement délaissé. Ces propositions pourraient sembler fort banales car fondatrices de notre intérêt pour la recherche et pour l’anthropologie : les pratiques auxquelles elles renvoient sont pourtant aujourd’hui progressivement délaissées. L’esprit critique devrait ainsi s’appliquer beaucoup plus systématiquement qu’on ne le fait aux mots et aux concepts utilisés. Exigence particulièrement importante quand on travaille dans des espaces – géographiques comme intellectuels – où d’autres lexiques circulent.
4Je fais ici référence au lexique du monde du développement qui utilise des concepts ayant une histoire, souvent occultée, qui renvoie à des disciplines, des champs de pensée. À titre d’exemple, les « capacités » qu’il s’agit de « renforcer » font écho aux « capabilités » en affaiblissant toutefois sensiblement la portée du concept d’Amartya Sen, puisque, dans la terminologie du développement il s’agit de « former ». Avec un flou sur les contours de cette formation : la transmission de connaissances ? Leur réapprentissage ? L’acquisition de techniques, de savoir-faire ? Ceci n’est rarement précisé, l’expression « renforcement de capacités » semblant se suffire à elle-même. Nombreux sont les chercheurs à partager ce constat, plus rares sont ceux qui refusent d’utiliser cette expression. Or il s’agit là, encore une fois de façon extrêmement triviale, de mettre en œuvre un esprit critique minimal, que l’on nous a enseigné à l’université quand ce n’est pas au lycée… Un même réflexe est oublié devant le substantif, aussi qualificatif, de « communautaire ». Il a une histoire liée à celle de la sociologie et de l’économie et qui se trouve de nos jours occultée. Le mot – « communautaire » – se suffit à lui-même, possède son propre effet performatif, qui autorise de se dispenser de toute analyse de son contenu et de sa capacité à rendre compte de réalités tangibles. La « communauté » (et donc le « communautaire ») existe, est, par principe, donc il devient inutile de préciser si elle renvoie à des groupes ayant des intérêts politiques et économiques « en commun », ou une langue, une religion, un espace géographique partagés. Puisque l’on pense tous en avoir la même acception on ne juge pas nécessaire de la définir ce qui, pour un chercheur, relève d’une faute professionnelle. L’épidémie de COVID-19 a ainsi vu émerger la notion de « cas communautaires », par opposition à « cas importés ». Or ces cas dits communautaires ne sont pas ceux d’une « communauté » donnée (qui resterait à définir) mais en fait, plus banalement, de la société en question – par opposition à ceux venant de personnes ayant effectué un voyage hors du pays. Ici le cas « communautaire » est tout simplement un cas « local », c’est-à-dire une personne n’ayant pas elle-même voyagé.
5Ces remarques sur les mots utilisés me paraissent intiment liées à la perte du temps de réflexion évoquée précédemment. J’ai discuté les formes et conséquences de cette accélération du rythme de la recherche qui s’incarne dans une course aux publications, aux financements mais aussi – et c’est sur ce point que je voudrais insister dans ces remarques conclusives – de la conceptualisation. Accélération qui contracte le temps que le chercheur, bien au-delà de l’anthropologue, doit pouvoir consacrer à la réflexion sur ses objets, ses méthodes, son « rôle social ». C’est dans ce sens que l’agenda intellectuel de la science de la durabilité doit être compris comme une opportunité pour renouveler l’approche de nos questions de recherche : d’où peuvent venir les impulsions de nos recherches ? Pour quelles conséquences étudie-t-on, par exemple en sciences sociales, les dynamiques des sociétés ? Ces questions doivent être posées et ne remettent aucunement en cause l’autonomie de la recherche : si on ne se les pose pas, ceux qui nous financent nous questionneront avec raison sur les « points aveugles » de nos démarches. Et c’est alors qu’en effet on perdra en autonomie, en libre arbitre et en capacité d’inventivité si nous ne sommes pas en mesure (que ce soit par refus de principe ou par incapacité) d’objectiver nos pratiques et d’avoir un regard constamment critique sur les concepts, les chiffres, les affirmations que l’on produit ou utilise.
6Je suis convaincu que ce plaidoyer doit être mené à un double niveau, celui de sa discipline – me concernant l’anthropologie – dans sa relation aux autres sciences et celui du chercheur dans son rapport aux lecteurs et destinataires de ses travaux, ainsi qu’aux financeurs et évaluateurs de ses activités. Pour illustrer le premier point, le premier niveau, je vais évoquer brièvement des débats avec mes collègues directeurs d’autres départements scientifiques de l’IRD lorsque je m’occupais de celui de sciences sociales. Alors que les sciences sociales, sous l’impulsion des démographes, construisent et pilotent des observatoires de populations, mes collègues me faisaient remarquer que ceux-ci n’étaient pas éligibles aux guichets de financements de ces outils qui entendent par « observatoires » les observatoires de l’univers, par exemple. Le débat était moins sémantique que stratégique. On peut en effet aisément s’entendre sur le caractère réducteur d’une telle définition de l’observatoire : chacun admettra que comprendre les évolutions des familles sur la longue durée, par une collecte longitudinale de données sur les naissances, les décès, les unions et les migrations, relève de la mécanique d’un observatoire. La difficulté est bien plutôt d’ordre stratégique car ouvrir ces financements aux observatoires « des sciences sociales » oblige à effectuer un travail institutionnel – et pas uniquement sémantique – de repositionnement des sciences sociales dans un guichet, dans une structure (un département ou un institut du CNRS), dédiée à d’autres champs disciplinaires.
