Chapitre III. Propositions
Quelle refondation ?
p. 129-158
Texte intégral
Introduction
1Dans l’exercice de l’anthropologie, tout est-il aussi sombre que le laissent entendre la tonalité et le propos des deux chapitres précédents ? Je dirai que ceci est relatif si à la fois on tient compte du contexte actuel de la recherche et si l’on compare avec la situation d’autres disciplines. Il est important de mettre en perspective ce qui vient d’être dit au regard de ce qui relève, de mon point de vue, d’atouts de l’anthropologie. C’est à partir de ces rappels qu’il sera ensuite possible d’effectuer une série de propositions tant scientifiques qu’institutionnelles.
2Quels sont ces atouts ? J’en verrai principalement trois. En premier lieu, l’anthropologie se caractérise – ou devrait se caractériser – par sa capacité à remettre en cause les interprétations premières, à nuancer les analyses, à ne jamais se satisfaire de déductions « évidentes ». De cette exigence découle le souci – qui peut verser dans la prétention – à porter des discours ambitieux : l’empirisme non seulement n’exclut pas mais ouvre à des montées en généralités, à des propos qui contribuent à enrichir notre corpus de réflexions. Ces deux « vertus » de l’anthropologie seront exposées – et ce sera son troisième atout – dans des textes marqués par un souci de l’expression, de l’écriture, du choix des mots. En « creux » de ces forces on lit naturellement les lacunes, les distances prises avec ces exigences qu’ont rappelées les pages précédentes. Aussi, pour éviter que ces insuffisances dans la conception idéale de l’anthropologie ne deviennent une forme de fatalité – avec un risque non négligeable de complaisance avec celle-ci – il est nécessaire de réfléchir à un double niveau, scientifique et institutionnel. Les propositions qui seront l’objet des pages suivantes s’inscrivent dans cette optique, pour éviter de désincarner les suggestions faites : leur réalisme, leurs déclinaisons pratiques doivent être explicitées. J’ajoute que, dans ces propositions de refondations, les références au passé, à des « façons de faire » anciennes ne renvoient à aucune nostalgie et ne dessinent aucun « néoconservatisme » ; elles constituent plutôt un point d’ancrage, un corpus de repères, pour penser une place renouvelée de l’anthropologie dans les sciences. La portée d’une telle réflexion, ou son « utilité », suppose qu’elle tire des enseignements pour les pratiques scientifiques en général, à partir mais au-delà des questions posées par la seule anthropologie.
3L’optique refondatrice que j’essaye de défendre est naturellement guidée par mon expérience personnelle de chercheur et par ma perception de l’évolution de mon métier. Je « parle » donc à partir de ma position de chercheur qui a effectué toute sa carrière dans un établissement de recherche – l’IRD, ex-ORSTOM – dont la particularité est de mener des recherches uniquement dans les pays du Sud, et ce avec pour principe de travailler sur des questions qui – je le dis à ce stade mon propos en des termes volontairement vagues – ont un « intérêt » pour le développement des pays, des sociétés concernées. Dans son souci – son obsession ? – sans fin de catégoriser les démarches, les scientifiques parleront alors de recherche appliquée… oubliant fréquemment de l’associer à une autre catégorie, la recherche fondamentale, dont elle n’est pourtant que la conséquence. Partant de là j’estime avoir mené des recherches anthropologiques et qui le sont d’autant plus qu’elles sont en lien avec des préoccupations « sociales », dont bien entendu il s’agit de questionner la nature, l’origine et l’ampleur. Je veux signifier par là que travailler sur les expériences de la maladie chez les personnes porteuses du virus du sida préoccupe tout à la fois les médecins, les décideurs de la santé, le chercheur lui-même mais chacun pour des raisons différentes et selon une « intensité » variable. Ceci étant, l’idée commune est qu’il y a là un « sujet » important à appréhender et que l’on y voit des enjeux politiques (légitimer la stratégie d’un ministère de la Santé), sociaux (le devenir de ces malades dans leur quotidien) ou intellectuels (comprendre leurs attentes, leurs peurs, celles de leurs entourages en se disant qu’on pourra alors agir sur celles-ci).
Les questions des autres
4Le constat suivant lequel les chercheurs en sciences sociales travaillent sur des questions à l’interface de multiples préoccupations (politiques, sanitaires, intellectuelles) est assez commun à l’ensemble des sciences. Demeure moins banal en revanche le fait que tout un chacun peut se prévaloir d’une forme de proximité avec les objets des sciences sociales, et en particulier ceux des anthropologues. Objets que l’on considérera avec ambiguïté comme « sociétaux » : néologisme qui pose une distinction artificielle – mais médiatisée – entre donc le « sociétal » (exemple, le mariage pour tous) et le « social » (le chômage). Or n’est-on pas tout simplement et en toute rigueur en présence, dans les deux cas, de questions sociales ? Ce d’autant plus que ce sont des sociologues, voire des économistes, et dans l’absolu des chercheurs en sciences sociales que l’on invite à nous expliquer tout à la fois le sens du mariage pour tous, et les formes et conséquences du chômage, pour ne citer que ces exemples. Dit autrement, ce qui est qualifié de « sociétal » aujourd’hui, l’était de « social » dans le passé, sans que ce dernier qualificatif n’ait amoindri la compréhension de ce dont il est question. À savoir des sujets sur lesquels le chercheur en sciences sociales est loin d’être le seul à avoir un avis, une lecture, une perception. C’est là à la fois une force et un risque pour les sciences sociales. Ses chercheurs travaillent sur des questions qui spontanément « parlent » au plus grand nombre : ou plus précisément sur lesquelles chacun, ou presque, estime pouvoir discourir. C’est bien moins le cas dans nombre d’autres champs disciplinaires : tout le monde n’a pas d’avis sur la constitution d’une nappe phréatique, la mécanique des tremblements de terre ni même la réaction du système immunitaire face à une infection virale. Opère avec les sujets des sciences sociales le sentiment d’une proximité – qu’elles parlent de religion, de démographie, de pauvreté, d’identité – mais qui peut s’avérer illusoire. On le voit lorsqu’invité dans les médias le chercheur a du mal simplifier sa pensée (De Suremain, 2015), sur une question qu’il juge complexe alors que son auditoire pense – intuitivement – la comprendre et être dans une forme de connivence intellectuelle avec le chercheur : tout le monde estimera savoir ce qu’est la « pauvreté » ou une « valeur », mais tout le monde ne se reconnaîtra pas dans la définition qu’en donnera l’économiste pour l’une, le philosophe ou l’anthropologue pour l’autre.
5Cette difficulté génère donc des attentes en direction des sciences sociales souvent difficiles à satisfaire. Plutôt que de s’en plaindre et de rejeter la responsabilité de ces malentendus sur les chercheurs comme sur ceux avec lesquels il tente de dialoguer, il convient de s’engager dans une démarche de construction de ses recherches qui intègre ce que j’appelle les « questions des autres ». Je précise d’emblée qu’il faut résister à tout procès en démagogie scientifique sous prétexte de partir des questions ou préoccupations des personnes, des groupes qui sont l’objet de nos regards, de nos réflexions, de nos recherches. En effet, n’y aurait-il pas quelque naïveté – ou démagogie, donc – à penser que ces « autres », que l’on supposera donc non-anthropologues, puissent suggérer voire explicitement proposer, des thématiques de recherche aux anthropologues ? Je ne le pense pas pour une raison principale : à savoir que le propos est moins de « flatter » nos interlocuteurs en leur donnant la parole sur ce qu’ils attendent de l’anthropologie que de tenir un double objectif. D’une part, il s’agit de penser des objets – et non uniquement des analyses – qui, d’abord par la démarche qui les sous-tend, se donnent la possibilité d’être originaux car résultant d’une traduction qui « vient du terrain » ; d’autre part, le propos est de se « mettre en situation » de pouvoir « être utile » dans tous les sens de l’expression, pour porter un changement, influencer des décisions, éclairer des choix d’acteurs1.
