Introduction générale. Écrire les sciences sociales, écrire en sciences sociales
p. 7-24
Texte intégral
1Si l’activité d’écriture constitue incontestablement l’ordinaire de la condition de chercheur en sciences humaines et sociales (SHS), il s’agit d’un ordinaire encore très largement impensé. Comment rendre compte de la discrétion des chercheurs SHS à l’endroit de leur pratique d’écriture ? Pour beaucoup d’entre eux, à l’évidence, l’écriture ne mérite pas que l’on s’y attarde, elle ne fait pas problème. À l’inverse de l’écriture littéraire, dont on a pu dire qu’elle était à elle-même sa propre finalité, l’écriture savante, parce qu’elle n’est qu’un moment du travail de recherche, pourrait s’épargner toute réflexivité : elle serait écrivance, au sens que Roland Barthes donnait à cette expression, c’est-à-dire qu’elle vaudrait d’abord pour sa transitivité. Elle donne à voir le monde avec fiabilité et discrétion, elle reproduit le réel, en tout cas elle s’efface devant lui, elle est à son service. Le langage ne serait alors qu’un simple outil pour le chercheur. Il importe simplement à celui-ci d’être précis, de définir les termes qu’il emploie, d’administrer la preuve de ce qu’il dit. Le style n’est pas son affaire : l’écriture savante est une ascèse.
2Ainsi réduite à sa plus simple expression, la compétence rédactionnelle nécessaire à l’écriture de textes scientifiques n’a plus, dès lors, de raison d’encombrer les discussions savantes. Elle est renvoyée aux temps des socialisations premières, celles qui précèdent et conditionnent la vocation scientifique. Une fois pour toutes, le chercheur sait écrire : on ne lui demande pas de bien écrire, de faire style ou de faire joli, mais simplement d’écrire correctement. Nul besoin d’y revenir, et malheur au doctorant qui contrevient à ce postulat de base…
3Est-il bien raisonnable, dans ces conditions, de prendre l’écriture pour objet ? La tentation est forte de répondre positivement en invoquant cette donnée simple mille fois observée, et qui contredit le propos précédent : l’écriture ne cesse, quoi qu’on dise, de hanter les chercheurs en SHS. Elle n’est jamais simple instrument ou simple véhicule par où transiterait la réalité sociale. L’angoisse de la page blanche qui paralyse le doctorant « attaquant » (selon la métaphore consacrée) l’écriture de sa thèse ne doit pas être renvoyée au folklore qui nourrit l’imaginaire de la recherche. Elle est l’indice d’une réflexivité qui, contrairement à ce que l’on dit trop souvent, ne disparaît jamais complètement avec l’avancée dans la carrière1.
4L’ouvrage que l’on prend ici le risque d’introduire résulte d’un pari : solliciter la réflexivité, discrète mais obsessionnelle, des chercheurs « écrivants ». Cette réflexivité, honteuse mais tenace, plus souvent individuelle que collective, est plus volontiers confessée en coulisse qu’exhibée en public. Elle se nourrit d’une idée simple, que les remarques précédentes ne parviennent pas à totalement étouffer : l’écriture n’est jamais routinisée au point de se transformer en simple retranscription. Selon l’excellente formule de Patrick Boucheron, écrire en SHS n’est jamais simplement rédiger2. La différence avec les sciences expérimentales est ici décisive : celles-ci peuvent ériger en modèle une division du travail savant qui fait de l’écriture l’étape ultime du travail scientifique, ni la plus importante ni la plus valorisée, le chercheur qui aura pensé ou concrètement effectué l’expérimentation méritant de cosigner la production scientifique au même titre que celui qui en aura consigné les résultats par écrit. Simple porte-parole ou simple porte-plume, ce dernier n’aura effectué que la mise en discours d’un savoir intégralement produit le temps de l’expérimentation et de la discussion (collective) des résultats obtenus. On se rapproche ici d’un modèle qui valorise l’impersonnalité comme garantie de la rationalité scientifique, celle-ci supposant d’effacer au mieux tout risque de subjectivité et donc toute trace d’interprétation ou de style personnels.
5Les SHS n’ont jamais complètement souscrit à une conception aussi naïvement transparente de l’activité d’écriture. Héritières d’humanités elles-mêmes imprégnées de théories littéraires, elles ne concèdent que très partiellement au langage les vertus de neutralité qui feraient de celui-ci un socle solide à partir duquel il serait possible d’écrire vrai. Cette méfiance sourde, parce qu’elle se double de la crainte de scier la branche sur laquelle on est assis (comment avouer que le savant est nu ? que les SHS ne sont pas tout à fait des sciences ?), ne prédispose certes pas les chercheurs à mettre la question de l’écriture à l’agenda de leurs préoccupations collectives. C’est pourtant ce que nous avons essayé de faire, le temps des deux journées d’étude dont cet ouvrage est issu.
6S’inscrivant au sein du dispositif « Métier de chercheur · e » lancé par la Maison des sciences de l’homme en Bretagne en 2018, faisant suite à une première série de réflexions sur la reconnaissance en SHS3, cet ouvrage-ci reconduit le principe du précédent : il privilégie les témoignages des chercheurs en faisant le pari d’une réflexivité qui ne demande qu’à s’exprimer. Et de même qu’un chercheur ne peut, quels que soient sa discipline et son statut, faire totalement l’économie d’une réflexion sur son niveau de reconnaissance, il ne peut faire complètement l’économie d’une réflexion sur sa pratique d’écriture. Et même si celle-ci est routinisée, figée en un habitus volontiers aveugle à lui-même, l’interpellation que nous avons risquée auprès des intervenants ne pouvait manquer de réveiller une réflexivité assoupie ou, au pire ou au mieux, de la susciter.
7Le choix de faire dialoguer les disciplines et d’interroger les SHS dans leur diversité permet certes de prendre acte de la pluralité des rapports à l’écriture d’une discipline à l’autre (et sans doute la cartographie des usages gagnerait-elle à être affinée en prenant en considération les frontières internes à chacune d’entre elles). Mais on ne saurait explorer ce champ des possibles sans examiner au préalable l’hypothèse d’une possible standardisation de l’écriture savante. En quoi (et pourquoi) des normes d’écriture se sont-elles imposées à l’ensemble des communautés scientifiques ces dernières décennies ?
