Un réseau de renseignement dahoméen pendant la Première Guerre mondiale
p. 209-224
Texte intégral
1Jugements arbitraires, pressions sur les témoins, incendies de cases… Les exactions constatées en 1917 dans le cercle d’Allada, au sud du Dahomey, sont révélatrices de modes de gestion coloniale en Afrique occidentale française (AOF) pendant la Grande Guerre. Les violences qui constituent l’ordinaire de certains cercles pendant cette période sont dénoncées comme des « abus » ou des « scandales », traduisant le dépassement d’un seuil d’acceptation de la « violence légitime » dans les colonies1. Ces « abus » sont alors imputés dans les rapports d’inspection à l’insuffisance des moyens d’un gouvernement peu consistant, qui peine à s’imposer à l’ensemble des territoires.
2Au-delà de la façade institutionnelle de l’État colonial, l’analyse de ses fondements sociaux et du jeu des rapports de pouvoir et de réappropriation ont permis à plusieurs chercheurs de mettre en évidence le rôle majeur joué par les médiations et les intermédiaires dans la connaissance et l’action administrative2. La faiblesse de l’État colonial3 conduit au recrutement d’agents de renseignements parmi les intermédiaires africains de l’administration (chefs locaux et auxiliaires), qui s’entourent eux-mêmes d’une « panoplie d’agents secondaires », de leurs parents dans la fonction publique aux personnes employées, protégées ou clientes, contribuant à la « formation d’une société pour l’État, ou à une société de renseignement par extension4 ». Mais les notables et les fonctionnaires dahoméens mobilisent aussi leurs propres réseaux de pouvoir pour informer les autorités de la fédération et de la métropole des exactions commises dans le territoire par le gouvernement local. Cet aspect encore peu étudié du renseignement autochtone permet non seulement d’appréhender d’autres formes de contestation que les révoltes qui secouent l’AOF pendant la Grande Guerre5, mais aussi de mieux saisir les coalitions et les modes d’action à l’œuvre pour informer sur la gouvernance coloniale.
3Un réseau de renseignement officieux s’organise ainsi contre l’administration d’Allada entre 1914 et 1917, alliant dans un processus d’« incorporation réciproque6 » les mêmes catégories d’intermédiaires que celles employées par le renseignement colonial, des notables locaux influents aux lettrés dahoméens. La création de ce réseau met en évidence l’émergence d’une « contre-société de renseignement » dès les années 1910, avant même que les services de renseignement coloniaux ne soient structurés pendant l’entre-deux-guerres7. Ce groupe agit en combinant le recueil de renseignements auprès de sa toile d’informateurs à un registre légaliste, en rédigeant et en diffusant auprès des autorités coloniales supérieures, puis des inspecteurs venus enquêter les informations sur les faits délictueux de l’administration locale sous forme de plaintes et de mémoires. Alors que les révoltes sont violemment réprimées, ce mode d’action se révèle particulièrement efficace pour la connaissance des « abus » de pouvoir et leur sanction.
4La cohésion de ce réseau chancelle à la fin de la guerre, lorsque les autorités coloniales inaugurent une politique indigène associant plus étroitement les chefs revalorisés et stabilisés dans leurs fonctions. Mais, cette « contre-société » de renseignement ne disparaît pas. L’évolution du réseau dahoméen au lendemain de la guerre révèle non seulement son adaptabilité, mais aussi son rôle dans la genèse des services de renseignements officiels, qui s’organisent en réaction aux nouvelles formes de critique de la domination coloniale.
Aux origines d’un réseau d’influence dahoméen
5Allada constitue avec Ouidah et Abomey un point de référence pour plusieurs groupes influents de l’ancien royaume du Danxomé8. Elle est le berceau d’un certain nombre de dignitaires du Danxomé, les seigneursmarchands ou Ahissinon, dont les descendants gardent un rôle de premier plan dans le territoire. Parmi eux, Joseph Tovalou Houénou est le petit-fils d’un chef d’armée à la cour d’Abomey qui devint commerçant-négrier à Ouidah au xixe siècle9. Lorsque son père, Padonou Houénou, soutient le rival du futur roi Béhanzin en 1888, la famille Houénou (ou Quenum) se trouve persécutée. Joseph T. Houénou se réfugie alors à Porto-Novo, où il devient un commerçant très prospère. Il soutient l’action des Français contre le Danxomé et accroît ainsi sa position sociale10, adoptant un mode de vie occidental représenté par sa photo en costume bourgeois.
6Estimé du gouvernement colonial, Joseph Tovalou Houénou reste aussi un notable dahoméen influent, qui conserve des liens forts avec son terroir. Il est élu en 1894 chef de la collectivité des Houénou qui regroupe environ 3 000 personnes et dont le territoire d’origine serait situé dans la vallée de l’Ouémé, au nord-est d’Allada. Il se marie avec la sœur du futur roi Béhanzin en 1886, et maintient ainsi des liens avec la famille royale d’Abomey. Le pouvoir de Tovalou Houénou n’est pas de nature institutionnelle puisqu’il n’est pas nommé chef par l’administration, mais il exerce une autorité de fait dans le territoire d’Allada et plus largement du Bas-Dahomey. Il intervient pour prendre la défense des chefs locaux face à l’administration11 et il se positionne en protecteur des populations d’Allada, se constituant ainsi un réseau d’« obligés » qui deviennent dans le même temps des « agents secondaires » d’information précieux pour ce notable, afin de connaître tous les évènements qui se déroulent dans la région.
7Conscient par ailleurs de la place nouvelle accordée aux lettrés dans l’administration, Joseph Tovalou Houénou envoie son fils Kojo à l’école à Porto-Novo, puis en France12. Il s’entoure des compétences de l’élite instruite, en se faisant assister d’un secrétaire-interprète et en recrutant de nombreux lettrés dans ses entreprises, à l’instar du métropolitain Lucien Cressent qui publie le premier journal L’Écho du Dahomey en 1905. Il fait également venir en 1901 l’avocat sénégalais Germain Crespin, alors âgé de 25 ans, qui jouera un rôle important dans l’action légaliste et judiciaire du réseau de renseignement dahoméen.
8Germain Crespin est issu d’une famille métisse de la bourgeoisie de Saint-Louis. Son père est avocat et maire de Saint-Louis tandis que son oncle Joseph est le tuteur de Blaise Diagne, alors douanier au Dahomey avant de devenir député du Sénégal. Il est recruté comme juge au Dahomey, mais il choisit dès 1905 de revenir à sa profession d’avocat à Cotonou, où il fait toute sa carrière. Germain Crespin devient un membre éminent de la société coloniale – il obtient ainsi la Légion d’honneur pour son influence dans le recrutement pendant la Première Guerre mondiale –, tout en étant un précieux allié des akowés13 qui s’engagent avec Tovalou Houénou dans la contestation des méthodes de l’administration d’Allada.
