Les sentinelles du désert
La collecte du renseignement par les gendarmes de Toggourt durant la guerre d’Algérie (1954-1962)
p. 151-160
Texte intégral
1Présente en Algérie dès le début de la conquête en 1830, la gendarmerie n’investit que tardivement le Sahara algérien dont la sécurité demeure longtemps l’apanage de l’armée de terre. Les premières unités de gendarmerie ne s’implantent qu’à partir de 1951 dans le piémont de l’Atlas saharien, à Colomb-Béchar et à Kenadsa. Il faut attendre la réorganisation administrative de 1957-1958 pour que les gendarmes s’installent véritablement dans ce vaste territoire qui représente un quart du Sahara géographique.
2En janvier 1958, avec la création du groupement autonome de gendarmerie du Sud algérien (GAGSA), dont le siège se trouve à Alger, puis à Reggan à partir d’octobre 1961, ces « gendarmes du désert » acquièrent une véritable identité. Parmi les compagnies du GAGSA mises en place à l’époque1, celle de Touggourt est intéressante à étudier en raison de sa localisation (au sud du Constantinois, principal foyer de rébellion, et à la frontière tunisienne) et de son évolution (prospection pétrolière). L’interrogation première porte sur la façon dont la gendarmerie, nouvellement arrivée, a pu trouver sa place parmi les forces de l’ordre déjà implantées, notamment pour les missions de renseignements. Quelles difficultés a-t-elle rencontrées et quelles solutions originales a-t-elle expérimentées ?
« La gendarmerie sera appréciée au Sahara, comme elle l’est partout ailleurs2 »
3La mise en place de la section de Touggourt s’étale d’avril 1957 à janvier 1958. L’échelon section et la brigade d’El Oued sont les premiers installés en avril 1957. Le mois suivant, la brigade de Touggourt et celle de Djamaa, située à 50 km au nord, débutent leurs activités. En janvier 1958, la brigade de M’Raier, située à 100 km au nord et celle de Guemar, située près d’El Oued à 100 km à l’est, complètent le dispositif. Par la circulaire du 5 septembre 1958, la section est transformée en compagnie.
4Le personnel sous-officier ne semble pas faire l’objet d’une sélection particulière. Une bonne partie a moins de cinq ans d’expérience en gendarmerie départementale, en Algérie et en métropole. Plusieurs militaires sortent directement d’une école de l’Arme située en France. Ce type de recrutement a donc des répercussions sur l’exécution du service et notamment en matière de recherche de renseignements. Quant aux deux officiers qui se succèdent à la tête de la compagnie durant la période, le capitaine Nonce Natali, affecté de janvier 1961 à février 1963, dispose d’une expérience intéressante. Il a servi en Indochine d’avril 1953 à avril 1955, d’abord au Laos à la tête du détachement prévôtal, puis à Phu-Lam (Sud Vietnam), où il a commandé un groupe de la garde du Viet-Nam Sud (GVNS) dans un secteur soumis à une intense activité rebelle. Muté en Algérie à partir de mai 1959, il commande la compagnie de Tébessa, où il développe un réseau d’informateurs important qui fournit au commandement des « renseignements opérationnels précieux3 ». Placé à la tête d’un commando de chasse gendarmerie à partir de novembre 1959, il obtient de brillants résultats qui lui valent une citation à l’ordre de l’armée le 22 mars 19614.
5La compagnie couvre le secteur militaire de Touggourt à l’extrémité nord-est du Sahara. D’une superficie de 90 000 km2, la circonscription a la forme d’un carré de 300 km de côté limité au nord par le département de Batna et les Aurès, à l’est par la Tunisie, au sud par le territoire d’Ouargla et à l’ouest par celui de Ghardaïa. Dans cette circonscription vivent 220 000 habitants (1/3 de la population du Sahara algérien) dont près de 15 000 sont regroupés à Touggourt.
6La persistance du nomadisme pose des problèmes de contrôle, comme le reconnaît le commandant du poste de Touggourt en juin 1957 : « Les nomades de la région de Kriaber circulent sans laissez-passer. […] L’obligation d’obtenir un laissez-passer pour changer d’annexe et même de territoire est pour eux un problème qu’ils résolvent en s’en dispensant5. » Toutefois, la sédentarisation se développe dans les palmeraies de l’Oued Rhir et du Souf.
