Emmanuel Arène
p. 679-682
Texte intégral
1Emmanuel Arène fait partie des nouveaux acteurs politiques qui, à partir des années 1880, sous la bannière de l’opportunisme, viennent concurrencer le pouvoir bonapartiste en Corse. Inféodée au culte voué à la famille Bonaparte, l’île demeure, durant une dizaine d’années après la chute de l’empereur Napoléon III, une véritable citadelle « entre les mains » de grandes personnalités du second Empire. Emmanuel Arène le chef de file de la nébuleuse républicaine va devenir en quelques années l’homme fort de la vie politique insulaire. À sa mort, en 1908, il est, au cœur d’un puissant réseau dont les ramifications s’étendent depuis le tissu local à l’échelon national.
2Né le 1er janvier 1856 à Ajaccio, Emmanuel Arène est le cinquième d’une famille de six enfants. Il est le fils de négociants, membres de la bourgeoisie ajaccienne fidèle au bonapartisme. Très précocement, cependant, Emmanuel Arène manifeste des opinions républicaines. Est-ce en réaction au milieu familial, à des rencontres dans un établissement scolaire ou à diverses lectures ? Il est difficile en l’état actuel des sources disponibles de le savoir. Installé dans la capitale pour suivre un cursus universitaire en droit, Emmanuel Arène y devient également un lecteur assidu du journal Le XIXe Siècle dirigé par Edmond About, journaliste républicain, écrivain, anticlérical, franc-maçon et proche de Léon Gambetta. Lors d’un article sur l’intolérance des Corses rédigé par Francisque Sarcey, au mois de septembre 1875, Emmanuel Arène adresse au journal sa réponse. Cette dernière publiée par le journal, va lui permettre d’être reçu par Edmond About qui l’engage comme correspondant au XIXe Siècle à la rédaction du journal. Quittant définitivement l’université, Emmanuel Arène se retrouve projeté dans le cœur des milieux opportunistes nationaux. Ces derniers lui permettent de réaliser une brillante accession politique. En 1879, il quitte Le XIXe Siècle et obtient, à l’âge de 23 ans, le poste de chef du secrétariat particulier du ministre de l’Intérieur et des Cultes, Étienne Lepère. Il met fin à ses fonctions en 1881.
3Néanmoins, son insertion au cœur du parti républicain lui permet côtoyer Léon Gambetta. Emmanuel Arène devient très rapidement, pour le parti opportuniste, le personnage central de l’adhésion de la Corse à la République. Au mois de février 1877, accompagné d’Edmond About, il entreprend une première visite de trois semaines en Corse à la rencontre des principales élites notabiliaires républicaines et dresser un état des lieux des forces opportunistes sur une terre où le bonapartisme continue de régner politiquement en maître.
4Durant les élections cantonales du mois d’août 1880 Emmanuel Arène présente sa candidature dans le canton de Zicavo face à Charles Abbatucci, député bonapartiste de l’arrondissement de Sartène depuis 1872 et vieille barbe du bonapartisme en Corse.
5Fort du soutien de Léon Gambetta et de l’ensemble des réseaux républicains aussi bien nationaux que locaux, le 8 août 1880, Emmanuel Arène est élu conseiller général du canton de Zicavo par 636 voix contre 566 à Charles Abbatucci. Le succès remporté lors de l’élection cantonale, lui permet d’insérer les sphères du Parlement, dès 1881, à la faveur d’une élection partielle dans l’arrondissement de Corte où il obtient le soutien de toutes les notabilités opportunistes.
6Inscrit au groupe de l’Union républicaine, Emmanuel Arène siège sans interruption de 1881 à 1904 au sein de l’Assemblée nationale. Il est élu député de Corte de 1881 à 1885, représentant de la Corse au scrutin de liste départementale de 1886 à 1889, député de l’arrondissement de Sartène de 1889 à 1897 et député d’Ajaccio de 1897 à 1904. À la Chambre des députés, ses interventions à la tribune demeurent principalement centrées sur la défense des intérêts économiques de la Corse. Parmi les différents sujets abordés, les principaux thèmes en sont l’achèvement du réseau de voies ferrées et des chemins vicinaux, l’assainissement des marais de la côte orientale, le relèvement de l’agriculture et l’amélioration des services postaux. Le 18 septembre 1904, à la suite du décès du sénateur républicain radical-socialiste Ange Muracciole, Emmanuel Arène accède au palais du Luxembourg et y demeure jusqu’en 1908, date de sa mort.
7Dans un cadre départemental, son parcours est lui aussi à l’image de son investissement national. Emmanuel Arène est élu conseiller général sans interruption de 1880 à 1908, successivement dans les cantons de Zicavo (1881-1886), de San-Lorenzo (1888-1903) et de Sainte-Marie-Sicchè (1903-1908). Il préside même l’Assemblée départementale durant quatorze années de 1888 à 1893, en 1896, puis de 1900 à 1908.
8Emmanuel Arène incarne une république opportuniste ouverte à tous. Il s’appuie, pour cela, sur les liens puissants qui unissent les Corses à la petite patrie à travers les grands noms de l’histoire insulaire que sont Sampiero Corso et Pascal Paoli. Défenseur de la justice sociale et des libertés, qui le mènent à prendre la défense du capitaine Alfred Dreyfus dans Le Figaro, Emmanuel Arène incarne une nouvelle élite insulaire dont la légitimité ne repose nullement sur un principe de transmission héréditaire du pouvoir politique, mais davantage sur la réussite universitaire ou professionnelle. Néanmoins, au niveau de la question religieuse, la position d’Emmanuel Arène est plus prudente. Son attachement au catholicisme transparaît cependant à travers certains de ses comportements ou même de ses écrits. Emmanuel Arène entretient des liens cordiaux avec les milieux cléricaux. Au mois de mars 1882, il s’oppose à la proposition de loi Boysset tendant à supprimer le Concordat. Ses campagnes électorales sont souvent ponctuées de haltes chez des ecclésiastiques. Il est membre de la commission des congrégations à la Chambre des députés en 1902, lors du vote de la séparation des Églises et de l’État, en toute logique, Emmanuel Arène s’abstient.
