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    Plan détaillé Texte intégral Quand précarité et frugalité deviennent un mode de mobilisation politique Interpréter sa précarité biographique en tant que posture politique Conclusion Notes de bas de page Auteur

    Nuit Debout

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Précaires en politique

    Analyse de parcours biographiques à Nuit Debout Rennes

    Christine Guionnet

    p. 69-113

    Résumé

    La contribution se penche sur le rapport au politique exprimé par certains membres du mouvement Nuit Debout à Rennes, et montre combien celui-ci peut être qualifié de précaire et « frugal », tant il fut préoccupé par la préservation des forums citoyens, du partage ici et maintenant de la parole citoyenne, sans être obnubilé par son devenir, et en refusant même toute forme d’institutionnalisation et de délégation. L’auteure souligne combien la construction sociale de l’idée d’une précarité en politique a été intimement liée à une précarité socio-économique choisie ou du moins assumée par nos enquêtés. Cette concordance permet de mieux comprendre la durée extrêmement longue (plus d’un an) pendant laquelle le mouvement rennais a réussi à maintenir une forme d’existence, à travers de multiples initiatives.

    Texte intégral Quand précarité et frugalité deviennent un mode de mobilisation politique Cultiver la fragilité et l’incertitude d’un « mouvement » citoyen Construire son rapport au politique en dehors des « bouis-bouis » identitaires Interpréter sa précarité biographique en tant que posture politique Redonner du sens à une existence difficile Choisir la précarité comme mode de vie Conclusion Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Il est souvent difficile de connaître la sociologie des participants aux mouvements de places qui se sont multipliés ces dernières années (Indignés, Occupy Wall Street, Nuit Debout, Gilets jaunes, etc.), tant ceux-ci sont généralement éphémères, indépendants de toute organisation politique et hétérogène. Ces mobilisations citoyennes n’ont pourtant cessé d’interroger les politistes : représenteraient-elles une aubaine, pour une démocratie représentative en berne, un espoir face à la désertion des urnes, une possibilité de faire revivre l’illusio démocratique de citoyens souvent désabusés ? Connaître la sociologie de ces mouvements de rue est alors d’autant plus important qu’ils sont précisément analysés à l’aune de la désaffiliation partisane, d’une défiance croissante du peuple pour ses élites. S’agit-il de ces mêmes citoyens qui ont fui les urnes et les partis politiques ? Peut-on se réjouir de voir revenir à la politique des individus éminemment désabusés, en retrait de la chose politique ?

    2Cette problématique a été tout particulièrement explorée lors du mouvement Nuit Debout, en France, à partir du printemps 2016. L’un des rares articles scientifiques proposant une analyse sociographique du mouvement a souligné l’importance numérique des situations de précarité économique et statutaire des individus présents dans les assemblées parisiennes1. L’enquête a souligné la surreprésentation des personnes en situation de vulnérabilité sociale et de déclassement, tout particulièrement dans les mondes professionnels de la culture, de l’Université, des médias, et dans une moindre mesure de l’informatique et de l’associatif, en suggérant un possible lien entre cette sociologie et la présence sur la place de la République : « Ces secteurs principaux partagent ce paradoxe commun d’avoir une familiarité avec la production culturelle, un rapport compétent et donc décomplexé à la politique, mais sans pour autant disposer de formes de mobilisation visibles telles que la grève ou la manifestation de masse. Cela peut contribuer à expliquer leur inclinaison pour cette sorte de happening qu’est l’occupation d’une place publique, sa médiatisation et les sociabilités amicale et professionnelle qui s’y rattachent2. » Outre la disponibilité biographique, la possession de certains diplômes pourrait jouer un rôle important pour expliquer un « rapport de proximité avec la politique » susceptible de générer une présence régulière sur la place, tandis que le statut de précarité dans des secteurs largement dépendants de financements publics tendrait à entretenir une défiance politique. On comprendrait ainsi mieux la surreprésentation de ces profils sociologiques et leur attrait pour « une forme de mobilisation nouvelle, conviviale, voire festive3 », proposant une sorte de « marché aux idées » en lien avec les compétences et les aspirations de ces milieux sociaux. Ces hypothèses, suggérées sur le mode d’une invitation à enquête complémentaire, nous ont semblé tout à fait heuristiques, en amenant dans le champ de la science politique une problématique tout à fait passionnante : existerait-il un lien entre précarité socio-économique et rapport au politique ?

    3On connaît l’influence de la précarité socio-économique sur le retrait des urnes4, sur l’amplification d’une attitude critique vis-à-vis de la classe politique établie5, ou encore sur les répertoires d’action mobilisés préférentiellement pour revendiquer un statut ou des droits spécifiques6. On sait donc comment la précarité trouve écho dans certains discours partisans ou certaines actions contestataires ciblées. Mais on sait encore peu de choses sur la façon dont des individus peuvent imaginer transposer leur vécu individuel précaire en posture collective valorisant la précarité comme forme – et non comme motif – d’engagement politique. Une enquête de terrain qualitative menée de mars 2016 au printemps 2017 auprès de plusieurs acteurs clefs du mouvement Nuit Debout à Rennes7 nous semble pouvoir apporter des éléments de réponse à cet égard8.

    4Le mouvement rennais ne s’est pas essoufflé lorsque la fréquentation des places a diminué au fil des semaines. De longs mois durant, un groupe d’une trentaine d’individus a continué à faire vivre le mouvement et la « convergence des luttes », en participant à l’organisation et à l’animation de réunions (commissions, AG, rencontres inter Nuit Debout), à la tenue du site Internet, à la rédaction de tracts, de brochures, de journaux, des propositions du 32 mars, etc. C’est plus particulièrement à ces « résistants » du mouvement que nous souhaitons ici nous intéresser, car nous avons été frappée par le lien qu’ils ont souvent semblé établir plus ou moins explicitement et consciemment entre leur parcours biographique, souvent caractérisé par une certaine précarité socio-économique, et leur engagement à Nuit Debout, mu par la volonté d’entretenir une forme de précarité et de frugalité en politique. C’est en quelque sorte la construction sociale de l’idée d’une précarité en politique intimement liée à une précarité socioéconomique choisie ou du moins assumée que nous souhaitons observer centralement ici.

    5L’échantillon des entretiens mobilisés ne prétend aucunement être représentatif de la foule des individus initialement présents sur la place Charles De Gaulle ; mais il comporte l’avantage de pouvoir réfléchir aux raisons pour lesquelles les individus qui sont restés, au fil des semaines et des mois, étaient précisément, pour la très grande majorité d’entre eux, dans une situation de relative précarité socio-économique. La disponibilité, le fait de posséder un certain niveau de diplôme ou encore d’appartenir à un secteur culturel ou économique dépendant des financements étatiques sont-ils les seuls facteurs explicatifs de cette surreprésentation ? En employant une analyse compréhensive reconstituant les représentations que nos enquêtés se font de l’organisation sociale, économique et politique des sociétés modernes, nous souhaitons dépasser l’analyse des simples données objectives, pour comprendre en quoi le fait de vivre de façon précaire a pu favoriser la volonté de se mobiliser durablement au sein d’un mouvement tel que Nuit Debout, prônant une posture de précarité et de frugalité en politique. Grâce à ce mouvement, certains acteurs se vivant comme « précaires » ont en quelque sorte pu retourner le stigmate potentiel en emblème politisé, en conférant à leur vécu personnel un prolongement politique en termes de vision du monde et de rapport à l’engagement politique. Il ne s’agit pas tant ici d’analyser, comme l’ont fait de précédents travaux, combien les répertoires d’action des précaires sont conditionnés par la spécificité des ressources mobilisables par ceux-ci9, mais plutôt d’analyser les continuités conceptuelles esquissées par ceux-ci entre précarité socio-économique individuelle et volonté de s’engager en politique selon des modalités et des postures relevant de formes de précarité volontaire.

    Quand précarité et frugalité deviennent un mode de mobilisation politique

    6Pourquoi parler de « précarité » ou de « frugalité » en politique, pour qualifier le mouvement Nuit Debout (du moins tel que nous l’avons observé à Rennes) ? Que nous apporte le concept de « précarité », largement surmédiatisé10, pour décrire et comprendre les motivations affichées par les acteurs de ce mouvement ? Par « précarité » l’on peut entendre, en suivant une définition simple du Dictionnaire Larousse, une situation « qui n’offre nulle garantie de durée, de stabilité, qui peut toujours être remise en cause ». La précarité économique implique généralement des conditions de vie difficiles générant un sentiment d’insécurité (aura-t-on de quoi se nourrir et se loger le lendemain encore ?). On rejoint alors la proposition de M. Boumaza et E. Pierru, pour qui « le terme de précarité balise un espace de la fragilité ou de la vulnérabilité sociale et économique qui est marqué par un rapport incertain à l’avenir » et prédispose à « subir la volonté voire l’arbitraire d’autrui11 » (formes de domination ressenties par les précaires ou personnes en voie de précarisation). Transposée à la sphère politique, cette notion paraît particulièrement heuristique pour décrire le rapport au politique des nuitdeboutistes rennais présentés ici, tant au niveau collectif qu’individuel : la précarité en politique se décline ici comme un souhait récurrent de demeurer « fragiles » en politique en refusant toute forme d’institutionnalisation de son engagement individuel comme du mouvement, en considérant que l’avenir de la mobilisation doit demeurer incertain, et en se posant comme des citoyens subissant l’arbitraire d’une classe de professionnels politiques ne se comportant plus comme des représentants à l’écoute de leurs concitoyens. La « frugalité », quant à elle, est une notion que nous empruntons à Patrick Cingolani12, décrivant la volonté des précaires de développer des valeurs et des comportements critiques vis-à-vis de la société consumériste, de se ménager du temps pour soi, pour s’investir dans des activités jugées plus épanouissantes que le salariat. À Nuit Debout, la « frugalité en politique » s’est notamment manifestée à travers les discours contre la société de consommation, mais également à travers plusieurs comportements traduisant une volonté de ne « consommer » la politique que de manière modérée : se rendre disponible par une sorte de politique de la présence sur des forums citoyens et dans diverses formes de mobilisations rhizomes permettant l’épanouissement des citoyens, en considérant que l’échelle citoyenne du micro-faire peut être une fin en soi, et sans chercher à produire à tout prix des biens politiques (textes programmatiques, candidatures aux élections, etc.).

    Cultiver la fragilité et l’incertitude d’un « mouvement » citoyen

    7En premier lieu, il ressort de tous les entretiens que nous avons réalisés une volonté commune et puissante de ne pas projeter la mobilisation dans la durée et de ne pas lui attribuer des objectifs déterminés (« rapport incertain à l’avenir »). Comme dans d’autres mouvements citoyens, à Nuit Debout l’essentiel résidait « moins dans la visée que dans la forme, dans les modalités d’organisation, dans les façons d’être, dans les pratiques13 » qui toutes avaient pour point commun de placer sur un piédestal la spontanéité14 (celle-ci dût-elle générer une certaine lassitude liée à la répétition des thèmes abordés en AG15), et le micro-faire immédiat : débattre au gré de ses envies, sans autre fin immédiate que le plaisir de participer à un forum démocratique, et de faire vivre la démocratie en actes, en préfigurant par des expérimentations démocratiques concrètes la nouvelle société à construire – encore floue –, selon une logique proche de la « politique préfigurative » décrite par Graeber à propos du mouvement Occupy Wall Street en 201216. L’objectif principal consistait simplement à permettre l’expression de tous – sans aucune censure – sur la place publique, pour témoigner, souvent avec beaucoup d’indignation et d’émotion morale17, de la volonté partagée de ne plus subir la volonté arbitraire des politiciens, sourds aux revendications citoyennes. Il serait ici impropre de conclure uniquement, en des termes négatifs, que les mobilisations liées à Nuit Debout ont été précaires « puisque travaillées intérieurement par l’entropie identitaire de leurs acteurs18 », qui ne seraient pas parvenus à formaliser un projet politique commun. Ou encore que ces mouvements seraient demeurés dans « l’impolitique19 », car ils n’auraient pas « réussi » à représenter une forme de relève possible et à proposer une vision collective pour l’avenir. Il est incontestable que Nuit Debout, comme d’autres mouvements du même type (Occupy Wall Street en 2012, occupations de la place Tahrir au Caire en 2011, du parc Gezi à Istamboul en 2013, etc., mouvements que Zeynep Tufekci propose de qualifier d’« adhocraties20 » et dont elle souligne les faibles possibilités en termes de négociation politique et formulation programmatique) n’a pas beaucoup pesé sur les évolutions politiques nationales et n’a pas été force de propositions importantes relayées auprès de la classe politique. Comme d’autres mouvements avant lui, Nuit Debout a permis de regrouper des citoyens souvent en colère, souhaitant manifester leur mécontentement et discuter collectivement non seulement de la loi Travail, mais aussi de bien d’autres problématiques sociétales et politiques, à la fois clairement identifiables (voir ultra), et indissociablement suffisamment floues ou ouvertes pour pouvoir alimenter des débats entre des individus aux idées politiques éventuellement divergentes21.