Standardisation de l’écriture scientifique et alignement sur les sciences dures
8L’avènement et l’autonomisation des SHS au tournant des xixe et xxe siècles s’analysent d’abord comme séparation d’avec l’activité littéraire et journalistique. Du Balzac de La comédie humaine au Zola des Rougon-Macquart, la littérature romanesque du xixe siècle est travaillée en profondeur par un idéal scientifique4. Le roman se veut le pendant des sciences que l’on dit encore naturelles, et le romancier s’oblige à observer la réalité selon des protocoles qui anticipent ceux du journalisme de terrain ou de la recherche du même nom. Cette confusion originelle ne résistera pourtant pas face à l’accélération de la division du travail social : au moment même où la littérature moderne, se reconnaissant plus volontiers dans la figure de Proust que dans celle de Zola5, amorçait son virage en direction de l’introspection et de l’écriture intransitive, les sciences humaines empruntaient aux sciences dures leur idéal positiviste de neutralité et plaidaient pour faire du langage un instrument aussi neutre que possible. Cette division du travail, d’un côté la littérature, de l’autre les sciences humaines (et l’on pourrait même compliquer la description en convoquant, à mi-chemin de l’un et de l’autre, le journalisme), scellait définitivement le divorce entre deux formes d’écriture : d’un côté l’écriture littéraire, singulière parce que constitutive de la singularité de l’auteur, de sa subjectivité ; de l’autre l’écriture savante, légitimée par son impersonnalité même, nourrie d’un idéal scientifique que Max Weber associait au mouvement global de rationalisation des sociétés occidentales. Prises en charge par l’État à travers l’Université et, plus tard, par ce que l’on appelle aujourd’hui les grands organismes (CNRS), les sciences humaines devenaient sciences d’État et participaient d’un idéal que l’on pourrait qualifier, toujours en empruntant à Weber, de bureaucratique : écriture froide, désencombrée d’affects et de subjectivité, pour dire, avec les outils d’objectivation par exemple statistique, la réalité vraie du monde social.
9Le souci de clairement se distinguer du registre littéraire, de renoncer à l’écriture pour une simple écrivance (cette distinction est proposée par Roland Barthes en 1960), a marqué toutes les sciences humaines que l’on dit désormais plus souvent sociales. Il fut spectaculaire dans les disciplines anciennes, celles dont la genèse, antérieure au divorce que l’on vient d’évoquer, empruntait aux deux registres simultanément. En histoire, l’œuvre d’un Michelet fut un temps considérée comme antimodèle : elle portait tous les stigmates d’une histoire littéraire préscientifique. L’objectif est alors clairement de renoncer à la littérature pour prétendre faire science, selon une logique de proportionnalité inverse qui interdit les doubles consécrations : écrivain ou savant, il faudra désormais choisir6. Même chose s’agissant des études littéraires, la discontinuité entre création et analyse savante s’imposant désormais comme incontournable7. Pour les sciences nées après la rupture, la mise à distance est encore plus nette, comme en témoigne la posture d’un Durkheim en sociologie8, la « tentation littéraire » ne demeurant que comme menace à sans cesse conjurer, en particulier auprès des jeunes « entrants » dans le milieu académique9.
10La stratégie d’alignement sur les sciences « exactes » s’analyse clairement, pour les SHS, comme une tentative professionnelle voire corporatiste de légitimation collective. Tout se passe comme si le choix avait été fait de puiser dans une légitimité indiscutable dans le contexte scientiste du xxe siècle, quitte à n’en jouir que des bénéfices secondaires puisque les sciences sociales s’alignaient sur un rapport à l’écriture de fait défini et arbitré par d’autres. Cette hétéronomie consentie, ce choix de se placer dans le sillage des sciences exactes pour bénéficier, fût-ce sous une forme seconde, de la grandeur conférée à la science en général, allait produire des effets lourds sur l’activité d’écriture. Le plus évident est l’imposition de standards d’écriture dupliqués des sciences dures, et qu’il est aisé de lister. L’un de ces standards tient par exemple à la valorisation de l’écriture collective entendue comme entreprise assumée d’effacement des subjectivités : la production scientifique n’est pas celle d’un intellectuel isolé, elle est le fait d’un collectif (unité, équipe, réseau…). L’auctorialité est, selon cette logique, un archaïsme renvoyant à une époque révolue, celle d’une conception héroïque, artisanale et romantique de la science. L’auteur serait une figure obsolète.
11Sont également à placer au registre du mimétisme que les sciences dures inspirent aux SHS tous les indicateurs qui témoignent d’une ambition (d’une prétention ?) universalisante. Publier en anglais10, publier beaucoup11, recourir aux données quantitatives, ou, en remontant des choix d’écriture vers des choix plus épistémologiques, aux expériences de laboratoire et à la comparaison, tout cela inscrit l’univers des SHS dans un idéal d’universalité qui entend désingulariser les objets étudiés de la même façon qu’il désingularise le regard porté sur ceux-ci12. Invité à s’exprimer dans une langue dont il n’a pas besoin de maîtriser les subtilités (mieux vaut un lexique et une syntaxe clairs et partageables par tous), à travailler sur des objets aussi généraux que possible, et à produire des résultats aussi cumulatifs que possible13, le chercheur est incité à faire taire en lui tout ce qui l’inscrit dans une société singulière, à commencer bien sûr par sa langue de naissance. Cette recherche hors-sol (dont l’illustration la plus remarquable pourrait être les expériences de laboratoire en psychologie ou en économie) se met en situation de communiquer assez aisément avec des sciences dures dont elle partage les modalités de travail et les valeurs, et dont elle imite les formes d’écriture. L’argumentation standardisée de type IMRED (introduction, méthode, résultats et discussion) adoptée par quelques SHS (la psychologie notamment) constitue l’indicateur le plus caricatural de cette convergence objective.
12Ainsi enrôlées, les SHS gagnent-elles en légitimité ce qu’elles perdent en autonomie ? Sans doute convient-il à ce stade de dire un mot des mécanismes et des acteurs qui ont rendu possible cette évolution. Sauf en effet à ériger la division du travail social et la rationalisation scientifique en moteurs d’une Histoire qui n’aurait plus besoin d’acteurs, il convient de raisonner à hauteur d’institution et de dispositif. Nul doute que l’inscription des SHS dans le périmètre du CNRS a contribué à cet alignement sur les sciences dures. Plus généralement, le développement de politiques scientifiques a contribué à nourrir une culture de la transversalité disciplinaire qui plaçait les unes et les autres dans le même sac. Encore une fois, les SHS pouvaient avoir le sentiment qu’à ce jeu elles gagnaient en légitimité et en moyens, dussent-elles se contenter de demeurer à la traîne de disciplines plus exigeantes en financements. Portées par les sciences dures, mais de fait dominées par elles, les SHS ont pu se professionnaliser en jouant la carte d’un mimétisme efficace et fonctionnel. À rebours des conceptions individuelle et mondaine désormais dépassées, elles rentraient sans trop de réticence dans le jeu de l’évaluation (évaluation des articles, des revues, des projets, et finalement des chercheurs eux-mêmes), dans celui de la course au financement et à la publication. Acteur décisif par les moyens déployés et par le capital de légitimité qu’il représente, le CNRS œuvrait à désingulariser les SHS et à faire rentrer les disciplines les plus rétives dans le format désormais hégémonique inventé par (et pour) les sciences dures. Cette professionnalisation accélérée ne pouvait pas ne pas susciter de réticences, voire des résistances14.
