Les méthodes de collecte de renseignements des missionnaires catholiques en pays sénoufo de Côte d’Ivoire à l’époque coloniale
p. 113-124
Texte intégral
1La période coloniale en Côte d’Ivoire était essentiellement marquée, du point de vue religieux, par l’activité missionnaire catholique de la Société des missions africaines de Lyon (devenu plus tard Société des missions africaines). Cette société privée missionnaire fondée en 1856 par Mgr Melchior Marie-Joseph de Marion-Brésillac (décédé trois années plus tard) sera, sous l’impulsion dynamique de son successeur le révérend père Augustin Planque, très active sur la côte du golfe de Guinée (du Bénin au Nigeria). Elle s’installa le 28 octobre 1895 (cette date marque le début officiel de l’évangélisation de la Côte d’Ivoire) dans la colonie de Côte d’Ivoire suite à l’appel du lieutenant gouverneur de la colonie de Côte d’Ivoire Louis Gustave Binger, non pas dans le but d’évangéliser ses administrés (la France étant déjà à cette époque une République laïque) mais pour suppléer les instituteurs métropolitains fréquemment rapatriés en France pour motifs de santé à cause de la fièvre jaune qui sévissait dans la région et se déclara prêt à les payer sur le budget local s’ils prenaient en charge les postes vacants de la colonie.
2Conscients de l’avantage pécuniaire et convaincus que la Côte d’Ivoire serait un meilleur terreau d’évangélisation, le père supérieur de la Société des missions africaines, Augustin Planque, envoya aussitôt deux missionnaires, les pères Alexandre Hamard et Émile Bonhomme qui s’établirent à Grand-Bassam au sud de la colonie. Ceux-ci devraient s’inscrire désormais dans la vision stratégique et économique de Binger Gouverneur de la colonie de Côte d’Ivoire et donc de la métropole française. En l’espace de trois années, les missionnaires du sud ouvrirent sept écoles : Grand-Bassam (1895), Memni (1896), Dabou (1896), Moossou (1896), Assinie (1896), Bonoua (1897) et Jacqueville (1898).
3Les activités religieuses catholiques opérationnelles au sud de la colonie de Côte d’Ivoire avec l’école qui servait de moyen de diffusion de l’instruction française et de station d’évangélisation, les missionnaires en collaboration avec l’administration coloniale mirent le cap sur le nord de la colonie. Et c’est le pays sénoufo qui les accueillera en 1902.
4Inscrits dans la dynamique d’être des « éclaireurs1 de la foi », les premiers missionnaires installés en pays sénoufo furent également des agents renseignement pour la cause de l’Église catholique.
5Cet article est donc construit autour de la problématique des systèmes et des agents mis en place par les missionnaires occidentaux présents en pays sénoufo à l’époque coloniale pour y opérer du renseignement. Pour donc mieux comprendre le contexte dans lequel s’opéraient ces renseignements, il nous a paru nécessaire d’interroger l’histoire de la présence missionnaire en pays sénoufo non pas dans le sens d’un récit du processus d’installation missionnaire, mais pour mieux cerner l’action missionnaire en rapport avec les méthodes d’évangélisation qui intègrent les systèmes de renseignement missionnaires.
6C’est pourquoi nous avons structuré notre étude autour de trois parties essentielles qui constituent les différentes techniques de renseignement utilisées par les missionnaires catholiques dans le cadre de l’évangélisation du pays sénoufo à savoir, l’utilisation des éclaireurs pour la reconnaissance des lieux avant tout voyage d’observation, l’utilisation des informateurs locaux, premiers acteurs de recueil d’information et d’autres techniques de renseignements tels que l’apprentissage de la langue et l’étude sociologique du territoire à évangéliser.