    8Mais en demeurer à de tels bilans comptables serait mal comprendre ces citoyens, qui souhaitaient précisément que leur mobilisation collective repousse toute forme d’organisation trop poussée, toute forme d’institutionnalisation, toute visée programmatique. Lieu de rendez-vous entre citoyens profanes, celle-ci devait demeurer fragile, vulnérable, incertaine dans son devenir, pour éviter toute forme de confiscation de la parole citoyenne spontanée. Elle traduisait une simple aspiration à un « mode de vie démocratique » tel qu’a pu le décrire J. Dewey : « Coopérer en donnant aux différences et aux différends une chance de se manifester parce qu’on a la conviction que l’expression de la différence et du désaccord est non seulement un droit d’autrui, mais aussi un moyen d’enrichir sa propre expérience de vie22. » Discuter, espérer et protester ensemble, se réapproprier l’espace public démocratique en tant que « simples citoyens », de façon ponctuelle, éphémère, en ne mobilisant que de faibles ressources politiques (ses seules forces de citoyen, en dehors des appareils partisans ou syndicaux) : ainsi s’exprimait le souhait de ces citoyens angoissés et en colère face à ce qu’ils percevaient comme un « risque de perdre le peu qu’il leur rest[ait] ou celui de leur déclassement23 » dans les domaines économique comme politique (parole citoyenne de moins en moins entendue). Si certains initiateurs du mouvement parisien ont pu nourrir l’espoir d’une inscription du mouvement dans le temps, avec des « objectifs à atteindre24 », beaucoup de citoyens souhaitaient quant à eux s’en tenir à l’expérience partagée du forum. La « frugalité » collective en politique, c’est-à-dire le fait demeurer un mouvement citoyen aux marges du jeu politique institutionnel et de ne se livrer à des activités politiques – l’on pourrait dire de ne « consommer la politique » – que de manière modérée, en demeurant dans l’infra-politique25 et le micro-faire, semblait réellement habiter la très grande majorité de nos enquêtés. Tous ont expliqué que l’horizontalité, le caractère parcellaire et fugace des initiatives devaient absolument demeurer centraux et qu’ils ne souhaitaient pas une organisation qui les ferait sortir de cette précarité choisie en désignant des responsables, en fixant des objectifs, des cadres figés et pérennes d’action. À plusieurs reprises, ils nous ont rapporté avoir été moqués par les militants aguerris proches de syndicats ou de partis, et même traités de « bisounours », tant ils souhaitaient précisément préserver la liberté et la « gratuité » des débats, sans être obnubilés par la poursuite d’objectifs politiques précis. Mais dans une forme de retournement du stigmate, nos enquêtés revendiquaient précisément ce statut de « bisounours » expérimentant le forum démocratique libre. Que Nuit Debout demeure une simple mobilisation citoyenne peu organisée, en « mouvement », était pensé comme essentiel pour permettre enfin à des citoyens critiques vis-à-vis de la démocratie représentative (de fait la plupart disent avoir voté blanc ou s’être abstenus à plusieurs reprises) et des appareils partisans de prendre conscience de former un « commun26 » en appelant au changement – même si les traits précis de ce dernier demeuraient encore flous. C’est ce que rapporte Jérémy, 34 ans, ingénieur informatique, qui a tant apprécié de pouvoir échanger entre « simples » citoyens, en dehors des appareils partisans et d’un entre-soi militant :

    « Quelqu’un avait dit au début à Nuit Debout : “Avant on était les uns à côté des autres et maintenant on est ensemble”. Bah moi, en fait, je me rappelle cette phrase, elle m’avait marqué, bah oui…, c’était totalement ça quoi ! Tous ces gens de gauche, enfin, parce que tous ces gens qui sont passés là, à Nuit Debout, enfin faut pas me faire croire qu’ils étaient pas un peu de gauche, quoi, même au début quoi… [rires]. Mais tous ces gens, euh…, ils sont là quoi. Ils sont forcément là, quelque part, et ils se sont retrouvés sur des places, ils les ont quittées mais, en tout cas, pour une grande partie, euh…, ils étaient là et ça, ça faisait un bien fou de se dire, quand même on arrive de temps en temps à accrocher un peu plus que les cercles militants qui se regardent le nombril. »

    9En tant que « mouvement » non institutionnalisé, Nuit Debout était par nature appelé à demeurer éphémère, mais en autorisant cette prise de conscience, il pouvait se prolonger à travers d’autres formes de mobilisation, comme après Mai 68. C’est notamment la vision dont témoigne Eliane, 54 ans, en situation d’invalidité :

    « Nuit Debout n’est pas un parti, euh…, Nuit Debout, est un mouvement, et je raconte souvent aux mômes, euh…, ce que j’appelle les mômes c’est… c’est ceux qui ont 20-25 ans [sourire aux lèvres] et qui sont autour de Nuit Debout […]. Euh…, le mouvement de 68 a duré quand même un mois et puis après ça a duré 30 ans, et ça dure encore, et les retombés de 68 elles sont encore là, et si aujourd’hui t’es dans la rue, c’est les retombées de 68 aussi. Donc euh…, donc voilà, Mai 68 ce n’est pas un parti politique. Tu vois Nuit Debout, c’est…, ce n’est pas la même chose, mais euh, on peut le mettre au même niveau, c’est un mouvement qui va changer les choses durablement pour longtemps, c’est vraiment un truc qui va changer quelque chose dans la conscience des gens, dans la manière de se rencontrer, de…, de se réunir tout ça. Et c’est en aucun cas un parti politique, mais c’est un mouvement, et c’est un mouvement qui amènera, mais ça, on sait pas…, mais qui emmènera plein de choses. Mais on pourra en parler dans 10 ans, dans 20 ans quoi. »

    10Au-delà de cette projection dans le futur, Nuit Debout Rennes a été investi comme un mouvement passerelle, permettant d’établir, grâce à la popularité de ses sites Internet et de ses réunions, une « plate-forme de convergence des luttes ». L’objectif visé par nos enquêtés consistait avant tout à animer les sites Internet Nuit Debout et les réunions pour faire circuler l’information, et relayer les appels à mobilisation émanant d’une multitude d’associations sur des sujets d’actualité nationale et locale divers, ponctuels27. Le mouvement fut pensé comme un lieu d’accueil pour des citoyens venant de tous horizons et souhaitant venir discuter en tant que profanes, dans des espaces collectifs aux frontières mouvantes, en dehors des partis politiques. C’est ce qu’exprime notamment Célia, 28 ans, au RSA, en rappelant qu’à Rennes, Nuit Debout a « eu la chance » de se différencier clairement des milieux militants (partisans et syndicaux), plutôt présents sur le campus de l’université Rennes 2, aux AG Interpro et à la maison du peuple – occupée en mars-avril 2016 par les manifestants contre la loi Travail. Comme elle l’explique, Nuit Debout devait avant tout rester une affaire de « novices » et s’intéresser aux débats et actions proposées par d’autres collectifs :

    « Nuit Debout à Rennes,… parce que c’est un contexte particulier, pour moi ça sert comme je disais, ça sert à euh…, à accueillir les novices du monde militant voilà ! Parce qu’on est super ouverts, et qu’on est particulièrement gentils et bienveillants avec les gens qui ne connaissent rien et qui sont un peu en mode, “euh…, je ne sais pas trop” et on leur dit : “Viens ne t’inquiète pas, si tu veux tu parles, si tu veux pas tu ne parles pas, tu fais comme tu veux”. Alors que dans d’autres groupes, il y aura plus de gens… ça sera plus des militants, tu vois ça fait 30 ans qu’ils sont militants ou…, c’est normal, et donc ils font des trucs plus concrets que nous, c’est très bien ce qu’ils font, mais nous c’est pas ça. Et notre côté accueillir les novices, euh, du coup, aussi, qu’on aille dans les autres collectifs pour euh…, pour euh…, pour regrouper un peu tout ça… »

    11Pour rester un lieu d’accueil pour les « novices du monde militant », faciliter l’implication de tous sans complexes, rendre possible un engagement « frugal » en politique et se démarquer des appareils partisans, Nuit Debout devait privilégier le plus possible l’horizontalité comme mode d’organisation. Certains de nos interviewés, très investis, se sont d’ailleurs dits très mal à l’aise par rapport au rôle de leader informel qu’ils avaient pu être amenés à prendre progressivement, sans le vouloir28. Marin explique ainsi que la baisse de fréquentation du mouvement a fait que, mécaniquement ils se sont « retrouvés un petit groupe à gérer le bazar ». Il insiste à plusieurs reprises : pour lui, comme pour tous les participants à Nuit Debout Rennes, il n’y avait « pas d’enjeux de pouvoir », mais simplement trop peu de personnes à bien vouloir se consacrer « un peu à l’organisation » et beaucoup de personnes venues « par sympathie », mais qui n’avaient « pas du tout envie de bosser dessus », de « passer six mois à élaborer quelque chose », ce qu’il trouve « bien normal ». En bref, même si les bonnes volontés se faisaient rares, le souci d’horizontalité demeurait central dans les propos de tous nos interlocuteurs.

    Construire son rapport au politique en dehors des « bouis-bouis » identitaires

    12Si la totalité de nos interviewés s’auto-désignent aisément comme ayant plutôt des valeurs d’extrême gauche ou de gauche, tous se sont affirmés très critiques vis-à-vis des partis politiques. Aussi donnent-ils à voir une posture volontairement précaire par rapport à une éventuelle identification stable, pérenne à une étiquette partisane. Sur le plan identitaire, on peut affirmer, à la suite de J. Ion, que pour ces individus, « le collectif […] est moins un agrégat qu’un lieu de rencontre d’individualités, venant y chercher d’autres qui pourraient leur ressembler, venant y confronter des identités jamais définitives, sans rôle préétabli29 ».

    13Parmi les personnes interviewées, deux profils types se distinguent. Certains ont déjà acquis des expériences militantes dans des partis ou syndicats, et plusieurs se sont mobilisés dès le lycée. Mais déçus par les formes traditionnelles d’engagement, ils ont vu en Nuit Debout la possibilité de « s’engager autrement ». S’ils possèdent une forme de « carrière militante30 », au sens d’une continuité biographique dans l’engagement, ils sont venus chercher dans le mouvement une possibilité d’échanges citoyens libres et riches, en dehors de tout carcan identitaire. Ainsi ce jeune homme de 33 ans, Marin, diplômé d’un master en économie sociale et solidaire, alors au RSA, nous expliquant qu’après avoir milité dans plusieurs partis d’extrême gauche, il souhaitait désormais « faire des trucs intéressants plutôt que de tourner en rond » dans un « boui-boui identitaire ». Ou encore Jérémy, 34 ans, ingénieur informatique, qui a été à la CFDT, à Greenpeace, et a participé au mouvement pour la VIe République, et affirme en être parti écœuré par le poids qu’y occupaient les militants purs et durs du Front de gauche.

    « C’était beaucoup trop verrouillé par des gens, euh…, euh…, totalement encartés, partisans, euh… revendiqués. Et donc pour un mouvement qui me semblait partir d’une idée, un mouvement citoyen, ça a été un…, enfin, moi je l’ai vécu comme un fiasco total. »

    14À la différence de ces acteurs ayant déjà connu certaines formes d’engagement politique, d’autres participants nous ont dit vivre leur première expérience de mobilisation collective. Comme les premiers, ils refusent tous vigoureusement de se positionner par rapport à une identité partisane unique. Damien, 27 ans, qui travaille en intérimaire au centre de tri des chèques, après un Master d’économie sociale et solidaire, exprime très clairement ce refus :

    « Je les ai trouvés décevants jusqu’à maintenant, à gauche comme à droite. Après, se fixer dans un parti, ça ne me paraît pas forcément… enfin, s’identifier à un parti, ça ne me paraît pas forcément très pertinent. Aucun parti ne me correspond pas forcément… Enfin, partager des valeurs de différents partis, ça me paraît pas incompatible en fait ! »

    15Précaires sur le plan identitaire, nos enquêtés ont également témoigné d’une volonté de penser leur engagement personnel selon un principe d’individualisme démocratique, « distancié31 » par rapport à tout enrôlement dans une forme de militantisme – terme qu’ils ont d’ailleurs rejeté en très grande majorité pour préférer celui d’« engagement » – trop organisé, pour préférer s’investir, selon les enjeux politiques du moment, dans telles associations ou tels mouvements, avec des temps de latence et des temps et lieux d’investissements multiformes (d’où l’idée d’une forme de précarité volontairement entretenue dans sa conception l’engagement). À leurs yeux, l’engagement n’était plus souhaitable en tant que don ou « remise de soi » au sein d’organisations perçues comme totalisantes, mais comme « expression de soi » et valorisation de son individualité, de ses expériences et de son identité propres32. Dans une logique que l’on pourrait encore une fois qualifier de « frugalité » de l’engagement (engagement modéré, préservant l’autonomie de l’individu et permettant son épanouissement). Mais loin d’envisager de simples réactions éphémères autour de la défense de causes ponctuelles, « à bas bruit33 » ou « post-it34 » – au sens où elles ne seraient que juxtaposées, éparpillées sans cohérence particulière –, ils ont témoigné d’une volonté de développer, grâce à Nuit Debout, une forme d’engagement « rhizome35 », fondée sur plusieurs continuums : un continuum d’engagement au niveau individuel, biographique ; mais également un continuum d’engagement au niveau, plus global, d’un collectif citoyen prêt à se mobiliser régulièrement autour d’un socle commun de problématiques sociales révélées par le mouvement : repenser le travail, le capitalisme, le lien de l’homme à son environnement, la répartition des richesses en France comme plus globalement dans le monde, le fonctionnement de la démocratie, les relations hommes/femmes, l’éducation populaire, etc. Avec souvent beaucoup d’émotion36, nos enquêtés ont révélé avoir pris conscience, grâce à Nuit Debout, de ce possible empowerment collectif37 en dehors des « boui-boui identitaires ». Un empowerment qui ne fut pas tant perçu comme une possible solution à tous les maux sociaux et politiques, mais plutôt comme une prise de conscience individuelle et collective d’une capacité à faire entendre une insatisfaction citoyenne partagée et à sortir du registre de la distanciation critique individuelle vis-à-vis de la classe politique pour imaginer une présence citoyenne accrue dans les instances de pouvoir. Visiblement ému, Alain, 25 ans, jeune diplômé en économie à la recherche d’un emploi, nous a ainsi confié :

    « C’est des débats qui revenaient, euh…, de façon régulière et puis euh…, sur la façon dont les gens doivent s’investir dans la politique. Oui, ça faisait partie des discours récurrents que les gens doivent être plus impliqués, acteurs, que la politique c’était partout, et euh, il fallait qu’il y en ait, qu’il y ait plein de gens dans des comités de ville, tout ça, plus, qu’il y ait vraiment un impact du citoyen sur les décisions politiques comme…, pour contrer des trucs tout cons ! […] Il y a plein de thématiques où il y a un vrai décalage entre la volonté du peuple au sens large du terme et ce qui se fait ! Et là c’est sûr, qu’il y avait une conviction partagée, je pense que les gens qui venaient à Nuit Debout, ils avaient fait ce constat-là avant de venir, quoi. »

    Interpréter sa précarité biographique en tant que posture politique

    16Comment saisir une congruence éventuelle entre une situation socio-économique précaire et ce que nous avons décrit comme relevant d’une posture de précarité volontaire en politique ? Afin de répondre à cette problématique, nous nous sommes d’abord demandé, en nous inspirant de l’enquête consacrée aux « déclassés » de Nuit Debout Paris38, dans quelle mesure une telle situation socio-économique pouvait entraîner ce type de rapport au politique. Mais en relisant nos entretiens, nous nous sommes aperçu qu’une telle formulation du questionnement ne permettait de rendre compte que d’une partie des situations vécues par nos enquêtés. En effet, le rapport entre précarité socio-économique et adoption d’une posture de précarité en politique ne consiste pas toujours en un lien de cause à effet. Deux idéaux-types récurrents se dégagent en réalité parmi les récits de vie des nuitdeboutistes rennais étudiés ici. Pour certains d’entre eux, effectivement, Nuit Debout a représenté un cadre idéal, voire une aubaine pour conférer à une vie difficile, caractérisée par une forme de précarité socio-économique, un sens politique, voire existentiel. Mais pour d’autres, ce n’est pas tant une situation de précarité subie qui aurait conduit à s’investir à Nuit Debout, mais plutôt une forme de politisation préalable qui aurait induit à la fois le choix d’un mode de vie volontairement précaire, et indissociablement et logiquement l’investissement dans le mouvement. Dans les deux cas, quoi qu’il en soit, il est possible de retracer une forme de « carrière » militante, ou du moins – étant donnée la défiance de nos interviewés vis-à-vis du concept même de militantisme, trop associé aux appareils partisans – une « carrière d’engagement » permettant de « comprendre comment, à chaque étape de la biographie, les attitudes et comportements sont déterminés par les attitudes et comportements passés et conditionnent à leur tour le champ des possibles à venir, resituant ainsi les périodes d’engagement dans l’ensemble du cycle de vie39 ».

