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    Plan détaillé Texte intégral Quand il y avait du grain à moudre (1950-1981) Les contradictions de l'institutionnalisation en période de crise (1981 ?) Notes de bas de page Auteur

    Syndicats et associations

    Ce livre est recensé par

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    Force ouvrière et le tourisme social

    Michel Dreyfus

    p. 253-261

    Entrées d’index

    Index géographique : France

    Texte intégral Quand il y avait du grain à moudre (1950-1981) Les contradictions de l'institutionnalisation en période de crise (1981 ?) Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Michel Dreyfus

    2Durant la décennie 1960, Force ouvrière (FO) met en place un « secteur » consacré à l'économie sociale et aux problèmes généraux de société. À partir des années 1980, cette structure, intitulée désormais Secteur égalité1, prend en charge ce qui relève des aspects sociétaux de l'intervention syndicale : tourisme, accès aux loisirs et à la consommation ainsi que, sur un autre plan, l'immigration. Ces domaines se distinguent de celui des luttes revendicatives, propre à FO comme à l'ensemble du mouvement syndical. Nous présenterons ici les grandes lignes de l'action de FO dans le tourisme social.

    3Cette histoire s'organise grosso modo autour de deux périodes. La première, qui va des origines jusqu'au début des années 1980, se caractérise par l'intervention indirecte de FO dans le tourisme social sur la base d'une proximité nouée avec plusieurs associations, dans le cadre de liens parfois anciens. Ensuite, le changement du contexte général politique, social et culturel, marqué notamment par l'institutionnalisation progressive d'un certain nombre de ces associations, entraîne un éloignement progressif, une prise de distance de FO à l'égard de ces dernières.

    Quand il y avait du grain à moudre (1950-1981)

    4Dans ses années de jeunesse, FO entretient, ce qui n'a rien pour surprendre, des liens assez étroits avec plusieurs associations proches du Parti socialiste ou qui se situent dans sa mouvance. Parmi elles, la Fédération Léo Lagrange, créée en 1950 à l'initiative de Pierre Mauroy alors dirigeant des Jeunesses socialistes (JS), reconstituées depuis trois ans, est en bonne place ; jusqu'en 1958 au moins, cette Fédération est proche des Jeunesses socialistes2. Mal connue, la proximité de FO avec le Parti socialiste3, les JS et Léo Lagrange n'en est pas moins réelle : inégale selon les départements, elle est particulièrement forte dans les Bouches-du-Rhône, le Nord et dans une certaine mesure, la région parisienne. À cette proximité idéologique dont les racines remontent aux années 1930 s'ajoute le fait qu'un certain nombre de cadres issus de la Résistance, en particulier dans la région lyonnaise et grenobloise, participent au développement du tissu associatif tout en étant adhérents ou proches de FO.

    5Au sein de cette nébuleuse associative, figurent la Ligue de l'enseignement et la Jeunesse au plein air (JPA). Créée en février 1938 sous le nom de Fédération nationale des œuvres laïques de vacances d'enfants et d'adolescents (FOLVEA), avec notamment le soutien de la CGT, de la Fédération des municipalités socialistes et de l'Enfance coopérative, elle est dissoute par Vichy. Elle renaît de ses cendres en 1944 et se transforme cinq ans plus tard en Jeunesse au plein air ; tout en organisant des vacances pour les enfants et les adolescents, elle participe aussi à la vente d'un timbre dans les écoles pour favoriser le départ des plus démunis, le Timbre de l'École publique4. Si ces organisations ont chacune leur terrain d'intervention spécifique, toutes se définissent par leur orientation réformiste et leur caractère laïque : elles se différencient ainsi des organisations confessionnelles qui interviennent sur le même terrain ainsi que de celles impulsées par la CGT et le Parti communiste, notamment Tourisme et travail.

    6Ces interventions rejoignent parfois celles menées au sein des comités d'entreprise qui, en cette décennie 1950, développent aussi le tourisme social en direction de leurs ayants droit : passé la guerre, le souffle de 1936 et des congés payés se fait d'autant plus sentir qu'en 1955 est instaurée la troisième semaine de congés payés et dix ans plus tard, la quatrième. Durant ces années, ce type de vacances collectives est souvent marqué sur le plan idéologique par le patriotisme, que ce soit sous la forme de levés au drapeau dans les colonies enfantines, laïques ou confessionnelles - la Seconde guerre reste présente dans tous les esprits - ou à travers la diffusion d'une culture engagée. On le voit dans des mouvements de jeunesse, tels les Éclaireurs de France (EDF), les JPA, les CMEA ainsi qu'à partir des années 1960 à la Caisse centrale d'activités sociales (CCAS) d'EDF-GDF, dirigée depuis ses origines par la CGT.