Des éclaireurs pour la reconnaissance des lieux
7C’est dans un contexte politique et un environnement social2 désormais favorable à l’annonce de la « parole de Dieu » dans l’hinterland ivoirien, que les premiers missionnaires foulèrent le pays sénoufo pour la première fois en 1902. La tâche incombait aux pères Jean-Marie Bedel, Ferdinand Fer et Jean-Louis Méheust, au futur catéchiste Louis Ouandété et à quelques porteurs formant l’équipe de voyage, de parcourir à pied 1 200 km du Sud au Nord de la colonie de Côte d’Ivoire en vue de collecter des renseignements pour une éventuelle installation. Le voyage d’exploration et de renseignement dans le nord de la Côte d’Ivoire débuta dans l’après-midi du 13 janvier 1902 pour un voyage en pays inconnu. Ayant traversé toute la colonie du sud au nord en passant par le centre, les missionnaires, parvenus dans le pays sénoufo le mercredi 19 mars 1902, échangèrent avec le chef des Sénoufo, Gbon Coulibaly. La prise de contact à Korhogo fut rapide (six heures et demie) soit de 10 h 30 à 17 heures, mais prometteuse pour les missionnaires qui prirent le chemin du retour. Le 23 juin 1902, ils atteignirent Grand-Bassam, leur point de départ au sud de la colonie.
8La brève tournée effectuée au cœur de la savane de la colonie visait à collecter des renseignements en vue d’un probable établissement missionnaire dans le Nord de la colonie de Côte d’Ivoire. Le père Bedel marqué par l’attitude accueillante des populations sénoufo tira les conclusions du voyage du nord en ces termes : « il résulte de nos observations qu’on ne saurait attendre plus longtemps pour fonder quelques centres de mission dans cet immense champ aux ouvriers évangéliques3 […] ».
9S’étant rendu compte de l’hospitalité des populations du nord de la colonie, les missionnaires multiplièrent dès leur installation définitive, des visites régulières chez des chefs coutumiers sénoufo. Cela entrait dans leur stratégie d’intégrer la société sénoufo pour mieux se renseigner et ainsi assurer une meilleure évangélisation des peuples sénoufo.
Des informateurs locaux, premiers acteurs de recueil d’information
10Au nombre des informateurs locaux, on dénombrait les chefs coutumiers et les catéchistes locaux.
Les chefs coutumiers
11Les missionnaires, une fois installés en pays sénoufo, décidèrent d’explorer l’ensemble du pays sénoufo. Pour ce faire, la méthode d’approche et de collecte de renseignements a été d’effectuer des visites régulières chez des chefs coutumiers sénoufo. Les visites consistaient en des prises de contact avec les chefs coutumiers sénoufo. Cependant, les missionnaires allaient là où les chefs leur étaient favorables. Les prises de contact et visites régulières dans les villages sénoufo, avaient pour enjeux majeurs de se faire connaître des populations sénoufo et se familiariser avec elles. Les missionnaires n’auraient eu de bonnes dispositions dans le pays sénoufo s’ils n’avaient pas créé les contacts nécessaires avec les chefs coutumiers sénoufo. Cette attitude « diplomatique » leur permit de créer également un cadre propice à l’action missionnaire dans le pays sénoufo.
12Mgr Diss, en 1921, confiant de sa méthode d’approche, en présentait les grandes lignes à ses supérieurs à propos de sa première visite chez le chef Gbon Coulibaly de Korhogo : « il a suffi de m’aboucher en compagnie de l’un ou l’autre confrère, avec plusieurs chefs de canton, de réunir ensuite dans les villages les chefs de famille, de leur exposer le véritable but de notre présence au milieu d’eux pour qu’aussitôt, j’obtienne leur consentement et la promesse que nous aurons des enfants pour le catéchisme. L’exemple et l’influence du roi des rois y sont évidemment pour beaucoup. […]. Mon intervention auprès de sa majesté a eu un grand succès : depuis des années, elle n’avait plus mis son pied à la mission et la fortune ayant changée actuellement, je vais fréquemment chez Ngon ou l’un de ses frères vient de notre ermitage4 ».
13Dans une de ses lettres au Supérieur Général datée du 17 avril 1922, Mgr Diss confia ses impressions sur les méthodes de prises de contact : « le même système d’évangélisation que j’ai suivi à la basse Côte d’Ivoire et grâce à Dieu a porté des fruits, ce même système, il faudra le suivre ici en Haute Côte d’Ivoire : assiduité à visiter les villages, persévérance à toute épreuve sans crainte, ni fatigue, ni de la peine. Ce n’est pas en allant un jour par semaine et pendant une demie - heure le soir que l’on gagne la confiance des indigènes : il faut vivre au milieu d’eux et pour cela, il faut des présences prolongées5 ».
