Power (on/off)
Avant-propos.
p. 7-17
Texte intégral
De toutes ces expériences, les miennes comprises, émergeait un mot, semblable à ceux qui sont écrits avec l’encre sympathique, prêts à apparaître sur le papier quand on met le bon réactif : le mot pouvoir.
Michel Foucault
1Que peut la littérature ? Reposer cette vieille question, c’est ne pas tout à fait se satisfaire des réponses multiples qui lui ont été apportées (plaire, émouvoir, enseigner ; définir des modalités alternatives de sensation, de pensée et de morale ; fabriquer des myriades de mondes possibles ; exercer un partage démocratique des régimes de sensibilité ; offrir un répertoire de styles de vie ; dire ce qui ne peut se dire autrement). C’est relancer le mouvement même de la littérature – par le doute qu’elle entretient sur sa propre puissance, et la conscience qu’elle ne relève jamais vraiment d’un régime d’exception dans la culture.
2Car que peut (encore) la littérature – à l’heure des répétitions catastrophiques de l’histoire génocidaire, de la crise du crédit démocratique et de la menace polymorphe des fascismes renaissants ? Plus de cinquante ans après le débat qui a pris la forme de cette question et accompagné le refus par Sartre du Prix Nobel ? Rien. Ou presque : ce « Rien » que nous fûmes, sommes et resterons – aurait dit Paul Celan. Comme dans ce poème (Psalm) qui rend productive la négativité de personne et de rien en en faisant des puissances substantives, des puissances de langage (Personne, Rien) : il s’agit, pour la littérature d’aujourd’hui, de retourner comme un gant le soupçon (au demeurant légitime) d’impuissance.
3Ainsi la littérature peut-elle, à la façon d’Elfriede Jelinek dans un hommage rendu à Werner Kofler (« Kofler, le plus autorisé1 »), s’emparer du « nous » des puissants pour retourner contre eux l’exercice de l’autorité :
Que peut un écrivain contre ça ? Comparé à nous, il est un bon à rien, il ne peut rien et il veut encore moins. Un qui se refuse à se taire sous notre domination, sous la domination de l’essence de notre pouvoir ? Il y en a beaucoup qui ont essayé, vous savez. Et ils sont morts. Et celui-là est mort aussi alors.
4Cet hommage à un auteur mort devient un exercice de ventriloquie ironique qui fait écho à toute l’œuvre, non seulement de Kofler mais de Jelinek elle-même : deux « bons à rien » – deux bons à Rien2.
5Aussi peut-on tout aussi bien se demander : que ne peut pas la littérature ? Est-ce seulement agir ? Faire agir ? Peut-être : les temps de la foi en la « performativité » littéraire ont vécu, malgré la croyance dans l’efficacité du partage du sensible à laquelle elle contribue. Ou pas : jamais les pouvoirs de la fiction sur les consciences n’ont semblé aussi grands, relayés par des modes d’exercice certes autrement puissants que ceux du texte imprimé seul – jeux en ligne, séries télévisées, blockbusters, récits de soi des réseaux sociaux – mais qui ressortissent, voire reconduisent, aux possibilités mêmes de la littérature.
6Dans une conférence radiophonique (« Le langage en folie »), Michel Foucault assignait déjà aux seuls signes la conscience des possibles :
Je crois qu’on pourrait dire ceci, qu’au fond, nous ne croyons plus de nos jours à la liberté politique, et puis le rêve, le fameux rêve d’un homme désaliéné est tombé maintenant dans la dérision. De tant de chimères, que nous est-il resté ? Eh bien, la cendre de quelques mots. Et notre possible, à nous autres hommes d’aujourd’hui, notre possible, nous ne le confions plus aux choses, aux hommes, à l’Histoire, aux institutions, nous le confions aux signes3.
7C’est comme si Foucault, ce jour-là, s’adressait discrètement à nous, pardessus la large épaule sartrienne. Car l’impouvoir supposé de la littérature, c’est aussi sa puissance propre. Et peut-être en effet s’agit-il aujourd’hui d’exercer pleinement, énergiquement, cette confiance provisionnelle à l’égard des signes, et faire du Rien de la littérature l’une des manifestations de notre possible4.
