Annexe I. Profession : conteur
Entretien avec Philippe Berthelot
p. 259-268
Résumés
À partir de rencontres avec différents professionnels qui ont eu lieu en 2015 dans la région Ile-de-France (Évelyne Cevin, des bibliothécaires ayant reçu ou non une formation de conteur, des enseignants et le conteur professionnel Philippe Berthelot), nous observons quelles sont les éventuelles évolutions concernant l’usage du conte et ses pratiques en bibliothèque, en médiathèque, dans les écoles et dans les CDI (Centre de Documentation et d’Information).
In order to understand how tale is perceived and how it is evolving in French libraries, media centers, schools and CDI (French Documentation and Information centers) we met and interviewed different professionals: Evelyne Cevin, librarians having received or not a storyteller training, teachers and the professional storyteller Philippe Berthelot. These interviews took place in 2015 in Ile de France area (suburbs around Paris).
Note de l’auteur
Entretien réalisé par Roxane Paillier (professeure-documentaliste et doctorante, université du Maine). Le site de Philippe Berthelot est disponible à l’adresse suivante : [http://www.philippe-berthelot-conteur.com/].
Texte intégral
Vous êtes passionné par la littérature, l’imaginaire et les contes. Quelle formation avez-vous suivie pour devenir conteur ?
Pour l’essentiel, j’ai effectué beaucoup de stages au CLIO (Conservatoire contemporain de Littérature Orale) à Vendôme et à la Maison du conte à Chevilly-Larue. J’ai également suivi quelques stages « hors institutions » avec, en particulier les conteuses Catherine Zarcate et Évelyne Cevin. Il faut ajouter à cela des formations à des techniques artistiques utiles à la formation des conteurs : clown, percussions, théâtre de papier, etc.
J’ai été particulièrement marqué par un premier stage d’une semaine avec Pascal Quéréau (CLIO). J’ai suivi pendant plusieurs années les ateliers hebdomadaires de la conteuse Sylvie Delom dans une MJC à Fresnes. J’ai participé à un atelier annuel animé par Pépito Matéo à la Maison du conte à Chevilly-Larue et à un stage de trois semaines sur « le corps du conteur » animé par Abbi Patrix. Et surtout, j’ai suivi plusieurs années de suite l’atelier Fahrenheit, animé par Bruno de La Salle que je considère comme mon vrai « maître » en matière de conte.
Pour les autres techniques, j’ai suivi une formation de six semaines au clown avec Fred Robbe et une formation de deux semaines animées par Alain Lecucq. J’ai assisté régulièrement aux cours de Madjid Khaladj en percussion iranienne, un artiste fabuleux qui m’a aussi beaucoup appris sur le sens de l’engagement artistique, la façon d’aborder un art traditionnel en le gardant vivant.
Le moment où j’ai, de très loin, le plus appris, c’est lorsque j’ai accepté un contrat dit de « réussite éducative » avec une mairie, pour des enfants de maternelle. La mairie demandait aux écoles de lui signaler les enfants présentant des troubles de comportement ou d’attention. Toutes les semaines, je devais raconter des histoires pendant environ une heure à ces enfants, répertoriés par les écoles et la mairie comme « enfants en risque d’échec scolaire », donc des enfants « difficiles ». Là, j’ai dû enrichir considérablement mon répertoire et surtout trouver dans l’urgence des solutions pour maintenir durablement l’attention de mon public.
Votre répertoire est vaste : contes traditionnels, spectacles autour de l’histoire des sciences ou des grands textes de l’antiquité à nos jours. Quels types d’interventions proposez-vous dans les bibliothèques et les établissements scolaires ?
Je propose effectivement beaucoup de choses et je crois que c’est indispensable si l’on souhaite vivre correctement de cette pratique. Je pense que le sens de votre question est de savoir, en fait, ce qui marche dans tout ça, ce qui m’est fréquemment demandé et quelle est ma pratique régulière.
