Introduction
p. 9-16
Texte intégral
1Comment fabrique-t-on des héros et des héroïnes1 ? Qu’est-ce qui permet d’expliquer que certains processus d’héroïsation aboutissent à la reconnaissance publique d’un individu comme supérieur, digne d’un culte (au sens propre ou métaphorique), alors que d’autres achoppent à plus ou moins long terme ? On connaît en effet de nombreux exemples de processus inaboutis, incomplets, ou d’échecs, et ce dès l’Antiquité grecque qui fut la matrice des héros et des héroïnes occidentaux. On le constate en particulier au sujet des héros fondateurs de cité, qui, en raison de leur caractère éminemment politique, ont été déplacés ou bien substitués les uns aux autres en fonction des changements d’alliances et des guerres2. C’est ce qui s’est produit lors de l’héroïsation du général spartiate Brasidas, mort en défendant Amphipolis (au nord-est de la Macédoine) en 422, pendant la guerre du Péloponnèse. Brasidas était à la fois un stratège brillant et un combattant courageux dont la mort a rempli toutes les conditions de cet idéal hoplitique, imprégné d’héroïsme épique, que Nicole Loraux a désigné comme la « belle mort », celle du combattant tombé pour la défense de sa cité3. Amphipolis, dont le héros fondateur était Hagnon, le fils du grand général athénien Nicias, choisit de remplacer Hagnon par Brasidas auquel elle rendit un culte héroïque ; ce choix confirmait son alliance avec Sparte et sa rupture avec sa métropole, Athènes4. Cet exemple montre bien que la fabrique des héros répond à des besoins mouvants en fonction des variations d’une conjoncture politique, morale, ou encore économique, sociale, et que ces fluctuations rendent la survie des héros ou des héroïnes fragile. À l’époque contemporaine, l’érection de statues ou au contraire, la « disgrâce » des statues présentes dans l’espace public s’avère une mise en évidence de processus d’héroïsation ou de déshéroïsation en fonction des passions collectives5.
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2Cette recherche sur les obstacles et les réussites de l’héroïsation s’inscrit dans une perspective européenne, car celle-ci ajoute au sujet une extension spatiale et temporelle dont le héros local ou national est dépourvu. S’interroger sur l’existence – ou la possibilité d’existence – d’un héros ou d’une héroïne européenne revient en effet à mettre en lumière les différentes réceptions d’une figure dans le temps et l’espace, et l’évolution des valeurs qui lui sont attachées.
3Qu’est-ce d’abord qu’une héroïne ou un héros européen ? Faut-il partir d’un héros national à dimension européenne ? On peut songer, même si la personne est controversée, à Winston Churchill, personnage qui a fait l’objet d’une héroïsation en Angleterre, mais plus largement dans l’espace européen, en raison de son rôle essentiel lors de la Seconde Guerre mondiale aussi bien que de sa personnalité truculente et hors-norme, et qui était aussi le promoteur d’une « Europe des États-Unis ». À son propos Antony Rowley a distingué l’avant et l’après 19426. Avons-nous des héroïnes ou des héros contemporains de la naissance et du développement de l’Union Européenne, dont la dimension européenne s’imposerait d’elle-même : ainsi certains « Pères de l’Europe » comme Konrad Adenauer, ou de nos jours Simone Veil élue présidente du Parlement européen en 1979 ? Le processus d’héroïsation qui la concerne est en cours d’élaboration en raison, en particulier, de sa stature européenne mais aussi de son rôle dans l’adoption de l’IVG (interruption volontaire de grossesse). Le magazine Elle (22 juin 2018) la taxait d’« héroïne totale ». Mais Simone Weil ne semble pas être reconnue comme une héroïne consensuelle dans tous les pays d’Europe.