6De façon très pratique il s’agit d’analyser la construction de l’attente et des besoins en direction de la recherche, en essayant de répondre à plusieurs questions. En premier lieu, qu’est-ce que la recherche, pour les décideurs ou les personnes issues de la « société civile2 » ? Plus précisément une double question doit leur être adressée : qu’attendez-vous de la recherche, par principe et sur un sujet donné (gouvernance, santé, migrations, etc.). Il est indispensable de poser la question à ces deux niveaux : décrypter les logiques qui président à la réponse à la première question affinera l’approche que l’on avait de notre question de recherche concrète. Adopter cette approche permettra, certes, de cerner les « attentes » mais sans qu’elles soient orientées et bridées par la proposition initiale de recherche. Alors, les logiques profondes des « besoins », y compris dans leurs structures, leurs socles, leurs prérequis – leur aspect dogmatique ? –, seront identifiées car débarrassées de la proposition faite par les chercheurs qui peut en biaiser l’expression. Concrètement, cela ne veut donc pas dire oublier ses propres préoccupations et questions de recherche, mais bien plutôt de voir comment la recherche est imaginée par ceux qu’elle place au cœur de ses observations, de ses analyses. Le travail ensuite sera de tisser les liens entre ces attentes (thèmes, méthodes, restitutions des résultats) et les objets tels que pensés par les chercheurs.
7Je prendrai une illustration de cette démarche, qui renvoie à mes premiers travaux sur le sida en Côte d’Ivoire. Au début des années 1990 j’ai commencé des recherches auprès de personnes infectées par le VIH et qui avaient été dépistées dans les centres antituberculeux d’Abidjan. La préoccupation des médecins – exprimée comme une demande – était de comprendre ce que faisaient les patients, depuis leurs premiers symptômes, avant d’arriver dans leur structure de santé : un enjeu médical (réduire le délai entre les premiers signes de la maladie – en l’occurrence la tuberculose – et leur arrivée dans une structure de santé spécialisée dans sa prise en charge) rejoignait un questionnement anthropologique classique (décrypter les parcours thérapeutiques des patients). Être à l’écoute de cette demande ne m’a aucunement contraint à redessiner mes centres d’intérêt : au contraire cela a donné un autre sens à mon travail, non pas uniquement décrire et comprendre (ce qui se passe, ce que les malades pensent) mais aussi proposer des pistes d’amélioration (aux médecins). Le résultat de mon travail (Vidal, 1996) a tenté de traduire cette double « commande » : d’une part, en montrant que les recours thérapeutiques associent cumuls et successions de démarches en direction de tel ou tel soignant ou guérisseur – démarches dont les motivations et les logiques ont été analysées – et, d’autre part, dialogue et propositions à l’endroit des médecins des centres antituberculeux. Celles-ci ont consisté à insister sur la mise en place d’un système qui incite à informer le plus tôt possible le patient tuberculeux de sa séropositivité au VIH et de confier cette tâche à un professionnel. Quel lien, pourrait-on demander, entre ces suggestions et les données collectées ? Principalement le constat d’un parcours complexe, fait de multiples recours, chacun délivrant une explication sur la nature et l’origine de sa maladie ; par ailleurs, dans ce contexte-là il importait ni de rallonger le délai de délivrance du diagnostic, ni de l’occulter. En somme, dire la vérité au malade sur sa séropositivité, et ceci le plus tôt possible. Autant mon premier « souhait » a trouvé un écho favorable qui s’est traduit par la décision de confier aux assistantes sociales la tâche d’informer les patients de leur infection par le VIH, autant le second s’est heurté à un refus lié à l’organisation des services.
8Je dois ici préciser un point : le malade arrivant au centre antituberculeux était le jour même dépisté pour la tuberculose (examen de crachat) et le VIH (prise de sang). Le résultat du premier test arrivait l’après-midi même, permettant un démarrage immédiat du traitement antituberculeux. Le résultat du test du VIH, lui, n’était disponible que 3 semaines plus tard mais les médecins ne le partageaient au patient que 2 mois après, lors de la seconde consultation du malade prévue pour le suivi de sa tuberculose. Ma proposition était donc d’informer les patients dès le résultat du test disponible. Les médecins n’ont pas accepté cette proposition m’expliquant, d’une part, que cela obligerait à créer une consultation supplémentaire pour délivrer cette information (alors que le personnel était déjà surchargé) et que, d’autre part, au bout de deux mois, le médecin ferait « d’une pierre deux coups ». En effet il donnerait à la fois une « bonne nouvelle » au patient (le traitement antituberculeux commence à être efficace, le malade se sent mieux) et une « mauvaise nouvelle » (ce même patient est infecté par le VIH). Je m’arrêterai ici dans l’évocation de cette expérience de construction et de déroulement d’une étude désireuse d’être à l’écoute de ceux qui l’accueillaient (les médecins) en ajoutant que cela a aussi généré de nouvelles interrogations et stimulé ma curiosité pour le mode d’organisation des équipes médicales. En somme, cette forme d’élaboration commune d’une étude ne m’a pas bridé dans mes intentions pas plus qu’elle n’a contraint les médecins à s’intéresser à un sujet « mineur », et les conclusions ont permis à chacun de se renouveler, dans ses réflexions comme dans sa pratique.
9Tirer ce type d’enseignement conduit à s’interroger sur la relation à un autre type l’interlocuteur de l’anthropologue ou du chercheur en sciences sociales, commodément appelé le « décideur politique ». Je préférerais parler, dans le contexte ayant caractérisé mes recherches, de « maître d’œuvre du développement » : il peut s’agir d’un responsable de service de coopération bilatérale ou d’agence internationale, comme d’un ministre ou de personnalités de son cabinet (conseillers, directeurs…). Ils ont tous pour point commun de pouvoir décider ou proposer des décisions qui concernent le plus grand nombre, de portée générale (contrairement au médecin dans son service). Ils constituent donc des interlocuteurs privilégiés pour la recherche désireuse d’être – selon des termes à définir – écoutée, appropriée, utilisée. Voyons maintenant comment peut se nouer ce dialogue.
