L’importance du prix « Le Monde » dans une trajectoire académique
p. 120-123
Texte intégral

Une conduite de thèse « à contresens » ?
1Poser la question de la place du prix Le Monde de la recherche universitaire dans ma trajectoire académique suppose de considérer un avant et un après.
2Avant, j’étais un étudiant peu soucieux de son intégration professionnelle. J’avais toujours et a priori considéré le doctorat comme un exercice solitaire, découplé de l’activité universitaire : pas de bureau, pas de réunions de labo, juste des discussions régulières avec un directeur de thèse qui m’encourageait à cultiver mon goût du terrain. Et sur le terrain, un seul objectif : en tirer un livre dans lequel les enquêtés se reconnaîtraient. Cet ouvrage devait dire leur quotidien, témoigner de leurs contraintes au travail et dans la vie en général ; surtout, il devait mettre à jour l’intelligence développée par les acteurs pour les contourner. J’ai donc rédigé cette thèse de sociologie comme un livre, sans souci des normes de la discipline. Cela m’a valu une soutenance tendue où le jury a salué l’indépendance de la pensée, la qualité du récit, mais regretté le manque de respect des formats académiques. « Peut-être qu’on ne peut pas faire les deux en même temps… » a sagement conclu mon directeur avant de sabrer le champagne.
3J’ai traversé ce moment comme une infirmière aborde la période de certification : une concession nécessaire à la bureaucratie pour se concentrer ensuite sur son « vrai » travail. Finalement, au lieu de fonctionner comme un couperet, la soutenance a suscité dans les semaines suivantes de riches échanges sur la nature du manuscrit. L’un des jurés, par exemple, n’a pas hésité à me mettre en lien avec Annie Ernaux, dont le roman autobiographique, La Place (prix Renaudot 1984), figurait en bonne place dans mes références. En parallèle, j’ai découvert l’existence du prix Le Monde dont la vocation est de faire le lien entre les connaissances universitaires et un plus grand public. Sans trop y croire, j’ai candidaté, et… je dois bien confesser que le spectacle d’Edgar Morin, présentant six mois plus tard le contenu de ma thèse, parmi les lauréats, à un parterre de chercheurs et d’acteurs influents du monde des médias, a eu comme un parfum de revanche. Ce qui m’avait coûté les félicitations du jury de thèse me valait ici des louanges, pour avoir su « [m]’affranchir de codes », derrière lesquels « se réfugie trop souvent la subjectivité ». Même si je n’ai jamais eu le sentiment de faire preuve de courage intellectuel, puisque ma posture était dictée par le rapport au terrain, je me suis bien satisfait de ces arguments pour justifier ma conduite à contresens.
Un « prix » pour se « faire une place » a l’université
4Les semaines qui ont suivi m’ont permis de prendre la mesure des effets de la médiatisation. J’étais en réalité plus souvent invité dans des studios de radio qu’à des colloques universitaires, et ce n’était pas pour me déplaire. Je me sentais plus à l’aise à discuter de la condition des caissières avec le grand public et des professionnels qu’à m’inscrire dans des débats d’écoles en sociologie. Mais la soudaine visibilité de mon travail a eu aussi un impact sur mon confort d’activité et ma trajectoire professionnelle. En effet, j’avais entre-temps intégré, par la petite porte, une équipe d’enseignants-chercheurs en école de commerce. Du statut d’enseignant produisant les cours les moins appréciés des élèves, donc en posture très précaire dans l’organisation, j’étais passé tout à coup, grâce à ce prix de thèse, à celui d’étendard pour la recherche. Lors des journées portes ouvertes de l’école, devant les parents des élèves convoités, la direction avait du « prix Le Monde » plein la bouche. J’étais aussi invité à représenter l’équipe de recherche de l’école dans les réunions extérieures alors que, paradoxalement, je n’avais aucune expérience de recherche collective et aucun intérêt avéré pour ces dynamiques de travail.
5Par la suite, le prix Le Monde m’a servi pour rejoindre, par la bande, les rangs de l’Université. Durant la période suivant la soutenance, je m’étais efforcé de présenter mes travaux dans des colloques consacrés à la grande distribution. J’y avais rencontré des gens intéressés par les conditions de travail des caissières, principalement des professionnels, mais aussi des universitaires dont je découvrais jusqu’à l’existence de la discipline. Ces chercheurs en gestion, qui m’avaient déjà aidé à trouver un poste en école de commerce, ont vite saisi pour moi l’opportunité d’un prix de thèse. Il était rare en effet dans leur milieu qu’un chercheur bénéficie à la fois d’une telle visibilité et d’une reconnaissance universitaire. Ils m’ont alors encouragé à solliciter, en plus d’une qualification en sociologie, une qualification en gestion. La signature du président du CNU de la discipline, apposée au pied de la postface du livre issu de la thèse, sera mon passeport pour la gestion. Restait encore à me familiariser avec une discipline dont je n’avais rien lu, hormis les modestes mémoires de nos étudiants.
6Paradoxalement, c’est précisément l’extranéité de mon profil, par rapport à la discipline et à l’objet empirique, qui m’a valu ensuite un poste de maître de conférences en management de la santé à l’EHESP. En raison de l’histoire de l’institution (grande école du ministère, transformée récemment en grand établissement universitaire), le comité de sélection était principalement composé d’enseignants-chercheurs extérieurs aux enjeux disciplinaires de la gestion. Ils avaient été sensibles aux conclusions d’un récent rapport de l’Inspection générale des affaires sociales préconisant, en matière de management de la santé, de s’inspirer d’autres secteurs d’activité, en particulier la grande distribution. Ils étaient surtout sensibles aux apports d’une posture ethnographique, de nature à nourrir une réflexion critique et pluridisciplinaire sur la mise en œuvre des récentes réformes de l’activité en santé. La qualification du CNU et le prix Le Monde suffisant, dans ce contexte, à attester de la pertinence et de la qualité du dossier.
7Aujourd’hui, les effets les plus visibles du prix se sont estompés. Mes recherches en management de la santé n’intéressent pas beaucoup les journaux. Mais les apports de ce prix sont durables. En me conférant, pendant un temps, à la fois une part de légitimité et une visibilité médiatique, le prix m’a permis de me faire une place dans un domaine de recherche déconnecté des enjeux disciplinaires qui, jusque-là, avaient fait obstacle à mon intégration académique.
Auteur
-
Mathias Waelli
Maître de conférences en management de la santé à l’École des hautes études en santé publique (EHESP) et maître assistant à l’Institut de santé globale de l’université de Genève. Docteur en sociologie (2007), il est qualifié par le Conseil national des universités (CNU) en sociologie et en gestion. Sa recherche actuelle porte sur le travail invisible des soignants et la qualité du service à l’hôpital. Ses premiers travaux, centrés 120 sur la précarité dans la grande distribution, ont été récompensés par le prix Le Monde de la recherche universitaire en 2008. Il analyse ici comment ce prix et la publication de sa thèse en 2009 (Caissière… et après ? Une enquête parmi les travailleurs de la grande distribution) aux PUF / Le Monde ont renforcé sa visibilité et sa légitimité, facilitant ainsi son recrutement académique.
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Être un chercheur reconnu ?
Jugement des pairs, regard des publics, estime des proches
Marion Lemoine-Schonne et Matthieu Leprince (dir.)
2019
Écrire les sciences sociales, écrire en sciences sociales
Christian Le Bart et Florian Mazel (dir.)
2021
Découvrir, inventer, innover en sciences sociales
Marion Lemoine-Schonne et Magali Watteaux (dir.)
2024
