La « démolition du héros » militaire (v. 1660 – v. 1780)
p. 215-226
Texte intégral
1La « démolition du héros » fut formulée par l’historien de la littérature Paul Bénichou1, à partir de l’analyse d’œuvres littéraires et philosophiques du xviie siècle. Des scènes du théâtre cornélien à la morale janséniste réprouvant la « vaine gloire » et la « fausse valeur », la culture héroïque aurait ainsi été disqualifiée littérairement, mais pas pleinement socialement. Par ailleurs, dans le domaine militaire, il y eut aussi une tendance de démolition du héros liée à de nouvelles pratiques de guerre soumises au développement de l’arme à feu. Toutefois, malgré cette tendance, il ne fut pas possible de supprimer totalement l’héroïsme afin de maintenir le sentiment positif des militaires et leur motivation. La démolition du héros militaire ne posséda donc pas un caractère absolu, mais elle alimenta des crises qui se prolongèrent jusqu’à la Révolution française, qualifiée par Barère de « révolution de la gloire ». Ce phénomène s’inséra donc de façon très ample dans le domaine militaire et anima des actions politiques du règne de Louis XIV à la naissance de la Révolution française.
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2En 1674, un an après la prise de Maëstricht, l’héroïsme de d’Artagnan fut exalté par Juliani de Saint-Blaise, auteur investi dans la littérature encomiastique, qui publia un récit du siège sous la forme d’un poème épique. Capitaine-lieutenant de la première compagnie de mousquetaires du roi et tué au cours de l’assaut de la porte de Tongres, d’Artagnan acquit ainsi une gloire posthume. Selon Juliani de Saint-Blaise, « d’Artagnan et la gloire ont le même cercueil2 ». Comme l’évoquait l’étendard de la première compagnie des mousquetaires, cette formule possédait une valeur très paradoxale. La devise de cet étendard était Quo ruit et lethum signifiant en Français « Où elle tombe la mort aussi », une idée illustrée par la projection d’une bombe. Cette tombée de la mort s’appliquait aux ennemis recevant cette bombe, mais aussi au mousquetaire tombant. D’Artagnan pouvait donc posséder une valeur héroïque illustrée par ce type de cercueil mais, à l’inverse, la gloire pouvait ainsi obtenir un caractère de disparition suggérée par son enterrement. Donc ce poème pouvait signaler une tendance à la démolition de l’héroïsme. En prolongement de cette idée, l’action héroïque de d’Artagnan et d’autres soldats courageux fut présentée de façon très critique et même péjorative par Vauban dans son Journal du siège de Maëstricht, qui définit l’engagement de ces héros dans des phases de combat instinctif comme un « péché originel ».
3Contribuant à l’élaboration et à l’application de la stratégie française sous le règne de Louis XIV, Vauban théorisa l’économie des forces par le Mémoire des dépenses de la guerre sur lesquelles le roi pourrait faire quelques épargnes. Parmi les critères de ce phénomène, Vauban invitait le roi à prendre en compte « le bien et la vie de ses sujets3 ». Cette nécessité s’opposait à la logique sacrificielle de l’héroïsme, car un héros se caractérisait souvent par sa capacité à s’engager dans des actions guerrières qui mettaient sa vie en péril. En opposition au caractère chevaleresque qui reposait principalement sur la qualité des actions de combat, le développement de l’arme à feu inséra le principal critère des effectifs. En 1524, le glorieux Bayard fut tué par un coup de feu tiré par un vulgaire soldat, ce qui révélait la crise de l’héroïsme. Une armée fondée sur l’usage principal de l’arme à feu ne devait donc pas être composée de bons, mais de nombreux soldats.
4La critique de l’héroïsme de d’Artagnan par Vauban s’appuya sur le principe de l’économie des forces, qui fondait les sièges et même plus généralement la guerre sur la gestion quantitative des ressources humaines et matérielles. Selon Vauban, la mort de soldats instinctivement engagés « sans aucune raison » alimentait le désastreux coût des pertes. La gloire de courageux soldats tués était donc considérée comme moins légitime que leur capacité à préserver leur vie et à s’engager raisonnablement, voire modérément, dans les combats. Dans ses Mémoires rédigés après la paix de Ryswick (1697), le comte Quarré d’Aligny, qui avait participé au siège de Maëstricht, confirma la réticence exprimée par Vauban contre l’instinct de d’Artagnan en affirmant « que les courtisans en disaient que c’était une témérité de jeune homme4 », phrase dotée d’une valeur ironique.