4Existe-t-il des héros plus anciens ayant traversé l’espace et le temps – et dans ce cas, comment et pourquoi – que l’on puisse qualifier d’européens ? Alexandre le Grand dépasse sans doute ce cadre, César et Auguste semblent disqualifiés en raison de leur exploitation, encore relativement récente, par le fascisme italien. Il faut s’arrêter sur la figure de Charlemagne7, car après la Seconde Guerre mondiale l’Europe carolingienne a pu être présentée comme un modèle pour la réconciliation des pays européens8. Sa grande réforme de l’enseignement a fait de Charlemagne une figure de héros fondateur idéale pour l’Union européenne, dans une perspective culturelle aussi bien que politique. Mais cette image historique de l’Europe carolingienne est à la fois récente et empreinte de catholicisme. Elle véhicule des héritages historiques controversés qui relient davantage Charlemagne à des figures autoritaires et antirépublicaines qu’à celle d’un héros national ou européen9.
5On achoppe au même problème de la réception pour les périodes historiques plus récentes, comme le montre l’exemple de Napoléon dont les conquêtes possèdent une incontestable dimension européenne, qui est connu dans tous les pays européens, mais diversement apprécié et débattu partout, aussi bien parce qu’il a rétabli l’esclavage dans les colonies françaises (1802) que comme figure de héros conquérant. En témoigne le récent film de Ridley Scott (Napoléon, 2023) : la plupart des critiques français ont été échaudés par la vision anglaise d’un Napoléon « petit homme ». D’autres types de héros, explorateurs, scientifiques, ou culturels comme le dit Pascal Ory, tels Christophe Colomb, Érasme, Marie Curie, emportent plus facilement l’adhésion ; de même que les figures d’héroïnes ou de héros « résistants » au sens large du terme, et en particulier d’héroïnes « résistantes » comme Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Joséphine Baker, Germaine Tillon, Sophie Scholl10, ou encore Dolores Ibárruri Gómez dite dite « La Pasionaria11 ». Examiner la réception des figures d’héroïnes et de héros conduit ainsi, on l’a vu, à s’intéresser au rapport entre héroïsation et consensus dans des contextes sociopolitiques différents, en particulier quant à la reconnaissance du rôle des femmes dans la société12.
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6Or, un héros ne doit pas forcément être consensuel, et ne l’a probablement jamais été, comme le montre l’exemple fameux de l’athlète Cléomède d’Astypalea. En 496 av. J.-C., celui-ci remporta l’épreuve du pugilat lors des concours olympiques, mais de manière si brutale qu’il tua son adversaire et que les juges lui refusèrent la victoire. Cléomède rentra dans sa cité de la mer Égée où, fou de douleur, il renversa une colonne qui soutenait le toit d’une école, tuant soixante enfants. Poursuivi par ses concitoyens, il se réfugia dans un temple d’Athéna et se cacha dans un coffre. Ses poursuivants forcèrent celui-ci avec beaucoup de difficultés et le trouvèrent vide. Ils envoyèrent alors des ambassadeurs à Delphes pour demander à Apollon ce qu’il convenait de faire, et la Pythie leur répondit que Cléomède était le dernier des héros (en date) et qu’il fallait l’honorer par des sacrifices. Contraints par cette autorité religieuse, les Astypaléens rendirent un culte héroïque à Cléomède, un culte qui semble avoir perduré jusqu’à l’époque de Pausanias au iie siècle de notre ère13.
7Cet exemple prouve qu’un héros n’a pas besoin d’être aimé pour être reconnu comme tel. Il montre aussi que ce n’est pas toujours l’idée de bienfait, de protection qui fait le héros : c’est plutôt, ici, l’idée de puissance extrême et d’exploit surhumain. Cette conception du héros est plus individualiste que civique14. Elle est présente aussi dans les comics américains qui se sont beaucoup inspirés des héros antiques, et dans les Marvel et les DC comics où les héros sont ambivalents et souvent mal-aimés. Les gens normaux se méfient de leur pouvoir potentiellement destructeur et les héros peinent à s’intégrer dans la ville et la société. Une héroïne et un héros peuvent donc faire l’objet de débats. Le Panthéon, temple des « grands hommes » n’est pas, comme l’a démontré Mona Ozouf dans Les lieux de mémoire dirigés par Pierre Nora, un monument consensuel15. Néanmoins, les héros doivent être soutenus par une communauté d’acteurs ou de récepteurs qui ont suffisamment de poids pour permettre le succès du processus d’héroïsation.
