Chapitre XIII. Les mutations urbaines
p. 317-336
Texte intégral
1Les négociants, maîtres de la ville, veulent y imprimer leur marque. L’aménagement portuaire, l’évolution de l’urbanisme, la modifient en profondeur, dans son image et son paysage. Au xixe, sa composition sociale évolue, avec le passage à l’industrie.
Une forte identité
2Comme beaucoup d’autres villes portuaires, Landerneau revendique une forte identité.
Une ville de négoce maritime
3Les représentations locales s’expriment dans les armoiries ou dans l’image que renvoient les édiles, magnifiant l’aspect maritime de la ville. Landerneau a deux blasons. Le premier, féodal, porte les armes du seigneur, celles du mariage de Jeanne, héritière du vicomte de Léon Hervé VIII, avec Jehan de Rohan, en 1363. Il affirme la puissance du seigneur et sa prééminence à travers son pouvoir de justice, ou son rôle dans les institutions locales. Les marchands opposent leur propre blason, publié en 1696 par d’Hozier1. Il est récent, car l’Armorial breton de Guy Le Breton, publié en 1667, ne le connaît pas2. Considéré comme celui de la communauté de ville, il représente un navire de haute mer, affirmant l’identité maritime de la ville, ce qui n’est pas général. Ainsi ceux d’Auray ou Vannes sont dépourvus de toute référence portuaire3. Ce doublon témoigne du conflit entre les deux forces qui revendiquent le pouvoir. L’émergence de la bourgeoisie marchande se traduit, à la fin du xviiie siècle, par la volonté de passer d’une cité soumise au seigneur, à une ville dirigée par « la saine et majeure partie » de ses habitants, l’élite marchande qui en fait la richesse et veut affirmer son influence. Le blason affiche ses appartenances, en tête des mâts, en respectant leur hiérarchie, que la version conservée à la Bibliothèque nationale, définit ainsi :
« D’azur au trois-mâts-carré d’or équipé de même, ayant au pavillon du mât d’artimon les armes de Rohan, qui sont de gueules à neuf macles d’or, posées 3, 3, et 3 ; au pavillon du grand mât les armes de Bretagne, qui sont d’hermine ; et au pavillon du mât de misaine, les armes de Léon, qui sont d’or au lion morné de sable. »
4Ces armoiries sont gravées, à côté de celles du roi, sur un blason ornant la façade de l’hôtel de ville et martelé lors de la Révolution. Conformément au règlement de 1736 sur la fabrique des crées, le navire figure au centre des coins du bureau de marque des toiles en 1737. Mais dès 1738 et jusqu’en 1791, sans doute sous pression du sénéchal, officier seigneurial présidant le bureau de marque, on en revient au lion du Léon4.
5Les édiles sont fiers de leur port, car dès l’Antiquité, « le port porte l’image de la ville […]. L’insistance des édiles à vanter les mérites de leur port est une manifestation de l’orgueil urbain5 ». En 1774, le maire Cosson écrit au ministre de la Marine : « Nos quais sont sans contredit, de tous les quais des ports marchands, les plus beaux de la Province. » En 1776, les négociants évoquent aussi la beauté de leur port. Cette référence esthétique montre qu’il n’est pas qu’un équipement de transport. Son prestige rejaillit sur les autorités qui l’ont réalisé. À Landerneau, la fonction portuaire a créé la ville. Le port est d’autant plus son symbole, qu’il en est le cœur, comme dans beaucoup de « ports de dimension modeste où les quartiers continuent d’envelopper les chenal et les quais6 ». Édifié sur les deux rives, dans toute la traversée de la ville, il la structure véritablement. Un maillage de rues et de venelles perpendiculaires canalisent la circulation et irriguent ce poumon économique (fig. 27).
Figure 27. – Le port de Landerneau en 1776, d’après Ozanne.

Collection particulière.
6Les visiteurs offrent leur perception de la ville. En 1776, Nicolas Ozanne fait de Landerneau, la 34e de ses 70 représentations des ports français, à l’intention de Louis XVI7. Il choisit une représentation très maritime, avec un bassin à haute mer, effaçant les vasières. Il y place des scènes d’activité portuaire. L’impression d’ensemble est celle d’un petit port, où dominent le négoce et l’armement maritime, « car c’est bien le commerce qu’Ozanne met à l’honneur8 ». Quais et cales mis en évidence, sont peu animés. Le sommet du clocher de Saint-Houardon apparaît au second plan, mais le seul édifice réellement valorisé est l’hôtel Mazurié et son magasin, car, « sur de nombreuses gravures, l’identification de la ville est ainsi rendue possible par quelques bâtiments symboliques, qui se détachent de la ligne urbaine9 ». L’artiste perçoit bien le caractère ostentatoire de l’hôtel négociant, devant lequel, un navire hollandais, avec dérives latérales, est amarré au quai. Au centre, cinq matelots s’affairent sur un sloop à hunier prêt au départ, tandis qu’un marin godille sur son « bateau », pour apporter au quai de Cornouaille, depuis un autre navire hollandais au mouillage au milieu de la rivière, une barrique appelée à rejoindre celles qui s’y trouvent déjà. L’absence de congés ne permet pas de vérifier si le port est fréquenté par des navires bataves en période de paix. Sur les 59 vues des ports de la Manche et de l’Atlantique, ce type de navire n’est présent qu’à Landerneau, Saint-Valéry-en-Caux, Rouen, Brest et Bordeaux.
7Les peintres du xixe siècle offrent le même type de représentations. Ils dressent le tableau d’un port actif, conforme à l’image souhaitée par la bourgeoisie négociante. Ainsi, Bachelot de La Pylaie le présente en fin de marée montante. De petites barques, au vieux gréement à voile carrée de la rade, rentrent de la pêche. Jules Noël, cinquante ans plus tard, peint plusieurs paysages du port, avec de nombreux navires accostés aux quais, toujours à marée haute, tandis que la fumée des usines témoigne de la dimension industrielle de la ville. Car Landerneau « se pique d’être à l’avant-garde du mouvement industriel de la Bretagne10 ».
8Alain Cabantous, évoquant la production des peintres et des écrivains des ports, attire l’attention sur ce qui ne constitue que des représentations : « On connaît toute la difficulté d’utilisation de ces données comme témoignages historiques. Comment faire la part entre les éléments conventionnels ou convenus, l’inspiration et la réalité offerte11. » Le travail de Nicolas Ozanne montre ainsi qu’il a dupliqué des modèles semblables de navires.
Une ville riche
9Landerneau, ville de marchands de toiles et de négoce maritime, passe au xviiie siècle pour une cité opulente, fortement taxée. Mais ses difficultés sont reconnues à la fin du siècle.
Figure 28. – Classement des premières villes bretonnes pour la capitation en 1737.