Dans les bibliothèques, je réponds essentiellement à des demandes thématiques autour de l’histoire des sciences et des sciences en général, dans des circonstances comme la fête de la science ou autres manifestations de ce type. Parfois, ce sont des racontées devant un public adulte qui souhaite se cultiver sur la science, parfois ce sont des opérations montées en partenariat entre une bibliothèque et des établissements scolaires, avec des racontées plus ou moins exclusivement destinées aux scolaires. En moyenne, cinq ou six médiathèques me demandent chaque année ce type de prestation.
Dans les établissements scolaires, j’ai, jusqu’à présent, une forte activité en conte traditionnel, le cœur de métier du conteur à mes yeux. Je propose des racontées de la maternelle jusqu’au CM2, parfois au collège pour les classes de 6e. J’y apprécie tout particulièrement la liberté de choix de répertoire qui m’est généralement laissée, des conditions dans lesquelles je peux me positionner en vrai conteur, c’est-à-dire quelqu’un qui a un gros stock d’histoires dans sa besace et qui choisit en fonction du lieu, du public, de l’instant, les histoires qu’il va raconter. Je fais l’effort d’avoir un répertoire pour chaque cycle, voire, en maternelle, un répertoire spécifique pour les petites sections, un pour les moyennes sections et un pour les grandes sections/CP, un répertoire cycle 2 et un autre cycle 3. J’interviens, chaque année, dans une bonne quinzaine d’écoles en moyenne, avec plusieurs racontées dans l’école, dans une même journée.
Il y a des collectivités locales, comme la région Île-de-France, et quelques départements de cette région, qui aident les initiatives concernant la culture scientifique. Dans ce cadre de subventions, je propose aux établissements scolaires, du CM au lycée, des interventions autour de mes récits sur l’histoire de découvertes scientifiques. C’est une activité qui, d’année en année, est reconduite et connaît un vif succès auprès des enseignants. Les établissements scolaires ne paient qu’une contribution symbolique, le reste du cachet étant pris en charge grâce aux subventions des collectivités locales. Cela me donne l’opportunité d’intervenir chaque année dans au moins quinze à vingt établissements scolaires, essentiellement collèges.
Mais ma prestation préférée, de très loin, c’est la racontée qui, le soir, dans une école, réunit parents, enfants et enseignants. C’est un temps très fort de lien social, structurant, pour tous les milieux sociaux. Les enseignants sont généralement ravis d’avoir l’occasion de communiquer avec les parents dans un cadre inhabituel, non conflictuel, tout en restant plus scolaire que les traditionnelles fêtes d’école.
Quels sont les retours du public ?
Je ne peux parler que des retours manifestés ; en général, si les gens n’aiment pas, ils ne le disent pas… En tout cas personne ne me l’a encore dit !
Les retours les plus enthousiastes que je reçois sont ceux qui suivent mon récit sur Marie Curie. Devant des publics assez nombreux, j’ai même rencontré de vrais gros succès ! Surprise devant la forme inédite, intérêt soutenu d’un bout à l’autre du récit (pourtant long), expressions diverses d’une profonde émotion. Cela tient surtout au propos, à l’histoire, à cette femme ordinaire à qui il arrive des choses aussi extraordinaires et souvent dramatiques. On m’a parfois dit que ce qui faisait l’intérêt de ce récit, c’est qu’il mettait en scène mon rapport personnel, intime, au personnage, l’émotion véritable que suscitait en moi cette femme si attachante…
Mes autres spectacles « scientifiques » ont aussi reçu des retours très positifs chez les adultes, mais pas au point du récit sur Marie Curie. C’est surtout l’originalité de la forme et la simplicité du propos, généralement facile à suivre de bout en bout, qui sont soulignées. Je crois que ces récits répondent à une demande d’échange de savoirs dans un cadre différent de la conférence, ou de l’émission de télévision. C’est sans doute une demande forte du public qui fréquente les animations culturelles des médiathèques : entendre des vraies personnes, qui parlent en vrai de leur ressenti, de leurs expériences, de leurs pratiques, pas nécessairement des spectacles, mais de la sincérité, une qualité d’échange.