    Redonner du sens à une existence difficile

    17Pour un premier groupe d’individus, c’est un cheminement biographique considéré comme difficile et insatisfaisant, et une installation plus subie que choisie dans des formes de précarité économique et sociale qui semblent conduire à s’engager à Nuit Debout. Ils décrivent leur investissement dans le mouvement comme une possibilité de donner du sens à leur vie personnelle souvent jugée peu épanouissante ou en situation de point mort. D’une certaine manière, les discours critiques portés à Nuit Debout pour dénoncer les dysfonctionnements de la société moderne permettent de donner du sens à leur précarité biographique et de l’assumer en quelque sorte en la liant intimement à une posture critique collective qu’ils se réapproprient volontiers. Comme l’a analysé Patrick Cingolani, la précarité, en tant que « discontinuité » peut devenir « un élément de construction de soi où s’affirme parfois, sans que celui-ci soit formulé explicitement comme tel, un non-consentement et une résistance expressive à la normativité sociale du travail avec son mode d’imposition disciplinaire40 ». Nuit Debout constitue le cadre où ces résistances vont pouvoir être assumées, partagées et ouvertement exposées.

    18Ce profil type semble correspondre aux hypothèses formulées par la recherche collective susmentionnée à Nuit Debout Paris, identifiant des individus d’autant plus critiques vis-à-vis de l’État et du système politique qu’ils se trouvaient dans des situations socio-économiques personnelles difficiles, et pouvaient être l’objet de formes de stigmatisation. Nous pouvons effectivement observer un lien entre une insatisfaction liée à une forme de précarité personnelle et le développement d’un rapport critique à la politique institutionnelle, à ses divers acteurs et à ses modes d’expression conventionnels. Ce y compris chez des individus dont la précarité n’est pas liée à un moindre financement public, mais plutôt à des événements biographiques difficiles, ou à un malaise actuel par rapport à une situation sociale ou professionnelle. Mais au-delà d’une simple politisation de l’indignation (au sens d’une montée en généralité et d’une indignation prenant notamment pour cible la classe politique), on peut appréhender, ici, la force d’un processus « d’empowerment » en tant que « processus sociopolitique qui articule une dynamique individuelle d’estime de soi et de développement de ses compétences avec un engagement collectif et une action sociale transformative41 ». Ici, c’est l’engagement collectif qui semble venir confirmer l’estime de soi.

    19Marie, 59 ans, en statut de travailleur handicapé, est particulièrement représentative de ce profil type. Elle explique avoir été engagée dès l’âge de 14-15 ans dans différentes manifestations, puis avoir adhéré à la CFDT quand elle travaillait. Elle a fait des études de sociologie, mais est finalement devenue infirmière. C’est alors que la maladie est venue bouleverser sa vie. Elle en parle avec beaucoup de pudeur et esquive nos questions à ce sujet. Elle ajoute simplement que, « du coup » elle ne s’est pas mariée et n’a pas eu d’enfants. On sent un peu de gêne chez elle à ce sujet. Mais elle explique aussitôt que cela lui donne une grande disponibilité par rapport aux gens de son âge. Elle s’est beaucoup investie dans divers projets associatifs, où elle a pris des responsabilités en tant que bénévole (associations culturelles de loisirs, d’éducation citoyenne, puis d’habitat solidaire et participatif). Mais elle se trouve « à un point mort » de sa vie, ressentant une certaine lassitude, qu’elle exprime avec une certaine tristesse. L’apparition des rassemblements autour de la loi Travail représente alors pour elle une opportunité pour conférer une portée plus politique à son engagement, tout en évitant les logiques partisanes :

    « Les engagements associatifs, il faut pas avoir des objectifs précis, sinon il peut y avoir des grosses déceptions. […] Moi, en fait, ma démarche, depuis longtemps, c’est de penser qu’il faut aller vers “construire du vivre ensemble” au niveau des gens entre eux… dans la proximité de ce qu’ils sont… reconstruire du politique. C’est un peu mon truc. C’est compliqué… Ouaih, les partis contribuent à démolir le politique. Mais c’est-à-dire, qu’est-ce que c’est le politique ? C’est que chacun a une certaine conscience et une certaine…, un certain…, une certaine reliance à quelque chose de beaucoup plus grand qu’eux et voilà, ce n’est pas le social quoi. […] Depuis un an, en gros je suis un peu dans une révolution personnelle par rapport à… me positionner dans les choses et remettre profondément en question certaines certitudes que je devais avoir quoi,… que j’aurais du mal à expliquer […]. Donc, ouaih, donc en fait, je ne suis pas prête à prendre des engagements comme j’ai pris jusque-là, euh…
    […] À Nuit Debout j’ai vu que finalement, c’est ce que j’avais cherché pendant longtemps ! Le même propos, les mêmes obstacles, avec beaucoup de différences entre les gens, et du coup c’est quand même vachement intéressant. […] Moi je trouvais ça plutôt très bien, que les gens prennent la parole, d’entamer des réflexions sur l’emploi, sur le travail. Moi j’ai été à la journée sur l’emploi, c’était super intéressant, c’était vivant, intéressant, il y avait plein de monde ! Il y avait plein de choses que je rêvais depuis longtemps,… qu’il y ait plein de monde. […] Par rapport à moi, mes réflexions que j’ai…, j’ai pu acquérir au long des dernières années, surtout depuis que je suis à Rennes, euh…, c’était un peu plus haut que ça…, j’ai envie d’aller plus haut que ça. »

    20Il est en fait difficile de savoir si c’est la maladie qui a fait entrer Marie dans un mode de vie différent, précaire, ou si quoi qu’il en soit elle aurait adopté un mode de vie non conformiste. Si certains propos tendent à redonner a posteriori une cohérence à son cheminement biographique42, d’autres s’avèrent plus ambigus à cet égard :

    « Après j’ai eu de gros problèmes de santé, je suis ressortie…, et il fallait tenir à flot le truc. Il était pas question d’avoir de grandes ambitions professionnelles, mais tenir le truc quoi […]. Mais faut pas perdre de vue que j’avais envie de mener ma vie… un peu autrement, quoi. Contrairement à mes autres congénères de mon âge qui faisaient autre chose, quoi. Ils faisaient…, ils faisaient des enfants, leur maison, une espèce de vie consternée [sic], quoi ! Notre génération, c’est absolument effrayant, quoi ! […] Ils ont fait en sorte de rien voir au-dessous de leur nez, quoi ! »

    21Notre ambition ne consiste pas à déterminer si Marie fait aujourd’hui de nécessité vertu, en donnant un sens politique au fait qu’elle n’ait pas eu de carrière professionnelle, ni d’établissement dans une vie familiale. La maladie a représenté une rupture biographique importante qui est sans doute venue renforcer son envie de se poser des questions sur la société et les normes sociales. Ses études de sociologie l’y disposaient déjà. Toujours est-il qu’on mesure combien le fait d’avoir un mode de vie « différent », selon ses propres propos, d’habiter elle-même dans un logement participatif depuis plusieurs années (là aussi, on la sent mal à l’aise et très pudique sur la question de son logement, et l’on comprend qu’elle ressent une forme d’insécurité sur ce plan), en touchant ses modestes indemnités de travailleuse handicapée et en étant célibataire et sans enfant la conduisent très logiquement à être particulièrement attirée par les débats de Nuit Debout. Étant à « l’automne » de sa vie et ayant eu une vie non conventionnelle, elle est heureuse de pouvoir partager son expérience avec les nouvelles générations, pour susciter une « montée en généralité » – ou plutôt, pour reprendre le concept suggéré par H. Nez à propos des Indignés, une « montée en singularité » visant « à montrer comment le cas raconté par un individu est vécu par beaucoup d’autres et peut donc faire l’objet d’une action collective43 » :

    « Ah oui, oui, j’ai eu à cœur d’être très présente, par rapport à tous ces jeunes, qui étaient,… Hum, ça m’a paru important d’être présente, autant comme témoin que comme acteur, quoi, enfin, euh…, de manifester que je les soutenais. Ouaih, c’est ça, c’est que, moi, tous ces événements-là, et y être mêlée de près, quoi… Là, ce sont des choses qui sont en train de s’agglutiner, de s’organiser, c’est pour la vie de demain. C’est le futur qui vire, là ! Sans qu’on sache vraiment comment l’histoire va s’écrire, bien entendu, moi je suis à l’automne de ma vie, quoi, voilà [émotion]…
    Je pense que c’est très important, il y a une expression qui s’entend sur la ZAD, on parle de “jeunes de tous les âges” et moi, c’est là-dedans que je me sens quand même. Même si je sens bien aussi, que je ne peux pas ramener trop ma fraise après ce que ma génération a pu faire ! “Je ne vois rien, tout va bien, j’achète ma maison, je remplis mon machin de gasoil” et tout. Tout ce fonctionnement-là, que j’ai pu avoir aussi, pareil, ce sont des prises de conscience assez récentes dans ma vie, quoi ! Je veux dire, je ne vais pas ramener ma fraise en leur faisant des leçons de morale. Je peux essayer de comprendre et peut-être sur certains sujets notamment, tout ce qui est idéologique, toutes ces conneries…, on s’est fait prendre dans les années 1970, alors “évitez de reproduire les mêmes schémas, quoi !” »

    22Comme Marie, d’autres acteurs ont décrit leur investissement à Nuit Debout comme un moment salutaire permettant de redonner un sens à leur vie, après des événements difficiles ou un ras-le-bol professionnel. Éliane, 54 ans, en invalidité depuis 3 ans, qui travaillait comme chef de projet multimédia, s’est notamment investie dans le journal lié à Nuit Debout, Ouest-Torch, ainsi que dans diverses activités matérielles, qui l’intéressaient plus que les débats interminables. Se décrivant comme peu militante (elle ne mentionne que le fait d’avoir participé à une association de parents d’élèves), elle donne à voir une envie de révolution qui résonne clairement avec une envie de faire sa propre révolution personnelle à un moment de basculement biographique : elle a arrêté son activité professionnelle et se retrouve en invalidité, elle est célibataire et vit seule à la campagne, ses enfants étant désormais adultes – son fils la rejoint d’ailleurs parfois à Nuit Debout. Chez elle, comme chez bien d’autres participants à Nuit Debout, on note combien « des déceptions ou des insatisfactions familiales, sentimentales, scolaires, professionnelles, militantes, ou encore un déménagement, un divorce, la retraite, des problèmes de santé, ou l’isolement44 » constituent autant d’incitations à se mobiliser. Mais pas en rejoignant une « organisation collective », puisqu’elle entretient, comme tous nos interviewés, un lien très critique à toute forme d’organisation :

    « Je vais très peu aux manifestations. […] J’ai vraiment une réticence sur le militantisme, je ne suis pas une militante, je n’ai jamais fait partie d’un parti politique, je n’ai jamais réussi. Ça date de mon histoire personnelle, d’enfant de 68 où, euh…, où les militants, tu vois, j’en ai soupé. […] Donc euh…, donc j’ai baigné dans un discours militant qui m’en a fait…, j’ai jamais pu aller militer avec euh…, avec des militants, donc je ne vais pas souvent aux manifs, j’y vais de temps en temps, mais pas souvent.
    […] Et du coup, sur Nuit Debout je ne me suis pas spécialisée sur un truc en fait, j’ai fait plutôt de…, pas de l’intendance, j’ai aidé, j’ai…, je venais tu vois avec mon camion, ma voiture avec le groupe électrogène, le vidéoprojecteur. Parce qu’au début de Nuit Debout, tu vois, j’ai commencé à faire de la bouffe, et puis après j’ai fait des projections de films militants. […] Et donc oui, je faisais plus… j’aidais partout quoi. J’allais à droite à gauche, mais pas tellement à débattre à… euh…, à tout prix. […] Parce que en fait…, parce que je sortais d’une dizaine d’années complètement enfermée dans mon boulot, dans ma petite vie de chef d’entreprise, à essayer de m’en sortir et tout ça. Mais quand il y a eu Nuit Debout, ça a commencé, dès le lendemain, dès le premier avril je me suis dit : “Whaou qu’est-ce que c’est ce truc à Répu ?” et en plus Répu, c’est mon quartier, c’est là où j’ai habité une bonne partie de ma vie. […] J’avais envie de…, euh…, j’avais envie de changement ! De toute façon, j’ai toujours eu envie de la révolution, donc euh…, voilà, ça coulait de source, quoi ! »