5Auteur d’un ouvrage sur Les véritables devoirs d’un homme d’épée publié en 1697, Nicolas Rémond des Cours considérait ainsi la vaillance instinctive comme « un emportement, un transport et non pas de la valeur5 ». Il constatait qu’il y avait « beaucoup d’honneur à servir les rois de son sang », mais il élabora les normes d’un service de l’État qui s’appuyait au contraire sur la capacité à survivre et à ne pas subir de blessures : « Notre vie est un fond qui appartient à l’État, notre mort est l’une de ses pertes. Qui sait se livrer à la mort avec ménagement et sans crainte approche du Héros6. » Par conséquent, face à la perte de ressources humaines au service du roi, il n’y avait pas moins de mérite « à servir l’État par la modération ».
6En définissant un officier comme un « bon ménager », Vauban contribua lui aussi à la « démolition du héros », qui revêtit même une véritable dimension institutionnelle. À partir de la guerre de succession d’Espagne (1701-1714), les officiers français furent soumis à une évaluation de leurs états de services. Les critères les plus fréquents des appréciations portées sur leur mérite professionnel se référaient à leur insertion dans le domaine disciplinaire et à leur capacité de gestion financière de leur unité. Pour les fantassins, l’évocation du courage n’apparaissait que rarement à travers la mention de « brave homme » attribuée à seulement 67 officiers sur un échantillon de 5187. Dans la cavalerie, la proportion s’établit à 245 sur 466 et à 36 sur 101 dans les dragons. Ces écarts s’expliquent par la spécificité des cultures propres à chaque arme, les armes équestres étant plus attachées aux conceptions traditionnelles de la valeur courageuse. Cependant, même dans ce contexte favorable, le culte de la bravoure n’intéressait guère les évaluateurs des états de services. Si la mention « brave homme » apparaissait plus d’une fois sur deux dans la cavalerie, elle ne donnait pas lieu à de plus amples commentaires. Seules les vertus disciplinaires, sociales et administratives donnaient lieu à des appréciations développées. Ce régime d’évaluation contribuait lui aussi à la « démolition du héros », car le mérite des officiers loués pour leur insertion dans le corps militaire était censé alimenter leur parcours professionnel, mais il ne s’exprimait pas par des actions héroïques. Comme l’avait suggéré Nicolas Rémond des Cours, l’appréciation des états de services des officiers se référait aux normes du service modéré de l’État.
7Dans les Mémoires de M. d’Artagnan Courtilz de Sandras attribua à d’Artagnan la gloire d’avoir construit un héroïsme confidentiel. Sa valeur individuelle s’exprima en tension avec le pouvoir monarchique en se concentrant sur le mode particulier du duel, qui était clandestin et transgressif. Comme le suggéra le parcours de d’Artagnan raconté par Courtilz de Sandras, le duel était une manière d’exprimer son héroïsme sans se soumettre à un régime de publicisation et d’insertion institutionnelle. Ce phénomène se diffusa dans le domaine militaire comme le précisa le Mémoire pour perfectionner la police contre le duel publié en 1715 par l’abbé de Saint-Pierre. L’honneur d’un individu affecté par une injure, le menaçait « d’être regardé comme un poltron parmi ses camarades8 » s’il n’affrontait pas son adversaire. Le duel se présentait donc comme une expression de la vertu d’un individu dans « l’opinion du vulgaire dont il est environné ». La sphère publique affectée par un duel se limitait à la structure communautaire dans laquelle s’insérait un militaire et ne se soumettait à aucune autorité. Cette opinion possédait ainsi un caractère vulgaire, qui attribuait à chaque individu le pouvoir de préserver l’autonomie de sa pulsion héroïque et de sa grandeur sans les soumettre au contrôle d’une autorité. En exprimant une vertu individuelle sans se soumettre à un régime de publicisation, le duel semblait une application de la définition de l’héroïsme comme un pur phénomène moral.
8Toutefois, malgré cette grande tendance à la « démolition des héros », Louis XIV s’engagea dans un maintien symbolique de l’héroïsme, afin de continuer à insérer dans l’armée des volontaires nobles espérant devenir des héros et se soumettant ainsi à la volonté royale. De façon plus générale, il était nécessaire de maintenir symboliquement l’héroïsme dans le domaine militaire, afin de ne pas le réduire à une dimension victimaire et de lui préserver son fondement moral.