9Cette communauté naissante des lettrés n’est ni homogène ni unifiée. Elle est à la fois constituée des interprètes polyglottes issus de familles de négociants depuis longtemps en relation avec les Européens, notamment les descendants des esclaves affranchis revenus au Dahomey ou créoles (les Afro-Brésiliens ou Agudas)14, des enfants de notables locaux envoyés en France pour étudier, comme Kojo T. Houénou, ainsi que des diplômés de l’école normale William Ponty aux origines variées15, comme Louis Hunkanrin qui en sort en 1907. Mais un sentiment d’identité se développe au sein d’une partie de cette élite, à travers des expériences scolaires communes16, une situation sociale et des visions similaires sur la colonisation. Des liens socioprofessionnels et familiaux rattachent les membres de cette élite dahoméenne, notamment entre les familles afro-brésiliennes qui ont des pratiques de mariage endogame, ce qui leur permet de disposer de relais parmi de nombreux auxiliaires qui exercent dans des lieux déterminants pour la circulation des informations, comme les postes.
10Certains se rencontrent dans le club de l’Étoile noire, qui est créé en 1912 pour permettre aux Dahoméens de se cultiver et de se distraire, alors que la seule association existant jusque-là dans la colonie, « la Dahoméenne », était réservée aux Européens17. Beaucoup partagent une expérience difficile dans l’administration coloniale. Après avoir été révoqué de sa fonction d’instituteur en 1910, pour dénonciation calomnieuse contre son chef, Hunkanrin devient agent de commerce et collabore régulièrement à un journal de la presse coloniale (La Dépêche coloniale) et plus encore à La démocratie du Sénégal, qui soutient le candidat à la députation Blaise Diagne18. Hunkanrin dénonce dans ces journaux l’arbitraire de la justice indigène et les violences des tournées de police. Un de ses articles lui vaut alors d’être condamné disciplinairement à 15 jours de prison en 191419.
11De même, Sylvestre Padonou Loko est un ancien interprète, révoqué à la suite d’une affaire de concussion. Il s’installe à Allada comme « agent d’affaires » dans les années 1910, c’est-à-dire comme intermédiaire assistant officieusement les justiciables dahoméens devant les tribunaux indigènes. Ces agents d’affaires, au premier rang desquels Padonou Loko, sont particulièrement visés par l’administration, qui les considère comme des « intermédiaires véreux, dont l’intervention abusive ne tarderait pas à compromettre l’autorité et l’efficacité de la justice indigène20 ». Aussi bien Louis Hunkanrin que Padonou Loko se trouvent donc en butte à l’administration qui entend maintenir la distance entre « citoyens européens » et « sujets indigènes » et traite par le mépris ceux qu’elle appelle « évolués ».
Le réseau de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH)
12Une fraction de cette élite lettrée se retrouve dans les associations portant un regard critique sur la situation coloniale, sans la remettre en cause comme la Ligue des droits de l’homme (LDH)21. Les critiques exprimées par les membres de la LDH sur l’arbitraire de la justice indigène rejoignent les positions des lettrés dahoméens qui revendiquent l’égalité avec les citoyens français. Le Dahomey constitue en effet le principal foyer des groupes de la LDH en Afrique au début du siècle22.
13Une section locale de la LDH est créée en mai 1914 à Porto-Novo par Louis Hunkanrin et Padonou Loko et son bureau comprend François Adandé, commis des postes et télégraphes et Toffa Patiéné, auxiliaire d’agent d’affaires23. Cette organisation dahoméenne devient la cible du gouvernement dès sa naissance. L’administrateur de Porto-Novo refuse ainsi la lettre du président de la section locale de la LDH l’informant de sa création, au motif qu’elle ne contient pas les « formules de salutations requises24 ». Le gouverneur Noufflard soutient cette position auprès du chef de la fédération, en indiquant qu’« avec sa mentalité de demi-civilisé », Padonou Loko a estimé « qu’il pouvait s’affranchir de toute marque de déférence dans ses rapports avec l’administration25 ». Le chef du territoire s’efforce de discréditer les Dahoméens membres de l’association, afin de supprimer l’appui dont ils bénéficient en métropole. Il énonce clairement sa stratégie en 1914, en menaçant de déporter un des meneurs s’il ne parvient pas à ses fins :
« L’agitation, les menées de ces jeunes gens ne deviendront véritablement gênantes que dans le cas où ils se sentiraient assurés d’une impunité complète vis-à-vis d’une administration locale désarmée par le scrupule que j’éprouve à les sanctionner par l’application des peines de l’indigénat et encouragées par l’appui persistant d’hommes politiques ou d’associations métropolitaines mal renseignées. Si cet appui leur faisait défaut, tout rentrerait immédiatement dans l’ordre, et c’est pour ce motif que j’attache tant d’importance à ce que la LDH, édifiée sur la moralité et la mentalité de ses adhérents indigènes au Dahomey, retire à leur président un mandat tout à fait déplacé26. »
14Noufflard parvient, avec le soutien du ministère des Colonies, à supprimer l’appui du siège de la Ligue à sa section porto-novienne. La LDH n’apporte en effet qu’un soutien limité à la défense des droits des Dahoméens. Son intérêt pour les colonies se trouve rapidement éclipsé pendant la guerre et une partie de ses membres maintient les préjugés sur les degrés de civilisation entre l’Europe et l’Afrique27. Le siège de l’association suit les recommandations du ministère en radiant Padonou Loko dès décembre 1915 « à la suite d’une enquête de la Ligue dont les résultats concordaient avec ceux du ministère28 ». La composition de la section porto-novienne de la LDH se renouvelle alors en 1916, avec l’entrée du notable et photographe Oni Bello et de Germa.
15La section porto-novienne s’approprie la forme légaliste de lutte développée par l’association en métropole. Composée en grande partie de juristes, la LDH vérifie les informations sur les abus de droit pour les dénoncer auprès des autorités et de l’opinion publique. Les membres dahoméens de la Ligue reprennent ces modes d’action afin de contester les pratiques coloniales sur le terrain. Ils constituent dès 1914 la force d’opposition naissante dans les villes du sud où ils sont implantés, entre Allada et Porto-Novo. Délaissés par le siège, les membres dahoméens de la LDH s’allient avec le notable Tovalou Houénou et le juriste Germain Crespin pour engager une lutte contre le gouvernement fondée sur le renseignement.