ADIV C 3802.
10La ville est en 1737 à la dixième place sur 41 villes, avec 7 664 l. soit 1,99 % de la capitation bretonne (385 495 l). Elle est plus riche que des villes comparables comme Guérande ou Dinan. Vannes ou Morlaix, trois fois plus peuplées12, ne versent que le double de Landerneau, ville la plus imposée dans le Léon, après Brest et Recouvrance réunis, à 11 022 l.
11La déprime économique de la fin du siècle génère des demandes de réduction de capitation. Aux États de 1779, Landerneau est « déchargée de 1 000 livres sur la Capitation de ceux ses Habitants imposés au-dessous de 6 liv. pour être répartis sur les Habitants de Brest ». En 1786, le maire Chalupt d’Asserat décrit une ville en baisse démographique depuis vingt ans,
« par la chute, la dispersion ou l’émigration des familles les plus considérables […], ce qu’on ne peut attribuer qu’au peu de commerce qu’on y fait et aux charges de différentes espèces dont elle est grevée. [… Elle est] accablée sous le poids énorme de ses impositions, d’un tiers trop fortes, eu égard au petit nombre de ses habitants aisés ».
12Il demande une réduction à 5 000 l. Il est partiellement entendu, car la capitation pour 1787 est ramenée à 6 050 l. mais elle remonte aux environs de 6 500 l. les deux années suivantes.
Une évolution démographique contrastée
13La forte évolution de l’économie landernéenne, produit des incidences démographiques très différentes d’un siècle à l’autre.
14Le xviiie siècle est à Landerneau, celui de la stabilité. La population plafonne autour de 3 500 habitants, avec une petite poussée dans le dernier quart. Elle passe entre 1770 et 1789 de 3758 à 4154 habitants, soit +10,61 %, comme l’évolution de l’évêché de Léon progressant de 185 952 à 205 686 habitants13. Mais le recensement de 1800 n’attribue à la ville, pourtant grossie des 2/3 de l’ancienne trêve de Beuzit-Conogan, brièvement commune au début de la Révolution, que 3 669 habitants. Le chiffre de 1789 pourrait être exagéré.
15Or, « les villes portuaires apparaissent tout au long de l’époque moderne comme des pôles particulièrement dynamiques et attractifs ». En particulier, « la ville portuaire, même modeste […] attire et retient toujours l’essentiel de la main d’œuvre navigante d’une région », entraînant de fortes croissances démographiques14. Ce n’est pas vrai à Landerneau. Les marins restent attachés aux ports de l’Iroise et s’établissent peu dans la ville. La succession d’épidémies ravageuses joue aussi un rôle important : « Tous les subdélégués s’accordent à attribuer la diminution de la population à la misère et surtout aux épidémies qui en ont été la conséquence15. » À Landerneau, « le phénomène épidémique est le grand responsable de la surmortalité […] entre 1740 et 179016 ». La perte de contribuables dans les catégories les plus basses, est à nuancer par l’augmentation du nombre de domestiques.
16A contrario du siècle précédent, le xixe connaît une forte augmentation démographique. L’industrie attire beaucoup d’ouvriers, anciens artisans ruraux délogés de leurs campagnes par la mutation industrielle. Landerneau progresse de 78 % de 1800 à 1856, dépassant 6 500 habitants. C’est deux fois plus vite que le Finistère dont la population croît de 38 %17. Dès 1821, la hausse dépasse 17,5 %. Elle s’accélère avec un gain de près de 15 % dans la décennie 1821-1831, suivie d’un palier de vingt ans et d’une forte accélération (+ 32 % de 1846 à 1856) avec le développement de la Société linière du Finistère.
Figure 29. – La population landernéenne de 1800 à 1856.

D’après Jacques Charpy, « Démembrement de la population des communes du Finistère (1790-1968) », BSAF, t. XCIX, 1972/2, p. 850.
17Elle progresse surtout de 1851 à 1856, en gagnant plus de 1 400 habitants, soit + 27,5 %, en cinq ans, bien qu’une partie du personnel de l’usine habite dans les communes limitrophes de Pencran et Plouédern. Landerneau qui représente 0,84 % de la population finistérienne en 1800, atteint 1,07 % un peu plus d’un demi-siècle plus tard. Si la prospérité commerciale du xviiie siècle n’a guère d’incidence sur le peuplement, le développement industriel entraîne une forte croissance du nombre d’habitants. Le commerce crée de la richesse, surtout pour la minorité négociante ; l’industrie apporte de la population, en attirant en masse une population rurale désœuvrée, que la longueur des journées de travail contraint à une résidence urbaine.
Tableau 18. – Landerneau et le Finistère de 1800 à 1856.
1800 | 1821 | 1831 | 1851 | 1856 | |
Finistère | 439 046 | 483 085 | 524 396 | 617 710 | 606 552 |
Évolution/1800 | + 10,03 % | + 19,44 % | + 40,69 % | + 38,15 % | |
Landerneau | 3 669 | 4 317 | 4 933 | 5 113 | 6 518 |
% du Finistère | 0,84 % | 0,86 % | 0,94 % | 0,82 % | 1,07 % |
Évolution/1800 | + 17,66 % | + 34,45 % | + 34,48 % | + 77,65 % |
D’après Jacques Charpy, « Dénombrement de la population… », art cité, p. 849 à 887.
L’évolution du paysage urbain : la puissance étalée
18Le monde négociant tient à manifester sa réussite dans la pierre comme dans la ville. Le contrôle de la communauté offre la maîtrise des investissements et de l’urbanisme.
L’aménagement urbain
19La notion d’aménagement urbain, celle d’un urbanisme qui commence à être prévisionnel et contrôlé par les autorités publiques, émerge au xviiie siècle. On passe de la construction à peu près sans contraintes à une planification urbaine, reposant sur l’organisation plus rationnelle de l’espace, la prise en compte d’objectifs d’intérêt public et l’intervention de l’autorité.
