Volodymyr Zelensky comme héros de série télévisée
Enquête sur la série Serviteur du peuple
p. 163-183
Texte intégral
1Le 20 mai 2019, Volodymyr Zelensky est élu président de l’Ukraine avec plus de 73 % des voix. Présenté comme un outsider, il apparaît aujourd’hui, dans un contexte devenu tragique, comme une figure du courage politique. On sait qu’il avait acquis une grande popularité en devenant le héros de la série télévisée Serviteur du peuple (actuellement diffusée sur Netflix, après l’avoir été sur Arte) dans laquelle il incarne le rôle d’un professeur d’histoire devenu, par un concours de circonstances, président de l’Ukraine et engagé dans un programme sans concession de lutte contre la corruption et le pouvoir des oligarques. Cette série, qualifiée d’humoristique, produite par Studio Kvartal-95 et diffusée sur la chaîne 1+1, a comporté trois saisons d’une cinquantaine d’épisodes qui ont été diffusées entre 2015 et 20191.
2Il est déjà arrivé que des hommes politiques utilisent pour développer leur carrière politique une notoriété qu’ils avaient acquise précédemment dans les médias : Ronald Reagan, Arnold Schwartzenegger, ou même sur un autre registre Donald Trump. Il y a toutefois quelque chose de tout à fait singulier dans la situation de Zelensky, qui justifie qu’on y accorde une attention particulière. En effet, c’est la première fois qu’un homme politique se trouve dans une situation où il y a une telle continuité entre le personnage fictionnel qu’il incarne sur le petit écran et le rôle qu’il va être amené à jouer sur la scène publique. La transition d’une position à l’autre s’est, en outre, effectuée sur un laps de temps extrêmement court, l’élection ayant eu lieu immédiatement après la diffusion de la série. Elle ne peut donc pas être envisagée comme le redéploiement d’une carrière dans un itinéraire professionnel au long cours mais plutôt comme une potentialisation directe de compétences politiques acquises et manifestées dans le cadre même de la fiction. L’osmose a été ensuite favorisée par de nombreux éléments : le parti qui l’a soutenu, le Parti du changement décisif, a ainsi été rebaptisé du nom de la série elle-même, Serviteur du peuple.
3Je me propose d’esquisser ici une première analyse de Vassili Petrovich Goloborodko/Zelensky comme héros de série télévisée, suivant une perspective de recherche sur laquelle je travaille depuis plusieurs années2. Je commencerai par rappeler quelques éléments de la construction théorique sous-jacente, puis par expliciter la méthode nécessaire à sa mise en œuvre avant de proposer quelques axes descriptifs de l’évolution de la série elle-même en esquissant les premiers résultats, encore provisoires, d’une enquête qui est actuellement en cours3.
Modèle analytique
4Depuis quelques années, les séries politiques se multiplient sur les écrans français et étrangers, rendant de plus en plus manifeste l’idée que les personnages qu’elles mettent en scène sont devenus, en fait, des acteurs politiques et donnant le sentiment que les ressources analytiques dont nous disposons pour analyser ce phénomène, issues de la littérature et marquées par la sémiologie et la tradition de la clôture du texte, ne sont pas à l’échelle des enjeux travaillés par ces œuvres4. Le cadre d’analyse que je vais présenter a été forgé à partir d’enquêtes que j’ai menées pendant de nombreuses années sur la réception de séries télévisées par des publics différenciés. Il est donc élaboré à partir d’une sociologie de la réception.
5Tout d’abord, ce modèle place au centre de l’analyse le héros de série télévisée, et non pas la notion de récit. Ce choix tient à la prééminence du personnage dans l’attachement des spectateurs à la série. Quand on interroge les spectateurs sur une série qu’ils ont vue, ils ne se souviennent pas vraiment des péripéties, ni du déroulement de l’histoire ; en revanche, ils ont une vision extrêmement précise des personnages, avec lesquels ils ont développé, au fil du temps, une véritable familiarité.
6La seconde proposition consiste à analyser les personnages comme s’il s’agissait d’acteurs sociaux. Les personnages sont alors, par décision méthodologique, dépouillés provisoirement de leur identité fictionnelle. Cette fiction méthodologique présente un grand intérêt : tout d’abord, elle est proche de l’expérience des spectateurs telle qu’on peut l’observer dans les études en réception : tout en sachant parfaitement qu’ils ont affaire à une fiction, les spectateurs entrent dans la fiction « comme si » elle proposait une expérience réelle et manifestent une bonne volonté fictionnelle qui fait crédit aux personnages d’un certain degré d’existence. Cette attitude nous autorise à les suivre sur ce chemin.
7Ce parti pris a, en outre, comme avantage d’élargir beaucoup le champ des références susceptibles d’être mobilisées pour l’analyse. Il devient en effet possible d’utiliser, pour approfondir la compréhension qu’on a des personnages et des situations dans lesquelles ils sont plongés, des ressources de sociologie générale ou de sociologies spécialisées. C’est en cela que cette fiction méthodologique se trouve heuristiquement féconde : elle conduit à analyser les personnages, confortés par la dignité ontologique nouvelle qui leur a été conférée, avec des outils qui généralement ne leur sont pas destinés. Une véritable sociologie des personnages devient ainsi praticable.
8La troisième proposition consiste à tenir compte de la spécificité des héros de séries télévisées au sein de la grande famille des personnages et de l’importance que revêt dans leur identité le fait qu’ils aient un corps, indissociablement partagé entre le personnage et le comédien. En scellant avec une force toute particulière le lien entre un personnage et une personne humaine, cette nouvelle configuration a contribué à introduire dans la grande famille des êtres de fiction une entité nouvelle que je suggère de désigner par le terme de HST, héros de série télévisée, pour bien la distinguer analytiquement des autres êtres de fiction. Les HST ont en effet comme caractéristique le fait d’avoir un corps et de n’en avoir qu’un seul. Ce trait suffit en effet à les différencier des autres types de personnages : des personnages de roman, dont l’aspect n’est pas fixé, puisqu’ils puisent leur apparence dans l’imagination de chacun des lecteurs et que les images singulières ainsi formées dans l’esprit de chacun ne se recouvrent jamais ; des personnages de films qui sont interprétés par des acteurs de cinéma qui multiplient les rôles, les capitalisent et déposent, même involontairement, des fragments de ceux qu’ils ont interprétés sur le nouveau personnage qu’ils incarnent – et qui deviennent rarement stars avec un seul rôle dans un seul film5. Il le différencie aussi des personnages de théâtre ou d’opéra, qui ont été enrichis par la multiplicité des comédiens qui à travers les époques leur ont prêté provisoirement leurs visages et ont ainsi contribué à la densité de leur existence fictionnelle. On pourrait dire que, lorsqu’il s’agit d’un HST, l’acteur est constitutif du personnage qu’il présente (et non qu’il représente). En effet, les séries télévisées et les feuilletons écrits pour la télévision, n’ont, jusqu’à présent du moins, jamais été rejoués6. Ils peuvent être rediffusés, ils ne sont pas réinterprétés. Les personnages n’apparaissent donc que sous un seul aspect, celui que leur a prêté le comédien unique qui les a incarnés. Pour les acteurs qui interprètent ce type de rôle, c’est donc une expérience originale : leur personnage ne préexistait pas à leur interprétation. Et il ne survit pas à leur défection : quand les comédiens choisissent d’abandonner une série ou un feuilleton, ils déclenchent le plus souvent la mort de leur personnage. Les tentatives de remplacement sont décevantes, le personnage a du mal à subsister dans un autre corps que celui qui lui a été donné à l’origine. Il est pour ainsi dire emprisonné dans le corps du premier comédien qui l’a interprété. Quant au comédien lui-même, il doit prendre garde de ne pas rester définitivement assigné à l’identité du héros de série qu’il a interprété7. La popularité du héros de série est telle qu’elle risque d’écraser la personnalité du comédien qui l’incarne.