    7De son côté, la CGT anime alors une organisation spécifique, Tourisme et travail et, comme on l'imagine, FO ne veut rien avoir à faire avec elle. L'intervention de FO dans le tourisme social s'effectue donc par d'autres canaux. Tout d'abord, dans le cadre d'une relative proximité avec la Fédération Léo Lagrange. À partir de 1961-1962, cette dernière publie un Guide Léo Lagrange annuel, répertoire de ses clubs et ses foyers, présentés par département. Pour chaque ville sont fournies des informations pratiques (restaurants, buralistes, etc.) et répertoriées des personnalités : maires, députés, conseillers généraux SFIO ainsi que les secrétaires des Unions départementales FO et de la FEN5. Par ailleurs, lorsque sont institués, en 1969, au sein de la Fédération Léo Lagrange, des délégués du personnel et mis en place un comité d'entreprise, FO l'emporte largement ; sur cinq délégués du personnel quatre en sont membres, le dernier appartient à la FEN et les élus au comité d'entreprise sont également membres de FO6.

    8L'action de FO en direction des loisirs s'exerce également à travers le soutien du réseau militant du Parti socialiste et de ses municipalités. Les origines en remontent à l'entre-deux guerres et aux liens existant alors entre la CGT confédérée et la SFIO ; le Front populaire a donné une forte impulsion à ce mouvement. Toutefois à partir de la Libération, l'institutionnalisation croissante de la politique socialiste municipale a eu pour effet de dissocier lentement le Parti socialiste du terrain et du tissu associatif : cette évolution qui se poursuit dans les années 1950-1960 est renforcée par la crise qu'affronte alors la SFIO. Les municipalités s'associent alors assez souvent avec le secteur associatif pour financer les équipements, garantir les emprunts et parfois concéder des terrains en zone touristique.

    9FO tend alors à se distinguer de cette démarche. Au sein de FO, quelques militants jouent alors un rôle essentiel. Tout d'abord, Georges Bernard Renouard : né au milieu des années 1920, il a milité très jeune au Parti socialiste et il est devenu un des proches de Pierre Mauroy lorsque ce dernier a pris, en 1948, la direction de la Fédération Léo Lagrange. Militant de FO, Georges Bernard Renouard devient bientôt le premier directeur du Service vacances de Léo Lagrange ; il est également le premier président de l'Union des centres de plein air (UCPA) créée dans les années 19607. Il sera le premier délégué général du Centre d'études et de coopération pour les équipements de loisirs (CECOREL) constitué en 1969. Jacques Guénée, proche de Pierre Mauroy au début des années 1950, futur secrétaire général de Léo Lagrange de 1977 à 1985, milite aussi à FO8. Présentons enfin les quelques autres responsables qui, au sein de cette Confédération, s'investissent également en ce domaine : outre Willy Gitler, secrétaire confédéral chargé de ce Secteur dans les années 1970, les deux plus importants sont Gabriel Ventejol, président du Conseil économique et social en 1974, ainsi que Roger Louet, membre du Bureau confédéral de 1959 à 1973. Tous ces responsables, bien introduits dans les milieux de l'économie sociale, suivent le dossier du Tourisme social, et dans les années 1970, ils participent à plusieurs tentatives de relance de ce secteur9.

    10À partir de la seconde moitié de la décennie 1960, FO cherche à coopérer, en matière de tourisme social, avec d'autres organisations. Toutes ne sont pas syndicales : les plus importantes, la FEN, la Fédération Léo Lagrange, la Ligue de l'enseignement, l'OCAG, l'UCPA se situent dans la mouvance socialiste et laïque. Mais FO innove aussi en se rapprochant de la CFDT. Jusqu'alors, il n'existait pas de liens en ce domaine entre FO et la CFTC, demeurée marginale sur ce terrain. En revanche, dès sa création, la CFDT s'y investit : on sait qu'Edmond Maire, après avoir quitté le secrétariat de la CFDT, sera président de Village vacances familles (VVF), proche comme une autre association, Renouveau, de cette confédération.

