Les rapatriés d’Algérie
p. 551-555
Texte intégral
1Entre 1961 et 1962 près d’un million de personnes ont quitté une Algérie sur la voie de l’indépendance pour rejoindre la France métropolitaine. Organisés dans l’urgence, alors que la situation fortement anxiogène créée par les crimes de l’OAS et les attentats du FLN rend irréversible le départ des Français d’Algérie, les « rapatriements » ont fait l’objet d’une prise en charge par le législateur : tandis que, classiquement, le rapatriement désigne le « retour dans son pays d’origine », la loi du 26 décembre 1961 dispose que le statut de rapatrié doit concerner les personnes en provenance de territoires où la France a exercé des fonctions de souveraineté. Dans ces conditions, le rapatriement est devenu un véritable « instrument » d’action publique1 dédié à la gestion de la décolonisation. Il concerne principalement les Français d’Algérie, ainsi que certains harkis2 même si une part non négligeable des anciens « supplétifs » ont dû quitter l’Algérie par leur propre moyen, où encore avec l’aide de l’armée et de Français d’Algérie. Or, par le truchement du rapatriement et de leur installation en métropole, les Français d’Algérie deviennent rapidement des pieds-noirs3 alors que, dans l’ancienne colonie, le terme avait servi à tout, y compris à injurier les « Arabes4 ».
De la définition objectivée aux limites de l’objectivation
2Qui sont donc les « pieds-noirs ? » Deux critères sont, a minima, indispensables pour proposer une définition. D’abord, précisément, celui du rapatriement, qui permet de distinguer l’immense majorité des Français d’Algérie de la minorité de ceux qui ont choisi de rester dans l’ancienne colonie – les fameux « pieds-verts ». Ensuite celui du statut dans l’Algérie coloniale, puisque certains harkis ont été rapatriés, mais ne figurent pas parmi les pieds-noirs parce qu’ils appartenaient aux Français musulmans, auxquels l’accès à la citoyenneté a été systématiquement refusé jusqu’en 1958. Sont donc « pieds-noirs » les anciens Français citoyens de l’Algérie coloniale, rapatriés entre 1961 et 1962. Dans ces conditions, les enfants de pieds-noirs nés dans l’ancienne métropole ne sont pas des « pieds-noirs » – et l’analyse de leurs comportements politiques5 permet de souligner que les alignements sur les revendications des « rapatriés » sont loin d’être systématiques. Une telle définition permet de tracer les contours d’un nouveau « groupe d’individus » dont l’existence, comme celle des harkis ou des anciens combattants d’Algérie, est directement liée aux séquelles de l’histoire coloniale. Elle autorise de s’interroger sur les conditions de leur installation en métropole, sur les dispositifs visant à leur « métropolisation6 », sur leurs pratiques et leurs représentations sociales. Mais l’on aurait tort d’aiguiser les outils statistiques pour objectiver une définition qui n’est pas complètement objectivable dès lors que les affiliations identitaires sont libres. En effet, lorsque les enfants de pieds-noirs se définissent comme tels, quand des républicains espagnols s’exilent en Algérie puis, subissant le rapatriement vers la France, se définissent comme pieds-noirs sans jamais avoir été citoyen français, de quelle science sociale autoritaire faudrait-il se réclamer pour nier les choix identitaires des individus concernés ?
3En outre, saisir les pieds-noirs en tant qu’anciens citoyens de l’Algérie coloniale rapatriés au moment de l’indépendance algérienne ne signifie pas travailler un objet en renonçant à le construire : si, selon le mot de Jean-Claude Passeron7, la connaissance sociologique reste une connaissance des différences, la définition d’un groupe d’individu ne saurait s’accomplir sans faire, selon le mot de Paul Veyne8 l’« inventaire des différences » qui le traversent.
