Pour ma famille, j’étais « premier de France » ! Un destin « enchanté » ?
Entretien1 avec Philippe Hamon
p. 172-179
Texte intégral

Quel a été votre parcours scolaire, puis universitaire ?
J’ai intégré l’École normale supérieure (ENS) de Saint-Cloud après deux années en classe préparatoire à Nantes. J’ai le sentiment d’avoir franchi ensuite les étapes les unes après les autres, dans l’ordre, sans trop me poser de questions : l’ENS, l’agrégation, la thèse, le poste de maître de conférences, l’habilitation à diriger des recherches (HDR), le poste de professeur des universités. J’enseigne à l’université Rennes 2 depuis 1993.
Comment votre parcours a-t-il été perçu dans votre famille ?
Lorsque j’ai été reçu à l’agrégation d’histoire, je suis allé voir un de mes oncles, agriculteur – mes origines sont paysannes – pour lui annoncer la nouvelle mais le mot d’agrégation ne signifiait rien pour lui. Alors je lui ai dit que j’étais reçu premier. « Premier de France ? », m’a-t-il demandé. « Oui, de France ». Nous sommes allés arroser ce succès, car seul un tel classement avait du sens pour lui. D’ailleurs, mes parents n’avaient jamais entendu parler de l’ENS avant que je n’intègre une classe préparatoire littéraire, et moi-même à peine. Je ne suis pas un héritier de ce point de vue, sans être pour autant un boursier au sens propre, puisque les revenus de mes parents étaient un peu au-dessus du plafond pour bénéficier d’une aide financière.
Dans votre environnement familial, quel était le rapport à l’école ?
La réussite scolaire y était extrêmement valorisée. Mes parents avaient des parcours scolaires limités : ma mère, née en 1922, avait échoué au certificat d’études ; mon père, né en 1921, n’avait que la première partie du baccalauréat, obtenue en 1939, même si à l’époque, dans notre famille, c’était en fait déjà exceptionnel. Je suis né en 1961 et je suis le plus jeune de quatre enfants. Ma sœur aînée a atteint le niveau maîtrise en histoire et elle a été enseignante d’histoire-géographie dans l’enseignement privé, en passant le Capes en cours de carrière. Elle relit mes articles pour en corriger les fautes et me faire reformuler ce qui n’est pas clair. Elle vient assister à mes conférences. Mon premier frère a une licence de psychologie et un brevet de technicien supérieur ; il a fini sa carrière professionnelle comme directeur d’établissement médico-social pour travailleurs handicapés. Mon second frère a eu un parcours universitaire plus chaotique : après trois premières années de fac, il a finalement suivi une formation continue en comptabilité, et a travaillé dans ce domaine dans une entreprise. Mes frères et ma sœur ont donc eu des parcours scolaires honnêtes mais parfois moins linéaires que le mien.
Cet environnement familial a-t-il constitué un appui pour vous ?
L’excellence scolaire que j’incarnais correspondait très bien au modèle familial de la réussite par l’école. Ma mère était fière, à la sortie de la messe, de déclarer à la châtelaine qui avait été la propriétaire de la ferme de ses parents, que j’étais premier de ma classe dans mon collège privé. C’était quelque chose qui comptait pour elle qui n’avait pratiquement pas fait d’études. Je perçois très clairement l’environnement affectif positif dont j’ai bénéficié. J’allais aux archives quand j’étais en troisième et en seconde, sans que cela ne provoque de réflexion négative, ni même ironique. Je me souviens d’une grand-tante, voyant Pascal Ory à la télévision à la fin des années 1970, me disant « Ce sera toi dans vingt ans ». Il y avait une projection positive et un soutien familial porteur. Dans cette dynamique d’ascension sociale, ma sœur aînée et son mari ont joué un rôle particulier : ils avaient fait des études d’histoire à l’université de Nantes ; je leur empruntais des livres, mes premiers livres un peu sérieux en histoire.
Quand j’ai téléphoné à ma belle-sœur pour lui annoncer que j’étais classé premier à l’agrégation, elle m’a répondu : « On s’y attendait ». J’étais presque vexé d’avoir été plus surpris qu’elle ! Avant les écrits du concours de l’ENS, ma mère projetait déjà de m’acheter une valise parce que, pour elle, à l’évidence, j’allais être reçu et partir à Paris. Rétrospectivement, je mesure combien tout cela m’a donné une forme de confiance qui m’a beaucoup aidé.