    11Ces liens de facto avec la CFDT et la FEN se renforcent puis tendent à devenir publics avec la création du CECOREL en 1969. Au lendemain de 1968, on se situe encore dans le contexte des Trente glorieuses mais personne ne sait qu'elles vont bientôt arriver à leur terme : dans cette période d'expansion, tout milite encore en faveur du développement des loisirs. Sur le plan économique, inflation aidant, la progression continue des salaires et l'augmentation générale du niveau de vie semblent assurées. Par ailleurs, la loi sur la participation votée en 1969 définit des fonds communs de placement qui peuvent notamment être utilisés à des actions sociales parmi lesquelles le tourisme social. À partir de 1971, la loi sur la formation permanente professionnelle proposée par le gouvernement Chaban-Delmas dans le cadre de la « Nouvelle société » favorise le développement à la formation permanente : les militants du tourisme social s'emparent également de cet outil.

    12Le financement nécessaire à la concrétisation du tourisme social passe alors par le regroupement de différents acteurs institutionnels et syndicaux : d'où la création, en 1969, du CECOREL. Le CECOREL est un lieu de rencontre entre responsables de la FEN, la CFDT et FO ainsi que de plusieurs associations de tourisme social : Ligue de l'enseignement, Village vacances familles (VVF), Léo Lagrange, Loisirs, vacances, travail (LVT) ainsi que l'organisation Arc-en-ciel, liée au mouvement coopératif ; en revanche, Tourisme et travail, jugé inféodé au Parti communiste et à la CGT n'est pas associé au CECOREL. Composé d'une Délégation générale désignée par les organisations syndicales ainsi que d'une équipe administrative restreinte, le CECOREL, qui met aussi en place des antennes régionales, s'appuie pour ce qui concerne les questions financières sur le savoir faire de l'Union coopérative d'équipement de loisirs (UCEL), liée elle-même au Groupe Crédit coopératif. Durant ses vingt ans d'existence, le CECOREL aura quatre Délégués généraux : Georges Bernard Renouard (FO), Yves Raynouard (CFDT), Christian Fournier (CFDT) et Bernard Noulin (FO). Sa présidence sera successivement assurée par Michel Rolland (CFDT) - André Henry étant alors vice-président10 - Micheline Figuereau (FO) et enfin Christian Heredia (FO).

    13Les missions du CECOREL sont de trois ordres : définir une orientation générale, jouer le rôle d'un bureau d'études et organiser la coopération entre ses membres. Ainsi, c'est autour du CECOREL qu'émerge la revendication de l'accès aux vacances ainsi que la réflexion sur la possibilité de construire des équipements de vacances dans le cadre de l'aménagement du territoire. C'est également autour du CECOREL que prend corps l'idée du chèque vacances qui sera réalisé dans le cadre du ministère du temps Libre par André Henry, sous le gouvernement Mauroy à partir de 198111 Afin de contourner l'absence de la CGT et de Tourisme et travail, le CECOREL participe à la mise sur pied d'une coopérative sur le chèque vacances. Sans effet immédiat, cette initiative permettra de jeter les prémices de ce qu'est aujourd'hui l'Association nationale du chèque vacances (ANCV). Sur un autre plan, le CECOREL va jouer le rôle d'un bureau d'étude pour ses membres : il produira de nombreuses études de faisabilité sur la création d'équipements, parmi lesquels les centres de loisirs de Barcarres, Saint-Aignan, Sarre, Hourtin, Les Sables-d'Olonne, etc. Ultérieurement, le CECOREL s'élargira aussi à des sujets plus généraux parmi lesquels la première expérience de réservation, via Minitel en 1985.

    14Anticipons quelque peu pour signaler que le CECOREL sera mis en sommeil à partir du milieu de la décennie 1990. Outre les difficultés de la période dues à la montée du chômage et de la précarité, le besoin de lits est moins grand car le parc est fourni ; par ailleurs, les comités d'entreprise se tournent de plus en plus vers les agences de voyages et enfin la Caisse nationale d'allocations familiales (CNAF) tend à se désengager du tourisme social. Durant ses vingt ans d'existence, la structure de concertation qu'est le CECOREL aura fortement marqué le tourisme associatif.