20Cette nouvelle conception plaide pour l’embellissement des villes, au nom d’une « nouvelle esthétique urbaine qui met en avant la rectitude des rues, la régularité des façades, mais aussi une ouverture sur la nature avec la multiplication des promenades ou de jardins18 ». Le style du second xviiie siècle est néoclassique. Il inspire les nouvelles réalisations « nées de la pensée géométrique des Lumières […] quais, promenades ou cours plantés d’arbres, places, rues droites, façades régulière19 », en opposition à la ville « gothique » aux rues étroites et sinueuses bordées de maisons à pans de bois, bâties en désordre, sans alignement et dont les encorbellements cachent le ciel. Landerneau s’inscrit dans ce mouvement qui se prolonge au siècle suivant et que décrit Max Radiguet :
« Partout des demeures régulières et soumises aux exigences de l’alignement officiel, achèvent de remplacer dans les rues élargies, ces constructions anciennes, aux étages surplombant, percées d’ouvertures baroques, rayées d’X en charpente peinte en rouge, ornées de tarasques aux angles en guise de gouttières et coiffées d’un toit en éteignoir, avancé comme une visière sur ces étroits pignons, dont le front se rapprochait […]. Ainsi disparaissent chaque jour, pleurées par ceux qui n’étaient pas forcés d’y vivre, ces historiques et pittoresques, mais aussi fort peu agréables demeures, j’en conviens20. »
21Les alignements concernent exclusivement les voies principales, mais s’imposent à tous de façon impérative. Ainsi, l’ingénieur des Ponts et Chaussées Le Roy évoque-t-il en 1763 l’arrêt du Conseil du roi, qui fixe la règle selon laquelle,
« lorsque des plans auront estés levé des rües principales des villes, que dessus ses plans on aura dressé des alignements et redressements des dites rües, et qu’ils auront été approuvés, aucun particulier ne pourra reconstruire, ny faire des reparations a sa maison qu’au prealable il n’ait pris les alignements par ecrit d’un voyer ».
22On entre dans le règne de l’autorisation d’urbanisme, expression du pouvoir municipal. C’est une logique de puissance publique, dans un but de bien public, qui l’emporte sur les prérogatives des propriétaires, qui ont droit à une juste indemnisation, s’ils sont expropriés.
23Henri Fréville note que beaucoup de villes bretonnes repensent leur organisation urbaine sous l’intendance Flesselles (1765-1767) : « Un grand travail de transformation semblable fut entrepris ou poursuivi de la même manière à Landerneau21. » La démarche est antérieure. Le mémoire de l’ingénieur Le Roy sur le plan général de la ville, est présenté le 15 décembre 1763 et justifie la visite du duc d’Aiguillon en janvier 1764. Il est agréé par arrêt en conseil et enregistré par le Parlement de Bretagne en mars 1767. L’amélioration des conditions de circulation en transit et l’embellissement guident le corps de ville, sans oublier deux sujets majeurs : l’équipement portuaire et l’adduction d’eau potable.
24La question de la traverse mobilise l’attention du pouvoir royal. Il engage la modernisation du réseau routier et se préoccupe du passage commode et rapide dans les agglomérations. La règle prévoit une largeur de 24 pieds pour les rues principales et de 16 à 20 pieds pour les autres, « suivant qu’exige leur passage et l’importance de ses ruës ». La traverse est :
« une voie ou un ensemble de voies qui dessinent un itinéraire privilégié à l’intérieur de la ville […] à l’usage des voitures chargées de marchandises et de matériels divers. [Il s’agit d’] établir une grande route, dite la route royale, afin de rendre le passage de la ville commode à toutes sortes de voitures, et moins dangereux aux habitants et aux passagers22 ».
25Il faut surtout faciliter le passage des convois de soldats et des charrois pour la Marine. Ces considérations militaires sont « un moteur clé de la transformation urbaine23 ». Elles prennent une importance particulière à Landerneau à cause de la proximité de Brest. L’aménagement prévoit deux parties. Rive gauche, la rue de Ploudiry, où aboutit la route de Morlaix, est étroite, en forte pente en partie haute et bordée de maisons mal alignées, ce qui nuit à la fluidité et à la sécurité. Elle ne répond plus à l’augmentation de la circulation des charrois, notamment de bois du Centre Bretagne, ni au passage croissant des troupes et de l’artillerie. L’alignement s’avérant difficile, long et dispendieux, un choix est offert à la communauté, entre un nouveau pont « au haut du port de cette ville », en couvrant partiellement la rivière, ou le percement d’une nouvelle rue. Ce projet l’emporte, malgré l’abattage de maisons, « parce que la province fera les réparations nécessaires à ce pont qui sont les plus pressantes » et que le dédommagement des propriétaires de onze maisons abattues sera « supporté par la province comme grande route », et non par la communauté.
26Le percement s’engage en 1768. Le coût initial de 20 000 l. à 25 000 l., est dépassé. Sa réalisation applique les principes émergents, privilégiant « des tracés de rues rectilignes […] selon des perspectives rectangulaires24 ». Elle est baptisée rue d’Aiguillon, du nom de son initiateur. Rive droite, la voie part du nord du pont vers Brest. Un premier projet, en 1763, prévoit le passage par la rue Saint-Houardon, qui nécessite l’alignement d’une seule maison. La voie sur le quai est très rapidement préférée, l’aménagement du port et du quai de Léon permettant de disposer des espaces nécessaires, sans alignement. Les travaux se limitent au pavage, évalué à 10 000 l. ou 11 000 l. Le jalonnement n’est pas oublié, puisqu’en 1763, « des plaques de bois placées aux principaux carrefours indiquaient la direction des grandes route25 ». Pour l’ingénieur Le Roy, le projet de « nouvelle route sur le quay ne tend qu’au bien estre de la ville et à son embellissement ». Le terme est synonyme d’alignement et vise à supprimer le maillage irrégulier hérité des siècles précédents. Il devient un enjeu et procède de la volonté de manifester la puissance de la ville et de son corps municipal. Il en va de même dans les villes comparables, « ce n’est pas l’accroissement de la population qui a incité les acteurs de l’urbanisme guérandais à échafauder des projets ambitieux, mais plutôt ce souci assez universel d’ailleurs de rationaliser l’espace urbain26 ». L’objectif est explicite à Landerneau : « En examinant ce plan général de la ville de Landerneau, il naît une infinité d’idée d’embelir cette ville, pour la rendre plus comode, agréable et facile pour son commerce. »
27L’inertie des propriétaires est si forte que, comme ailleurs, « en détruisant une partie du parc immobilier, seuls les incendies offrent des opportunités aux corps de ville, s’ils sont capables de réunir l’argent nécessaire pour vaincre les blocages des propriétaires réticents27 ». Landerneau en connaît en 1713, 1741, 1762, 1765. Celui de 1741 détruit quatre maisons quai de Léon et dégage l’emplacement du nouvel hôtel de ville. La communauté se préoccupe aussi de la qualité architecturale des constructions, surtout quand elles se situent en des endroits remarqués. Elle est soutenue par le Conseil d’État qui recommande, en 1767,
« afin de luy donner l’aisance qu’elle n’a pas, et en même temps pour la décoration, que le plan général fut exécuté, et que les rues de la dite ville fussent redressées à mesure de la reconstruction de chaque maison, en reculant et en avançant ».