Pour les spectacles avec parents et enfants, les parents me disent souvent « j’ai retrouvé un temps mon âme d’enfance » ; on vient me saluer en me disant « on a vraiment passé une très bonne soirée », parfois un parent me présente son enfant en me disant « il n’ose pas vous dire merci, mais il a beaucoup aimé » Les enseignants apprécient l’opportunité de créer des liens avec les parents, tout particulièrement dans les zones socialement défavorisées. Les enseignants m’ont souvent fait part de leur satisfaction d’entendre un spectacle qui ne prend pas les enfants pour des bébés.
Les retours des enfants ont évolué au fil de ma carrière de conteur. Au début, on me disait « tu fais trop bien le loup ! », maintenant on me dit « j’ai adoré tes histoires ». Je suis effectivement passé d’un temps où je me sentais obligé de plaire à un temps où ce qui m’importe, c’est que l’histoire soit là, avec toute sa force, toute son énergie, que je la vive pleinement dans un partage sincère, sans démagogie, avec le public. Les enseignants sont parfois surpris de voir les enfants applaudir spontanément et manifester leur satisfaction alors que c’est, semble-t-il, rarement le cas avec d’autres intervenants extérieurs.
Les retours des adolescents sur les récits scientifiques sont plus divers. Certains me font clairement sentir leur rejet de tout apprentissage scolaire, leur désintérêt pour tout ce qui s’apprend, d’autres, plus rares, se disent absolument passionnés. Avec des récits comme celui sur Pasteur, les retours des CM2 sont excellents, les questions fusent en fin de racontée. Au collège, ce n’est plus du tout pareil. J’ai aussi rencontré quelques enfants surdoués qui m’ont dit un grand merci, de façon très touchante, et m’ont témoigné leur bonheur de voir leur immense appétit de savoir pris au sérieux.
Avec mon récit sur Galilée, qui raconte en partie les querelles religieuses de l’époque, il m’est arrivé de recevoir des commentaires très agressifs de certains élèves, comme « bien sûr que la Bible est fausse, il n’y a que le Coran qui dise la vérité ! » C’est évidemment tout l’inverse de l’effet attendu d’un récit qui ne donne ni tort ni raison à qui que ce soit, mais qui raconte comment les choses se sont passées historiquement, pour nourrir la réflexion et l’esprit critique !
Lectures partagées d’albums, interventions de conteurs, présentations d’ouvrages ou encore expositions : les animations autour du conte sont majoritairement pensées pour les enfants. Comment maintenir l’intérêt des jeunes pour les histoires au moment de l’adolescence ?
La question suppose implicitement que, parce que les animations sont pensées pour les enfants, elles entraînent automatiquement un intérêt de leur part qu’il faudrait ensuite réussir à maintenir au passage à l’adolescence. Doit-on vraiment accepter de tels implicites ?
Les enfants constituent un public captif. Si le choix leur est laissé, ils préfèrent le plus souvent aller jouer au foot ou courir avec les copains ! Il m’est arrivé d’en faire l’expérience dans des situations où des activités multiples étaient proposées aux enfants, parmi lesquelles l’écoute d’un conteur, lors d’une « plage d’été » en banlieue par exemple. Seuls les enfants volontaires venaient écouter. Je n’ai pas eu beaucoup de volontaires, souvent des enfants en attente de contact avec un adulte, d’un temps de repos très court, vite sollicités par des camarades qui les invitaient à venir se baigner, à jouer. Évidemment, ce n’est pas du tout un cadre pour raconter.
Ce sont les parents ou les institutions qui mettent les enfants en situation d’entendre des contes, sans leur laisser le choix, et en pensant, en toute sincérité, que c’est bien pour eux ; et cela l’est certainement, si les contes sont bien racontés. Mais dès que le choix est laissé, et c’est le cas à l’adolescence, on ne va plus écouter de sa propre initiative un conteur !