    15Toutefois, dans ce contexte favorable, pour peu de temps encore, au Tourisme social, durant ces années où il y a du « grain à moudre », deux éléments contribuent à relativiser l'intervention de Force ouvrière dans le tourisme social. Le premier, difficile à mesurer, provient de la crise, de plus en plus grave, vécue par la SFIO depuis les débuts de la Ve République. En cette fin des années 1960, le Parti socialiste n'est plus que l'ombre de lui- même. On connaît la suite et il faut attendre la création du nouveau Parti socialiste au congrès d'Epinay en 1971 pour que cette tendance se renverse ; toutefois, il faudra un certain temps pour que se concrétise le renouveau socialiste. Durant la décennie 1960, le tissu associatif, sur lequel s'appuie FO, rejoint souvent le réseau militant de la SFIO ainsi que celui d'organisations telles que Léo Lagrange ; mais, cette nébuleuse tend lentement à se diluer. Dans les mêmes années, et notamment à partir de 1964 avec la création de la CFDT, progresse ce qui va bientôt constituer la Nouvelle gauche. Comme on le sait, cette dernière contribuera à un nouvel essor du socialisme en France mais ce dans le cadre d'une mouvance bien plus proche de la CFDT que de FO. De son côté, cette dernière a continué de s'appuyer sur un réseau plus ancien, constitué souvent de « notables » — francs-maçons, socialistes ou proches — qui ont peu de choses à voir avec la Nouvelle gauche et la CFDT.

    16Sur un autre plan, les relations de FO avec la FEN et la CFDT ne sont pas exemptes de tensions ; elles sont en effet fragilisées par les différences de cultures historiques qui existent en particulier, entre FO et la CFDT. Aussi, les liens entre la CFDT et FO sont difficiles à assumer de façon publique pour cette dernière ; ils le sont d'autant plus que depuis février 1966, la CFDT a signé un pacte d'unité d'action avec la CGT. Faut- il alors pour autant qualifier ces relations entre FO et la CFDT comme honteuses, voire « adultérines12 » ? En tout cas, ce qui est sûr c'est qu'elles ne peuvent guère être mises en avant par FO. On rejoint ici un aspect ancien et essentiel de la culture syndicale où le discours revendicatif est privilégié au détriment de l'intervention dans le « social » et le culturel. Ces domaines sont beaucoup moins bien maîtrisés par les syndicalistes. Ils correspondent moins à la culture cégétiste qui, héritée des confédérés, continue d'imprégner Force ouvrière. La gestion du social à laquelle se rattache, parmi d'autres, le tourisme social ne constitue pas en effet le noyau de l'intervention syndicale, comme le rappelle d'ailleurs un autre responsable de FO, Jacques Michollin. Pour ce proche d'Antoine Faesch membre du Bureau confédéral de 1963 à 1994, si FO peut définir une orientation sur les questions de formation, elle n'en est guère capable pour ce qui concerne le monde associatif : des liens existent avec ce dernier mais de façon générale, ils sont peu théorisés, peu pensés au sein de la Confédération.

    17Si le contexte économique et social autorise ce type d'intervention sur ces questions sociétales et ces liens avec le monde associatif, il est difficile de leur trouver une justification théorique. Bientôt surviennent plusieurs facteurs qui remettent en cause cette situation marquée par l'empirisme, sans toutefois y mettre fin : à la progression du Parti socialiste, fortement influencé par la Nouvelle gauche, s'ajoutent les débuts de la crise économique dont les effets commencent à se faire sentir à partir des années 1975- 1976. Mais de façon paradoxale, c'est avec l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 que les changements dans les rapports entre FO et le monde associatif du tourisme social vont être les plus profonds.

    Les contradictions de l'institutionnalisation en période de crise (1981 ?)

    18L'arrivée de la gauche au pouvoir marque en effet le chant du cygne d'un certain type de relations entre FO et la nébuleuse du Tourisme social ; et ce pour plusieurs raisons.