7Enfin, si la culture des dattes représente la principale activité économique, les gendarmes notent dans leurs rapports les transformations rapides de la société traditionnelle, qui, ayant longtemps vécu isolée, est brutalement confrontée à la modernité occidentale. Les pistes caravanières cèdent la place aux routes d’asphalte sillonnées par les poids lourds, tandis que l’exploitation pétrolière capte une partie de la main-d’œuvre. Dans le Souf, la multiplication des puits artésiens favorisés par l’État entraîne le déclin de l’élevage itinérant. Reprenant la terminologie coloniale, les gendarmes estiment qu’une minorité de ces « Français de souche nord-africaine » (FSNA) sont « évolués », tandis que près des 7/10e de la population ne le sont pas6. Quant aux Européens, minoritaires comme dans une grande partie de l’Algérie, ils ont la spécificité d’être essentiellement métropolitains (ingénieurs, techniciens, fonctionnaires, militaires). Leur vision du conflit est donc sensiblement différente des pieds noirs.
8Évoluant dans des circonscriptions démesurées par rapport à la métropole, les gendarmes du Sahara doivent d’abord vaincre la méfiance de l’autorité militaire. En septembre 1957, le commandant de brigade de Touggourt expose l’origine, selon lui, du malentendu : « Le commandant du territoire jusqu’à l’implantation d’un service de police et de la justice de paix, tenait dans ses mains tous les pouvoirs. Le rôle de vice-roi n’existe plus à l’heure actuelle et il ne semble pas réaliser que la séparation des pouvoirs existe dans notre système politique. Cela crée des frictions désagréables et un climat de méfiance7. » À El Oued, le capitaine Woizard, commandant du sous-secteur, déclare ouvertement ne pas aimer la gendarmerie et refuse l’accès de sa popote aux gendarmes. Dévoués à leur chef, beaucoup de militaires du Souf adoptent la même attitude8. Le commandant de section constate lui-même en juin 1958 « une certaine méfiance du “gendarme” » et déplore qu’à Djamaa le nouveau capitaine commandant la CAS s’accommode mal de « l’indépendance de la gendarmerie9 ».
9La mauvaise disposition de certains militaires à l’égard des gendarmes tend à se réduire dans le temps sans toutefois jamais disparaître. Les relations avec les autorités civiles et surtout avec la population sont plus rapides à se normaliser. « À Djamaa, depuis l’implantation du poste de gendarmerie, rapporte l’adjudant-chef Marrel, on observe […] un accroissement du nombre des gens qui viennent nous présenter leurs doléances et porter à notre connaissance leurs différends ou leurs litiges (règlements de vente et affaires diverses, querelles, etc.), même pour des affaires de minime importance10. » Le commandement encourage, du reste, ces rencontres régulières pour en tirer un maximum d’informations : « Le contact avec la population (qu’il faut rechercher et provoquer au maximum) est la condition première de l’efficacité de la gendarmerie, estime le lieutenant Soulé. Il est la source authentique du renseignement. Il ne se crée pas spontanément (postes nouvellement créés) il y faut patience et confiance. Éviter les mesquineries, chercher à éduquer des populations qui le sont peu, renseigner au maximum les autorités, faire toujours preuve de conscience, avoir le sens de l’humain, vouloir rendre service à tous, travailler et la gendarmerie sera appréciée au Sahara, comme elle l’est partout ailleurs11. »
« Le renseignement doit être l’objet des préoccupations constantes de tous les militaires de l’arme12 »
10Mission traditionnelle de la gendarmerie, inscrite dans ses textes organiques13, le renseignement est pratiqué par les cinq brigades de la compagnie de Touggourt. Comme en métropole, chaque unité dispose de son propre fichier contenant le signalement des personnes jugées suspectes. Une attention particulière est portée sur les individus de passage. « La surveillance est à orienter sur les habitants non originaires de l’annexe et utilisant généralement le stop automobile », préconise ainsi le commandant du poste de Touggourt14. Les autorités craignent, à juste titre en effet, l’infiltration par des agents du FLN venus du Nord pour collecter des fonds ou constituer des cellules clandestines. Les