Qu’est-ce que cela nous apprend ?
Il faut d’abord faire la distinction entre les histoires, l’intérêt pour les histoires, et les conditions dans lesquelles enfants et adolescents accèdent aux histoires. Un enfant qui adore entendre des histoires racontées par ses parents le soir avant de dormir n’appréciera pas nécessairement une racontée en bibliothèque et n’aura peut-être pas envie d’entendre un conteur. Et peut-être, plus tard, préférera-t-il retrouver le plaisir des histoires de façon solitaire, par la lecture, ou en regardant des films, en jouant à des jeux vidéo dans des univers qui nourrissent son imaginaire.
La réception d’une histoire est inséparable des conditions affectives dans lesquelles l’histoire est racontée. Une histoire est d’abord une nourriture affective ! On devrait plus souvent s’interroger sur les motivations du mouvement qui a fait « entrer les histoires » en bibliothèque. Je pense qu’il répond à des mutations profondes dans la vie affective des enfants, mutations causées par des évolutions sociologiques profondes, travail des femmes, éloignement travail-domicile et heures de transport des parents, maisons de retraite pour les personnes âgées, d’où les recours obligés à des nourrices et aux garderies, avec des personnels souvent originaires de cultures différentes de celle de l’enfant. Des mutations causées aussi par des évolutions culturelles : perte de l’oralité et de la ruralité, apparition de la TSF, puis de la télévision, puis d’internet, des tablettes, etc. Le sentiment d’appartenance à une communauté culturelle unie, qui partage comptines, chansons, contes en famille dans l’intimité ou lors d’événements collectifs s’est fortement affaibli. Tout cela a brisé la chaîne affective entre enfants, parents, famille, groupe d’appartenance, et les contes.
L’entrée des contes dans les bibliothèques a donc sans doute été une tentative de réaction à une perte de « nourritures affectives » chez les enfants, en particulier de temps d’échanges entre parents, grands-parents et enfants (je le vois très nettement lors des soirées dans les écoles). Bien des parents emmènent les enfants écouter des contes, parce qu’ils ne se sentent pas en mesure d’apporter par eux-mêmes un temps de bonne qualité affective autour d’histoires, ils préfèrent déléguer (parfois ils en profitent pour aller faire une course). Il ne s’agit pas de juger, surtout pas de dire « c’était mieux avant », mais de comprendre la pratique actuelle du conte dans notre société, en particulier en médiathèque.
Ce mouvement, qui répondait sans aucun doute à de réels besoins, a eu des effets positifs – ne serait-ce, pour moi, que de redonner vie au métier de conteur ! – mais il a eu aussi, à mon avis, quelques effets pervers. Il a créé une demande de spectacles de « contes pour bibliothèques et pour enfants » et une importante demande de conteurs, amateurs ou professionnels. Nombre de comédiens, fortement encouragés par Pôle emploi, y ont vu une formidable opportunité pour vendre des spectacles en solo, donc moins chers, et comme un moyen relativement facile de faire les cachets qui sinon leur manqueraient pour l’intermittence. Des retraités y ont vu une façon sympathique de tromper l’ennui, et des conteurs professionnels une aubaine pour vendre à tour de bras des formations sans pour autant se former préalablement au métier de formateur, et sans réfléchir à ce qui allait se passer après… Tout cela s’est effectué au grand détriment d’une vraie culture du conte, d’une vraie transmission du métier de conteur, et d’une culture des vraies grandes histoires, bref au détriment de la qualité artistique de la pratique. Les formateurs aux techniques du conte n’ont pas vraiment réussi à mettre sur pied une vraie formation professionnalisante, à définir les règles déontologiques de ce métier, les conteurs n’ont pas réussi à mettre en place des labels de qualité, cela est, semble-t-il, impossible !
