« Un mouvement dans lequel chacun voit ce qu’il veut »
Individualisation et subjectivation politique à Nuit Debout
p. 135-158
Résumé
Cette contribution s’intéresse aux effets de la participation à Nuit Debout sur les trajectoires des individus. L’auteur examine notamment les ruptures biographiques dont les participants eux-mêmes font état dans les entretiens répétés qu’il a menés depuis 2016. En raison du format spécifique de Nuit Debout et, plus généralement, des « mouvements des places », l’engagement individuel a été structuré par les valeurs de l’individualité (autonomie, pluralité, singularité). Cela a doté les participants d’une très forte réflexivité sur les effets que le mouvement a eus sur leurs vies, en termes de ruptures. Qu’elles soient familiales, sentimentales, professionnelles, scolaires ou résidentielles, ces ruptures sont associées dans les entretiens à la construction d’un regard critique sur le monde social. Il y a là autant d’effets inexplorés des mouvements sociaux sur la politisation individuelle, dès lors que l’on ne se borne pas à analyser les effets d’une mobilisation dans les termes de sa « réussite » ou de son « échec ».
Texte intégral
1Le mot « individualisme » n’a pas bonne presse aujourd’hui. Depuis le xixe siècle, il se trouve au cœur d’une querelle : les uns y exaltent les valeurs poussant l’individu à la liberté et à l’autonomie ; les autres y exècrent celles le poussant à l’égoïsme et au repli sur soi ou, comme le disait Tocqueville, sur sa « coterie ». Cette querelle, qui fut en partie à l’origine de la sociologie, est réapparue avec force dans les mouvements sociaux après 1968. Comme l’ont montré simultanément Alain Touraine et Ronald Inglehart, la principale caractéristique de l’action collective dans la « modernité avancée » est la montée en puissance des valeurs de l’individualité1. Les nouveaux mouvements sociaux, avec leur définition immatérielle du bonheur (l’épanouissement de chacun avec les autres), mettent fortement en valeur la subjectivité des individus. La thèse a fait couler beaucoup d’encre, dans la mesure où elle repose sur une théorie de la modernité « tardive », « seconde » ou « avancée », dont les postulats sont fondamentalement indémontrables. Mais elle a eu l’immense avantage de familiariser les sociologues du conflit et de l’action collective avec une hypothèse qu’ils avaient peu prise en compte. Si les mouvements sociaux reposent désormais sur une idéologie du sujet, de l’épanouissement de chacun en tant qu’être singulier, peut-on en limiter l’étude sociologique à une échelle purement « macro » ? Peut-on analyser ces nouveaux mouvements sociaux « en surplomb », sans prendre en compte les significations subjectives que les acteurs donnent à leur agir en commun ? Peut-on contourner l’analyse « micro » de la conflictualité que ces mouvements font apparaître dans les sociétés contemporaines2 ?
Des mouvements sociaux individualistes…
2Les nouveaux « mouvements des places », dont le cycle mondial a débuté en 2011, posent cette question de manière cruciale. Occupy Wall Street, les Indignados, Gezi Park, le mouvement de la place Syntagma, Nuit Debout : en plus d’occuper des places publiques, ces mouvements sociaux partagent trois dynamiques :
- la critique de la professionnalisation politique et la valorisation des compétences citoyennes, qui induisent une participation massive de non-militants. Cette critique s’exprime souvent, sur les places, sous la forme synthétique de l’opposition « peuple vs élite » ;
- la peur de la « récupération politique », à entendre comme la méfiance vis-à-vis de toute enrégimentation organisationnelle et idéologique, par des militants, des syndicats ou des partis ;
- la réticence à lister un ensemble de revendications et de demandes, et la visée d’une critique globale des gouvernements représentatifs néolibéraux.
3Ces trois dynamiques vont conjointement dans le sens d’une accentuation de l’individualisme. Voyons pourquoi. Les militants et citoyens ordinaires ayant campé sur les places se sont confrontés à une tâche ardue et enthousiasmante à la fois : imaginer, créer et faire fonctionner un nouvel espace politique, dont la seule règle de vie serait l’agir démocratique des uns avec les autres3. Ils ont dû bâtir le discours politique des places, sans qu’aucune idéologie ne puisse l’épuiser préalablement. Ils ont dû créer les institutions – commissions, sous-commissions, ateliers, assemblée – chargées d’organiser l’action en commun, sans qu’aucune organisation politique préexistante (syndicat ou parti) ne puisse les préempter. Ils ont dû pousser de simples passants, toutes préférences politiques confondues, à la participation démocratique, dans la perspective d’employer les compétences et savoir-faire des uns et des autres à la gestion du nouvel espace commun. Il y a là autant d’activités qui valorisent considérablement l’autonomie, la créativité et la réflexivité individuelles. L’infrastructure culturelle des mouvements des places n’est rien d’autre que cet « individualisme axiologique » dont parlait naguère l’anthropologue Louis Dumont : une idéologie globale supposant que les « valeurs des parties » précèdent les « valeurs du tout », et que celles-ci (la conformité, la loyauté, le mimétisme) ne peuvent jamais s’imposer aux individus4.
4Cela n’a pas manqué de réveiller la vieille querelle sur l’individualisme : une partie de la gauche contemporaine a considéré l’essoufflement des mouvements des places comme la conséquence automatique de leur individualisme effréné. « Alors qu’il est entendu que personne ne doit intervenir au nom d’une organisation », écrit Éric Dupin à propos de Nuit Debout, « nombreux sont ceux qui prennent la parole uniquement pour défendre la cause qui leur tient à cœur. D’autres se contentent d’exprimer leur ressenti personnel dans la droite ligne de l’individualisme ambiant5 ». Dans des places où le collectif ne décidait rien car il était dépossédé de toute autorité symbolique, où l’action politique n’avait pas pour objectif de toucher les centres du pouvoir, mais de rester dans un entre-soi commode, où l’on passait son temps à bavarder et à se complaire dans l’écoute des problèmes des uns et des autres, l’implosion était facilement prévisible. Une fois fatigués de cette gigantesque psychanalyse collective, les individus seraient rentrés chez eux pour trouver d’autres exutoires à leur besoin d’expression individuelle. C’est ce qu’affirme sans détour Thomas Frank à propos d’Occupy Wall Street, en reprenant les mises en garde de Slavoj Žižek aux militants de Zuccotti Park en octobre 2011 : « Ne tombez pas amoureux de vous-mêmes. Nous passons un moment agréable ici. Mais, rappelez-vous, les carnavals ne coûtent pas cher. » « En remettant les décisions à plus tard », « en évitant de réclamer des mesures concrètes », Occupy Wall Street aurait été un carnaval libérateur, mais sans effets. « Réclamer, c’est admettre que les adultes guindés et sans humour ont repris la barre et que la récréation est finie6 », conclut Frank. Il n’était guère surprenant qu’une fois la fête finie, les individus rentrassent chez eux.