Algériens revenant au pays sont également des indicateurs potentiels, comme le montre la déposition suivante : « J’habitais à l’Hay-les-Roses au foyer nord-africain. De février à août [1958], j’ai dû verser régulièrement 1 000 francs par mois au FLN. […] Le collecteur venaient régulièrement deux jours après la paye ; entre 22 et 23 heures et passaient de chambre en chambre. […] Les hommes qui l’accompagnaient (une dizaine) étaient originaires de la région de Batna et Constantine. K… était armé d’un pistolet qu’il tenait à la main. […] Les collecteurs semblaient très bien renseignés de nos salaires et nous versions de 1000 à 3000 francs selon nos gains15. »
11Les méthodes de renseignement pratiquées par les gendarmes du Sahara sont directement inspirées de celles en vigueur en Algérie, surtout depuis la bataille d’Alger, elles-mêmes héritées de la guerre d’Indochine. Par un renseignement, dit de surface, il s’agit de connaître, pour mieux les réduire, l’organisation et les mouvements de l’adversaire par un quadrillage étroit du territoire et un contrôle massif de la population. Les lieux de rassemblements (marchés, gares, cafés, bains maures) font l’objet d’opérations de police régulières, mobilisant différents services (troupe, commissariat de police, gendarmerie) pouvant contrôler plusieurs centaines de personnes à la fois. De même, le contrôle des axes routiers par des barrages est considéré comme un « point très important où l’on compte avant tout sur la gendarmerie ».
12Élément préalable au contrôle des populations, un effort important est mené pour la recenser, afin de mieux distinguer les éléments suspects. En mars 1958, le commandant de compagnie ordonne ainsi de : « Recenser toutes les populations des villages, faire numéroter les maisons, mettre les noms des occupants, créer des groupes de maisons, des îlots, rechercher des responsables de ces différents groupes, travail qui sera exécuté par la gendarmerie et les SAS16. » Le travail à accomplir est immense dans cette région restée longtemps en marge de l’administration coloniale.
13En dehors des informations recueillies lors des contrôles, les brigades fournissent des renseignements, dits d’ambiance, pour connaître l’état d’esprit des populations européenne et musulmane. Les sujets abordés vont des répercussions de la politique internationale ou nationale aux considérations d’ordre économique, agricole, voire météorologique, soit tout ce qui peut représenter un sujet de préoccupation dans des espaces essentiellement ruraux, où la paysannerie et les pasteurs nomades vivent bien souvent dans un état de détresse constante.
14À travers les rapports des gendarmes, le secteur de Touggourt est dépeint comme « l’arrière-cour » du FLN. Si ce territoire n’est pas épargné par les attentats (sabotages de lignes électriques, jets de grenades et assassinats)17, il reste moins exposé que dans le reste de l’Algérie, et surtout le Constantinois plus au nord. L’organisation politico-administrative (OPA) du FLN peine à s’y implanter en raison des arrestations opérées. Le 17 novembre 1957, la cellule FLN no 516 est ainsi démantelée à Touggourt, au cours d’une opération de police et de gendarmerie. Deux autres cellules sont détruites de novembre 1957 à janvier 1958. En revanche, les forces de l’ordre ne parviennent pas, faute d’effectifs suffisants, à réduire l’activité des meshouls (collecteurs et agents de liaison) qui lèvent des fonds auprès des FSNA et des commerçants mozabites. De même, la région représente une précieuse filière d’approvisionnement pour la rébellion à partir de la Tunisie, dont les relations avec la France sont particulièrement tendues après le bombardement le 8 février 1958 du village tunisien de Sakiet Sidi Youssef. « Il est incontestable, que sans l’aide tacite de la Tunisie où le FLN a installé “poste de commandement – services administratifs et militaires – camp de regroupements – camps d’instruction – camp de repos – infirmeries – hôpitaux…” le champ d’action rebelle serait réduit dans sa plus simple expression18 », constate le lieutenant Soulé. Malgré l’intérêt des informations transmises, le renseignement fourni par la gendarmerie souffre toutefois de plusieurs écueils.