14Mgr Wach en 1945, avait défini sa méthode dénommée « méthode de conversion et de christianisation des populations fétichistes du pays sénoufo ». Pour lui, elle ne pouvait que « s’inspirer des principes catholiques et des besoins profonds des âmes qui en dictent l’adaptation et les applications pratiques6 ». Sa méthode consistait à « aller à l’indigène avec tous les ombreux moyens, directs et indirects dont dispose le missionnaire, sans attendre qu’il vienne à lui. Vivre avec lui, vivre ses aspirations, ses besoins comme aussi ses plaintes selon le mot bien connu de Saint Paul : « Se faire tout à tous7 ». Mgr Wach ajoutait en substance : « ce principe premier de l’apostolat détermine nettement les positions à prendre, les points de vue à défendre en dehors de toute race, de politique et d’intérêts humains : être, vivre avec le peuple en tout est sa cause juste et moralement honnête pour préserver l’Église de Korhogo d’une scission et de l’isolement d’avec le peuple que le racisme et le nationalisme indigènes ne manqueraient pas de faire naître. Faire tout à tous, principalement par la langue indigène directement comprise et parlée, qui vaut au missionnaire l’honneur et la quasi-naturalisation indigène par la vox populi qui lui ouvre tous les secrets de la vie indigène ; attire la sympathie et la confiance. Par l’apostolat de la plus grande charité, d’une immense et profonde compréhension de l’indigène, de sa mentalité, de ses besoins etc.8 ».
15Le père Tranchant, alors en poste à Katiola se voulait plus clair dans la description des méthodes apostoliques de l’époque : « tous les soirs, ou au moins plusieurs fois par semaine, souvent ensemble, souvent à tour de rôle, nous prenons notre démocratique bicyclette et nous voilà partis par les petits sentiers tortueux de la brousse, jusqu’à huit et dix kilomètres, pour visiter une famille dans sa plantation […]. Après avoir parlé de la pluie et du beau temps, les vieux implorent le secours de nos prières pour faire descendre les bénédictions du Bon Dieu sur leur travail quotidien. C’est facile, leur disons-nous, mais pour cela il faut prier avec nous. […] L’occasion est belle, et nous en profitons pour nous faire donner un enfant qui viendra régulièrement à la messe et au catéchisme le dimanche. Le premier pas est fait dans cette famille, nous avons un enfant qui se fera le catéchiste de son père, de sa mère, de tous les oncles et tantes, et ils sont nombreux9 ».
16Les visites régulières chez les chefs coutumiers du territoire de mission visaient à gagner leur confiance. En éclaireur de la foi et vu que les Sénoufo vouaient un culte à leurs chefs, les missionnaires s’appuyèrent sur ces premiers responsables de la société sénoufo pour recueillir le maximum d’informations sur le territoire de mission. Si les chefs coutumiers constituèrent les premiers dispositifs de recueil d’information et de renseignement des missionnaires, les catéchistes locaux, auxiliaires des missionnaires firent également au cœur du système de renseignement missionnaire.
Les catéchistes locaux, agents majeurs de collecte de renseignements
17Le pays sénoufo étant d’une vaste étendue (55 000 km2 soit le 1/6e de la superficie totale de la Côte d’Ivoire) et dans le souci de couvrir tout le territoire de mission, les missionnaires se sont attelés à y ouvrir des missions catholiques de façon disparate. De sorte que la distance minimale entre les missions était comprise entre 50 et 100 km. Le missionnaire n’ayant nullement le don d’ubiquité qui lui permettrait d’être partout à la fois, eut recours à des catéchistes pour se faire aider. Ce furent de précieux auxiliaires, des sortes de « vicaires laïcs » qui travaillèrent en étroite collaboration avec les missionnaires occidentaux pour servir de tête de pont de l’Église dans les zones les plus reculées de la région. Véritables pionniers de l’Église en pays sénoufo, « ces apôtres inconnus » ont été les fers de lance de la pénétration du catholicisme. Leur dévouement et leur intelligence mis au service des missionnaires et de l’Église catholique, s’apprécient mieux dans le rôle d’arc-boutant de l’édifice après avoir été le pourvoyeur de matériaux pour la construction de la chrétienté des villages.