    23Quand on lui demande ce que Nuit Debout lui a apporté, le visage d’Éliane s’illumine. On sent chez elle aussi la force des émotions liées à son engagement à Nuit Debout :

    « Ça m’apporte de l’espoir [rire]. Un peu d’espoir qu’il peut se passer quelque chose ! Euh…, et puis…, et puis d’avoir rencontré des gens, euh…, ouaih, c’est les rencontres, les rencontres que ça a apporté, les projets que ça a suscité, les choses que ça m’a permis de faire, euh…, ça m’a permis complètement de sortir de ce que je voulais absolument pas…, de sortir de ce truc, j’avais déjà arrêté mon entreprise, et quitter tout ça, mais ça m’a permis vraiment, euh…, de changer de cap, et de me retrouver. Avant de faire mon entreprise et de passer 10 ans comme petite commerçante, euh…, je me retrouve un peu comme j’étais avant, avec la liberté que j’avais avant, avant ces 10-12 ans d’enfermement ! »

    24Damien, 27 ans, célibataire et sans enfant, peut de prime abord sembler moins prédisposé à se penser comme un précaire. Une licence d’éco-gestion en poche, il a commencé un master d’économie sociale et a décroché un poste de comptable. Mais il a décidé de laisser son emploi et occupe un emploi d’intérimaire en attendant « de trouver sa voie ». La précarité en tant que mode de vie n’est pas un idéal pour lui – contrairement à ce que décrivent les interviewés du second groupe ci-dessous –, mais davantage le fruit d’une « erreur d’aiguillage ». Toujours est-il qu’il se pense comme étant dans une situation de fragilité, d’incertitude quant à son avenir. Cette incertitude lui pèse fortement. Il suggère, comme la plupart de ses camarades, un lien étroit entre ce ressenti et son implication à Nuit Debout. Chez lui aussi, on mesure combien il ne s’agit pas simplement de donner un sens à sa vie en s’engageant dans une cause, idée à laquelle il est plutôt hostile, détestant lui aussi le militantisme et l’enfermement idéologique partisan (comme nous l’avons indiqué plus haut, il estime pouvoir se forger lui-même ses idées, en empruntant à plusieurs partis politiques et ne se reconnaît dans aucun d’eux) :

    « En fait, j’ai découvert Nuit Debout comme tout le monde quand ça a commencé début 2016… Je suivais un peu comme ça, de loin. Et je pense que le fait d’être dans une mauvaise passe au boulot, tout ça, vouloir un peu changer, ça m’a donné envie de me bouger, de faire autre chose. Donc, je suis venu vers Nuit Debout comme ça, au mois d’avril-mai. Et ça m’a plu, j’y suis revenu, et voilà… Même si j’ai un peu décroché, là, depuis le mois d’août… Mais ouais, c’est comme ça que j’y suis arrivé. »

    Choisir la précarité comme mode de vie

    25À côté de ce premier profil, un second groupe de participants très impliqués dans le mouvement peut être distingué. Pour eux, le mouvement a représenté une possibilité d’ancrage idéal dans une itinérance biographique présentée cette fois-ci comme choisie de longue date et liée à une vision très critique du fonctionnement économique et politique des sociétés modernes. La précarité est ici présentée comme un choix assumé plus que comme un enchaînement biographique subi. Pour ces individus, encore jeunes, Nuit Debout n’a pas tant représenté la prise de conscience d’une injustice partagée – puisqu’ils ne se pensent pas comme des victimes – susceptible de se transformer en action collective45, mais plutôt la conscientisation d’une indignation partagée et d’une volonté collective de réfléchir aux possibles transformations sociales dans le rejet commun d’un capitalisme et d’une société de consommation et de production jugés outranciers. On pourrait dire, à propos de ces enquêtés, qu’ils ont faites leur « la frugalité et la simplicité » (en tant que rupture avec le modèle consumériste) manifestées par « certaines fractions de la jeunesse issues des classes moyennes ou populaires qui ont fait le choix de refuser la fructification et la compétition capitalistes » et souhaitent promouvoir de tels choix en « mode de résistance et en manière de vivre et d’être ensemble46 ». Célia, 28 ans, au RSA depuis trois ans, estime ainsi que son installation progressive dans la précarité est un choix de vie. Elle décrit une enfance bercée par les conversations politiques de ses parents, même s’ils ne sont « pas du tout du même bord politique ». Célia explique avoir eu « d’un côté une famille de pauvres et d’un côté une famille de riches » et estime que cela l’a beaucoup aidée à se politiser, « parce que du coup (elle) voyai(t) bien la différence énorme entre les deux », avait « deux normes de référence », et mesurait combien « les plus gentils n’étaient pas les plus riches et les plus cultivés » – elle s’émeut du vote FN de ses grands-parents, « si gentils pourtant ! », en 2002. Elle a été « une ado rebelle insupportable », écrivant « anarchiste » sur les murs de son collège et subissant de nombreux conseils de discipline. Au lycée, elle est séduite par les discours anticapitalistes. Elle prépare une terminale S, mais « n’en a rien à foutre », car elle ne souhaite pas « se fondre dans le moule de la bonne élève, ni de la bonne employée ». Après quelques semaines en médecine, puis en maths/physique à la fac, elle décide de ne pas poursuivre ses études, car cela ne correspond pas à ses valeurs. Elle enchaîne alors les petits boulots, notamment en restauration, avant de décider de consacrer sa vie au bénévolat. Elle dit se satisfaire entièrement de ses faibles revenus, n’étant pas intéressée par la société de consommation (comme d’autres enquêtés, elle cultive la frugalité comme art de vivre, vit en colocation, s’habille notamment dans des friperies, consomme de préférence des produits en circuit court, recycle ce qui peut l’être, etc.). Le long extrait qui suit illustre combien son installation progressive dans un mode de vie volontairement précaire va de pair avec sa politisation croissante :

    « J’ai plus ou moins essayé de faire des études, mais ça m’a pas intéressée. Du coup j’ai arrêté au bout de 2 mois, après s’en est suivie une certaine période de glande, entrecoupée de travail, mais il y avait beaucoup de glande [rires] voilà. Et euh…, en gros ma façon de me politiser, c’était de lire, euh…, de lire des articles, surtout sur Internet, de discuter avec des potes, euh…, ouaih, d’essayer de lire une presse un peu plus indépendante, quoi…, de ne pas regarder la télé. D’aller voir des films, ouaih…, genre les films de Ken Loach. Ouaih… Au fur et à mesure j’ai commencé à aller dans des conférences gesticulées, euh…, à lire des trucs un peu plus précis quoi, et euh… En parallèle, d’un point de vue plus personnel, euh, je me suis rendu compte que j’avais pas du tout envie de faire des bullshit jobs là, ça me gonflait, donc je me suis de plus en plus radicalisée dans mon envie de pas travailler, enfin… d’avoir un travail, euh…, non, d’être salariée, en fait. Pas de travailler, ça me dérange pas de travailler, j’ai aucun problème avec ça, au contraire, mais d’être salariée dans un truc pourri quoi, genre MacDo et tout ça, je veux pas le faire quoi. Hum…, voilà du coup, je me suis dit que j’aimerais bien,… je me suis pas mal intéressée aux gens, aux communautés de gens qui vivent dans des fermes qui sont un peu comme ça. Donc, depuis genre deux, trois ans [baisse la voix]… Ah oui non, si…, avant, je me…, je m’ennuyais et du coup j’ai décidé d’être bénévole dans une association un été. […] J’ai trouvé complètement par hasard une asso qui s’occupait de personnes handicapées. […] Pendant trois ans j’ai été bénévole là-bas, et bah… c’était hyper cool et je me suis dit que je trouvais ça vraiment trop bien de faire des choses pour des gens. En plus j’étais bénévole, j’étais pas payée, c’était tout ce que je voulais quoi, c’était parfait ! Euh… donc du coup, un peu après, en parallèle de tout ça, j’ai fait pas mal de woofing […] J’ai été notamment à Longo Maï47. Euh je ne sais pas si vous connaissez, c’est une communauté où il y a 80 personnes, c’est dans le Sud, c’est près d’Aix-en-Provence on va dire […]. Je suis restée deux semaines, et en fait, c’est les gros hippies, ultra militants, euh. […] Donc c’était ouf comme expérience, enfin, ils ont une radio là-bas, tu vois, ils ont leur petite radio locale qu’ils font de leur ferme, ils sont vachement en lien avec la ZAD même si c’est très loin. […] En fait, c’est là-bas, c’est la première réunion comité ZAD à laquelle que j’ai été, c’est à Aix-en-Provence, alors que j’habite à Rennes ! Euh…, et puis ils sont vachement en lien avec les migrants, voilà, ils sont hyper militants et j’ai trouvé ça trop bien ! Et du coup je suis revenue de là, et euh […], bah… la loi Travail quoi ! Et du coup ça tombait super bien quoi ! […] j’étais mûre pour pouvoir y participer donc euh…, du coup, bah du coup après j’ai participé aux manifs, j’étais…, j’avais vraiment envie de m’impliquer, je trouvais ça super ! Du coup j’ai été aux AG de Rennes 2, même si j’étais pas à Rennes 2. […] Donc voilà après j’ai été à Nuit Debout, voilà ! »

    26Lorsque les premières AG autour de la loi Travail se tiennent, Célia a immédiatement envie d’y aller, car elle trouve dans le mouvement des thèmes qui lui tiennent à cœur depuis longtemps. Pour elle, la mise en place des assemblées de Nuit Debout s’avère une aubaine en terme biographique, car cela lui permet de conférer un prolongement politique à sa situation personnelle, et de s’impliquer dans un engagement plus militant. Le caractère convivial et horizontal des assemblées lui permet d’« accrocher » et de s’impliquer progressivement. On ressent chez elle, comme chez bien des acteurs ayant pris la parole dans les assemblées de places48, une grande émotion à s’exprimer en public :

    « Depuis le début de la loi Travail et dans le contexte où j’étais… Je venais de rentrer du Sud, tout ça. Que j’ai toujours été mobilisée, oui, mais ça ne se concrétisait pas trop, euh… je me suis dit : “Tiens !”, je crois que j’étais mûre pour le truc, “c’est bon, j’ai envie de m’impliquer”. Donc j’allais aux AG de Rennes 2 tout ça, et quand ça a commencé, bah je suis venue le premier soir, je pense que je me suis pris une cuite, donc je ne suis pas venue le 2e soir, je suis venue le 3e soir, je me suis pris aussi une cuite, je ne suis pas venue le 4e soir, mais le 5e soir, je me suis dit : “Ouaih, c’est cool”, je me suis dit : “Je vais prendre la parole !” Du coup, j’ai pris la parole, je me souviens absolument pas de quoi…, j’étais ultra stressée […]. Ça été hyper émancipateur, tu vois, “oh j’ai pris la parole !”. Je suis revenue chez moi, le soir j’ai dit à ma coloc : “Ah, j’ai pris la parole et tout, truc de ouf !” Voilà, voilà… J’ai continué comme ça à y aller tous les jours et à venir assez tôt. J’avais envie de m’impliquer, j’avais au final envie qu’on fasse la révolution, j’ai plus envie d’être dirigée par des actionnaires, des grandes boîtes. Je trouve que la façon dont on fait la démocratie, ça fonctionne pas du tout, voilà quoi ! Il fallait que j’atterrisse quelque part, ce n’était pas une mauvaise chose de commencer par là quoi, de se saisir de cette opportunité-là. Et euh… voilà, et euh après j’ai remarqué que dans les gens qui dirigeaient le truc, enfin… y avait besoin de gens qui sont un peu responsables, c’est pas possible un truc complètement horizontal, bah en fait, il y avait que des mecs, trois, quatre, cinq. […] Moi, je suis arrivée avec mes grands sabots du genre “bon, il y a que des mecs, ça va pas être possible, je viens, je m’incruste”. […] Du coup, euh…, on avait pas vraiment une commission Logistique, j’ai dit : “Ok, on fait une commission Logistique et je suis référente de la commission Logistique.” Et puis voilà, et puis donc j’étais là tous les jours, et puis à force, je prenais pas mal parole. Et puis voilà, ça a continué comme ça, les manifs, les trucs les machins, c’était cool ! [rires] »

    27Suite à cet engagement à Nuit Debout, Célia va devenir l’une des principales animatrices du mouvement rennais, jusqu’au bout. Elle a vraiment le sentiment que cet engagement politique a donné un sens à ses choix de vie, à cette précarité qu’elle avait choisie, mais qui était parfois difficile à assumer. Elle retrouve une estime d’elle-même et tout à la fois éprouve la force du partage des connaissances et des expériences :

    « Ça a changé plein de trucs, euh…, déjà au niveau confiance en soi, voilà quoi, plus 8 000, quoi ! Parce que du coup, puisqu’avant j’étais au RSA, et qu’on te renvoie vachement l’image… euh… de déchets, de machins, de fainéants, de tout ça, que j’avais carrément intériorisée, et puis en plus, concrètement, je ne faisais pas des tonnes de trucs quoi ! Euh…, après, je reste persuadée que ne pas faire des tonnes de trucs, rester un peu chez soi, je pense que c’est mieux que travailler au MacDo, même si je comprends les gens qui travaillent au MacDo parce qu’ils ont besoin de payer leur loyer et tout ça, mais moi je suis persuadée que c’est mieux de ne pas le faire que de le faire. Mais du coup, puisque t’es dans une société ou t’es hyper culpabilisée… C’est très dur de dire que t’es au RSA. Je sais qu’avant j’avais du mal à le dire, et du coup, d’avoir discuté avec d’autres gens… maintenant, je le dis que je m’en fous quoi, tu vois ! “Qu’est-ce que tu fais ?” “Bah je milite et puis voilà.” “Et tu vis comment ?” “Je suis au RSA.” Que… vachement plus de confiance en moi, euh…, et puis, à force d’avoir des discussions politiques, ça affine ma pensée politique. J’ai l’impression que collectivement, on augmente notre intelligence, tu vois. »