Le bruissement du monde ou les limites du renseignement de surface
15Parmi les problèmes liés au renseignement, le manque de constance dans la transmission des informations est souvent évoqué. « Les gendarmes et le personnel de police sont trop occupés par les accidents, les contraventions, les délits et les crimes de droit commun pour participer d’une manière continue aux recherches opérationnelles », déplore un militaire du 2e bureau19. Ce reproche fait écho à celui adressé quelques mois plus tard par le commandant de compagnie : « Je rappelle que la gendarmerie doit participer à la recherche du renseignement ce qui semble être oublié de la plupart des brigades de la compagnie. Depuis trois mois, certaines brigades n’ont établi aucune fiche de renseignement, ce qui est inadmissible en période actuelle. Plusieurs chefs de postes se plaignent de ne pas avoir d’argent pour payer les informateurs ce qui est faux, car il suffit de demander des crédits, comme il est prescrit. Donc les commandants de brigade n’ont aucune excuse de ne pas fournir de renseignements20. »
16Par ailleurs, hormis les contrôles d’identité, les gendarmes ne puisent leurs renseignements d’ambiance qu’auprès de la « partie saine » de la population composée des Européens et de la minorité de FSNA francophiles (anciens combattants) ou notables (caïds, bachagas…). La majorité de la population musulmane échappe donc à leurs investigations. Le commandant de la brigade de Touggourt le signale à plusieurs reprises dans ses rapports : « Mutisme impénétrable sur le plan politique. Ils feignent l’ignorance […] ils ne se livrent pas et restent dans l’expectative […] ils prennent congés très rapidement, si on leur demande ce qu’ils pensent de la situation dans le territoire21. »
17Au-delà de la méfiance générale, les gendarmes se heurtent à la barrière de la langue qui constitue un obstacle rédhibitoire en matière de renseignement. « Le contact avec la population, la connaissance approfondie base de tout travail ne peuvent intervenir de façon valable que s’il y a dialogue, convient le lieutenant Soulé, pour cela il faut que les gendarmes parlent l’arabe. Ce problème qui est celui du poste de Guémar, est d’ailleurs celui de tous les postes de la section […]. Les habitants auront toujours tendance à s’adresser aux autorités anciennes qui parlent leur langue, la recherche du renseignement est donc rendue très difficile22. » L’acquisition de la langue arabe et la connaissance de la circonscription sont rendues d’autant plus problématiques à cause du turn over important des gendarmes dans les unités. « Le personnel ne reste guère au Sahara au-delà des deux ans prescrits », regrette l’adjudant-chef Bodin23. La nécessité de vivre en commun, la séparation avec la famille, la cherté du coût de la vie (deux fois plus coûteuse que dans le Nord), la difficulté d’obtenir la Croix de la valeur militaire par la voie opérationnelle et l’absence de campagne double24 sont autant de facteurs de demandes de mutation. Au cours de l’année 1959, la compagnie de Touggourt assiste ainsi au départ de nombreux gendarmes dont un certain nombre pour Colomb-Bechar, zone de campagne double.
18Confrontés à la difficulté de communiquer avec la population, les gendarmes de Touggourt doivent faire à une autre difficulté dans l’exploitation du renseignement. Si ces militaires disposent, dans leurs brigades, de moyens de radios, facilitant l’échange des informations25, et de véhicules, permettant d’intervenir avec une grande réactivité, ils ne peuvent guère s’aventurer au-delà du réseau routier ou des pistes. Leurs jeeps, Dodge 4×4 et Dodge 6×6 sont incapables de rouler sur certains terrains particulièrement accidentés ou ensablés de la circonscription. Des zones entières échappent ainsi à leur contrôle. Aussi, afin de remédier à toutes ces difficultés qui compromettent son rendement en matière de renseignement, la compagnie de Touggourt adopte plusieurs solutions originales à partir de 1959.