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8Ainsi les valeurs, les qualités attribuées aux héroïnes et héros évoluent-elles dans le temps et l’espace, ce qui nous ramène à un point fondamental, celui de la définition des héros au fil du temps. Celle-ci était déjà polysémique et donc problématique dans le monde grec. Le mot ἥρως est en effet utilisé dans l’Iliade et l’Odyssée pour désigner des personnes vivantes, au sens de « noble » ou de « seigneur ». Les pratiques grecques des cultes héroïques renvoient en revanche à la croyance en un « powerful dead », un défunt doté de qualités exceptionnelles qui continuent à agir après sa mort. Le mot heros est passé dans la langue latine avec Cicéron, au sens de demi-dieu de la mythologie, mais aussi au sens figuré d’homme célèbre, qui est l’un des sens actuels du terme héros dans toutes les langues. La relation entre héroïsation et culte était naturelle dans le monde grec, elle a existé aussi dans le monde romain : le meilleur exemple est celui des diui et des diuae, les empereurs et les princesses décédés et « divinisés », auxquels un culte officiel était rendu. De nombreuses études ont souligné et interrogé le lien entre culte des héros et culte des saints (notamment des martyrs) au Moyen Âge. En France, au xvie siècle, le terme de héros a pris le sens figuré d’« homme de grande valeur », puis par extension d’« homme digne de l’estime publique, par son génie, sa force d’âme etc. » (dans l’expression « être le héros de quelqu’un16 »). La Révolution française a marqué une rupture historique, avec la mutation souhaitée par certains philosophes des Lumières de la figure du héros, jugée trop martiale, au profit de celle de grands hommes qui seraient au service du progrès. Pour Voltaire, dans l’Encyclopédie, « L’esprit encyclopédiste n’est guère compatible avec l’idéal héroïque. “J’aime peu les héros, ils font trop de fracas, je hais ces conquérants fiers ennemis d’eux-mêmes qui dans les horreurs des combats ont placé le bonheur suprême17 […]”. »
9Puisque ce qu’on entend par héros et héroïne n’a pas cessé d’évoluer dans le temps18, on ne cherchera pas à partir d’une définition unique, mais on privilégiera l’étude des processus d’héroïsation : il s’agit d’étudier l’héroïsation comme un processus social et historique permettant à un individu d’acquérir un statut « surhumain », au sens propre ou bien figuré.
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10On peut également s’interroger sur ce qu’a produit l’intégration de figures féminines dans le monde des héros majoritairement masculin. Constitue-t-elle une rupture ? Déjà dans le monde grec on trouvait peu d’héroïnes par rapport aux héros et leur culte les distinguait, les rapprochait des Nymphes19. En France, l’histoire du Panthéon est fort intéressante. On sait que les femmes n’ont véritablement fait leur entrée au Panthéon qu’en 1995 avec la panthéonisation de la savante Marie Curie accompagnée de son mari, Pierre. Avant elle, si les femmes entraient au Panthéon, c’était comme épouses de… Ainsi Sophie Berthelot, née Sophie Caroline Niaudet le 17 février 1837 à Nantes et morte le 18 mars 1907 à Paris, est la première femme inhumée au Panthéon. Les époux Berthelot ne souhaitaient pas être séparés dans la mort. D’une certaine manière avec Marie Curie on assiste à une mutation du rapport au féminin dans un contexte de société propice. Marie Curie était une pionnière. Elle avait reçu, comme son mari et en le partageant avec Henri Becquerel, le prix Nobel de physique et de chimie en 1903. À la mort de Pierre en 1906 (à la suite d’un accident de circulation), elle reprend les enseignements (la chaire) de ce dernier en Sorbonne. En 1911 Marie Curie reçoit de nouveau le prix Nobel de chimie. La photographie que nous avons choisie pour la couverture du livre montre le couple ; elle date probablement de décembre 1903. Elle provient des collections du musée Curie (ACJC). On y voit Pierre et Marie Curie dans le laboratoire, dit le « hangar de la découverte » de l’École municipale de physique et de chimie industrielles où le jeune couple a fait ses premières recherches, de la fin 1897 à 1905. Elle semble au travail et lui la regarde avec respect. Paradoxalement Marie Curie a publié en 1924, chez Payot dans une collection « Les grands hommes de France » (après Gambetta, Descartes, Watteau), un livre consacré à Pierre Curie.