5À cette critique, visant l’excès d’individualisme des mouvements, s’en est rapidement greffée une autre. Celle-ci visait l’opposition des places à l’establishment politique, et la rhétorique du peuple contre les élites. Certains intellectuels ont vu dans ce style « dégagiste », pire encore « populiste », un signe de l’indétermination idéologique des mouvements des places, et un symptôme de leur incapacité à se cristalliser politiquement. Beaucoup trop vague, leur idéologie se serait réduite au fond à une critique stérile, négative et non constructive des démocraties représentatives7. La désaffection des places serait venue, en ce sens, sceller leur inconsistance programmatique.
6Trop d’individus « hédonistes », trop de peuple « bruyant » : ces critiques s’en prennent, au fond, à l’infrastructure culturelle des mouvements des places. Nous l’avons dit : ceux-ci n’ont pas de revendications précises, bien que certaines aient pu être à l’origine de la mobilisation, comme le retrait de la loi El Khomri pour Nuit Debout. Ces mouvements cherchent surtout à radicaliser la démocratie, à la rendre plus inclusive, plus égalitaire, plus juste : autrement dit, à émanciper les individus en tant que citoyens actifs et responsables, et à faire surgir de leur action conjointe un peuple souverain. Attaquer l’individu via la critique de l’« individualisme » et le démos via la critique du « populisme », c’est donc s’en prendre à leurs fondations mêmes. Les critiques visent juste, car elles touchent les deux piliers de l’idéologie de ces mouvements, mais elles sont profondément injustes, car il n’y a ni trop d’individus, ni trop de peuple en eux : ni d’individus hédonistes, amoureux d’eux-mêmes et repliés sur eux-mêmes, ni de peuple méfiant et irrationnel. L’analyse sociologique permet de le montrer rigoureusement.
… à analyser à l’échelle individuelle
7Mais quelle sociologie permet-elle d’opérer cette démonstration ? En raison du fort individualisme axiologique de ces mouvements, la méthode la plus adaptée à leur analyse est une sociologie à l’échelle individuelle8 : si c’est sur les individus que repose et doit reposer l’essentiel de l’organisation des places, c’est l’expérience biographique des individus qu’il faut questionner en profondeur pour comprendre la vie sociale de ces mouvements.
8Depuis 2017, je conduis une enquête de ce type auprès des participants à Nuit Debout (Paris). J’ai recueilli une vingtaine de récits de vie, en veillant à diversifier les profils des enquêtés en fonction de quelques propriétés socio-démographiques pertinentes (sexe, origine sociale, capitaux militants, lieu de résidence). Ces variables n’affectent pas, pour autant, l’unité sociographique fondamentale du corpus : les enquêtés sont des « jeunes adultes9 », dont les niveaux de diplôme varient entre bac + 2 et bac + 8, et viennent tous de classe moyenne supérieure (upper middle class). Nombre d’entre eux, ayant un emploi précaire ou étant au chômage, subissent un certain déclassement par rapport à leur classe d’origine10. Ces entretiens biographiques ont, par ailleurs, vocation à être répétés dans le temps, afin de comprendre comment l’« événement » Nuit Debout affecte la politisation des individus à moyen et long terme. Il s’agit, entre autres choses, de montrer que si cet événement a tant affecté ses participants, c’est qu’il s’est apparenté à une « épreuve » au sens de Danilo Martuccelli : un moment collectif de remise en cause de l’identité sociale de l’individu, moment producteur de subjectivité11. L’épreuve Nuit Debout a affecté chaque participant, et a influencé différemment des trajectoires d’individus pourtant socialement proches12.
9Les premiers entretiens ont été menés en mars-avril 2017. Ils montrent que l’individualisme sur la place de la République n’était pas arrimé au référentiel de l’hédonisme, mais à celui de l’autonomie, de la pluralité des points de vue et de la critique du formatage néolibéral de l’individualité (dont l’hédonisme fait partie justement). Nous le montrerons dans la première partie de cette contribution. Nous verrons ensuite que cet individualisme de l’autonomie, de la pluralité et de la critique a profondément transformé les trajectoires biographiques des nuitdeboutistes. Tous, sans exception, font état d’une rupture dans leur vie après Nuit Debout, dans l’espace professionnel, dans leur rapport à la famille d’origine, aux études, au militantisme, etc. Ce sera l’objet de la deuxième partie de notre contribution. Enfin nous verrons que ces ruptures biographiques sont toujours le produit d’une décision individuelle, mais que leur cause est imputée par les enquêtés à un collectif virtuel, qui fonctionne comme un « actant » de leur décision : c’est la « place » qui agit en eux et à travers eux, qui les a amenés à changer. Nous montrerons que cette « place » est une métaphore du « peuple », du démos qui s’est dégagé de l’action en commun, et qui les suit désormais comme un idéal politique, comme une boussole démocratique de leur vie. Ce sera l’objet de notre troisième partie.
L’individualisme axiologique sur les places : être soi-même avec les autres
10L’idée de cette enquête m’est venue à la suite d’une invitation par la commission Éducation populaire à présenter mon livre L’Énigme révolutionnaire. Intéressé, comme beaucoup d’autres sociologues, par ce qui se passait sur la place de la République en 2016, j’ai profité de cette invitation pour tester mon analyse « à chaud » du mouvement. À cette époque, je voyais dans Nuit Debout la convergence paradoxale de deux discours : un discours « citoyenniste », fondé sur la prise de parole et la participation de tous, pensant le changement anticapitaliste comme le produit à terme de la radicalisation démocratique ; un autre discours « néo-marxiste », fondé sur la construction de nouveaux communs par le partage des ressources (les dons de grains, les échanges de livres, etc.), pensant, à l’inverse du premier, la radicalisation démocratique comme le produit à terme du changement anticapitaliste.