18De tous les matériaux que « les braves et chers catéchistes » apportèrent à l’édification de la chrétienté, il y avait les renseignements qui circulaient entre les missionnaires et eux qui dirigeaient de manière subtile les stations secondaires.
19Acteurs du terrain, ils ont servi de guides et d’interprètes. Le catéchiste Louis Ouandété10, originaire du pays sénoufo a servi de guide et d’interprètes au père Bedel pour établir le contact avec le monde sénoufo en 1902. Il fut « le représentant diplomatique indigène » des missionnaires auprès de Péléforo Gbon chef suprême des Sénoufo lors du voyage d’observation et de reconnaissance de 1902. Si les missionnaires parvinrent à s’installer en pays sénoufo, c’est grâce à ce catéchiste qui deviendra le « bras droit » et conseiller des missionnaires, le ciment, le liant à ses maîtres et à toutes les âmes si différentes de langage, de coutumes et de croyance.
20Imprégné de la culture sénoufo, sa culture d’origine, Louis Ouandété, premier sénoufo chrétien catholique informait régulièrement les missionnaires de la structure et des fondements de la société traditionnelle sénoufo. Les missionnaires détinrent les premières mines d’or de renseignements avec celui qu’on considérait à juste comme étant cofondateur de la mission de Korhogo. Le témoignage de l’ancien catéchiste Kafana révèle le rôle d’agent de renseignement qu’a joué Louis Ouandété auprès des missionnaires catholiques. Mais, selon lui, ce rôle était si subtil que « Louis Ouandété n’affichait en rien cette mission auprès des missionnaires blancs. Il nous rassemblait dans les villages et nous parlait de la foi chrétienne tout en nous interrogeant sur nos pratiques traditionnelles et la pratique de l’islam. Ces renseignements étaient mis à la disposition de ces patrons qui les exploitaient pour pouvoir ouvrir une station secondaire d’évangélisation dans la zone qui était favorable à l’implantation missionnaire11 ».
21Outre Louis Ouandété, des catéchistes de renom tels Pierre Ouana à Korhogo et Ferké, Jean-Marie Tiendaka à Sinématiali, Paul Gbérina à Korhogo, Paul Katia à Katiola ont été très actifs auprès des missionnaires. En 1946, dans un rapport au Conseil central de la propagation de la foi de Lyon, le préfet apostolique du nord de la colonie, le père Kernivinen (alors en traitement en France), en rendant hommage à ces vicaires laïcs susmentionnés, notait : « la Préfecture sans prêtre, est à la charge de quatre catéchistes. Ceux-ci heureusement sont dévoués et ne se découragent pas. Un de nos pères, mobilisés à Grand-Bassam, a pu profiter d’un congé d’un mois pour effectuer une tournée dans la Préfecture. Il a eu le bonheur de constater que les chrétiens se réunissent tous les soirs pour la prière et tous les dimanches et fêtes ont de longues réunions. Le bien continue à se faire et nous avons l’espoir dès notre retour, de pouvoir baptiser de nombreux catéchumènes bien préparés12 ». Les catéchistes ont donc assuré la survie des missions de Korhogo et Katiola sans missionnaires.
22Mgr Wach dans son rapport de 1945 avait recensé 76 catéchistes hommes, 12 catéchistes femmes. Quoiqu’il ait existé, les catéchistes furent les traits d’union entre les missions et la société sénoufo. Ils participaient particulièrement à bâtir un capital confiance et ont constitué les véritables canaux de renseignements plus proches des populations que les missionnaires utilisaient pour lancer des messages dans la société.
23Cependant, malgré le recours aux catéchistes locaux, les missionnaires comprirent que pour mieux être proches des populations locales et avoir des renseignements de première source, il leur fallait apprendre la langue locale.
Les autres techniques de renseignement sur la société sénoufo
24L’apprentissage de la langue locale et l’étude sociologique du pays sénoufo constituaient également des techniques de renseignements sur la société sénoufo.