Dialogues
10En 2015, alors que j’étais représentant de l’IRD au Sénégal, la délégation de l’Union européenne dans ce pays a sollicité l’IRD à travers moi pour mener une étude visant à dresser un panorama des grands enjeux de développement dans le pays et proposer des trajectoires d’évolution de celui-ci. Ceci dans l’optique d’alimenter ce que l’UE appelle sa « programmation conjointe », c’est-à-dire les actions que l’UE propose de soutenir au Sénégal dans les années à venir. C’était la première fois que des chercheurs étaient sollicités pour contribuer à cet exercice qui, en général, s’effectue entre la délégation de l’UE et le gouvernement du Sénégal. J’ai donc constitué un collectif d’une quarantaine de chercheurs, d’institutions sénégalaises comme de l’IRD (Vidal et al., 2016). Nous avons choisi cinq thématiques (« Populations et changements sociaux » ; « Pêche et aquaculture » ; « Santé » ; « Eau, ressources naturelles et environnement » ; « Agriculture ») pour lesquelles nous avons dressé un état des connaissances, y compris donc leurs lacunes, pour ensuite proposer des scénarios d’évolution de la situation dans chacun de ces domaines.
11Ce type de sollicitation n’est pas emblématique de celles dont les anthropologues peuvent être l’objet puisqu’ici, naturellement, un grand nombre de disciplines ont été associées : néanmoins elle permet de saisir les enjeux de la relation entre les « maîtres d’œuvre du développement » et les scientifiques. En premier lieu, doit être soulignée l’originalité de la démarche : rien n’obligeait l’UE à faire appel à des scientifiques pour dessiner des trajectoires possibles d’évolution du Sénégal. Second point, nous avons bénéficié d’une totale autonomie dans le choix des thématiques. Cette liberté n’a pas été sans créer de difficultés : c’est le troisième point sur lequel je voudrai attirer attention. En effet, nous avons assez rapidement réalisé que la délégation de l’Union européenne n’avait pas consulté ses États membres sur cette sollicitation de l’IRD. Lorsque ces derniers l’ont su, au-delà de le reprocher à la DUE, ils se sont inquiétés que leurs propres préoccupations ne soient pas prises en compte. Concrètement chaque pays avait déjà anticipé de mettre l’accent dans son aide au Sénégal via l’Union européenne sur un certain nombre de secteurs (la santé pour la France, l’éducation pour la Belgique…) et ils craignaient que nos analyses, soit ne soulignent pas suffisamment l’importance d’appuyer « leurs » secteurs d’intervention, soit proposent de mettre l’accent sur des aspects qu’ils auraient jugé non prioritaires. On a là un cas d’école de l’autonomie de la recherche face à ses commanditaires, ici indirects (les pays), notre interlocuteur premier restant la DUE, qui a financé notre étude. Un quatrième enseignement mérite d’être tiré de cette expérience. Lors des réunions entre chercheurs et responsables de l’Union européenne à Dakar ces derniers se sont interrogés sur le risque d’avoir des analyses et donc des recommandations déconnectées des préoccupations des « politiques ». Je leur ai alors fait remarquer qu’autant cette inquiétude pouvait être fondée dans certains pays, où les sphères communiquent peu, autant la situation au Sénégal est bien différente, les scientifiques ayant une très bonne connaissance du monde politique. Connaissance qui n’est ni une connivence ni une complaisance, et qui est faite de participation à des forums, réunions, groupes de travail où les attentes et modes de fonctionnement de ces « maîtres d’œuvre du développement » sont scrutés et compris.
12Ce détour par un projet collectif dans lequel le rôle de l’anthropologie est demeuré marginal m’a toutefois semblé nécessaire pour deux raisons. Tout d’abord, il montre que les attentes en direction d’une large communauté scientifique (éclairer des trajectoires de développement) et les exigences de celles-ci (autonomie dans la définition des questions traitées) sont aussi celles de l’anthropologie. Ensuite, cette expérience confirme qu’il ne faut ni se méfier ni idéaliser le travail en lien direct avec une commande « politique ». La refuser par principe ou conviction et donc adopter la stratégie de « la chaise vide » dessert nos disciplines car cela aboutit inévitablement à ce que l’on critique par ailleurs, dans une forme d’incohérence intellectuelle : le traitement de questions de recherche par des non-professionnels de la recherche. Ceci pour une simple raison : le « maître d’œuvre du développement » qui décide de consulter des chercheurs est en recherche d’explications, de mises en perspective et s’il ne les trouve pas avec les scientifiques il les obtiendra auprès de journalistes, d’influenceurs ou tout autre producteur d’un savoir. Je plaide donc non pas tant pour la systématisation impérative d’études pour ces interlocuteurs (ce qui reviendrait à remplacer le dogme du refus par celui de l’accord) mais pour une posture d’écoute et d’ouverture à ce type de sollicitations, dont il s’agira alors de discuter les termes.
13Principe d’ouverture qui guide la « science de la durabilité » (sustainability science) et dont l’examen des tenants me paraît utile pour avancer dans ces propositions pour penser le lien entre les chercheurs et le monde de décision. Je rappelle ici que, définie et diffusée à partir de la fin des années 1980, la science de la durabilité s’intéresse aux interactions entre sociétés et environnements, en promouvant un rapprochement entre les connaissances des scientifiques et les savoirs des autres acteurs du développement3.
14Si je m’arrête ici sur ce dernier aspect du projet de la science de la durabilité, on conviendra aisément que les réflexions sur les liens science/société (« devoirs » réciproques), sur la capacité d’influence des politiques (policy) par le scientifique, comme celle d’écoute et d’appropriation du raisonnement et de l’agenda scientifique par le politique, ne sont pas nouvelles en soi. De même, la tension entre, d’une part, les besoins d’interdisciplinarité pour comprendre les transformations sur monde et, d’autre part, l’organisation en silos disciplinaires de la science et en silos sectoriels des appareils d’État (les ministères) est constatée, et souvent regrettée. Pour autant, la science de la durabilité comme méthode et projet intellectuel permet de repenser ces deux ensembles de difficultés, en refondant l’objectif de développer des « savoirs pratiques » c’est-à-dire pensés comme orientés vers la décision (ce faisant, on dépasse la fausse opposition recherche fondamentale/appliquée). En effet, en se positionnant sur des « fronts de science », ou en traitant d’objets aux interfaces, la science de la durabilité décloisonne. Ce décloisonnement peut faciliter le dialogue avec la décision politique, et au-delà avec les « consommateurs de savoirs » (incluant donc la société civile) : ceux-ci relaient ou expriment des besoins (construction d’une stratégie, offre de « solutions ») qui, par définition, sont décloisonnés, transversaux, même si le politique les re-sectorialise, par exemple pour ne pas empiéter sur le périmètre du ministère voisin. On peut donc lire le projet de la science de la durabilité comme une occasion, un levier, pour promouvoir le rôle de médiateur, plus que de prescripteur, du chercheur – et notamment de l’anthropologue – en direction des maîtres d’œuvre du développement.