9Or, la force de Zelensky est d’avoir su se servir de cette assignation propre aux héros de séries télévisées pour en faire un usage politique. Il n’a pas combattu son personnage, il l’a utilisé comme tremplin. Sa connaissance de la télévision, son expérience du spectacle vivant et de la production audiovisuelle, sa pratique d’un rapport direct avec le public, et de l’analyse quotidienne des données d’audience, l’ont préparé, mieux que tout autre, à saisir l’énergie particulière des héros de séries télévisées8. Il a su capter et mettre à profit la fusion entre le personnage et le comédien, qui est constitutive du HST. Il a su l’utiliser pour promouvoir un idéal politique. Telle est l’hypothèse qui structure l’ensemble de ce travail.
Méthodologie
10La posture analytique qui consiste à donner davantage de dignité ontologique aux personnages a une contrepartie méthodologique : l’enquête doit être menée avec un très grand soin. La série est alors considérée non pas comme une œuvre mais comme un véritable terrain ethnographique.
11La manière dont je procède est la suivante. La première étape consiste à constituer des mosaïques d’images, sorte de planches-contacts réalisées à partir de captures d’écran. Une image est saisie toutes les dix secondes. Ces images sont archivées numériquement dans des dossiers qui ont été préalablement définis, un par épisode, puis imprimées et reliées dans un cahier facilement consultable. La seconde étape est l’archivage des dialogues. Elle passe par la récupération des sous-titres sur Internet, avec les time-code qui leur sont associés. Ils sont ensuite transposés de VLC à un fichier excel. Il faut alors ajouter des colonnes, pour indiquer la référence aux saisons et aux épisodes, procéder à une numérotation des lignes, séparer les scènes et identifier les protagonistes de chaque prise de parole. La troisième étape consiste à revenir à la série pour constituer une banque d’extraits, qui permettent d’appuyer une analyse plus approfondie, reposant cette fois sur les images animées. On comprendra aisément qu’il est très important que ceux-ci soient sélectionnés après l’analyse systématique de la série et pas d’emblée. C’est la seule façon de mettre à distance le point de vue de l’observateur et d’éviter une approche trop pointilliste que certains n’ont pas hésité à caricaturer sous le terme de « sociologie du sofa ».
Enquête sur la série Serviteur du peuple
12Avant d’entrer dans le sujet, il faut dire que travailler aujourd’hui sur la série est très difficile. Il y a quelque chose d’inconvenant, d’insoutenable presque dans le fait de s’intéresser à une fiction, et qui plus est à une comédie, quand les événements ont pris une tournure aussi tragique. En contemplant les images d’une Ukraine riante et opulente, où il fait bon vivre, on ne peut s’empêcher de se demander ce que sont devenus les comédiens, s’ils sont vivants, morts ou blessés, ce que sont devenues leurs familles, leurs maisons. Les images de l’Ukraine en guerre se superposent sur celles d’un pays vigoureux et plein de promesses, rendant le décalage insupportable. Pourtant, il faut surmonter ce trouble, et essayer de comprendre ce qui s’est noué à travers la série.
13Venons-en à la série. Vassili Petrovitch Goloborodko est professeur d’histoire dans un lycée. À la suite d’un divorce qui lui coûte cher, n’ayant plus les moyens de se loger, il est revenu habiter chez ses parents, dans un logement modeste, typiquement post-soviétique dans lequel vivent également sa sœur et sa nièce. Sa mère, proche de la retraite, travaille dans une clinique et son père est chauffeur de taxi. La série démarre par un réveil qui n’a pas sonné, le héros en maillot de corps demandant sans succès aux femmes de la famille de lui repasser une chemise, tandis que son café bout et déborde sur la gazinière. C’est au moment où il arrive enfin à accéder à la salle de bains que des officiels en grande pompe viennent lui annoncer qu’il a été élu à la présidence de l’Ukraine avec 63 % des suffrages. Il est tenu de les accompagner dans la voiture officielle qui est venue le chercher.
14Un flash-back nous rappelle alors comment tout a commencé. Alors que Vassili Petrovitch interroge l’un de ses élèves sur la leçon du jour, le cours est interrompu par un collègue qui vient réquisitionner sa classe pour demander d’installer des panneaux électoraux. Furieux de voir son enseignement interrompu, Vassili Petrovitch se lance dans une diatribe contre le régime. La tirade, dont la grossièreté est pudiquement atténuée par des bips, fustige les politiciens mais aussi leurs électeurs. Or, celle-ci est filmée sur son portable par l’un de ses élèves qui la diffuse ensuite sur Internet où elle devient virale, obtenant huit millions de vues. Les élèves poussent alors leur professeur à se présenter aux élections, organisent un crowdfunding, pour rendre la candidature possible et lui remettent les fonds récoltés. Et contre toute attente, en dépit des mauvais sondages et de l’absence de campagne, Vassili Petrovitch Goloborodko est élu président de l’Ukraine. Les conditions dans lesquelles il accède à la magistrature suprême sont essentielles pour comprendre ce qui va être le fer de lance de son engagement : son désintéressement. En effet, il ne peut pas être suspecté d’ambition personnelle puisque ce n’est pas lui qui a choisi de se présenter. Tout au plus a-t-il prononcé une phrase qui claque comme un défi : « Si je pouvais être à leur place, pendant une semaine, je leur montrerais9 ! » Mais c’est le cancre de sa classe qui a posté la vidéo sur Internet, ce sont ses élèves qui ont orchestré la campagne, et ce sont les électeurs qui ont voté. Lui ne s’est jamais impliqué personnellement. Il n’a même pas tenté de faire de ces élections une tribune pour exprimer ses idées. Il a simplement distraitement surveillé les sondages, pour constater qu’il n’était pas dans la course. D’où le caractère inattendu de sa victoire, qui est la garantie même de sa probité.
Un petit professeur d’histoire
15Dans la biographie qu’ils ont consacrée à Zelensky, Régis Genté et Stéphane Siohan racontent que l’équipe de Kvartal 95 tournait autour de l’idée d’inventer une série télévisée sur un homme ordinaire qui deviendrait président de la République10. Progressivement, le projet s’est affiné et le héros est devenu professeur d’histoire11. En fait, ce nouveau statut permettait d’explorer de nombreuses opportunités non seulement sur le plan narratif mais aussi, comme on va le voir, directement sur le plan politique.
16Le métier d’enseignant est, en effet, un métier connu par tous, dont chaque citoyen a, ou a eu, une expérience directe. Un bon enseignant sait, qui plus est, parler en public, tenir une assemblée, intéresser un auditoire et faire preuve d’autorité. Autrement dit, il dispose de savoir-faire directement transférables à une activité politique. Quand la mère du nouveau président s’inquiète de le voir prendre ses fonctions, il la remet gentiment à sa place : « Maman, je suis professeur, je sais gérer ! » Une scène illustre cette capacité : lorsqu’il arrive à l’Assemblée pour être présenté aux parlementaires, il peine à se faire entendre. Après avoir essayé poliment et de maintes façons d’obtenir le calme avec des « Chers députés […] » et des « S’il vous plaît […] », il lance à la cantonade : « Poutine a été destitué ! », obtenant immédiatement le résultat souhaité, un silence absolu, sidéré, et manifestant ainsi sa capacité à maîtriser un chahut12…
17Dans le même ordre d’idées, le héros manifeste tout au long de la série des automatismes d’enseignant, dont une attention-réflexe à la factualité, qui lui fait corriger les inexactitudes et les imprécisions qui émaillent les propos de ses interlocuteurs – et celles-ci sont nombreuses dans le monde politique perverti dans lequel il évolue.