11Or, à la suite de mon intervention, alors que je m’attendais à un débat sur cette proposition, il s’est passé quelque chose d’extraordinaire. Personne parmi les assistants n’a commenté ma proposition. L’un d’eux a longuement raconté son expérience de motard et sa fascination pour l’idéologie hippie, qu’il considérait comme pertinente pour comprendre le « sens » de Nuit Debout ; un autre a parlé du socialisme utopique, qu’il voyait de son côté à l’œuvre dans le mouvement ; un autre, de l’anarchisme ; un autre du tirage au sort… Chacun d’eux insistait, au fond, sur le fait que Nuit Debout n’était pas analysable à l’aide d’un seul cadre d’interprétation (comme j’essayais selon eux de le faire), mais qu’il se prêtait à de nombreuses clés de lecture. L’esprit de ce mouvement consistait précisément à résister à toute assignation idéologique. J’ai pensé dans un premier temps que cette réaction tenait à la sensibilité des seules personnes présentes au débat, chacune étant attachée à son idéologie de chevet. Mais ce n’était pas le cas : comme j’ai pu le constater en discutant avec les membres de la commission Éducation populaire, la scène que j’avais eu la chance d’observer était une constante de Nuit débout. Elle n’avait rien d’exceptionnel. La principale caractéristique de ce mouvement, m’avait-on dit alors, était que chacun pouvait et devait y voir ce qu’il voulait, en fonction de ses besoins, de ses attentes, de sa personnalité. Cela ne voulait pas dire que le mouvement dût se plier aux exigences de chacun, comme un service après-vente à l’attention du consommateur. L’expression avait un sens profondément politique : Nuit Debout était ce que les individus y voyaient et en faisaient ; il était une agrégation d’expériences et d’agir individuels, mais qui ne prenaient sens que par leur relation réciproque13.
12Cet échange entre individus aux points de vue, aux histoires et aux backgrounds idéologiques différents, fait qu’on apprend sur la place à se rapporter aux autres sans demander préalablement, comme le dit Rosa14 en souriant, « et sinon tu fais quoi dans la vie ? ». La force de Nuit Debout, argue-t-elle, a été de permettre aux individus d’échanger autrement que comme « tel, tel ami de tel, tel faisant tel boulot ou tel allant dans telle université. […] Dans Nuit Debout, chacun trouve ce qu’il veut en fonction de ce qu’il veut faire vraiment15 ». C’est la même impression qu’a Luca lorsque, le premier jour de l’occupation, le 1er avril 2016, il se trouve à son grand étonnement face à « des gens qui veulent faire, et qui vont devenir des militants chevronnés sans aucune expérience politique ni idéologique préalable », et pas uniquement face à des « spectateurs ou des consommateurs », des « gens qui sont là pour regarder et profiter16 ». La distinction entre les deux types d’individu est très importante, car elle sert à séparer le bon grain d’un individualisme « positif », de l’autonomie et de la pluralité, de l’ivraie d’un individualisme « négatif », du spectacle et de la pure jouissance. Dans un mouvement où les individus comptent plus que le collectif qu’ils forment, où c’est en fonction d’eux que le collectif est pensé et valorisé, on redoute les comportements consommateurs, de mise en scène de soi, ou encore les postures utilitaristes consistant à se servir de la place pour résoudre des frustrations personnelles. Rosa le dit sans ambages : « Les délires personnels ne sont pas acceptés à Nuit débout. » Nicolas17, militant de longue date dans les banlieues, considère ces individus qui « viennent picorer sur la place », qui ont « consommé le mouvement sans que rien ne leur reste de durable », comme une véritable plaie. Le grand problème de Nuit Debout a été, selon lui, de ne pas résoudre le « hiatus entre hédonisme et sacerdoce militant ».
13En ce sens, la place doit certes se prêter à la pluralité des trajectoires, accueillir tous les besoins et toutes les idées, et laisser surgir des individus la décision réflexive de s’engager ou non sur le long terme18. Mais cet individualisme axiologique est borné, surtout, par une consigne d’ordre politique : autant on peut entrer et sortir librement du mouvement comme on entre et on sort de la place, autant, lorsqu’on est là, on agit pour soi-même et pour les autres. On s’écoute soi-même, mais on agit, on travaille, on échange avec les autres. L’éloge du « faire19 », dans ses différentes acceptions, s’imbrique souvent à la valorisation de l’individualité. Francesca20 le caractérise par l’idée d’« échange réciproque ». En agissant ensemble sur la place de la République, les individus se sont progressivement et mutuellement reconnus des savoirs et des savoir-faire, en s’enrichissant individuellement et collectivement :
« Le truc que j’ai eu avec Nuit Debout, c’est que ça permettait aux gens de venir et d’être ce qu’ils avaient envie d’être et… moi j’avais envie qu’ils se sentent les bienvenus. Nuit Debout est une invitation : c’est vous qui ferez, qui déciderez de ce que ce sera, mais il faut venir. […] À partir du 32 mars, ce sont les gens qui ont organisé leur propre Nuit Debout. Et à partir de ce moment-là, plusieurs Nuit Debout sont nées un peu partout, en France et dans le monde ; on avait fait une carte interactive avec des points, qui grandissait tous les jours ; c’était magique de voir les gens… On n’avait pas dit : “Nuit Debout, c’est ça, ça et ça”. On avait juste retransmis ce que c’était en fait, et les gens se sont reconnus, et ont recréé le même dispositif chez eux. On est là non pas parce qu’on s’aime bien, mais parce qu’on reconnaît dans l’autre des savoirs et des compétences qu’on s’échange mutuellement. C’est vraiment le truc de l’éducation populaire. Aujourd’hui j’ai appris, lorsque je postule pour un boulot en communication, j’ai le niveau de quelqu’un qui a fait des études ou qui a déjà travaillé là-dedans. »