L’inventaire des différences
4Un bref survol de ce qu’il est convenu d’appeler les « littératures d’exil9 » permet de souligner que les pieds-noirs ne constituent pas une population homogène compte tenu de l’extrême diversité des positions dans l’espace des réceptions de l’histoire coloniale et de la guerre d’Algérie. Les auteurs les mieux identifiés au sein de cette population que sont Albert Camus, Emmanuel Roblès, Jules Roy et Marie Cardinal peuvent être rangés, parmi d’autres tels Jean Pellegri ou Alain Vircondelet, dans la catégorie de ceux qui ont élaboré une vision très critique à l’égard de l’Algérie coloniale : le retour réflexif sur leur propre situation les autorise à interroger une société coloniale qui produit une séparation entre Français citoyens (juifs et chrétiens) et Français non citoyens (musulmans), dès lors que ces derniers sont assignés au code de l’indigénat et furent clochardisés en masse par la dépossession foncière. À l’inverse, Jean Brune soutient explicitement des positions proches de celles de l’OAS et figure parmi ceux qui voient dans la colonisation le processus destiné à sortir les sociétés colonisées des ténèbres de la barbarie ; une telle vision repose sur une essentialisation des musulmans dont l’ouvrage majeur d’Edward Saïd a montré les ressorts : dès lors que l’Orient est conçu comme la terre d’épanouissement du despotisme, par opposition aux pays occidentaux identifiés à la terre d’élection du « self government », seule la force serait susceptible de générer le respect des populations musulmanes à l’égard de l’ordre colonial.
5Clarisse Buono10 est allée plus loin dans la sociologie des manières d’être pied-noir via une typologie où elle distingue six catégories au sein de ce groupe d’individus : le nostalgique politique (défenseur de l’Algérie française), le nostalgique historien (nourri de travaux réalisés par des pieds-noirs et contestant une histoire officielle tronquée), le nostalgique exotisant (à la recherche d’espaces de sociabilité de l’ancienne Algérie coloniale comme « Oranimes »), le non-nostalgique politisé (soutenant les valeurs républicaines et hostile au régime d’exception colonial), l’indifférent au phénomène « communautaire » (qui refuse de se définir comme pied-noir), et l’animateur bi-culturel (qui s’efforce de jouer le rôle de passeur entre les deux rives). Certaines catégories peuvent être regroupées en fonction des objets étudiés – les deux premiers soutiennent certaines lois mémorielles telles que celle adopté le 23 février 2005 évoquée plus loin, tandis que les trois derniers y sont hostiles. Mais l’analyse constitue un bon état des lieux des cartes mentales et des rapports au passé colonial existant chez les pieds-noirs. Or, une telle opération demeure indispensable pour aborder les mobilisations politiques dans le cadre de ce qu’il est possible d’appeler les guerres de mémoires algériennes.
Quand la mobilisation « crée » le « pied-noir »
6Au regard de la très grande diversité des réceptions de l’histoire franco-algérienne, il n’existe pas une mémoire pied-noir, une identité pied-noir ou un vote pied-noir, mais des processus mémoriels, des choix identitaires et des comportements politiques parmi les individus recensés. Mieux : parler d’une mémoire, d’une identité ou d’un vote propre à un groupe d’individu au sein duquel seule la souffrance peut constituer un élément « invariant », c’est participer à un travail militant visant à convertir un million d’individus en groupe homogène et susceptible d’obtenir que certaines revendications soient satisfaites : lois d’indemnisation, ou encore politiques mémorielles particularistes11. On a pu montrer12 le processus en œuvre au sein de certaines structures associatives : dès lors que les pieds-noirs constituent un groupe récent, seul un récit héroïque collectif est susceptible de générer des choix identitaires favorisant la mobilisation politique. D’où, au sein des associations mémorielles, « l’invention d’une tradition13 » – la tradition pionnière – identifiant les pieds-noirs à une population qui aurait l’âge de la conquête de l’Algérie (1830), et qui serait constituée de pionniers « durs au mal » (les colons cultivant la terre) transformant un désert en pays prospère. Que la tradition prenne quelques libertés avec l’histoire d’une société coloniale où 80 % des Français d’Algérie vivent dans les grandes villes côtières et ne sont pas des colons importe peu : la tradition pionnière ne fait sens que pour certifier l’existence des groupes d’individus récents en les inscrivant dans une histoire collective longue, voire héroïsée.