9Depuis la professionnalisation du domaine militaire à partir des années 1660, le mérite se définissait ainsi comme la soumission d’un individu aux normes de son secteur professionnel, sans y exprimer le caractère exceptionnel de ses valeurs individuelles fondées sur son courage. La logique de soumission des individus à ces normes collectives professionnelles était contradictoire avec la définition du titre de « héros » par le dictionnaire de l’Académie française, comme l’attribution d’une gloire « à ceux qui par une grande valeur se distinguaient des autres hommes » et qui faisaient « des actions de valeur extraordinaire9 ». Un phénomène extraordinaire ne pouvait donc pas être ordinaire, car une action héroïque possédant un caractère exceptionnel n’appliquait pas de façon conventionnelle les normes techniques et disciplinaires. Les techniques militaires avaient, elles aussi, inspiré la perception de leur valeur d’opposition au courage.
10Malgré leur démolition, l’exaltation des héros se prolongea comme un phénomène social et politique qui s’appuya sur des modalités de publication et de publicisation. Malgré les tendances d’affectation de ses fondements moraux, l’héroïsme se prolongea car, pour des raisons sociales et même politiques, il apparaissait nécessaire de préserver l’exaltation de la gloire individuelle des militaires. Le héros n’était donc pas seulement un individu exprimant sa vertu, mais un phénomène social qui s’insérait dans un espace public. Par conséquent, le fondement moral de l’héroïsme militaire avait l’ambition d’animer le volontariat de gentilshommes et de leur alliance avec le roi.
11Cette soumission de l’héroïsme à l’autorité monarchique acquit plus généralement une valeur structurante. Quelles que fussent les sources de la gloire acquise par un héros, la reconnaissance par le roi jouait un rôle déterminant. En contradiction avec les principes de l’économie des forces exprimés par Vauban, Racine évoqua, dans son récit du siège de Namur de 1692, des séquences de combat qui avaient animé des actions héroïques au service du roi. Par conséquent, « le roi accorda sans peine toutes les marques d’honneur10 » aux soldats qui s’étaient engagés dans ces combats. Louis XIV fut ainsi célébré pour sa capacité non seulement à gouverner ce siège, mais aussi à fournir à ses soldats la possibilité d’exprimer leurs vertus courageuses et à reconnaître cette valeur. L’engagement de l’autorité monarchique dans le régime d’héroïsation contribua beaucoup à la dimension publique de ce phénomène. L’héroïsme ne se réduisait pas à l’expression de l’essence morale d’un individu, car c’était un phénomène public affecté par une grande diversité de facteurs politiques et sociaux, qui combinaient les tendances contradictoires de la démolition et de la construction du héros.
12La dimension excessive du courage se manifestait par des événements exceptionnels qui alimentaient l’héroïsme fondé sur des actions dramatiques institutionnalisées par la création d’ordres de chevalerie. L’ordre de Saint-Louis fut institué en 1693 pour valoriser « la vertu, le mérite et les services rendus avec distinction ». Dès son préambule, l’édit de fondation précisait les contours de cette « culture du mérite ». À deux reprises, il suggérait que la croix de Saint-Louis ne serait attribuée que pour des faits d’armes exceptionnels. D’une part, la création de l’ordre était justifiée par la nécessité de récompenser les « actions considérables de valeur et de courage ». D’autre part, elle était censée encourager les officiers qui « voyant des récompenses assurées à la valeur, se porteront de jour en jour, avec une nouvelle ardeur, à tâcher de les mériter par leurs actions ». Assez rapidement après la fondation de l’ordre de Saint-Louis, les séquences événementielles de grandes batailles comme Neerwinden (29 juillet 1693) et La Marsaille (4 octobre 1693) permirent des promotions de chevaliers et confirmèrent l’intention de récompenser des actions courageuses. Les croix de Saint-Louis furent attribuées d’après des récits d’actions héroïques par des mémoires de recommandation adressés au roi par des maréchaux commandant les armées.