11Nous aurions pu choisir une autre image. Le personnage de Marie Curie est très présent sur différents supports dans l’espace public à Varsovie. Sa statue, œuvre du sculpteur polonais Bronislaw Krzysztof, a été inaugurée en juin 2014 par François Hollande : elle symbolise l’alliance franco-polonaise. Marie Curie y apparaît isolée, figure intemporelle et simple (cahier couleur, pl. I, ill. 1). Après Marie Curie d’autres femmes sont entrées au Panthéon : Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Germaine Tillon en 2015 (des résistantes), Simone Veil (en 2018), Joséphine Baker (en 2021).
Ill. 1. – Statue de Marie Curie, Bronislaw Krzysztof, Warschau, 2014.

Wikimedia Commons.
12Existe-t-il un genre de l’héroïsation ? Peut-on parler de types de héros ou d’héroïnes et comment les fabrique-t-on ? Peut-on identifier des critères invariants comme le corps, la beauté, l’accomplissement d’une action d’éclat… susceptibles de traverser le temps ? La question est aussi de savoir s’il y a des régimes, des sociétés (par exemple celles où la compétition sociale est très forte) ou des périodes (les périodes de crise notamment) plus propices que d’autres à produire des héroïsations. Dans l’Antiquité, on oppose traditionnellement le monde grec et le monde romain, car les héros sont des éléments essentiels des panthéons grecs alors que les panthéons romains sont composés de déesses et de dieux. Du Moyen Âge à nos jours, l’héroïsation, la désignation de « grands hommes » ou de « grandes femmes » portent des significations politiques, religieuses et culturelles qui varient et se transforment en fonction des contextes. À la suite des attentats de 2015, en France, on a vu remettre en avant des figures d’héroïnes et de héros, phénomène qui a été amplifié, à l’échelle mondiale, dans le contexte de la Covid, puis de la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Il est possible d’identifier des périodes charnières dans l’histoire des héroïsations : ainsi le passage du monde grec au monde romain, mais aussi le xviiie siècle avec la concurrence mise en place par les philosophes des Lumières entre le héros et le grand homme… et le xxie siècle pour l’héroïsation au féminin.
13Mais on parle aussi, pour l’époque contemporaine, des héroïsations de courte durée comme celle des infirmiers pendant la covid en France, ou encore celle des trois passagers du Thalys qui se sont opposés à l’attentat perpétré par un terroriste le 21 août 2015. Peut-on préciser l’évolution des héroïsations dans les différentes périodes historiques : en quoi les héroïsations postérieures diffèrent-elles des héroïsations antiques, à part naturellement la question essentielle du culte ? Qui décide, l’héroïsation se fait-elle avant ou après la mort qui est une étape essentielle – souvent l’étape initiale – du processus ? Après sa mort, en 1970, la personne du général de Gaulle fait l’objet d’un consensus large et de longue durée qu’il n’avait pas obtenu de son vivant. Mais « En 2005, 35 ans après sa disparition, une émission télévisée organise auprès des téléspectateurs le plébiscite du “plus grand Français de tous les temps”, qui le fait arriver loin devant Louis XIV, Jaurès, Jeanne d’Arc, Napoléon, Hugo, Pasteur, Zidane ou l’abbé Pierre20. » En revanche, on sait que, jusqu’en 1998, les gaullistes des cercles rapprochés n’ont pas souhaité statufier de Gaulle21.