L’apprentissage de la langue locale
25C’est à partir de 1954 que la société sénoufo suscita un vif intérêt chez les missionnaires. La société sénoufo, jadis diabolisée devint un centre d’intérêt pour les missionnaires ethnologues, sociologues et anthropologues. Pour se rapprocher donc des populations et de la société sénoufo, les missionnaires remirent à l’ordre du jour le projet d’apprentissage approfondi du Sénoufo, initié en 1908 et abandonné des années plus tard pour manque de suivi et d’intérêt manifeste. Les missionnaires s’étaient donnés comme devoir et obligation d’étudier la langue indigène comme l’avait si bien recommandé le directoire de la préfecture apostolique de la Côte d’Ivoire. Cette recommandation faite aux missionnaires avait ses fondements dans les articles rédigés par le directoire de la préfecture apostolique de la Côte d’Ivoire. Ces articles étaient libellés comme suit :
« Article 98 : de là découle le devoir strict et rigoureux d’apprendre la langue des peuples au milieu desquels ils vivent, parce que c’est le moyen de leur faire du bien et de les amener à la connaissance des vérités de la foi. »
« Article 99 : ce devoir est tellement important qu’il prime tous les autres. Un prêtre qui ne pourrait pas après de réels efforts, apprendre la langue parlée dans le pays où il exerce le Saint Ministère, devrait demander à être déchargé de ses fonctions. »
« Article 104 : autant que possible, les catéchismes et les instructions catéchistiques à l’Église se feront en langue indigène13. »
26Mais, cette initiative n’avait pas produit l’effet escompté. Ce n’est qu’en 1955 que les missionnaires instituèrent dans le pays sénoufo, un test d’aptitude de connaissance du sénoufo. Ce qui donnait droit à la juridiction et à la promotion de Curé des Paroisses dans le pays sénoufo. Cet examen se tenait entre le mois d’août et de décembre après l’arrivée de tout missionnaire dans la préfecture apostolique. L’examen auquel était soumis tout prêtre qui aspirait à des fonctions supérieures comportait :
« “1 : la présentation d’un travail de linguistiques composé par l’intéressé lui-même, dictionnaire, grammaire, traduction d’évangélisation, de cantiques, de prières etc.”
“2 : un thème et une version qui peuvent être remplacés par une conversation avec un indigène en présence de l’examinateur.”
“3 : un sermon d’une durée de dix minutes au moins prononcé en langue du pays.”
“4 : une interrogation portant sur les devoirs du confesseur et sur la confession : question à poser au pénitent, exhortation à lui faire etc.”
Le missionnaire doit obligatoirement faire lui-même en langue du pays les catéchismes, la lecture de l’Évangile, les instructions.
Prières et Cantiques seront dits et chantés exclusivement en langue du pays
Seul l’examen passé avec succès donne droit à la juridiction
La nomination d’un missionnaire au poste de quasi-curé est soumise entre autres conditions, à la connaissance aussi satisfaisante que possible de la langue en usage dans la quasi-paroisse où il est affecté14. »
27La langue Sénoufo avait bien intéressé les missionnaires de la colonie de Côte d’Ivoire si bien qu’ils établirent un essai imprimé. Recommandation fut dès lors faite aux missionnaires de consacrer une heure minimum à l’étude de la langue. Passionné d’ethnologie, le père Pay, basé à Komborodougou, s’était attelé à la transcription du nafara. Tout comme, à partir de 1954, le révérend père Convers, alors missionnaire à Korhogo, avait élaboré une grammaire et des dictionnaires en locale sénoufo. Après la deuxième guerre mondiale, les pères qui arrivaient étaient pleins de zèle et décidés à faire l’effort d’apprendre sérieusement la langue. Dans son rapport de 1955 Monseigneur Durrheimer avait écrit : « il était temps d’entreprendre avec méthode des études linguistiques, de chercher à pénétrer les secrets des divers dialectes et de confier les règles qui les régissent. Trois de ces dialectes possèdent maintenant leur grammaire ; deux d’entre elles ont été rédigées cette année. Une quatrième sera terminée sous peu. Plusieurs missionnaires ont fait récemment leur sermon en langue locale du pays. Je ne cesse d’encourager de telles initiatives, de faciliter […] ces études de langue, profondément persuadée de tels travaux décupleront en peu de temps nos possibilités d’apostolat15 ».