13L’ordre de Saint-Louis était donc bien destiné à récompenser le mérite militaire de façon événementielle, concentrée sur des séquences narratives suggérées par la définition de l’héroïsme comme « des actions de valeur extraordinaire11 » par le dictionnaire de l’Académie française. Ce type de séquence événementielle possédait la valeur d’un « tout » défini par Aristote et analysé par Paul Ricœur comme « ce qui a un commencement, un milieu et une fin12 ». L’action héroïque d’un individu était donc censée exprimer la valeur totale de l’essence événementielle de sa vertu. Toutefois, ce caractère totalisant d’une séquence narrative fut contredit par une autre source d’admission dans l’ordre de Saint-Louis. Malgré l’ambition d’instituer une aristocratie fondée sur des actions extraordinaires, cet ordre de chevalerie se soumit au cadre professionnel de l’armée. Des médailles furent attribuées indépendamment de toute référence à des événements héroïques. Les maréchaux et l’amiral de France furent admis de droit au sein de l’ordre en application de leur statut13. D’autres officiers généraux furent admis presque aussi systématiquement en vertu de la qualité de leurs services attestée par leur grade. Progressivement, l’idée s’implanta que la croix de Saint-Louis devait récompenser des parcours de carrière militaire, fussent-ils dénués d’actions héroïques. Au xviiie siècle, l’ancienneté devint également un titre de mérite jugé suffisant pour justifier cette décoration. Dans son fonctionnement, l’ordre de Saint-Louis associait donc deux conceptions du mérite en intégrant le parcours ordinaire de carrières et la valeur extraordinaire d’actions héroïques. Cette ambivalence revêtit un véritable caractère paradoxal et suscita même certaines critiques et la perception d’une dimension anti-héroïque de l’ordre de Saint-Louis soumis aux logiques professionnelles et non exceptionnelles. Dans une lettre adressée au secrétaire d’État Voysin en juillet 1712, Agrippa d’Aubigné dénonça l’usage de recevoir certains chevaliers sur la base d’un mérite non héroïque. Des capitaines furent ainsi récompensés pour l’état de leur compagnie « sans avoir égard à l’ancienneté des services, ni aux actions, ni aux blessures14 ». L’ordre de Saint-Louis posséda ainsi une valeur destructrice de l’héroïsme. Toutefois, pour dépasser cette tendance, le fondement de l’héroïsme sur une séquence événementielle s’investit dans la modalité de remise de la croix de Saint-Louis. La cérémonie d’attribution de cette médaille alimentait la dimension événementielle de l’héroïsme et avait même tendance à en incarner l’essence. Un héros n’était donc pas seulement le réalisateur d’une action guerrière extraordinaire, mais également le récepteur de la croix de Saint-Louis. Par conséquent, l’institution d’un ordre de chevalerie possédait une valeur de prolongement de l’héroïsme au-delà des facteurs de sa démolition.
14Malgré la crise de l’héroïsme, le maintien symbolique du héros possédait la valeur de justifier la mort et d’alimenter le volontariat chez les officiers. Les soldats ne profitèrent pas de cette dynamique, car ils n’étaient pas traités comme des citoyens, ni même comme des individus. Le groupe qu’ils formaient ne reposait pas sur des valeurs et des volontés, car le recrutement des soldats avait un caractère obligatoire qui fut fortement amplifié par la création en 1688 de la Milice royale. Par ailleurs, en plus de cette modalité de recrutement obligatoire, le volontariat était lui aussi considéré comme une obligation. Sous le règne de Louis XV, le maréchal de Saxe, dans son ouvrage Mes rêveries, présenta le recrutement des volontaires comme une « capitulation » fondée sur la tyrannie des recruteurs obligeant des individus à devenir volontaires. Selon le maréchal de Saxe, ce mode de recrutement « est contre toutes les lois, divines et humaines15 ». Au-delà des opinions particulières de Vauban et du maréchal de Saxe, le recrutement des volontaires était généralement perçu comme un phénomène dramatique donnant à un individu recruté un caractère inhumain, ne possédant qu’une valeur quantitative. La crise générale de l’héroïsme et le maintien de cette morale au corps des officiers alimentèrent des querelles théoriques et politiques.
15Comme l’avait souligné en 1697, Nicolas-Rémond des Cours, un soldat n’avait strictement rien à espérer de l’expression de ses mérites et de sa vertu :
« Il n’y a point de péril pour l’officier. Parce que toute la gloire est pour lui. L’honneur qui est au bout de la pointe de son épée est un beau rideau qui couvre à ses yeux l’horreur du combat et de ses suites. Mais pour le soldat, de qui le nom inconnu ne craint point de se flétrir, qui voit sortir de ses blessures du sang et de la misère, peut-on trop lui couvrir le péril par des promesses16 ? »
16Un soldat ne profitant pas d’une exaltation de son héroïsme ne pouvait donc s’engager que dans une logique sacrificielle sans espérer en tirer profit. La tendance de soumission des fantassins à l’usage collectif de l’arme à feu se renforça à la fin du xviie siècle par l’instauration du régime d’ordre mince qui attribua à tous les soldats un fusil équipé d’une baïonnette à douille. La systématisation de cet ordre de bataille fut encadrée réglementairement en France le 2 mars 1703 par l’Exercice pour l’infanterie. Lors des guerres de succession d’Autriche (1740-1748) et de Sept ans (1756-1763), le système de guerre prussien incarna et exalta la valeur déterminante de l’usage disciplinaire de l’arme à feu. Cette évolution fut perçue par certains théoriciens militaires comme un facteur de destruction de la culture militaire française censée se concentrer sur l’usage héroïque des armes blanches.