Variations disciplinaires : l’histoire en première ligne
13La démonstration précédente pèche par manque de nuances. Elle décrit comme irrépressible une évolution qui marque en réalité très inégalement les diverses sciences sociales. Certaines d’entre elles, mieux armées pour résister à l’injonction à l’alignement sur les sciences dures, sont restées attachées à un format d’écriture qui tient à égale distance les sciences dures et la littérature. Il ne s’agit évidemment pas de revenir à cette dernière, ce serait renoncer à toute ambition scientifique ; mais pas question pour autant de s’aligner sur des standards de travail et d’écriture conçus dans une perspective épistémologiquement différente.
14Les historiens sont ici en position stratégique. Cela fait longtemps que ceux-ci ont pris conscience, au moins sur le plan théorique, que l’écriture était partie prenante de l’opération historiographique et qu’ils ne pouvaient faire l’économie d’une réflexion spécifique à son sujet15. Michel de Certeau a pu ainsi fournir une définition du travail de l’historien, aujourd’hui communément reçue, comme « le rapport entre une place (un recrutement, un milieu, un métier, etc.), des procédures d’analyse (une discipline) et la construction d’un texte (une littérature)16 ». Depuis 2008, la discipline est même dotée d’une revue s’intéressant spécialement à cette question et revendiquant un dialogue ouvert avec la littérature : Écrire l’histoire. Histoire, littérature, esthétique. Et l’on ne compte plus les journées d’étude, les numéros de revues ou les ouvrages consacrés aux enjeux de l’écriture historienne17. Les relations tumultueuses entre littérature et histoire sont plus anciennes encore et connaissent régulièrement de nouveaux soubresauts, dont la dernière en date est liée aux publications d’Ivan Jablonka18. Dans ce cadre, même si l’on peut déplorer l’« insuffisance de l’écriture académique à donner l’histoire en partage19 », force est de constater qu’au-delà des postures et des polémiques, l’écriture historienne combine depuis longtemps, y compris sous la plume des fondateurs des Annales, Lucien Febvre en particulier, écriture « littéraire » et écriture « scientifique ». Et cela même si ces combinaisons présentent des proportions variables selon les personnalités, les étapes de la carrière et les contextes d’écriture, c’est-à-dire, in fine, les horizons d’attente liés aux destinataires ; en effet, comme le notait dès 1977 Umberto Eco dans Comment écrire sa thèse, la première question à se poser et qui pèse de manière déterminante sur la forme d’écriture adoptée est toujours « Pour qui écrit-on20 ? »
15Trois traits particuliers liés au statut politique de la discipline (sa place dans la cité) et à sa poétique (l’ensemble des règles, des codes et des conventions qui en régissent l’écriture) favorisent un tel état de fait. Tout d’abord, l’histoire apparaît, surtout en France, comme un savoir commun, un bien public, que les institutions et les historiens eux-mêmes investissent d’un devoir d’éducation civique ou populaire qui justifie, outre sa place dans l’Éducation nationale, nombre d’interventions dans la cité21. Ensuite, l’histoire use globalement d’un langage commun. Quand bien même recourt-elle à une « nomenclature » particulière, pour reprendre la terminologie de Marc Bloch22, associant vocabulaire des sources, vocables philologiques et concepts analytiques contemporains (souvent empruntés à d’autres sciences sociales, en particulier la sociologie et l’anthropologie), elle s’exprime en général dans une langue relativement accessible aux non-spécialistes, ce qui n’est pas le cas de toutes les sciences sociales. Enfin, la forme littéraire la plus fréquemment adoptée reste le récit, dont l’usage s’étend même aux formes du discours qui en paraissent les plus éloignées (l’analyse, le tableau, l’enquête23) et qui bénéficie à la fois d’exemples illustres et de solides justifications épistémologiques (qu’il s’agisse des analyses narratologiques de Paul Ricœur, aujourd’hui assez partagées chez les historiens, ou de la généralisation de la notion d’intrigue jadis mise en avant par Paul Veyne24).
16Ce contexte explique que la discipline soit régulièrement le terrain d’expérimentations plus ou moins audacieuses, au sein desquelles Philippe Carrard a repéré, en termes de poétique, trois catégories25. La première relève de « l’invention », c’est-à-dire de la création de modes d’exposition originaux rendus notamment nécessaires par la rareté des sources26. La deuxième, « la disposition », réagence l’ordre ordinaire de composition du récit historique, qu’il soit chronologique ou thématique27. La troisième combine une disposition originale et une énonciation singulière, jouant par exemple sur la mise en avant des sources elles-mêmes28. Parmi les libertés les plus notables prises à l’égard de l’écriture académique traditionnelle, figure l’usage du « je », dont la diffusion, plus ancienne que l’on ne le croit, remonte aux années 1960-198029. Celui-ci a acquis ces dernières décennies une véritable légitimité, que l’on y décèle – à rebours de ce que l’on a longtemps voulu y voir – un signe de modestie et de relativisation de l’autorité du savant, ou que l’on en fasse le signe explicite du point de vue depuis lequel tout historien s’exprime (un milieu social, un positionnement historiographique, une place académique, une histoire personnelle, etc.), voire – mais là, la légitimité s’érode et la pratique suscite la controverse – une marque de l’engagement vital du chercheur qui s’impose comme personnage de l’histoire qu’il raconte et laisse libre cours à l’expression de ses affects30. La mise en intrigue de la recherche elle-même, en parallèle de l’exposition de ses résultats, s’est également largement diffusée, en particulier lorsque la recherche prend la forme d’une enquête (forme exemplaire du « paradigme indiciaire » mis en lumière par Carlo Ginzburg au cœur de la démarche historienne31), même s’il y a en réalité souvent quelque artifice dans l’opération32.