Être historien semble souvent favoriser un regard positif des proches sur le métier de chercheur. Est-ce aussi le cas dans votre parcours ?
En effet. Mon entourage personnel ne parle guère de moi comme « chercheur ». En revanche, je suis reconnu comme historien, je connais l’histoire et je suis donc sollicité pour cela. Par exemple, l’un de mes cousins s’adresse à moi dès qu’il a une question en histoire, et mon rôle est d’y répondre. Autre exemple : un ami, récemment, m’a demandé un livre de référence sur les causes de la seconde guerre mondiale… qu’il a lu ensuite ! Ces demandes sont certainement liées au fait que l’histoire a cette apparente évidence d’objet que tous peuvent s’approprier, à des degrés divers2. À cela s’ajoute le fait que l’historien a aussi l’avantage d’avoir des lieux de travail qui constituent des espèces de « temples » de la recherche historique : je vais aux archives, je travaille sur des vieux papiers. C’est concret.
Avec les très proches, c’est finalement moins simple. Ma femme est professeure d’histoire-géographie en lycée. Nous nous sommes rencontrés à l’ENS. Elle a commencé une thèse, qu’elle a très vite arrêtée par choix, jugeant que ce parcours n’était pas fait pour elle. De mon côté, je ressens parfois une certaine frustration de ce qu’elle ne lise jamais mes textes. Mais elle considère que les discussions que nous avons à leur sujet lui permettent de s’approprier ce que je fais. Pour elle, ce n’est pas parce qu’elle ne me lit pas qu’elle ne suit pas mes travaux.
Comment votre famille a-t-elle été associée à votre parcours d’enseignant-chercheur en histoire ?
Pour moi, les étapes canoniques du chercheur, à savoir la soutenance de la thèse à Paris et celle de l’habilitation à diriger des recherches à Rennes, ont été aussi des événements d’ordre privé. Ma famille au sens très large (y compris les beaux-parents de mes frères !) et pas mal d’amis s’y sont déplacés. D’abord, parce que j’assumais : je les avais invités. Leur présence était précieuse pour moi. Ensuite, parce que les échanges des soutenances d’histoire demeurent assez largement accessibles au public. La présence familiale à mes soutenances révèle aussi que les relations dans ma famille sont fortes, continues et partagées. La mort de mes parents dans un accident quand j’avais 21 ans n’a pas fait éclater la structure. Elle l’a même plutôt renforcée. Les réunions sont restées fréquentes dans la famille du côté de mon père et la diffusion de l’information professionnelle dans ce cercle est donc normale. Par exemple, une de mes tantes m’a sermonné parce que j’avais oublié de lui donner un de mes livres !
Je ne crois pas que le fait d’informer ma famille à chaque étape professionnelle soit l’expression d’un besoin de reconnaissance spécifique de ma part. C’est plutôt parce que le partage collectif est important pour moi, et normal pour nous dans ce contexte, avec mes frères et sœur, avec ma parenté paternelle. J’ai pu faire de longues listes d’invitations pour les soutenances de ma thèse et de mon habilitation et la famille a largement contribué à remplir les amphis ! Ces soutenances étaient donc pour moi non seulement des événements professionnels, mais aussi familiaux et amicaux, qui s’inscrivaient dans une forme de partage. C’était sans doute aussi une façon de remercier ceux qui m’avaient aidé et accompagné dans mon parcours.
Votre ascension sociale ne semble pas vous avoir isolé de votre famille. Comment comprenez-vous cette trajectoire ?
Cette ascension s’est surtout faite par rapport à mes parents (employé de bureau et femme au foyer), moins par rapport à mes frères, ma sœur et mes cousins… C’est en fait une ascension collective dans laquelle je n’ai pas été isolé. Nous avons ensemble quitté le milieu populaire de nos parents respectifs, depuis la matrice paysanne de nos grands-parents. Je peux le vivre personnellement d’autant plus facilement sur le mode de « l’enchantement » qu’au cours de ma trajectoire, je n’ai jamais connu l’échec. J’ai été reçu à l’ENS et à l’agrégation à ma première tentative ; l’année de soutenance de ma thèse, j’ai été recruté en tant que maître de conférences ; enfin, j’ai obtenu un poste de professeur l’année de mon HDR. Avec un tel parcours, je n’ai donc jamais connu le ressentiment que peuvent éprouver certains collègues qui ne vivent pas une ascension sociale comme la mienne ou bien qui connaissent des échecs.