28Cependant, cette volonté de chercher à apprendre le sénoufo ne porta pas de fruit puisqu’il n’y eut aucun missionnaire capable de parler couramment le sénoufo. Mais, quelques-uns d’entre eux arrivaient à balbutier quelques mots et phrases.
29Par rapport aux autres circonscriptions ecclésiastiques de la Côte d’Ivoire, les missionnaires de la haute Côte d’Ivoire avaient fait un effort considérable dans l’étude des dialectes sénoufo, à en croire le rapport de la Délégation ecclésiastique de Dakar en 1954.
30Malgré tout, retenons que l’apprentissage de la langue locale n’a fait que déboucher sur un véritable intérêt pour la culture sénoufo. La connaissance poussée de la langue n’a certes pas été le lot de tous les missionnaires ; mais certains tels le père Boutin16 et plus tard les Pères blancs venus à Korhogo dans les années quatre-vingt, sont parvenus grâce à la maîtrise de la langue à mieux connaître, comprendre et aimer la Société sénoufo.
31L’apprentissage approfondi de la langue locale n’était qu’un pas en avant pour l’étude de la société sénoufo, un autre moyen d’intégrer la société sénoufo, si hermétique, pour mieux collecter les informations sur la pratique du poro.
L’étude des institutions traditionnelles de la société sénoufo
32En étudiant la société sénoufo, il s’agissait pour certains missionnaires, de prendre conscience de la réalité existentielle du terrain à évangéliser. Ils étaient conscients des rapports conflictuels que leur regard péjoratif de la société sénoufo avait engendrés dès les premiers moments de l’évangélisation du pays sénoufo. Des missionnaires savaient que le pays sénoufo était évangélisé hors de son contexte socioculturel.
33L’initiative de mieux connaître les coutumes sénoufo avait été renforcé par Monseigneur Émile Durrheimer en lui donna une impulsion vigoureuse dès les années d’après deuxième guerre mondiale. En intellectuel et enseignant avisé, il comprit la nécessité de l’étude de la société sénoufo. Il avait dès lors incité les missionnaires du Vicariat apostolique de Katiola, à s’intéresser aux mouvements du culte massa17 tant dans leur aspect religieux que dans leur aspect sociologique et anthropologique.
34De tous les sujets et thèmes d’études en rapport avec la société sénoufo, les missionnaires ethnologues ou anthropologues, manifestèrent plus d’intérêt au poro, société initiatique sénoufo. Et cela, parce que certains missionnaires avaient subitement cru aux vertus profondes du poro. Les plus déterminés pour cette cause furent les Pères Gabriel Clamens, Convers, Pierre Knops et Leitchnam, Jean-Paul Eschilman, René Luneau, pour ne citer que ceux là. En effet, le révérend père Gabriel Clamens, avait mené une « prospection artistique » dans les cercles de Katiola et de Korhogo en septembre 1952. Ce qui lui a valu la publication de nombreuses études dans la revue « Notes Africaines » de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN)18. Il eut à son actif une collection de fétiches, des morceaux de gris-gris, de bracelets, des objets sculptés, de tam-tam, masques, statuettes collectés à la faveur du mouvement du culte de Massa en pays sénoufo. Le coutumier paroissial de mars 1952, de la paroisse Sainte Jean-Baptiste de Korhogo, nous informe à ce sujet et confirme que le révérend père Convers avait effectué plusieurs voyages à cette époque à Korhogo et était revenu chargé de tous ces objets jetés par les Sénoufo :
« Jusqu’en novembre 1952, la collection d’art sénoufo du R. P. Clamens, avait notablement augmentée. Il entreprit des démarches auprès du Conseil Général et du Gouverneur pour que le Gouvernement français achète la collection. Dans cette optique, il se rend à Abidjan pour prendre attache avec le Gouverneur. Celui-ci donne son accord pour l’achat de sa collection. La somme de trois millions de francs votée par le Conseil Général pour cette collection sera versée. La mission et le R. P. Clamens expédie donc la collection constituée de 300 pièces : masques, statues, statuettes en bronze, bijoux, fétiches… etc.19. »
35Après cette première collection du révérend père Clamens à Korhogo, deux autres furent menées dans la région de Tafiré. Le coutumier paroissial de février 1953 à ce titre nous fait état d’une collection d’une centaine de statues et d’une centaine d’objets en cuivre émanant des Tagwana et des Tafiré20. Toutes ces collections des missionnaires en pays sénoufo ayant eu un large écho en France puis en Europe en général avaient attiré d’ailleurs de nombreux ethnologues européens vers le pays sénoufo. Le coutumier paroissial de février 1953, nous dit qu’un Français, deux Suisses, un Allemand et un membre correspondant de la revue Tropiques avaient effectué un déplacement dans le pays sénoufo pour mener des recherches sur les richesses culturelles sénoufo21.