15L’actualité récente – avec la constitution de comités d’experts et de scientifiques pour conseiller Emmanuel Macron lors de l’épidémie de COVID-19 – offre l’occasion d’avancer dans le décryptage du lien entre science et politique, mais aussi dans les usages de la science. Autant sur le premier point on ne peut que se réjouir que des scientifiques soient placés au plus près de la chaîne de décision et que les plus hauts dirigeants politiques – notamment en France – axent leur communication, dans son contenu comme dans son tempo, sur la prise en compte de leurs recommandations, autant je pense que cela s’inscrit dans un contexte plus général où l’écoute de la science avec son corollaire la production de savoirs scientifiques ont été fortement contrariés. Ceci pour deux raisons principales. En premier lieu, les discours « savants » ou même « sachant » se sont multipliés et ont été portés bien au-delà de ceux (les scientifiques) qui en sont légitimement les vecteurs. Dire cela n’est pas faire preuve de mépris pour les non scientifiques, mais vise bien plutôt à souligner les pentes dangereuses vers lesquelles les discours sur l’épidémie ont glissé. Se sont ouvertes alors des voies inespérées pour les collapsologues, complotistes et producteurs de peur de tous ordres qui ont vu dans cette extension d’une parole « sachante » et sûre d’elle une opportunité inespérée pour prospérer. Ce qui m’amène à la seconde raison de cet affaiblissement de la raison – terme que l’on pourrait préférer à celui de parole scientifique : à savoir que des scientifiques eux-mêmes ont contribué à affaiblir les discours de raison, en cédant sur les principes mêmes qu’ils enseignent à leurs étudiants. La rigueur, la vérification, la comparaison, l’esprit critique car constructif ont chez certains laissaient la place à la divination enrobée sous des modélisations artificielles, à l’impression, au sentiment, au jugement, aux injonctions contradictoires4. Ou, pour reprendre les mots de Gaston Bachelard, ont « remplacé la connaissance par l’admiration, les idées par les images » (1969, p. 29). En ce sens et à ce jour (mai 2021) l’épidémie de COVID-19 n’a été le triomphe ni de la raison, ni de l’esprit scientifique.
16J’en donnerai pour conclure un exemple que nous avons relevé avec des collègues dans une Tribune (Vidal, Eboko et Williamson, 2020). Nous y discutons des fondements et du sens du discours catastrophiste sur l’épidémie de COVID-19 en Afrique. Ce alors même que rapidement deux faits objectifs, et non deux prénotions, étaient systématiquement ignorés dans les prédictions de diffusion de l’épidémie sur le continent : la jeunesse de la population, dont on sait qu’elle est un facteur protecteur contre les formes graves de l’infection, et les chiffres concernant le nombre de décès qui montraient que pour un décès sur le continent nous en comptabilisions 100 voire 200 en Europe ou en Amérique. Nous associons dans cette tribune ce manque d’objectivité à des perceptions de l’Afrique comme continent de la souffrance, de la pauvreté, de la mort ou des conflits qui ont donc modelé des discours catastrophistes, quand bien même les données disponibles auraient dû inciter à plus de pondération. Là encore nous saisissons la prégnance des impressions – ici des stéréotypes, qui renvoient aussi à l’histoire coloniale – sur les faits et, au-delà, la prééminence de la peur sur la raison. Avec un élément qu’il me semble important de souligner car il est au cœur de mon propos sur le lien entre production de science et action politique. À savoir qu’on ne peut pas exclure, qu’en plus des considérations que je viens d’évoquer (association de l’Afrique au malheur), les producteurs de ces discours aient fait le pari que jouer sur la peur, la menace, pouvait attirer l’attention sur la situation de l’Afrique confrontée à COVID-19. En somme une fonction d’information et de sensibilisation, quand bien même elle serait fondée sur un travestissement a-scientifique de la réalité.
17Or, là aussi, les expériences passées des messages de prévention portés par les « maîtres d’œuvre du développement » sont instructives. Au début de la large diffusion de l’infection à VIH sur le continent africain et dans ce qui était perçu comme une urgence pour faire changer les comportements favorisant la transmission du VIH – en l’occurrence ici, les relations sexuelles non protégées – des campagnes d’information ont vu le jour mettant en scène la maigreur, le corps décharné censé illustrer l’infection à VIH et, surtout, visant à faire prendre conscience de la gravité de la situation. Dessins, parfois photographies, de ce qui fut logiquement appelé slim disease jouaient sur un unique levier : la peur. L’activation de la peur comme solution à l’urgence esquisse une politique de santé si l’on y ajoute la mesure d’un problème (des taux de prévalence, des nombres de morts) et le déclenchement d’une stratégie en découlant (formalisées dans des « plans d’action »). À ceci près qu’elle s’est révélée doublement contreproductive dans les faits. Tout d’abord, l’association d’une image (la maigreur) à une maladie a fort logiquement été interprétée en ce sens, développant un sentiment de protection en présence de toute personne n’ayant pas ces traits physiques. Symétriquement, les personnes « maigres » ont parfois été victimes de stigmatisation. Sans plus développer on perçoit aisément les effets délétères d’une décision fondée sur une intuition déconnectée de ce que l’on sait – et que l’on savait déjà il y a 30 ans – sous prétexte d’agir pour répondre à une menace. À la contradiction près qu’autant la référence aux données (épidémiologiques) pour qualifier la menace est réelle autant elle est totalement absente quand il s’agit ne serait-ce que de réfléchir aux conséquences possibles de ce type de demandes. En somme, ces premières campagnes de prévention contre le VIH ont cédé sur la raison au profit de l’émotion et, plus troublant, tous les enseignements de ces errements n’ont pas été tirés quand on constate que nombre de stratégies élaborées et mises en œuvre pour lutter contre COVID-19 ont activé simultanément les leviers de la menace, du danger, de l’infantilisation au détriment de ceux de la responsabilité et d’une information non anxiogène. Restera à mesurer l’effet des mesures prises, et de la façon dont elles l’ont été, sur le déni et le renforcement des théories complotistes, précisément parce qu’activer les émotions et les réactions immédiates, dans un contexte d’incertitude scientifique, ne peut que favoriser des contre représentations.
18En guise de conclusion de ces réflexions sur les formes du dialogue entre science et politique – terme auquel, dans le contexte qui m’intéresse, je préfère celui de « maîtres d’œuvre du développement » –, deux lignes se dessinent. La première est d’accepter le rôle de médiateur du scientifique et, ce qui pourrait sembler être une « ligne basse » (au regard de l’idée, l’illusion ?, du scientifique comme prescripteur), est au contraire la garantie de sa crédibilité. En effet – et ce sera la seconde ligne à tenir – cela oblige à penser ce rôle dans des contextes d’urgence où l’impératif est celui d’une parole scientifique posée, réfléchie qui essaye de s’extraire de la pression, quitte, je le répète, à affirmer « je ne sais pas ». Contrairement à ce que l’on pourrait intuitivement penser, je suis convaincu que cette posture valorisera le travail du chercheur – notamment aux yeux des « politiques » – qui, tout en acceptant de descendre dans l’arène des urgences, dira ce qu’il sait, quand il le sait et ce qu’il ne sait pas.
Des contraintes, une opportunité : évaluer, financer et publier
19En filigrane se trouve posée la question de la relation du chercheur avec une forme de contrainte externe. Je viens d’évoquer celle que représente l’urgence, je voudrais maintenant m’arrêter sur celle de la recherche de financement ou encore de l’exigence de publications selon des critères prédéterminés (les revues à facteur d’impact, et cela à un bon rang dans l’ordre des signataires – voir chapitre ii). Le sujet n’est pas en soi nouveau et, de ce point de vue, il est tout d’abord impératif de mettre de côté une vision idéalisée et naïve d’une recherche qui devrait être débarrassée de toute contrainte : dès lors qu’elle est financée, elle accepte une contrainte, a minima sur la consommation de son budget, a maxima sur la définition de ses objets, voire l’orientation de ses conclusions. On admettra donc que la question n’est pas de viser une recherche hors contrainte mais bien plutôt de discuter de ses degrés et domaines d’application.