    28Lorsque le mouvement s’essouffle, au printemps 2018, Célia s’investit dans un projet de coopérative alimentaire, pour poursuivre son engagement – typiquement « rhizome ». D’autres amis, rencontrés à Nuit Debout, seront également de l’aventure. Rien d’étonnant à cela, car plusieurs d’entre eux ont suivi le même parcours qu’elle : une installation progressive dans l’itinérance et la précarité décrites comme conséquences d’une posture rebelle, critique vis-à-vis de la société de consommation et du capitalisme, puis une implication au sein du mouvement Nuit Debout générant des effets biographiques importants, notamment en termes de politisation et de processus d’empowerment49. Ne pouvant relater tous ces enchaînements biographiques singuliers, nous concentrerons ici l’analyse sur un seul autre exemple, tout aussi représentatif que l’histoire de Célia : celui de Marin, 33 ans, qui présente également sa longue itinérance comme liée à une vision politique critique du monde. On peut déceler, chez Marin, la trame d’une carrière d’engagement50 esquissée sur fond de forte défiance vis-à-vis des appareils partisans. Lui aussi se politise tôt, en prenant conscience de la diversité des univers sociaux et de leur fermeture relative. Il a été « éduqué en écoles privées avec les enfants de la bourgeoisie » et de cadres, alors que ses parents étaient plutôt modestes et a ressenti « le fossé » qui le séparait de ces milieux alors qu’il était au collège :

    « Parce qu’en fait, à partir de… vers le collège, les gens qui sont des milieux supérieurs, ils font leur truc ensemble, ils font du poney ensemble, ils font de l’escrime ensemble, leurs parents se connaissent et ils se voient le week-end. Donc on se rend compte petit à petit de ça et qu’on est exclu de ce cercle de sociabilité. »

    29Au lycée, il choisit l’option SES, qu’il a tout de suite adorée, parce que cela lui permettait « de mieux comprendre, de mieux analyser », de se conforter dans ses idées anti-société de consommation, « antipub et tout ça », anti-américain. Il pense alors avoir connu cette année-là un « déclic » et être devenu rebelle, à travers des mots proches de ceux de Célia : « Mes deux dernières années, j’étais un rebelle. J’avais des jeans à trous, j’écrivais dessus. Je manifestais mon dédain pour la réussite matérielle et je savais pas trop où j’allais aller. Ça me déprimait beaucoup quand même. » Il s’est mis à « fumer des pétards », à écouter de la musique reggae. Sur le conseil de ses professeurs, il prépare les concours des IEP et est admis à Rennes, « à sa grande surprise ». Chez Marin comme chez d’autres jeunes, clairement, les études accroissent « une certaine distance critique à l’égard des valeurs fonctionnelles et utilitaires du travail salarié et une tension couve vis‑à‑vis des normes productives et des contraintes d’un travail qui se manifeste surtout par l’hétéronomie51 ». Comme l’analyse très bien P. Cingolani, les ressorts de précarité associée à la critique des valeurs de la société marchande et du travail salarié résident, pour Marin comme pour Célia et tant d’autres jeunes précaires, dans la réalisation de soi, dans l’épanouissement individuel passant par la libération vis-à-vis des normes sociétales52. La précarité peut alors se lire comme « un besoin de discontinuité53 », qui va croissant chez Marin au fur-et-à mesure de ses expériences. À l’IEP de Rennes, Marin est très déçu par les étudiants qu’il côtoie, estimant que « la plupart des gens étaient des gratte-papiers sans imagination, carriéristes », « en mode carrière des honneurs », contrairement à lui. Il dit avoir été choqué par l’accueil à l’IEP : « Tout de suite, on nous a dit : “Félicitations, vous faites partie de l’élite de la nation.” Ils étaient tous contents. Moi, ça m’a mis un froid direct. » À l’issue de la première année, il échoue de peu. Il s’inscrit ensuite en histoire, mais fait surtout la fête et lit beaucoup, sans s’investir dans ses études. Alors qu’il s’installe volontiers dans cette situation précaire, son amie se retrouve enceinte de jumeaux. Il travaille alors quelque temps dans un institut de sondage, mais « vraiment, cela ne (lui) convient pas ». Il décide de quitter sa femme et son emploi et entre dans une période de deux années de « semi-vagabondage » auxquelles il prend goût, parce qu’il est « un poète », « un fou aussi… […] par rapport à la norme », ne souhaitant pas vivre un mode de vie « normal », en travaillant 35 heures par semaine, mais « garder du temps pour faire des choses qui (lui) plaisent » :

    « Pendant deux ans à peu près, j’ai été vagabond d’abord par dépit et, ensuite, par choix politique et psychologique, dans le sens où, voilà, j’avais toujours l’impression que je portais quelque chose en moi, que j’avais des trucs à faire, mais que je trouvais pas. Et j’avais su que c’était pas à Sciences Po que j’allais trouver ça, a priori pas à la fac non plus, mais je savais pas où. […] Et, du coup, dans mes deux années de vagabondages, j’ai fait beaucoup de stop et de balades, et de dormir à la belle étoile et tout. Et c’était pour rencontrer des gens, en fait, de toutes sortes. Donc, voilà, je vais pas m’étaler sur cette période, mais c’était super riche. J’ai parlé avec des curés, des ouvriers, des cadres… Et quand je dis “curé”, c’est toutes les religions… Enfin… Ces gens-là s’arrêtent et prennent les gens en stop. Donc c’est vraiment intéressant de discuter avec eux ! […] Et, du coup, en fait, à force de réfléchir, de voyager, de fumer des pétards et de picoler, j’ai eu comme une illumination. Et je me suis dit : en fait, il faut revenir à l’essentiel, c’est l’économie qui marche à l’envers ! »

    30Marin s’intéresse alors à l’agriculture et participe à la création d’une AMAP, sans pour autant se fixer véritablement. Il obtient une licence en histoire puis un master d’économie sociale et solidaire par correspondance, tout en multipliant les expériences : stages dans l’agriculture, woofing, petits films amateurs interrogeant les gens sur leur vie et leur vision de la société. Sur le plan politique, il se cherche, sans véritablement trouver de mouvement qui lui convienne. Après s’être rapproché des anarchistes, qu’il trouve finalement « chiants », il passe quelque temps en squats avec « des Autonomes ». Il les trouve « très intéressants », mais sectaires, et leur reproche d’être dans la « manipulation » et l’endoctrinement. Lorsqu’il s’investit dans le projet d’AMAP, il rencontre des écologistes et adhère un an à Europe Écologie-Les Verts. Mais il ne renouvelle pas son adhésion, parce qu’il estime qu’en fait « ils ne font pas de la politique autrement », mais sont trop préoccupés par « les jeux de pouvoir » et les combats de « grandes gueules » pendant que « les autres se taisent ». Il occupe quelque temps un emploi dans le milieu associatif agricole, mais part suite à un conflit avec ses employeurs. Il s’investit alors dans une association de défense d’une ferme implantée sur un terrain convoité par le groupe Auchan, près de Rouen (Bondues). Il devient porte-parole de l’association, habite la ferme des Bouillons et y travaille, y organise des festivals, pendant deux ans. Il dit y trouver enfin une mise en pratique de « quelque chose qui le travaillait depuis longtemps » : la volonté de « travailler la pratique démocratique » – il y découvre notamment les gestes qui seront repris à Nuit Debout. La ferme est le lieu de départ d’une action unitaire : « En gros, les hippies et les bobos, les antiflics masqués qui affrontent les flics, on a fait un truc ensemble. On a monté un… On a monté une ZAD. On a appelé ça une ZAD. » Comme Célia, il fait son apprentissage de la prise en parole en public, et se délecte des connections qui se font avec la ferme des mille vaches et la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Les Verts de Rouen soutiennent beaucoup la cause de la ferme des bouillons et lui proposent, en 2015, de figurer sur la liste des régionales en Normandie. Il accepte, mais demande à n’être qu’en 5e position, en commentant : « Ça ne m’engageait à rien du tout, je me suis pas engagé en termes partisans. » Il affirme qu’il ne souhaitait pas être élu, mais désirait simplement montrer qu’il n’y avait pas que « des gens d’appareil » sur les listes. Il monte à Rouen un café citoyen, « une espèce de Nuit Debout avant que Nuit Debout démarre, […] en lien avec Podemos ». Revenu à Rennes pour vivre avec sa nouvelle compagne, il s’implique tout de suite dans les manifestations contre la loi Travail. Le 31 mars, c’est tout logiquement qu’il se rend à la première AG Nuit Debout à Rennes. En même temps se tiennent à la « maison du peuple », occupée par des manifestants pendant plusieurs jours, d’autres assemblées générales du mouvement contre la loi Travail. Mais Marin ne s’y sent pas à l’aise. Il y trouve l’ambiance « très oppressante » : « Si t’étais pas dans le culte viriliste du révolutionnaire antiflic, c’était dur de trouver ta place là-dedans ! » Il déplore qu’une dizaine de personnes « organisées », étudiants de l’université Rennes 2, y monopolisent la parole et refusent de discuter de sujets plus généraux que la loi Travail. Avec quelques autres personnes, il décide de continuer les assemblées de Nuit Debout dans un autre lieu, pour dépasser la question des manifestations et de la loi Travail et réfléchir à des questions politiques et sociales plus générales. Marin s’investit notamment dans les commissions Démocratie et Agriculture. Face au dénigrement de la part de certains individus de l’AG Interpro et de Rennes 2, il ressent la nécessité de « monter une commission Communication pour virer des mecs comme ça », qui les accusent d’être des « bisounours » et de ne servir à rien. Venu au début « pour voir, par sympathie », Marin se retrouve ainsi rapidement être l’un des plus impliqués à Nuit Debout. Il explique sa forte participation à la fois par sa disponibilité biographique et par le fait qu’il se soit très vite senti passionné par les discussions, dans une ambiance de fête sympathique (il avoue n’avoir jamais autant bu de sa vie). Pendant tout l’entretien qui suit, il apparaît que Nuit Debout a constitué pour lui un lieu particulièrement en phase avec sa longue itinérance biographique, liée à une forte insatisfaction face au fonctionnement économique et politique de la société. Il décrit le mouvement comme une possibilité de « reprendre la rue », mais aussi comme « un laboratoire d’idées, un endroit où on peut essayer de remettre des idées, des revendications à l’agenda, alors que les rares personnes qui ont la chance d’être dans l’élite aiment bien mettre ça sous le tapis ». Grâce à Nuit Debout, on comprend qu’il a pu, comme Célia et bien d’autres Nuit Deboutistes, faire évoluer sa posture individuelle d’émancipation par rapport aux normes sociales en conscientisation d’une même indignation collective et d’une volonté partagée de transformation sociale. Aux dimensions individuelles de l’empowerment sont venues s’ajouter les dimensions collectives et politiques de ce processus54.

    Conclusion

    31À travers la distinction idéal-typique que nous avons proposée ci-dessus, nous avons tenté de reconstituer deux types de liens possibles entre précarité socio-économique et posture volontaire de précarité en politique : d’une part ce que l’on pourrait appeler un lien de cause à effet (être en situation socio-économique précaire prédispose à être attiré par un mouvement critique vis-à-vis de la société et des institutions politiques), et d’autre part un lien que l’on pourrait qualifier de « causalité partagée » (s’investir à Nuit Debout et choisir un mode de vie précaire relevant d’une même vision politique). Comme tout idéal-type, ces deux profils ont été distingués pour plus de clarté dans l’analyse. Mais il est évident que classer nos interviewés dans une catégorie plutôt que dans telle autre relève parfois d’un exercice difficile, voire artificiel. Plusieurs réserves méthodologiques doivent être formulées à cet égard. D’une part nous ne traitons ici, comme indiqué en introduction, que de la construction sociale discursive du lien entre précarité économique, sociale et politique, puisque nous nous référons exclusivement aux propos tenus par les acteurs en entretien. Il est parfois difficile de savoir si les interviewés font de nécessité vertu pour repousser certains stigmates liés à leur situation sociale et économique, ou si leur précarité socio-économique a logiquement dérivé de postures critiques, d’une forme de politisation initialement présente. Notre objectif ne consiste pas ici à départir le « vrai » du « faux », ni à analyser les transformations fantasmatiques d’une « vérité » susceptibles d’être provoquées par les récits de vie en entretien. Peu nous importe, au fond, que les acteurs reconstituent ou non, a posteriori, une cohérence biographique exagérée55. Et à l’image de l’analyse par P. Cingolani de la frugalité, composante revendiquée importante de nombreux précaires, nous serions plutôt portée à considérer qu’il n’est pas toujours pertinent de vouloir dresser à tout prix des frontières entre les formes de précarité, voulue ou subie, dans la mesure où la précarité subie peut, elle aussi, générer a posteriori l’appropriation de valeurs que d’aucuns auront promues et choisies avant même de devenir des précaires56. Ce qui nous intéresse ici avant tout, c’est la façon dont les acteurs pensent leur rapport au politique en interprétant d’une certaine manière leurs modes de vie (présentés comme subis ou choisis) et font de la précarité une grille interprétative dominante permettant de retracer leur « carrière57 » d’engagement, c’est-à-dire les ressorts de leurs « prédispositions au militantisme, du passage à l’acte, des formes différenciées et variables dans le temps prises par l’engagement, de la multiplicité des engagements le long du cycle de vie (défection[s] et déplacement[s] d’un collectif à l’autre, d’un type de militantisme à l’autre) et de la rétraction ou extension des engagements58 ». De ce point de vue, on ne peut qu’être interpellé par le fait que même chez les plus « établis », les interviewés ayant une famille et en situation d’emploi stable, la présentation de soi est souvent passée, en entretien, à travers la mise en discours d’un sentiment de fragilité, d’insécurité quant à la perception du futur, tant à un niveau individuel que sociétal. Ainsi Jérémy, 34 ans, qui est bien « installé dans la vie », et qui semble pourtant partager une forme d’« habitus de la précarité59 », ou de « frugalité précaire60 » qui « n’est pas un état, une condition », mais « une disposition mobilisant non seulement toute une activité réflexive », mais aussi « un rapport au social61 » générant des comportements et des réflexes de restriction et de modération (de la consommation, de la destruction de l’environnement, de l’enrichissement individuel,… et même, ici, de la parentalité) : ingénieur en informatique en CDI, en couple avec une participante au mouvement, il nous explique ne pas être épanoui dans son emploi et ne pas souhaiter pas avoir des enfants, parce que l’avenir de la société lui semble trop sombre, si rien ne change :