28Les espaces urbains commencent à être valorisés. La communauté décide, en 1785-1786, d’aménager les terre-pleins gagnés sur la rivière. Dénommé champ de bataille, cet espace est envisagé comme un quai-promenade, planté de 358 ormeaux en quatre rangées, à une époque où l’activité commerciale exige moins d’espaces de quais. Le terme n’a rien de militaire, l’alignement des arbres rappelant celui des soldats à la manœuvre. C’est aussi suivre une mode, « les villes portuaires maritimes déclinent ce modèle général selon quelques modalités particulières, notamment en faisant la part belle au spectacle du port28 ». Il est fréquent dans les villes bretonnes, où ces promenades, « véritables salons de plein air, où la déambulation dans un cadre agréable se mêle au plaisir de voir et d’être vu29 », traduit le besoin croissant de socialisation dans un cadre de nature. C’est, pour utiliser une terminologie actuelle, une première opération de requalification urbaine. Un autre espace est envisagé au nord de la ville : « le bien public exigerait aussi qu’il fut fait acquisition de la prairie […] sittuée devant la porte des Capucins pour en faire une promenade publique ».
29Ces travaux satisfont, car l’amélioration de la traverse de ville ne reprend qu’au milieu du xixe siècle, par l’élargissement de la route royale 170, de Quimper à la mer et surtout le percement de la rue de la Tour-d’Auvergne, en 1843. Cette nouvelle voie relie le port en droite ligne au site de la future filature de la Société linière, dont les travaux commencent en 1845, à l’est de la ville. Ce projet, à l’initiative de l’État, suscite de fortes réticences parmi les élus. Le lien avec le projet n’est donc pas établi, mais il a pu en faciliter la décision.
30Le pavage des rues est une préoccupation des municipalités, soutenues par l’intendance. Celui du quai de Cornouaille, régulièrement défoncé par les charrois de bois, doit être fréquemment réparé. En 1760, l’intendant Le Bret prend une ordonnance pour le pavage de la traverse de ville. D’importants travaux sont entrepris de 1760 à 177630. Les comptes de 1762-1763 enregistrent 5 900 l. pour les rues menant à Carhaix ou Lesneven et les « réparations aux banlieues ». Rares sont les années sans dépenses de pavage.
31Le déclenchement régulier d’épidémies meurtrières fait prendre conscience aux autorités du lien étroit entre le manque d’hygiène et la propagation des maladies. On assiste ainsi au « développement des préoccupations d’hygiène et de santé31 ». Elles touchent aussi Landerneau, tant on est persuadé du rôle de l’air dans la propagation des infections : « Ouvrir la ville ne se résume donc pas à faciliter la circulation des biens et des hommes, mais aussi à favoriser celle de l’air purificateur32. » L’alignement des maisons, l’élargissement des voies sont nécessaires, « pour que l’air, fluide vital, puisse librement circuler dans la cité, [car] l’étroitesse des rues [est] préjudiciable à la santé des habitants33 ». C’est vrai pour l’aménagement du port. Le resserrement de la rivière entre les nouveaux quais contribue aussi à chasser les vases qui « bouchent presque certains endroits du canal de la rivière et causent même des maladies dans la ville par leurs exhalaisons ». Cependant, à la fin du siècle, Landerneau manque toujours de lieux d’aisance. Les habitants jettent donc « leurs ordures et vilenies » dans la rivière ou pire, s’en débarrassent le long des murs du cimetière Saint-Houardon, quai de Léon et du jardin du recteur, « ce qui cause une infection très grande ». C’est pourquoi la communauté fait édifier au bord de la grève, « dans un endroit où la mer monte tous les jours, des commodités et lieux publics pour la commodité de ceux qui n’en ont point chez eux34 ».
32On agit face à l’accumulation des déchets dans les rues. Les habitants balayent tous les jours devant leur habitation, avant le ramassage des immondices par le tombereau municipal. L’intendant Caze de La Bove (1774-1783) veille
« à ce que les boues et immondices fussent enlevés régulièrement ; il incite les communautés de Bretagne à imiter celle de Rennes qui, non seulement ne payait plus pour l’enlèvement des boues, mais encore l’adjugeait au plus offrant35 ».
33Brest, Morlaix, Landerneau, s’y conforment. Mais les premiers réseaux d’égouts, pour éviter la propagation des épidémies, ne sont aménagés qu’au début du xixe siècle36.
34À l’époque moderne, « le problème de l’alimentation en eau est l’un des plus préoccupants pour les édiles municipaux37 ». Afin de ravitailler les habitants en eau de bonne qualité la communauté aménage des fontaines publiques. En 1763, le projet d’une conduite forcée est imaginé le long de la rue de la Fontaine Blanche, pour un coût de 4 000 l. à 5 000 l. Ses eaux et celles d’une autre source près la Croix de Mission, alimenteraient divers points d’eau, dont une nouvelle fontaine, place des Halles ou quai de Léon, estimée de 10 000 à 12 000 l. Le percement de la rue d’Aiguillon en 1769 entraîne le déplacement de la fontaine de la place de la Pompe. Cela ne se fait pas sans difficultés, comme le montre le long conflit entre le sieur Jullien et le bureau de ville, pour les travaux d’une fontaine place aux Vaches.
35L’équipement en fontaines publiques participe à la protection contre les incendies. Les villes n’ont que de maigres moyens pour lutter contre ce fléau ravageur. Aussi, « dans toute la Bretagne au xviiie siècle, les communautés interdisent de couvrir les maisons de chaume ou de roseaux38 ». La prévention restant insuffisante, Landerneau s’équipe, en 1742, de « pompe, seaux, haches et autres ustenciles propres à éteindre le feu ». Leur entretien coûte 239 l. en 1746-1747. Ce matériel, d’abord entreposé sous les halles, rejoint en 1751, le rez-de-chaussée de la nouvelle mairie. En 1772, le miseur estime la dépense annuelle pour l’entretien des pompes à 50 l. Les pompiers reçoivent aussi des gages, pour leurs interventions.
36Avec un certain retard par rapport à Morlaix où des réverbères sont installés en 1763, Landerneau s’intéresse à l’éclairage public. En 1783, le subdélégué suggère à l’intendant, d’en faire installer. En effet, les quais sont encombrés
« des chantiers de bois et de planches, les entassements de differens matériaux que nécessitent la lenteur des embarquemens et débarquemens en occupent la plus grande partie et obligent souvent à suivre le bord de ces quais qui ne sont défendus par aucun parapet […] la longueur de l’obscurité des nuits d’hiver, ont occasionné des chutes de plusieurs personnes dont la plupart ont été noyées ; et on compte assez ordinairement quatre à cinq victimes par an ».