Par ailleurs, j’ai clairement fait le choix de ne jamais donner une priorité absolue à la vie professionnelle, recherche en tête. Je prends pas mal de vacances tous les ans : 8 à 9 semaines en tout, dont 5 ou 6 semaines l’été. J’en ai toujours pris, y compris lors de la préparation de ma thèse ou de mon habilitation, même si c’était alors un peu moins. Mais à l’époque, les enfants étaient petits et si ma femme acceptait d’assurer sans moi quelques semaines, il n’était pas question, pour nous deux, que cela aille plus loin. Je n’ai jamais sacrifié ces moments, fondamentaux pour moi, et ce qu’ils signifient en termes de vie familiale, amicale, de lectures non professionnelles, etc. Les limites de mon investissement dans l’institution et la recherche me ferment peut-être certaines portes, mais je crois vraiment que cela m’est indifférent.
En dehors de ces semaines de vacances, pendant lesquelles je ne travaille quasiment pas, je suis au boulot six jours sur sept. De ce fait, mon métier d’enseignant-chercheur est largement perçu par mes proches, famille et amis, comme un métier où l’on travaille tout le temps. À ce titre, pour mes enfants quand ils étaient jeunes et peut-être toujours pour ma femme, chercheur est un peu un métier repoussoir.
Cependant, plusieurs membres de ma famille ont eu une pratique de la recherche : ma sœur a préparé une maîtrise et fait de la recherche en histoire en amateur ; ma femme a un diplôme d’études approfondies (DEA) ; un cousin a une thèse de médecine… Mais, à part moi, il n’y a pas de chercheurs « de métier » dans la famille. De ce fait, beaucoup de mes proches ont une représentation très incomplète de mon travail de recherche. Ils n’en perçoivent que deux aspects : la « pointe », avec les articles et les livres, et la « base », avec le travail des sources et la vulgarisation par les cours donnés aux étudiants. Mais tout le reste, qui représente une large part du métier, n’est pas bien connu : l’animation et l’encadrement de la recherche, les projets collectifs, etc.
Souvent, les chercheurs mentionnent les livres comme un mode particulièrement important de communication avec leurs proches sur leurs recherches. Qu’en est-il dans votre cas ?
Ce qui fait évènement familial, ce sont plutôt des conférences ou la radio. Par exemple, au printemps 2018, je suis intervenu sur France Culture3 et je l’ai fait savoir. On pourrait penser que c’est un peu violent, symboliquement, d’annoncer « je passe à France Culture », mais ce n’est pas comme cela que je le vis car ma carrière est le fruit d’une histoire familiale. C’est une évidence pour moi, et pour mes proches aussi je crois, de les prévenir que je « passe à la radio ». Et c’est une chance d’avoir un milieu familial et amical avec qui partager ces moments professionnels. Cela ne me met pas du tout sur un piédestal. Passer à la radio fait partie de mon métier et, pour ma famille, c’est une occasion de m’écouter. Une nièce aide-soignante que je n’avais pas informée parce que je pensais stupidement que cet entretien n’allait pas l’intéresser, m’a appelé deux jours plus tard : elle m’avait écouté, avait bien apprécié l’émission et me conseillait pour diffuser mes recherches de faire des vidéos sur YouTube !
Le livre, c’est différent. Ma femme et mes enfants ne lisent pas mes livres. Certains membres de ma famille, comme ma sœur, le font. Mon fils est ingénieur ; il lit peu de façon générale. Ma fille a terminé un master 2 d’histoire de l’art et envisage une thèse, ce qui crée entre nous une proximité. Mon métier a donc un sens dans l’univers où elle vit. Elle avait mis le lien vers mon émission à France Culture sur Facebook. Je le vois comme une forme de reconnaissance croisée.
Dans votre trajectoire, les proches, les pairs, l’institution semblent avoir été très souvent des cercles de reconnaissance en harmonie. Est-ce systématique pour autant ?
La première fois où j’ai eu le sentiment que ces cercles ne pourraient pas s’ajuster d’une façon qui me satisfasse, c’est en 2017 lorsque les palmes académiques m’ont été décernées. Je n’en ai parlé à personne dans ma famille, à part à ma femme et mes enfants, ni d’ailleurs dans mon milieu professionnel. Pour diverses raisons, je me sentais en porte-à-faux quant à cette marque de reconnaissance, d’autant que je ne voyais pas vraiment ce qui justifiait que l’on me l’accorde. Mais, de toute manière, les palmes n’honorent pas un chercheur.