« Mieux vaut voir de ses yeux qu’être informé par autrui »
19Comptant peu d’« indigènes » dans ces rangs, contrairement à l’Indochine, la gendarmerie d’Algérie n’inverse la tendance qu’à partir du printemps 1959 avec le recrutement de supplétifs appelés harkis. La compagnie de Touggourt en compte 31 en mai 1959, dont 8 à Touggourt, 4 à Djamaa, 7 à M’Raier, 7 à Guemar et 5 à El Oued. Cet apport permet d’accroître le nombre de services externes en renforçant la sécurité et en évitant le concours de l’armée. Il facilite surtout la communication avec la population arabophone et la collecte du renseignement.
20Une autre initiative intéressante concerne la nomadisation pratiquée soit par la brigade elle-même, comme à El Oued, soit par le détachement de gendarmes au sein d’autres unités militaires. Grâce à ces déplacements en complète autonomie sur plusieurs jours, l’objectif est d’accroître la mobilité des hommes tout en intervenant sur des zones jusque-là peu fréquentées. Le 27 juin 1959, deux gendarmes de Touggourt et un de M’Raier accompagnent avec un 4×4 une opération militaire. Les trois hommes participent au contrôle des nomades, aux perquisitions et aux interrogatoires. Les listes de suspects rencontrés sont passées par message radio à la compagnie pour identification26. D’octobre à novembre 1959, en nomadisant dans la région d’Oued el Alenda et Sahabane, les gendarmes d’El Oued visitent des villages qui n’ont pas vu passer de troupes françaises depuis deux ans27.
21Cependant, la formule la plus aboutie reste certainement la mise en place à partir de novembre 1960 d’un peloton de type méhariste à la brigade d’El Oued28. Constituée à la mi-février 1961, la harka, formée de vingt harkis encadrés par deux gendarmes, entreprend sa première sortie opérationnelle du 28 février au 7 mars 1961. Le commandement est confié à un ex-gendarme méhariste du Soudan nommé Richaud29. La nouvelle unité trouve rapidement sa place dans le dispositif militaire. Tandis que la compagnie méhariste de l’Erg oriental concentre son activité sur la surveillance de la frontière tunisienne, la harka montée de la gendarmerie est employée « en rideau » dans l’espace intérieur en prolongement de l’action de la brigade d’El Oued dans les zones peu visitées.
22La harka nomadise de huit à vingt jours avant de retourner à la caserne pour une durée de cinq à six jours afin de rédiger les comptes rendus et autres procès-verbaux et d’assurer la remise en état du matériel, des animaux et du personnel. Une fois ces démarches effectuées, l’unité repart en nomadisation. De février 1961 à février 1962, les distances parcourues par l’unité s’échelonnent de 230 à 250 kilomètres pour une longueur moyenne des étapes de dix-huit à vingt kilomètres par jour. Pendant la nomadisation, la harka est en liaison radio (ANPRC 10) avec les avions d’observation surveillant la région et la frontière tunisienne en moyenne une fois par jour.30 La formation de méhariste est empirique : aucune école, aucun stage, seule la pratique s’effectue sur le tas.
23L’emploi de dromadaire offre l’avantage de parcourir les pistes non carrossables tout en profitant de leur admirable adaptation au milieu désertique (rusticité, faible consommation d’eau, besoin logistique limité, absence d’écurie à prévoir). Par ailleurs, le harki chamelier facilite le contact avec les populations nomades en partageant leur mode de vie. Les harkis sont recrutés dans la région du Souf. Ces nomades volontaires sont incorporés selon le système de la commission. Sans contrat, ils ont le statut et un salaire de journalier et touchent une prime d’entretien pour la monture qui leur appartient. Ils peuvent quitter l’uniforme quand ils le désirent et reprendre leur vie de nomade.