7Une même exigence de lecture critique des choix, des dispositifs – seule en mesure de sortir d’un isolement dans lequel on se complaît, par confort victimaire – s’applique aux liaisons entre la science et le politique lors de l’épidémie de COVID-19. J’ai évoqué brièvement ce point dans le dernier chapitre et il est utile d’y revenir pour insister sur certaines de leurs caractéristiques. La première est que la science comme le politique – j’utilise à dessein des termes génériques, très englobants – ont réagi dans l’urgence, tout en prenant date, à leur corps défendant, pour l’avenir. Que la science ne puisse pas, face une épidémie se diffusant rapidement et générant peur voire panique, prendre le temps de la réflexion peut s’entendre. Que l’État décide de mesures à prendre dans une forme de précipitation, peut se lire comme l’affirmation d’une forme d’autorité, d’un pouvoir de décision – loin de toute tergiversation. Pour autant ces réactions l’ont toujours été sans jamais se préoccuper des traces qu’elles pouvaient laisser. Dans un monde où l’information non seulement circule en temps réel mais aussi est archivée, pour être ensuite retravaillée et diffusée à nouveau, il y a là, pour le chercheur, un motif d’interrogation qui l’oblige à réfléchir à ses propres pratiques. Cet « urgentisme » non réfléchi se couple à des séries de comportements qui sont autant de fascinations : pour l’observation, la modélisation et la médiatisation. Je vois, je prédis, je dis. Ceci au détriment de l’analyse et d’une réflexion sur le sens de telles attitudes. L’observation de l’effet d’une molécule vaut certitude puis dogme (en dépit des règles méthodologiques de base), la modélisation d’une épidémie vaut diagnostic définitif (en dépit de ses multiples variables individuelles et contextuelles qu’aucun modèle ne peut prétendre intégrer), la parole dans les médias vaut exposé scientifique. Les ressorts profonds de ces comportements, que je me contente ici de constater, restent à décrypter : volonté d’être « utile » pour contribuer à la solution à l’épidémie ? Désir de mise en scène de soi, de son institution, de la science ?
8Pour ne pas verser a posteriori dans la critique aisée de choix, de postures, que bien peu ont pensé au cœur de la crise, je souhaite plutôt attirer l’attention sur des permanences que cet évènement considéré abusivement comme inédit1 rappelle. Ce que cela évoque n’est en effet guère différent de ce qui est renvoyé à l’anthropologie et que je me suis attelé à discuter dans ce livre. À savoir une forme de légèreté méthodologique, d’inconstance, voire même de compromission. Pas plus que les critiques adressées à l’anthropologie, celles que je destine ici à « la science » ne peuvent trouver une issue dans une posture fataliste. Si nos disciplines – tous champs confondus – prêtent le flanc à ce type de remarques ce n’est pas du fait de prédispositions intellectuelles : c’est le résultat de choix – dans l’instant pour COVID-19, dans la durée pour d’autres enjeux – qui auraient pu être différents si le sens de la recherche n’avait pas été perdu ou oublié, ne serait-ce que provisoirement. Un « sens de la recherche » à entendre à la fois comme signification profonde de nos choix de chercheur et comme direction donnée à notre action. J’ai essayé de tracer quelques-unes de ces significations à donner et des voies à suivre pour le chercheur, que ce soit pour expliciter ses méthodes ou ses stratégies de publication, son rapport à l’écriture ou au collectif, son appropriation de modes théoriques ou de lexiques, ou encore pour penser les enjeux de l’évaluation et de la recherche de financements. Progressivement, les singularités de l’anthropologie m’ont paru pertinentes pour évoquer des questions qui se posent à l’ensemble des chercheurs et de la recherche, et que ce retour aux sens de la recherche peut résumer. À cette condition, en se confrontant à cette exigence d’objectivation de son rôle et de sa trajectoire, l’anthropologie n’aura plus à se demander si elle est si belle en son miroir.
Notes de bas de page
1Sur ce point, à nouveau, on constate un manque de discernement frappant des commentateurs de l’épidémie qui insistent sur son caractère inédit alors que l’on a de nombreux exemples d’épidémies plus meurtrières et plus stigmatisantes, dans l’espace et dans la durée. C’est moins l’épidémie qui a été inédite que l’arrêt décidé par l’homme de pans entiers de l’activité économique et sociale.
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