14Plus tard elle précise que cet investissement individuel n’était pas sans produire de la fatigue, notamment chez ceux qui travaillaient à côté de leur investissement sur la place : « Plein de gens se sont abîmé la santé sur la place, car moi j’ai eu de la chance d’être au chômage, et j’y ai passé mes journées et mes nuits, mais les gens qui bossaient, venaient et repartaient le soir ou le matin, fin juin tout le monde était crevé. » La même enquêtée pointe une autre dimension centrale de l’individualité dans Nuit Debout : elle est souvent rapportée, sur un mode distancié ou franchement critique, au formatage néolibéral de l’individu. Francesca nous avoue ainsi qu’elle ne croit pas que « les gens pensent uniquement à leur petit jardin », ou encore « qu’ils soient des fainéants ou qu’ils n’aient envie de ne rien faire pour les autres ». Sans référer ce discours à aucune idéologie en particulier, mais à plusieurs systèmes de domination (le capitalisme, le néolibéralisme, le patriarcat), elle considère que « nous sommes en plein dedans aujourd’hui ». Notre société, dit-elle, pousse à un repli sur soi forcé davantage que choisi. C’est une forme d’aliénation qui empêche l’épanouissement des uns avec les autres :
« Dans la vie qu’on mène, le boulot, la fatigue, on fait des enfants, on a des crédits, on perd de vue qu’on peut aussi faire des trucs gratuits, et qui nous font du bien [elle insiste sur ce dernier mot]. Et de façon égoïste, je pense que si je suis encore attachée à continuer les choses qu’on a commencées, c’est qu’elles me font du bien. Du bien dans tous les sens du terme : moralement, pas physiquement parce que c’est quand même très fatigant ; mais c’est chouette de ressentir qu’on est au bon endroit au bon moment avec les bonnes personnes. […] Il faut retrouver le contact avec les autres, parce que le capitalisme, le néolibéralisme, le patriarcat, peu importe comment on l’appelle, ça casse les liens entre les gens. »
15Le mot « égoïste » est sans doute déplacé dans son discours, mais son usage pointe le type de subjectivité que Nuit Debout a créée chez ses participants : un rapport à soi dans lequel on s’épanouit individuellement (d’où le choix du mot « égoïsme ») à mesure qu’on parvient à faire des choses pour et avec les autres. Un rapport à soi qui est l’exact contraire de celui qu’induit la rationalité néolibérale : l’individu néolibéral se pense en effet à travers les catégories de la concurrence (le monde social étant une lutte entre gagnants et perdants), de la rentabilité des actions et des projets (d’où disparaît toute notion de gratuité) et de la responsabilisation des échecs21. Tout au contraire, à Nuit Debout l’individu se construit en tant que tel en revendiquant le droit de chacun à s’épanouir avec les autres, en accomplissant ensemble des activités non rentables et sans utilité monétaire, et en assumant collectivement la responsabilité de ce qu’on fait. En d’autres termes, ce mouvement a permis à ses participants de réagir subjectivement à la précarisation néolibérale de la vie en commun. Une vie précaire, nous rappelle Judith Butler, est une vie qui, sans pouvoir être bonne, n’importe à personne : une vie jetable22. C’est tout le contraire qui a vu le jour avec Nuit Debout.
Les ruptures biographiques à Nuit Debout : « Ma vie a changé »
16La forte valorisation de l’individualité se traduit, pour les nuitdeboutistes, par une transcription biographique tout aussi forte de l’événement que fut Nuit Debout. Cette transcription opère de deux manières : les enquêtés considèrent leur investissement sur la place comme le révélateur d’une crise biographique préalable, ou, plus souvent, comme le déclencheur de bifurcations biographiques postérieures.
17Marco23 nous donne un exemple du premier cas. Il commence son entretien en nous racontant l’histoire de son licenciement pour expliquer son engagement à Nuit Debout. Il travaillait 50, voire 60 heures par semaine dans une agence d’urbanisme, et le fait qu’il « regarde ailleurs » en postulant à d’autres offres d’emploi, est très mal perçu par sa hiérarchie. Cela se solde par une lettre très violente, dans laquelle on lui signifie qu’« il ne sait pas faire son travail ». Les attentats de novembre 2015, qui se produisent à côté de son lieu d’habitation de l’époque, le conduisent à une prise de conscience dramatique : « On n’a chacun qu’une vie, je ne veux pas que mon tour vienne, je veux le prendre. » Il décide alors de négocier un licenciement à l’amiable. Mais on l’oblige aussitôt à partir en vacances et on le licencie ensuite pour faute grave. Ce licenciement injuste, malgré la souffrance qu’il lui procure, libère finalement tout son temps : non reconnu dans son espace professionnel, Marco pourra désormais quêter une nouvelle reconnaissance sur la place de la République.
18Les exemples de ruptures a posteriori sont encore plus nombreux. Dès le début de l’entretien, Piero24 nous raconte la sienne :
« Il y a un moment qui m’a particulièrement frappé. Vers 7 h du matin, on a rédigé un communiqué sur Nuit Debout qu’on a posté sur Facebook. On mettait tout, nos filiations – les Printemps arabes, le 15-M –, on mettait notre façon de ressentir le mouvement en quelques paragraphes. Et ce qui est rigolo, c’est que j’allais au travail une heure après : à l’époque je bossais vraiment pour le diable absolu. Je rédigeais des tribunes de PDG dans les journaux et, en gros, je professais vraiment la doxa néolibérale en une des grands journaux. J’étais dans une agence de relations de presse où tout était comme ça. Et quand j’arrive là-bas après une nuit blanche, après avoir rédigé ce communiqué, j’ai vraiment décidé que… ça faisait vraiment des mois que tout autour de moi je disais que la tension était trop forte entre mon militantisme et ce que je faisais dans ma vie. J’avais une vie beaucoup trop intégrée à l’extraction du capital telle qu’elle est organisée aujourd’hui, à laquelle je n’adhère pas. Et là ça a été un point de rupture, je ressentais cette tension vraiment de manière insupportable. Du coup j’ai décidé d’arrêter, j’ai démissionné. [Longue pause] Et voilà. Je m’étais rendu compte dès avant Nuit Debout que c’était intenable. Mais là il y a eu un moment précis, et je me suis dit qu’il fallait agir. Et ça a été un soulagement énorme, une joie. »
19Il le dit lui-même : Nuit Debout a été un déclic, un « point de rupture ». L’impression de ne pas être en accord avec son engagement professionnel datait d’avant son investissement sur la place. Mais c’est cet investissement qui a donné sens à sa rupture professionnelle. Une rupture qui sera, comme Marco nous l’avoue hors entretien, pénible tant matériellement que psychologiquement : il dormira souvent sur la place, faute de pouvoir continuer à payer son loyer.