14Pour étudier le succès et l’échec des processus d’héroïsation de l’Antiquité à nos jours en Europe, nous avons préféré ne pas suivre un plan chronologique afin de privilégier une perspective comparatiste. Nous avons également choisi de ne pas séparer les différents vecteurs de l’héroïsation, images et textes, qui fonctionnent le plus souvent de conserve.
15Une première partie, intitulée « Les processus de l’héroïsation : attributs héroïques, acteurs et obstacles », s’intéresse aux éléments à l’œuvre dans les processus eux-mêmes. Elle examine quels individus, quels groupes ou institutions prennent la décision de promouvoir l’héroïne ou le héros, quelles qualités – physiques, morales ou divines – ou attributs sont mis en avant dans la figure héroïque et comment ceux-ci évoluent, quelles forces d’opposition contrecarrent éventuellement l’héroïsation.
16La deuxième partie porte sur les « Figures et genres de l’héroïsation ». Elle réunit des contributions relatives à différents types de héros qui se sont perpétués dans la longue durée ou bien se sont imposés à une époque donnée. Elle s’intéresse également à la question des héroïnes, à leur singularité par rapport aux héros, aux difficultés propres à l’héroïsation féminine et aux différentes modalités d’héroïsation selon le genre.
17La dernière partie, enfin, est centrée sur les « Cultures et temps héroïques ». Elle se fonde sur le constat que certaines cultures, certaines temporalités se sont révélées plus favorables que d’autres à la fabrication d’héroïnes ou de héros. Elle propose des analyses précises d’exemples de promotion ou de remise en cause de modèles héroïques en plaçant l’accent sur les facteurs culturels, sociaux et politiques qui peuvent expliquer qu’à tel moment, une société a eu besoin ou non de tels héros.
Notes de bas de page
1Cette question est au cœur du programme de recherche adossé à la Chaire Jean Monnet FABER (« Transmission et création d’une culture commune européenne : la fabrique des héros », programme européen Erasmus + 2021-2024, université Rennes 2 : [https://faber.hypotheses.org/], consulté le 30 décembre 2023). Dans ce cadre, une rencontre scientifique a été organisée à Rennes par A. Gangloff et E. Cohen les 25-27 janvier 2023 sur la thématique du « Succès et échec de l’héroïsation de l’Antiquité à l’actualité européenne » ; ce volume en est issu.
2Voir notamment Bérard Claude, « Récupérer la mort du prince ; héroïsation et formation de la cité », in Gherardo Gnoli et Jean-Pierre Vernant (dir.), La mort, les morts dans les sociétés anciennes, Cambridge/Paris, Cambridge University Press/Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1990 (1982), p. 89-105.
3C’est la mort du guerrier tombé au combat pour défendre sa cité : Loraux Nicole, « La belle mort spartiate », Ktéma, no 2, 1977, p. 105-120 ; ead., « Mourir devant Troie, tomber pour Athènes : de la gloire du héros à l’idée de cité », in Gherardo Gnoli et Jean-Pierre Vernant (dir.), op. cit., p. 27-42.