36Dans la même veine, le révérend père Pierre Knops, ancien missionnaire à Katiola, Korhogo et Sinématiali, porta un intérêt tout particulier à la société sénoufo. Il le fit en marge de ses activités missionnaires. En anthropologue et sociologue averti, il entreprit l’étude de la société sénoufo non pas seulement pour l’adaptation ou l’inculturation du message évangélique, mais surtout pour sa culture personnelle et pour la communauté scientifique.
37Il s’évertua à confiner dans un ouvrage intitulé « Les anciens Sénoufo : 1923-1935 » toutes ces notes recueillies sur la société sénoufo après de longues et rigoureuses recherches sur les Sénoufo. Ce fut une série d’études ethnologiques et anthropologiques sur le pays nafara, publié dans le Bulletin de la Société Royale Belge d’Anthropologie et de Préhistoire. Le révérend père Knops y fit une description objective du poro. Sa description portait sur tous les aspects même les plus secrets du poro. Il fit aussi ressortir, la valeur sociale de cette institution traditionnelle, pilier et symbole de la société sénoufo.
38Les initiations au poro des révérends pères Convers alors missionnaire à Dikodougou en 1957 et Leitchman missionnaire à Sinématiali, témoignaient avec force de l’intérêt des missionnaires pour le poro.
39Avec les renseignements collectés par leurs homologues, les pères apprirent à mieux connaître la société sénoufo en respectant son organisation, ses institutions et ses structures. Après un contact prolongé avec les Sénoufo, ils se rendirent compte que le droit coutumier qui régit leur vie familiale et sociale, loin de s’opposer à l’esprit de l’Évangile apparaît plutôt comme une pierre d’attente, comme une porte ouverte pour la pénétration de la foi. Ils admirèrent chez le Sénoufo, le respect des vieux, l’esprit d’obéissance, le sens du travail et leur endurance aux diverses épreuves de l’initiation au poro grâce aux renseignements qu’ils ont pu recueillir.
*
40De cet article, nous pouvons retenir que les missionnaires catholiques avaient une double mission à accomplir lorsqu’ils foulèrent pour la première fois le pays sénoufo de Côte d’Ivoire. Ils y étaient certes venus pour évangéliser mais surtout pour servir d’agents de renseignement. C’est pourquoi, l’action missionnaire sera marquée par cette volonté de mieux intégrer la société sénoufo à travers des renseignements recueillis sur place. Et pour y arriver, ils effectuaient un voyage de reconnaissance et d’observation dès 1902. Ce voyage avait convaincu les missionnaires de s’installer au Nord de la colonie, au vu des renseignements qu’aurait recueillis le père Bedel. Ce voyage inscrit dans le mode de collecte d’informations dans le territoire de mission. Ce qui a permis aux missionnaires d’opter pour des stratégies plus futées telles le recours aux catéchistes locaux, l’apprentissage approfondi de la langue locale et l’étude des institutions traditionnelles locales. Autant de systèmes que les missionnaires catholiques mirent en place pour mieux se rapprocher de la société sénoufo et se renseigner sur le territoire de mission. Mais que firent les missionnaires des informations et renseignements collectés sur le terrain à travers leurs méthodes d’évangélisation adoptées ?
Notes de bas de page
1Un éclaireur est une personne qui a pour mission de partir en reconnaissance pour observer le terrain et recueillir des informations qui seront utiles au reste du groupe. Dans l’armée l’éclaireur est généralement choisi soldats qui témoignent d’un bon sens de l’observation ou parmi ceux qui connaissent le mieux les lieux. Le terme s’utilise aussi de nos jours pour désigner des avions ou des navires chargés de missions de reconnaissance.