8Tel est le principe dont ce volume procède : plutôt que de n’en pas finir de dire la fin de la littérature, nous avons choisi d’en dire les pouvoirs. Aussi, pour ce faire, avons-nous regroupé ici les textes des communications qu’a suscitées le Groupe phi (Groupe de recherche en poétique historique et comparée, CELLAM) lors du colloque international qui a conclu, à Rennes, son programme directeur 2012-2015, « Pouvoir, puissance, force de la littérature », les 24-26 juin 20155 : à l’instar des « Cahiers » que les programmes précédents du groupe ont permis de publier dans cette même collection (Littératures sous contrat, L’Engagement littéraire, Littérature et exemplarité, L’Autorité en littérature6), et dans la continuité d’un premier volume établi dans le cadre du sous-programme consacré aux pouvoirs de l’histoire immédiate (Pour un récit transnational. La Fiction au défi de l’histoire immédiate7 – actes du séminaire « Vis et virtus de la littérature face à l’histoire immédiate » au congrès de l’AILC/ICLA de la Sorbonne, juillet 2013), il s’agissait d’examiner les usages (passés et présents) et la pertinence du vocabulaire du pouvoir, de la puissance et de la force, dans le cadre de l’analyse, de l’interprétation et de la théorisation de la littérature.
9Le cahier des charges était le suivant : privilégier l’apport terminologique et théorique, tout en prenant appui sur des exemples précis de la littérature (texte et méta-texte), sans exclusive chronologique, linguistique ni géographique. En évitant l’approche strictement monographique ou l’analyse historique séparée des enjeux contemporains de la recherche en littérature, on s’attachait à un décloisonnement épistémologique des corpus.
10La réflexion pouvait ainsi solliciter l’archéologie ou la généalogie des notions (notamment leurs étymologies latines : potestas, potentia, fortitia), l’emploi de leurs dérivés (volonté de puissance, impouvoir, empowerment) ou de termes proches dans la tradition rhétorique et philosophique (depuis energeia, enargeia, vis, virtus… jusqu’à énaction, agency). Elle pouvait examiner la pertinence d’usage de ces termes dans le cadre des divers corpus théoriques qui influencent les lectures actuelles des littératures anciennes à contemporaines, en montrant concrètement comment ces concepts influencent notre perception du fait littéraire, voire interagissent avec les phénomènes de création ou de réception : implicites philosophiques et politiques des notions dans la critique post-structuraliste, déconstructionniste, postmoderniste, etc. ; reprises contemporaines des concepts chez Fredric Jameson, Martha Nussbaum, Judith Butler, Jacques Rancière, Giorgio Agamben ; reformulations de la notion de subalternité par l’épistémologie postcoloniale ; croisements avec la théorie de la performativité actualisée par les Gender Studies.
11Dans la perspective de l’articulation entre poétique et éthique, propre au Groupe phi, la réflexion pouvait, enfin, réévaluer à partir de ce vocabulaire précis les questions classiques et générales qui lui sont liées : que peut la littérature ? Quel contre-pouvoir représente-t-elle ? En quoi l’écriture est-elle une puissance illocutoire ? Quelles forces la lecture mobilise ou exerce-t-elle ?
12Le colloque a ainsi réuni une trentaine de chercheurs, français et étrangers – membres permanents ou associés du Groupe phi, chercheurs invités et chercheurs choisis sur proposition de communication. À l’instar de chacun de nos volumes précédents, nous ne prétendons pas parvenir à une compréhension univoque et homogène des notions de pouvoir, puissance ou force en littérature, mais plutôt trouver, en jouant sur les variations du vocabulaire auquel ces notions participent, un air de famille qui permettrait d’en sérier les usages, d’en évaluer la pertinence, d’en marquer les limites.