24En empruntant le savoir-faire des compagnies méharistes, la gendarmerie accroît sa capacité de renseignement en connaissant mieux la population et le terrain. Ainsi, du 1er au 6 juin 1961, la harka montée d’El Oued, envoyée dans la région d’Oued el Allenda/Sahabane/Chouchet/Houbad afin d’assurer la protection des opérations de vote pour l’élection des conseillers généraux en profite pour réactualiser la liste des espaces de pâturage, des puits et des points d’eau. L’action psychologique n’est pas oubliée avec le gendarme Gangloff, infirmier, qui dispense des soins médicaux aux populations. Le 5 novembre 1961, la harka montée d’El Oued fait l’objet d’un reportage photographique et cinématographique du service cinématographique de l’armée (SCA). Les archives conservées au fort d’Ivry par l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD) témoignent des spécificités de la vie de nomadisation de l’unité : peloton en marche, arrivée au puits, bivouac, assistance médicale aux nomades, vues dans les palmeraies du Souf, arrivée à El Oued. Le peloton méhariste de la gendarmerie poursuit ses activités jusqu’au 9 mai 1962, date du licenciement des harkis sur leur demande. La brigade d’El Oued, quant à elle, est repliée sur Touggourt le 14 août 1962.
25La compagnie de gendarmerie de Touggourt offre un excellent exemple d’implantation durant la guerre d’Algérie d’une force policière à statut militaire dans un espace colonial saharien. Arrivant tardivement dans un secteur où l’autorité militaire est déjà implantée depuis plusieurs décennies, les gendarmes ont dû vaincre la méfiance à leur égard afin de trouver leur place dans le dispositif de sécurité, notamment en matière de renseignement. Transposant son mode de fonctionnement directement issu de la métropole, la gendarmerie a dû s’adapter aux réalités du désert en ouvrant ses rangs aux harkis et en acclimatant son mode opérationnel. La création du peloton méhariste d’El Oued témoigne de la faculté d’adaptation de la gendarmerie à son milieu d’intervention, tandis que le service des brigades de Touggourt et de Djamaa se rapproche plutôt de celui de la métropole. L’étude de la compagnie de Touggourt mériterait d’être mise en perspective avec les autres unités de la gendarmerie ayant servi au Sahara, que ce soit en Algérie, mais aussi au Tchad et au Niger31.
Notes de bas de page
1Le GAGS se compose du sous-groupement des Oasis rassemblant les compagnies de Laghouat, Ghardaïa, d’Ouargla et de Touggourt, et du sous-groupement de la Saoura regroupant les compagnies d’Adrar et de Colomb-Béchar. Lire Aubry Jean-Jacques (général), « La gendarmerie du Sahara », Bulletin de la Société nationale des Anciens et amis de la gendarmerie, no 209, janvier 1990, p. 42-45.
2Transmis no 400/4 du lieutenant Soulé, commandant la section de gendarmerie de Touggourt, Touggourt, le 4 juillet 1958, SHD, 2010 ZM4/4885.
3Service historique de la défense (SHD)-GD, 2007/314241, états de service du colonel Nonce Natali.
4Ibid.
5SHD-GD, 2010 ZM4/14022, rapport no 9/4 du commandant du poste de Touggourt, 27 juin 1957.
6Parmi ce que l’administration coloniale appelle « évolués » figurent les administrateurs locaux (caïds, bachaga…), les petits fonctionnaires, les anciens combattants et les commerçants musulmans.
7SHD-GD, 2010 ZM4/14022, rapport no 37/4 du commandant du poste de Touggourt, 25 septembre 1957.
8SHD-GD, 2010 ZM4/4885, rapport no 363/4 du lieutenant Soulé commandant la section de Touggourt, 22 juin 1958.
9SHD-GD, 2010 ZM4/4885, rapport no 319/4 du lieutenant Soulé commandant la section de Touggourt, 29 mai 1958 et rapport no 3364/4, 2 juin 1958.
10SHD-GD, 2010 ZM4/4885, rapport no 65/4 de l’adjudant-chef Marrel commandant la section de Touggourt, 21 octobre 1957.
11SHD-GD, 2010 ZM4/4885, transmis no 400/4 du lieutenant Soulé commandant la section de Touggourt, 4 juillet 1958.
12Plan de recherche du renseignement no 590/4 du capitaine Natali commandant la compagnie, Touggourt, le 2 septembre 1961, SHD 2010 ZM4/4889.