20Le cas de Flora25 est encore plus significatif. Dans son cas, la rupture biographique affecte à la fois son travail et sa famille d’origine. Fille d’un médecin syrien réfugié en France, elle est médecin à son tour. Sa profession, avoue-t-elle, est « très à droite » : difficile de parler avec ses collègues de son investissement à Nuit Debout. Elle se voit rapidement stigmatisée dans son lieu de travail, et ce d’autant plus qu’elle n’est pas bien placée, étant encore jeune, dans la hiérarchie professionnelle de l’hôpital. Mais grâce à la conscience politique acquise à Nuit Debout, elle parvient à surmonter et à inverser cette stigmatisation. Elle devient dès lors de plus en plus insensible aux moqueries de ses collègues et de sa hiérarchie, en voyant son métier de manière totalement inédite. Tout en continuant à travailler dans une institution qui la rebute pour son conservatisme, elle est de plus en plus persuadée que ce n’est pas là qu’elle se réalise en tant que médecin :
« L’engagement politique a toujours été très compliqué pour moi. Lorsque je suis à l’hôpital, il est pratiquement impossible de parler de mon engagement. J’en ai pas mal parlé avec Éric Hazan, qui est médecin aussi et chirurgien vasculaire. Et un jour je suis allé le voir, car je n’en pouvais plus. Et voilà : je n’arrive pas à parler avec mes collègues, et des fois j’ai envie de tout claquer. Il m’a dit : “Quand je t’entends parler, j’ai l’impression de m’entendre il y a quarante ans.” Et il m’a dit : “Voilà, tu ne seras pas médecin toute ta vie.” Cette tension est constante chez moi : il y a deux ans, lorsque j’étais assistante, j’ai lu les bouquins du Comité invisible qui m’ont beaucoup affecté. C’est un moment de ma vie où j’ai même failli plaquer mon poste et tout arrêter, parce que je ne trouvais plus de sens à mon métier de médecin. Parce que pour moi dans mon métier de médecin on dépend… – ça va devenir le moment émotion, je te préviens [rire et larmes] – parce que pour moi la médecine [la voix rompue par l’émotion], c’est un engagement humain et quasiment politique. Et la plupart des médecins s’en foutent des conditions sociales de santé, et du coup je ne me retrouve pas quand je parle avec eux. C’est extrêmement difficile de garder des liens avec eux. Et du coup à l’époque de Nuit Debout, ça s’est considérablement polarisé, parce qu’au boulot je pensais Nuit Debout, je travaillais pour Nuit Debout, etc., donc je faisais Havre-Paris. J’ai même essayé de prospecter à l’hôpital pour voir ce que les gens pensaient de Nuit Debout, de leur expliquer que ce que disait BFM TV n’était pas vrai… Je posais des vacances à un moment pour pouvoir me consacrer entièrement à Nuit Debout. Et comme à l’époque j’étais aussi dans une revue engagée, les nuits étaient très courtes. La nuit j’écrivais pour la revue, le jour entre deux patients j’organisais les rencontres pour Nuit Debout, et puis entre deux choses, il y avait le temps pour la médecine. Mais mon cerveau était ailleurs. J’ai pris l’habitude maintenant de passer pour la gauchiste dans mon CHU au Havre. […] J’en ai toujours doublement souffert, car dans le milieu médical on m’a toujours traitée degauchiste, et dans le milieu militant on m’a souvent accusée d’être une petite bourgeoise. »
21Bien que Flora n’ait pas « plaqué son poste » comme Marco, elle a complètement changé sa manière de travailler après Nuit Debout. Elle se réalise désormais en tant que médecin en faisant valoir une interprétation du serment d’Hippocrate comme « engagement humain et quasiment politique ». Une vocation qui la travaille en permanence, dans sa relation quotidienne avec les patients, et qu’elle réalise dans certaines activités militantes, comme lorsqu’elle a voyagé en Grèce pour y acheminer du matériel médical lors de la crise sociale de 2015. Aussi Flora voit-elle de plus en plus de continuités entre sa manière d’être médecin et celle de son père, syrien ayant trouvé l’asile politique en France après avoir été emprisonné par le régime de Bachar el-Assad. Elle tisse alors un parallèle biographique entre son père, jeune activiste de la révolution baasiste dégoûté par sa transformation autoritaire, et elle-même, activiste de Nuit Debout effrayée par certaines positions radicales des militants d’extrême gauche, partisans de la hiérarchie et de la violence : « Mon père, sans doute sans le vouloir, m’a transmis un besoin de justice. »
22Ces exemples sont peut-être les plus significatifs d’un phénomène qui touche tous les individus de mon corpus. Nuit Debout étant un vrai événement, chacun en ressent les effets d’interpellation sur sa vie comme une véritable rupture26. Cette rupture est toujours liée à une critique de la domination que les enquêtés ont expérimentée sur la place. Ainsi, lorsqu’ils relatent la rupture biographique au sociologue, ils passent tous par les mêmes séquences narratives : Nuit Debout les a sensibilisés à la domination qu’ils pâtissaient dans une sphère précise de leur vie sociale ; ils ont pris ensuite la décision de changer leur vie, en supprimant cette source de domination ; désormais ils voient la vie sociale en général à l’aune de cette critique particulière de la domination, et ils sont donc extrêmement sensibles à d’autres situations d’oppression ou d’exploitation similaires à la leur27.