    19Tout d'abord, un premier changement intervient parce qu'il y a alors de moins en moins de « grain à moudre », comme on s'en rend bientôt compte. Passés les premiers mois d'enthousiasme, que FO ne partage d'ailleurs pas, au nom du dogme de l'indépendance syndicale et en raison de la présence des communistes au gouvernement, la montée du chômage et l'explosion de la précarité modifient profondément les relations du travail. Le changement s'effectue aussi sur la façon dont sont perçues les vacances. On ne parle plus de congés payés, notion désuète qui rappellerait par trop un Front populaire jeté aux oubliettes : cette notion ne répond plus aux besoins d'un nombre croissant de travailleurs au chômage, en situation précaire, etc. Par ailleurs, avec l'individualisation de la société qui progresse à grands pas et la montée des comportements consuméristes, le tourisme social entre lui aussi bientôt en crise : il est de moins en moins capable de répondre aux nouveaux besoins du citoyen qui se veut surtout un consommateur. Le tourisme « émancipateur » a vécu et ce n'est pas un hasard si c'est justement en 1981-1982 que Tourisme et travail connaît une faillite retentissante : elle s'explique par des erreurs de gestion et bien plus encore par les modifications de la demande sociale de vacances que ses responsables n'ont pas su anticiper. Par ailleurs, les comités d'entreprise, également confrontés à l'explosion du chômage, tendent alors souvent à réduire leurs activités en raison de la limitation de leurs ressources : un tel facteur ne peut qu'approfondir la crise du tourisme social.

    20À ces raisons générales bien connues s'en ajoutent d'autres plus spécifiques. Outre le « pompage » des militants effectué à tous les niveaux par le Parti socialiste au sein des associations, la politique du nouveau gouvernement a également des conséquences : certaines des mesures prises alors s'avèrent malencontreuses et contribuent à éloigner Force ouvrière du monde associatif. C'est alors qu'est tenté de mettre en place ce qui a été proposé par Joffre Dumazedier dans la décennie 1960, notamment à travers l'association Peuple et culture (PEC). Crée par d'anciens résistants - Bénigno Cacérès, Joffre Dumazedier et Joseph Rovan13 — Peuple et culture légitime « une nouvelle conception de la culture qui se veut synthèse de la pluralité des expressions socioculturelles dans la société » tout en rénovant « les cadres intellectuels et méthodologiques de l'éducation populaire14 ». Mais cette démarche se situe dans le contexte de la crise économique et sociale qui pèse si fortement sur la gauche au pouvoir, et ce, en l'absence de mobilisation sociale, si caractéristique de ce début des années 1980.

    21Par ailleurs, les associations connaissent alors la consécration puisqu'elles constituent désormais une des trois branches de l'économie sociale. Mais cette reconnaissance du fait associatif15 n'a pas que des effets positifs. À l'heure où les associations sont reconnues par le pouvoir, un nouveau piège les guette, celui de l'institutionnalisation ; et ce, au moment où les militants associatifs, souvent aspirés par le politique, se font rares. L'institutionnalisation entraîne l'affaiblissement du potentiel militant : ce processus touche bien davantage la CFDT, beaucoup plus proche du pouvoir, que Force ouvrière. Ultérieurement, FO dénoncera cette confusion entre syndicalisme et politique : 1981 a suscité de grands espoirs mais « pour beaucoup la déception fut grande... Cela vaut aussi pour le mouvement syndical qui ne peut pas représenter les intérêts des salariés s'il participe au pouvoir... (or) certains ont amplement joué la carte du pouvoir16 ». Dès lors, FO prend ses distances du monde associatif suivant un processus qui s'effectue en trois étapes.

    22Tout d'abord, avec la mise en place du ministère du Temps libre, confié à André Henry dont Georges Bernard Renouard, est le premier conseiller technique. Ensuite avec la reconnaissance officielle de l'économie sociale par le nouveau gouvernement dans le cadre de la Délégation interministérielle à l'économie sociale (DIES), crée le 15 décembre 1981 ; elle commence à fonctionner en mars 1982 sous l'autorité du ministre du Plan, d'abord Michel Rocard puis Jean le Garrec. Le 20 juillet 1983, la première loi sur l'économie sociale est votée, à l'unanimité par la Chambre des députés et le Sénat. Puis, en juillet 1984, la DIES est intégrée à un secrétariat d'État à l'économie sociale placée sous la responsabilité de Jean Gatel. Les relations entre FO et la DIES sont d'abord constructives. Son premier dirigeant, Pierre Roussel, membre du Parti socialiste et ancien dirigeant de la MGEN est aussi un responsable d'Arts et Vie, organisation créée en 1955 et dirigée depuis par des syndicalistes, notamment de FO ainsi que des mutualistes de l'enseignement : elle organise sorties théâtrales, voyages culturels et expositions. La DIES est ensuite dirigée brièvement par André Henry auquel succède Micheline Figuereau, membre du Parti socialiste, ancienne responsable de FO aux Impôts et aux Finances qui, on l'a vu, a également participé au CECOREL ; en 1985, elle devient déléguée à la DIES à la suite d'un parcours personnel et politique original qui ne l'empêche pas de continuer à entretenir des liens avec FO. Mais bientôt, la DIES est reprise par le rocardien Tony Dreyfus qui, sur l'échiquier politique, se situe loin de la mouvance de FO. Enfin, en 1983, Pierre Mauroy installe la Confédération générale du temps libre17 (CGTL) dont le premier secrétaire est François Coursin, ancien responsable de la Ligue de l'enseignement. La CGTL qui vise à regrouper l'ensemble des associations de tourisme culturel et social se veut être un lieu de rencontre entre les mouvements syndical et associatif. Mais cette tentative se solde bientôt par un échec retentissant. Et FO ne se reconnaît pas dans la CGTL