13Articles 52 et 53 du décret du 20 mai 1903.
14SHD-GD, 2010 ZM4/14022, rapport no 9/4 du maréchal des logis-chef commandant pvt le poste de Touggourt, 27 juin 1957.
15SHD-GD, 2010 ZM4/14022, fiche de renseignement no 325/4 de la brigade de Touggourt, 17 décembre 1958.
16SHD-GD, 2010 ZM4/4885, lettre no 695/4 du lieutenant Soulé commandant la compagnie de Touggourt, 24 mars 1958.
17SHD-GD, 2010 ZM4/251/4, courrier no 251/4 de l’adjudant Monet commandant la brigade de Touggourt, 14 septembre 1961. Liste des procès-verbaux d’attentats dressés par la brigade de Touggourt depuis le début de la rébellion.
18SHD-GD, 2010 ZM4/14022, rapport no 27/4 du commandant du poste de Touggourt, 20 février 1958.
19SHD-archives guerre (GR), 1 H 3331, bulletin mensuel de renseignements no 493/BMT2S du 2e bureau du secteur de Touggourt, 20 février 1960.
20SHD-GD, 2010 ZM4/4888, note de service no 763/4 du lieutenant Soulé commandant la section de Touggourt, 23 décembre 1960.
21SHD-GD, 2010 ZM4/14022, rapports du commandant du poste de Touggourt, juin, novembre, décembre 1957, avril 1958.
22SHD-GD, 2010 ZM4/4885, rapport no 361/4 du lieutenant Soulé commandant la section de Touggourt, 20 juin 1958,
23SHD-GD, 2010 ZM4/4887, lettre no 814/4 de l’adjudant-chef Bodin commandant provisoirement la compagnie de Touggourt au chef d’escadron commandant le sous-groupement de gendarmerie des Oasis, 4 novembre 1959.
24Prévue par la loi du 14 avril 1924, la campagne double est une bonfication majorée des jours de service, par rapport à la campagne simple comptant pour la retraite des militaires.
25La radio a, en outre, l’avantage de ne pas être tributaire des lignes téléphoniques qui peuvent être sabotées.
26SHD-GD, 2010 ZM4/4886, note de service no 449/4 du lieutenant Soulé commandant la compagnie de Touggourt, 25 juin 1959.
27Un article paru dans la revue de la gendarmerie relate une autre nomadisation de la brigade d’El Oued effectuée en décembre 1959. Soulé (lieutenant), « En visite de communes… au Sahara », Gendarmerie nationale, revue d’études et d’informations, no 44, p. 51-56.
28À la même époque, une expérience similaire est menée par la brigade de Tamanrasset (compagnie d’Ouargla).
29Né le 24 janvier 1929 à Le Puy (Haute-Loire), Louis Richaud intègre l’école préparatoire de gendarmerie de Chaumont en mars 1951. Titularisé gendarme en août 1951, il est muté au 5e escadron de la garde républicaine à Moulins, puis à la brigade de Langeac. Il part pour le détachement de gendarmerie d’Afrique de l’Ouest (AOF) en janvier 1958, d’abord en Côte d’Ivoire, puis au Soudan en juin 1958. Il rejoint le territoire des Oasis en Algérie en mai 1960. Après la fin de la guerre d’Algérie, il sert à Alger, à Reggan à partir de janvier 1963 et à Colomb-Béchar à partir de mai 1963. Rentré en France en mai 1964, il est muté à Bas-en-Basset (Haute-Loire) jusqu’à son départ à la retraite en 1973.
30SHD-GD, 2010 ZM4/4889, rapport no 256/4 du capitaine Natali commandant la compagnie de Touggourt, 9 mai 1961.
31Lire Dubourg (chef d’escadron), « La participation de la gendarmerie à la police des régions sahariennes », Gendarmerie nationale, revue d’études et d’informations, no 34, 4e trimestre 1957, p. 17-22.
Auteur
-
Benoît Haberbusch
Commandant, docteur en histoire, directeur du pôle histoire et faits sociaux contemporains, Centre de recherche de l’école des officiers de la gendarmerie nationale (CREOGN) à Melun.
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