18Mais un autre élément encore plus fondamental entre dans le choix de cette identité professionnelle. Au cœur du métier d’enseignant se trouve en effet la conviction que tout peut s’apprendre. Or, cette foi dans les apprentissages constitue le levier d’un renouvellement du personnel politique. L’enseignant est celui qui apprend et le verbe apprendre lui-même porte cette double signification : il signifie apprendre à autrui mais aussi apprendre soi-même. C’est ce qui rend possible l’arrivée d’outsiders qui peuvent remplir des fonctions politiques auxquelles ils ne sont pas préparés, parce qu’ils sont susceptibles d’être formés et donc d’acquérir les compétences qui leur manquent.
19Le président nouvellement élu s’applique à lui-même cette exigence. Il manifeste beaucoup de docilité au cours du premier épisode, lorsque le premier ministre lui présente les différents aspects de son nouveau métier, et, en dépit de l’absurdité des consignes, il les assimile, ce qui est évidemment une source de comique : il se prête à toutes les photographies, de face, de profil, avec et sans sourire, au milieu des enfants, des infirmières ou des travailleurs, laisse l’empreinte de ses pieds et de ses mains dans l’argile, se laisse vêtir, maquiller et poudrer et accepte de se mettre des noix dans la bouche pour améliorer sa diction (la référence à Démosthène ne lui a pas échappé). Lors de sa première conférence de presse, il bafouille. Les journalistes lui posent des questions auxquelles il ne sait pas trop quoi répondre. Jusqu’à ce qu’il s’interrompe pour leur expliquer que, vu les circonstances, il n’a pas encore eu le temps d’étudier ses dossiers, et demande la possibilité de repasser l’épreuve lorsqu’il les aura travaillés. Et le soir de sa première journée présidentielle, il quitte précipitamment la salle à manger, pour s’enfermer dans sa chambre et réviser son discours d’investiture : on le voit la tête dans les mains, comme un bon élève qui repasse ses leçons, réviser consciencieusement les phrases du texte qu’il doit prononcer.
20L’image est inhabituelle pour un homme politique, dont on présuppose qu’il dispose de connaissances mais qu’on montre rarement en train de les acquérir. Plus fondamentalement, cette conception implique une définition du pouvoir politique qui n’est pas fondée sur l’expertise technocratique, mais sur le partage de convictions morales et politiques.
21Le choix de l’histoire comme matière enseignée est aussi un choix stratégique. Vassili Petrovitch Goloborodko défend une certaine conception de l’histoire. Il pense qu’elle est la reine des disciplines et que si les hommes politiques étaient plus cultivés, beaucoup de maux seraient évités. La connaissance du passé, la fréquentation des grands hommes et des grands textes alimentent une vision humaniste de la culture qui, seule, permet de réfléchir et éventuellement d’éviter de reproduire les erreurs du passé. C’est pourquoi il s’oppose violemment à la hiérarchie des disciplines qui fait qu’on préfère interrompre son cours plutôt que de sacrifier un cours de mathématique : « J’en ai marre et je suis fatigué de tout ça ! » Il refuse de voir les matières scientifiques placées au-dessus des matières littéraires : « Alors nous nous demandons pourquoi nos politiciens font les mêmes erreurs lorsqu’ils entrent dans les couloirs du pouvoir ? Parce que ce sont de grands mathématiciens ! Tout ce qu’ils savent faire, c’est diviser et soustraire. Et c’est tout ! »
22L’histoire comme discipline est aussi ce qui permet de consolider la référence à la nation ukrainienne. Plus précisément encore, elle permet de déployer sur la longue durée le roman national ukrainien. Dès le premier épisode de la première saison, on assiste à l’interrogation orale de l’élève Glotov, qui porte sur Hrushevsky. Quand Vassili Petrovitch lui demande s’il peut en dire quelque chose, l’élève répond, embarrassé, qu’une rue porte son nom, puis qu’il figure sur les billets de banque de 50 hryvnias, déclenchant l’hilarité générale. Il croit s’en tirer en parlant de manière générique « de services rendus à la mère Patrie », ce qui lui vaut de s’en sortir avec une « solide note de D », la cinquième depuis le début de l’année. La classe a ri. Pourtant, Mykhaïlo Hrushevsky est une des grandes figures de la renaissance ukrainienne. Né en 1866 et mort en 1934, il est l’auteur d’une monumentale histoire de l’Ukraine13. Il n’est donc pas anodin que la série commence par son évocation. Et ce n’est pas non plus un hasard qu’en miroir, la dernière saison de la série mette en scène un autre professeur d’histoire, enseignant dans une faculté de médecine. Mais la temporalité a bougé : ses cours se tiennent des décennies plus tard puisque la dernière saison se déroule dans l’avenir, en 2049, dans une Ukraine ultra-développée, crépitante de richesse et pour laquelle le présent des deux premières saisons est devenu un passé qu’on enseigne.
23La connaissance de l’histoire est aussi l’occasion de promouvoir une conversation démocratique élargie. En effet, Vassili Petrovitch s’entretient directement avec un certain nombre de personnages historiques qui s’invitent dans la série, d’abord dans ses rêves, puis dans son imagination, interviennent directement à ses côtés. Or, la rencontre avec ces personnalités n’est pas simplement une occasion de manifester sa culture générale : elles donnent aussi au nouveau président l’occasion, par contraste, d’affirmer son programme politique propre, démocratique et délibérément réformiste.
24Pendant que Vassili Petrovitch dort d’un sommeil fiévreux et agité, Hérodote et Plutarque apparaissent à son chevet. (Il s’était endormi en lisant les Vies parallèles). Hérodote s’informe. Il cherche à savoir de quelle pathologie souffre le jeune homme (« On lui a confié un pays ! »), quel est le régime politique (« Démocratie ! », « Ah, ah, ah ! » rit le jeune endormi), et celui qui serait le mieux adapté (« Dis-moi le socialisme était-il si mauvais ? »). Il cherche aussi à connaître son niveau de prospérité. C’est pour Plutarque l’occasion de présenter l’Ukraine, cette nation au centre de l’Europe, qui est le premier producteur mondial d’huile de tournesol, le troisième de céréales, qui fabrique des avions, des moissonneuses batteuses et des tracteurs. « C’est le paradis alors ! » s’exclame Hérodote.
« Plutarque : Et pourtant le pays fait face à un défaut de paiement !
Hérodote : Comment cela est-il possible ? Où va toute la richesse alors ?
Plutarque : Dans la poche des gens. Ils volent, tous, ils volent.
Hérodote : Bon, un changement est nécessaire14. »
25L’interlocuteur suivant est Lincoln, qui survient dans sa chambre pour une visite inopinée. Le nouveau président est un peu gêné car il a reconnu dans le discours qu’il doit lire le lendemain un plagiat du fameux discours du président américain à Gettysburg. Mais Lincoln dissipe son embarras : il a quelque chose de plus important à lui dire.
« Lincoln : Vassili Petrovitch, vous pourriez, vous aussi, libérer votre peuple.
Vassili Petrovitch : Mais nous n’avons pas d’esclavage !
Lincoln : Pensez-vous que des millions d’Ukrainiens, qui se cassent le dos à travailler jusqu’à l’os juste pour nourrir la soi-disant élite, leurs maisons, limousines et manoirs, ne sont pas des esclaves ?
Vassili Petrovitch : Mais qu’est-ce que je peux faire ?