23Dans mon corpus, on trouve ainsi une doctorante pour qui Nuit Debout a été un point de bascule dans sa manière de penser le travail de thèse et les rapports professionnels à l’Université. Ce qui auparavant lui semblait, sinon normal, du moins supportable, devient intolérable : les inégalités statutaires à l’Université et la précarité des jeunes chercheurs. On trouve également un étudiant en science politique qui rompt avec sa famille d’origine, dont il découvre, à l’occasion de son engagement dans « Banlieues Debout », le mépris envers les classes populaires. On trouve aussi un jeune militant qui a appris sur la place à dénaturaliser ses convictions et pratiques militantes, et qui, après avoir coupé définitivement avec son organisation d’origine, en vient à penser qu’« être un bon militant, c’est se faire violence soi-même ». Chaque individu de mon corpus est une réélaboration unique de l’événement Nuit Debout : un ensemble de ruptures, de bifurcations et de nouvelles « possibilités biographiques » découlant de l’engagement sur la place.
« La “place” agit en moi » : devenir sujet politique
24Ces critiques de la domination pointent une transformation progressive de l’individu en sujet politique. Il faut s’entendre ici sur ce que recouvre exactement ce processus. On pourrait dire, dans une première approximation, qu’il s’apparente à la « politisation » décrite par Jacques Lagroye : « Une requalification [politique] des activités sociales les plus diverses, requalification qui résulte d’un accord pratique entre des agents sociaux enclins, pour de multiples raisons, à transgresser ou à remettre en cause la différenciation des espaces d’activités28. » En ce sens, les critiques de la domination que les nuitdeboutistes associent à leurs ruptures biographiques, s’inscrivent dans un processus plus général de requalification de certains domaines d’activité comme politiques. En s’intéressant à la politique et en développant de nouvelles compétences dans ce champ29, les nuitdeboutistes voient désormais du politique là où ils n’en voyaient pas forcément auparavant. C’est le cas de Francesca, qui me dit expressément que Nuit Debout lui a appris que la politique est « partout dans sa vie » :
« Nuit Debout m’a permis de comprendre que la politique, c’est dans tous les aspects de la vie, ce n’est pas qu’organiser la société par des personnes qui sont dans un bâtiment quelque part loin de nous. Toutes les choses qu’on fait résultent d’un choix politique… je ne sais pas, prendre le métro, les fringues qu’on achète, la nourriture que tu achètes, tout est issu de la politique. Et vis-à-vis des gens qui nous gouvernent, la politique c’est nous qui savons ce que c’est et pas eux. »
25Dans la suite de l’entretien, elle donne deux exemples de cette lecture politique du monde. Elle avoue s’être rendue compte du sexisme de la plupart des militants (« À Nuit Debout il y avait deux tiers de mecs et un tiers de filles »), et de l’insensibilité de nombre d’entre eux à certains problèmes physiques, comme la vieillesse ou le handicap, qui compliquent l’engagement : « J’ai appris qu’il faut faire de la place aux gens, par exemple s’il y a une réunion, et qu’il y a un escalier, et on est sur un fauteuil roulant, comment on fait ? » « Être concerné30 » par les individus en situation de vulnérabilité est sa manière à elle d’exprimer sa politisation. Elle nous dit au fond combien certaines souffrances qu’on a l’habitude de penser comme « apolitiques » (découlant des discriminations de genre ou de handicap), le sont en réalité profondément, car elles relèvent de rapports de domination situés. À Nuit Debout, conclut-elle, « tout le monde comptait, car on était tous concernés les uns par les autres : c’est ce qui me reste de la place, et c’est comme ça que je vois le monde aujourd’hui ». Écoutons maintenant Laura31, qui qualifie ce même prisme politique d’une autre manière :
« À titre personnel, j’ai complètement l’impression… non pas l’impression de m’être révélée, c’est un gros mot, mais… je suis féministe depuis longtemps. Oser, s’émanciper, dire les choses, c’est un travail important que je fais depuis longtemps. Et là je me dis : “C’est fou, mais en fait je ne savais rien faire avant !” On peut lire des choses sur des tas de sujets, mais à partir du moment où tu le fais vraiment, ça change tout. Est-ce qu’il y a un an on nous aurait demandé : tu serais prête à parler, à animer, à négocier avec les forces de police ? On aurait eu à l’avance le programme de ce qu’on allait faire, on aurait stressé grave. Le fait d’avoir été plongé à l’eau sans calculer, car sur le moment il faut le faire, tu ne réfléchis pas… et bien maintenant on ose. Le “non” vient d’abord dans notre tête, avant d’être une réponse des autres. Avant on se bride, et puis les autres peut-être te disent non. Et voir au contraire jusqu’où tu peux aller… Ce côté libérateur de te dire : “Je sais faire”, et une fois que tu as osé une fois, c’est tellement facile à refaire. C’est comme tous les apprentissages, au début c’est fastidieux et tu fais ça dans la douleur. Et puis tu te retournes et tu te dis : “Mince, j’ai osé faire ça.” Du coup ça c’est complètement nouveau. Je peux m’aventurer à parler pour les autres aussi : avec la commission Féministe, on a eu envie de décrocher un téléphone pour aller harceler un député, on hésite même plus maintenant ! Déclarer une place, négocier avec la police, placarder des affiches dans les rues… Allez on y va ! Je pense que Nuit Debout, pour plein de gens, pas que pour moi, a été profondément émancipateur. On a quand même repeint intégralement la place, délit puni par plusieurs milliers d’euros. Ça ouvre pas mal de possibilités qu’on n’avait pas vu venir. […] Dix ans de déconstruction féministe, et six mois sur une place on apprend tout autant. »
26On trouve d’ailleurs dans l’entretien de Francesca une idée assez proche :
« “Nuit Debout m’a remis debout” : c’est une phrase un peu caricaturale qu’on a beaucoup entendue parmi les gens du mouvement, mais qui veut dire beaucoup pour moi. Elle veut dire qu’on a un peu retrouvé notre dignité sur la place de la République. J’ai toujours eu l’impression que j’avais mon mot à dire. J’ai un caractère un peu comme ça et tout… mais sans oser le faire tu vois ? Et là, je me dis, pour tous les aspects de la vie : je n’ai plus envie de me laisser faire ; j’ai l’impression que je peux faire des choses, et surtout avec les autres. Le premier jour sur la place c’était fou de voir tous ces gens faire des choses ; on retrouvait la confiance dans les gens, et les gens avaient confiance entre eux. On faisait des trucs : on montait des bâches, on allait récupérer du pain, plein de trucs comme ça. Et moi, ça m’a redonné confiance en l’humanité, dans les gens. De dire : on a toutes et tous l’impression d’être seuls, de ne pas trop savoir par quel bout prendre le monde, et là on montrait qu’en fait il suffit de décider, de se rencontrer, de faire des choses ensemble, et il n’y a rien qui peut nous arrêter. »
27Ce qui ressort de ces deux extraits d’entretien amène à complexifier la définition classique de la « politisation ». Comme l’affirment Francesca et Laura, leur politisation ne renvoie pas seulement à la requalification « politique » de certaines pratiques. Elle désigne aussi la découverte de nouvelles capacités individuelles et collectives : oser faire des choses que la domination rendait impensables naguère32.