13Le point de départ pourrait être un essai récent sur « l’acte de création8 » dans lequel Giorgio Agamben rappelle que la notion de puissance est conçue depuis Aristote comme dynamis, force en puissance – opposée et liée à la fois à l’energeia, la force en acte –, et insiste sur la thèse d’Aristote selon laquelle la puissance est définie essentiellement par la possibilité de son non-exercice, par le désœuvrement comme puissance-de-ne-pas.
14Puissance-de-ne-pas ou force en acte : c’est dans cet écart entre dynamis et energeia que se tient la question posée par ce volume au pouvoir de la littérature – à ce que peut (ou ne peut pas) la littérature, comme à ce que la littérature fait, concrètement, du pouvoir (ou de l’impouvoir).
15Car en contrebalançant la notion de puissance, l’idée d’« énergie » hérite aussi de deux origines antiques : l’étymon véritable (energeia) et le faux étymon, phonétiquement proche (enargeia) – deux notions grecques qui, traduites dans la rhétorique latine, ne sont déjà plus quasi-homonymes (vis/evidentia), et que l’on pourrait traduire en français par : la force (ou l’actualité) et la vivacité (ou la visibilité). Il s’agit de rendre visible (par enargeia/ evidentia) ce qui se tient, en puissance (dynamis/potentia9) dans la réalité ; et ce par l’énergie, la force en acte du texte, c’est-à-dire par la puissance active, l’entéléchie ou l’actualité de l’écriture. À chaque fois, l’energeia combat, ou contredit l’hexis, l’état passif, la manière d’être déjà déterminée et mortifère10 : c’est cette dimension de la puissance efficace, de la force agissante qui est censée réaménager la logique de l’inspiration en activité, et lier (selon les termes de la rhétorique quintilienne) la vis et la virtus – la force, la vivacité rhétorique, et la vertu de l’écriture, sa puissance accomplie.
16C’est donc aussi l’écart entre energeia et empowerment (dernier avatar théorico-terminologique de la force en acte) qui définit l’une des dimensions du volume : l’actualisation des notions classiques par lesquelles on a pensé le pouvoir de la littérature (on s’intéresserait plutôt aujourd’hui à mesurer la qualité de l’agency qu’elle configure) – et la façon renouvelée de repousser les limites auxquelles s’arrêterait ce pouvoir.
17Le premier mouvement (Variations terminologiques) regroupe une série d’articles consacrés à examiner, sur des exemples précis et distinctement situés dans l’histoire de la littérature, la pertinence, pour cette histoire et pour la compréhension des phénomènes de lecture qui lui sont associés, des notions relevant de ce vocabulaire du pouvoir, de la puissance ou de la force.
18La section initiale (Courage, force, ekplexis, énergie) décline ainsi quatre figures complémentaires de la puissance, à des temps bien différents de la littérature : Virginie Greene, médiéviste de l’université Harvard, ressuscite l’ancienne notion de courage, au fil d’une lecture originale de deux poèmes d’Hélinand de Froidmont et de Jean Bodel, qu’elle associe et compare à la théorie et surtout à la pratique, à l’art de la performativité chez John L. Austin (« Le courage dans deux poèmes médiévaux : Les Vers de la mort d’Hélinand de Froidmont et Les Congés de Jean Bodel ») ; Sylvaine Guyot, sa collègue à Harvard, entreprend une discussion de la notion d’effet-force proposée naguère par Louis Marin pour définir le « grand arc de la représentation » de la première modernité : contestant l’interprétation habituelle des « machines à effets » de la théâtralité tragique, l’article propose une autre figure de réflexivité touchant aux topiques du corps désirant, souffrant et glorieux (« Des non-pouvoirs du théâtre. La force de la représentation à l’épreuve de la scène ») ; Claude Pérez, pour sa part, réhabilite la notion rhétorique d’ekplexis pour désigner, comme dans la traduction du Pseudo-Longin par Jacky Pigeaud, le « choc » suscité par un détail poétique, par une « intensité circonscrite », comme en un flash – qui, de Quignard à Klossowski, ou de Barthes à Deleuze, éclaire la concentration d’énergie qu’est pour nous la littérature (« Lecture et sidération. Actualité/inactualité de l’ekplexis ») ; Barbara Servant propose quant à elle de lier les notions d’énergie et de légèreté, en s’appuyant sur le modèle des « leçons américaines » de Calvino, et en associant à leur suite la puissance de l’evidentia à la figure, tout indirecte, de Persée (« Légèreté de l’écriture et énergie romanesque »).