Lincoln : Soyez vous-même, Monsieur le Président15 ! »
26Trouver un style politique authentique, tel va être désormais le défi du nouveau président. Son équation personnelle se résume dans la manière de préserver la violence de son indignation, tout en refusant la violence politique. Là aussi, il n’y arrivera pas d’emblée. Quand le Premier ministre Youri lui présente les membres de son gouvernement, la séance commence par un tour de table. Che Guevara surgit à ses côtés, et plein de colère, il se met à commenter les présentations : le ministre des finances (« Détourneur de fonds publics et alcoolique ! »), le ministre de la Santé (« Un connard avide et cynique, qui a acheté une île avec l’argent des contribuables destiné aux médicaments pour les enfants »), le ministre de l’Éducation, auteur de nouvelles techniques d’éducation et décoré de l’ordre de Yaroslav le Sage (« un imbécile vulgaire et immoral. Les écoliers manquent de manuels scolaires, mais il organise une fête d’anniversaire, avec des homards, des crustacés et un feu d’artifice au cours de laquelle s’est produite Madonna ! » « Enchanté » répond Vassili Petrovitch en saluant la personne qu’on vient de lui présenter. Il s’ensuit un échange direct avec Che Guevara, dans lequel ce dernier préconise, sinon d’assassiner tous ces ministres, du moins de les rééduquer. « Je suis un président pas un tyran. […] Je ne peux pas envoyer tout le monde en Sibérie ! » proteste Vassily Petrovitch. « Il faudrait les abattre ou les pendre » rétorque le Che. La parole est alors donnée au président qui semble donner libre cours à son indignation. Ce à quoi on assiste, en réalité, c’est à une tempête intérieure : aucune des paroles qu’il prononce n’est sortie de sa bouche, il est frappé d’un inexplicable mutisme. Méprisant ce qu’il considère comme une lâcheté, le Che se lève, crache une bouffée de fumée et va écraser son cigare sur le portrait du président nouvellement élu16.
27Un peu plus tard apparaît Louis XVI. Trouvant des points communs entre la situation de la France sous son règne et celle de l’Ukraine contemporaine, il alerte Vassily Petrovitch des risques qu’on encourt lorsqu’on cherche à mettre en œuvre des réformes. Plus précisément, il lui conseille de prendre la fuite, avant de s’éloigner penaud, tenant sa tête dans ses mains. Mais la réponse de Vassily Petrovitch est cinglante, comme sera celle de Zelensky quelques mois plus tard : « Je n’ai pas l’intention de m’enfuir17 ! »
28D’autres personnalités historiques suggéreront des solutions radicales pour assainir la situation de l’Ukraine, mais le président rejette aussi bien les propositions de Yaroslav le Sage, qui lui conseille de se marier avec la représentante du FMI (« Épousez-là ! C’est idiot d’avoir emprunté de l’argent. La dette est le début de l’esclavage. Le mariage apporte une dot, de la terre, de l’argent, de l’or […] Moi, j’ai établi des liens de sang avec toute l’Europe. Je ne les ai pas payés mais c’est eux qui m’ont payé un tribut ! Et ils m’ont respecté18 ! ») que celles d’Ivan le terrible qui lui suggère de torturer ses ennemis (« Qu’est-ce que la mort sans la torture19 ? ») et ne semble pas prêt à voir l’Ukraine s’engager sur une voie qui ne serait pas celle de la Russie.
29Ces différentes figures (il y en aura d’autres au fil des différentes saisons) concourent à donner une autorité et une légitimité à la proposition politique de Goloborodko. D’une certaine façon, on peut dire que le fait d’avoir des interlocuteurs aussi prestigieux est une forme d’intronisation. D’autant qu’il discute avec eux d’égal à égal. Mais chacun de ces dialogues est aussi une occasion de faire connaître son propre positionnement : il accepte certains raccourcis (des voleurs d’un côté, des esclaves de l’autre), il se démarque de la violence politique révolutionnaire et de la tyrannie paranoïaque tsariste, il manifeste une attitude ambivalente à l’égard de l’Union européenne (entre dépendance et condescendance), Vassili Petrovitch Goloborendko exprime ainsi ses propres convictions. C’est donc grâce à ses connaissances historiques qu’il peut définir de manière positive, comme un choix mûrement réfléchi, procédant d’une expérience indirecte mais documentée du monde, les composantes de son engagement politique.
Ce que permet la comédie
30Serviteur du peuple est une comédie où se déclinent toutes les formes de comique, depuis la plaisanterie fine jusqu’à la farce lourde, en passant par les jeux de mots et calembours (dont beaucoup, sans doute, nous échappent parce qu’ils se dissolvent dans la traduction), le comique de situation, le comique de répétition, le comique de caractères. Sans parler du comique gestuel avec des mimiques, qui se localisent notamment dans les expressions faciales de Vassily Petrovitch, voire dans ses sourcils qui montent et descendent, s’écartent ou se froncent, selon ses réactions aux situations qui le surprennent, l’intéressent ou le contrarient.
31Ajoutons que la série comporte des ingrédients classiques de sitcom en organisant la cohabitation sous le même toit de plusieurs générations, source inévitable de tensions et de malentendus liés au télescopage permanent de priorités désaccordées. Une façon de révéler à chaque occasion à quoi tiennent les personnages et comment ils le manifestent et de mettre en scène le caractère typique des attentes réciproques, telles qu’elles sont structurées par l’âge, la position dans le cycle de vie, l’appartenance générationnelle et, bien entendu, le genre.
32Le comique, toutefois, ne fait rire que parce qu’il sonne juste. C’est sa pertinence qui donne son efficacité à la plaisanterie. L’exagération ne falsifie pas, elle souligne – ou même plutôt surligne – un point sensible au cœur même de la réalité sociale. Le traitement par l’excès rend le phénomène visible. Il ne serait pas drôle si le trait n’était pas ajusté. C’est cette adéquation qui crée une complicité avec les spectateurs. Suivant cette optique, la comédie ne se réduit pas à la référence à un genre littéraire : elle donne une prise sur la réalité sociale20.
33On le sait depuis Aristote, la comédie place le personnage en position d’infériorité. En l’occurrence, elle met l’accent sur quelques insuffisances du héros. Plutôt maladroit avec les filles, aux prises avec des femmes puissantes, voire dominatrices, souvent dépassé par l’ampleur de sa tâche, il ne fait pas toujours face. Parce qu’il est parfois ridicule, chassé par son père pour avoir augmenté le prix de la vodka, en caleçon devant sa secrétaire, sans chaussures devant la représentante de l’Union européenne, candide amoureux d’une aventurière à la solde des oligarques, Vassily Petrovitch Goloborodko ne coïncide pas avec les représentations habituelles du chef charismatique. Cette attitude d’autodérision lui permet de créer une complicité avec son public. Elle évite de le coincer dans une posture moralisatrice. Mais surtout, elle permet un déminage de la rhétorique de l’homme providentiel : parce qu’il s’apetisse, il se coupe des racines habituelles des discours populistes et de la glorification personnelle sur laquelle ils reposent21. Elle inaugure une position originale suivant laquelle ce qui compte est moins ce qu’il est lui-même que ce qu’il a à proposer. Comme s’il s’effaçait au profit de ses idées, pour promouvoir son programme. Un programme délibérément réformiste et de lutte sans concession contre la corruption.
La construction de la corruption comme problème public
34Les trois saisons de la série Serviteur du peuple, et la totalité de ses épisodes, sont en effet traversées par la question de la corruption. Cette thématique constitue l’épine dorsale de la série et irrigue l’ensemble des problématiques. Toutes les formes de corruption sont envisagées : gaspillage des fonds publics, fraude à l’impôt, concussion, prévarication, népotisme, prise illégale d’intérêts. Nous allons donc proposer quelques pistes d’analyse en mettant en pratique les principes autorisés par le modèle que nous avons présenté, c’est-à-dire en puisant d’une part dans la littérature sociologique et anthropologique sur la corruption pour affiner la description des situations fictionnelles et d’autre part dans les travaux sur la construction des problèmes publics, tels qu’ils se sont développés aux États-Unis au milieu du xxe siècle22.