    *

    23L'intervention de FO au sein du Tourisme social s'exerce donc de façon indirecte par le biais d'associations et d'organisations qui lui sont proches. Cette intervention se décline de façon très différente jusqu'aux années 1970 et ensuite. En 1981, l'arrivée de la gauche au pouvoir, sur fond de crise économique, tend à multiplier les problèmes plutôt qu'à les résoudre. En particulier, FO refuse de courir le risque de se voir institutionnalisée et de se sentir liée aux initiatives gouvernementales qui, sur le terrain de l'économie sociale, fleurissent jusqu'en 1984. On assiste en ce domaine à un chassé-croisé avec la CFDT, comme on le voit également ailleurs. FO privilégie l'indépendance à l'égard du politique, qui, héritage lointain mais sans cesse réaffirmé de la Charte d'Amiens, a toujours été une de ses références cardinales. On en voit les effets dans le tourisme social, domaine d'intervention quelque peu périphérique à la revendication qui, depuis toujours, constitue le cœur de l'action syndicale.

    Notes de bas de page

    1 Je remercie ici très chaleureusement Bernard Noulin, ancien Délégué général du CECOREL, actuellement responsable du tourisme au sein du Secteur Égalité à FO, qui m'a fourni de nombreuses informations.

    2 Léron s., La Fédération nationale des clubs de loisirs Léo Lagrange : une organisation socialiste ? Maîtrise, Paris, 1, 1999, p. 7-8.

    3 Cf. sur cette question, La naissance de Force ouvrière. Autour de Robert Bothereau, sous la direction de Dreyfus M., Gautron G. et Robert J.-L., Rennes, PUR, 2003.

    4 Henry A., Serviteurs d'idéal Les bâtisseurs, Centre fédéral FEN, 1987, tome II, notamment p. 99- 102. Certains dessinateurs de renom, tel que Jean Eiffel, s'associeront à ces campagnes.

    5 Leron S., La Fédération..., op. cit. p. 49.

    6 Leron S., La Fédération.,.,op. cit. p. 115.

    7 Leron S., La Fédération..., op. cit. p. 82.

    8 Poujol G., Romer M., Dictionnaire biographique des militants xix-xxe siècles, Paris, L'Harmattan, 1996, 412 p., p. 177-178. Dans son interview à Léron S., La Fédération..., op. cit. p. 128-130, il ne dit rien sur FO mais évoque son parcours et la présence des socialistes dans la vie de la Fédération.

    9 Henry A., Serviteurs..., op. cit. p. 204.

    10 André Henry sera secrétaire de la FEN de 1974 à 1981.

    11 Henry A., « Le temps libre : un projet impossible ? », ainsi que Tétard f., « Le temps libre méritait-il un ministère ? », in Le Ministère du temps libre 1981-1983 : la « renaissance contrariée » du ministère de la Jeunesse et des Sports, dossier des Cahiers d'histoire, revue du Comité d'histoire des ministères chargés de la jeunesse et des sports, n° 2, novembre 2004, p. 49-67 et 147-164.

    12 Pour reprendre la plaisante expression de Bernard Noulin, entretien du 25 octobre 2004.

    13 Cf. leur biographie, in Poujol G., Romer M., Dictionnaire biographique des militants, op. cit.

    14 Ibid., p. 128.

    15 Un seul exemple : le message de Pierre Mauroy à la Revue de l'économie sociale, n° 1, juillet-septembre 1984, p. 5-6.

    16 Blondel M., Rapport moral au congrès confédéral, Lyon 1992, cité in Le Contrat de Limoges, (Force ouvrière, 1995, 380 p.), p. 351.