28Cette acception de la « politique » transparaît dans les nombreux entretiens où les nuitdeboutistes affirment que la place « vit et agit en eux » : c’est son message émancipateur qui les travaille au quotidien. Mais qu’est-ce qu’exactement cette « place » qui vit et agit ? On pourrait penser, de prime abord, qu’ils parlent de la « place » comme un synonyme du mouvement Nuit Debout. Mais, dans leur optique, la « place » est bien autre chose qu’un mouvement social : le mouvement, disent-ils souvent, est fini ; la place, au contraire, « vit » en eux. Elle « vit » dans et à travers tous ceux qui ont changé grâce à Nuit Debout. Ce n’est donc ni un mouvement social, ayant un début et une fin, ni un groupe social mobilisé. Bien plutôt, c’est un tissu de paroles, de souvenirs et d’actes partagés, qui constitue la mémoire vive de l’événement. Une mémoire qui les suit désormais dans leur vie quotidienne, comme toute mémoire collective se voit constamment réactualisée dans l’expérience présente des acteurs. Lorsque les enquêtés disent « la place vit en moi », ils disent donc qu’un collectif politique s’est dégagé de l’action en commun, qui leur permet désormais de voir le monde social autrement. Ce collectif n’est rien d’autre qu’un peuple : un sujet démocratique abstrait qui est né sur la place, et qui n’a rien à voir avec le peuple uni et souverain dont une partie de la tradition philosophique, hélas encore trop écoutée aujourd’hui, s’est saisie par le passé33. Un peuple qui, par ailleurs, n’a rien à voir avec le peuple-nation, car, en dépit de la faible diversité ethnique des nuitdeboutistes, il a été pensé – et continue de l’être – comme très ouvert. Derrière l’obsession des nuitdeboutistes pour l’« inclusivité des débats », se trouve le projet universaliste d’un peuple restant à faire.
29C’est ce peuple qui accompagne aujourd’hui mes enquêtés. C’est pourquoi le concept de politisation, du moins dans la définition la plus restreinte qu’en propose la science politique, ne décrit pas de manière satisfaisante l’accès au politique des participants de Nuit Debout. Lorsque les individus font état au sociologue d’une transformation radicale de leur identité sociale, de la manière dont ils se pensent et se représentent, en lien avec un événement politique, c’est une recomposition d’ensemble de la subjectivité qui se produit. J’appelle ce processus « subjectivation politique » : la production d’un nouveau rapport à soi, en lien avec une critique de la domination que l’individu réfère à un collectif politique émergeant34. De mouvement d’individus entre mars et septembre 2016, Nuit Debout est devenu aujourd’hui une gigantesque machine de subjectivation politique.
Conclusion
30À la lumière de ce qui a été dit, les critiques d’« individualisme » et de « populisme » visant les mouvements des places sont tout à fait spécieuses. Elles conduisent en effet à dépolitiser ces mouvements, en plaçant un voile sur ce qu’ils ont d’éminemment politique : la subjectivité et le peuple. Last but not least, elles rendent littéralement impensable l’analyse de leur contribution au changement social, à moyen et long terme. La lecture en termes de subjectivation politique permet, au contraire, d’objectiver ces changements sociaux à l’échelle individuelle. Le changement social produit en France par Nuit Debout devrait être compris alors comme l’agrégation de tous les changements subjectifs et intersubjectifs décrits dans cette contribution. Si on pouvait élargir ce type d’analyse à tous les mouvements des places surgis dans le globe aprés 2011, on aurait un panorama complet du changement global qui se produit lentement sous nos yeux. Et on serait peut-être moins surpris, soit dit en passant, par l’« irruption » des Gilets jaunes sur la scène publique…
Notes de bas de page
1Inglehart Ronald, The Silent Revolution, Princeton, Princeton University Press, 1977 ; Touraine Alain, La voix et le regard, Paris, Le Seuil, 1978.
2Ces questions ont travaillé l’analyse historique des conflits sociaux bien avant la sociologie. Pour un panorama synthétique, voir Tarragoni Federico, « Les cendres et le brasier : ce que l’historien apprend au sociologue des révolutions », Écrire l’histoire, no 18, 2018, p. 69-79.
3Ogien Albert et Laugier Sandra, Le principe démocratie. Enquête sur les nouvelles formes du politique, Paris, La Découverte, 2014.
4Dumont Louis, Homo aequalis, t. I, Paris, Gallimard, 2008 (1977) ; Dumont Louis, Essais sur l’individualisme, Paris, Le Seuil, 1983. Pour une analyse analogue du mouvement des Gilets jaunes, on verra Le Bart Christian, Petite sociologie des Gilets jaunes. La contestation en mode post-institutionnel, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020.
5Dupin Éric, « Nuit Debout : les limites d’un mouvement sympathique », Slate. fr, 10 avril 2016, [http://www.slate.fr/story/116543/nuit-Debout-limites-mouvement-sympathique], consulté le 25 avril 2019.
6Frank Thomas, « Occuper Wall Street, un mouvement tombé amoureux de lui-même », Le Monde diplomatique, janvier 2013. Pour une analyse équivalente de Nuit Debout, on verra Rancière Jacques, En quel temps vivons-nous ? Conversation avec Éric Hazan, Paris, La Fabrique, 2017.
7Dagnaud Monique, « Le temps du populisme culturel », Slate. fr, 24 novembre 2011, [http://www.slate.fr/story/46649/jeunesse-indignescreatifs-justiciers-populisme-culturel], consulté le 25 avril 2019 ; Tarragoni Federico, L’esprit démocratique du populisme. Une nouvelle analyse sociologique, Paris, La Découverte, 2019.