17Selon la théorie du chevalier de Folard, la soumission passive des individus à l’usage collectif de l’arme à feu s’était opposée à l’esprit national français assimilé à l’action instinctive, mobile et courageuse des soldats. Les fantassins étaient donc considérés comme des serfs et même des automates dépourvus de vertus individuelles susceptibles d’être héroïsées. Le soldat n’était donc pas présenté comme un acteur mais comme une victime passive fusillée par l’ennemi. Selon le chevalier de Folard, « des hommes rangés sans branler […] qui se voient exposés à plusieurs heures à un feu prodigieux et continuel de canon et de coups de fusils, d’autant plus meurtrier que les corps qui se passent ainsi réciproquement par les armes combattent sur un grand front17 ? » En présentant le combat comme une façon de se « passer par les armes », Folard le comparait à une exécution de condamnation à mort. Aucun soldat ne pouvait donc y mener une action héroïque.
18Contrairement au domaine militaire qui pouvait difficilement exalter l’action individuelle d’un soldat soumis à l’usage collectif de l’arme à feu, le secteur civil créa un régime d’héroïsation des tireurs membres des compagnies de nobles jeux. Ces groupes urbains composés de bourgeois organisaient des compétitions de tir qui attribuaient aux vainqueurs un statut héroïque qui était même censé leur attribuer une dignité de type nobiliaire. Toutefois, malgré la valeur symbolique attribuée à ces héros, la réalité de leur statut social n’était pas affectée, car ces compagnies de nobles jeux ne possédaient pas un véritable pouvoir d’anoblissement. L’application, dans ces compagnies, de symboles militaires et nobiliaires à des civils bourgeois n’était généralement pas perçue comme une réalité sociale, mais plutôt comme une illusion. Dans sa comédie Le prix de l’arquebuse publiée en 1717, Dancourt présenta de façon ironique l’ambition de ces bourgeois d’acquérir un statut héroïque nobiliaire et militaire. Un personnage nommé Martin doté d’une valeur et d’une culture médiocres affirmait parodiquement : « On me regarde, morbleu, comme un général et dans le fond, j’aime mieux commander-là qu’une armée ; ça n’est guère moins glorieux, et il y a bien moins de risque18. » Cette revendication d’une gloire de type militaire fondée sur l’absence de risque possédait un caractère ironique, qui devait alimenter la perception critique de ce personnage, car la vaillance militaire se fondait justement sur la confrontation au péril.
19Au-delà des normes professionnelles, techniques et disciplinaires, le statut militaire se définissait toujours par la production et la réception d’actes violents, qui provoquaient des risques de mort et de blessure. Les vertus morales de l’honneur et du courage se définissaient par la capacité à surmonter ces risques qui possédaient un caractère déterminant du fait militaire. Pour permettre à un individu de faire la guerre, l’exaltation de sa gloire et de son honneur possédait une valeur plus déterminante que l’invocation de sa soumission à la discipline. Face aux tendances de « démolition du héros » alimentées par les pratiques de la guerre, l’invocation d’actions héroïques continua à posséder une valeur structurante dans l’armée au-delà du corps des officiers. Cette problématique alimenta la querelle des « héros subalternes », qui se consacra à l’application de l’héroïsme aux soldats dotés d’un statut et d’une réputation misérables.
20En 1745, la célébration de la bataille de Fontenoy par Voltaire avait alimenté cette querelle littéraire. Dans son Poème de Fontenoy, Voltaire avait exalté la gloire du roi et de l’aristocratie militaire en rejetant totalement le mérite des simples soldats. Dans l’Éloge funèbre des officiers qui sont morts dans la guerre de 1741, Voltaire était allé encore plus loin en opposant les soldats définis comme « la lie des nations », à la figure de l’officier « idolâtre de son honneur et de celui de son souverain, bravant de sang-froid la mort avec toutes les raisons d’aimer la vie19 ». Selon Voltaire, seul le sacrifice de ceux qui avaient quelque chose à perdre revêtait une valeur héroïque, tandis que les misérables soldats qui appartenaient à « la lie des nations » n’agissaient que par une indigne pulsion instinctive et violente.
Vous êtes trop bon Chrétien
Pour vouloir, à ce que j’espère,
Que sur ma Paroisse on enterre
Sept ou huit mille hommes pour rien ;
C’est mon casuel, c’est mon bien.
Sur mes droits et mon honoraire
On m’a fait encor d’autres torts :
Un fameux Monsieur de Voltaire
A donné l’extrait mortuaire
De tous les Seigneurs qui sont morts20.