16Ce groupe hétéroclite et mouvant de notables et d’« évolués » forme alors un réseau performant, qui sait faire appel à ses « agents secondaires » issus de la parenté et/ou du milieu socioprofessionnel et à ses « protégés » pour la collecte et la diffusion de renseignements sur les exactions commises par l’administration. En ce sens, la société sur laquelle l’administration cherche à s’appuyer pour le renseignement colonial, notamment parmi les chefs locaux et les intermédiaires dahoméens, fait elle-même usage de ses informations contre l’État colonial. Par leur alliance, ces sources du renseignement colonial disposent d’un réseau ramifié d’informateurs au sein de la société dahoméenne. Ce faisant, le gouvernement et ses agents contribuent à créer une « société de renseignement » tout autant qu’une « contre-société de renseignement » qui sont marquées par la démultiplication des modes détournées de l’action (dénonciations orales, rumeurs) et qui peuvent être mobilisées pour informer l’État colonial, mais aussi pour le dénoncer en utilisant le registre légaliste de la plainte écrite et du mémoire29.
Un réseau de renseignement dahoméen en action
17L’entrée en guerre en 1914 fait basculer le précaire équilibre qui existait dans le cercle d’Allada. La police, déjà peu fournie sur le territoire, est mobilisée pour le bouclage des frontières. La justice se trouve elle aussi interrompue. La mobilisation générale touche un tiers des administrateurs et près de la moitié des employés européens de la police30. Le commandement des circonscriptions est alors confié à des commis fraîchement promus aux fonctions d’administrateurs, comme Léonce Combe. Ce dernier connaît en effet une carrière fulgurante, grâce à son zèle et au soutien que lui apportent les parlementaires radicaux-socialistes du Gard31. Nommé administrateur adjoint du commandant Chaudoin en janvier 1913, il prend le commandement du cercle d’Allada le 6 avril 1914. Comme les autres administrateurs restés en poste, Combe doit faire face à un niveau d’exigences renforcé. La pression fiscale ne cesse de croître sur les populations32. Parallèlement, les recrutements forcés s’intensifient en AOF. Le Dahomey fournit 1 801 hommes en 1914-1915 puis 4 501 en 1916, dont les deux-tiers viennent des cercles du sud et du centre33. La grande levée d’hommes en 1915-1916 suscite la fuite des populations vers les colonies voisines et entraîne d’importantes révoltes au Dahomey34.
18Mais jusqu’en 1917 le cercle d’Allada apparaît comme un territoire calme et bien géré dans les rapports du gouverneur. Le commandant de cercle Combe reçoit même un témoignage officiel de satisfaction pour son action dans le recrutement de 400 tirailleurs et pour sa perception de l’impôt de capitation à Allada. Dans la pratique, le recours au régime de l’indigénat se développe intensément pour imposer les recrutements et la collecte de l’impôt35. Plus encore, les conditions imposées par Combe dépassent largement les pouvoirs répressifs qui lui sont conférés. Il réquisitionne ainsi des bœufs pour le paiement de l’impôt et fait attacher et gifler les habitants d’un village par des gardes36. Combe reconnaît aussi avoir incendié la case d’un chef de village parce qu’il s’était enfui lors de la perception de l’impôt. Ces exactions sont couvertes par le gouverneur, qui ne rapporte pas l’incendie et admoneste simplement Combe :
« À l’avenir [il faut vous efforcer] de faire sanctionner les actes délictueux par les tribunaux de cercle au lieu de recourir à des mesures sommaires, qui si justifiées qu’elles paraissent sur le moment et malgré les garanties dont elles sont entourées, doivent conserver un caractère rigoureusement exceptionnel et faire, en tout état de cause, l’objet d’un rapport immédiat sur les circonstances qui l’ont motivées37. »
19Le recours au régime de l’indigénat s’accroît mais il s’accompagne d’un usage également plus massif de la force et de l’arbitraire, qui deviennent les formes ordinaires de la répression. Les plaintes déposées dès 1915 contre les auxiliaires dahoméens de Combe n’aboutissent pas. Ainsi le commerçant Dadaho Lima est-il contraint de s’adresser au gouverneur pour que sa plainte contre des agents de l’administration, les interprètes Coffi et Sylvestre Padonou Loko38, pour un vol de poudre donne lieu à une enquête. Combe ne procède qu’à une information partielle et il estime, avant même de la débuter qu’il s’agit d’une « affaire diffamatoire » car « le plaignant a été condamné par le tribunal de cercle pour trafic d’absinthe39 ». Il ne demande qu’un blâme contre l’interprète Coffi, qui n’a pas surveillé les opérations, ainsi que le remboursement par les interprètes des barils de poudre disparus. Combe requiert en revanche le déplacement ou le licenciement de Padonou dont il se méfie, sans qu’une différence de responsabilité n’apparaisse entre les deux agents40.
20Combe protège ainsi les auxiliaires, notamment l’interprète Coffi, qui constitue un agent de renseignements important pour l’administration et un adjoint indispensable de sa politique de commandement dans le cercle. Il emploie également un colon pour acquérir des informations et faire pression sur les habitants, faisant usage d’une police et d’un renseignement « privés » largement développés dans les colonies41. Il confie ainsi au commerçant européen Paul Boris, qui s’est accaparé les terres du village de Glotomé avec son assentiment, de réaliser une « enquête discrète » autour de la plainte de Dadaho Lima42. Combe emploie donc des personnes extérieures à l’administration dans des enquêtes internes sans en informer ses supérieurs. Paul Boris mène une « véritable enquête », comme l’établit l’inspection en 1917. Il est de plus chargé de faire pression sur Dadaho Lima pour qu’il retire sa plainte et sur les témoins pour qu’ils ne révèlent rien de cette affaire. L’interprète Canut-Dossou officiellement chargé de l’enquête par Léonce Combe en 1915 révèle deux ans après avoir alors écrit sous la dictée de l’administrateur, en transformant le contenu des dépositions43.
21Après le départ de Combe en 1917, les témoignages affluent en effet sur les pressions exercées par l’administrateur et son ami Boris44. Les plaintes contre le commandant de cercle pour entraves et irrégularités dans le fonctionnement judiciaire ne cessent alors de s’accumuler. Hounye expose au gouverneur que sa demande d’appel contre un jugement rendu contre lui par le tribunal de subdivision en décembre 1916 a été déchirée par Combe et qu’aucune suite n’a été donnée à son affaire45. L’ancien chef Yéoumé, condamné en 1915 par le tribunal de cercle à quatre mois de prison et deux ans d’interdiction de séjour, demande la levée de son interdiction de séjour en 1917. À cette occasion, Combe reconnaît que la condamnation qu’il a prononcée était injuste, regrettant de s’être « laissé influencer, lors de ce procès, par des considérations tout à fait étrangères à une bonne administration de la justice46 ».
