Conclusion de la première partie
p. 89-92
Texte intégral
1À l’aube des années 1920, alors que la personnalité d’Hervé de Guébriant est amenée à prendre une nouvelle dimension en tant que président de l’Office central de Landerneau, sa figure de notable n’est pas encore totalement fixée, faute d’avoir pu s’inscrire dans un temps long du fait de la Grande Guerre, faute aussi d’avoir pu bien définir sa place aux côtés de son père toujours omniprésent à Saint-Pol-de-Léon. Malgré tout, les ressorts de son autorité sont déjà clairement établis.
2Hervé de Guébriant se présente de prime abord comme une figure d’héritier. Fils premier né du couple que constituent Alain de Guébriant et Léonie de Durfort-Civrac de Lorge, il est dès sa naissance l’héritier présomptif du capital accumulé par ses aïeux tout au long du siècle passé. Le titre de vicomte qui lui est attribué l’institue comme cela aux yeux de tous avec les privilèges et obligations inhérents ou du moins pensés comme tels. Son « enfance au château », particulièrement normative, contribue au processus d’incorporation de la singularité familiale aristocratique dans une distinction naturelle qui ne cesse, par la suite, de frapper tous ses interlocuteurs. Il porte en lui, sous forme d’habitus, le passé familial comme une sorte de capital, produit de l’histoire mais toujours agissant dans les dispositions et pratiques sociales qui sont les siennes. Figure d’héritier, il dispose aussi d’un capital économique et social considérable qui lui offre les moyens nécessaires pour agir de multiples façons dans l’espace saint-politain. Il hérite enfin en sa personne de l’important capital symbolique accumulé par sa famille depuis son installation en ce haut lieu du Léon, au début du xixe siècle. La logique de distinction qui sous-tend fortement le champ social saint-politain place les Guébriant au sommet d’une hiérarchie sociale légitimée, entre autres, par le discours clérical. Que ce soit l’omniprésence visuelle du château de Kernévez, concrétisation matérielle comme symbolique de leur autorité, leur banc familial près de l’autel au sein de la cathédrale, et les louanges répétées que leur valent leurs multiples actions charitables et leur rôle dans le développement de la commune, tout concourt au prestige familial solidement établi après un siècle d’engagements. Le travail de conversion de leur capital économique en capital symbolique accompli depuis des décennies se traduit en conséquence par la reconnaissance de leur primauté sociale, dotant Hervé de Guébriant et son père d’un charisme incontestable, entendu ici comme une forme majeure de leur légitimité en tant que détenteurs d’une autorité spécifique1. L’habitus aristocratique réinvesti dans la figure du notable s’insère ici dans un habitus de groupe, celui de la communauté paroissiale, essentiellement paysanne où l’ordre social repose sur la constance des habitus socialement constitués, sans cesse renforcés et validés par le discours clérical, fonctionnant comme la matérialisation d’une mémoire collective. Cette primauté du capital symbolique dans l’espace saint-politain et dans une bonne partie des campagnes bretonnes révèle un univers social où le champ économique n’est toujours pas autonomisé dans un environnement encore largement précapitaliste, et du fait d’une emprise religieuse qui dénie toute légitimité aux mécanismes économiques alors dominants dans la société française. En ce sens, la logique autocentrée sur l’espace local adoptée par Hervé de Guébriant, à l’unisson des élites traditionnelles bretonnes, et illustrée par la création de l’Office central, ne se résume pas à la volonté de préserver l’ordre social hiérarchique. Elle n’est pas non plus seulement le fruit d’un rejet du modèle républicain dont il récuse les principes et dont il conteste avec virulence la politique « anticléricale ». Elle témoigne avant toute chose d’un monde où le capital économique doit sans cesse être converti en capital symbolique pour être objectivé et donc légitimé, forme de capital dénié qui n’est reconnu qu’au prix de sa méconnaissance.