20La principale difficulté, que je voudrai évoquer dans ces pages – dans un contexte de demandes, d’injonctions, de recommandations qui renvoient à et sont perçues comme une « contrainte » – réside dans le fait qu’elles manquent de cohérence lorsqu’on les analyse de façon globale, dans leurs tenants et aboutissants. Si leurs tenants peuvent se décrypter, leurs aboutissants demeurent flous. Au point d’arriver à une série d’actions, de contraintes donc, dont on est incapables de retracer le cheminement logique mais que l’on continue soit à regretter soit à défendre. Je pense que la situation vécue par les sciences sociales comme le regard qu’elles peuvent porter sur ces questions peuvent être profitables. Voyons à cet égard les questions de l’évaluation du chercheur ainsi que les enjeux autour des publications et des financements.
21Personne ne conteste d’idée que la carrière du chercheur soit régulièrement évaluée. On estimera que bénéficiant de financements, notamment publics pour son salaire, l’idée qu’il ne puisse pas l’être n’est pas imaginable. Se pose alors la question du rythme et des objectifs de cette évaluation. Les premières lignes de tension apparaissent alors : entre les partisans d’une évaluation annuelle ou biennale, d’une évaluation qui débouche sur un avis ou sur une forme de récompense (la prime au mérite). On peut y retrouver les mêmes césures qu’entre partisans de l’équité ou de l’égalité. Les critères de cette évaluation génèrent aussi des débats entre ceux qui prônent une plus-value donnée à l’accomplissement de missions jugées « régaliennes » (les publications, j’y reviens ci-dessous), et ceux qui considèrent que le métier de chercheur est de plus en plus divers et qu’il n’y a pas de tâche plus noble que les autres dès lors qu’elles concourent toutes à produire des savoirs et à œuvrer à leur transmission. Ces derniers souligneront les encadrements d’étudiants, la participation à des débats, la valorisation y compris économique des résultats de la recherche. S’agissant de la nature des critères d’évaluation, des discussions ont aussi lieu entre les partisans d’une codification maximale de la production du chercheur, permettant une comparaison chiffrée des dossiers individuels, et ceux favorables à une lecture qualitative de l’activité du chercheur et qui souhaitent que le chercheur puisse non seulement décrire mais aussi mettre en valeur son travail, le justifier. L’équilibre est finalement trouvé, dans bon nombre d’institutions, en associant un narratif et un tableau, du texte et du chiffre.
22Au-delà de cette mécanique de l’évaluation, qui peut donc cristalliser des différends, deux questions restent en suspens qui renvoient aux « philosophies » même de toute évaluation. Si elles sont parfois discutées, ces questions ne sont jamais tranchées car, précisément, renvoyant aux fondements de l’évaluation que l’on préfère ne pas questionner. La première est une forme de déconnexion d’avec la stratégie scientifique d’une institution de recherche, voire d’un pays, affirmée avec force : par exemple, la nécessité d’aller vers plus de recherches qui dépassent les frontières disciplinaires. Si le lexique pour en parler est riche (inter, pluri, transdisciplinarité, recherche translationnelle…), la politique pour l’incarner est pauvre. Je suis en effet frappé par le fossé grandissant entre la promotion de l’interdisciplinarité et l’absence :
- de définition a minima de sa pratique ;
- de prise en compte dans l’évaluation des chercheurs (qui reste foncièrement monodisciplinaire)
- de recrutements massifs (si telle est la stratégie…) de profils interdisciplinaires.
23Nous avons là des points aveugles de l’évaluation. Mon propos n’est pas seulement de regretter cette contradiction entre un discours ou une « vision » et une mise en œuvre, mais bien de dire que cela oblige à s’interroger sur la cohérence et la légitimité de l’évaluation. En d’autres termes, qu’est-ce qu’une évaluation qui n’est pas imbriquée dans le cœur revendiqué de la stratégie, de la ligne d’horizon de la recherche ? À tel point qu’aujourd’hui la réflexion s’arrête malheureusement au milieu du gué : ni les principes de l’évaluation, ni le sens de la stratégie ne sont remis en cause. Et à cet égard l’argument selon lequel il faut distinguer l’évaluation individuelle (qui pourrait se dispenser de développer des outils pour évaluer les démarches interdisciplinaires) de celle d’une institution (donc de sa stratégie) ne me semble pas recevable : car si la seconde n’est pas la somme des premières elle ne peut promouvoir une vision sans être en mesure de l’identifier et de la saisir dans les pratiques de ses chercheurs, pris individuellement.
24La seconde question, qui relève là aussi d’un point aveugle, impensé car probablement gênant, est celui des évaluations considérées comme négatives. Je place ici mon propos au-delà des critères mobilisés : on conviendra que quels que soient ceux pris en compte, et quelle qu’en soit la pondération, il arrive que le résultat soit décevant, négatif, défavorable, qu’il se traduise par une appréciation ou une note (C, D…), qu’il soit ou non connecté à une possible promotion. Une première remarque : il n’y a là rien que de plus normal, car que dirait-on d’un système d’évaluation qui ne conclut que positivement de même que n’a-t-on pas dit – à juste titre – d’un processus d’évaluation comme celui des projets soumis à l’Agence nationale de la recherche (ANR) en France qui avait des taux de succès voisins de 10 %. Dans un cas comme dans l’autre, c’est le principe même de l’évaluation qui perd son sens, et nombreux sont les observateurs à le dire. En revanche, je reste frappé par l’absence de réelles conséquences pour les (rares) chercheurs dont le travail est jugé « moyen » ou « insuffisant ». Plus exactement, nous sommes dans une situation où des moyens considérables sont déployés pour évaluer des chercheurs et l’on reste dans l’incapacité d’aller plus loin que la simple mention d’un travail qui n’est pas jugé au niveau des attentes, pour son corps, son grade, et par ses pairs. On arrive alors à une situation où le chercheur voit son travail contesté, souvent dans des avis extrêmement brefs, sans qu’il puisse se remettre en question dès lors que cela ne débouche sur aucun suivi spécifique. Si, en résumé, l’institution ne produit qu’une immense majorité d’appréciations positives et n’a pas un traitement organisé de ses rares chercheurs dont le travail n’a pas donné satisfaction, quel est le sens de l’évaluation, qui plus est coûteuse et chronophage ? En l’état, elle oscille entre autocongratulation et fuite devant ses responsabilités. Aussi je plaide – au-delà d’une nécessaire clarification des critères et leur mise en cohérence avec la stratégie (l’interdisciplinarité) – pour une réelle évaluation de la recherche qui, simultanément, n’ait pas peur de mettre en lumière des insuffisances même en nombre, et qui endosse la responsabilité d’accompagner ses chercheurs considérés comme « en difficulté ». La seule alternative de mon point de vue à cette proposition serait de supprimer l’évaluation, en faisant confiance au chercheur. Idée séduisante mais politiquement insoutenable. En revanche, adopter une évaluation utile pour le chercheur et assumée, portée par l’institution, suppose de tenir deux exigences : revendiquer le fait d’avoir des avis mitigés et les accompagner dans leur trajectoire. À cette condition on reviendra au sens de toute évaluation et, incidemment, on aura moins le sentiment que du temps et de l’argent ont été dépensés en vain.
