Des officiers des affaires indigènes aux officiers des affaires africaines
Le renseignement saharien
p. 173-174
Texte intégral
1Dès la fin de la conquête coloniale au Sahara, les officiers méharistes des troupes coloniales, commandant les unités militaires montées à dromadaires, s’avèrent un outil privilégié de la recherche du renseignement et de la « politique indigène » dans les territoires nomades. Ils entretiennent une proximité, forgée à travers le mythe de la « pacification », avec leurs goumiers – Maures, Touaregs, Toubous ou Arabes, mais aussi Chaambas en Algérie, dans les Compagnies sahariennes de l’armée d’Afrique. En outre, leur présence dans des zones extrêmement reculées, aux « confins » de l’empire, au contact des populations nomades et en bordures de territoires, leur octroie une position à la lisière du politique, du militaire et de l’administratif. Ils sont, en cela, clairement les héritiers des Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, et des institutions de formation spécialisée voient le jour à partir de 1935, pour former ces nouvelles générations d’officiers « chargés de services administratifs et politiques ».
2Au cours des années 1940, ce cumul des fonctions tend à s’amenuiser lorsque les postes administratifs sont confiés à des civils dans l’ensemble du monde saharien aux ordres du gouvernement général de l’Afrique occidentale française (AOF). Mais les officiers méharistes restent les acteurs principaux de ce qu’il convient désormais d’appeler les « missions sociales » de l’État colonial. Leurs campagnes sahariennes, effectuées chaque année à l’hivernage, sont l’occasion de soigner hommes et troupeaux, de rendre sommairement justice, et éventuellement de mettre en place des écoles nomades, tout en informant leur hiérarchie sur « l’état d’esprit des populations ».
3Après-guerre se profile un schéma type qui associe les officiers méharistes au maillage administratif, en en faisant les adjoints militaires des commandants de cercle civils en charge des unités mobiles. On manque toutefois de personnels qualifiés à cause des besoins pour la guerre d’Indochine, et il n’est pas rare de voir des Officiers des affaires militaires musulmanes (AMM), issus de l’Afrique du Nord coloniale, recrutés en AOF saharienne.
4Mais l’évolution politique dans les territoires coloniaux, les luttes anticoloniales des années 1950, et surtout la guerre d’Algérie, favorisent un « retour du militaire » qui fait la part belle aux méharistes pour des tâches de renseignement et d’action psychologique au Sahara. Le Centre d’études africaines et asiatiques (CEAA) de la compagnie d’état-major des troupes coloniales s’ouvre en 1950 pour former des officiers à « tous les emplois entraînant une participation à l’action politique » ; et l’on crée un nouveau statut en 1956, celui d’Officier des affaires africaines (OAA).
5À travers une formation linguistique renforcée, ces derniers sont destinés à des missions « de contact et d’information » avec les populations, en particulier dans les zones sous administrées. Entre 1957 et 1960, de nombreux OAA sont recrutés parmi les méharistes, qui pour diriger une subdivision, qui pour être officier de renseignement en lien avec les chefs de territoire. Le glissement de l’autorité civile dans les mains des conseils de gouvernement africains pousse l’administration coloniale à favoriser des relais militaires pour la recherche du renseignement. Les OAA en général, et les méharistes en particulier, font partie des interlocuteurs désignés pour cette mission, dans le cadre de la mise en place des bureaux du Service militaire de renseignement (SMR) en 1958-1959, afin de pallier « l’insuffisance tragique » des moyens de la recherche.
6À l’orée des indépendances, le manque de cadres militaires africains, ainsi que la difficulté pour les nouveaux États d’assumer les missions de défense dans l’immensité saharienne, créent les conditions du maintien de nombreux officiers méharistes français dans les pays sahélo-sahariens, jusqu’au milieu des années 1960. Ils deviennent donc des acteurs centraux de l’entretien des liens entre autorités françaises et terrain saharien, en fournissant des renseignements de premier ordre dans les zones à risque (conflits frontaliers, irrédentisme, revendications des populations nomades, etc.).
7Bien que plusieurs générations de méharistes français se soient succédé pendant la courte présence coloniale au Sahara, cette expérience représente pour la plupart le moment fondateur de leur carrière africaine. Il semble dès lors naturel qu’à l’heure de développer un réseau de correspondants fiables et compétents, les « Sahariens » issus du SMR ou d’autres, soient recrutés au sein du SDECE, comme correspondants dans les Postes de liaison et de renseignements (PLR) mis en place par Maurice Robert dans le « pré carré » français.
Auteur
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Camille Evrard
Docteure en histoire et chercheure associée aux laboratoires FRAMESPA (université Toulouse Jean Jaurès) et CITERES (université de Tours).
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