22La liste s’allonge car l’ensemble des abus commis par Léonce Combe sont rassemblés et diffusés par le réseau des notables et « évolués » dahoméens. Joseph Tovalou Quenum, assisté de l’avocat Crespin et de lettrés, fait rédiger dès 1915 les plaintes des administrés contre le commandant de cercle Combe pour les adresser au gouverneur, puis devant son inaction au chef de la fédération. Comme dans de nombreux points d’AOF47, le gouverneur général décide alors de diligenter une inspection dans le cercle d’Allada en 1917, qui est confiée à l’inspecteur Kair avec l’appui de l’administrateur Bourgine.
23L’influence de Tovalou Houénou dans le cercle d’Allada permet aussi à ce dernier de recueillir directement les récriminations de ses protégés (chefs locaux et habitants), qui constituent autant d’agents secondaires de renseignements contre les auxiliaires de l’administration. Le chef de canton des Toris vient ainsi lui signaler que l’interprète Coffi l’a escroqué de 200 francs en lui promettant d’obtenir le rattachement de plusieurs villages à sa circonscription. Plusieurs chefs de village lui déclarent que le même Coffi a exigé d’eux des prestataires pour construire des pirogues qu’il a ensuite revendues pour son propre compte48. Des villageois se rendent encore auprès de Tovalou Houénou pour protester contre des agents qui perçoivent deux fois l’impôt49. J. Tovalou Houénou dispose d’un mémoire sur un grand nombre d’exactions commises dans le cercle qu’il présente à l’inspecteur Kair et qui sert de base aux enquêtes menées entre janvier et mars 1917.
24Les « agents secondaires », qui ont des liens de parenté avec l’élite lettrée et qui exercent dans l’administration coloniale, renforcent les accusations contre l’administration. Le gérant du bureau des postes et télégraphes d’Allada, Viera, est ainsi un parent de Dadaho Lima. À propos de la plainte de ce dernier contre Coffi, Viera rapporte à Tovalou Houénou puis à l’inspecteur Kair qu’« il a entendu dire que Combe et Boris s’étaient entendus pour empêcher les témoins de parler et sauver ainsi l’interprète Coffi », qu’il « fit part de ces bruits » à Dadaho Lima et fut alors invité par Combe de conseiller à son parent de retirer sa plainte50.
25Parallèlement, Oni Bello, vice-président de la section porto-novienne de la LDH, parcourt le cercle d’Allada pour vérifier et transmettre à Porto-Novo toutes les plaintes formulées contre Combe et ses auxiliaires51. Cette action renforce le mémoire de Tovalou Houénou et oriente les enquêtes de Kair. Avec l’afflux de nouvelles plaintes début 1917, le gouverneur Noufflard commence à craindre pour son avenir52. Le chef du territoire dénonce la campagne de plaintes, « dont plusieurs [lui] paraissent avoir été concertées », ainsi que la « tournée » d’Oni Bello à Allada. Il s’efforce de discréditer ce membre de la LDH, en soulignant qu’il est lui-même plaignant et donc partial. Noufflard menace alors les membres de la section porto-novienne de la LDH de sanctions disciplinaires s’ils continuent leurs « manœuvres policières53 ». Il refuse de donner suite aux plaintes écrites soumises par des « indigènes notoirement illettrés » et transmises par la section de la LDH, en les enjoignant à venir les présenter directement et oralement au commandant de cercle54.
26L’action de renseignements menée sur le terrain ébranle le gouverneur. Les actes arbitraires commis par l’administrateur Combe et couverts par sa hiérarchie, qui ont été dénoncés par le notable Tovalou Houénou et ses alliés, sont confirmés lors de l’enquête55. L’inspecteur Kair constate que les fonds destinés aux chefs indigènes pour le recrutement ont été employés pour l’acquisition de véhicules dans les cercles d’Abomey et d’Allada, avec l’approbation du gouverneur. La responsabilité de Noufflard se trouve directement engagée56. Les gouverneurs généraux Clozel et Angoulvant l’accusent par ailleurs d’avoir pratiqué une politique répressive inacceptable, tout en laissant croire que la situation était maîtrisée57.
27La collecte, la rédaction et la diffusion des renseignements sur les exactions commises se révèlent déterminantes pour provoquer la procédure d’inspection. L’efficacité de cette action repose sur l’alliance entre les notables qui peuvent s’appuyer sur leur réseau de chefs locaux, de parenté et de clientèle, et des lettrés dahoméens, qui connaissent les pratiques du gouvernement colonial après avoir souvent exercé dans l’administration.
Victoire et recomposition du réseau de renseignement dahoméen après 1917
28En réalisant une vaste campagne de renseignements et en utilisant l’arme juridique pour la dénonciation du « scandale colonial », cette alliance sort victorieuse du combat contre le gouvernement du Dahomey. Noufflard est en effet déplacé fin 1917 et l’administrateur Combe est inculpé pour la série de crimes commis. Il est condamné par la cour d’assises de Cotonou le 13 janvier 1919 à dix-huit mois de prison avec sursis pour coups et blessures sur des indigènes dans l’exercice de ses fonctions58. La commission d’enquête administrative demande parallèlement sa révocation, mais la simple démission de l’administrateur est finalement admise.
29Cette victoire du réseau dahoméen de renseignement s’inscrit à un tournant de la politique coloniale. En effet, après la terrible année 1917 en métropole et les révoltes dans les colonies59, le recrutement des troupes noires doit être révisé, de même que la politique d’association des chefs locaux et les relations avec les élites lettrées. Clemenceau, alors chef du gouvernement, charge Blaise Diagne de relancer le recrutement en AOF en décembre 1917, en contrepartie d’avantages pour les appelés et leurs familles. Nommé commissaire de la République, Diagne pratique une « politique des égards », destinée à favoriser la participation des chefs dans la campagne, en leur accordant des avantages financiers. Les notables locaux voient alors leur prestige accru. Le puissant Joseph Tovalou Houénou, dont le fils Kojo est engagé volontaire dès les premiers jours de la guerre60, est décoré de l’Étoile noire du Bénin et de la légion d’honneur. Son action en qualité de vice-président du Conseil des notables de Ouidah, chargé de définir les possibilités du cercle en matière de conscription, est saluée par le gouverneur du Dahomey en 191861.