25Retrouver le sens de nos actions, la raison d’être fondamentale de nos dispositifs, est un impératif dans nos réflexions non seulement sur l’évaluation mais aussi sur le financement de la recherche et nos pratiques de publication. Sur ces deux points l’anthropologie a de fortes singularités, qu’elle revendique parfois hâtivement et qui lui sont par conséquent fréquemment renvoyées : c’est une recherche qui nécessite peu de moyens financiers comme humains et elle a des pratiques de signatures et des démarches de publication qui ne visent pas la quantité et donc prétendent être indifférentes à toute mesure.
26Voyons la question du financement de la recherche en anthropologie. Le temps du terrain au long cours, personnel, est largement révolu. L’anthropologue doit multiplier les missions dont la durée diminue, d’autres tâches l’empêchant de s’investir sur une plus longue durée : étudiants à suivre, animation scientifique dans son laboratoire à assurer, responsabilités institutionnelles à tenir et, bien sûr, projets à monter. Si l’on ajoute à cela le souhait légitime du chercheur d’associer des étudiants à son travail et donc de leur trouver un financement, on ne peut pas considérer que le coût de la recherche d’un anthropologue soit marginal, quand bien même il n’utilise pas de technologies ou de matériels de laboratoire coûteux. En ce sens, l’image d’une recherche à coût réduit doit être fortement relativisée et les anthropologues n’hésitent plus à demander des budgets conséquents en réponse à des appels d’offres : plusieurs dizaines de milliers d’euros à des guichets nationaux, comme l’ANR en France, voire centaines de milliers pour les financements de l’Union européenne, par exemple les ERC, ceci alors qu’il s’est longtemps contenté des quelques milliers d’euros de son laboratoire pour effectuer une ou deux misions sur son terrain dans l’année. On conviendra alors aisément que l’anthropologie se dé-singularise ce qui, sur le plan des principes, est louable et stratégiquement souhaitable. En effet, aujourd’hui – même si on peut le regretter – la reconnaissance d’une discipline et d’un chercheur se joue aussi sur son ambition et donc sa capacité à construire des projets collectifs, leur coût en constituant un indicateur fort et positif.
27L’anthropologue participe donc à la course aux financements mais sans nécessairement – et c’est le point que je souhaiterai ici souligner – penser ce que cela dit des transformations de son métier, sans expliciter le sens de cette démarche. Dire que cela permet de financer des missions, des enquêteurs, des masters et des doctorants est tautologique. La question posée est tout autre : que traduisent, que révèlent ces recherches de financements de la conception du travail de l’anthropologue et de son évolution ? Quel sens donnons-nous, quels objectifs intellectuels posons-nous à notre discipline ce faisant ? On ne peut pas se contenter de dire que le métier de chercheur dans ses tâches a largement évolué, et que celles-ci se démultiplient, comme je l’ai rappelé précédemment. Concrètement a-t-on ce faisant la conviction, élaborée, objectivée, de produire des connaissances innovantes, ce que n’aurait pas permis la recherche anthropologique d’« avant » ? Pense-t-on améliorer la diffusion et la transmission de nos connaissances ? Ou n’est-on que pris dans une « course à l’armement financier » qui n’a de fin qu’elle-même et pas un projet – j’entends par là de renouvellement des connaissances et des méthodes, de refonte des mécanismes de partage de nos savoirs ?
28Je dirai tout d’abord que le principe même de cette « course » empêche de prendre le temps de réfléchir au sens profond des transformations de notre métier – ou constitue un prétexte pour ne pas le faire. Or quel est le risque ? De saisir que l’on a abandonné le terrain au long cours que l’on a pourtant nous-même constitué comme objectif méthodologique ultime de l’anthropologie ? Que l’on est dans une logique de réponse à des commandes, des demandes et que l’on crée alors un lien avec le bailleur de notre recherche ? Pourquoi ne pas objectiver et acter ces transformations, et admettre que le projet anthropologique a changé et en définir alors les attendus ? À nouveau, l’anthropologie, comme nombre de sciences sociales, ne tire pas toutes les conséquences de ce qui se joue. À l’instar de l’évaluation qui veut mesurer le travail du chercheur sans pour autant le connecter systématiquement aux principes stratégiques énoncés, le chercheur en sciences sociales limite encore trop souvent sa posture à effectuer un choix (participer à la mécanique de réponse à des appels d’offres ou rester loin de celle-ci) sans pour autant en tirer les conséquences, sans expliciter la conception de sa recherche à laquelle ce choix renvoie. Il est donc essentiel ici de se demander si la recherche de financements (en soi chronophage) produit des connaissances plus originales, facilite le dialogue interdisciplinaire, améliore la transmission de nos savoirs aux étudiants voire la diffusion de ses travaux hors les cercles académiques. Si l’on ne répond pas à ces questions le choix d’une voie, quelle qu’elle soit, sera une fuite en avant.
29Cette nécessité de donner du sens à nos pratiques se retrouve aussi dans notre rapport aux publications. Je voudrais ici rassembler quelques constats déjà effectués pour en extraire une proposition, toujours dans la volonté d’éclairer la signification générale de nos choix. Les constats sont les suivants : les sciences sociales et l’anthropologie en particulier ont des pratiques de publication singulières (monosignature, publications d’ouvrages) ; pour autant elles adoptent de plus en plus les démarches classiques de diffusion des résultats de la recherche ; celles-ci se caractérisent par la valorisation des publications dans les revues internationales (en fait : en anglais), à facteur d’impact élevé ; l’usage du facteur d’impact est de plus en plus critiqué car il n’a pas été créé pour mesurer la qualité d’une revue et il génère des pratiques éthiquement contestables en favorisant l’autocitation ; ceci plaide pour une appréciation qualitative et pas uniquement quantitative de la production scientifique, dans le fil de la déclaration de San Francisco [sfdora.org/read/fr] dont le point fort relatif aux publications est l’idée d’évaluer un texte pour son contenu et non pas en fonction de la revue qui l’a publié ; enfin, si le savoir est un bien commun, il faut promouvoir l’accès le plus large possible aux textes sinon on crée une fracture entre les pays, les institutions et les laboratoires qui ont les moyens financiers d’accéder aux publications et ceux qui ne les ont pas.
30J’ai conscience que ce sont là avant tout des constats personnels et je ne prétends pas qu’ils soient unanimement partagés, même si la signature de la déclaration de San Francisco par un nombre croissant d’institutions de recherche tend à montrer une sensibilité à ces questions et à la nécessité d’un changement de paradigme, que le dernier constat résume : le contenu du texte doit déterminer sa qualité.
31Au-delà de discuter chacun de ces constats, leur caractère réaliste ou pas, les solutions proposées pour les mettre en œuvre – toutes questions débattues dans la communauté scientifique5 –, je voudrais insister sur quelques enjeux de ces débats, peu discutés alors qu’ils renvoient fondamentalement à la raison même de notre travail : la nature du savoir produit et son devenir. Il me parait en effet indispensable de prendre de la hauteur et de répondre à deux questions liées : au vu des éléments de discussions évoqués précédemment, largement connus, pourquoi et pour qui publie-t-on ?