19La seconde section propose quatre façons singulières de penser, mesurer ou contester la puissance des œuvres. Dans son article sur « L’empire de l’éloquence d’après la réflexion critique et la pratique des orateurs », Anne Quennedey entreprend de contester, à travers l’exemple des orateurs de la Révolution française, la thèse convenue d’une « puissance de l’éloquence », en en marquant de différentes façons les limites – non-pouvoir, non-maîtrise. À l’inverse, Martin Mees (« Du sublime “romantique” comme puissance de la littérature ») reprend l’idée longinienne, mentionnée par Claude Pérez, d’une puissance agissant comme l’éclair, pour nouer les deux acceptions de la notion : la fulgurance du sublime romantique fait apparaître la poésie « comme un en-puissance infini ». Positivité et négativité de la littérature se définissent ainsi l’une l’autre au fil des théorisations de la puissance, comme le montre Florian Mahot-Boudias à partir d’une comparaison entre Adorno et Rancière et leurs façons distinctes de penser, par le recours à la négativité (autonomie ou scepticisme) la puissance mineure, la « puissance d’un vide » (La Parole muette) qu’est la littérature : la force d’émancipation qui s’attache toujours à l’exercice de cette puissance négative relève ainsi soit d’une forme de résistance et de préservation (chez Adorno), soit d’une forme de dispersion, d’errance et de diffusion (chez Rancière). L’article de Guiomar Hautcœur qui clôt cette section et opère la transition entre première et deuxième parties (« Puissance immersive de la fiction et puissance défamiliarisante du style : irréductibilité ou convergence ? L’anagnorisis dans les Éthiopiques d’Héliodore et The Human Stain de Philip Roth ») condense en quelque sorte les enjeux de ce premier temps du volume : définir, par l’usage de certains termes de la tradition critique par laquelle l’on pense le pouvoir, la force ou la puissance de la littérature, la portée et les effets précis de cette puissance ; et montrer, par l’exemple de textes singuliers, ce que ces effets impliquent, plus généralement, pour la pensée et la pratique de la littérature, comme du monde. En comparant l’usage analogue de la reconnaissance en deux moments opposés de l’histoire de la littérature (Héliodore et Roth) et sous le double auspice de la puissance de l’immersion et de celle de la défamiliarisation, Guiomar Hautcœur montre que ces deux forces ne sont pas d’orientation contraire l’une à l’autre, et que le procédé topique de l’anagnorisis peut même ainsi donner lieu « à un ébranlement des images induites par les croyances les mieux ancrées ».
20C’est au pouvoir d’ébranlement de ces (fausses) croyances que se consacre précisément le deuxième mouvement du volume (Prises de pouvoir), en se centrant d’abord sur la capacité (ou non) de la littérature à permettre un empowerment, une « encapacitation ».