30De même, les jeunes « évolués » se voient promettre par Blaise Diagne de plus hautes fonctions en contrepartie de leur incorporation pour la « Mère Patrie62 », ainsi que des réformes dans la gestion coloniale, notamment l’extension de la citoyenneté et la révision de la politique indigène qui constituent des revendications essentielles pour l’élite lettrée. La guerre a fait surgir sur les champs de bataille et sur le terrain colonial une « aristocratie du mérite » qui se sent investie des révolutions futures.
31Les « évolués » dahoméens sortent renforcés de l’épreuve, par leur engagement dans la guerre et leurs actions sur le terrain colonial. Ils ont été sollicités pour remplacer les Européens mobilisés et ils ont manifesté leur capacité collective d’opposition aux exactions de l’administration, comme à Allada. La colonisation est elle-même l’objet de discussions lors des négociations de paix à Versailles et les autorités coloniales sont ébranlées par les révoltes qui ont secoué l’AOF pendant la guerre. Une révision de la politique indigène semble indispensable, au moment où de nouvelles forces sociales sollicitent des réformes.
32Mais, l’administration ne s’oriente pas vers la satisfaction des revendications des « évolués ». Elle oriente au contraire la réforme vers un retour à la « tradition », en réaction en quelque sorte aux nouvelles forces sociales. En effet, les révoltes dans les territoires de l’AOF sont imputées en 1917, non pas aux violences exercées dans le cadre de l’effort de guerre, mais à la « méconnaissance et parfois la destruction des hiérarchies indigènes ». Les directives du chef de la fédération imposent de « reconstituer une hiérarchie indigène respectée, honnête et contrôlée par nos administrateurs63 ». Les autorités choisissent donc une politique d’association avec les chefs, revalorisés et stabilisés dans leurs fonctions. Il s’agit d’accompagner « l’évolution des populations indigènes au sein de leur civilisation64 », en s’appuyant sur les organes de commandement traditionnels. Ce faisant, la nouvelle politique indigène fige une société en mutation et se pose en réaction aux réformes assimilatrices attendues par les « évolués ».
33Cette tendance se renforce au cours des années 1920. Un sentiment d’insécurité se développe en métropole et dans l’empire, parallèlement au développement des communications et à la diffusion des théories anticoloniales du parti communiste et des thèses panafricaines65. La question de l’ordre intérieur est au centre des préoccupations. Des services de police et de sûreté sont institués dans les colonies de l’AOF au lendemain de l’arrêté général du 10 septembre 192266, dont les missions sont principalement centrées sur la surveillance des éléments « dangereux » sur le plan social et politique. La cible de l’attention du chef de police et de sûreté du Dahomey se porte sur cette élite « évoluée », qui « pourrait bien un jour s’allier à Moscou, afin de pouvoir mettre les puissants moyens des soviets au service de ses aspirations locales qui peuvent se traduire par “nous sommes assez forts pour nous gouverner nous-mêmes”67 ».
34Malgré sa victoire en 1917, le réseau de renseignement dahoméen ne parvient pas à se maintenir durablement dans ce contexte. L’œuvre de restauration de l’autorité des chefs locaux, parallèlement au contrôle et à la répression des « évolués », provoque l’éloignement entre ces élites dahoméennes. Les uns ne s’opposent certes pas systématiquement aux autres dans un entre-deux colonial, où de « fidèles » chefs ou agents dahoméens de l’administration s’engagent dans des formes communes de contestation coloniale à certains moments de leur parcours. Les membres de la section porto-novienne de la LDH s’unissent ainsi à ceux du comité franco-musulman et aux notables de Porto-Novo pour contester les augmentations d’impôts en février 1923, mais le rassemblement est violemment réprimé68.
35La coalition entre les lettrés dahoméens et les notables locaux s’effrite cependant progressivement dans les années 1920-1930. Les « évolués » s’engagent alors dans une autre forme de critique du gouvernement colonial – et des chefs qui leur sont associés – à travers la presse locale qui se développe69. Cette nouvelle arme de contestation des « abus » coloniaux implique la mobilisation d’un réseau de renseignements dans les cercles. La collecte d’informations s’appuie alors moins sur une chefferie de plus en plus contestée que sur des agents dahoméens en nombre croissant dans l’administration. En effet, si les autorités coloniales surveillent étroitement les « évolués », elles font aussi le choix, à la fin de la guerre, de remplacer le personnel européen onéreux par des fonctionnaires indigènes. Telle est la recommandation de la circulaire ministérielle du 27 mai 1922. Les fonctionnaires dahoméens constituent dès lors une source d’information privilégiée pour les journaux dahoméens. Les perquisitions menées dans les locaux du journal La Voix du Dahomey en 1934 permettent ainsi de découvrir la communication de documents administratifs, ainsi que des correspondances mettant en jeu des agents dahoméens de l’administration. Les « évolués » ne se trouvent donc plus directement au centre de l’activité de collecte de renseignements. Ils développent leur groupe d’informateurs dans les cercles, tout en continuant leur collaboration avec l’avocat Crespin, qui joue le rôle de conseiller juridique70. La page du renseignement dahoméen, associant notables et lettrés dans la contestation coloniale, semble progressivement se tourner dans les années 1920.
36Mais, véritable enjeu de pouvoir, la « société de renseignement » ne disparaît pas et se recompose pendant l’entre-deux-guerres autour des acteurs de la presse locale. Cette évolution coïncide avec la création des services de police et de sûreté, dont l’activité se renforce au début des années 1930 autour de la surveillance des élites lettrées dahoméennes71. En décentrant le regard vers le renseignement autochtone, le service colonial de renseignement apparaît comme un échafaudage bien fragile, construit comme toute activité protéiforme « en réaction » à la remise en cause locale de la coercition coloniale et fondé sur le même réseau d’acteurs que ceux qui animent la contre-société de renseignement.
Notes de bas de page
1Bertrand Romain, « Norbert Elias et la question des violences impériales. Jalons pour une histoire de la “mauvaise conscience” coloniale », Vingtième Siècle. Revue d’Histoire, 2010/2, no 106, p. 127-140.
2Bayart Jean-François, Mbembe Achille et Toulabor Comi, Le politique par le bas en Afrique noire, Paris, Karthala, 2008 (1re éd. 1992), p. 10 et 20 ; Lawrance Benjamin N., Osborn Emily Lynn et Roberts Richard L. (éd.), Intermediaries, Interpreters and Clerks. African Employees in the Making of Colonial Africa, Madison, The University of Wisconsin Press, 2006.
3Le « statelessness of the colonial state » auquel font référence Berman Bruce et Lonsdale John, Unhappy Valley : conflict in Kenya and Africa, vol. 1, Londres, 1992.