37L’intendant demande à la communauté de faire placer « sur ces quais un nombre suffisant de réverbères pour éclairer le public ». Elle délibère en décembre 1783, sous la présidence de Barthélemy Kerroz, lieutenant du maire, en l’absence du maire Roujoux. Un marché est conclu avec Pierre Tourtil Sangrain, entrepreneur des illuminations de Paris et d’autres villes, pour l’éclairage des quais et des abords des halles, par des lanternes à huile, d’octobre à mars, de la fin du jour à 2 heures du matin et toute la nuit certains jours particuliers. Le bail, de vingt ans, prévoit la pose, l’entretien et la mise en marche des réverbères, à raison de 26 l. par an et par lanterne, soit un total de 834 l., pour 11 lanternes extérieures de 29 lumières et la lanterne double des halles. Les moyens étant réduits, l’intendant n’autorise d’abord que l’installation de quatre réverbères sur les quais. Il finit par se rendre aux arguments des Landernéens. En octobre 1785, 32 points lumineux éclairent les quais et les abords des halles.
L’habitat
38La ville se développe et change. Les modes constructifs évoluent vers la sécurité et le confort. Les quartiers tendent à se spécialiser socialement, tandis que se développe un habitat négociant spécifique. Au xixe siècle, apparaissent les premiers quartiers ouvriers.
39Avec l’essor économique, le bâti urbain change. La prospérité permet la destruction de l’habitat à pans de bois jugé dangereux et inconfortable, pour faire place, à des hôtels particuliers en pierre de taille. Le jugement de Jean-François Brousmiche, visitant Landerneau, est tranché et montre le rejet du bâti traditionnel :
« Une moitié de cette ancienne ville est reconstruite, l’autre ne présente que des maisons toutes bâties en charpente. Beaucoup de ces maisons sont très hautes, et presque toutes sont semblables pour la construction, quelques unes ont des ornements sculptés, des frises ornées de guirlandes, des gargouilles représentant des crapauds, des dragons, des hommes même qui vomissent dans ces temps de pluies et d’orages des torrents d’eau sur les passants39. »
40Cette politique de renouvellement du bâti contraste avec celle de villes comme Locronan, où le patrimoine doit d’être conservé au déclin de la manufacture, « les propriétaires des maisons de la place, faute d’argent, ont dû fort heureusement renoncer à les remanier, voire à les remplacer par des édifices plus modernes40 ». Mais, les immeubles qui encadrent la place centrale y sont édifiés en pierre de taille. À Morlaix en revanche une large part du bâti ancien à pans de bois est préservée, illustrant le déclin économique de la ville.
41Les styles varient selon les époques. Au xvie siècle, ils sont mêlés. À la reconstruction du pont en 1510, un alignement de maisons à pans de bois et ardoises sur le modèle médiéval, est édifié, tandis que des maisons en pierres, à pignon sur rue, sont bâties dans plusieurs voies. La mutation commence au xviie siècle, avec l’essor économique. Les premiers hôtels particuliers en pierre de taille apparaissent, telle la maison Gillart, sur le pont, en 1639. Si la grande maison construite en 1664 sur la place des Halles, comporte encore un pignon en encorbellement, c’est le dernier immeuble bâti de cette manière. Trois ans plus tard, Arnaud Duthoya, construit rue du Commerce, une quasi-réplique, intégralement en pierre de Logonna41.
42L’implantation spatiale des habitants et la spécialisation des quartiers dessinent la carte de la richesse landernéenne au xviiie siècle. Même si dans toutes les rues habitent des résidents de conditions différentes, la ville se partage entre quartiers bourgeois et quartiers populaires. En 1726, les plus aisés, taxés à 25 l. et plus, habitent à 84 % dans la paroisse Saint-Houardon, dont les deux tiers dans cinq rues proches, Fontaine-Blanche (20,4 %), Saint-Houardon et Tour-des-Halles (13,6 %), de la Rive et du Pont (9 %). Rive gauche, où vit la population modeste, seules la place de la Pompe (6,8 %) et la rue Neuve (4,5 %), dans la trêve de Saint-Julien, accueillent plus d’un contribuable aisé42. Il n’y en a pas dans la paroisse St-Thomas, à l’exception du quai de Cornouaille, qui abrite quelques demeures négociantes. Les rues de ces quartiers populaires, regroupent les gens de mer, les tisserands, les artisans et les journaliers.
43L’élite bourgeoise et négociante se distingue, par l’édification de véritables hôtels particuliers, dont la majesté tranche avec la simplicité de la plupart des maisons. L’aristo-tropisme de la classe possédante se traduit aussi par l’acquisition de manoirs à la campagne.
44Ces hôtels se situent à proximité du port, rive droite, dans les rues citées. On est loin des palais malouins ou nantais, mais leur édification répond au même objectif, « manifester dans la pierre, aux yeux de tous, la promotion sociale et le rang auquel prétendait celui qui l’avait fait bâtir43 ». Les façades en maçonnerie de gros appareil, les grandes « lucarnes à frontons corinthiens ou cintrés, typiques des villes toilières44 », les immenses cheminées, les hautes fenêtres, affichent la puissance de leurs propriétaires. C’est en pierre de Logonna que Jean-Baptiste Mazurié fait édifier en 1725, quai de Léon, un vaste et majestueux hôtel, dominant l’espace portuaire. Il abrite dans sa cour intérieur un monumental escalier à l’italienne. Dans la seconde moitié siècle, la mode est au style plus classique, mais aussi moins original, témoignant d’une opulence assurée qui peut se faire plus discrète. Le début du xixe siècle ne diffère pas du précédent. On continue à bâtir des maisons négociantes en pierre de taille. Ainsi, en 1857, les maisons à pans de bois du haut de la place du marché, font place à un immeuble qui ne change guère dans sa conception de l’hôtel Mazurié : gros moellons appareillés, ouvertures hautes et larges, impression générale de puissance. Il faut attendre la seconde moitié du xixe siècle pour que la pierre de Kersanton se généralise dans les encadrements de fenêtres.
45Vivre noblement, c’est aussi posséder une résidence campagnarde, ou mieux un château ou un manoir, à l’exemple des bourgeoisies portuaires malouine ou nantaise. Nombreux sont les négociants landernéens qui en recherchent la propriété, souvent à proximité de la ville. Celui de Traoñ Élorn est acheté en 1737 par un Duthoya, qui le cède en 1761 à Jeanne Legris-Duval45. Mazurié acquiert celui de Kerliézec en 1745. La vente de biens nationaux permet à plusieurs négociants de s’approprier des résidences nobiliaires. Étienne Radiguet achète le manoir du Leck et ses dépendances, ainsi que le château de Brézal en Plounéventer, bientôt revendu46. René Bazin acquiert en l’an IV le manoir de la Petite Palud, appartenant avant la Révolution au comte du Rozel. Ce bien passe au xixe siècle entre les mains de l’industriel Vacheront, qui possède aussi le manoir de La Haye en Saint-Divy.