Un autre phénomène doit être pris en compte : la culture du chiffre ! On demande maintenant aux équipements culturels de justifier leur existence de façon chiffrée. Si l’on peut caser un centre de loisirs sur une animation conte, cela fait tout de suite du chiffre, en nombre d’enfants, et c’est donc une animation réussie, qu’importe la qualité ! Je rencontre beaucoup d’organisateurs d’événements culturels qui n’ont plus d’autres préoccupations que leurs statistiques de fréquentation.
Alors, l’intérêt des enfants pour ce qui leur est donné en médiathèque est-il si grand ? Le fait qu’adolescent, ils s’en détournent massivement ne prouve-t-il pas qu’ils n’ont tout simplement pas beaucoup apprécié les temps d’écoute qui leur ont été imposés, qu’ils n’y voient pas une nourriture importante pour eux ? Bref, la désertion des adolescents n’est, peut-être, que le révélateur du fait que les enfants, alors qu’ils n’ont pas le choix, sont utilisés comme matériau de remplissage de salles et comme aubaine pour les statistiques d’actions culturelles, mais qu’au fond, tout cela ne leur donne pas le goût, l’envie de continuer à écouter des contes quand on leur en laisse la liberté.
Donc, si l’on veut continuer à faire du travail culturel sérieux avec les adolescents, il faut, en tout premier lieu, donner de la qualité aux enfants, avec peut-être moins de séances de contes, moins de quantités, mais avec des vrais conteurs professionnels de qualité.
Ensuite, il faut mesurer l’ampleur de la tâche. Ce n’est pas un spectacle au titre alléchant, voire démagogique, « spécial ados » qui va structurer une pratique culturelle des histoires chez les adolescents. C’est un travail de fond, impliquant une collaboration avec les enseignants des collèges et lycées, sur des projets à l’année, avec des intervenants multiples, bibliothécaires, enseignants et conteurs travaillant dans un esprit de collaboration et dans le respect du métier de chacun. Des projets à l’année sur le conte merveilleux ou sur les mythologies, ou sur les cultures du monde, peuvent effectivement amener quelques adolescents à s’intéresser durablement à des pratiques culturelles, au livre et à l’écoute des histoires. Il ne faut surtout pas, là encore, rechercher le chiffre, mais la qualité, sans pour autant sombrer dans l’élitisme. Tout le monde n’est pas obligé d’aimer les histoires. Moi, par exemple, je déteste les BD, je n’arrive pas à les lire, je suis trop habitué à la lecture linéaire d’un texte. C’est sans doute un pan important de la culture contemporaine qui m’est inaccessible, mais est-ce si grave ?
Vous contez également une série d’histoires sur la biodiversité dans les jardins. Quelle est l’importance du choix du lieu dans la racontée ?
L’été dernier, j’ai raconté mon spectacle sur la biodiversité dans une ancienne carrière envahie par une végétation luxuriante et quasi tropicale du fait de l’humidité de la pierre et de la chaleur qu’elle conserve facilement. C’était magique ! En fait, le thème de la biodiversité est déroulé comme un récit cadre. En réalité c’est, pour moi, surtout un prétexte pour raconter des histoires en relation avec les fleurs, les arbres et la nature.
Le lieu est fondamental dans la racontée, c’est l’espace de résonance extérieur des histoires, l’espace intérieur étant l’imaginaire de l’auditeur et du conteur. Les deux espaces sont intimement mêlés. Il y a des endroits où il est impossible d’imaginer. Et c’est malheureusement souvent le cas d’une salle de spectacle, faite pour montrer un spectacle sur la scène, mais pas pour laisser travailler l’imaginaire dans une relation étroite avec le cadre.
J’ai eu l’immense bonheur de raconter mon récit sur Louis Pasteur dans la salle des actes de l’institut Pasteur, le lieu même où Pasteur a inauguré son institut. J’ai raconté Marie Curie dans l’école même où elle a fait sa découverte du radium, dans l’amphithéâtre Langevin – avec qui elle a eu une relation pour le moins amicale – et devant la petite-fille de Marie Curie. Ce sont des conditions incroyables, impressionnantes, où l’on se sent « sur un nuage ».