4Dia André, « Police et renseignement au Cameroun français. Entre surveillance du territoire et radicalisation du système de contrôle colonial (1919-1960) », in Jean-Pierre Bat et Nicolas Courtin (dir.), Maintenir l’ordre colonial. Afrique et Madagascar, xixe-xxe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012, p. 69.
5Garcia Luc, « Les mouvements de résistance au Dahomey (1914-1917) », Cahiers d’études africaines, no 37, 1970, p. 141-178. Dramé Patrick, « Le pouvoir colonial et l’insurrection des Sahoués du Dahomey 1918-1919 », in Samia El Mechat, Coloniser, pacifier, administrer, xixe-xxie siècle, Paris, CNRS Éditions, 2014, p. 191-214.
6Expression employée par Richard Banégas à propos de l’Afrique contemporaine : Banégas Richard, La démocratie « à pas de caméléon ». Transition et consolidation démocratique au Bénin, Paris, Karthala, 1998.
7Thomas Martin, Empire of Intelligence. Security Services and Colonial Disorder after 1914, Berkeley, University of California Press, 2008.
8Law Robin, The Kingdom of Allada, Centre of Non-Western Studies, Leiden, 1997. Le Dahomey regroupait, à la veille de la conquête, des unités territoriales variées, dont le royaume du Danxomé, qui dominait une grande partie du sud et du centre du territoire. Un conflit s’engage entre la France et le Danxomé à partir de 1889. Les troupes françaises entrent à Abomey le 17 novembre 1892, mais ce n’est qu’après une forte résistance du roi Béhanzin que le Dahomey est proclamé colonie française autonome en 1894. Les troupes françaises poursuivent ensuite leur conquête vers le nord. Garcia L., Le royaume du Dahomé face à la pénétration coloniale (1875-1894), Paris, Karthala, 1988.
9Le grand-père de Joseph Tovalou Houénou, Azanmando Houénou fut nommé chef d’armée par le roi Agadja et permit ainsi l’introduction des princes de l’Ouémè dans l’aristocratie de fonction du royaume. Voir Derlin Zinsou Émile et Zouménou Luc, Kodjo Tovalou Houénou, précurseur, 1887-1936. Pannégrisme et modernité, Paris, Maisonneuve & Larose, 2004, p. 39-42. Le gahú était le « général en chef » d’une armée très organisée. En effet, le Danxomé menait une campagne militaire par an et l’armée comprenait à la fois des troupes permanentes, avec des compagnies dirigées par un chef, et des levées d’hommes en temps de guerre. La police secrète, appelée legede, était placée sous l’autorité de l’ajaxò (ministre des cultes). Ses nombreux espions étaient envoyés dans les pays voisins pour renseigner le roi afin de préparer les campagnes militaires mais aussi renseigner sur l’opinion publique. Glélé Maurice Ahanhanzo, Le Danxomé, du pouvoir aja à la nation fon, Paris, Nubia, 1974, p. 131-134.
10Il assure le ravitaillement des troupes et participe aux colonnes expéditionnaires et au choix de porteurs sûrs.
11ANB, 1M168, lettre du 15 avril 1907 de Germain Crespin au commandant de cercle d’Abomey. Il soutient ainsi, avec l’appui de l’avocat G. Crespin, deux chefs de canton qui ont été condamnés en 1907 pour séquestration et jugement arbitraire par le tribunal de cercle d’Abomey.
12Kojo Tovalou Houénou devient une figure de l’opposition coloniale pendant les années 1920.
13Lettrés qui ont été à l’école européenne, ou « évolués » selon le langage administratif.
14Almeida-Topor Hélène d’, « Du particularisme à la marginalisation. Les Afro-Brésiliens du golfe du Bénin », in Christine Deslaurier et Dominique Juhé-Beaulaton, Afrique, terre d’histoire. Au cœur de la recherche avec Jean-Pierre Chrétien, Paris, Karthala, 2007, p. 527-543.
15Jézéquel Jean-Hervé, Les « mangeurs de craie ». Socio-histoire d’une catégorie lettrée à l’époque coloniale : les instituteurs diplômés de l’école normale William Ponty (c. 1900-c. 1960), thèse d’histoire, EHESS, 2002. Labrune-Badiane Céline et Smith Étienne, Les hussards noirs de la colonie. Instituteurs et « petites patries » en AOF (1913-1960), Paris, Khartala, 2018.
16Kojo Tovalou Houénou fait ainsi des études à Bordeaux avec son cousin Ouanilo Béhanzin, et tous deux participent de cette élite qui s’oppose progressivement à l’administration.
17Voir Almeida-Topor Hélène d’, « Les populations dahoméennes et le recrutement militaire pendant la Première Guerre mondiale », Revue française d’histoire d’outre-mer, t. LX, no 219, 2e trim. 1973, p. 210.
18Des commerçants de Saint-Louis publient dès la fin du xixe siècle des journaux, tel que Le Réveil du Sénégal qui est l’œuvre de J.-J. Crespin. Mais les journaux se multiplient avec les élections législatives de 1910 et 1914 : après le timide Petit Sénégalais dont le colon français Jean Daramy change l’orientation en 1912, le premier journal d’Afrique francophone à adopter une ligne éditoriale indépendante et à critiquer le gouvernement est créé en 1913 sous le nom de La démocratie du Sénégal. Il soutient alors le premier candidat noir élu à l’assemblée nationale en 1914, Blaise Diagne. Johnson Welsey G., Naissance du Sénégal contemporain : aux origines de la vie politique moderne (1900-1920), Paris, Karthala, 1991 (trad. fr.), p. 132 ; Wittmann Franck, « La presse écrite sénégalaise et ses dérives », Politique africaine, 2006/1, no 101, p. 182 ; Tudesq André-Jean, Les médias en Afrique, Paris, Ellipses, 1999, p. 102.
19ANOM, Affaires politiques/530, lettre du 26 juin 1914 du résident de Porto-Novo au gouverneur du Dahomey.
20Ibid., carton 1645, lettre du 14 janvier 1913 du gouverneur général
21La LDH souhaite que la France mène une politique à la fois « coloniale et humaine », en sauvegardant les droits des indigènes. Dewitte Philippe, Les mouvements nègres en France, Paris, L’Harmattan, 1985, p. 62 ; Liauzu Claude, « La ligue des droits de l’Homme et la colonisation », in Gilles Manceron et Madeleine Rébérioux (dir.), Droits de l’homme, combat du siècle, Paris, Seuil, 2004, p. 159 sq.
22Méance Mathieu, La Ligue des Droits de l’Homme et les Africains, Paris, SUDEL, UNSA éducation, Centre Henri Aigueperse, 2005, p. 91-93.
