L’Europe a-t-elle besoin de héros ?
p. 7-8
Texte intégral
1On devient héros par l’exemplarité et parce qu’un peuple a besoin de s’identifier à une cause, un parcours, un concept.
2Les États européens comptent ainsi nombre de héros nationaux, dont l’image s’est forgée au cours d’une histoire, généralement tragique si ce n’est guerrière. Ils ont été instrumentalisés pour construire ici un « récit national », là un « mythe fondateur », ailleurs pour réécrire un passé plus glorieux que la réalité.
3En existent-ils aujourd’hui ? Assurément on pourrait considérer qu’au sens commun un A. Navalny, résistant à la dictature, qui est volontairement rentré dans son pays pour y être emprisonné, est un héros de la liberté qui souhaite par son exemple transmettre un message à son peuple et affaiblir le satrape qui dirige la Russie.
4D’autres, qui luttent généralement pour les mêmes causes en sachant qu’ils mettent en jeu leur existence, sont aussi de vrais héros. On pense alors aux jeunes manifestants biélorusses, dont plus de 1 400 sont emprisonnés pour avoir pacifiquement manifesté. Hors d’Europe encore, les Iraniennes qui protestent contre la dictature religieuse sont de véritables héroïnes au sens où on l’entend communément.
5Pourtant la qualification de véritable héros semble exiger le concours de la dimension historique, voire de l’inspiration légendaire. Un véritable héros doit être reconnu comme tel et donc avoir réussi un exploit digne de l’estime publique. Son courage doit être sans tache, au point que la qualification de héros est conférée plus facilement à des dieux ou des demi-dieux, généralement à quelqu’un qui a payé son courage de sa vie.
6Cette dimension sacrificielle semble en effet être une condition nécessaire de l’héroïsation. Un héros en effet est destiné à être honoré après sa mort et a peu de chances de l’être avant. Le message qu’il porte doit servir d’exemple dans la durée et contenir une actualité « transposable » ou utilisable dans la période contemporaine. Les résistants au régime nazi, notamment en France, ont tous été des héros, même méconnus, et certains de leurs chefs sont aujourd’hui célébrés pour leur sacrifice et leur courage. L’exemplarité de leur combat transmet un message concret et plus convaincant que de longues démonstrations.
⁂
7L’Europe compte donc beaucoup de héros qui répondent à ces critères, mais l’Union européenne, construction juridique et politique, ne saurait donc pas facilement s’accommoder de héros. Malgré Victor Hugo, Aristide Briant, Richard Coudenhove-Kalergi, qui, avec d’autres, ont posé les bases intellectuelles du mouvement d’unification européenne, la création de la Communauté européenne ne s’est pas confrontée au drame, elle lui a succédé. Ce n’est qu’après le Second conflit mondial et ses horreurs, qui succédait à tant d’autres, que les institutions européennes ont pu voir le jour.
8Robert Schuman est célébré comme le « Père de l’Europe » pour avoir été à l’origine de cette incroyable rupture dans l’histoire européenne, une initiative qui a assuré une période de 70 ans de paix au « continent des guerres », qui n’en avait pas connu de si longues depuis plusieurs siècles. Pour autant il n’a pas risqué sa vie pour cette idée, seulement sa carrière ou son image, ce qui, il est vrai, exigeait un vrai courage.
9On pourrait étendre cette réflexion à une série de personnalités contemporaines, toutes aussi estimables, dont le rôle a été déterminant. Elles ne sont pas néanmoins des héros.
10Il semble que la dimension dramatique fasse partie de la naissance des héros. Ils doivent être issus du drame, voire vivre dans le drame.
11Enfin le critère temporel paraît aussi essentiel. Ce n’est que longtemps après que s’impose la « geste » du héros et qu’apparaît ainsi sa reconnaissance en tant que telle.
12L’Europe d’aujourd’hui n’a pas de héros qui soient suffisamment communs pour être reconnus par 27 peuples. Chacun a les siens ! Elle aurait bien besoin pourtant de cultiver à travers quelques authentiques héros communs ce sentiment et cette fierté d’appartenance qui soudent vraiment les peuples.
13Pour construire un récit historique de l’Europe telle qu’elle est devenue, il lui faudrait des drames, des malheurs, dont elle sortirait grâce à des héros plus courageux et visionnaires que le commun des mortels. Et malgré les inquiétudes que suscite le retour de la guerre sur notre continent, personne ne peut raisonnablement le souhaiter.
Auteur
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Jean-Dominique Giuliani
Fondation Robert Schuman.
Jean-Dominique Giuliani préside la Fondation Robert Schuman depuis 2000. Son expertise le conduit à publier des ouvrages dont Européen, sans complexes (Éditions Marie B, 2022) et La grande bascule – Le xxie siècle européen (Édition l’École de guerre, 2019) et à s’exprimer fréquemment en France et à l’étranger, sur les questions européennes.
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