17Ces expérimentations suscitent bien sûr des réceptions variées, mais aucune ne rompt vraiment avec les paratextes savants (dispositifs spécifiques d’administration de la preuve et d’inscription du discours dans l’historiographie) ni avec le respect des protocoles de véridiction (mise en avant du statut non fictionnel du propos, référence aux sources). Car les lignes de fracture au sein de la discipline ne résident pas tant entre écriture « scientifique » ou « académique » et écriture « littéraire » que sur l’impact des formes d’écriture choisies sur la distinction entre régime de vérité factuel (qui suppose des justifications ancrées dans le réel – sources et témoins – et repose sur « un pacte de véridiction » entre auteur et lecteur) et régime de vérité fictionnel (qui laisse toute liberté à l’auteur, même lorsqu’il brasse le réel et l’histoire, et repose sur « un pacte de croyance » entre auteur et lecteur33). C’est pour s’être affranchies de cette distinction, du moins aux yeux de certains critiques plus ou moins féroces, et pour tenir l’émotion (la pietas à l’égard de parents par exemple) pour une possible source de connaissance équivalente à la raison et un guide légitime de l’enquête, que certaines des expérimentations récentes d’Ivan Jablonka ont pu susciter de plus sérieuses réserves. Facteur aggravant : ces expérimentations s’affranchissent parfois des principes et des règles mis en avant par Ivan Jablonka lui-même dans le texte théorique censé les justifier (L’histoire est une littérature contemporaine), en termes de visibilité des sources, d’absence de jugement de valeur ou de refus de combler les « blancs » de l’histoire par le recours à la fiction34. Mais on est alors passé d’une querelle sur la forme (littéraire ou pas) d’une écriture historienne à une controverse épistémologique sur le genre « histoire », son rapport à la production de la vérité, son éthique35.
18En dehors des contextes relevant clairement de la diffusion de la recherche ou de la médiation des savoirs, comme dans l’Histoire dessinée de la France ou dans certaines notices de l’Histoire mondiale de la France36, la relation des historiens à la fiction (qui parle d’histoire) ou aux stratégies narratives fictionnelles (dans le discours historique) demeure donc embarrassée37. Quand la plupart récusent toute fictionnalisation, d’autres tentent de distinguer fictionnalisation et affabulation pour sauver la première (qui relèverait d’un simple dispositif narratif) des errements de la seconde (qui brouillerait le rapport à la vérité38). Cet embarras persistant renvoie certainement à « l’état d’incertitude » dans lequel l’histoire (mais également la littérature) se trouve depuis une vingtaine d’années39. Il est sans doute aussi ce qui explique que les historiens férus de littérature préfèrent en général les récits non fictionnels (narrative non-fiction) écrits par des écrivains (par exemple les œuvres de Winfried Georg Sebald, Emmanuel Carrère ou Éric Vuillard) aux expérimentations quasi fictionnelles menées par des historiens.
19Il reste qu’en dépit de ces embarras, les historiens disposent indéniablement d’une plus large palette d’écritures que la plupart des autres sciences sociales. Cette variété et cette ouverture aux expérimentations narratives expliquent que malgré les coups de boutoir de la standardisation académique promue par les sciences dures et les institutions de la recherche, l’auctorialité demeure forte au sein de la profession, même si cette auctorialité se décline aujourd’hui aussi bien au pluriel qu’au singulier, certaines des œuvres les plus originales étant le fruit d’écriture à plusieurs mains ou de collectifs.
Au-delà de l’histoire
20Les lettres, la sociologie, la science politique, la géographie, les sciences du langage oscillent entre tentation littéraire et fascination scientiste40. Ainsi les sciences du langage ont-elles pu investir avec ferveur la posture quantitativiste à travers la lexicométrie, arrachant l’analyse de discours aux routines de l’analyse rhétorique, pour la faire rentrer, grâce aux outils informatiques puis numériques permettant de traiter avec finesse des corpus larges, dans l’horizon de l’objectivation scientifique la plus froide. Les adversaires de cette évolution pouvaient dénoncer la dégradation de l’objet-discours en simple « sac de mots », l’idéal quantitativiste s’imposait à une bonne partie de cette communauté scientifique.
21Même chose, par exemple, en science politique : les données électorales et les enquêtes d’opinion fournissent un matériau indépassable pour objectiver les opinions politiques ; le financement par contrat (ANR par exemple) incite à la constitution d’équipes au sein desquelles l’activité d’écriture se trouve banalisée, impersonnalisée, dépersonnalisée. Mais cette logique ne fait pas pour autant disparaître une conception plus traditionnelle de la recherche, arc-boutée à un imaginaire de l’auctorialité qui renvoie à la figure de l’intellectuel, sinon de l’écrivain41.
22Un haut responsable des SHS au CNRS avait fustigé il y a de cela quelques années ces chercheurs qui « partent écrire leur livre dans leur maison de campagne » : le propos suscita de nombreuses indignations. Les SHS se font aussi avec des livres, y compris des livres d’auteurs, et elles ont acquis leurs lettres de noblesse en s’incarnant dans des figures singulières, les Lévi-Strauss, Braudel, Foucault, Bourdieu, Barthes… autant d’intellectuels dont le rapport à l’écriture mériterait d’être interrogé au cas par cas, mais qui ont incontestablement fait davantage que simplement « rédiger » les résultats de leurs recherches42.
23La résistance de l’écriture singulière ne relève pas seulement d’une ambition auctoriale mal placée. Elle s’appuie aussi sur des arguments proprement scientifiques, en référence à une épistémologie propre aux SHS au regard de laquelle l’alignement sur les standards d’écriture des sciences dures apparaît illusoire et naïf43. La perspective discontinuiste qui exige un mode d’exposition singulier pour rendre compte d’objets sociaux (ou « humains ») eux-mêmes singuliers invite à penser l’expérience de l’écriture comme une expérience inscrite au cœur même de l’activité scientifique. Il ne s’agit pas, par le langage, de restituer les résultats d’une investigation mais bien de le produire. De simple outil docile et neutralisable, le langage devient ce partenaire capricieux, indocile, grâce auquel les SHS parviennent à dire le monde mais avec lequel elles n’ont jamais fini de se débattre. Le détour par la quantification ou par la modélisation, l’invention d’un lexique propre, tous les artifices visant à arracher le discours savant aux pièges du langage ordinaire ne suffisent jamais à réduire le travail d’écriture à une simple rédaction.