    « Enfin, bah… moi je…, à la fois je lutte parce j’ai besoin de lutter dans… pour changer la société, mais en même temps, j’y crois pas en fait ! En fait, je pense que ça va échouer, enfin, je pense de toute façon, même si on emporte des petites victoires, enfin parfois on gagne ça arrive,… mais euh…, le défi qui attend l’humanité, pareil, me paraît tellement colossal ! […] Je crois pas qu’on puisse le remporter en fait ! Et en tout cas, j’ai pas envie de prendre le risque de propulser des enfants dans ce monde, en fait ! Pour moi, c’est d’avoir…, de devoir leur dire : “Vous voyez j’ai choisi pour vous, vous êtes dans la merde, mais c’est pas vous qui avez choisi, donc euh…” […] J’arriverai pas, euh…, je pense que je n’arriverai pas à vivre avec cette idée ! […] Moi, en fait, j’ai envie d’arrêter l’informatique depuis longtemps, ça me saoule ! Euh, ça me saoule dans la façon que c’est fait ! Ça m’a toujours plu, ça me plaît toujours, mais c’est juste l’entreprise ! Si je faisais de l’informatique, je ne sais pas pour une société de l’économie solidaire, ça ne me gênerait pas mais euh… Mais dans ce contexte-là, moi j’en peux plus, et euh…, et du coup, j’aimerais, c’est un projet peut-être à plusieurs années, mais faire une ferme en permaculture quoi ! »

    32On a déjà pu observer, au sujet de Nuit Debout, combien le mouvement avait permis une prise de conscience citoyenne, permettant d’esquisser la possibilité d’un « nous » citoyen désireux d’être mieux entendu par les politiques et de participer à la chose politique, ne serait-ce qu’à travers le micro-faire62. Cela est vrai, assurément, nos enquêtés ne sont plus « indifférents » à la politique, mais souhaitent participer, en dehors des urnes, à la vie publique. De ce point de vue, Nuit Debout a participé à construire une démocratie « contributive63 », où chacun a expérimenté le vivre ensemble et contribué à façonner et éprouver un esprit public partagé, un « commun ». Un commun à l’évidence fondé sur la promotion d’une certaine « frugalité », tant du point de vue du rapport critique à la société de consommation et au capitalisme impliquant « nouvelle relation à la marchandise, relativisée au profit de la richesse des interactions et de la créativité sociales », que du point de vue du rapport à la politique, basé sur « les possibilités de collectivisation par le partage, l’usage, plus que sur la possession64 ». Nuit Debout, plus que tout autre lieu, permettait d’éprouver ce partage précaire, ou « frugal » du politique : prédilection pour les forums citoyens sans objectif à tout prix de « production » de biens politiques (programmes, candidatures, etc.), ni projection dans l’avenir, et utilisation de sa disponibilité biographique pour s’investir dans des plateformes de mobilisations « rhizomes » plutôt que dans des engagements militants classiques impliquant l’effacement de l’individualité au profit du militant encarté, etc. Mais plus encore, pour ces individus, la politisation induite par le mouvement a non seulement consisté à mettre des mots et des discours sur des dysfonctionnements sociétaux grâce au partage des expériences et des connaissances65, mais elle a également permis de (re)donner de la cohérence à leur propre vécu et de le réenchanter en quelque sorte en lui conférant un sens politique (croyance en des valeurs générales expliquant son vécu individuel). D’une certaine manière, nos enquêtés, dont le point commun consiste à se décrire comme désabusés de la politique politicienne, ont éprouvé au plus profond d’eux-mêmes, dans l’estime d’eux-mêmes, les bienfaits de la politisation (au sens d’une montée en généralité et d’une projection de ses propres valeurs dans celles d’un collectif – « nous » – opposé à un autre – « eux », c’est-à-dire les politiciens et tous ceux qui acceptent passivement les normes de la société capitaliste). Au-delà d’un appel à la dignité commun à beaucoup de mouvements des places66, la projection biographique intime permise par cette politisation explique seule la puissance de l’émotion ressentie lors des assemblées de Nuit Debout – émotion d’ailleurs très perceptible dans tous les entretiens menés67 –, ainsi que la persistance du mouvement, porté à bout de bras par beaucoup de ces précaires, de longs mois durant, au-delà de la tenue des assemblées massives du printemps68. Nuit Debout a finalement permis plusieurs formes de rétributions symboliques du militantisme69, en dehors même de toute organisation structurée autour d’une cause ou d’un collectif clairement identifiés. À Nuit Debout, c’est autour d’une pluralité de thèmes (repenser le partage et l’organisation économiques, le lien à l’environnement, la démocratie, etc.), que « l’attachement à une cause et la satisfaction de défendre des convictions » ont pu donner « un sens à la vie et à l’activité70 » des personnes engagées. Parce que désabusées, celles-ci ont pris beaucoup de plaisir à un enrichissement intellectuel, au partage d’une sociabilité collective – particulièrement festive –, et plus que tout sans doute, à pouvoir éprouver le sentiment d’appartenir à un commun sans vendre leur âme à quelque parti ou syndicat. Grâce à ce mouvement très spécifique, elles ont retiré des gratifications à penser (sans doute plus inconsciemment que sciemment) la forme et les valeurs de leur mobilisation au sein d’une matrice idéelle collective donnant sens à leur propre cheminement biographique, en transposant en politique leur rapport à la précarité. Nuit Debout, comme peut-être d’autres mouvements du même type, aurait ainsi permis non seulement de raviver une conscience citoyenne, mais également d’offrir à des individus critiques vis-à-vis des organisations partisanes la possibilité d’éprouver malgré tout les bienfaits de l’engagement politique en termes d’estime de soi et de projection dans l’avenir. La caractéristique du professionnel de la politique, décrite au début du xxe siècle par M. Weber comme consistant à exercer une activité permettant de « trouver son équilibre interne et d’exprimer sa valeur personnelle en se mettant au service d’une cause qui donne un sens à sa vie71 » serait-elle finalement également pertinente, aujourd’hui, pour décrire l’engagement d’individus dénonçant précisément un processus de professionnalisation politique trop important et cultivant au contraire des formes d’engagement précaires en politique ? Une bien belle farce de l’histoire, sans doute à méditer…

    Notes de bas de page

    1Collectif, « Déclassement sectoriel et rassemblement public. Éléments de sociographie de Nuit Debout place de la République », RFSP, no 4, 2017, p. 675-693.

    2Ibid., p. 677.

    3Ibid., p. 692.

    4Gaxie Daniel, Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Le Seuil, 1978 et « L’abstention électorale : entre scepticisme et indifférence », [http://ses.ens-lyon.fr/articles/l-abstention-electorale-entre-scepticisme-et-indifference-25430].

    5Voir par exemple ce que montrent Jérôme Jaffré et Anne Muxel sur les abstentionnistes « hors du jeu politique » (« S’abstenir : hors du jeu ou dans le jeu politique ? », in Pierre Brechon, Annie Laurent et Pascal Perrineau [dir.], Les cultures politiques des Français, Paris, Presses de Science Po, 2000) ; ou encore le lien établi par P. Perrineau entre formes de désinsertion et de misère sociale et économique et rejet de la classe politique établie – voir notamment Le symptôme Le Pen. Radiographie des électeurs du Front national, Paris, Fayard, 1997.

    6Voir notamment Hamman Philippe et Boumaza Magali (dir.), Sociologie des mouvements de précaires. Espaces mobilisés et répertoires d’action, Paris, L’Harmattan, p. 268, 2007 et Boumaza Magali et Pierru Emmanuel, « Des mouvements de précaires à l’unification d’une cause », Sociétés contemporaines, vol. 1, no 65, 2007, p. 7-25.

    7Le travail de terrain sur le mouvement rennais est le fruit d’une recherche collective liée à un contrat européen Partispace H20/20 consacré à la participation des jeunes à l’espace public en Europe. Les membres de Nuit Debout ont été approchés dès mars 2016 par des chercheurs militants, dans le cadre d’une recherche participative. Puis, de septembre 2016 à mars 2017, nous avons réalisé, avec Barbara Doulin, jeune chercheuse contractuelle, treize entretiens individuels semi-directifs (dont deux entretiens biographiques) avec des participants actuels et passés du mouvement rennais. Nous avons participé, pendant cette période, à plusieurs observations directes, ainsi qu’à un suivi très régulier des sites Internet utilisés par le mouvement. De son côté, Barbara a réalisé plus de 70 heures d’observation participante. Enfin, en janvier et mars 2017, nous avons organisé avec certains acteurs de Nuit Debout des manifestations de type action-recherche (une communication commune dans un colloque du GIS à Paris les 26-28 janvier 2017, et une demi-journée d’étude organisée autour de la venue de Loïc Blondiaux à Rennes, le 15 mars 2017). Nous tenons à remercier ici tous les participants à cette enquête, et plus particulièrement Barbara, avec qui nous avons notamment rédigé un rapport final pour le contrat H20/20, dont certains éléments descriptifs peuvent être ici repris.

    8Nous tenons à remercier nos deux collègues et amis, Érik Neveu et Christian Le Bart, qui ont très gentiment relu une première version de ce texte et nous ont fait bénéficier de leurs très précieux conseils.

    9Mouchard Daniel, « Les mobilisations des “sans” dans la France contemporaine : l’émergence d’un “radicalisme autolimité” ? », Revue française de science politique, vol. 52, no 4, 2002, p. 425-447, p. 433. Sur ce sujet, voir encore par exemple Siméant Johanna, La cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, 1998.

    10Boumaza Magali et Pierru Emmanuel, « Des mouvements de précaires à l’unification d’une cause », art. cité.

    11Ibid., p. 11 et 12.

    12Cingolani Patrick, Révolutions précaires. Essai sur l’avenir de l’émancipation Paris, La Découverte, 2014 (nous utiliserons ici l’édition Kobo).

    13Ion Jacques, S’engager dans une société d’individus, Paris, Armand Colin, 2012, p. 54-55.

    14On peut discuter du caractère totalement spontané de tous les mouvements Nuit Debout, notamment à Paris. Mais les tentatives de récupération politique ont souvent été repoussées avec violence, lorsqu’elles ont existé (voir à ce sujet Brustier Gaël, #Nuit Debout. Que penser ?, Paris, Éditions du Cerf, 2016). Et en province, et en particulier sur la place de Rennes, aucune tentative de récupération n’a été observée, et aucun interviewé n’en a fait état.

    15Cette lassitude a été notamment particulièrement bien montrée dans le film de Mariana Otero, L’assemblée.

    16La « politique préfigurative » correspond à « idée selon laquelle la forme organisationnelle qu’adopte un groupe doit incarner le type de société qu’il veut créer ». Observant OWS, Graeber soulignait : « Le fait de voir un groupe de 1 000 ou 2 000 individus prendre des décisions collectivement, sans structure hiérarchique, et uniquement motivé par des principes et la solidarité, peut changer notre conception fondamentale de ce à quoi pourrait ressembler la politique, ou même la vie humaine » (Comme si nous étions déjà libres, Montréal, Lux Éditeur, 2014). Voir également, pour comprendre cette posture préfigurative l’article très éclairant de Jaster Daniel, « Figurative Politics : how Activists lead by Example to create Change », Mobilization : An International Quarterly, vol. 23, no 1, mars 2018, p. 65-81.

    17Sur la force des émotions morales dans le mouvement, voir Pickard Sarah et Bessant Judith, « France’s # Nuit Debout Social Movement : Young People Rising up and Moral Emotions », Societies, vol. 8, no 4, p. 1-22, p. 11 sq.

    18Boumaza Magali et Pierru Emmanuel, « Des mouvements de précaires à l’unification d’une cause », art. cité, p. 14.

    19Rosanvallon Pierre, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Le Seuil, 2006.

    20Tufekci Zeynep, Twitter and Tear Gas : The Power and Fragility of Networked Protest, New Haven, Yale University Press, 2017, p. 77 : « The lack of decision-making structures, mechanisms for collective action, and norms within the antiauthoritarian, mostly left-wing networked movements examined in this book often results in a tactical freeze in which these new movements are unable to develop and agree on new paths to take. »

    21Nous avions déjà fait ce constat au sujet des listes Motivé∙e∙s et citoyennes, réunies autour de la volonté de « faire de la politique autrement » dans les années 2000, et ayant eu bien du mal à définir « l’autrement » de façon précise, tant elles regroupaient des individus aux idées distinctes et demeuraient souvent dans le flou pour attirer le plus de citoyens possible (voir Guionnet Christine, « La “politique autrement” entre récurrences et réinvention », in Jacques Lagroye, Patrick Lehingue et Frédéric Sawicki [dir.], Mobilisations électorales. Le cas des élections municipales de 2001, Paris, Presses universitaires de France, 2005, p. 117-143).

    22Dewey John, « La démocratie créatrice. La tâche qui nous attend », Revue du MAUSS, vol. 2, no 28, 2006, p. 251-256, p. 255.

    23Boumaza Magali et Pierru Emmanuel, « Des mouvements de précaires à l’unification d’une cause », art. cité, p. 15.