3Cette primauté du capital symbolique assure aux Guébriant leur reconnaissance comme des autorités naturelles dans l’espace saint-politain et finistérien. Dans ce cadre, les relations de domination qui fondent leur autorité se dissimulent derrière l’opacité et la permanence des choses. Elles échappent largement, quoique de moins en moins comme en atteste la dissidence sillonniste, aux prises de la conscience individuelle. C’est qu’elles s’inscrivent dans un passé qui est donné à voir, souvent de manière ostensible, comme une tradition. Or, comme le souligne Hanna Arendt, « pour autant que l’autorité se présente historiquement, elle devient une tradition. Pour autant que le passé est transmis comme tradition, il fait autorité2 ». La formule explicite précisément les ressorts de l’autorité qu’Hervé de Guébriant investit déjà avec résolution dans le champ de l’organisation professionnelle agricole. La tradition est un argument d’autorité qu’il ne cesse d’affirmer par la suite. Principe de production et de permanence du lien social, elle fait du passé un espace d’expériences en même temps qu’elle assure la permanence et la solidité du monde. Elle est en cela la totalité du passé dans le présent, dans un rapport au temps ajusté à l’habitus aristocratique. La modernité, en tant qu’elle refuse en principe la tradition, est en conséquence rejetée. Incarnée par le modèle de la démocratie libérale et ses fondements révolutionnaires, elle est pensée comme ce qui fragilise l’autorité et plonge le monde dans la décadence. Pour autant, il serait faux de penser que la tradition ne vise qu’au maintien du monde en l’état. Certes, elle s’intègre avec Hervé de Guébriant dans une vision politique fondamentalement conservatrice qui légitime la pérennité d’une société organisée sur le modèle hiérarchique. Mais la tradition n’interdit pas l’innovation, elle l’enracine dans le temps car celui-ci est bien pensé comme la matrice de l’autorité en ce sens qu’il fait autorité3. L’autorité dans son rapport à la tradition est bien ce qui permet d’augmenter (le mot latin auctoritas dérive du verbe augere, augmenter) ce qui a été fondé dans le passé et, de ce fait, elle demeure une obligation pour les générations suivantes4. C’est bien ce qui nourrit les engagements premiers d’Hervé de Guébriant, pensant son autorité dans la filiation de ceux de ses aïeux et comme principe générateur. Son catholicisme social s’établit certes sur une pensée doctrinale dont on a vu les racines contre-révolutionnaires mais il puise aussi dans une volonté de modifier le monde pour le faire renouer avec la tradition. En ce sens, le souci de la postérité est, dans son esprit, tout aussi prégnant que celui de l’antériorité et toute l’ampleur de ses combats à venir puise dans cette volonté conjointe.
4Dépositaire d’une autorité qui lui a été confiée, confortée par son expérience de la Grande Guerre, il entend bien la manifester pour l’heure dans la reconstruction de l’Office central. Au capital hérité de ses aïeux s’ajoute donc désormais, dans une trajectoire ascendante, un capital construit autour de ses propres engagements, dans un champ des possibles qu’il pense très largement ouvert en même temps qu’il lui assigne un rôle conforme à sa condition, inscrit dans la tradition familiale.
Notes de bas de page
1On suit ici Pierre Bourdieu quand il fait du charisme non pas une forme particulière de pouvoir à l’instar de Max Weber mais une dimension de tout pouvoir, « c’est-à-dire un autre nom de la légitimité, produit de la reconnaissance, de la méconnaissance de la croyance en vertu de laquelle les personnes exerçant de l’autorité sont dotées de prestige ». Voir Le sens pratique, op. cit., p. 243 et 244.
2Hannah Arendt, citée par Revault d’Allonnes Myriam, Le pouvoir des commencements…, op. cit., p. 12.
3Ibid., p. 13 et 29.
4Voir aussi les analyses développées par Hannah Arendt dans « Qu’est-ce que l’autorité ? », in La crise de la culture, op. cit.
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