24Peut-être parce qu’elles sont conscientes que le discours savant n’est jamais aussi fragile et piégé que lorsqu’il succombe à l’illusion de la transparence, les SHS ont salutairement développé sur ces questions, ces dernières années, une réflexivité critique particulièrement féconde. Indice parmi beaucoup d’autres, la place du « je » a été discutée, qu’il s’agisse du « je » qui énonce, du « je » qui observe, qui interprète, qui choisit un sujet de thèse plutôt qu’un autre. En plaidant pour le droit à la subjectivité, en enrôlant dans l’activité d’écriture une pluralité d’identités (écrire depuis un genre, une classe, une discipline, un engagement, etc.), le chercheur devenu individu pluriel se défait de l’illusion selon laquelle les mêmes données, soumises à un autre que lui, produiraient les mêmes conclusions. Comme l’observe avec pertinence et un brin d’ironie Fanny Rinck, l’immodestie dont paraît témoigner à première vue, de la part d’un chercheur, l’usage du « je », est peut-être au final moindre que celle que trahit l’écriture impersonnelle, en surplomb, celle qui renvoie implicitement à la Science (au singulier et avec une majuscule), ce que certains théoriciens ont appelé le point de vue de Dieu44…!
25De même se trouve posée la question du droit au style, entendu comme écart par rapport à la norme académique et comme expression d’une singularité. Le style de Pierre Bourdieu se reconnaît entre mille, il est pastichable, tout lecteur de bonne foi est obligé d’en regretter la lourdeur, mais comment aussi ne pas voir que la complexité de la syntaxe est le prix payé pour rendre compte de la complexité du monde social45 ? Se poser la question de savoir ce que les fulgurances de Michel Foucault doivent au style incomparable qui les porte, c’est évidemment dépasser l’opposition trop simple mais au cœur de l’illusio académique selon laquelle le fond existerait au-delà de la forme et pourrait être évalué indépendamment d’elle. C’est sans doute la même naïveté qui pousse à regretter le formalisme juridique, qui se traduit là encore par un rapport à l’écriture très singulier, mais dont chacun voit qu’il participe d’un rapport au monde inscrit dans l’ordre institutionnel.
Distinctions individuelles
26Si le rapport à l’écriture varie clairement d’une discipline (et sans doute d’une sous-discipline) à l’autre, il faut sans doute affiner le regard en faisant place aux stratégies individuelles liées à la position des chercheurs. Car si les standards d’écriture varient significativement d’une discipline à l’autre, il est clair que les mécanismes d’imposition, de transmission, de reproduction et de contestation de ces standards obéissent partout aux mêmes logiques. Le temps de la thèse est systématiquement perçu comme expérience d’apprentissage et d’intériorisation desdits standards, au terme d’un rapport de force dont la dissymétrie est tellement éclatante qu’elle ne laisse aux impétrants qu’une très faible marge de manœuvre. Se faire une place au sein du monde académique, c’est d’abord d’exceller dans l’art de faire comme les autres, comme ceux qui nous ont précédés. La jurisprudence des pratiques est ici d’autant plus implacable qu’elle fait souvent l’économie de l’explicitation des normes à respecter, et qui s’imposent avec l’aplomb des évidences qu’il n’y aurait pas lieu d’interroger. L’excellence académique marie toujours singularité et conformisme, et il n’est pas sûr que le registre de l’écriture soit le plus ouvert à l’expérimentation. La condamnation des écritures que l’on pourrait qualifier d’hérétiques est souvent sans appel pour les entrants et les postulants.
27Cela ne signifie pas que l’écriture savante soit figée. Des débats existent, on l’a montré, qui nourrissent une réflexivité collective salutaire ; les différentes étapes de la carrière ménagent des pratiques d’écriture différentes et favorisent une plus grande diversification ; des expériences plus ou moins audacieuses sont menées, qui bousculent les routines de l’ordre académique. Paradoxalement, c’est même sans doute le raidissement des standards académiques portés par les grandes revues qui incite un nombre croissant de chercheurs à s’aventurer sur des terrains inédits ou à renouer avec des pratiques dévalorisées. Ces expériences, selon un principe sociologiquement assez banal au demeurant, sont davantage pensables du côté de ceux qui occupent des positions dominantes au sein du champ académique. Si la tentation de l’auctorialité peut travailler ceux qui ont fait leur preuve au sein d’un champ académique traditionnel, c’est sans doute parce que la reconnaissance élargie permet à moindres frais des audaces qui, émanant de gens moins bien situés, apparaîtraient suspectes. C’est parce qu’elle est une sociologue incontestée et reconnue que Nathalie Heinich peut se livrer à un exercice original d’écriture mi-sociologique mi-littéraire, avec au passage la possibilité de convaincre un éditeur de l’accompagner dans ce cheminement hors des sentiers académiques battus. Peut-être faut-il y voir l’expression d’une certaine lassitude par rapport à une écriture sociologique à laquelle on a beaucoup donné, qui en retour a certes beaucoup apporté, mais qui ne suffit pas toujours à étancher ce qui s’apparente à un désir d’expression. La même analyse vaut lorsque le sociologue Jean-Claude Kaufmann, observateur incomparable de la vie conjugale, finit par se risquer (une fois en retraite) à l’écriture d’un roman qui, de fait, met en scène ce même objet46. Elle vaut sans doute également pour l’historien Ivan Jablonka dont les écrits les plus récents entendent remettre en cause, non sans fracas, l’autonomisation de la science historique par rapport à la littérature. En opérant une violente redistribution des légitimités (l’histoire devenant – ou redevenant – une littérature), il prend à rebours le travail accompli par plusieurs générations d’historiens ayant au contraire œuvré à distinguer ces deux registres. Les profits obtenus sont, comme souvent en pareil cas, ambivalents : montée en visibilité dans l’espace public sans doute, mais marginalisation aussi dans le champ académique. Ce positionnement d’enfant terrible peut séduire ou agacer : il a le mérite d’inciter à la réflexivité.
28Si l’hérésie est interdite aux entrants, l’écart distinctif est en revanche possible, y compris pour des doctorants, à condition évidemment de savoir doser avec finesse les audaces permises. Jouer avec les normes est une façon d’innover, comme le montre le témoignage de Caroline Guittet ayant eu recours, depuis la discipline géographie, à l’écriture « littéraire » pour rendre compte du rapport au paysage de ses enquêtés. Ces innovations témoignent aussi sans doute des mutations technologiques et des discontinuités générationnelles. Pour une jeune chercheuse récemment recrutée comme Caroline Muller, la tenue d’un carnet sur Hypothèses est à la fois respiration par rapport aux contraintes académiques et poursuite de l’activité de recherche par d’autres moyens. Elle témoigne non pas d’un rapport distancié à la production imprimée académique (l’intéressée a publié sa thèse aux PUF), mais de la montée en légitimité de l’édition numérique et des imaginaires intimistes qui lui sont associés47.