35Très tôt, dans les travaux sociologiques consacrés à la corruption, les auteurs ont mis en évidence ce qu’on a appelé « le paradoxe de la corruption ». Celui-ci consiste dans le fait que, alors qu’elle fait l’objet d’une condamnation à peu près unanime, elle est peu sanctionnée politiquement. Les électeurs ne semblent pas très sensibles à ce thème et peuvent réélire sans difficulté des candidats convaincus de corruption, même lorsque les faits sont avérés. Tout se passe comme si on avait affaire à une certaine forme d’ambivalence, se traduisant par une tolérance énigmatique à des comportements qui sont par ailleurs unanimement condamnés. Lutter contre la corruption revient donc à faire émerger ces pratiques, à les assembler (en dépit de leurs différences de taille, de gravité, de domaines, d’implications, etc.), et à les rendre inacceptables. Telle va précisément être la stratégie de Vassili Petrovitch Goloborodko. En effet, il engage au fil des épisodes un certain nombre d’opérations de définition, de condamnation et de dénaturalisation des pratiques corruptives, fondées sur la proposition d’une anthropologie alternative et d’une redéfinition du bien commun.
La dépendance à la corruption
36Le jour de la fête de l’Indépendance de l’Ukraine, le président est invité avec d’autres intervenants à participer à un débat à la télévision, qui porte, paradoxalement, sur la dépendance du pays à la corruption. Il en donne en direct une définition, définition qui est à la fois morale et savante, en se référant aux travaux du professeur américain Robert Klitgaard : « La corruption est la cupidité plus la discrétion, moins la responsabilité23. » Et il commente : « La nôtre est froide et grossière. »
37Le président ne se contente pas de dénoncer la corruption au sommet de l’État et au cœur des élites économiques et financières : il montre comment le pays est intégralement, à tous les niveaux et à toutes les échelles, impliqué dans des manœuvres de détournement des fonds publics. Ce faisant, il ne produit pas seulement un discours de mise en cause critique des élites politiques et administratives, mais vise l’ensemble de la population. C’est d’ailleurs ce qui distingue son discours d’une argumentation populiste. Il ne différencie pas les « eux » et les « nous », ceux d’en haut et ceux d’en bas. Il invoque une responsabilité collective, n’hésitant pas à s’inclure lui-même, ainsi que la journaliste qui l’interroge dans le processus. « C’est notre faute à tous. » Les responsabilités se trouvent redistribuées sur l’ensemble des citoyens. Ce qui aussi est une façon de redonner à chacun une puissance d’agir.
38De manière plus générale, il opère une politisation de la corruption. C’est-à-dire qu’il s’engage moins dans une condamnation morale (il laisse ce registre à Plutarque et Hérodote) que dans une analyse qui cherche à faire prendre conscience des conséquences sociales, économiques et politiques de ces comportements. Tout d’abord, il insiste sur le coût social de la corruption en la redéfinissant comme une source d’inégalités : l’argent pris par les uns est retiré aux autres (« À une époque où notre pays vit sous le seuil de pauvreté, vous bloquez le centre-ville pour parader dans vos voitures de luxe ! Le coût de chaque voiture pourrait payer une opération pour un retraité dans le besoin. Ou construire une école de village ou des aires de jeux pour les enfants, pour que nos enfants ne dépérissent pas dans les cages d’escalier de leurs immeubles »). Ensuite, il insiste sur l’incidence de la corruption sur la politique internationale : à cause d’elle, l’Ukraine ne peut pas obtenir de nouveau prêt du FMI ni se rapprocher de l’Union européenne. Enfin, il souligne son coût économique : « À cause de toi et d’autres comme toi, le Trésor public est à sec » dit-il à son père. Et il se déplace personnellement chez les oligarques, qui se prennent « pour les économistes du pays » et leur lance : « Pour commencer, déclarez vos revenus. Les vrais. Ceux à huit zéros ! »
39Les ressources soustraites à la collectivité ont une traduction immédiatement en termes de richesse collective. Le pays manque d’infrastructures et celles qui existent sont dans un état déplorable. Cette question fait l’objet d’un traitement spectaculaire dans la série, où elle est abordée dans le quatorzième et le quinzième épisode de la première saison. Après avoir été cahoté sur les routes dont les trous sont aussi profonds que des lacs, le président décide de faire de l’amélioration des voies de circulation une priorité de son mandat. Il convoque à deux reprises le ministre concerné, cherchant à comprendre pourquoi la situation est désastreuse alors que les sommes allouées sont considérables et que le personnel est nombreux (« 80 000 personnes travaillent pour le service des routes de l’État ! ») Il lui montre des ouvrages d’art réalisés dans des pays voisins, réfute les arguments sur le grand froid ukrainien (« Comment pensez-vous que les routes fonctionnent en Norvège et en Finlande ? »), la tectonique des plaques, ou autre malédiction qui frapperait l’Ukraine et exige l’établissement d’un plan de réfection. Il s’ensuit un ensemble d’échanges téléphoniques qui descendent puis remontent le long de la chaîne hiérarchique. À chacun des échelons du mille-feuille administratif, le temps exigé pour réparer les routes et le budget demandé augmentent au cours d’une sorte de téléphone arabe multiplicatif : deux mois et 6 millions, selon le responsable des routes de Kyiv, qui deviennent six mois et 400 millions pour le directeur du secteur, un an et un milliard pour le chef de district, deux ans et deux milliards pour le ministre. Le président tranche : ce sera un an et un milliard. « Vous plaisantez ! dit le ministre », « Est-ce que j’ai l’air d’être un comique ? » répond le président. Les sommes sont débloquées et les consignes redescendent, mais comme chacun se sert au passage, il n’y a toujours pas d’argent pour acheter le gravier ni payer les ouvriers. Les travaux sont au point mort. Et la cantonnière déclare la grève. Une enquête est diligentée, les ministres valsent, la cantonnière devient ministre. Les fonds ont bien été dépensés par chacun des responsables qui se sont succédé : une nouvelle Maybach, un nouveau yacht Royal Marine, une nouvelle Harley Davidson, pour l’un ; un appartement à Londres, une villa en Espagne, un petit château en Écosse, pour l’autre ; une maison en banlieue, un appartement à Kyiv, une Maserati Gran Turismo, un bateau Monterey, pour un troisième, et pour Katya, la cantonnière des derniers espoirs, une maison à Hawaï, un appartement à Londres, deux voitures, cinq lingots d’or, dix sacs de luxe, une robe à 10 000 dollars. « Mon Dieu ! s’exclame le président en levant les yeux au ciel. Il n’y aura pas de routes24 […]. »
40La corruption touche donc tous les domaines de la vie politique, administrative, judiciaire, sociale et familiale. Avec tous les degrés d’intensité : il s’agit aussi bien de la corruption blanche, de la corruption noire que de la corruption grise, pour reprendre la distinction proposée dans les années 1970 par Arnold J. Heidenheimer25. La corruption blanche est totalement incorporée à la vie quotidienne. On en a un exemple avec le père du président qui complète sa retraite par une activité de chauffeur de taxi (sans licence) tandis que son épouse se livre, à la clinique où elle travaille, à un trafic lucratif de bouteilles de cognac (une dizaine par jour). Quant à sa sœur, employée dans une compagnie de chemin de fer, elle a monté avec son conjoint un wagon-restaurant illicite. En passant par le cas-limite du directeur de banque qui, sous couvert d’une loterie promotionnelle, efface les mensualités restantes du four à micro-ondes acheté par Vassili Petrovitch le jour de son entrée en fonction. Vient ensuite le nuancier des corruptions grises (qui commencent avec les policiers qui arrêtent une voiture avant même de savoir si elle a commis une infraction. « Voilà notre garde-manger ! » s’exclament-ils en l’apercevant – et se décline avec des dizaines d’exemples qui émaillent la série). Elle va jusqu’à la corruption noire, qui relève de la criminalité pure et simple : les deux derniers épisodes de la première saison sont marqués par une tentative d’assassinat du président pendant un débat télévisé, commanditée par les oligarques, mise en œuvre par un émissaire peu scrupuleux, silencieusement déjouée par son garde du corps.
