Les communistes en Corse
De « l’illusion lyrique » à l’érosion
p. 335-337
Texte intégral
1Le parti communiste a, en Corse, unifié la presque totalité de la Résistance autour de son mouvement de masse, le Front national, et c’est sous sa bannière qu’il va, avec des listes d’union, affronter le marathon électoral des années 1945-19471. Inexistant sur la carte politique avant la guerre il surgit en forme de raz-de-marée aux municipales d’avril 1945 : les listes FN l’emportent dans 189 communes sur 360, 56 au moins sont à direction communiste dont Ajaccio et Sartene avec Giovoni et Tramoni ; à Bastia et à Porto Vecchio les Premiers adjoints sont communistes. « L’illusion lyrique » se prolonge lors des scrutins législatifs : 31 % des suffrages en octobre 1945, 33 % en novembre 1946 et donc un député, le maire de la ville préfecture. Le parti est aussi représenté au palais du Luxembourg par François Vittori qui fut le responsable militaire de l’organisation clandestine.
2Ce séisme politique plongeant ses racines dans les années de guerre et d’occupation italienne exprime le désir d’une île de s’affranchir des pratiques anciennes. Le PCF est à la Libération le parti de la jeunesse, des femmes également : en avril 1946 Antoinette Carlotti, deuxième sur la liste, a raté de peu l’élection. Les effectifs avoisinent les 10 000 adhérents à la fin de cette même année. Toute son action et sa stratégie tournent autour de trois axes, la dénonciation des clans « fossoyeurs de la République », la recherche d’alliances avec la SFIO qui, elle aussi, avec ses 12 % des voix fait figure de force nouvelle, la lutte revendicative enfin appuyée sur la CGT, le Modef, la JC, les comités populaires des femmes, le FN sous l’égide duquel est élaboré un plan de « Renaissance de la Corse. » Les rapports préfectoraux insistent sur l’avènement de ce qu’il convient d’appeler un esprit civique vecteur « d’un climat politique nouveau » rendant « absolument périmées » les vieilles habitudes et bousculant les jeux traditionnels.
3Pourtant les unes et les autres sont toujours présentes. Une belle illustration, les élections cantonales de septembre 1945. Le parti n’a gagné que six cantons ; Arthur Giovoni son leader charismatique a été battu chez lui, à Sainte Marie de Sicché. Ce type de scrutin de proximité en effet privilégie les liens de clientèles, les réseaux locaux, les tractations et donc « la souplesse » des alliances comme l’écrit le représentant de l’État. Une « souplesse » qui va reprendre toutes ses dimensions à partir de 1947.
4La guerre froide et les gouvernements de la « Troisième Force » font du PCF l’ennemi principal bien plus que le RPF ; les radicaux ont d’ailleurs la double appartenance officiellement jusqu’en 1951. Ils sont certes en compétition avec la droite « Gavinistes » mais sauf dans les cas où il convient de s’entendre pour lever « l’hypothèque communiste ». La Corse est aussi la grande oubliée de la première moitié des Trente glorieuses : « l’île se meurt », disent toutes les enquêtes. Le désert industriel gagne, 50 établissements en 1937, 12 en 1965 ; l’agriculture, avec ses microfundia ne cultivant que moins de 7 % des terres, relève du symbolique. Et c’est l’effondrement démographique avec l’accélération de la fuite des hommes : 180 000 habitants en 1946, 160 000 en 19602. La population vieillit d’autant plus rapidement qu’au départ des jeunes s’ajoute le retour des retraités : le nombre de pensions de toute nature payées par la Trésorerie générale passe entre 1954 et 1958 de 47 000 à 75 0003. Conservatisme et sacralisation de l’État sont les fruits obligés de ces transferts d’argent public, mais aussi sujétion à l’égard des élus locaux qui grâce à leurs relais peuvent faire bénéficier telle ou telle famille qui « votera bien » du précieux « titre ». Et le PCF est en recul : ses forces militantes franchissent la mer « car il faut bien se nourrir », l’organisation se délite et les bastions s’effondrent. Aux municipales de 1947 il perd Ajaccio et est éliminé de Bastia ; en 1959 sa présence dans les mairies est devenue symbolique4 ; entre-temps, en 1956, son député a perdu son siège. Il est vrai qu’il est également victime de « la ligne », de la stratégie « classe contre classe » qui ne correspond pas à sa culture, et des batailles menées contre les guerres coloniales dans une île où l’armée est depuis toujours « l’édredon anti crise », qui compte des dizaines de milliers de ses natifs en Tunisie, au Maroc et surtout en Algérie. Les 11 % de suffrages recueillis en 1958 apparaissent comme inespérés.