29Ces expériences tendent à démontrer que les variations sur les formes d’écriture relèvent aussi de variations quant au choix des publics visés. En économie, Thomas Piketty et Esther Duflo s’affranchissent pour partie des standards de publication de leur champ disciplinaire en publiant des livres qui visent un public plus large que celui des revues scientifiques américaines grâce auxquelles ils ont construit leur légitimité académique. Que dire alors d’historiens risquant, à l’image de Sylvain Venayre, un détour par la bande dessinée, prenant le risque d’investir un genre a priori très éloigné des standards académiques ? Simple récréation, ou vraie audace interrogeant les hiérarchies établies des formes d’écriture et de publication ? Audace encore que celle de Philippe Artières définissant le chercheur SHS (ici à nouveau l’historien) en simple « accrocheur » donnant à voir, par la seule force d’une sélection et d’un agencement singuliers, un matériau brut. Cette définition minimaliste de l’écriture, dont on ne sait si elle figure l’effacement du chercheur ou sa paradoxale assomption, invite à élargir le débat au-delà de l’écriture au sens classique du terme. L’exposition, le documentaire audiovisuel, le dessin, etc. autant de façons de rendre le social intelligible, en empruntant à des registres pour lesquels on ne parlera plus d’écriture que de façon métaphorique. C’est peu de dire qu’au fil de ces audaces, certes quantitativement marginales mais puissamment évocatrices, les évidences qui structurent le monde académique se trouvent interrogées…
Notes de bas de page
1Constatant avec son ironie habituelle que « tout le monde sait que les sociologues écrivent fort mal », Howard Becker, dans Écrire les sciences sociales, écrit que les problèmes d’écriture ne sont « pas du tout des difficultés strictement personnelles, mais des problèmes communs à tous et qui découlent de l’environnement académique » (trad. Patricia Fogarty, Paris, Economica, 2004, p. 2-7). D’où, en réaction contre cette « privatisation de l’écriture » (p. 27), son investissement dans des séminaires consacrés à cette question.
2Nous empruntons cette distinction à Patrick Boucheron, Faire profession d’historien, Paris, Publications de la Sorbonne, 2016. Rédiger, écrit-il, c’est « s’épargner le risque d’être mené là où on ne s’attendait pas à aller » (p. 95), c’est se contenter de « produire une pensée impeccablement inoffensive » (p. 95).
3Lemoine-Schonne Marion et Leprince Matthieu (dir.), Être un chercheur reconnu ?, Rennes, Maison des sciences de l’homme en Bretagne/Presses universitaires de Rennes, 2019.
4Cf. Lepenies Wolf, Les trois cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, trad. Henri Plard, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1990. Cet auteur montre très bien que c’est à la fin du xviiie siècle que la frontière entre science et littérature commence à se dessiner, aux dépens par exemple d’un Buffon dont la renommée originelle devait beaucoup au style (p. 2). « Les qualités qui avaient fait la gloire de Buffon commencent à lui être fatales » (p. 3).
5Dont Lepenies rappelle qu’il n’hésitait pas, pour qualifier son entreprise littéraire, à parler de « sociologie pratique » (ibid., p. 6).
6Patrick Boucheron (Faire profession d’historien, op. cit.) écrit à propos de Georges Duby : « [il] savait certainement ce qu’il faisait : travailler à sa propre assomption littéraire, au risque sans doute de fragiliser à terme son autorité d’historien » (p. 148). Pourquoi le choix d’un style « lyrique » ? « C’est, on le sait, parce qu’il eut à cœur d’élargir l’audience d’une histoire qu’il voulait générale que Georges Duby travailla avec passion à raffiner son style, non pour l’endimancher afin de plaire aux doctes, mais pour le rendre sinon compréhensible, du moins vibrant et sensible à tous les écoliers » (p. 85-86).
7Pierre Bourdieu en fait l’analyse dans Homo academicus (Paris, Éditions de Minuit, 1984). Il évoque « les professeurs de littérature française (Lanson notamment) qui, en se professionnalisant et en se dotant d’une méthodologie spécifique, tendent à rompre avec les traditions mondaines de la critique » (p. 57). Mais il évoque aussi, en sens inverse, Barthes « rompant avec l’humilité » des professeurs de la Sorbonne, posant en écrivain et revendiquant un « droit au subjectivisme péremptoire » (p. 154). « [Barthes] joue sur les deux tableaux » : « la rigueur désenchantée de la science et le dilettantisme inspiré des littérateurs » (p. 154). Bourdieu parle de « chassé-croisé » : pour être moderne, Durkheim, Lanson, Lavisse, Seignobos avaient joué la science contre la littérature, « contre la vieille Sorbonne littéraire et les critiques mondains » – « science contre création, travail collectif contre inspiration individuelle, ouverture internationale contre tradition nationale, gauche contre droite » – (p. 155). Barthes joue, à la génération suivante, la littérature contre la science.
8Durkheim et la Nouvelle Sorbonne ont cristallisé les critiques de ceux (Barrès par exemple) pour qui « le travailleur sociologique allait prendre la relève du génie littéraire national » (Lepenies Wolf, op. cit., p. 49). De Paul Bourget à Péguy, les critiques pleuvent sur les sciences sociales naissantes. On peut aussi lire sur la base de cette opposition l’affrontement entre Durkheim et Gabriel Tarde, également poète et romancier. « Tarde [jette] l’anathème sur le scolastique Durkheim et Durkheim sur le littérateur Tarde » (ibid., p. 56).
9Stéphane Beaud et Florence Weber, dans leur fameux Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte, 1998, conseillent une langue « simple » (« privilégiez la clarté », p. 279), incitent les apprentis chercheurs à se méfier de « la tentation littéraire » (p. 284). « Ne mélangez pas littérature et sociologie » (p. 285) ; « autant il est légitime d’écrire des “récits” littéraires, pourquoi pas à composante sociologique (par exemple Georges Perec, Annie Ernaux), autant il est pernicieux de les faire passer sous l’autorité et la légitimité scientifiques » (p. 285).
10Humphreys Franziska et Madelain Anne, « Internationalisation de la recherche, prescriptions linguistiques et enjeux de la traduction », Écrire l’histoire, no 19, 2019, p. 45-52, [https://doi.org/10.4000/elh.1848].
11Auerbach Bruno, « Publish and perish. La définition légitime des sciences sociales au prisme du débat sur la crise de l’édition SHS », Actes de la recherche en sciences sociales, no 164, 2006, p. 75-92, [https://doi.org/10.3917/arss.164.0075].