21La négation par Voltaire de l’héroïsme populaire anima la querelle lancée par Claude Godard d’Aucourt dans son Académie militaire composée de « héros subalternes », c’est-à-dire de simples soldats. Voués à l’examen critique de la culture militaire, ce cénacle accusait Voltaire d’avoir ignoré la souffrance et la valeur des hommes du rang. Outre l’insensibilité de Voltaire au sort des soldats, L’Académie militaire avait critiqué son incapacité à reconnaître le mérite de ces héros subalternes « devant tout à leur bras et rien à leurs aïeux21 ». La notion de « héros subalterne » initia une vision d’association entre les facteurs moraux et sociaux de l’héroïsme. La querelle sur ce sujet s’engagea dans les débats sur le caractère social du fait militaire, notamment la discipline et le régime de promotion. Les sanctions positives ou négatives imposées aux soldats revêtirent également une importance politique dans le cadre des réformes militaires alimentées par la défaite de la guerre de Sept ans. L’intérêt du public pour la figure du « héros subalterne » trouva un écho particulier dans cette période. En 1779, lors de la prise de la Grenade, un sergent des grenadiers nommé Auradou avait sauvé la vie d’un officier sous les yeux de l’amiral d’Estaing, qui l’avait ensuite récompensé en le faisant officier. Auradou devint un véritable « héros subalterne » que la fiction des académiciens opposés à Voltaire avait appelé de ses vœux. Un occasionnel intitulé Relation de la prise de la Grenade fit le récit de l’action héroïque d’Auradou et fournit la matière à une série de gravures, ainsi qu’à une pièce représentée au Théâtre des Grands Danseurs du roi, le 12 octobre 1779. Cette pièce mettait en scène un héros surnommé « La Valeur, sergent de grenadiers des troupes du Roi, dans Hainault, et toujours prêt à le servir bravement pour peu que l’occasion s’en présente22 ».
22Malgré cette diffusion artistique de la figure du « héros subalterne », l’institution militaire préserva un régime inégalitaire de promotion et de discipline, qui réactiva les critiques formulées à l’encontre du système monarchique de reconnaissance de l’héroïsme. Cette tension alimenta l’idée que le véritable juge de l’héroïsme ne devait pas être le roi, mais le public. La soumission de l’héroïsme à l’arbitraire du pouvoir royal alimentait depuis longtemps la revendication d’un régime autonome de publicisation de la valeur. Le duc de Saint-Simon avait souvent invoqué l’autorité discrète du public en opposition à celle du roi dans l’exaltation de héros. Après la lourde défaite de Blenheim (13 août 1704), il constata, par exemple, que l’incompétence de Villeroy « fut noyée dans sa faveur », tandis que Tallard, qui n’avait guère plus brillé, fut « magnifiquement récompensé ». À ces préjugés appliqués par le roi, Saint-Simon opposa le jugement du « public » qui « ne se contraignit, ni sur les maréchaux, ni sur les généraux, ni sur les particuliers qu’il crut en faute23 ». Le pouvoir d’arbitrage du public circulait également dans la société militaire où un régime de notoriété autonome pouvait transformer chaque régiment en une « république24 » soumise à une loi de l’honneur strictement observée et délimitée. Souvent discordante avec la sanction officielle du mérite, cette économie de la réputation alimentait le sentiment d’une souveraine indépendance de la valeur militaire.