23ANOM, Affaires politiques/530, lettre du 20 mai 1914 du gouverneur du Dahomey au gouverneur général.
24Ibid., lettre du 16 mai 1914 du président de la section de la LDH de Porto-Novo au gouverneur du Dahomey.
25Ibid., lettre du 20 mai 1914.
26Ibid., lettre du 2 juillet 1914 au gouverneur général de l’AOF.
27Claveau Cylvie, L’Autre dans les Cahiers des Droits de l’Homme, 1920-1940. Une sélection universaliste de l’altérité à la Ligue des Droits de l’Homme et du citoyen en France, PhD thesis, McGill University, Montréal, 2000.
28ANOM, Affaires politiques/530, lettre du 18 janvier 1917 du président de la LDH au ministre des Colonies. La LDH ne dispose que de peu de relais sur place. En dehors des intéressés, seuls quelques administrateurs ou colons, qui ont parfois constitué eux-mêmes des sections (comme le commis Léonce Combe en 1908 à Porto-Novo qui devient ensuite commandant de cercle à Allada), peuvent lui fournir des renseignements qui ne sont guère neutres. Méance Mathieu op. cit., p. 134.
29Plusieurs recherches ont mis en évidence que le développement de l’écrit, notamment la presse, contribue à amplifier les rumeurs et dénonciations, plutôt qu’à les faire cesser. White Luise, Speaking with Vampires. Rumor and History in colonial Africa, University of California Press, Berkeley, 2000 ; Bonhomme Julien, Les voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine, Paris, Seuil, 2009. Le même constat peut être fait à l’égard des plaintes écrites ou des mémoires produits, qui contribuent à démultiplier la transmission orale des exactions commises.
30Michel Marc, Les Africains et la Grande Guerre. L’appel à l’Afrique, 1914-1918, Paris, Karthala, 2003 (1re éd. 1983), p. 39 et 77. ANB, 1M159, rapport sur la justice indigène du gouverneur du Dahomey pour juillet 1914.
31ANOM, dossier de carrière de Léonce Combe. Il passe en effet de commis de 4e classe des affaires indigènes en octobre 1903 à administrateur adjoint de 3e classe en janvier 1913, avec un avancement en grade très rapide. Léonce Combe bénéficie du soutien de l’ancien ministre des Colonies Gaston Doumergue et d’autres parlementaires de ce département, dont il est originaire.
32Almeida-Topor Hélène d’, Histoire économique du Dahomey, 1890-1920, vol. 2, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 125-127.
33Michel Marc, op. cit., p. 53 et 257.
34Garcia Luc, « Les mouvements de résistance au Dahomey (1914-1917) », op. cit.
35Manière Laurent, Le Code de l’indigénat en Afrique occidentale française et son application : le cas du Dahomey, thèse d’histoire, université Paris 7, 2007, p. 255-263.
36ANB, 1M129, lettre du 22 février 1917 du gouverneur du Dahomey au commandant de cercle d’Allada.
37Ibid., lettre du 10 avril 1916 du gouverneur du Dahomey au commandant de cercle d’Allada.
38En effet l’ancien président de la section de la LDH S. Padonou Loko, très critiqué par le gouvernement, se trouve réengagé par l’administration en 1915 comme interprète à Allada, ce qui souligne la pénurie de personnel pendant la guerre.
39Ibid., lettre du 11 octobre 1915 du gouverneur du Dahomey au commandant de cercle d’Allada et réponse du même jour.
40Ibid., lettre du 18 octobre 1915 du commandant de cercle d’Allada au gouverneur du Dahomey. Noufflard prononce le transfert de Padonou dans un autre service au chef-lieu du territoire.
41Le fait que les autorités emploient d’autres auxiliaires indigènes ou de simples particuliers comme forces de l’ordre et qu’elles couvrent ensuite leurs violences n’est pas un phénomène uniquement observable pendant les périodes de guerre mais une situation commune en situation coloniale. Le journal La Voix du Dahomey dénonce ainsi, en 1933, les pratiques violentes de Lebessou ou de l’interprète Elie Monteiro, chargés par le commandant Avonts de Saint-Lager de recouvrer les impôts dans la région de Sakété. ANOM, La Voix du Dahomey, no 74-75, mars-avril 1933. Dans le cadre d’une gouvernance locale à peu de frais, cette manière de confier à des auxiliaires indigènes, même non officiellement investis de pouvoirs de police, des dimensions de l’exercice de la force et de la violence, tout autant que des missions de renseignements, est largement répandue dans les différents empires français ou britanniques. Blanchard Emmanuel et Glasman Joël, « Le maintien de l’ordre dans l’empire français : une historiographie émergente », in Jean-Pierre Bat et Nicolas Courtin, op. cit., p. 12-13 ; Stapleton Timothy, African Police and Soldiers in Colonial Zimbabwe, 1923-1980, Rochester, University of Rochester Press, 2011.
42ANB, 1M129, PV d’enquête du 11 février 1917 de l’inspecteur Bourgine, témoignage de Paul Boris.
43Ibid.
44Le colon Boris est également accusé par la population de Glotomé de s’être accaparé les terres de ce village et d’incarcérer arbitrairement les habitants récalcitrants, en bénéficiant de la protection de Combe. Ibid., lettre du 14 février 1917 d’Adjina au commandant de cercle d’Allada.
45Ibid., lettre du 26 février 1917 de Hounye au gouverneur, lettre du 5 mars 1917 du gouverneur au commandant de cercle d’Allada demandant de procéder à une enquête.
46Ibid., lettre du 8 mars 1917 de l’administrateur Bourgine au gouverneur du Dahomey.
47Michel M., op. cit., p. 225.
48ANB, 1M129, PV d’enquête du 6 février 1917. Ces plaintes ont été déposées par les chefs auprès de J. Tovalou Quenum. Le recours à des prestataires est une pratique de travail forcé consistant à réquisitionner des Africains, en s’appuyant souvent sur les chefs locaux pour désigner les prestataires, afin d’assurer le portage puis de réaliser divers travaux et chantiers publics de la colonie, comme les chemins de fer ou les routes, et pour répondre également aux besoins de main-d’œuvre des entreprises privées. Le premier décret autorisant et réglementant les réquisitions de main-d’œuvre est pris le 26 août 1930 bien que le recrutement forcé d’Africains apparaisse dès les débuts de l’installation coloniale. Fall Babacar, Le travail forcé en Afrique occidentale française, 1900-1946, Paris, Karthala, 1993. Tiquet Romain, Travail forcé et mobilisation de la main-d’œuvre au Sénégal, années 1920-années 1960, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019.