À l’inverse, j’ai raconté le récit sur Marie Curie dans une salle polyvalente de banlieue, bien moche, avec des bancs inconfortables, loin du public, une salle non chauffée où il commençait à faire bien froid : c’est la seule et unique fois dans la vie de ce récit où des spectateurs m’ont dit « c’est bien, mais un peu long ! » Comme je les comprends !
Dans une école, pour une soirée, quand l’équipe enseignante a préparé le lieu, tenté de le décorer, je sais que tout va bien se passer, les contes sont attendus, ils savent qu’une place leur est réservée, ils se sentent chez eux ! Et ils sont attendus pour un événement unique, on a préparé le lieu spécialement pour eux. Une petite salle de médiathèque peut être agréable, confortable, mais il est rare qu’elle ait été préparée spécialement pour l’accueil de ce conteur-là, de ces contes-là, à cet instant-là, avec les images, le parfum qui va bien avec cet instant unique.
Au fond, les contes sont, pour le conteur, les fruits d’un jardin intérieur qu’il a plaisir à faire goûter à son public, il doit y avoir une relation étroite entre le jardin intérieur du conteur et son espace de racontée.
Vous êtes également formateur, quels conseils pouvez-vous donner aux enseignants et bibliothécaires qui ne sont pas conteurs ?
La première chose que j’ai envie de leur dire est qu’il faut que chacun fasse son métier le mieux possible, dans le respect de chacun. Être enseignant est un métier, de nos jours, extrêmement difficile, que je respecte profondément, et qui ne s’improvise pas. Je conçois le métier de bibliothécaire comme celui qui fait naître des appétits de culture, des envies de savoirs, et qui fait vivre la culture dans la proximité ; et le contexte économique, politique, culturel ne le rend visiblement pas facile aujourd’hui. Conteur est, pour moi, un métier, et c’est aussi un métier exigeant et difficile. Il faut des années de travail pour acquérir une vraie culture du conte, on ne s’improvise pas conteur. C’est un métier difficile à apprendre, car il n’existe pas à ce jour, de véritable école.
Or beaucoup de gens croient que conter, c’est facile, que cela peut s’improviser rapidement…
Mais je défends au contraire, fermement, sans concession, l’idée que c’est un vrai métier. On croit parfois, par exemple, qu’il suffit d’avoir « fait un peu de théâtre » pour se mettre rapidement au conte. La culture du théâtre n’a rien à voir avec celle du conte, la culture du comédien est celle de l’interprétation d’un rôle, son métier est de donner vie à un personnage, à l’incarner. Celui du conteur est de donner vie à une histoire, ce qui n’est pas du tout la même chose. On dit souvent : le comédien doit vivre ce qu’il dit, le conteur doit dire ce qu’il vit. La différence est immense, ce sont deux formes artistiques entièrement distinctes.
J’ai formé des animateurs de la Cité des sciences à raconter des petites histoires sur le thème des mathématiques. Ils étaient d’abord venus me voir en spectacle et ils avaient trouvé que la forme conte, par son apparente simplicité, avait beaucoup d’avantages pour eux, pour mettre au point rapidement une nouvelle animation. Ils avaient « fait du théâtre » et pensaient donc : « Conter ! Rien de plus facile, plus besoin d’apprendre un texte, rien à faire, juste dire une histoire. Quand on a fait du théâtre… pas de problème ! » On a commencé par un premier exercice qui consiste non pas à raconter l’histoire, mais à dire ce que l’on voit dans l’histoire, en commençant toujours ses phrases, obligatoirement, par « je vois… » ou « j’entends… ». Cela leur a suffi pour mesurer très rapidement l’ampleur du nécessaire travail de déconstruction des réflexes nés du théâtre, et l’exigence du travail de l’imaginaire à accomplir bien avant de donner une histoire à un public ! Le travail premier du rêve des histoires !