32Sur ce dernier point on ne doit jamais être perdre de vue, comme le rappelle opportunément Robert Darnton (2010), que les travaux des chercheurs sont lus par très peu de personnes et qu’au vu de l’augmentation du nombre de publications on peut supposer que cette tendance va s’accentuer. Ceci précisé, mon propos n’est pas uniquement de relever que publier est un « devoir » du chercheur, qu’il est recruté, évalué et promu en fonction de ses publications, ou que cela permet de décrocher des financements ou des positions de coordination ou de direction dans la recherche, voire même de faire avancer des débats que ce soit dans sa communauté ou plus généralement de la société. Nous le savons. Ce qu’il faut ici préciser, discuter, est d’un autre ordre, et l’effervescence éditoriale autour de COVID-19 nous l’a amplement démontré6 : nous devons intégrer dans nos choix de publication le fait que les scientifiques ne sont pas les seuls producteurs de « connaissances » et que le cercle s’élargit dans des directions qui peuvent remettre en cause notre légitimité, en diffusant des discours sans fondements rationnels mais extrêmement étayés et écoutés. Pourquoi écrit-on et publie-t-on ? Je pense qu’aujourd’hui, en plus des raisons évoquées précédemment, on est tenu de se dire qu’on le fait aussi pour ne pas laisser le champ libre aux vérités alternatives dans les domaines dans lesquels nous avons un savoir éprouvé. Mon souhait n’est pas de promouvoir une écriture et des publications en réaction à ces discours qui ont leurs tribunes, sites et rythmes spécifiques mais d’écrire en gardant en permanence à l’esprit que les porteurs de ces discours peuvent nous lire et qu’on doit aussi s’adresser à eux. Donner du sens à nos publications c’est faire en sorte qu’elles intègrent le mode de production des connaissances actuelles en ne commettant pas l’erreur de penser que la raison triomphera mécaniquement et par principe, et qu’un article dans l’Homme ou Science – parce que ce sont des revues « prestigieuses » – clôturera le débat. Cela passe par une diversification de nos supports de publication, sans céder naturellement sur la rigueur de nos raisonnements.
33Nous avons là une motivation supplémentaire pour être irréprochable en matière de déontologie éditoriale. Une telle exigence devrait être superflue, ou obsolète, mais l’actualité de la recherche nous montre régulièrement que des entorses à des principes de base en matière de publications restent fréquentes7. Ces écarts sont connus, avec des degrés de gravité variés : imposer une place dans l’ordre de signature qui n’est pas légitime, supprimer un coauteur – notamment d’un statut académique inférieur –, morceler les résultats de ses études pour multiplier les publications, falsifier des données pour rendre leur analyse publiable. Non exhaustive, cette liste a ceci de particulier qu’elle concerne des comportements individuels, des choix effectués par des chercheurs, d’un niveau de gravité variable. Si, comme c’est mon souhait dans ces pages consacrées à notre rapport à l’évaluation, au financement et donc à la publication, il faut réfléchir au sens profond de nos pratiques, de nos comportements, cela suppose de penser ce qu’ils disent des fonctionnements de nos collectifs et institutions. Dit autrement, si des chercheurs ont, individuellement, ces pratiques de publication c’est bien entendu par souci de se conformer à une image – réelle ou perçue – que leur renvoient soit leur institution, soit les bailleurs de la recherche, ou tout autre prescripteur de normes. On mentionnera spontanément le déjà ancien slogan « publier ou périr », auquel j’ajouterai, dans les cas de pratiques éditoriales éthiquement discutables, celui d’un sentiment d’impunité. Si ces constats sont justes, ils ne peuvent exonérer les institutions de leurs responsabilités et s’il existe une « communauté scientifique internationale » alors les unes comme l’autre sont en jeu, pour ne pas dire en cause, lorsque l’évaluation des chercheurs encourage cette course aux publications et aux financements. En ce qui concerne ce que l’on a coutume d’appeler la « marchandisation du savoir » la nuance s’impose, car nous savons que les institutions négocient les abonnements aux plates-formes de revues, et promeuvent – souvent sous l’impulsion de l’État – l’accès libre.
34Nous avons là un exemple intéressant de la démarche à suivre et qui devrait être généralisée aux autres aspects des pratiques de publication, comme de l’évaluation mais aussi, je vais y revenir, du financement. Le premier point, je l’ai évoqué et ne le développerai pas plus, est de donner du sens à nos pratiques : pourquoi fondamentalement évalue-t-on, et publie-t-on ? En découle le second point sur lequel je voudrai insister : faire en sorte que les discours, les postures, les « visions » s’incarnent dans les faits. On voit nettement les discours évoquer plus d’éthique, plus de temps pris pour la réflexion, plus de facilité d’accès à nos publications. Ces volontés sont inégalement suivies d’effet. La mise en place de « veilles » sur l’intégrité scientifique n’a pas mis fin, par exemple, au plagiat, car les scandales révélés dans ce domaine peuvent se heurter à une culture de l’impunité. De même, le souhait de dégager le chercheur d’obligations administratives chronophages et guère « cout-efficaces » (dès lors qu’il s’agit de multiplier les réponses à des appels d’offres, qui s’avèrent infructueuses) est de plus en plus affirmé, mais il doit composer avec les logiques d’évaluation de la recherche qui n’ont pas opéré la mue prônée par la déclaration de San Francisco.
35On saisit bien qu’en filigrane de cette question de la non-concordance entre des postures affirmées et la réalité des pratiques se nichent les enjeux autour des financements de la recherche. Le cercle qui se dessine peine à devenir vertueux dès lors qu’il s’articule de la façon suivante : le chercheur a des besoins de financements croissants, donc il doit publier de plus en plus pour être crédible aux guichets de financement, donc il doit multiplier les initiatives pour gagner en audience et en « stature ». Le point faible de cet enchaînement est rarement questionné dans sa finalité profonde : plus de financements pour quoi ? On ne peut se contenter de répondre à cette question par une des deux autres exigences mentionnées ici, à savoir « pour publier plus » ou « pour gagner en reconnaissance ». Une autre raison pourrait en revanche être avancée et qui mérite de s’y arrêter : de nouveaux financements permettent de répondre à de nouvelles questions de recherche, que le chercheur identifie ou que son institution, l’État, lui demande d’investir. À ceci près que nous avons là une définition même du métier de chercheur et que si cela peut expliquer que l’on ait besoin de financements, cela ne justifie pas que l’on en ait besoin de plus en plus et que l’on réponde de plus en plus fréquemment à des appels à projets. Je pourrai poser le problème autrement : ne doit-on pas s’interroger sur l’écart entre la forte augmentation de « questions » posées au chercheur et que le chercheur estime devoir traiter, d’une part, et la réduction des effectifs de chercheurs notamment dans les établissements publics, d’autre part ? N’y a-t-il pas une contradiction à vouloir plus, de chercheurs en nombre constant, voire en baisse ?