49ANB, 1M129, déposition d’Avocévou du 14 mars 1917 auprès de l’administrateur du cercle de Savé.
50Ibid., PV du 11 février 1917, op. cit., témoignage de Viera.
51Ibid., lettres du 23, 24 février et 1er mars 1917 à Oni Bello. Des plaintes sont ainsi déposées contre Combe, le sergent Dovonou et l’interprète Talon pour vol d’animaux, arrestations arbitraires, incendie de case par des habitants de plusieurs villages.
52Ibid., lettre du 1er mars 1917 au gouverneur. Le nouveau commandant de cercle d’Allada reçoit ainsi 50 nouvelles plaintes.
53Ibid., lettre du 5 mars 1917 du gouverneur au commandant de cercle d’Allada.
54Ibid., lettre du 1er mars 1917 au commandant de cercle d’Allada.
55Ibid., rapport d’enquête du 8 mars 1917.
56ANOM, dossier de carrière de Léonce Combe.
57Ibid., rapport politique du 25 mai 1917 du gouverneur général au ministre des Colonies.
58ANOM, dossier de carrière de Léonce Combe, jugement du 13 janvier 1919. Combe est aussi condamné par le tribunal de première instance de Cotonou à des dommages et intérêts pour avoir fabriqué de faux certificats de vente de terrains au profit de Paul Boris.
59La croissance de l’impôt de capitation, les terribles campagnes de recrutement en 1915 et 1916 et les exactions qui les accompagnent suscitent de nombreuses révoltes au Dahomey, depuis le Borgou et l’Atacora dans le nord jusqu’au Mono dans le sud-est, mais aussi dans les autres territoires de l’AOF. Sur le Dahomey, Garcia, « Les mouvements de résistance au Dahomey (1914-1917) », op. cit. ; Maniere Laurent, Le Code de l’indigénat en Afrique occidentale française et son application : le cas du Dahomey, thèse d’histoire, université Paris 7, 2007, p. 270 sq. ; Dramé Patrick, « Le pouvoir colonial et l’insurrection des Sahoués du Dahomey 1918-1919 », op. cit. À propos des révoltes en AOF, notamment dans l’ouest-Volta, Michel Marc, L’Afrique dans l’engrenage de la Grande Guerre (1914-1918), Paris, Karthala, 2013, p. 92.
60Derlin Zinsou Émile et Zouménou Luc, Kodjo Tovalou Houénou, précurseur, 1887-1936. Pannégrisme et modernité, Paris, Maisonneuve & Larose, 2004, p. 65.
61ANOM, Affaires politiques/574, rapport politique du 2e trimestre 1918. Fourn succède à Noufflard en 1917.
62L’opposant Louis Hunkanrin, s’engage, de même que Jean Adjovi, membre d’une grande famille de Ouidah.
63ANOM, Affaires politiques/574, rapport politique du 13 juillet 1917 du gouverneur du Dahomey.
64Conklin Alice L., A Mission To Civilize. The Republican Idea of Empire in France and West Africa, 1895-1930, Stanford University Press, 1997, p. 174 sq.
65Brunet-La Ruche Bénédicte, « Crime et châtiment » dans les colonies. Poursuivre, juger et sanctionner au Dahomey de 1894 à 1945, thèse d’histoire, université Toulouse 2, 2013, p. 267 sq.
66Fourchard Laurent et Olawale Albert Isaac (dir.), Sécurité, crime et ségrégation dans les villes d’Afrique de l’ouest du 19e siècle à nos jours, Paris/Ibadan, Karthala/IFRA, 2003, p. 6.
67Rapport du chef de la sûreté du Dahomey du 10 novembre 1925, Brunet-La Ruche Bénédicte, « “Discipliner les villes coloniales” : la police et l’ordre urbain au Dahomey pendant l’entre-deux-guerres », Criminocorpus, mis en ligne le 13 janvier 2012 : [http://criminocorpus.revues.org/1678], accès le 28 octobre 2019.
68Les membres de la réunion furent dispersés et les chefs arrêtés ; l’administration donna l’ordre de tirer aux gardes, agents de police et tirailleurs mobilisés. Selon les membres du rassemblement, environ 40 notables furent blessés et 50 arrêtés. L’état de siège fut décrété. Étienne Tété fut arrêté, ainsi que d’autres membres de la Ligue et du comité franco-musulman. Hunkanrin, qui se trouvait à la prison de Cotonou au moment de la réunion, et le prince Sohingbe Micpon, furent déportés, et des notables furent incarcérés et condamnés pour rébellion.
69L’action revendicative des « évolués », à travers les associations de défense des droits de l’homme, semble impossible dans la colonie, et leur soutien à Paris, bien que réel, reste limité. Aussi l’élite dahoméenne s’engage-t-elle délibérément, au cours des années 1920, dans la constitution d’une presse locale destinée à exprimer ses positions. Le premier journal dahoméen, Les Récadères de Béhanzin, paraît en 1917 sous la direction de Louis Hunkanrin, Paul Hazoumé et des frères Zinsou Bodé. Ce journal est cependant à tirage très limité et c’est au début des années 1920 que se développe réellement la presse locale, avec l’accès à la citoyenneté française au lendemain de la Grande Guerre d’un petit nombre de Dahoméens, comme Dorothé Lima qui fonde Le Guide du Dahomey en 1921. Après son interdiction en 1922, La Voix du Dahomey prend le relais, en 1927, de même que d’autres journaux, tels que La quinzaine dahoméenne de Blaise Kuassi, devenue Le Courrier du Golfe du Bénin en 1933, L’Écho des cercles, dirigé par Simon Akindès, La Presse Porto-Novienne, le Phare du Dahomey ou L’Étoile du Dahomey Codo Bellarmi Coffi La Presse dahoméenne face aux aspirations des « évolués » : la « Voix du Dahomey » (1927-1957), thèse d’histoire, université Paris 7, 1978.
70ANB, 1F58, rapport du directeur-adjoint de la police Dubois sur les menées anti-françaises au Dahomey et au Togo, 1934.
71L’arrêté général du 30 janvier 1931 crée un service central de sûreté et de renseignements généraux à Dakar, ainsi qu’une direction équivalente dans chaque territoire pour diriger les activités policières. Les rapports de police soulignent la priorité accordée à la surveillance politique pour ces nouveaux services. Brunet-La Ruche Bénédicte, « Crime et châtiment dans les colonies », op. cit.
Auteur
-
Bénédicte Brunet-La Ruche
Docteure en histoire, chercheure associée au CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales) de Saint-Quentin-en-Yvelines.
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