21La première section – Empowerment (ou non) – conjoint ainsi des articles très différents dans leur façon d’appréhender et utiliser cette notion héritée de la philosophie politique américaine contemporaine. Les deux premiers d’entre eux, celui de la philosophe Magali Bessone (« Passer ou entrer par effraction dans le monde blanc : subversion des normes et empowerment dans la littérature du “Passing” ») et celui de Flavia Bujor (« Puissance de la fiction littéraire : Langues performatives et identités de genre chez Yoko Tawada »), prolongent la question posée par celui de Guiomar Hautcœur à partir des Éthiopiques en s’attachant à la performativité de la race et du genre, et à la façon dont la littérature parvient à rendre sensibles et efficaces les questions complexes qui touchent à l’exercice et la contestation de cette performativité. Prenant appui sur le corpus attendu des littératures qui ne sont dites postcoloniales que par dérive terminologique, les deux articles suivants, celui d’Yves Clavaron (« Agency, empowerment, mimicry ou quelques concepts postcoloniaux à l’épreuve de la littérature ») et celui de Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo (« Crime et colère dans quelques romans mauriciens : agency, empowerment féminins ? »), lézardent définitivement ce pouvoir dont les discours formatés de la subversion et de l’émancipation politique, de la résistance à la domination et de la contre-histoire voudraient créditer la littérature, en confrontant les mises en scène, performances ou fictions d’empowerment aux potentialités mineures que recèlerait, à l’intersection des subaltern studies et des études de genre, le terme d’agency. Marquant l’écart entre « l’action de théorie », pour reprendre l’argument deleuzien, et la représentation11, cette « capacité » ou « puissance d’agir » ne saurait se confondre, telle que la définit Judith Butler, avec la politique de l’écriture. Retour salutaire du geste critique sur lui-même, donc, que permet, dans la seconde contribution, le détour, dans le contexte de la littérature indo-mauricienne, par le sens indien de shakti ou « énergie féminine ». Ce faisant, le pouvoir de soigner – que convoqueraient de nouveau volontiers la thématisation de la vulnérabilité, les « abus de la mémoire » (Todorov), les diagnostics traumatiques ou les assignations du féminin au « care » – se trouve déstabilisé. Passant des effets de lecture aux effets supposés de la fiction sur le lecteur, la section se clôt avec l’article de Christine Baron qui discute la théorie des « capabilités » d’Amartya Sen et de Martha Nussbaum. Au-delà de l’allégorie est alors sondé le pouvoir d’encapacitation du « récit biomédical » européen et nordaméricain pratiquant, comme dans l’« hétérobiographie » de Martin Winckler, un partage de la parole, et partant d’autorité, de savoir et de culture, avec le malade – patient-témoin mis en fiction, personne physique du lecteur ainsi informé de ses droits imprescriptibles contre le biopouvoir, qu’il soit étatique ou littéraire (« Empowerment et récit biomédical »). La plus-value de la littérature, renonçant à son pouvoir symbolique, résiderait peut-être tout simplement dans le retour à la vie comme valeur justement12, où la vie esthétique s’affronterait à l’impossible réduction de la vie politique au biologique.
22Revenant sur cette force de contradiction, les contributions réunies dans la seconde section ont en commun de montrer, à partir de cas emblématiques, comment la littérature elle-même scénographie les conditions de possibilité de son (in)action, de son agency, cette fois-ci conçue comme politique au sens où l’entend Jacques Rancière et où l’actualise un discours critique renouvelé. Prolongeant à la fois la discussion de la notion de mimicry par Yves Clavaron et de celle du biopouvoir foucaldien par Christine Baron, Florian Alix préfère emprunter le terme parodique de Wole Soyinka et analyse, dans la pratique poétique de Tchicaya U Tam’si et de Mohammed Khaïr Eddine, la « subversion de la “disc’pline” » des corps et le recours à la fragmentation et à la dislocation comme moyens d’une paradoxale refondation du rapport au monde. De la « postcolonie » selon Achille Mbembe, Marie Bulté retient, quant à elle, une figure paroxystique et s’attache à déconstruire le rapprochement morphologique trompeur entre hubris et « hybride » : confrontée à l’hybridité de l’enfant-soldat, la construction romanesque exercerait sa puissance à affranchir la « force hybristique », dont parlait Valérie Magdelaine-Andrianjafitrimo, de sa réduction à la seule violence (« De l’hybride à l’hubris ou quand la figure violente de l’enfant-soldat éprouve la puissance de la littérature »). Si nombre d’articles évoquent, dans la contestation du pouvoir symbolique de la littérature, le risque de confiscation de la parole subalterne, l’exemple de Piazza d’Italia d’Antonio Tabucchi, écrit au cœur des années du terrorisme noir ou rouge en Italie, permet à Philippe Daros de donner toute sa force politique à l’opposition benjaminienne entre narration traditionnelle et roman : certes, le conte « traduit une expression démocratique dans la distribution de la parole : l’illimitation de son partage », mais la « morale de l’histoire » tiendrait bien davantage à l’ironique « survivance du nom » – Garibaldi réduit à la trace du prénom « d’un » Garibaldo – sans possible attribution singulière de l’agir, donc, et par une contraction du temps qui dit « l’avenir sans avenir du “Popolo d’Italia ” » (« Piazza d’Italia ou le devenir d’un peuple sans avenir »). En conclusion de ce deuxième mouvement, Franc Schuerewegen déplace l’articulation du poétique et de l’éthique, sur laquelle le discours critique ne cesse d’achopper, en se livrant, à partir d’Incidents, à un exercice critique d’encapacitation du texte, selon l’idée que « l’analyse a pour vocation de faire varier les cadres, afin, justement, de multiplier les textes » (« Quel cadre pour l’analyse ? [Barthes] »).