    24Dans une émission de France 5 diffusée le 17 janvier 2017 et consacrée au mouvement « un an après », plusieurs participants (le journaliste J.-M. Apathie, ou encore l’historien Jean Garrigues) posent volontiers le verdict de l’« échec ». Ils reprennent ce faisant le discours pessimiste de certains des initiateurs du mouvement parisien. Ainsi François Ruffin dénonçant, dans le reportage, la multiplication des commissions, l’éparpillement des initiatives comme étant rapidement devenu problématique au printemps 2016 et expliquant qu’alors « on » avait « oublié », « perdu de vue » les « objectifs initiaux ». Émission Nuit Debout de Sylvain Louvet et Aude Favre (2016), 70 min, programmée à 20 h 50 le 17 janvier 2017 sur France 5, [https://www.youtube.com/watch?v=7O4Yu-PEIrA], suivie d’un débat à 22 h animé par M. Carrère d’Encausse, [https://www.youtube.com/watch?v=qPOjSLXCS9Y], consultés le 24 février 2019.

    25De même qu’ont pu également le prétendre bien d’autres mouvements par le passé, telles les listes citoyennes et motivé·e·s constituées à partir des années 2000 (voir Guionnet Christine, « Marginalité en politique et processus d’institutionnalisation. Les mouvements Motivé∙e∙s et citoyens [2001-2003] », in Lionel Arnaud et Christine Guionnet [dir.], Les frontières du politique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2005, p. 263-291).

    26Notion empruntée à Joëlle Zask (voir notamment Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation, Lormont, Éditions Le Bord de l’eau, 2011).

    27À ce sujet, voir Guionnet Christine, « Nuit Debout Rennes : au-delà des traces mémorielles, l’esquisse d’un “engagement citoyen rhizome” ? », in GIS Démocratie et participation (dir.), Expérimentations démocratiques. Pratiques, institutions, imaginaires, Lille, Presses du Septentrion, 2021, à paraître.

    28Sur cette question de l’apparition incontournable de leaders dans les mouvements où Internet joue un rôle important et où l’horizontalité est une priorité, voir notamment la contribution de Manuel Cervera-Marzal dans le présent ouvrage, ainsi que Zeynep Tufecki, « Can ‘Leaderless Revolutions’Stay Leaderless : Preferential Attachment, Iron Laws and Networks », [http://technosociology.org/?p=366], téléchargé le 8 juillet 2019. Sur le rejet du leadership à Nuit Debout, voir Pickard Sarah et Bessant Judith, « France’s #Nuit Debout Social Movement », art. cité.

    29Ion Jacques, S’engager dans une société d’individus, Paris, Armand Colin, 2012, p. 56.

    30Collovald Annie (dir.), L’Humanitaire ou le management des dévouements. Enquête sur un militantisme de « solidarité internationale » en faveur du Tiers-Monde, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002.

    31Ion Jacques, La Fin des militants ?, op. cit.

    32Le Bart Christian, L’individualisation, Paris, Presses de Science Po, 2008, p. 182. Sur cet individualisme démocratique, voir également la contribution de Federico Tarragoni dans le présent ouvrage.

    33Formes militantes étudiées dans l’ouvrage de Carrel Marion, Neveu Catherine et Ion Jacques (dir.), Les intermittences de la démocratie. Formes d’action et visibilités citoyennes dans la ville, Paris, L’Harmattan, 2009.

    34Ion Jacques, La Fin des militants ?, Paris, Éditions de l’Atelier, 1997.

    35Notion empruntée notamment à Deleuze Gilles et Guattari Félix, Capitalisme et schizophrénie, t. I et II, Paris, Éditions de Minuit, 1972 et 1980 et à Bayart Jean-François, L’État en Afrique, La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989. Voir Guionnet Christine, « Nuit Debout Rennes : au-delà des traces mémorielles », art. cité, p. 7 (pagination non définitive de l’article à paraître) : « Les caractéristiques du rhizome paraissent particulièrement fécondes pour penser cette forme d’engagement : contrairement à une organisation verticale où chacun doit jouer un rôle précis dans une forme de rigidité organisationnelle, le rhizome tisse un lien fédérateur linéaire de proche en proche entre des éléments mobiles, qui peuvent tantôt entrer dans le système, tantôt en sortir, de façon non prévue » (comme le note Deleuze, le « principe de connexion et d’hétérogénéité » implique que le rhizome se forme par « liaisons d’éléments hétérogènes sans qu’un ordre préalable assigne des places à chaque élément »). « La cartographie du rhizome tient en ce qu’elle ne peut être tracée par avance, car les ramifications de ce dernier peuvent évoluer sans cesse vers de nouvelles formes : de fait, selon les faits de l’actualité politique locale, nationale ou internationale, tel ou tel citoyen fréquentant les réunions ou les sites Internet de Nuit Debout pouvait décider de se mobiliser, et il pouvait alors retrouver d’autres acteurs qu’il avait déjà côtoyés à d’autres occasions. »

    36Sur la place centrale des émotions dans ce type de mouvement, voir également Nez Héloïse, « Chapitre 3. Émotions, délibération et pouvoir d’agir. Les assemblées des Indignés à Madrid », in Loïc Blondiaux et Christophe Traïni (dir.), La démocratie des émotions. Dispositifs participatifs et gouvernabilité des affects, Paris, Presses de Sciences Po, 2018, p. 93-118.

    37Au sens d’un ensemble d’actions qui, « toutes initiées collectivement depuis la base, participent à la prise de conscience critique par les individus de leur condition et visent la transformation des rapports de pouvoir inégaux » (Calvès Anne-Émmanuelle, « “Empowerment ” : généalogie d’un concept clé du discours contemporain sur le développement », Revue Tiers-Monde, vol. 4, no 200, 2009, p. 735-749, p. 735). Sur ce sujet, voir également Bacqué Marie-Hélène et Biewener Hélène, « L’empowerment, un projet d’émancipation ? », in Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener (dir.), L’empowerment, une pratique émancipatrice ?, Paris, La Découverte, 2015, p. 139-147.

    38« Déclassement sectoriel et rassemblement public », art. cité.

    39Fillieule Olivier, « Carrière militante », in Olivier Fillieule (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 85-94, p. 87.

    40Cingolani Patrick, La précarité, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2017, p. 73.

    41Bacqué Marie-Hélène et Biewener Carole, « L’empowerment, un projet d’émancipation ? », art. cité, p. 10.

    42Bourdieu Pierre, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 62-63, juin 1986, p. 69-72.

    43Nez Héloïse. « Chapitre 3. Émotions… », art. cité, p. 60.

    44Gaxie Daniel, « Les rétributions du militantisme », Politika, [https://www.politika.io/fr/notice/retributions-du-militantisme], consulté le 24 février 2019.

    45Alors que c’est l’un des rouages essentiels dans le mouvement des Indignés espagnols (voir Nez Héloïse, « Chapitre 3. Émotions… », art. cité).

    46Cingolani Patrick, Révolutions précaires, op. cit., chap. 3, p. 7.

    47Pour plus d’information, voir le site [http://humanismepur.free.fr/communautes/longo_mai.php], consulté le 20 février 2019.

    48H. Nez constate cette même émotion à propos des assemblées des Indignés (voir Nez Héloïse, « Chapitre 3. Émotions… », art. cité).

    49Sur les effets biographiques de l’engagement, voir notamment Fillieule Olivier, « Conséquences biographiques de l’engagement », in Olivier Fillieule (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 131-139.

    50Fillieule Olivier, « Carrière militante », art. cité.

    51Cingolani Patrick, La précarité, op. cit., p. 75.

    52Ibid. et Cingolani Patrick, Révolutions précaires, op. cit.

    53Cingolani Patrick, La précarité, op. cit., p. 79.

    54Bacqué Marie-Hélène et Biewener Carole, « L’empowerment, un projet d’émancipation ? », art. cité, p. 10 notamment.

    55Bourdieu Pierre, « L’illusion biographique », art. cité, p. 71.

    56Cingolani Patrick, Révolutions précaires, op. cit., chap. 4, p. 7-8 : « Ce mode de vie frugal peut être tout à la fois ajustement, réaction à la nécessité, ou construction ascétique d’une liberté. Il peut être ajustement à des conditions économiques difficiles ; il peut aussi se manifester par l’induration d’un comportement d’épargne et d’une sorte d’habitus de la précarité ; il peut enfin contester en acte les normes consuméristes. Entre ces trois postures, des passages existent et des bifurcations s’opèrent. »

    57Fillieule Olivier, « Carrière militante », art. cité.

    58Ibid., p. 87.

    59Cingolani Patrick, Révolutions précaires, op. cit., chap. 4, p. 8.

    60Ibid., chap. 4, p. 10.

    61Ibid.

    62Guionnet Christine, « Nuit Debout à Rennes », art. cité.

    63Pour J. Zask, « contribuer correspond à l’acte d’investissement personnel au cours duquel le participant s’engage, […], modifie la perspective du groupe, prend une initiative ». La démocratie contributive comporte à la fois une dimension critique et une dynamique expérimentale pour éprouver et penser le commun (Participer…, op. cit., p. 151).

    64Cingolani Patrick, Révolutions précaires, op. cit., chap. 3, p. 8.

    65Lors des réunions, mais également sur les sites Internet, où des articles ont été écrits de façon collaborative sur plusieurs thématiques sociales, mais également à travers la rédaction des propositions du 32 mars.

    66Pleyers Geoffrey et Glasius Marlies, « La résonance des “mouvements des places” : connexions, émotions, valeurs », Socio, no 2, 2013, p. 59-80.

    67Nez Héloïse, « Chapitre 3. Émotions… », art. cité.

    68Sur les différentes activités proposées à Rennes dans le cadre du mouvement Nuit Debout jusqu’au printemps 2017, se reporter à Guionnet Christine, « Nuit Debout à Rennes », art. cité.

    69Gaxie Daniel, « Économie des partis et rétributions du militantisme », Revue française de science politique, vol. 27, no 1, 1977, p. 123-154 et « Rétributions du militantisme et paradoxes de l’action collective », Revue suisse de science politique, vol. 11, no 1, 2005, p. 157-188.

    70Gaxie Daniel, « Les rétributions du militantisme », art. cité.

    71Weber Max, Le Savant et le politique, Paris, Plon, 1959, p. 124.

    Auteur

    • Christine Guionnet

      Maîtresse de conférences HDR en science politique, en poste à la faculté de droit et science politique de l’université Rennes 1, rattachée à l’UMR ARENES. Ses travaux de recherche portent notamment sur la socio-histoire du politique (politisation au xixe siècle), la parité en politique et le genre en général, les questions épistémologiques, la thématique des rapports ordinaires au politique et de « la politique autrement ».

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    1Collectif, « Déclassement sectoriel et rassemblement public. Éléments de sociographie de Nuit Debout place de la République », RFSP, no 4, 2017, p. 675-693.

    2Ibid., p. 677.

    3Ibid., p. 692.

    4Gaxie Daniel, Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Paris, Le Seuil, 1978 et « L’abstention électorale : entre scepticisme et indifférence », [http://ses.ens-lyon.fr/articles/l-abstention-electorale-entre-scepticisme-et-indifference-25430].

    5Voir par exemple ce que montrent Jérôme Jaffré et Anne Muxel sur les abstentionnistes « hors du jeu politique » (« S’abstenir : hors du jeu ou dans le jeu politique ? », in Pierre Brechon, Annie Laurent et Pascal Perrineau [dir.], Les cultures politiques des Français, Paris, Presses de Science Po, 2000) ; ou encore le lien établi par P. Perrineau entre formes de désinsertion et de misère sociale et économique et rejet de la classe politique établie – voir notamment Le symptôme Le Pen. Radiographie des électeurs du Front national, Paris, Fayard, 1997.

    6Voir notamment Hamman Philippe et Boumaza Magali (dir.), Sociologie des mouvements de précaires. Espaces mobilisés et répertoires d’action, Paris, L’Harmattan, p. 268, 2007 et Boumaza Magali et Pierru Emmanuel, « Des mouvements de précaires à l’unification d’une cause », Sociétés contemporaines, vol. 1, no 65, 2007, p. 7-25.

    7Le travail de terrain sur le mouvement rennais est le fruit d’une recherche collective liée à un contrat européen Partispace H20/20 consacré à la participation des jeunes à l’espace public en Europe. Les membres de Nuit Debout ont été approchés dès mars 2016 par des chercheurs militants, dans le cadre d’une recherche participative. Puis, de septembre 2016 à mars 2017, nous avons réalisé, avec Barbara Doulin, jeune chercheuse contractuelle, treize entretiens individuels semi-directifs (dont deux entretiens biographiques) avec des participants actuels et passés du mouvement rennais. Nous avons participé, pendant cette période, à plusieurs observations directes, ainsi qu’à un suivi très régulier des sites Internet utilisés par le mouvement. De son côté, Barbara a réalisé plus de 70 heures d’observation participante. Enfin, en janvier et mars 2017, nous avons organisé avec certains acteurs de Nuit Debout des manifestations de type action-recherche (une communication commune dans un colloque du GIS à Paris les 26-28 janvier 2017, et une demi-journée d’étude organisée autour de la venue de Loïc Blondiaux à Rennes, le 15 mars 2017). Nous tenons à remercier ici tous les participants à cette enquête, et plus particulièrement Barbara, avec qui nous avons notamment rédigé un rapport final pour le contrat H20/20, dont certains éléments descriptifs peuvent être ici repris.

    8Nous tenons à remercier nos deux collègues et amis, Érik Neveu et Christian Le Bart, qui ont très gentiment relu une première version de ce texte et nous ont fait bénéficier de leurs très précieux conseils.

    9Mouchard Daniel, « Les mobilisations des “sans” dans la France contemporaine : l’émergence d’un “radicalisme autolimité” ? », Revue française de science politique, vol. 52, no 4, 2002, p. 425-447, p. 433. Sur ce sujet, voir encore par exemple Siméant Johanna, La cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, 1998.

    10Boumaza Magali et Pierru Emmanuel, « Des mouvements de précaires à l’unification d’une cause », art. cité.

    11Ibid., p. 11 et 12.

    12Cingolani Patrick, Révolutions précaires. Essai sur l’avenir de l’émancipation Paris, La Découverte, 2014 (nous utiliserons ici l’édition Kobo).

    13Ion Jacques, S’engager dans une société d’individus, Paris, Armand Colin, 2012, p. 54-55.