4Th., 5, 11, 1, trad. R. Weil et J. de Romilly : « Après cela les alliés firent à Brasidas des obsèques officielles, auxquelles ils prirent part tous en armes : ils l’ensevelirent dans la ville, à l’entrée de la place actuelle ; depuis ce jour, les gens d’Amphipolis, ayant mis une enceinte autour du monument, égorgent des victimes, qu’ils lui offrent en tant que héros, et ils lui ont accordé, à titre d’honneurs, des jeux avec des sacrifices annuels ; ils lui dédièrent aussi la ville, le désignant comme fondateur de la colonie, après avoir abattu les monuments d’Hagnon et fait disparaître tout ce qui pouvait être destiné à préserver le souvenir de son rôle comme fondateur : ils jugeaient que Brasidas avait été leur sauveur, sans compter que, par crainte d’Athènes, ils cultivaient, dans la circonstance, l’alliance lacédémonienne ; quant à Hagnon, ils jugeaient qu’étant donné l’état d’hostilité régnant sur Athènes, il ne saurait recevoir leurs honneurs de façon aussi profitable pour eux ni avec plaisir. »
5Voir à ce sujet les travaux de Fureix Emmanuel, Iconoclasme et révolutions de 1789 à nos jours, Seyssel, Champ Vallon, 2014, et ceux de Tillier Bernard, La disgrâce des statues. Essai sur les conflits de mémoire, de la Révolution française à Black Lives matter, Paris, Payot, 2022. Ainsi que Agulhon Maurice, « La “statuomanie” et l’histoire », Ethnologie française, t. VIII, nos 2-3, 1978.
6Rowley Anthony, « Churchill », Commentaire, no 102, 2003/2, p. 427-432 : « Il persuade les Anglais de la nécessité du combat démocratique et de ce seul combat. C’est en ce sens que je propose d’interpréter la fameuse phrase du 13 mai 1940 : “Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, de la sueur et des larmes.” On est dans une logique clémenciste, reprise d’ailleurs, mot pour mot, dans le discours du 4 juin 1940 : “Notre politique, c’est de faire la guerre partout, de faire la guerre contre une monstrueuse tyrannie. Notre but de guerre, c’est la victoire à tout prix […].” Son rôle s’achève en 1942. »
7Voir Morrissey Robert, « Charlemagne », in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, t. III : Les France, vol. 3 : De l’archive à l’emblème, Paris, Gallimard, 1992, p. 631-671.
8Depuis 1950, le prix Charlemagne est décerné chaque année à Aix-la-Chapelle pour des services particuliers rendus à l’Europe. De grandes expositions (en 1965, 1999 et 2014) et des ouvrages historiques de référence ont fait apparaître les Carolingiens comme les pères fondateurs de l’Europe, en premier lieu à cause de la relative coïncidence entre les frontières de l’Empire franc carolingien et celles de l’Union européenne à ses débuts.
9Morrissey Robert, « Charlemagne », art. cité, p. 666 : « Mais à partir de la guerre de 1870, l’identification profonde du personnage à la France est de plus en plus contestée, et même son appartenance historique. »
10Cette résistante allemande au nazisme, exécutée le 22 février 1943, est entrée le 22 février 2003 au Walhalla, le mémorial des grands hommes et des grandes femmes allemands à Ratisbonne ; Bitoune Carole, La révolte au féminin. Portraits de femmes exemplaires, Paris, Hugo et Cie, 2007.
11Ripa Yannick, « Le mythe de Dolorès Ibarruri », Clio, en ligne, 5 | 1997, consulté le 30 janvier 2024.
12Voir Cassagnes-Brouquet Sophie et Dubesset Mathilde, « La fabrique des héroïnes », Clio, en ligne, 30 | 2009, mis en ligne le 15 décembre 2012, consulté le 27 janvier 2024, [http://journals.openedition.org/clio/9353].
13Paus., 6, 9, 5-8. Les abréviations utilisées pour les références aux auteurs grecs et latins dans le volume sont celles du dictionnaire Liddell-Scott-Jones (LSJ) et du Thesaurus Linguae Latinae (TLL). Elles sont aisément accessibles en ligne, sur le site Perseus pour le LSJ [http://www.perseus.tufts.edu/hopper/text?doc=Perseus%3Atext%3A1999.04.0057%3Afrontmatter%3D5], consulté le 2 novembre 2023, et sur le site du TLL [https://thesaurus.badw.de/tll-digital/index.html], consulté le 2 novembre 2023.