23Comme en réponse à cette proposition, les démarches critiques adoptées dans le dernier mouvement ([Im] pouvoir, contre-pouvoir, potentialité) s’affrontent directement aux formes et modalités spécifiques d’engagement, de désœuvrement ou de réflexivité que prit, en des temps historiques d’insurrection, d’insoumission, ou de mise en crise, la relation de la littérature à son dehors, et par lesquels elle interroge l’actualité et la pertinence de la résistance et de la désobéissance (comme éthique, voire comme ethos) face à de nouveaux rapports de domination, d’autres manifestations de la violence politique ou l’extension des limites des possibles.
24Dans la première section – Pouvoir et impouvoir –, les Québécois Jean-François Hamel (« Le pouvoir sans pouvoir de la littérature. La puissance de destitution d’après Maurice Blanchot et le Comité d’action étudiants-écrivains ») et Julien Lefort-Favreau (« Descendre du cheval pour cueillir des fleurs : la littérature comme enquête ») envisagent deux mises à l’épreuve exemplaires du lien entre littérature et politique. La « puissance de refus », que le Comité d’action étudiants-écrivains de mai 1968 se représente, a contrario de l’imaginaire politique de la Révolution, comme puissance de destitution13, renvoie « chacun à une liberté sans garantie, à une responsabilité sans fondement, à une autonomie sans contraintes », en même temps qu’elle doit être mise en relation, selon J.-F. Hamel, avec « une puissance qui refuse de faire œuvre », « une politique de la littérature fondée sur le désœuvrement et l’anonymat ». Textes précurseurs de la littérature documentaire ultra-contemporaine, les récits d’établis qu’analyse Julien Lefort-Favreau opèrent, quant à eux, un renversement a posteriori du désaveu de la littérature qu’aurait constitué l’engagement, interrogeant par la subjectivation politique sa puissance d’évocation et d’émancipation.
25S’affrontant au propre de cette puissance, les trois articles réunis dans la deuxième section, Épreuves de force, sondent le pouvoir critique et la force de dissensus que la littérature pourrait exercer à l’encontre des pouvoirs constitués comme soft ou hardcore, pour reprendre la concession d’Yves Citton évoquant le récit néo-libéral au sein des démocraties en perte d’imaginaire14. De Platon à la « modernité tardive » des négociations avec le grand récit de la démocratie, Mario Domenichelli retrace ainsi les trois modalités de la littérature comme catégorie politique – son pouvoir mimétique par lequel elle joue sa place dans la cité, la relation « organique » aux pouvoirs constitués et l’hétérotopie de la pensée critique (« La littérature et les pouvoirs : formes et fonctions du consentement et du conflit »). Cette généalogie sous-tend indéniablement le débat lancé par Christian Salmon sur la littérature comme force de contre-narration, propre à contrecarrer les usages instrumentaux du récit – ou storytelling – dont Danielle Perrot-Corpet s’attache à dissiper, en revenant à Foucault, certains des malentendus qu’il a pu susciter (« Pouvoirs du récit, force de la littérature : à propos du débat autour du storytelling »). En écho aux contributions de Jean-François Hamel et de Julien Lefort-Favreau, Frédérick Detue s’intéresse, quant à lui, au potentiel protestataire de cette littérature qui, en réponse à la terreur moderne au xxe siècle, prendrait acte à la fois de son impouvoir et de la nécessité d’exorciser l’histoire, en faisant le « choix du petit » (Miguel Abensour) comme parti-pris du document (« De l’“organisation du pessimisme” au xxe siècle : le “choix du petit” documentaire »).