8Tarragoni Federico, Sociologies de l’individu, Paris, La Découverte, 2018.
9À l’exception de trois d’entre eux, de 38, 39 et 44 ans, ils ont tous entre 25 et 35 ans.
10Collectif, « Déclassement sectoriel et rassemblement public. Éléments de sociographie de Nuit Debout place de la République », Revue française de science politique, vol. 67, no 4, 2017, p. 675-693.
11Martuccelli Danilo, « Les deux voies de la notion d’épreuve en sociologie », Sociologie, no 6, 2015, p. 43-60.
12Martuccelli Danilo, Forgé par l’épreuve. L’individu dans la France contemporaine, Paris, Armand Colin, 2006.
13Comme le constate aussi Butler Judith, Rassemblement. Pluralité, performativité et politique, Paris, Fayard, 2016, p. 17.
14Pour maintenir l’anonymat, nous avons changé les prénoms des enquêtés par des prénoms fictifs.
15Rosa, 28 ans, est doctorante précaire en études psychanalytiques, et vit en location à Paris.
16Luca, 44 ans, est intermittent du spectacle et gérant d’une compagnie théâtrale en Seine-Saint-Denis. Il est propriétaire d’un appartement à Saint-Ouen (93) et militant depuis 17 ans.
17Nicolas, 29 ans, est militant de La France insoumise, conseiller municipal et fonctionnaire dans une commune du 94. Il est hébergé à titre gratuit chez un ami à Corbeil-Essonnes et loue un appartement à Paris.
18Comme cela a été relevé pour le militantisme en général dans les sociétés de la modernité avancée. Ion Jacques, La Fin des militants, Paris, Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, 1997.
19Lallement Michel, L’âge du faire. Hacking, travail, anarchie, Paris, Le Seuil, 2018.
20Francesca, 33 ans, est chômeuse (anciennement chargée de communication dans une entreprise privée) et vit en location en banlieue parisienne.
21Brown Wendy, Défaire le démos. Le néolibéralisme, une révolution furtive, Paris, Éditions Amsterdam, 2018 ; Martuccelli Danilo, « Figures de la domination », Revue française de sociologie, no 45, 2004, p. 469-497.
22Butler Judith, Rassemblement, op. cit., p. 125-153.
23Marco, 38 ans, est architecte urbaniste, actuellement au chômage. Il vit en location à porte de Bagnolet.
24Piero, 25 ans, est free lance dans une agence de communication. Il vit en location à Paris (18e arrondissement).
25Flora, 32 ans, est médecin dans un centre hospitalo-universitaire au Havre, où elle vit en location.
26Tarragoni Federico, « Ce qui s’est passé sur la place de la République. Une sociologie de l’événement Nuit Debout à partir des émotions politiques », Sensibilités. Histoire, critique et sciences sociales, no 7, 2020, p. 84-93 ; Bessin Marc, Bidart Claire et Grossetti Michel (dir.), Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, Paris, La Découverte, 2010.
27Un phénomène tout à fait similaire se produit dans les contextes révolutionnaires. Voir Tarragoni Federico, L’Énigme révolutionnaire, Paris, Prairies ordinaires, 2015, p. 150-161.
28Lagroye Jacques, « Les processus de politisation », in Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, 2003, p. 360-361. Pour une application empirique dans une perspective comparatiste, on verra Arnaud Lionel et Guionnet Christine (dir.), Les Frontières du politique. Enquête sur les processus de politisation et de dépolitisation, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005.
29Ces compétences politiques sont avant tout, selon la définition de Daniel Gaxie, des compétences de déchiffrage du champ politique institutionnel. Selon Gaxie, la politisation relève en effet de l’attention sélective et différentielle que les individus accordent, en fonction de leurs positions sociales, « au fonctionnement de l’espace des prises de position politique ». Gaxie Daniel, Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Le Seuil, 1978, p. 22.
30Pour une étude sociologique de ce « concernement moral » (moral concern), on verra Truc Gérôme, Sidérations. Une sociologie des attentats, Paris, Presses universitaires de France, 2016.
31Laura, 30 ans, est actuellement au chômage après avoir travaillé dans la communication en entreprise. Elle est locataire d’un appartement en banlieue parisienne.
32Définition proche de l’« empowerment » tel qu’analysé dans Bacqué Marie-Hélène et Biewener Carole, L’empowerment, une pratique émancipatrice ?, Paris, La Découverte, 2013. Pour une application empirique, on verra Tarragoni Federico, « L’éducation populaire comme art du possible ? L’émancipation intellectuelle dans les missions vénézuéliennes », Tracés, no 25, 2013, p. 147-166. Pour une analyse analogue de Nuit Debout, voir la contribution de Christine Guionnet dans ce même recueil.
33Bras Gérard, Les voies du peuple. Éléments d’une histoire conceptuelle, Paris, Éditions Amsterdam, 2018.
34Pour une définition conceptuelle, on verra Tarragoni Federico, « Du rapport de la subjectivation politique au monde social. Les raisons d’une mésentente entre sociologie et philosophie politique », Raisons politiques, no 62, 2016, p. 115-130. Pour une application empirique voir Tarragoni Federico, L’Énigme révolutionnaire, op. cit., p. 187-226 ; Tarragoni Federico, « De la personne au sujet politique. Une ethnographie des prises de parole populaires dans les assemblées de barrio au Venezuela », Participations. Revue de sciences sociales sur la démocratie et la citoyenneté, no 9, 2014, p. 149-175.
Auteur
-
Federico Tarragoni
Sociologue, maître de conférences HDR à l’université de Paris. Il a fondé le Centre de recherches interdisciplinaires sur le politique (CRIPOLIS) et co-dirige actuellement le Laboratoire du changement social et politique (EA 7335). Ses travaux portent sur les idéologies politiques, les conflits sociaux et les dynamiques de politisation démocratique. Il est l’auteur de L’énigme révolutionnaire (Les Prairies ordinaires, prix du jeune sociologue de l’AISLF), de Sociologies de l’individu (La Découverte, coll. « Repères ») et de L’esprit démocratique du populisme. Une nouvelle analyse sociologique (La Découverte).
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