14On est très proche de l’idéal épique, sur le modèle d’Achille rendu fou de douleur après la perte de Patrocle et massacrant tous les Troyens qui viennent à sa portée dans l’Iliade. Le héros civique par excellence, dans l’Antiquité, est le héros fondateur qui se développe au ve siècle.
15Ozouf Mona, « Le Panthéon. L’École normale des morts », in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire. La République, t. I, Paris, Gallimard, 1984, p. 140-166.
16Rey Alain (éd.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaire Le Robert, 1992, p. 957, sv « Héros, héroïne ».
17Voltaire, notice « Héros », in Encyclopédie des sciences, des arts et des métiers, 1751-1772, Paris, J’ai lu, 1963, p. 355.
18Voir Fabre Daniel, « L’atelier des héros », in Centlivres Pierre, Fabre Daniel et Zonabend Françoise (dir.), La fabrique des héros, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2015 (1999), p. 233-318.
19Les héroïnes grecques ont la même diversité fonctionnelle que les héros, mais pas les mêmes fonctions. Jennifer L. Larson a établi quatre catégories d’héroïnes (Greek heroine cults, Madison, The University of Wisconsin Press, 1995) : a) des vierges qu’une mort particulière a conduites à l’héroïsation ; b) des femmes en marge du rôle que leur assigne habituellement la société guerrière : guerrières, prêtresses-devineresses, voyageuses venant de pays très lointains (Hyperboréennes) etc., qui sont normalement dissociées des héros dans la pratique du culte ; c) des héroïnes qui ne s’intègrent à aucun récit mythique (ou dont le rôle est très limité) à cause de leur origine (en tant qu’éponymes ou par simple étiologie) ; d) des héroïnes qui, d’après le culte dont elles jouissent, possèdent un statut très proche de celui des déesses, avec des cultes indépendants (Ino) ou du même rang que celui d’un partenaire mâle (Hélène). Les différences par rapport aux héros, relatives aux liens associant les héroïnes aux dieux et aux mortels, sont elles aussi très remarquables.
20D’après Marcot François et Oulmont Philippe, « Charles de Gaulle héros ou grand homme », [http://classes.bnf.fr/heros/arret/03_4_3.htm], consulté le 5 janvier 2023.
21« Lors de l’assemblée générale tenue par l’Association des Français Libres en 1998, l’amiral de Gaulle, […] déclara : “À ce jour notre famille, en effet, a refusé qu’une statue du général de Gaulle soit érigée en France. À Londres récemment il y en a eu une et elle a été inaugurée en notre présence, avec notre accord puisque de toute façon nous ne pouvions pas nous y opposer, cette initiative honorifique et amicale étant étrangère. Mais, je considère aujourd’hui, qu’un demi-siècle étant passé, on peut envisager, maintenant, l’érection d’une statue du général de Gaulle. L’Association des Français Libres devrait avoir la responsabilité d’un tel projet”. » Cf. « La statue du général de Gaulle », [https://www.france-libre.net/statue-general-de-gaulle/], consulté le 24 janvier 2024.
Auteurs
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Évelyne Cohen
Université de Lyon.
Évelyne Cohen est professeure émérite d’histoire contemporaine à l’ENSSIB (université de Lyon). Elle est membre du LARHRA (UMR CNRS 5190). Ses recherches portent sur l’histoire culturelle et l’histoire des médias. Elle codirige La revue d’histoire culturelle (xviiie-xxie siècles), publiée chez Open édition.
-
Anne Gangloff
Université Rennes 2.
Anne Gangloff est professeure d’histoire ancienne à l’université Rennes 2, directrice du CReAAH site rennais-LAHM, UMR 6566, et coordinatrice de la chaire Jean Monnet FABER (« Transmission et création d’une culture commune européenne : la fabrique des héros », 2021-2024). Ses recherches concernent l’histoire culturelle et politique de l’Empire romain.
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