2Le contexte politique de la fin du xixe siècle était marqué par des troubles dans le pays baoulé au centre de la colonie. Le pays baoulé s’est trouvé bouleversé durant cette période à cause de la guerre entre les guerriers de Samory et l’armée française. Cette guerre s’est soldée par la victoire des Français sur Samory le 28 septembre 1898. La victoire française eut pour effet, l’occupation totale du pays baoulé par les Français qui y construisirent des postes. Les autorités coloniales françaises procédèrent à des réquisitions obligatoires de main-d’œuvre, de vivriers pour l’approvisionnement des troupes, la libération des esclaves vendus par Samory dans le pays baoulé, en somme les abus de tous genres. Cette attitude fut à l’origine d’un état permanent de belligérance dans tout le pays baoulé. Les Baoulé se soulevèrent par moments contre les autorités coloniales. Leur résistance avait créé l’instabilité de la région en 1904. C’est d’ailleurs pourquoi, les missionnaires ont été invités à monter plus au Nord de la Côte d’Ivoire pour s’y établir.
3Echo des missions africaines, novembre-décembre 1902, p. 190.
4Monseigneur Diss, « Préfecture Apostolique de Koroko : état de la mission », Echo des missions africaines, no 2, février 1922 p. 22.
5Archives de la Société des missions africaines, Entry 32888, Rubrics. 13/8.03.02, anno : 1945.
6Ibid.
7Archives de la Société des missions africaines, Entry 32888, Rubrics. 13/8.03.02, anno : 1945.
8Ibid.
9Archives de la Société des missions africaines, Entry 32888, Rubrics. 13/8.03.02, anno : 1945.
10La médaille « Bene Merenti » a été accordée en 1925, à Louis Ouandété pour son dévouement à l’égard de la Mission.
11Entretien réalisé le 20 juillet 2009 à Korhogo.
12Archives des Missions africaines Entr. 28969, rubr. 13/08.03.07 anno : 1916.
13Archives de la Société des missions africaines : 13/80307 (1941-1950). Entry : 29014. Rapport quinquennal, Rome, Anno, 1945.
14Archives de la Société des missions africaines : 13/80307 (1941-1950). Entry : 29014. Rapport quinquennal, Rome, Anno, 1945.
15Addenda au Prospectus Status Missionnis 1955, Archives des Missions africaines Entr. 7120
16Le père Boutin est actuellement missionnaire à Dikodougou dans le pays sénoufo. Il reste l’un des vétérans missionnaires de la Société des missions africaines exerçant toujours et encore son ministère dans le pays sénoufo de Côte d’Ivoire.
17L’univers religieux au début des années cinquante, est momentanément remué par un fort courant nouveau, le culte de Massa. Ce nouveau culte, né au Mali en 1946, atteint la circonscription de Korhogo en 1950-1951. Par conséquent, tous les villages de la région ont alors « un temple de Massa ». Un paysan du village de Wolo, dans la région de San au Mali, M’péni Dembélé, est à l’origine de ce mouvement. Une corne de bélier renferme la force de Massa ; des émissaires l’apportent au temple construit par tout le village. Les prescriptions assez usuelles dans les cultes entraînent l’abandon du culte domestique traditionnel : les adeptes jettent leurs statuettes fétiches ou « masques ayant tué » ; il y a aussi un rite à base d’ablutions dans le but de guérir les malades et de faire mourir les « vrais faux » sorciers.
18Voici quelques publications du père Gabriel Clamens :
– « Des noms de personne en dialecte tagwana » Notes Africaines, No 46, Dakar 1950
– « Langue secrète du Poro » Notes Africaines, No 51, Dakar, 1951
– « Anthroponymie nyarafolo » Notes Africaines, No 52, IFAN, Dakar, 1952
19Coutumier paroissial, paroisse Saint-Jean-Baptiste de Korhogo, mars 1952.
20Ibid.
21Ibid.
Auteur
-
Félicien Coulibaly Navigué
Maître-assistant, département d’histoire, université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, Côte d’Ivoire.
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