7Un tel choix identitaire rend compte des mobilisations politiques menées dans le cadre de structures militantes (associations) passant progressivement des revendications matérielles (indemnisations des biens abandonnés en Algérie) aux revendications mémorielles et identitaires. Même si à peine 10 % des pieds-noirs y participent, ils s’expriment au nom d’un groupe qu’ils entendent représenter et peuvent même affirmer leur rôle dans le vote de lois d’amnistie (1968, 1981), d’indemnisation (1978, 1982, 1987) et dans l’adoption de mesures telles que la loi du 23 février 2005. Ladite loi dispose notamment – même si cet article a été par la suite « délégalisé » – que « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de l’œuvre française outremer »… Son adoption ne saurait s’expliquer, comme le souligne Romain Bertrand14 par la seule activité de lobbying des rapatriés, puisque le texte a été voté, en séance à l’Assemblée nationale, par de jeunes élus, plutôt du sud de la France où sont implantés les « rapatriés », n’ayant pas eu accès aux ressources centrales de leur parti et ayant bien plus que les élus anciennement implantés intérêt à subvertir les règles du champ politique. Il s’agit donc de la conjonction d’une minorité agissante depuis une trentaine d’années, et de majorités politiques mutantes et soucieuses de travailler un « vote pied-noir » qui, même s’il n’existe pas, correspond à une idée susceptible de produire des effets dans le champ politique. Et l’on peut faire la genèse de cet « effet de réel » en remontant aux élections municipales de 1977, lorsque Jacques Roseau, président du Recours, avait d’une part appelé les « rapatriés d’Algérie » à faire tomber les candidats soutenant la majorité parlementaire du gouvernement de Raymond Barre, et d’autre part réussi à interpréter la victoire, pourtant historique de la gauche (l’écart gauche/droite s’établit alors à près de 10 points) comme un effet du vote pied-noir.
8Or, cet épisode des élections municipales de 1977 a largement contribué à modifier l’état des relations entre les associations de pieds-noirs et les élus, et cela notamment dans les communes du sud de la France où les pieds-noirs sont assez largement implantés. De Nice à Perpignan, en passant par des communes comme Béziers ou Montpellier, la question du « vote pied-noir » fait un peu partout sens pour des élus soucieux de capter ce qu’ils considèrent comme un « électorat » à leur profit. Comme le soulignait l’ancien maire de Montpellier, interpellé par Jean-Marc Ayrault après avoir entonné le « chant des Africains » lors d’une séance où il présidait le conseil régional de Languedoc-Roussillon : « Tu as raison d’agir comme cela. À ta place, j’aurais fait pareil. Mais moi, tu comprends, je ne suis pas à Nantes, où il n’y a pas l’ombre d’un rapatrié. Ici, à Montpellier, ce sont eux qui font les élections15. » Même cause, mêmes effets ? En 2006, la municipalité de Perpignan a décidé la construction d’un « centre de documentation sur la présence française en Algérie », rebaptisé quelques années plus tard centre de documentation sur les Français d’Algérie. Financé par des fonds publics, ce site est géré par une association mémorielle pied-noir – le Cercle algérianiste, investi dans la promotion d’une mémoire particulariste qui est loin de faire l’unanimité chez les « rapatriés » eux-mêmes. En 2008, en effet, l’Association nationale des pieds-noirs progressistes et de leurs amis, nouvellement fondée, soutient que beaucoup de structures militantes de ce type « revendiquant une représentativité qu’elles n’ont pas, nient les injustices du passé, et s’opposent à toute réconciliation entre la France et l’Algérie.
9Faute de contradiction organisée à l’action de ces associations, les pieds-noirs ont trop longtemps été présentés comme une communauté uniforme qui, après avoir profité du système colonial, serait animée d’une vaine nostalgie de l’Algérie française, et serait hostile à tout rapprochement des deux peuples » [http://www.anpnpa.org].