23C’est en tenant compte de l’arbitrage souverain du public que Rousseau envisagea le pouvoir de l’honneur, qu’il plaçait au-dessus de la loi. Dans l’édifice théorique de la philosophie politique de Rousseau, l’honneur occupait une place tout à fait singulière exposée dans la Lettre à d’Alembert. S’il déplorait le caractère violent du duel, Rousseau n’en reconnaissait pas moins sa fonction sociale. Les questions d’honneur ne pouvaient être réglées par la voie législative et judiciaire, car « la loi même ne peut obliger personne à se déshonorer ». Rousseau invoqua la nécessité de soumettre le roi à l’autorité de l’opinion publique qui alimentait la dynamique de l’honneur :
« Si tout le peuple a jugé qu’un homme est poltron, le roi malgré toute sa puissance, aura beau le déclarer brave, personne n’en croira rien ; et cet homme, passant pour un poltron qui veut être honoré par force, n’en sera que plus méprisé25. »
24La réception de l’héroïsme par le peuple en opposition au roi révélait les enjeux de l’insertion de ce phénomène dans la sphère publique. L’expression du mérite d’un individu ne se limitait donc pas à la morale de sa personne, car elle intégrait une grande diversité de facteurs sociaux, littéraires, politiques et militaires. Cette variété n’attribua pas à la « démolition du héros » une valeur absolue car ses divers facteurs se combinaient de façons variées qui alimentèrent même plusieurs tendances de préservation, voire même d’exaltation de l’héroïsme. À l’exception des actions héroïques aussi peu publiques que le duel, l’héroïsme était donc un phénomène social, qui ne se réduisait pas à ses fondements moraux. La capacité à exprimer et à faire reconnaître l’essence morale d’une action héroïque dépendait des modalités d’insertion d’un individu dans le cadre social, institutionnel et guerrier de l’armée. La tension entre le fondement moral et les modalités sociales d’expression de l’héroïsme fut analysée par Joseph Servan, dans ses publications consacrées à des projets de réformes militaires. Dans son ouvrage Le soldat citoyen publié en 1780, il présenta la potentialité du fait militaire à surmonter les inégalités sociales en unifiant ses membres et en les soumettant aux mêmes normes morales et légales :
« Nous voyons la société se partager en différentes classes de citoyens. Dans chacune de ces classes, les hommes sont inégaux entre eux. Les uns sont riches, les autres sont faibles ; quelques-uns commandent, beaucoup obéissent. Mais dans aucune classe les hommes ne sont plus liés les uns aux autres, ne sont plus soumis, plus dépendants, plus enchaînés à la loi, que dans celle des défenseurs de l’État26. »
25Un soldat soumis aux mêmes principes qu’un officier devait donc pouvoir acquérir la même gloire héroïque, mais Joseph Servan dénonça la réalité sociale du fait militaire, qui affectait cette potentialité. De fait, l’armée était un fait social qui contestait ses fondements moraux. Par exemple, l’armée se référait à la culture de l’honneur, mais selon Servan, il était impossible de l’appliquer aux soldats qui étaient déshonorés par une discipline arbitraire, humiliante et anti-héroïque : « Quoi de plus absurde ? Vouloir que le même homme soit un héros devant l’ennemi et un esclave devant vous27 ! » Il était donc impossible d’invoquer l’héroïsme sans tenir compte de la diversité du phénomène social. À l’inverse de cette tendance, le traitement d’un soldat comme un citoyen possédant des droits applicables à tous les membres du corps civique, permettait d’appliquer la logique héroïque. Cette réflexion et la formulation du concept de « soldat citoyen » s’associèrent avec la notion de « constitution militaire », qui avait été formulée à partir de 1777. L’héroïsme applicable à l’ensemble du corps militaire s’implanta comme un facteur de la naissance de la Révolution française.
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26Parmi les facteurs qui contribuèrent à l’insertion de la constitution militaire dans la Révolution, la culture de l’héroïsme joua un rôle important. Le 1er thermidor an II, un décret avait été proposé par Barère pour reconnaître « la récompense de défenseurs de la patrie qui se seront distingués par des traits de bravoure ou par des actions héroïques28 ». Selon ce rapport, il s’agissait de « révolutionner la gloire » en érigeant l’assemblée en « tribunal national pour les faits de bravoure ». La République prit ainsi le parti d’intégrer l’armée, au lieu de la rejeter comme un corps étranger, en lui attribuant la valeur d’une « noblesse militaire29 ». Le Recueil des actions héroïques et civiques publié par ordre de la Convention en 1793 et 1794 soutint cette logique de la révolution de la gloire. Ce recueil exalta de nombreuses séquences d’héroïsme sacrificiel de soldats morts et blessés. La gloire des soldats héroïques alimenta, par conséquent, une sensation de deuil. Par exemple, le formulaire consacré à la période du 1er au 26 prairial an II (20 mai-14 juin 1794), enregistra 23 actions héroïques concentrées sur deux registres : 16 affaires menées par des soldats tués ou blessés et 7 autres se caractérisant par des démarches de sauvetage et de protection contre la violence déchaînée par les ennemis. L’héroïsme se construisit ainsi comme un régime de violence subie et possédant donc l’ambition de la rendre acceptable par le corps civique. Contrairement à la valeur de privilège de l’héroïsme sous l’Ancien Régime, la révolution de la gloire contribua à rendre acceptable la mort des soldats par l’ensemble de la société. Les héros furent donc des individus démolis ne possédant pas une valeur exceptionnelle ni un droit privilégié. Cette référence à l’héroïsme ne lui attribua donc pas une valeur de suppression de sa démolition, car elle ne reposait que sur la validation de la mort. En 1802, la création de la Légion d’honneur attribua un caractère privilégié à des héros restés vivants. Ce fut donc la fin de la démolition des héros.
Notes de bas de page
1Bénichou Paul, Morales du Grand Siècle, Paris, Seuil, 1998.