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, dire ce que l’on voit, dire ce que l’on vit en parcourant une histoire, ce que l’on rêve en temps réel ; parce que l’on a déjà rêvé son histoire des dizaines de fois, sur son lit, ou en se promenant, qu’importe, mais dans la solitude, avant d’essayer de la raconter à un public. Une histoire est un voyage d’abord pour le conteur. Quand j’entre dans une histoire, c’est comme quand j’entre dans un sentier, pour une balade que j’ai déjà faite des centaines de fois, je connais bien la route, je sais qui je vais rencontrer en chemin, mais le paysage est toujours renouvelé. Je guide des aveugles, je dis ce que je vois le long du sentier, ce que je sens, c’est tout, c’est très simple en apparence, mais en apparence seulement. Le problème, c’est que plus le conteur est rigoureux dans l’exercice de son art, plus on a l’impression qu’il ne fait rien, que sa pratique est simple, évidente, à la portée de tout le monde. Mais c’est une illusion !
On peut aussi dire que le conteur est un cinéaste virtuel qui décrit à son public les images qu’il voit, en direct, sur sa caméra, selon l’angle où il l’a placée. Il doit donc choisir à chaque instant ses plans, la position de sa caméra. Et surtout, en vrai conteur, il n’a le droit de faire progresser son histoire qu’avec des images, il lui est interdit d’expliquer, de faire des raccourcis, de mentaliser, tout doit être montré et non expliqué, et donc tout doit être vu et senti. Une exigence au début très difficile à satisfaire – et même pas seulement au début !
Le conteur est un guide touristique. Plus il connaît son monde, et plus les voyages guidés par lui sont intéressants. Et il s’agit bien d’un vrai continent ! Les sources de contes sont immenses ; de nos jours, par Internet, il est possible de trouver, en très peu de temps, un nombre considérable de sources d’un conte. Mais toutes les sources ne sont pas de la même veine, n’apportent pas la même qualité d’imaginaire. Il faut privilégier les sources proches de la tradition orale plutôt que les réécritures par les écrivains, ou les albums. Là encore, choisir les bonnes sources est un vrai savoir-faire, qui s’apprend, qui demande du temps. On ne se contente pas du premier album venu pour raconter une histoire, il y a des semaines de recherche de sources, de versions différentes, avant de commencer à travailler une histoire.
Autre piège : il est impossible de « répéter un conte ». Un conte n’existe que dans la relation entre le conteur et l’auditeur. Sans la présence et l’énergie de l’auditoire, impossible pour le conteur de se rendre compte de l’effet produit par ses propres choix de narration. Le travail de préparation ne consiste donc pas à se mettre devant une glace et à faire semblant de raconter son histoire, la présence d’un public est indispensable au travail d’appropriation d’une histoire. Ce n’est qu’après avoir raconté des dizaines de fois une histoire que l’on commence à vraiment se l’approprier, à trouver du rythme, parfois même spontanément des rimes, des ritournelles, c’est quelque chose qui finit par venir naturellement, sans forcer, mais seulement après des dizaines et des dizaines de racontées.
Tout cela pour dire qu’avant d’entreprendre de raconter, il faut mesurer la responsabilité que l’on prend. Faire croire à des enfants, à des adolescents, à des adultes que l’on est conteur, même à titre occasionnel, même à ses heures perdues, quand on ne l’est pas vraiment, c’est courir le risque de les écarter du vrai plaisir, du vrai bonheur du conte, tel que peut l’apporter un conteur professionnel qui consacre sa vie entière au conte, qui ne vit que de son art et s’y engage totalement. Le risque est d’éloigner durablement le public du conte en lui présentant des pratiques qui se font passer pour du conte, mais qui n’en sont pas ; un risque si souvent pris par des conteurs occasionnels, et donc bon marché, que je me demande parfois, dans un contexte économique difficile qui amène à privilégier le chiffre et les budgets réduits au détriment de la qualité, si ce métier de conteur va survivre encore longtemps !
Auteur
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Roxane Paillier
Doctorante à l’université du Maine (Le Mans Université), EA 4335 3L. AM et professeure-documentaliste dans un lycée de la région parisienne.
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