26Fort d’un pessimisme critique qui n’ignore pas le besoin d’utopie, le volume se referme provisoirement sur les potentialités de la littérature. À partir de l’exemplarité de l’Oulipo, dont elle éclaire ainsi le principe d’écriture à contraintes, Alison James, professeure à l’université de Chicago, analyse une pensée de la potentialité qui oppose la dynamis de la littérature « à faire » – de l’œuvre virtuelle ou programmée sans finalité, comme de l’œuvre « impotentielle » débarrassée de son absolutisation – à la négativité que disent (encore) l’impouvoir, la puissance de refus ou de destitution et le contre-pouvoir, pris en défaut d’energeia ou d’actualisation (« Puissances de la littérature potentielle : la dé-création oulipienne »). Potentialité envisagée par l’Oulipo à partir du texte « réel » mais absent, la fiction entendue comme machine à multiplier les récits dévoile, enfin, le fonctionnement d’une « littérature à la puissance deux » qui permet à Gaëlle Debeaux d’en envisager conjointement la « capacité d’action », d’abord « potentielle et/ou virtuelle » puis « en acte », comme « capacité à produire des effets », et la puissance « comme force mesurable à ses effets ».
27Sans prétendre ajouter à la complexité de cet ensemble d’expériences théoriques la virtuosité convenue de la réflexivité, nous souhaiterions sincèrement que l’arborescence des contributions qui sont données ici à lire soit riche des possibilités d’avenir offertes par celui de Mark Z. Danielewski, dont l’exemple clôt ce volume. On en mesurera donc la force à sa capacité à produire des effets critiques nouveaux. Et, a minima, à nous encourager nous-mêmes à poursuivre dans la voie tracée par ces cahiers.
Notes de bas de page
1Jelinek E., « Der Ermächtigste » (2012), titre cité dans la traduction de Bernard Banoun, « Le plus autorisé », in W. Kofler (dir.), Trop tard, Nancy, Éditions Absalon, 2013 (2010), p. 77-86.
2Et dans la traduction française de Bernard Banoun, « deux bons à Rien » renverse ironiquement les « bons aryens » du discours néo-nazi carinthien.
3Foucault M., « Le langage en folie » (émission de l’ORTF, 1963), in La Grande Étrangère, Paris, Éditions de l’EHESS, coll. « Audiographie », 2013, p. 54.
4Ce prologue reprend un passage de l’article de Bouju E., « Oui, mais (encore). Puissance du roman contemporain », in S. Audeguy et P. Forest (dir.), La Nouvelle Revue française, dossier « Que peut (encore) la littérature ? », Paris, Gallimard, no 609, 2014, p. 66-75.
5Comité scientifique composé de René Audet, Emmanuel Bouju, Marc Escola, Philippe Forest, Anne Garréta, Bertrand Gervais, Audrey Giboux, Marielle Macé, Yolaine Parisot, Thomas Pavel, Timothée Picard, Charline Pluvinet, Gisèle Sapiro, Susan Rubin Suleiman et Frank Wagner.
6Volumes collectifs publiés aux Presses universitaires de Rennes, coll. « Interférences/Cahiers du Groupe phi », respectivement en 2002, 2005, 2007 et 2010, sous la direction d’E. Bouju et celle, pour le volume sur l’exemplarité, d’Alexandre Gefen, Guiomar Hautcœur et Marielle Macé.