12Jean-Claude Passeron évoque « les exigences “formelles”, pesantes, frustrantes, d’une communication scientifique toujours potentiellement destinée à un “auditoire universel” » (« Écrire, ré-écrire et “dire vrai” en sociologie », préface à Howard Becker, Écrire les sciences sociales, op. cit., p. x).
13Gingras Yves, « Les formes spécifiques de l’internationalité du champ scientifique », Actes de la recherche en sciences sociales, no 141-142, 2002, p. 31-45, [https://doi.org/10.3406/arss.2002.2816].
14Fustigeant « les normes standardisées d’une production de série », Pierre Bourdieu (Homo academicus, op. cit., p. 164) critique ainsi ceux qu’il appelle « les pharisiens de la science qui savent se parer des signes les plus visibles de la scientificité en mimant par exemple les procédures et les langages des sciences plus avancées ». Il dénonce cette « conformité ostentatoire » (p. 47) visant à « assurer aux dirigeants des grandes bureaucraties scientifiques une respectabilité scientifique sans commune mesure avec leurs contributions réelles à la science » (p. 47). Et l’auteur d’Homo academicus d’opposer aux grands organismes de recherche ceux qu’il appelle des « petits producteurs indépendants » (p. 164).
15Deux ouvrages ont fortement contribué, en France, à accentuer cette prise de conscience dans les années 1970 : Veyne Paul, Comment on écrit l’histoire. Essai d’épistémologie, Paris, Le Seuil, 1996 (1971), et Certeau Michel de, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 1975. Cette évolution ne fait cependant pas l’unanimité : cf. les réserves de Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1996, p. 91-121, qui réduit cette dynamique, à notre avis de manière simplificatrice, à un « retour de l’auteur ».
16Certeau Michel de, op. cit., p. 64.
17Parmi les derniers numéros thématiques et ouvrages en date, citons Fléchet Anaïs et Haddad Élie (dir.), « L’écriture de l’histoire : sciences sociales et récit », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 65, no 2, 2018 ; Brodiez-Dolino Axelle et Ruiz Émilien (dir.), « Les écritures alternatives : faire de l’histoire “hors les murs” ? », Le Mouvement social, no 269-270, 2019 ; Traverso Enzo, Passés singuliers. Le « je » dans l’écriture de l’histoire, Montréal, Lux Éditeur, 2020.
18Cette tension remonte à la professionnalisation de la discipline historique à fin du xixe siècle : cf. Delacroix Christian, « Écriture de l’histoire », in Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia et Nicolas Offenstadt (dir.), Historiographies, t. II : Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010, p. 731-743. Le livre d’Ivan Jablonka qui a suscité le plus de polémiques est Laëtitia ou la fin des hommes, Paris, Le Seuil, 2016, qui a reçu le prix littéraire Médicis. Cf. Fléchet Anaïs et Haddad Élie, « Introduction. Écriture de l’histoire et récit littéraire : actualités d’un débat », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 65, no 2, 2018, p. 7-20, [https://doi.org/10.3917/rhmc.652.0007] ; et Traverso Enzo, op. cit., 2020, p. 77-80, 96-98, 109-116, 130, 148-149.
19Boucheron Patrick, « “Toute littérature est assaut contre la frontière”. Note sur les embarras historiens d’une rentrée littéraire », Annales. Histoire, Sciences sociales, vol. 65, no 2, 2010, p. 441-467, ici p. 452.
20Une question reprise, sous l’angle de la liberté d’accès aux publications scientifiques, par Claire Lemercier, « Pour qui écrivons-nous ? », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 62, no 4 bis, suppl., 2015, p. 43-61, [https://doi.org/10.3917/rhmc.625.0043].
21À l’inverse, dans le monde anglo-américain, un véritable partage des tâches existe entre les historiens chercheurs (« historiens académiques ») et les « historiens publics » chargés de répondre aux attentes sociales vis-à-vis de l’histoire (cf. Cauvin Thomas, Public history. A textbook of practice, New York, Routledge, 2016).
22Bloch Marc, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Paris, Armand Colin, 1993 (1941), p. 135-146.
23Prost Antoine, Douze leçons sur l’histoire, Paris, Le Seuil, 2010 (1996), p. 309-329 ; Carrard Philippe, Le passé mis en texte. Poétique de l’historiographie française contemporaine, Paris, Armand Colin, 2013, p. 79-81 ; Karila-Cohen Pierre, « Le “je”, l’enquête et l’historien », Genèses, vol. 3-4, no 100-101, 2015, p. 155-161, [https://doi.org/10.3917/gen.100.0155].
24Ricœur Paul, Temps et récit, t. I : L’intrigue et le récit historique, Paris, Le Seuil, 1983 ; Veyne Paul, op. cit., p. 51-53 et 123-130 ; Prost Antoine, op. cit., p. 237-262.
25Carrard Philippe, op. cit., p. 299-307.
26Par exemple chez Corbin Alain, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu (1798-1876), Paris, Flammarion, 1998, ou Boucheron Patrick, Léonard et Machiavel, Lagrasse, Verdier, 2008.
27Par exemple chez Vovelle Michel (dir.), L’état de la France pendant la Révolution, 1789-1799, Paris, La Découverte, 1988, ou Artières Philippe, Demartini Anne, Kalifa Dominique, Michonneau Stéphane et Venayre Sylvain, Le dossier Bertrand. Jeux d’histoire, Paris, Manuella Éditions, 2008.
28Par exemple chez Artières Philippe et Kalifa Dominique, Vidal, le tueur de femmes. Une biographie sociale, Paris, Perrin, 2001, ou Farge Arlette, Le cours ordinaire des choses. Dans la cité du xviiie siècle, Paris, Le Seuil, 1994.
29Carrard Philippe, op. cit., p. 113-114.
30C’est notamment le positionnement d’Ivan Jablonka, mis en œuvre dès l’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Paris, Le Seuil, 2012, et théorisée dans L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Le Seuil, 2014, p. 156 et suiv., qui distingue trois « je » : le « je de position » (qui situe l’auteur, le lieu d’où il parle), le « je d’enquête ou de méthode » (qui indique le chemin de connaissance à suivre) et le « je d’émotion » (qui montre l’implication existentielle de l’enquête menée). C’est bien sûr ce dernier « je » qui suscite réserves et critiques : cf. en dernier lieu Traverso Enzo, op. cit., p. 187-218.
31Ginzburg Carlo, « Traces. Racines d’un paradigme indiciaire » (1979), repris dans Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion, 1989, p. 139-180.