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10À l’échelle locale, c’est donc bien dans les communes du pourtour méditerranéen que la mobilisation de pieds-noirs a progressivement contribué à l’invention de pieds-noirs alors qu’en l’absence de revendications financières et mémorielles ils se seraient progressivement dilués dans le reste de la population française. C’est la raison pour laquelle les pieds-noirs possèdent au moins l’une des caractéristiques des « groupes circonstanciels16 » : même lorsque les revendications sont satisfaites, la mobilisation se poursuit, parce que l’existence même du groupe dépend d’une sorte de confrontation permanente envers les autorités. On comprendra pourquoi, dans le cadre de la « rencontre postcoloniale », les élus locaux s’efforcent, indépendamment des étiquettes partisanes, de domestiquer ce qu’ils conçoivent comme un « électorat » alors que certains usages de la notion font problème17, et que les pieds-noirs sont bel et bien clivés en matière de comportement électoral : globalement une majorité vote à droite (et l’âge moyen au sein de ce groupe explique peut-être en partie cela), mais un tiers vote à gauche, tandis qu’une part de pieds-noirs plus importante qu’au sein du reste de la population française, soit plus de 40 % d’entre eux, assume avoir voté au moins une fois pour le Front national18. De Nice à Perpignan, compte tenu de la forte implantation des rapatriés dans les départements méditerranéens, les militants associatifs pieds-noirs restent mobilisés ; d’une certaine façon, tout se passe comme si l’inéluctable disparition des pieds-noirs renforçait, au sein de certaines associations mémorielles, l’idée selon laquelle le temps d’inscrire les pieds-noirs dans le « roman national » était compté.
Notes de bas de page
1Lascoumes Pierre et Le Galles Patrick, Gouverner par les instruments, Paris, Presses de Sciences Po, 2004.
2Charbit Tom, Les harkis, Paris, La Découverte, 2006.
3Savarèse Éric, L’invention des pieds-noirs, Paris, Séguier, 2002.
4Pervillé Guy, « Comment appeler les Français d’Algérie avant la définition légale d’une nationalité algérienne ? », Cahiers de la Méditerranée, no 54, juin 1997, p. 55-60.
5Comtat Emmanuelle, Les pieds-noirs et la politique. Quarante ans après le retour, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, et Buono Clarisse, Pieds-noirs de père en fils, Paris, Balland, 2004.
6Scioldo-Zürcher Yann, Devenir Métropolitains. Politique d’intégration et parcours de rapatriés d’Algérie en métropole (1954-2005), Paris, Éditions de l’EHESS, 2010.
7Passeron Jean-Claude, Le raisonnement sociologique, Paris, Albin Michel, 2006.
8Veyne Paul, L’inventaire des différences, Paris, Le Seuil, 1976.
9Martini Lucienne, Racines de papier. Essai sur l’expression littéraire de l’identité pied-noir, Aix-en-Provence, Publisud, 1997.
10Buono Clarisse, Pieds-noirs de père en fils, op. cit.
11Savarèse Éric, Algérie, la guerre des mémoires, Paris, Non-Lieux, 2007, et Savarèse Éric (dir), L’Algérie dépassionnée. Au-delà du tumulte des mémoires, Paris, Syllepses, 2008.
12Savarèse Éric, L’invention des pieds-noirs, Paris, Séguier, 2002.
13Hobsbawm Eric et Ranger Terence, The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983.
14Bertrand Romain, Mémoires d’empire. La controverse autour du fait colonial, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2006.
15Le Monde, 1er décembre 2005.
16Vilain Jean-Paul et Lemieux Cyril, « La mobilisation des victimes d’accidents collectifs. Vers la notion de groupes circonstanciels », Politix, no 44, 1998, p. 135-160.
17Lehingue Patrick, « L’objectivation statistique des électorats. Que savons-nous des électeurs du Front national », in Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, 2003, p. 247-278.
18Savarèse Éric, « Un regard compréhensif sur le traumatisme historique. À propos du vote Front national chez les pieds-noirs », Pôle Sud, no 34, 2011, p. 91-104.
Auteur
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Éric Savarese
Professeur de science politique à l’université de Montpellier, membre du CEPEL.
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