7Parisot Y. et Pluvinet C. (dir.), Pour un récit transnational. La Fiction au défi de l’histoire immédiate, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2015.
8Agamben G., « Qu’est-ce que l’acte de création ? », in Le Feu et le récit, M. Rueff (trad.), Paris, Rivages, 2015.
9τὸ μὲν δυνάμει τὸ δὲ ἐνεργείᾳ (to men dunamei to dé energeia) : « D’un côté l’être en puissance, de l’autre l’être en acte » (Aristote, Métaphysique, VIII, 1045a).
10Aristote, Éthique à Nicomaque, I. 7.
11Voir Spivak G. C., Les Subalternes peuvent-elles parler ?, J. Vidal (trad.), Paris, Éditions Amsterdam, 2009 (1988), p. 23.
12Voir Samoyault T., « Vie », in E. Bouju (dir.), Fragments d’un discours théorique, Nantes, Éditions nouvelles Cécile Defaut, 2015, p. 401-417.
13Maurice Blanchot la pense alors depuis dix ans à partir de l’exemple de la guerre franco-algérienne pour échapper à la « dialectique du pouvoir constituant et du pouvoir constitué ».
14Citton Y., Mythocratie, storytelling et imaginaire de gauche, Paris, Éditions Amsterdam, 2010.
Auteurs
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Emmanuel Bouju
Professeur de littérature comparée à l’université de la Sorbonne nouvelle et membre senior de l’Institut universitaire de France (programme « Littérature à crédit. Roman européen contemporain et paradigme fiduciaire », 2015-2020). Plusieurs fois Visiting Professor à Harvard University, il a exercé la responsabilité des activités du Groupe phi (Cellam) ainsi que de la plupart de ses publications aux Presses universitaires de Rennes, et co-dirige (avec C. Coquio et L. Campos) la collection « Littérature, histoire, politique » aux Classiques Garnier. Dernier ouvrage paru : Fragments d’un discours théorique. Nouveaux éléments de lexique littéraire, aux Éditions nouvelles Cécile Defaut (2016).
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Yolaine Parisot
Professeure de littératures francophones et comparées et responsable de l’axe « Francophonie et échanges culturels » du LIS EA 4395, à l’université Paris-Est Créteil. Outre l’auteure d’un essai, Regards littéraires haïtiens. Cristallisations de la fiction-monde (Classiques Garnier, coll. « Bibliothèques francophones », 2018), elle a récemment dirigé ou codirigé les ouvrages collectifs suivants : Pour un récit transnational. La fiction au défi de l’histoire immédiate, Presses universitaires de Rennes, 2015 (avec C. Pluvinet), Dany Laferrière : énergie du roman, mythologies de l’écrivain, Interculturel Francophonies, no 30, nov.-déc. 2016 et Discours artistiques du contemporain au prisme de l’océan Indien : fictions, critique et politiques, TrOPICS, no 4-2017 (avec V. Magdelaine-Andrianjafitrimo et G. Armand). Un autre essai sur les littératures francophones et anglophones des Amériques, des Afriques et de l’océan Indien est à paraître aux éditions Classiques Garnier sous le titre (provisoire) de La Fiction peut-elle être (encore) postcoloniale ?
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Charline Pluvinet
Maîtresse de conférences en littérature comparée à l’université Rennes 2 et membre du Groupe phi au sein du CELLAM. Ses travaux portent sur les représentations de l’auteur dans la fiction romanesque contemporaine, la mise en scène de soi, les postures auctoriales ainsi que la mise en jeu de l’autorité de l’auteur. Elle a publié sa thèse sous le titre : Fictions en quête d’auteur (Presses universitaires de Rennes, 2012) et co-dirigé l’ouvrage Pour un récit transnational. La fiction au défi de l’histoire immédiate (Presses universitaires de Rennes, 2015) avec Yolaine Parisot.
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2007
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2007