Votre rapport aux proches et leurs modes de reconnaissance de votre parcours vous semblent-ils singuliers, quand vous les comparez à ceux de vos pairs générationnels ?
Parmi les enseignants-chercheurs de ma génération, j’ai l’impression d’attacher une importance particulière aux liens avec le cercle privé. À l’ENS déjà, j’étais l’un de ceux qui a le plus présenté sa famille à ses copains normaliens et inversement. Les cercles se mêlaient relativement. Nous sommes par ailleurs une génération dans laquelle il y avait encore assez peu de couples avec deux chercheurs ou enseignants-chercheurs. Cela me semble plus fréquent aujourd’hui, en particulier dans les milieux normaliens.
Il m’est difficile de dire quel type de reconnaissance recevaient de leurs proches mes camarades de Normale Sup. À cette époque, les élèves de l’ENS de Saint-Cloud étaient principalement issus de la « petite » classe moyenne et de la « haute » classe populaire, c’est-à-dire des milieux où dominait le modèle d’ascension sociale et de méritocratie républicaine. La reconnaissance par les proches constituait donc sans doute un élément de référence positive pour eux aussi, probablement avec des nuances. Le seul ancien camarade de ma promo d’histoire de l’ENS, chez qui je perçoive a posteriori une frustration, était le fils d’un médecin parisien qui semblait regretter de n’être qu’à Saint-Cloud et pas à Ulm. Saint-Cloud convenait bien aux autres, qui venaient majoritairement de province et de classes sociales assez modestes, et notamment à moi qui n’avais pas voyagé et qui étais socialement (et sans doute culturellement aussi) plutôt en « queue de peloton ».
Vous entrez à l’ENS l’année de l’élection de François Mitterrand…
Dans ma famille proche, en 1981, pas une voix n’a manqué à Mitterrand ! À l’ENS, cette élection présidentielle a marqué notre génération. À cette époque, il y avait à Saint-Cloud une tonalité marxiste et laïque forte. Comme j’étais catholique pratiquant, certains m’ont gentiment moqué ; mais cela ne m’a jamais posé de problèmes d’intégration dans cette école, ni parmi les élèves, ni avec certains enseignants athées militants et/ou communistes convaincus. Avec mon directeur de thèse, lui-même ancien cloutier, j’ai eu une relation humaine forte. Il était homosexuel, un temps assez militant sur ce terrain, et en même temps catholique. Nos relations n’étaient pas seulement scientifiques. Si l’un de mes enseignants de Normale Sup a été mon témoin pour mon mariage civil, lui a été mon témoin pour la cérémonie religieuse. Avec l’un et l’autre, il est question d’amitié. J’ai eu la chance de pouvoir vivre ainsi de belles « interférences » humaines entre vie privée et vie professionnelle. J’en vis encore d’ailleurs.
Quelles évolutions percevez-vous dans les relations entre cercles personnel et professionnel ?
Chez les enseignants-chercheurs plus jeunes, il me semble qu’un discours de protection de la sphère privée s’est imposé comme faisant partie des exigences familiales. Cela se cristallise, pour ce que j’en vois, dans le refus complet de placer des activités universitaires le samedi, réservé au cercle familial. Tout se passe comme s’il fallait présenter ce métier de chercheur justement comme un métier où l’on ne travaille pas tout le temps. Mais je ne sais pas si cela relève seulement du discours ou si c’est une réalité.
Il faut dire qu’en même temps les rythmes et les exigences de nos activités professionnelles se sont accrus. Tout cela a des effets sur ma manière de fréquenter mes collègues et leurs familles. Il y a dix ou quinze ans, j’organisais des repas amicaux où ils venaient en couple. Cette pratique a disparu, au moins pour le moment : dans la société comme dans l’Université, parvenir à faire communauté est un véritable enjeu.
Notes de bas de page
Auteur
-
Philippe Hamon
Professeur des universités en histoire moderne à l’université Rennes 2, ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud (1981), agrégé d’histoire et docteur en histoire moderne (1993). Ses travaux ont porté sur les finances de François Ier, la Renaissance, la représentation de l’argent dans la peinture et les guerres de Religion. Philippe Hamon évoque ici comment il a étroitement associé sa famille à son parcours d’étudiant et d’enseignant-chercheur et quels ont été les effets de reconnaissance parmi ses proches.
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