La possibilité d’une résistance
41Le président et son équipe commencent par montrer qu’il est possible de résister à la corruption. Dès que la nouvelle équipe est au pouvoir, les oligarques envoient à chacun de ses plus proches collaborateurs un émissaire qui lui fait des propositions. Le procédé est toujours le même : le corrupteur cherche à prendre un ascendant sur la personne corrompue pour organiser ensuite l’irréversibilité du lien, par le biais du chantage à la publicité. S’il utilise chaque fois une modalité d’approche différente, il y a néanmoins quelques régularités dans la manière dont il procède, donnant ainsi à voir les pratiques concrètes de la corruption. Tout d’abord, les oligarques n’interviennent jamais directement : ils se servent d’intermédiaires qui porteront la responsabilité de la réussite ou de l’échec de la transaction. Ensuite, dans le cours de l’interaction, les apparences d’honnêteté sont préservées, pour que chacun puisse sauver la face en cas d’échec des négociations. Il faut noter aussi que la corruption est perçue par le corrupteur comme un marchandage, au cours duquel doit s’établir progressivement, grâce à la négociation, la véritable valeur de la transaction. Contre toute attente, tous les collaborateurs du président refusent. Allongés sur des tables où ils se font masser de concert, les oligarques manifestent leur incrédulité : « Je n’y crois pas ! », « Ils n’avaient tout simplement jamais vu autant d’argent auparavant », « Je suis sûr que ces incorruptibles changeront d’avis. Il faut juste attendre que leur bon sens prenne le dessus26 ». Cependant, à la suite d’une mise en scène d’acceptation bien orchestrée, les quatre proches du président reçoivent l’argent. Mais les fonds sont reversés au Trésor Public, ce qui permet de payer les fonctionnaires privés de salaires depuis des mois. « À la suite de cette opération coup de poing, nous avons reçu 50 millions de dollars. Si vous voulez donner un pot-de-vin à notre équipe, allez-y s’il-vous-plaît. Nous sommes disponibles. Comme on dit en Ukraine, vous êtes les bienvenus ! » se félicite le président27.
42Non seulement, Goloborodko montre qu’une résistance est possible, mais il montre les limites proprement cognitives de ceux qui ne sont pas capables de l’imaginer. Parce qu’ils ne peuvent pas penser que des personnes aient d’autres manières de raisonner que les leurs, les oligarques se trompent dans leurs anticipations. Si on définit le cynisme comme le fait de parier sur les mauvais penchants d’autrui, on voit bien les limites de leur raisonnement. Ce sont en effet leurs procédures de généralisation qui sont en cause : la possibilité d’une alternative met tout bonnement en échec leur conception de l’humanité. L’équipe présidentielle entame ainsi une dénaturalisation de la corruption, en assurant la promotion d’une anthropologie alternative. L’accusation de naïveté est retournée à l’envoyeur. À la croyance en une diffusion généralisée du cynisme, le président et son équipe répondent : « Pas forcément. »
43La troisième opération, et la plus radicale, consiste à se défaire d’une proposition culturaliste associant la corruption à la nation ukrainienne. Le président défend l’idée, cohérente avec la proposition précédente, d’une socialisation à la corruption. C’est ce qui rend, en principe, le processus réversible. Dans ce dialogue avec la journaliste, il décrit la longue carrière de de l’Ukrainien délinquant. À ce stade, le mieux est de lui laisser la parole :
« On dirait que vous avez changé après l’élection. Est-ce que tout Ukrainien honnête, une fois qu’il est élu, devient un arnaqueur, un charlatan, un plouc ? demande la journaliste.
Vassili Petrovitch — Vous pensez qu’il est devenu arnaqueur, charlatan et plouc ou qu’il était déjà comme ça ?
La journaliste — Les gens naissent-ils voleurs ?
Vassili Petrovitch — Les Ukrainiens ne naissent pas voleurs. Je pense que nous naissons tous ukrainiens. Une fois nés, c’est que nous l’avons mérité. Nous, nos parents, nos ancêtres. Celui-là là aussi est né ukrainien, un petit ukrainien dodu de 3,5 kg. Aux joues roses. La question est : “Comment est-ce que ces 3 kg se transforment en un voleur de 100 kg. Comment est-ce que cela arrive ?” Je vous explique : c’est notre faute. Aux gens comme Yana et moi. C’est notre faute à tous !
Dès la naissance, un pot-de-vin à la maternité est obligatoire. Sinon, retour à l’intérieur. On ramène le bébé à la maison, où il est toujours ukrainien. Il commence à penser et il devient voleur. Il voit d’abord son père. Papa est assis devant la télé, bien sûr, et il dit : “Tout ça, c’est la faute de ces enfoirés, ces bâtards, ces sales politiciens !” En disant cela, il compte les 200 hryvnias qu’il a reçus pour avoir manifesté contre ces salauds de politiciens corrompus. (Sinon un autre aurait pris sa place. Pourquoi est-ce qu’un autre devrait prendre l’argent volé ? Pourquoi pas moi ? dit son père). Le bébé voit ça. Notre ukrainien, peu à peu devient comme son père. Il devient voleur. Peu à peu.
Tout n’est pas perdu ? Si, si.
L’oncle et la tante sont fonctionnaires. Où placent-ils le petit ?
Dans une école. Dans une bonne école ? Non, non, dans une école huppée, très huppée. Il en sort avec les honneurs. Il pique-nique au bord du Dniepr. Bien sûr, avec de la viande et du cognac. Il n’a eu que des A. On est de bonne humeur et on l’envoie à l’université. Tout le monde participe. Où fête-t-il son diplôme ? Sur le Dniepr. Pourquoi tant de déchets ? Pourquoi y en a-t-il partout ? Un panneau l’interdit pourtant. Alors qui l’a fait ? Pourquoi ces ploucs ne ramassent-ils pas leurs déchets ? De bonne humeur sur sa nouvelle Honda offerte pour son diplôme, notre mi-plouc mi-ukrainien se balade, la nuit, à Kyiv, où il n’y a pas de route. Il n’en a rien à foutre, pardon, de ces gens qui dorment après avoir travaillé ; ni de la mère qui a deux emplois pour nourrir son enfant qu’elle vient d’endormir. Il pétarade vers l’avenir. Pas un avenir lointain : il a 25 ans. Il devient député. Et notre demi-ukrainien se transforme définitivement en plouc. Tout ira bien pour lui. Mais ses enfants étudieront en Suisse. Pas ici, loin des ploucs. Il n’ira plus au Dniepr, il y a déjà chié. Il ira aux Maldives (évitons les ploucs !). Il aura un studio à Londres, pour éviter les ploucs, loin de tout ça. Ce n’est pas pour moi.
C’est ça notre énigmatique âme de plouc.
Y a-t-il d’autres questions mes compatriotes ukrainiens28 ? »
44Le président de fiction n’a pas inventé le thème de la corruption qui était déjà très largement relayé en Ukraine et qui a inspiré l’Euromaïdan. Mais il l’a déployé et mis au cœur de ses problématiques. La série s’est ainsi constituée comme une « arène publique » où a été opéré un travail argumentatif et des mises en scène dramaturgiques. Le président a mobilisé les médias et mis en place des politiques publiques. Il a engagé des réformes : il a diminué le nombre de fonctionnaires (« Savez-vous qu’en 1992, il y avait 69 000 fonctionnaires dans le pays. Aujourd’hui, 380 000 ! »), réduit le train de vie de l’État, baissé le montant des impôts mais amélioré leur recouvrement. Il a aussi instauré une taxe sur l’alcool (le prix de la vodka augmente de 30 %), retardé l’âge de la retraite, engagé une campagne publicitaire pour favoriser le consentement à l’impôt. Il a enfin lancé des poursuites pénales contre les contrevenants : le premier ministre et les oligarques ont été emprisonnés.
Conclusion
45Tels ont été les arguments et les propositions politiques qui ont assuré la crédibilisation de Vassili Petrovitch Goloborodko et ont ainsi permis l’élection de Volodymyr Zelensky. Le modèle du HST, c’est-à-dire de cette entité composite faite de la fusion du personnage et du comédien, permet de comprendre ce qui a permis au personnage-président de passer sans solution de continuité de son statut de héros de série télévisée à celui de président de l’Ukraine. Mais il ne rend pas compte de ce qui s’est passé après, du passage du président au chef de guerre.