2Saint-Blaise Juliani de, La suite de l’extraordinaire de la valeur des Français ou journal du siège et prise de la ville de Maestricht, Paris, Nego, 1674, p. 12.
3Le Prestre de Vauban Sébastien, « Mémoires des dépenses de la guerre sur lesquelles le roi pourrait faire quelques épargnes », in Les Oisivetés de Monsieur de Vauban, Seyssel, Champ Vallon,(1693) 2007, p. 489.
4Quarré d’Aligny Pierre, Mémoire des campagnes de M. le comte Quarré d’Aligny sous le règne de Louis XIV jusqu’à la paix de Riswich, Beaune, Arthur Batault, (1697) 1886, p. 57.
5Rémond des Cours Nicolas, Les véritables devoirs de l’homme d’épée, particulièrement d’un gentilhomme qui veut réussir dans les Armées, par l’Auteur de la lettre d’Eloise à Abelard, Amsterdam, Adrian Braakman, 1697, p. 68.
6Ibid., p. 28.
7Cette étude porte sur un échantillon d’environ un millier d’annotations réparties selon les armes : infanterie, 518 ; cavalerie, 466 ; dragons, 101 (total 1 085). Cf. Drévillon Hervé, L’impôt du sang. Le métier des armes sous Louis XIV, Paris, Tallandier, 2005.
8BnF, Clérambault 901, no 935. Abbé de Saint-Pierre, Mémoire pour perfectionner la police contre le duel, 1715, p. 16.
9Le dictionnaire de l’Académie française dédié au Roi, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1694, vol. 1, p. 562.
10Racine, Relation de ce qui s’est passé au siège de Namur, Paris, Denys Thierry, 1692, p. 40.
11Le dictionnaire de l’Académie française, op. cit., p. 562.
12Aristote, La poétique, 50b26, cité par Ricœur Paul, Temps et Récit. L’Intrigue et le Récit historique. Paris, Seuil, 1983, p. 60.
13SHD, GR Ya 207, « Édit d’institution de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis », article V.
14SHD, A1 2379, 5 juillet 1712, no 54.
15Maréchal de Saxe, Mes rêveries, Paris, Charles-Lavauzelle, (1757) 1895, p. 17.
16Rémond des Cours Nicolas, Les véritables devoirs de l’homme d’épée, op. cit., p. 72.
17Chevalier de Folard, Histoire de Polybe avec un commentaire ou un corps de science militaire, Paris, 1727, p. l.
18Dancourt, « Le prix de l’arquebuse », in Fin du répertoire du théâtre français, Paris, Veuve Dabo (1717) 1824, vol. 2, p. 339.
19Voltaire, « Éloge funèbre des officiers qui sont morts dans la guerre de 1741 », in Œuvres complètes de Voltaire. Mélanges littéraires, Paris, Armand Aubrée, (1748) 1824, vol. 2, p. 34.
20Requête du curé de Fontenoy au Roy, Fontenoy, 1745, p. 7.
21Godard d’Aucourt Claude, L’académie militaire ou les héros subalternes. Par Parisien, auteur qui suit l’armée, Lausanne, Marc-Michel Bousquet et Cie, 1747, p. 202.
22La prise de Grenade, pièce en un acte représentée pour la première fois sur le Théâtre des Grands Danseurs du Roi, aux Boulevards, le 12 octobre 1779, Paris, Brunet, p. 31.
23Rouvroy Louis de, duc de Saint-Simon, Mémoires, Paris, Gallimard, vol. 2, p. 363.
24Le mot « république » appliqué à une unité militaire est employé dans ses mémoires Au service du roi par l’officier de l’armée de Louis XIV Jean-François Barton de Montbas.
25Rousseau Jean-Jacques, « Lettre à d’Alembert », in Œuvres de J. J. Rousseau, Paris, Deterville, (1764), 1817, vol. 8, p. 101.
26Servan Joseph, Le soldat citoyen ou vues patriotiques sur la manière la plus avantageuse de pourvoir à la défense du royaume, Neufchâtel, 1780, p. 422.
27Servan Joseph, La Seconde aux grands, p. 17.
28Collection générale des décrets rendus par la Convention nationale, Paris, Baudouin, Mois thermidor an II, p. 5.
29Gainot Bernard, « La noblesse militaire, une source d’inspiration des révolutionnaires ? », in Philippe Bourdin (dir.), Les noblesses françaises dans l’Europe de la Révolution, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011, p. 87-99.
Auteur
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Hervé Drévillon
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Hervé Drévillon est professeur d’histoire moderne à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où il dirige l’Institut des études sur la guerre et la paix. Ses champs de recherche sont l’histoire de la guerre et du fait militaire.
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