Les mutations du xixe siècle
46Une première mutation marque le début du xviiie siècle, quand le monde de la marchandise s’impose à la tête de l’élite bourgeoise, reléguant au second plan les officiers du seigneur. Landerneau devient vraiment ville de négoce, qui impose ses valeurs et ses objectifs. Le passage à l’industrie produit des effets sans commune mesure avec les mutations du siècle précédent, portant sur l’activité économique, la sociologie de la ville et que sur l’urbanisme.
Les mutations économiques et sociales
47Au xixe siècle, avec le retour des fabrications dans la ville et la forte industrialisation, l’activité économique se déplace vers l’immédiate périphérie et développe un important prolétariat ouvrier aux conditions de vie souvent misérables. L’accroissement des contrastes frappe, entre une bourgeoisie prospère et une classe ouvrière proche de l’indigence.
48Landerneau s’impose comme ville d’industries, sans se couper de sa tradition négociante. Mais le port cesse peu à peu d’être le centre de gravité économique de la cité. Le groupe marchand dominant Radiguet-Goury, joue un rôle d’entraînement du tissu économique local. Le dynamisme et la réactivité de ces négociants-industriels bénéficient aux autres fabricants, comme Vacheront ou Belhommet, auxquels ils semblent ouvrir les portes de la Marine. Agissant de façon indépendante, ils ne pénètrent sur ces marchés qu’en 1833, lorsque les premiers s’y sont solidement implantés.
49La Société linière est dès le début un gros employeur. En 1848 elle annonce 2 000 ouvriers dans ses établissements, avec une masse salariale de plus de 400 000 F et n’hésite pas à faire planer la menace de leur mise au chômage pour être payée par l’État. Les effectifs croissent, jusqu’à atteindre 4 500 à 5 000 salariés, dont « 2 000 à 3 000 tisserands ruraux que la Société emploie de façon irrégulière47 ». C’est la première entreprise privée du Finistère. En 1849, sur 700 000 F à 800 000 F de salaires, 300 000 F sont versés à Landerneau, soit un millier d’ouvriers, résidant en ville. Cette classe ouvrière naissante qui vient surtout des campagnes voisines, reste marquée par ses origines rurales et conditionnée par les contraintes de la vie agricole, ce qui gêne l’activité industrielle. En 1844 Vacheront, fournisseur de guêtres en cuir à l’infanterie de marine, devant les livrer le 1er juin et le 1er août, ne peut respecter ces délais, car « les ouvriers ont quitté ses ateliers pour se livrer aux travaux de la récolte ». Il risque une retenue de 10 %. La Marine s’avère bienveillante, « en raison des motifs présentés plus haut, il n’y a pas lieu de faire supporter cette retenue à M. Vacheront qui ordinairement remplit de manière convenables ses engagements ».
50Le personnel compte aussi 150 Écossais et quelques Irlandais d’Ulster. Ils viennent surtout de Dundee, qui concentre beaucoup de manufactures de lin et de chanvre, puis de jute. Ils sont chargés d’initier les Bretons au travail mécanisé. Ces étrangers, au comportement spécifique, mais aussi à la religion différente, suscitent la méfiance des autorités. La syndicalisation est déjà plus poussée au Royaume-Uni et peut également susciter des craintes, d’autant qu’ils se tiennent informés par la presse syndicale britannique48.
51L’attachement au monde rural est d’autant plus essentiel pour ces nouveaux ouvriers, que la condition ouvrière particulièrement précaire n’est pas choisie. Émile Souvestre évoque, en 1834-1835, ces ouvriers pris dans les campagnes et dépourvus d’expérience industrielle :
« M. Frimot établit à Landerneau une fabrique de machines à vapeur. C’était une entreprise d’autant plus hardie, que tous les instruments d’exécution, y compris les ouvriers étaient à créer. […] Ce fut un jour véritablement solennel que celui où cette machine s’agita sous l’effort de la vapeur. […] Ils étaient tous là, tous ces ouvriers sortis quelques mois auparavant de leurs hameaux, et qui n’avaient jamais vu semblable merveille49. »
52Les tisserands ruraux recrutés par la Société linière, doivent vivre des moments semblables, en pénétrant pour la première fois dans la filature. Leur inexpérience est source d’accidents, dont les autorités républicaines se préoccupent en 1848-1850. Le manque de culture ouvrière explique aussi la rareté des mouvements sociaux à Landerneau. D’autant que le maintien des liens avec le monde rural, défavorable à une évolution idéologique rapide, leur procure des apports en nature venant compléter l’alimentation achetée en ville.
53Les enfants sont très jeunes au travail. Le rapport du commissaire de police, en 1848, fait état de la présence à la Société linière de 28 enfants de 13 à 16 ans et même de deux petites filles de 12 ans. En juin, la filature affirme employer 40 apprenties de 13 à 16 ans. On travaille soixante-douze heures par semaine, de 6 heures du matin à 8 heures du soir, avec deux pauses d’une heure et demie au total. Le samedi, le travail s’achève à 5 heures du soir, ce qui fait dire au commissaire que les ouvriers ont « presque une journée et demie de repos ». Un rapport de police de 1847 montre qu’on s’interroge au milieu du siècle sur les salaires ouvriers. En 1830,
« l’ouvrier rural ne gagnait en moyenne que 40 centimes par jour de 12 heures environ. S’il n’obtient pas aujourd’hui davantage, […] le travail étant devenu plus facile avec les fils mécaniques, il peut faire en dix heures la pièce qui lui en demandait douze il y a dix ans environ ».
54L’ouvrier de manufacture, qui perçoit de 1 F à 1,10 F, « trouve le même avantage dans la facilité du travail ». Grâce aux gains de productivité de la mécanisation, les salaires augmentent. Ainsi, le nouvel atelier de tissage créé à Pont-Pol près de Morlaix, en 1846, « offre pour 12 heures de travail 1 F 50 pour les hommes et 60 à 70 centimes pour les femmes, ce qui doit être comparé avec ce que gagnait l’ouvrier il y a 15 ans ». Mais ils varient selon la spécialité et ceux des femmes sont largement inférieurs. Les teilleurs perçoivent 1,25 F. En blanchisserie, les femmes sont payées 0,90 F et les hommes 1,25 F. À la filature de Landerneau, en 1849, les métiers qualifiés sont mieux rémunérés : les peigneurs, payés à la tâche, perçoivent entre 3,50 F et 4 F par jour et les mécaniciens 4,25 F. Les fileuses reçoivent 1,50 F tandis que les dévideuses se contentent de 1 F et les jeunes apprenties de 0,85 F. Enfin au tissage, les femmes ne perçoivent que 0,85 F et les hommes 1,05 F. Sur trois cents jours, les salaires féminins vont donc d’environ 180 F à 375 F pour les Bretonnes, mais jusqu’à 570 F pour les Écossaises. Les hommes sont payés entre 300 F et 1 275 F pour la minorité très qualifiée. À titre de comparaison, le directeur de la société perçoit un salaire annuel de 15 000 F50.