46Dès la fin de la première saison, les gens dans la rue ont commencé à interpeller Zelensky en l’appelant « Monsieur le Président » raconte le réalisateur de la série Kiryushchenko29. Olena Kravets, qui joue dans la série le rôle de son ex-épouse, déclare : « Je dirais que Volodymyr a verbalisé son envie d’être candidat via la série. Puis la campagne s’est matérialisée sur l’écran. Puis les gens se sont dit : “Tiens, celui-là, je l’ai déjà vu.” Ça a eu un impact réel sur la conscience des Ukrainiens30. »
47Zelensky en personne avait déclaré à Stéphane Siohan en 2019 : « Peut-être que les gens pensent que moi et mon personnage à l’écran ne formons qu’un, mais c’est une bonne chose, car le Serviteur du peuple, c’est ce dont on rêve pour notre pays31. » Il revient sur ce sujet trois ans plus tard au cours de l’entretien qu’il accorde à David Letterman, dans le cadre de l’émission My next Guest, de décembre 2022, réalisée dans une station du métro de Kyiv, tandis qu’on perçoit l’écho assourdi des sirènes et des bombes32. Le journaliste américain lui demande : « Est-ce cette intrigue qui vous a décidé à vous présenter aux élections présidentielles ? Ou bien est-ce une pure coïncidence ? » Zelensky répond : « Je ne pense pas être calculateur à ce point. Pour être honnête… » Il complète par une plaisanterie sur la confidentialité de l’échange (« Cela reste entre nous, personne n’en saura rien »). Mais manifestement, la question, complexe, mérite une réponse plus détaillée puisqu’il ajoute : « Peut-être qu’après mon mandat, je pourrai répondre à cette question. » Letterman rebondit : « Ah oui, c’est fascinant, merci. Je reviendrai alors. » Un approfondissement deviendrait alors possible, sur la question de l’intentionnalité, sur le moment où il a pris sa décision et sur le processus même de conversion du rôle d’acteur de série au rôle d’acteur politique.
48En attendant, ce qu’on peut dire, c’est que l’impact proprement politique de la série a, sur le moment, été sous-estimé. Trois raisons se sont ici combinées : il s’agissait de télévision, média traditionnellement mal considéré ; il s’agissait d’un feuilleton et la fiction sérielle a, jusqu’au début des années 2000 du moins, souffert d’indignité. Il s’agissait enfin d’une comédie, dont le discrédit est encore plus ancien puisqu’il remonte à l’Antiquité, plaçant la comédie tout en bas de la hiérarchie des styles.
49À ce triple déficit de légitimité s’ajoutait la tradition bien établie qui exile la fiction hors de la vie ordinaire. Ce qui a rendu difficile de comprendre ce qui est arrivé à Zelinsky, ce qui explique la surprise extrême, voire la stupéfaction, qui a frappé les observateurs au moment de son élection et dont témoignent les articles de presse qui l’ont relatée33, c’est la tradition dichotomique qui, depuis les débuts de la culture occidentale, oppose la réalité et la fiction et qui inspire nos manières d’interpréter le réel34. Or, face à la place considérable prise par la fiction, et notamment la fiction télévisée, dans l’existence de nos contemporains, face à la manière dont elle irrigue leurs réflexions et peut intervenir pour transformer leur existence, il est important d’imaginer des modèles qui permettent de penser de manière plus souple l’articulation entre les mondes réels et fictionnels. Mettre au cœur des réflexions la notion de « héros » pourrait bien être une solution.
50L’intérêt de ce colloque qui a mis à son agenda une réflexion sur le héros et les procédures d’héroïsation est de nous inviter à réfléchir à cette question. Le mot héros est, comme on le sait, polysémique. Dans le dictionnaire Littré, six sens sont mentionnés. Il y a dans cette notion – qui désigne donc à la fois un personnage mythologique humain et divin, celui qui se singularise par une valeur extraordinaire ou des succès éclatants à la guerre, une personne humaine dotée de qualités exceptionnelles et le personnage principal d’un poème, d’un roman ou d’une pièce de théâtre, une intuition qu’il ne faut pas perdre mais qu’il faut au contraire faire fructifier. En effet, il ne s’agit pas d’une simple homonymie, mais d’une « polysémie réglée » pour reprendre le terme de Ricoeur, par laquelle « la sagesse de la langue » permet sous un vocable unique de réunir des significations différenciées35. Elle nous invite ainsi à considérer ce qui, unissant ces différentes significations, a pu autoriser l’usage à passer de l’une à l’autre. Tout se passe comme si la trajectoire du sens, qui va du « héros mythologique », très éloigné du monde, au « héros du jour », pris dans la quotidienneté, en passant par les héros littéraires – et pourquoi pas, les HST ! –, constituait une invitation à sortir du dualisme qui oppose réalité et fiction, pour adopter des modèles moins tranchants. L’affaire Zelensky nous a rappelé que la fiction est partie prenante du monde, qu’elle est une composante de la réalité sociale et qu’il n’est pas raisonnable de la sous-estimer. Réintégrer ses héros au cœur du monde social, et par conséquent de nos préoccupations sociologiques, n’est pas une fantaisie épistémologique. Il y va de l’intelligibilité du monde dans lequel nous vivons.
Notes de bas de page
1La première saison comporte 24 épisodes de 26 minutes, le premier épisode étant double. Chaque épisode comprend un prégénérique, le générique lui-même, qui présente, avec une chanson, le trajet à vélo du président à travers la ville pour accéder à son bureau, sur une musique de Dmytro Chourov. Le corps de l’épisode dure une vingtaine de minutes. La série est tournée en russe. La deuxième saison a fait d’abord l’objet d’un film de cinéma, avant d’être déclinée en 24 épisodes. La troisième saison, tournée hâtivement et diffusée juste avant le premier tour des élections présidentielles en mars 2019, ne comporte que trois épisodes.
2Chalvon-Demersay Sabine, « La part vivante des héros de séries », in Pascale Haag et Cyril Lemieux (dir.), Faire des sciences sociales. Critiquer, Paris, EHESS, 2012, p. 31-57 ; ead., « Pour une responsabilité politique des héros de séries télévisées », Quaderni, no 88, 2015, p. 35-51 ([https://doi.org/10.4000/quaderni.919], consulté le 30 décembre 2023).
3Les épisodes analysés dans cet article concernent essentiellement la première saison. Pour les références, la solution conventionnelle est adoptée : numéro de la saison, numéro de l’épisode, minutage du début de l’extrait. Les citations effectuées dans ce texte sont extraites des sous-titres et fondées sur la traduction de Mark P. Raczkiewycz.
4Pour des approches alternatives, voir Laugier Sandra (dir.), Les séries. Laboratoires d’éveil politique, Paris, CNRS Éditions, 2023.
5Aujourd’hui, de plus en plus d’acteurs passent du cinéma à la télévision, ce qui rend cette remarque moins pertinente. Elle était toutefois caractéristique des premiers HST.
6Il n’en va pas de même, bien sûr, lorsqu’il s’agit d’adaptations d’œuvres littéraires préexistantes qui ont donné lieu à de nombreuses reprises. Sur la place de la culture classique à la télévision française, voir le site [https://www.pressesdesmines.com/le-troisieme-souffle/], site numérique compagnon de l’ouvrage Le troisième souffle, réalisé par l’auteur et mis en ligne en septembre 2021.
7De nombreux comédiens au début de la télévision ont fait cette expérience, souvent douloureuse. Ils ont eu du mal à s’arracher à leur premier rôle et certains d’entre eux ont dû renoncer à développer une carrière ultérieure.