9En 1879, l’enracinement national du parti républicain, favorisé par l’élection de Jules Grévy à la présidence de la République, se concrétise dans l’île par une augmentation des ressources clientélistes pour les membres du « parti » aréniste. Ces derniers s’imposent grâce à leur présence à des postes importants au sein de l’administration insulaire. Certains chefs de « partis » politiques locaux bonapartistes rejoignent ainsi, avec leur clientèle électorale, le camp des républicains en échange d’emplois proposés dans la fonction publique.
10La domination politique républicaine, qui se met en place en Corse à partir de 1881, est identique à celle perpétuée sous le second Empire et durant les premières années de la République.
11La construction du réseau politique d’Emmanuel Arène, liée à la rencontre avec Edmond About, et celle de Léon Gambetta, se concrétise par la mise en place de liens durables avec les milieux républicains qui contrôlent l’appareil d’État. Ses fonctions au secrétariat du ministère de l’Intérieur entre 1879 et 1881 sont déterminantes. Ainsi, dès ses débuts politiques dans l’île, Emmanuel Arène bénéficie du soutien inconditionnel de l’administration dont celle notamment des services préfectoraux. Le préfet Charles Lutaud sera même l’un des témoins d’Emmanuel Arène lors de son mariage. Marcel Bonnefoy-Sibour, préfet de la Corse de 1889 à 1893 sera, quant à lui, le témoin de mariage de Benoît Bonfante, beau-frère d’Emmanuel Arène.
12Emmanuel Arène met en place, aussi bien dans la capitale que dans l’île, des relais de pouvoir grâce à des liens d’amitié qu’il tisse avec d’importantes personnalités du parti républicain comme le sont des personnalités telles que Paul Bert, Gaston Thomson, Charles de Freycinet, Pierre-Marie Waldeck-Rousseau, Joseph Reinach, ou encore Jules Roche. Dès lors, le contrôle des principaux rouages administratifs va jouer un rôle prépondérant dans la consolidation de la République en Corse. Emmanuel Arène devient « le premier pourvoyeur d’emplois publics en Corse. » Le recrutement administratif va servir de pivot à la pénétration des idées républicaines.
13Entre 1880 et 1908, le nom d’Emmanuel Arène est associé à toutes les affaires aussi bien au niveau local, départemental que national. Il intervient pour toutes sortes de nominations et de recommandations et est également à l’origine d’obtention de décorations, de bourses ou d’aides financières.
14En quelques années, Emmanuel Arène parvient à devenir l’agent principal de la républicanisation de la Corse et le maître absolu du jeu politique.
15Originaire du sud de la Corse, Emmanuel Arène enracine son aire d’influence dans les arrondissements du nord de l’île, lors son mariage célébré à Bastia le 20 août 1894, avec Laure Orenga issue d’une famille de la bourgeoisie urbaine. Étienne-Louis Orenga, son beau-père, négociant de profession, est président du tribunal de commerce et vice-président de la chambre de commerce.
16À la différence de schémas traditionnels d’assise et de fonctionnement des réseaux politiques, Emmanuel Arène, perçoit précocement que l’enracinement de la République passe par l’ouverture de réseaux susceptibles de créer de nouveaux types de ressources clientélistes, différents de ceux fondés, durant de nombreuses années, uniquement sur la propriété foncière.
17Emmanuel Arène bénéficie ainsi du soutien de notabilités cantonales et départementales qui sont aussi bien des hommes politiques, des industriels que des banquiers. Parmi elles, citons notamment les familles Orenga, Mattei, Musso, Carrega, Lanzi, Morelli, Peraldi ou encore Casabianca. Ces notabilités occupent des postes clés, au sein de systèmes de ramifications clientélaires, ce qui leur permet un exercice du pouvoir, du haut vers le bas à l’intérieur du réseau, fondé sur les rapports traditionnels du protecteur et de ses clients. Au niveau du réseau, leurs activités dispensatrices d’emplois, associées à leurs fortunes personnelles et leurs assises sociales, constituent des atouts majeurs pour les campagnes électorales.
18Emmanuel Arène devient ainsi, à partir de 1880 et jusqu’en 1908, l’interlocuteur privilégié entre l’État et la société insulaire dont l’influence et la détention de ressources multiples lui permettent de distribuer à son gré les sièges de parlementaires, de conseillers généraux ou des places dans l’administration locale, continentale ou coloniale. Il décède le 14 août 1908 au Fayet en Haute-Savoie à l’âge de 52 ans. Le parti républicain insulaire tourne une page importante de son histoire.
19Ses obsèques ont lieu à Ajaccio. Au milieu d’une foule venue de toute la Corse, plusieurs personnalités départementales et nationales prennent part au cortège funéraire, à l’image de Gaston Thomson, ministre de la Marine, ou encore de Gaston Calmette, directeur du Figaro.
20La mort d’Emmanuel Arène provoque un reclassement politique insulaire en profondeur.
21Le parti républicain aréniste bascule dans son ensemble dans le camp de la droite républicaine dirigée par Antoine Gavini. Seule, une minorité, rejoint Adolphe Landry, chef du parti républicain radical, radical-socialiste.
Auteur
-
Jean-Paul Pellegrinetti
Professeur d’histoire contemporaine à l’université Côte d’Azur, directeur du CMMC.
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