55En 1846-1847, une crise alimentaire marque la fin de la monarchie de Juillet. Cela ne peut tomber plus mal pour la jeune Société, qui met en place un fonds de secours pour ses ouvriers51, abondé de 1 600 F, en 1849, 0,61 % du bénéfice de 261 960 F. En outre 6 400 F sont versés en intéressement aux employés et ouvriers, tandis que les gérants se partagent 28 000 F supplémentaires. En comparaison, les actionnaires perçoivent 140 000 F, 53,44 % du bénéfice, leur intérêt statutaire de 5 % étant porté à 7 %. C’est dire l’insuffisance des salaires, pour assurer la simple reconstitution de la force de travail. Cela conduit les ouvriers à rechercher des ressources complémentaires dans les travaux agricoles d’été. Les rapports de police après 1750 font aussi régulièrement état de la prostitution, directement liée à la misère, qui sévit chez les ouvrières de la filature, y compris les étrangères, à plus forte raison en période de chômage52. Quant aux hommes, c’est l’ivrognerie qui les caractérise le plus dans les rapports officiels et qui fait craindre des soulèvements spontanés menaçant la sécurité.
56Dans d’autres centres industriels, les travailleurs de l’artisanat traditionnel résistent « longuement à la prolétarisation et à l’insertion dans les usines […]. Artisans et compagnons, hostiles au machinisme et à ses conséquences économiques et sociales brisent les machines qui symbolisent cette prolétarisation qu’ils refusent53 ». Rien de tel à Landerneau, où l’effondrement de l’artisanat rural, a précédé la mécanisation. L’initiative de la société landernéenne offre donc du travail à des tisserands ruraux au chômage, comme le rappellent ses dirigeants en 1848. C’est pourquoi elle peut faire écrire, en 1850, que : « pendant vingt ans et malgré les froissements inhérents à toute réforme, pas un attroupement n’a eu lieu, pas une plainte collective ne s’est élevée de la part des ouvriers contre les patrons ».
57Ils affirment même, non sans mauvaise foi, que leur objectif est de « faire revivre et non [de] supplanter l’ancienne industrie rurale du pays ». Le remplacement des techniques artisanales par les machines est progressif. Ainsi, les industriels landernéens conservent-ils longtemps du tissage traditionnel en campagne, combinant le domestic system et le factory system. Plusieurs ateliers sont constitués dans des bourgs ruraux, pour attirer plus facilement les anciens artisans. L’expérience landernéenne pourrait donc apparaître comme un contre-exemple, si l’on ne rappelait que la disparition quasi totale de la filature à la main et celle de la manufacture toilière bretonne, a été provoqué par l’industrialisation de la production en Belgique, Silésie, Écosse et Irlande, mais aussi en Bretagne. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que le passage à la mécanisation se produise à Landerneau sans mouvements sociaux. Cette passivité ouvrière est confortée par le paternalisme des dirigeants de la Société.
Les mutations urbaines
58L’expansion industrielle du xixe siècle remodèle profondément la ville. Les usines s’établissent à sa périphérie immédiate, tandis que naissent les premiers quartiers ouvriers.
59Jusqu’à la Révolution, l’activité économique est centrée sur le port, les quais et les magasins de négociants proches. Certes l’activité portuaire se poursuit au xixe siècle, malgré le repli de l’armement maritime. L’extension des quais offre de nouvelles zones de stockage et permet l’implantation d’entrepôts, de chais et de magasins dans la zone portuaire. Mais la perte des marchés d’exportation sous la Restauration se traduit par la baisse du trafic de marchandises à forte valeur ajoutée, et notamment des toiles et des cuirs, au profit des pondéreux, bois et sables coquilliers pour l’amendement agricole.
60La ville se tourne vers l’industrie. Si certaines activités occupent d’anciens établissements religieux, ainsi l’atelier de tissage de Poisson aux Capucins, la plupart se dotent de bâtiments neufs. Des usines naissent aux limites de la ville : minoteries en amont et en aval de la ville, tannerie Vacheront et usine de moteurs Frimot au Bois-Noir, à l’ouest, établissements Belhommet au sud, brasserie dans un nouveau quartier entre les Capucins et les Ursulines, blanchisserie au Leck, au nord, pour ceux dont la localisation est connue. L’énergie hydraulique est sollicitée, ce qui multiplie les retenues d’eau, dont la plus importante sur 6 hectares dessert la filature de Traoñ-Élorn. Cette force motrice irrégulière est souvent insuffisante, ce qui contraint à l’emploi de la vapeur, fournie par le charbon dont l’importation est facile par le port. La ville s’enserre d’une couronne de hautes cheminées fumantes. L’accroissement de la population se traduit aussi par l’étalement de l’habitat.
61L’ingénieur Frimot manifeste dans le domaine de l’architecture industrielle des penchants avant-gardistes, en s’inspirant des phalanstères et dotant son usine de plusieurs milliers de mètres carrés de jardins, s’attachant aussi à faire pénétrer la lumière dans ses ateliers54. Mais la plupart des constructions industrielles de ce premier xixe siècle restent dans les normes architecturales anciennes. L’exemple le plus manifeste est celui de la filature de Traoñ-Élorn. Les bâtiments sont certes d’une taille imposante, mais les percements de fenêtres sont identiques à ceux des immeubles particuliers et les charpentes métalliques n’ont pas encore fait leur apparition. On peut en dire autant des grands moulins industriels.
62De nouveaux quartiers ouvriers apparaissent à proximité des usines, directement liés à la construction industrielle elle-même. Destiné à héberger, dans un habitat proche de leurs traditions, les travailleurs écossais venus apprendre aux ouvriers bretons le travail mécanisé, la Société linière crée, rue des Écossais (en Pencran à l’époque), un cottage de 10 maisons, avec 18 à 19 appartements, hébergeant une soixantaine de personnes55. C’est le premier exemple, connu à Landerneau, d’un habitat ouvrier groupé, sous la forme d’un coron, réservé à une élite ouvrière. Le reste de la population ouvrière doit se contenter de logements surpeuplés, sans confort et le plus souvent insalubres, « la plupart des maisons d’ouvriers sont vétustes56 ».