8Il faut rappeler que Zelensky n’était pas seulement l’interprète d’un rôle : il était aussi le producteur de la série, et intervenait directement sur le scénario, au niveau de sa conception comme au niveau des dialogues.
9La grande colère de Vassili Petrovitch démarre à la onzième minute du premier épisode (S1E1-11’).
10Kvartal 95 studio est le nom de la société de production qui porte le nom d’un quartier de Kryvyi Rih et qui a été fondée par Volodomyr Zelensky, Boris Chefir et Sergueï Chefir.
11Gente Régis et Siohan Stéphane, Volodymyr Zelensky. Dans la tête d’un héros, Paris, Robert Laffont, 2022.
12S1E04,1’06 ; S1E05,14’3.
13Hrouchevskyï Mykhaïlo, Précis de l’histoire de l’Ukraine, 1920. Une version française a été rééditée en 2022 chez Christophe Chomant éditeur dans une traduction revue, corrigée et présentée par Dmytro Tchystiak.
14S1E02, 1’02.
15S1E03, 18’44.
16S1E05, 7’55.
17S1E19,7’51.
18S1E16, 4’01.
19S1E23, 5’16.
20En principe, pour rester dans le modèle du HST, il faudrait considérer que ces traits sont des caractéristiques des personnages et de la manière dont ils apparaissent et non pas des traits relevant d’un genre littéraire. C’est par approximation et par commodité que je fais référence à la notion de comédie.
21Voir Charaudeau Patrick, « Réflexions pour l’analyse du discours populiste », Mots, no 97 (Les collectivités territoriales en quête d’identité), 2011, p. 101-116 ; id., Le discours populiste, un brouillage des enjeux politiques, Limoges, Lambert-Lucas, 2022.
22Cette approche a été popularisée en France par Daniel Cefaï. Voir Cefaï Daniel, « La construction des problèmes publics. Définitions de situations dans des arènes publiques », Réseaux, no 75, 1996, p. 43-66 ([https://www.cairn.info/revue--1996-1-page-43.htm (erreur en 2025)], consulté le 30 décembre 2023) ; Cefaï Daniel et Terzi Cédric (dir.), L’expérience des problèmes publics. Perspectives pragmatistes, Paris, EHESS, 2012. Suivant cette tradition de recherche, les problèmes qui affectent une société sont considérés comme le résultat de processus, qui sont susceptibles d’aboutir ou d’échouer, par lesquels des individus ou des groupes identifient des situations comme problématiques, enquêtent sur leurs causes ou raisons, enrôlent des porte-parole, s’opposent des mises en récit et en arguments, mettent en place des actions souvent tirées de répertoires, contribuent à la médiatisation du problème, avant d’aboutir à la mise en place de politiques publiques, dont l’efficacité reposera sur la mobilisation de différents acteurs ayant vocation à la mettre en œuvre. Une telle démarche suspend momentanément le diagnostic sur l’importance ou la pertinence du problème et propose de ne pas le considérer comme indépendant de ce processus de sélection, de définition et de cadrage. En s’intéressant à la façon dont certains acteurs parviennent à convaincre de son importance et à le mettre au foyer des préoccupations collectives, elle permet de renouveler la manière dont il est envisagé et de faire apercevoir le travail instituant des différents acteurs. Tout cela constitue une excellente feuille de route pour mener l’enquête au sein de la série.
23S1E22, 7’. Voir notamment Klitgaard Robert, Controlling Corruption, Berkeley, University of California Press, 1988.
24S1E15, 16’5.
25Professeur de sciences politiques, Arnold J. Heidenheimer a proposé dans les années soixante-dix l’idée d’une distinction entre différentes formes de la corruption : Heidenheimer Arnold J. (dir.), Political Corruption. Readings in Comparative Analysis, New Brunswick, Transaction, 1970. Celle-ci, précieuse, a été très souvent reprise et a largement contribué à structurer les réflexions sur la corruption. « Le terme de corruption noire indique qu’une action particulière est telle qu’un consensus existe au sein de la grande majorité de l’opinion et de l’élite pour condamner et sanctionner au nom des principes. La corruption grise indique que certains éléments, les élites habituellement, veulent voir l’acte réprimé, alors que d’autres ne le veulent pas, l’opinion majoritaire peut alors être ambiguë. La corruption blanche signifie que la majorité tant de l’opinion que de l’élite ne soutient pas vigoureusement les essais de condamnation d’actes qui semblent tolérables », cité par Cartier-Bresson Jean, « L’économie de l’information et l’analyse des réseaux de corruption », Hermès, La Revue, no 19, 1996, p. 215-216. Voir aussi Lascoumes Pierre, Corruptions, Paris, Presses de Sciences Po, 1999 ; Blundo Giorgio et Olivier de Sardan Jean-Pierre, « La corruption quotidienne en Afrique de l’Ouest », Politique africaine, no 83, 2001, p. 8-37 ; Bezes Philippe et Lascoumes Pierre, « Percevoir et juger la “corruption politique”. Enjeux et usages des enquêtes sur les représentations des atteintes à la probité publique », Revue française de science politique, vol. 55, 2005, no 5-6, p. 757-786 ; Blundo Giorgio, « Une corruption policée ? Le monde social des marchés publics », in Giorgio Blundo et Jean-Pierre Olivier de Sardan (dir.), État et corruption en Afrique, Paris, Karthala, 2007, p. 249-283 ; Blundo Giorgio, « Décrire le caché. Autour du cas de la corruption », in Giorgio Blundo et Jean-Pierre Olivier de Sardan (éd.), Pratiques de la description, Paris, EHESS, 2020 ; Françoise Dreyfus, Sociologie de la corruption, Paris, La Découverte, 2022 ([https://www.cairn.info/sociologie-de-la-corruption--9782707199515.htm], consulté le 30 décembre 2023).
26S1E09, 18’5.
27S1E10, 24’31.
28S1E15, 19’.
29[francetvinfo.fr/monde/volodymyr-zelensky-le-clown-qui-voulait-devenir-president-de-l-ukraine].
30Cité par Chemin Ariane, « Les cinq vies de Volodomyr Zelensky », Le Monde, 19 au 23 février 2023.
31Siohan Stéphane, « Zelensky, un président serial-populiste en Ukraine », Revue des deux mondes, juillet-août 2019, p. 46-52. Voir aussi Laugier Sandra, « Zelensky, même dans son nouveau rôle de chef de guerre, se pose en président-citoyen », Le Monde, 23 mars 2022.
32L’émission My Next Guest needs no introduction est une série d’entretiens approfondis conduits par l’animateur producteur David Letterman depuis 2018. Les entretiens durent une heure et se présentent comme une conversation à bâtons rompus, souvent humoristique, avec des personnalités comme Kim Kardashian, George Clooney, Tina Fey, Barack Obama… La liste des personnalités interrogées peut être consultée sur IMDB. L’entretien avec Zelensky est disponible sur Netflix.
33J’ai, grâce à Factiva, base de données d’actualité internationale produite par Dow Jones, réuni 406 articles de presse français afin d’analyser de façon précise la façon dont les journalistes exprimaient le rapport existant entre la série Serviteur du peuple et l’élection de Zelensky comme président de la République ukrainienne, en étant attentive aux procédures langagières par lesquelles ils associaient réalité et fiction.
34Schaeffer Jean-Marie, Pourquoi la fiction ?, Paris, Seuil, 1990.
35Ricoeur Paul, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Paris, Gallimard, 2005. Cette démarche est appliquée par Paul Ricoeur à un tout autre domaine qui est la question de la reconnaissance. Les dictionnaires lui permettant, de manière très inspirante, d’engager son enquête philosophique.
Auteur
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Sabine Chalvon-Demersay
CNRS ; EHESS.
Sabine Chalvon-Demersay est sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS et directrice d’études à l’EHESS. Elle est membre du CEMS (UMR 8044 EHESS/CNRS – INSERM). Ses travaux portent sur les séries télévisées et leur impact moral et politique.
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Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