    17 Il y fait d'ailleurs allusion dans son interview in Leron S., La Fédération...,op. cit. p. 153 : « Mon rêve était de devenir une grande association d'éducation populaire, comme en Scandinavie. Je souhaitais créer la Confédération générale des loisirs pour toutes les activités après le travail. J'ai d'ailleurs créé, en tant que Premier ministre, le ministère du Temps libre. »

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    1 Je remercie ici très chaleureusement Bernard Noulin, ancien Délégué général du CECOREL, actuellement responsable du tourisme au sein du Secteur Égalité à FO, qui m'a fourni de nombreuses informations.

    2 Léron s., La Fédération nationale des clubs de loisirs Léo Lagrange : une organisation socialiste ? Maîtrise, Paris, 1, 1999, p. 7-8.

    3 Cf. sur cette question, La naissance de Force ouvrière. Autour de Robert Bothereau, sous la direction de Dreyfus M., Gautron G. et Robert J.-L., Rennes, PUR, 2003.

    4 Henry A., Serviteurs d'idéal Les bâtisseurs, Centre fédéral FEN, 1987, tome II, notamment p. 99- 102. Certains dessinateurs de renom, tel que Jean Eiffel, s'associeront à ces campagnes.

    5 Leron S., La Fédération..., op. cit. p. 49.

    6 Leron S., La Fédération.,.,op. cit. p. 115.

    7 Leron S., La Fédération..., op. cit. p. 82.

    8 Poujol G., Romer M., Dictionnaire biographique des militants xix-xxe siècles, Paris, L'Harmattan, 1996, 412 p., p. 177-178. Dans son interview à Léron S., La Fédération..., op. cit. p. 128-130, il ne dit rien sur FO mais évoque son parcours et la présence des socialistes dans la vie de la Fédération.

    9 Henry A., Serviteurs..., op. cit. p. 204.

    10 André Henry sera secrétaire de la FEN de 1974 à 1981.

    11 Henry A., « Le temps libre : un projet impossible ? », ainsi que Tétard f., « Le temps libre méritait-il un ministère ? », in Le Ministère du temps libre 1981-1983 : la « renaissance contrariée » du ministère de la Jeunesse et des Sports, dossier des Cahiers d'histoire, revue du Comité d'histoire des ministères chargés de la jeunesse et des sports, n° 2, novembre 2004, p. 49-67 et 147-164.

    12 Pour reprendre la plaisante expression de Bernard Noulin, entretien du 25 octobre 2004.

    13 Cf. leur biographie, in Poujol G., Romer M., Dictionnaire biographique des militants, op. cit.

    14 Ibid., p. 128.

    15 Un seul exemple : le message de Pierre Mauroy à la Revue de l'économie sociale, n° 1, juillet-septembre 1984, p. 5-6.

    16 Blondel M., Rapport moral au congrès confédéral, Lyon 1992, cité in Le Contrat de Limoges, (Force ouvrière, 1995, 380 p.), p. 351.

    17 Il y fait d'ailleurs allusion dans son interview in Leron S., La Fédération...,op. cit. p. 153 : « Mon rêve était de devenir une grande association d'éducation populaire, comme en Scandinavie. Je souhaitais créer la Confédération générale des loisirs pour toutes les activités après le travail. J'ai d'ailleurs créé, en tant que Premier ministre, le ministère du Temps libre. »

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    Dreyfus, M. (2006). Force ouvrière et le tourisme social. In D. Tartakowsky & F. Tétard (éds.), Syndicats et associations. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.25345
    Dreyfus, Michel. « Force ouvrière et le tourisme social ». In Syndicats et associations, édité par Danielle Tartakowsky et Françoise Tétard. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2006. doi:10.4000/books.pur.25345.
    Dreyfus, Michel. « Force ouvrière et le tourisme social ». Syndicats et associations, édité par Danielle Tartakowsky et Françoise Tétard, Presses universitaires de Rennes, 2006, https://doi.org/10.4000/books.pur.25345.

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    Tartakowsky, D., & Tétard, F. (éds.). (2006). Syndicats et associations. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.25302
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    Tartakowsky, Danielle, et Françoise Tétard, éditeurs. Syndicats et associations. Presses universitaires de Rennes, 2006, https://doi.org/10.4000/books.pur.25302.
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