Conclusion
63Sous l’effet de mutations successives, le petit port seigneurial de fond d’estuaire évolue. Il devient, au xviiie siècle, une ville négociante, dont le maillage urbain s’organise autour d’un équipement portuaire complètement remanié, qui fait la fierté de ses édiles. Le développement de l’activité marchande agit sur la ville. L’habitat traditionnel à pans de bois fait peu à peu place à des immeubles de pierre, sous l’influence des hôtels de négociants. La ville applique les nouveaux principes d’aménagement urbain, élargissement des rues et alignement des maisons, tandis que les préoccupations de sécurité, d’hygiène et de salubrité s’imposent. Le percement de rues rectilignes et à angle droit rend la traversée plus commode et plus rapide. Au xixe siècle, sous l’impulsion du puissant groupe Radiguet-Goury, Landerneau se fait industrielle. Elle s’entoure d’usines qui attirent une nouvelle population ouvrière aux conditions d’existence misérables. Et elle connaît une expansion démographique remarquable. Au xixe siècle, la reconversion industrielle modèle fortement le paysage urbain et se traduit par l’extension du périmètre urbain, avec l’édification d’établissements industriels en périphérie immédiate. Ce développement est sans commune mesure avec celui qu’atteint Brest, à l’aube de la Révolution, dont la population est multipliée par dix en un siècle, ce qui suppose un gigantesque effort de construction, tandis que Morlaix voit son essor brisé à la fin du xviie siècle et conserve l’essentiel de son patrimoine bâti ancien.
Notes de bas de page
1D’Hozier, 8e volume de l’Armorial général, Bretagne 1re partie, Ms 32235, p. 784. Source : [gallica.bnf.fr].
2Guy Le Breton, Armorial breton, Rennes, Julien Ferré, 1667, p. 162. Source : [gallica.bnf.fr].
3Julien Danielo, Les ports d’Auray et de Vannes…, op. cit., p. 97.
4Benjamin Quioc, Le bureau de marque de Landerneau…, op. cit., p. 40.
5Pascal Arnaud, communication aux Journées d’étude du GIS histoire et sciences de la mer, « Regards croisés sur les ports : ruptures, mutations, adaptations », Brest, 25 et 26 mai 2016.
6Gérard Le Bouédec, « Gens de mer et acteurs portuaires », dans Alain Cabantous et al. (dir.), Les Français…, op. cit., p. 547.
7Nicolas Ozanne, Nouvelles vues des principaux ports et rades du Royaume de France et de ses colonies, Paris, Bance aîné, 1819 ; source : [gallica.bnf.fr].
8Caroline Le Mao, Les villes portuaires…, op. cit., p. 27.
9Ibid., p. 28.
10Max Radiguet, L’école de monsieur Toupinel…, op. cit., p. 133.
11Alain Cabantous, Les citoyens du large. Les identités maritimes en France (xviie-xixe siècle), Paris, Aubier, 1995, p. 40.
12Caroline Le Mao, Les villes portuaires…, op. cit., p. 234.
13Albert Gelley, L’assistance dans le diocèse de Léon…, op. cit., p. 22.
14Alain Cabantous, Les citoyens du large…, op. cit., p. 95.
15Henri Sée, Études sur la vie économique en Bretagne…, op. cit., p. 32.
16Anne Davis et Muriel Mémain-Bodilis, Étude démographique de la ville de Landerneau 1670-1790, mémoire de maîtrise dactyl., Brest, université de Bretagne occidentale, 1996, p. 105.
17Philippe Colin, L’armement brestois sous la Restauration (1814-1830), op. cit., p. 17.
18Caroline Le Mao, Les villes portuaires…, op. cit., p. 183.
19Emmanuel Le Roy-Ladurie, « Un urbanisme frôleur », dans Roger Chartier, Guy Chaussinand-Nogaret, Hugues Neveux et Emmanuel Le Roy-Ladurie (dir.), Histoire de la France urbaine. La ville des temps modernes, de la Renaissance aux Révolutions, Paris, Seuil, 1998, p. 453.
20Max Radiguet, L’école de monsieur Toupinel…, op. cit., p. 138.
21Henri Fréville, L’intendance de Bretagne (1689-1790), t. II, Rennes, Plihon, 1953, p. 265.
22Claude Nières, Les villes de Bretagne…, op. cit., p. 195.
23Guy Saupin, « La ville modèle », dans Jean-Yves Andrieux (dir.), Villes de Bretagne…, op. cit., p. 137.
24Claude Nières, Les villes de Bretagne…, op. cit., p. 133.
25Ibid., p. 227.
26Grégory Aupiais, « L’urbanisme à Guérande au xviiie siècle », ABPO, t. 106/4, 1999, p. 67.
27Guy Saupin, « La ville modèle », art. cité, p. 133.
28Caroline Le Mao, Les villes portuaires…, op. cit., p. 174.
29Guy Saupin, « La ville modèle », art. cité, p. 143.
30Claude Nières, Les villes de Bretagne…, op. cit., p. 208.
31Samuel Le Goff, Élites et pouvoir municipal…, op. cit., p. 230.
32Guy Saupin, « La ville modèle », art. cité, p. 135.
33Jean-Louis Harouel, L’embellissement des villes…, op. cit., p. 10.
34Antoine Dupuy, « La Bretagne au xviiie siècle », BSAB, t. XI, 1885-1886, p. 121.
35Henri Fréville, L’intendance de Bretagne (1689-1790), op. cit., t. III, p. 102.
36Catherine Abeguilé, « L’épopée de l’industrie », art. cité, p. 134.
37Roger Chartier, « La ville-chantier », dans Roger Chartier et al., Histoire de la France urbaine…, op. cit., p. 145.
38Jean-Louis Harouel, L’embellissement des villes…, op. cit., p. 218.
39Jean-François Brousmiche, Voyage dans le Finistère…, op. cit., p. 73.
40Jean Tanguy, Quand la toile va…, op. cit., p. 117.
41Pierre de teinte ocre et chaude largement utilisée dans la construction d’immeubles et d’édifices religieux. Ses carrières se situent à Logonna-Daoulas, au sud-ouest de Landerneau.
42André Lévy, La bourgeoisie et les classes populaires landernéennes à la veille de la Révolution, mémoire de DES dactyl., Brest, université de Bretagne occidentale, 1966, p. 119 et 120.
43André Lespagnol, Messieurs de Saint-Malo…, op. cit., p. 744.
44André Lespagnol et Jean Martin, « La ville toilière et négociante », art. cité, p. 88.
45Jehan Bazin, Landerneau ancienne capitale de la principauté de Léon, op. cit., p. 195.
46Jacques Cambry, Catalogue des objets échappés…, op. cit., p. 145.
47Yves Blavier, La Société linière…, op. cit., p. 84.
48Ibid., p. 96.
49Émile Souvestre, Les derniers Bretons, t. II, Rennes, rééd. Terre de Brume, 1997, p. 170-171.
50Yves Blavier, La Société linière…, op. cit., p. 22.
51Ibid.
52Ibid., p. 135 à 137.
53Jean-Michel Gaillard et André Lespagnol, Les mutations économiques et sociales…, op. cit., p. 41.
54Catherine Abeguilé, « L’épopée de l’industrie », art. cité, p. 120.
55Yves Blavier, La Société linière…, op. cit., p. 132.
56Ibid., p. 128.
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