    14On peut discuter du caractère totalement spontané de tous les mouvements Nuit Debout, notamment à Paris. Mais les tentatives de récupération politique ont souvent été repoussées avec violence, lorsqu’elles ont existé (voir à ce sujet Brustier Gaël, #Nuit Debout. Que penser ?, Paris, Éditions du Cerf, 2016). Et en province, et en particulier sur la place de Rennes, aucune tentative de récupération n’a été observée, et aucun interviewé n’en a fait état.

    15Cette lassitude a été notamment particulièrement bien montrée dans le film de Mariana Otero, L’assemblée.

    16La « politique préfigurative » correspond à « idée selon laquelle la forme organisationnelle qu’adopte un groupe doit incarner le type de société qu’il veut créer ». Observant OWS, Graeber soulignait : « Le fait de voir un groupe de 1 000 ou 2 000 individus prendre des décisions collectivement, sans structure hiérarchique, et uniquement motivé par des principes et la solidarité, peut changer notre conception fondamentale de ce à quoi pourrait ressembler la politique, ou même la vie humaine » (Comme si nous étions déjà libres, Montréal, Lux Éditeur, 2014). Voir également, pour comprendre cette posture préfigurative l’article très éclairant de Jaster Daniel, « Figurative Politics : how Activists lead by Example to create Change », Mobilization : An International Quarterly, vol. 23, no 1, mars 2018, p. 65-81.

    17Sur la force des émotions morales dans le mouvement, voir Pickard Sarah et Bessant Judith, « France’s # Nuit Debout Social Movement : Young People Rising up and Moral Emotions », Societies, vol. 8, no 4, p. 1-22, p. 11 sq.

    18Boumaza Magali et Pierru Emmanuel, « Des mouvements de précaires à l’unification d’une cause », art. cité, p. 14.

    19Rosanvallon Pierre, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Paris, Le Seuil, 2006.

    20Tufekci Zeynep, Twitter and Tear Gas : The Power and Fragility of Networked Protest, New Haven, Yale University Press, 2017, p. 77 : « The lack of decision-making structures, mechanisms for collective action, and norms within the antiauthoritarian, mostly left-wing networked movements examined in this book often results in a tactical freeze in which these new movements are unable to develop and agree on new paths to take. »

    21Nous avions déjà fait ce constat au sujet des listes Motivé∙e∙s et citoyennes, réunies autour de la volonté de « faire de la politique autrement » dans les années 2000, et ayant eu bien du mal à définir « l’autrement » de façon précise, tant elles regroupaient des individus aux idées distinctes et demeuraient souvent dans le flou pour attirer le plus de citoyens possible (voir Guionnet Christine, « La “politique autrement” entre récurrences et réinvention », in Jacques Lagroye, Patrick Lehingue et Frédéric Sawicki [dir.], Mobilisations électorales. Le cas des élections municipales de 2001, Paris, Presses universitaires de France, 2005, p. 117-143).

    22Dewey John, « La démocratie créatrice. La tâche qui nous attend », Revue du MAUSS, vol. 2, no 28, 2006, p. 251-256, p. 255.

    23Boumaza Magali et Pierru Emmanuel, « Des mouvements de précaires à l’unification d’une cause », art. cité, p. 15.

    24Dans une émission de France 5 diffusée le 17 janvier 2017 et consacrée au mouvement « un an après », plusieurs participants (le journaliste J.-M. Apathie, ou encore l’historien Jean Garrigues) posent volontiers le verdict de l’« échec ». Ils reprennent ce faisant le discours pessimiste de certains des initiateurs du mouvement parisien. Ainsi François Ruffin dénonçant, dans le reportage, la multiplication des commissions, l’éparpillement des initiatives comme étant rapidement devenu problématique au printemps 2016 et expliquant qu’alors « on » avait « oublié », « perdu de vue » les « objectifs initiaux ». Émission Nuit Debout de Sylvain Louvet et Aude Favre (2016), 70 min, programmée à 20 h 50 le 17 janvier 2017 sur France 5, [https://www.youtube.com/watch?v=7O4Yu-PEIrA], suivie d’un débat à 22 h animé par M. Carrère d’Encausse, [https://www.youtube.com/watch?v=qPOjSLXCS9Y], consultés le 24 février 2019.

    25De même qu’ont pu également le prétendre bien d’autres mouvements par le passé, telles les listes citoyennes et motivé·e·s constituées à partir des années 2000 (voir Guionnet Christine, « Marginalité en politique et processus d’institutionnalisation. Les mouvements Motivé∙e∙s et citoyens [2001-2003] », in Lionel Arnaud et Christine Guionnet [dir.], Les frontières du politique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2005, p. 263-291).

    26Notion empruntée à Joëlle Zask (voir notamment Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation, Lormont, Éditions Le Bord de l’eau, 2011).

    27À ce sujet, voir Guionnet Christine, « Nuit Debout Rennes : au-delà des traces mémorielles, l’esquisse d’un “engagement citoyen rhizome” ? », in GIS Démocratie et participation (dir.), Expérimentations démocratiques. Pratiques, institutions, imaginaires, Lille, Presses du Septentrion, 2021, à paraître.

    28Sur cette question de l’apparition incontournable de leaders dans les mouvements où Internet joue un rôle important et où l’horizontalité est une priorité, voir notamment la contribution de Manuel Cervera-Marzal dans le présent ouvrage, ainsi que Zeynep Tufecki, « Can ‘Leaderless Revolutions’Stay Leaderless : Preferential Attachment, Iron Laws and Networks », [http://technosociology.org/?p=366], téléchargé le 8 juillet 2019. Sur le rejet du leadership à Nuit Debout, voir Pickard Sarah et Bessant Judith, « France’s #Nuit Debout Social Movement », art. cité.

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    31Ion Jacques, La Fin des militants ?, op. cit.

    32Le Bart Christian, L’individualisation, Paris, Presses de Science Po, 2008, p. 182. Sur cet individualisme démocratique, voir également la contribution de Federico Tarragoni dans le présent ouvrage.

    33Formes militantes étudiées dans l’ouvrage de Carrel Marion, Neveu Catherine et Ion Jacques (dir.), Les intermittences de la démocratie. Formes d’action et visibilités citoyennes dans la ville, Paris, L’Harmattan, 2009.

    34Ion Jacques, La Fin des militants ?, Paris, Éditions de l’Atelier, 1997.

    35Notion empruntée notamment à Deleuze Gilles et Guattari Félix, Capitalisme et schizophrénie, t. I et II, Paris, Éditions de Minuit, 1972 et 1980 et à Bayart Jean-François, L’État en Afrique, La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989. Voir Guionnet Christine, « Nuit Debout Rennes : au-delà des traces mémorielles », art. cité, p. 7 (pagination non définitive de l’article à paraître) : « Les caractéristiques du rhizome paraissent particulièrement fécondes pour penser cette forme d’engagement : contrairement à une organisation verticale où chacun doit jouer un rôle précis dans une forme de rigidité organisationnelle, le rhizome tisse un lien fédérateur linéaire de proche en proche entre des éléments mobiles, qui peuvent tantôt entrer dans le système, tantôt en sortir, de façon non prévue » (comme le note Deleuze, le « principe de connexion et d’hétérogénéité » implique que le rhizome se forme par « liaisons d’éléments hétérogènes sans qu’un ordre préalable assigne des places à chaque élément »). « La cartographie du rhizome tient en ce qu’elle ne peut être tracée par avance, car les ramifications de ce dernier peuvent évoluer sans cesse vers de nouvelles formes : de fait, selon les faits de l’actualité politique locale, nationale ou internationale, tel ou tel citoyen fréquentant les réunions ou les sites Internet de Nuit Debout pouvait décider de se mobiliser, et il pouvait alors retrouver d’autres acteurs qu’il avait déjà côtoyés à d’autres occasions. »

    36Sur la place centrale des émotions dans ce type de mouvement, voir également Nez Héloïse, « Chapitre 3. Émotions, délibération et pouvoir d’agir. Les assemblées des Indignés à Madrid », in Loïc Blondiaux et Christophe Traïni (dir.), La démocratie des émotions. Dispositifs participatifs et gouvernabilité des affects, Paris, Presses de Sciences Po, 2018, p. 93-118.

    37Au sens d’un ensemble d’actions qui, « toutes initiées collectivement depuis la base, participent à la prise de conscience critique par les individus de leur condition et visent la transformation des rapports de pouvoir inégaux » (Calvès Anne-Émmanuelle, « “Empowerment ” : généalogie d’un concept clé du discours contemporain sur le développement », Revue Tiers-Monde, vol. 4, no 200, 2009, p. 735-749, p. 735). Sur ce sujet, voir également Bacqué Marie-Hélène et Biewener Hélène, « L’empowerment, un projet d’émancipation ? », in Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener (dir.), L’empowerment, une pratique émancipatrice ?, Paris, La Découverte, 2015, p. 139-147.

    38« Déclassement sectoriel et rassemblement public », art. cité.

    39Fillieule Olivier, « Carrière militante », in Olivier Fillieule (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 85-94, p. 87.

    40Cingolani Patrick, La précarité, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2017, p. 73.

    41Bacqué Marie-Hélène et Biewener Carole, « L’empowerment, un projet d’émancipation ? », art. cité, p. 10.

    42Bourdieu Pierre, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 62-63, juin 1986, p. 69-72.

    43Nez Héloïse. « Chapitre 3. Émotions… », art. cité, p. 60.

    44Gaxie Daniel, « Les rétributions du militantisme », Politika, [https://www.politika.io/fr/notice/retributions-du-militantisme], consulté le 24 février 2019.

    45Alors que c’est l’un des rouages essentiels dans le mouvement des Indignés espagnols (voir Nez Héloïse, « Chapitre 3. Émotions… », art. cité).

    46Cingolani Patrick, Révolutions précaires, op. cit., chap. 3, p. 7.

    47Pour plus d’information, voir le site [http://humanismepur.free.fr/communautes/longo_mai.php], consulté le 20 février 2019.

    48H. Nez constate cette même émotion à propos des assemblées des Indignés (voir Nez Héloïse, « Chapitre 3. Émotions… », art. cité).

    49Sur les effets biographiques de l’engagement, voir notamment Fillieule Olivier, « Conséquences biographiques de l’engagement », in Olivier Fillieule (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 131-139.

    50Fillieule Olivier, « Carrière militante », art. cité.

    51Cingolani Patrick, La précarité, op. cit., p. 75.

    52Ibid. et Cingolani Patrick, Révolutions précaires, op. cit.

    53Cingolani Patrick, La précarité, op. cit., p. 79.

    54Bacqué Marie-Hélène et Biewener Carole, « L’empowerment, un projet d’émancipation ? », art. cité, p. 10 notamment.

    55Bourdieu Pierre, « L’illusion biographique », art. cité, p. 71.

    56Cingolani Patrick, Révolutions précaires, op. cit., chap. 4, p. 7-8 : « Ce mode de vie frugal peut être tout à la fois ajustement, réaction à la nécessité, ou construction ascétique d’une liberté. Il peut être ajustement à des conditions économiques difficiles ; il peut aussi se manifester par l’induration d’un comportement d’épargne et d’une sorte d’habitus de la précarité ; il peut enfin contester en acte les normes consuméristes. Entre ces trois postures, des passages existent et des bifurcations s’opèrent. »

    57Fillieule Olivier, « Carrière militante », art. cité.

    58Ibid., p. 87.

    59Cingolani Patrick, Révolutions précaires, op. cit., chap. 4, p. 8.

    60Ibid., chap. 4, p. 10.

    61Ibid.

    62Guionnet Christine, « Nuit Debout à Rennes », art. cité.

    63Pour J. Zask, « contribuer correspond à l’acte d’investissement personnel au cours duquel le participant s’engage, […], modifie la perspective du groupe, prend une initiative ». La démocratie contributive comporte à la fois une dimension critique et une dynamique expérimentale pour éprouver et penser le commun (Participer…, op. cit., p. 151).

    64Cingolani Patrick, Révolutions précaires, op. cit., chap. 3, p. 8.

    65Lors des réunions, mais également sur les sites Internet, où des articles ont été écrits de façon collaborative sur plusieurs thématiques sociales, mais également à travers la rédaction des propositions du 32 mars.

    66Pleyers Geoffrey et Glasius Marlies, « La résonance des “mouvements des places” : connexions, émotions, valeurs », Socio, no 2, 2013, p. 59-80.

    67Nez Héloïse, « Chapitre 3. Émotions… », art. cité.

    68Sur les différentes activités proposées à Rennes dans le cadre du mouvement Nuit Debout jusqu’au printemps 2017, se reporter à Guionnet Christine, « Nuit Debout à Rennes », art. cité.

    69Gaxie Daniel, « Économie des partis et rétributions du militantisme », Revue française de science politique, vol. 27, no 1, 1977, p. 123-154 et « Rétributions du militantisme et paradoxes de l’action collective », Revue suisse de science politique, vol. 11, no 1, 2005, p. 157-188.

    70Gaxie Daniel, « Les rétributions du militantisme », art. cité.

    71Weber Max, Le Savant et le politique, Paris, Plon, 1959, p. 124.

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    • Planche, Victor. (2025) Groupes Facebook et réseau de manifestants. Réseaux, N° 251. DOI: 10.3917/res.251.0223
    • Della Sudda, Magali. (2025) Introduction. La participation férale des Gilets jaunes. Participations, N° 41. DOI: 10.3917/parti.041.0007
    • Reungoat, Emmanuelle. Buton, François. Jouhanneau, Cécile. (2025) Les Gilets jaunes comme protagonistes. ­­L’entrée en politique de citoyennes et citoyens ordinaires. Participations, N° 41. DOI: 10.3917/parti.041.0061
    • Rigney, Ann. (2024) Prefigurative remembrance: Archiving as activist mnemonic practice. Memory Studies, 17. DOI: 10.1177/17506980241262182
    • Baloge, Martin. Hubé, Nicolas. (2026) Le savant et le populisme. Questions de communication, 49. DOI: 10.4000/16ebv

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