5Paradoxalement la période gaulliste, et en Corse le PCF épouse en cela la respiration nationale, coïncide avec un regain d’audience : 12,4 % en 1967, 12,8 en 1968, 14,5 en 1973. Plusieurs raisons expliquent cette remontée d’influence. L’animation des luttes revendicatives d’abord grâce à son implantation dans la CGT et la FEN : Mouvement du 29 novembre, MRI, CAPCO, ont été des outils précieux pour mobiliser contre une politique gouvernementale qui n’a jamais fait recette sur le terrain social5. Le changement de stratégie qui s’est dessiné en 1956 et s’est accentué par la suite en faveur d’une « union des forces de gauche » contre le « pouvoir des monopoles » lui ouvre d’autant plus d’espace qu’il renvoie d’une part aux pratiques de rassemblement héritées de la Résistances et des lendemains de la Libération et d’autre part à la recherche par les radicaux en rupture avec le gaullisme d’une alternative au regroupement des droites, celle issue de leurs rangs (Faggianelli à Bastia, Rocca Serra dans le sud), celle qui était fille du RPF via l’UNR, celle enfin du courant gaviniste menacé de marginalisation. Albert Stefanini, secrétaire fédéral depuis 1948, toujours orphelin d’une démarche unitaire, va être l’artisan d’un rapprochement avec François Giacobbi qui se concrétisera en 1962 avec l’élection de Jean Zuccarelli à la députation, et surtout la conquête en 1968 de la mairie de Bastia par une coalition radicalo-communiste, les socialistes faisant fonction de force d’appoint avant de quitter le navire. La ville du nord devient un symbole des possibles par-delà la mer. L’acmé pour le PCF insulaire correspond avec les législatives de 1978 et les 16 % des suffrages exprimés.
6La « vague rose » de 1981 arrive très atténuée (15,3 % des voix) mais le décrochement est net en 1988 et ses 11 % qui deviennent 6,5 en 1993. 1997 et la « gauche plurielle » (14,25 %) masquent un déclin inexorable : 7,30 % en 2002, 7 % en 2007, 7,8 en 2012. Les bastions du Nord, Bastia et sa proche région, la Casinca notamment se sont effrités, seul résiste le Sartenais qui sauve les pourcentages grâce à la personnalité de Dominique Bucchini. Dans l’île, comme dans tout le pays, le PCF est en voie de marginalisation en même temps que victime de ses divisions intestines entre « orthodoxes » et « rénovateurs » ou « reconstructeurs ». La régionalisation non seulement n’arrête pas le recul mais devient miroir des contradictions. Les élections d’août 1982 puis de l’été 19846 donnent, malgré les moyens mis en œuvre par le siège parisien, des résultats autour de 11 % des suffrages conformes à la tendance qui s’est esquissée au lendemain de la victoire de François Mitterrand. Celles de 1992 se déroulent sous le sceau de la division : Dominique Bucchini mène une liste favorable au statut Joxe que combattent les « Nordistes » avec l’appui de la place du Colonel-Fabien. Ces derniers ne franchissent pas le premier tour mais les « dissidents » avec 5,43 % des voix frôlent l’élimination. Leurs quatre élus feront de la figuration dans une assemblée dominée par la droite. La consultation de 2010 s’avérera catastrophique pour l’avenir. Le Front de Gauche, autour d’un PCF ayant reconstruit son unité, avec ses 10,12 % apparaît comme un des vainqueurs et assure par son ralliement à Paul Giacobbi la victoire de celui-ci. En jetant cependant par-dessus bord tous les engagements pris durant la campagne électorale, en exigeant pour Dominique Bucchini la place de président de l’Assemblée de Corse au rôle purement formel d’animateur des débats abandonnant ainsi les deux sièges au Conseil exécutif, où se prennent les décisions, qu’il était en droit de réclamer. En 2015, le PCF était lourdement sanctionné : les 5,5 % des suffrages consacraient son effacement, les élections territoriales croisant les législatives dans un contexte de recomposition politique qui, certes, dans l’île prend des formes singulières mais n’échappe pas pour autant à des logiques globales.
Notes de bas de page
1Pellegrinetti Jean-Paul et Rovere Ange, La Corse et la République. La vie politique de la fin du Second Empire au début du xxie siècle, Paris, Le Seuil, 2004.
2Renucci Janine, Corse traditionnelle et Corse nouvelle, Lyon, Audin, 1974.
3Guigue Anne Marie, La politique d’action régionale et le problème corse, Nancy, Idoux, 1965.
4Ravis-Giordani Georges (dir.), Atlas ethno-historique de la Corse, Paris, CTHS, 2004.
5Charlot Jean, Les Français et de Gaulle, Paris, Plon, 1971.
6En août 1982 l’île inaugure la régionalisation ; la gauche va diriger l’Assemblée grâce à la division de la droite. Celle-ci retrouve son unité, provoque la dissolution et de nouvelles élections en 1984. Elle gardera le pouvoir régional jusqu’en 2010.
Auteur
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Ange Rovere
Professeur honoraire d’histoire-géographie, membre du CTHS.
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