32Pierre Karila-Cohen souligne à juste titre que le récit d’enquête est en général si retravaillé qu’il ne correspond plus à l’enquête elle-même. Enzo Traverso suggère aussi qu’en général « le récit prime sur l’enquête et l’oriente en suscitant des “fictions de méthode” [l’expression est de Jablonka] dont la finalité » s’avère « purement littéraire » (op. cit., p. 116).
33C’est certainement, comme l’avance Patrick Boucheron, le télescopage entre certains usages littéraires de l’histoire de la Shoah et la crise révisionniste qui a conduit à une réaffirmation de l’étanchéité entre factuel et fictionnel, histoire et littérature et freiné les plus téméraires hybridations entre histoire et littérature. Cf. « “Toute littérature est assaut contre la frontière” […] », op. cit., p. 465.
34Le pacte de confiance que réclame Ivan Jablonka entre lui et ses lecteurs est de fait bien plus proche du pacte de croyance du romancier que du pacte de véridiction de l’historien. Cf. Martinat Monica, « Historiens et littérature, romanciers et histoire : autour de quelques livres récents », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 65, no 2, 2018, p. 30-46, [https://doi.org/10.3917/rhmc.652.0030] et Artières Philippe, « Ivan Jablonka, l’histoire n’est pas une littérature contemporaine ! », Libération, 6 novembre 2016. De manière plus approfondie, cf. la critique d’Enzo Traverso, op. cit., qui replace l’œuvre de Jablonka dans un contexte plus général d’essor d’une écriture subjectiviste de l’histoire dont il restitue l’environnement littéraire, historiographique et politique, et dont il souligne à la fois l’intérêt littéraire et les limites épistémologiques.
35Et même son objet : Enzo Traverso souligne ainsi que l’écriture subjectiviste de l’histoire s’accompagne d’un rétrécissement de ses horizons spatiaux et temporels et d’un renoncement à toute tentative de compréhension/explication du passé (op. cit., p. 187-218). Il oppose pour cette raison la démarche subjectiviste (qui demeure enfermée dans le singulier) à la microhistoire (qui du singulier s’élève au général et joue sur les échelles).
36Cf. Lesage Sylvain, « Écrire l’histoire en images. Les historiens et la tentation de la bande dessinée », Le Mouvement social, no 269-270, 2019, p. 47-65, [https://doi.org/10.3917/lms.269.0047] et la contribution de Sylvain Venayre dans le présent volume ; Bon François, « 34 000 av. J.-C. Inventer le monde dans les entrailles de la Terre », Fauvelle François-Xavier, « 719. L’Afrique frappe à la porte du pays des Francs », in Patrick Boucheron (dir.), Histoire mondiale de la France, Paris, Le Seuil, 2017, p. 19-23 et 91-94.
37Cf. Le Débat, no 165, 2011, consacré à « L’histoire saisie par la fiction » ; Panter Marie, Mounier Pascale, Martinat Monica et Devigne Matthieu (dir.), Imagination et histoire. Enjeux contemporains, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014.
38C’est la ligne de crête qu’entend défendre Patrick Boucheron : « voilà pourquoi l’on confond si souvent encore aujourd’hui la question de la fictionnalisation en tant que mise en œuvre littéraire du réel par le fait même de la composition narrative, de l’affabulation qui consiste à inventer des faits que la documentation ignore ou qu’elle contredit » (« “Toute littérature est assaut contre la frontière” […] », op. cit., p. 465).
39Cf. Compagnon Antoine, « Histoire et littérature, symptôme de la crise des disciplines », Le Débat, no 165, 2011, p. 62-70, [https://doi.org/10.3917/deba.165.0062].
40Cf. l’échange savoureux entre Pierre Bourdieu et Roger Chartier : « Tu ne voudrais pas être Flaubert ? », interroge l’historien. « Oui et non, répond Bourdieu. C’est évident qu’il y a une certaine nostalgie. » Et le sociologue de contre-attaquer : « J’ai envie de taquiner mes amis historiens. Ils ont un souci de l’écriture, de la belle forme, tout à fait légitime, mais souvent ils s’épargnent les lourdes grossièretés du concept, qui sont extrêmement importantes pour faire avancer la science » (Bourdieu Pierre et Chartier Roger, Le sociologue et l’historien, Paris, Agone, coll. « Banc d’essais », 2010, p. 103).
41Les variations disciplinaires du rapport à l’écriture ont au final peu bougé depuis la description qu’en fit Pierre Bourdieu en 1984 dans Homo academicus : historiens « soucieux de leur écriture », « tout en se dotant des attributs obligés de la scientificité » (p. 45) ; géographes et sociologues montrant « plus d’indifférence envers les qualités littéraires » (p. 46) ; ethnologues attachés à « la puissance évocatrice du style […] lorsqu’il s’agit d’objectiver les traits pertinents d’une configuration sociale » (p. 46).
42La publication dans La Pléiade, Panthéon littéraire à la française, de Lévi-Strauss, Foucault ou Duby est évidemment un marqueur fort de la persistance de l’ambivalence originelle des SHS.
43Jean-Claude Passeron insiste ainsi sur le fait que « le raisonnement et l’écriture sociologiques sont indissociables » (préface, op. cit., p. xvii).
44La chose peut cependant s’avérer plus complexe car une écriture subjective envahissante peut également produire cette « toute puissance » : comme le remarque Enzo Traverso, « l’ostentation permanente de la subjectivité historienne dans un récit qui mêle présent et passé et dans lequel le narrateur occupe la même place que les acteurs de l’histoire qu’il voudrait reconstituer présente des inconvénients […] fâcheux » : l’historien devient un « narrateur-Dieu », cela même qui était reproché à l’historiographie scientiste et à l’écriture à la 3e personne. Cf. Traverso Enzo, op. cit., p. 114.
45Patrick Boucheron écrit à propos de Bourdieu : « Comment ne pas comprendre, à la lecture des Règles de l’art notamment, que les pesanteurs du style sociologique lui furent un paravent pudique derrière lequel pouvaient s’ébattre librement ses passions privées, pour la littérature notamment ? » (Faire profession d’historien, op. cit., p. 49).
46Kaufmann Jean-Claude, Un lit pour deux, Paris, Lattès, 2015.
47Pour une réflexion générale sur l’écriture de l’histoire dans ce genre de contexte : Rahal Malika, « Le carnet de recherche. Un nouvel outil dans l’écriture d’une histoire du temps présent », Le Mouvement social, no 269-270, 2019, p. 133-148, [https://doi.org/10.3917/lms.269.0133].
Auteurs
-
Christian Le Bart
Professeur de science politique à l’université de Rennes
-
Florian Mazel
Professeur d’histoire médiévale à l’université de Rennes
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