36Force est à nouveau de constater que si tout observateur ou acteur du monde de la recherche peut faire ce calcul trivial et en déduire que le système manque de cohérence, les conclusions tirées diffèrent. Elles vont dans deux directions, la première en restant à une vision comptable et l’autre tentant, comme j’essaye de l’encourager dans ces pages, de donner du sens à nos actions. Sur le plan comptable, le dernier rapport du Comité national de la recherche scientifique, en France, est précis « l’emploi scientifique (chercheur·se·s, ingénieur·e·s et technicien·ne·s) décroît dans les organismes de recherche et il stagne dans les universités, en dépit du plan Fioraso (2012-2017) alors même que le nombre d’étudiant·e·s augmente sensiblement depuis plusieurs années » et « les crédits publics de recherche sont mal répartis entre crédits de base (souvent appelés crédits “récurrents”) alloués aux organismes et aux structures de recherche (qui sont régulièrement évaluées) et crédits alloués sur appel à projets compétitifs, au détriment des premiers » (CNRS, 2019, p. 8 et 9). On pourrait alors logiquement en déduire qu’il faut trouver de nouveaux mécanismes pour augmenter les effectifs scientifiques et leurs dotations budgétaires annuelles, récurrentes. Les options qui se présentent alors impliquent des choix politiques forts : développer l’emploi public ou les logiques projets. L’une comme l’autre option posent le problème comme comptable – et de ce strict point de vue il y a certes une incohérence. Elles laissent toutefois en suspens un élément essentiel pour orienter la décision ou, plus exactement, elles ne l’associent pas explicitement à celui-ci, à savoir : quelle recherche s’agit-il de mener pour laquelle les effectifs et financements sont aujourd’hui insuffisants et qui obligent les chercheurs à réorienter leurs activités en direction d’une « recherche et gestion de financements » ? Jusqu’à quel point peut-on éloigner les chercheurs de ce pour quoi ils ont été recrutés pour répondre à toutes les sollicitations qu’ils reçoivent ? La question n’est pas la légitimité du sujet à traiter (les bonnes questions de recherche sont innombrables), elle est celle du risque de sous-utiliser les capacités d’imagination, de réflexion – individuelles comme collectives – des chercheurs. Ceci au point d’atteindre un seuil de rupture, que l’on voit se dessiner. Ainsi, les tâches de conception et d’analyse du chercheur cèdent progressivement devant celles de manager de ressources financières et humaines. Tâches nécessaires et pas moins nobles que les premières, à ceci près, d’une part, qu’elles empiètent sur « le temps de la réflexion » au principe même de l’esprit et de la démarche scientifiques et que, d’autre part, elles ont leurs propres spécialistes.
37Mon propos ici est de rappeler les trajectoires de la science, du métier de chercheur, et d’attirer l’attention sur leurs conséquences possibles. J’en vois une ici s’imposer avec force, à savoir le risque que de non scientifiques soient à terme investis de ces tâches (de professionnels des ressources humaines, des levées de fonds, de la gestion de projets en conformité avec les exigences parfois très techniques des bailleurs), non pas en s’ajoutant aux chercheurs (« plafonds d’emploi » incompressibles atteints) mais en les remplaçant, au moins pour partie.
38Si l’on ne satisfait pas de cette issue annoncée il convient, encore et toujours, d’avoir une approche réflexive de nos recherches et de nos métiers, et donc de faire collectivement des choix. Cela s’appelle une politique scientifique qui :
- ne soit pas la somme des envies et des idées de tous – sinon c’est une compilation, pas une politique – et qui, par conséquent ;
- définisse des priorités.
39Ceci en évitant ce que j’appellerai le syndrome de la surpuissance ou le péché d’orgueil qui consisterait à dire qu’un pays « comme la France » se doit d’investir avec la même intensité et sur la même durée tous les champs de la connaissance. Des choix, des pondérations doivent être opérées, seules à même de sauver le métier de chercheur dans ses spécificités, si on ne veut pas le perdre dans sa globalité.
40Si ces débats concernent la « communauté scientifique » dans son ensemble, la contribution des sciences sociales peut être singulière, de par les réflexions qu’elle a toujours eues sur la réflexivité, l’interdisciplinarité, l’utilité de la recherche ou le rapport à l’écriture et au texte. Mais l’expression de ces singularités ne doit jamais déboucher sur des postures qui marginalisent, comme je me suis attelé à le défendre au fil de ce livre. Aussi, défendre l’idée d’actions et de dispositifs cohérents avec des visions ou des discours (pour l’évaluation), ou encore la nécessité de penser la signification profonde de nos choix, pour notre métier de chercheur (la recherche de financements, les pratiques de publications) ne relève pas d’un plaidoyer pro domo. Toutes les sciences doivent se sentir concernées, même si en leur sein les sciences sociales sont parfois plus directement remises en question quand sont interrogées, voire critiquées, leurs pratiques en matière de publication ou de recherche de financements.
41À cet égard, les propositions que je formule pour conclure s’adressent à tous les chercheurs, bien qu’inspirées par mon expérience d’anthropologue, issu d’un établissement de recherche – l’IRD – fort singulier par ses objets de réflexion (des problématiques qui concernent toutes les pays dits « du Sud ») et ses modes d’action (la promotion d’un partenariat sur la durée avec les chercheurs et institutions des pays qui nous accueillent).
Notes de bas de page
1Je reviendrai dans la section suivante sur le lien entre la production de nos savoirs et la décision politique, et sur ce qui relève a minima – je m’en expliquerai – d’une obligation de moyens, à défaut de résultat.
2Je mets des guillemets tant la notion a été galvaudée au point d’englober tout ce qui ne relève pas des sphères gouvernementales. Michèle Leclerc-Olive (2013) pointe le flou de la notion, et explore ses significations.
3On pourra se référer à cette présentation de la science de la durabilité : Bettencourt et Kaur, 2011.
4Je ne développerai pas plus avant, mais chacun comprendra ce dont il est question quand on se remémore les affirmations sûres contre puis pour le masque, contre puis pour le test de dépistage. Ce jusqu’à ce que Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique mis en place par Emmanuel Macron, dise « on ne sait pas » ce qui a surpris, voire choqué, alors que c’était là, enfin, le triomphe de l’esprit scientifique, de la raison.
5À titre d’exemple, mettre en avant le texte plutôt que la revue, de façon à pouvoir en évaluer le contenu, peut aisément se mettre en place en demandant au chercheur d’indiquer les publications qui lui semblent les plus originales et sur lesquelles il souhaite que l’évaluation porte. Cela n’exclut pas la production d’une liste exhaustive et classique de ses publications mais renverse l’« administration de la preuve » de la qualité. Devoir ainsi rappeler le primat du contenu sur le support de publication traduit les dérives et les aveuglements de nos modes d’évaluation, tant cela est d’une banalité et d’une logique évidentes.
6De janvier à mai 2021, 91 000 articles sont référencés dans la base de données médicale Pubmed [https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/] avec le mot COVID dans leur titre. Certes, cette épidémie a généré une production exceptionnelle d’articles, mais on a là un ordre de grandeur de la somme de connaissances disponibles. Ainsi, une autre maladie, plus ancienne, le sida, a été l’objet de 203 000 publications depuis le début. Quels lecteurs y a-t-il pour ces publications ?
7Le site [www.redactionmedicale.fr], déjà mentionné au chapitre ii, relaie et analyse nombre de pratiques « anormales », dans la recherche médicale. Je mentionnerai à titre d’exemple la question de la signature systématique par les responsables de laboratoires d’articles au risque d’être associés à des publications qui ne respectent pas les règles d’éthique mais qu’ils devront assumer : voir [https://www.redactionmedicale.fr/2019/07/une-mauvaise-pratique-tol%C3%A9r%C3%A9edes-auteurs-prestigieux-acceptent-de-mettre-leur-nom-sur-des-articles-.html].
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