Quand administrer, c’est renseigner
Archives, bureaucratie et domination coloniale en Indochine (1917-1940)
p. 21-39
Texte intégral
1L’augmentation de la circulation du volume de papiers au sein de l’administration en France dans la première moitié du xxe siècle témoigne de la centralisation du pouvoir et de son développement bureaucratique. Les papiers administratifs sont ainsi instruments de pouvoir1. Si ce phénomène a été approché, entre autres, sous l’angle de la construction de l’identité nationale2 ou de la technicisation de la société3, c’est également un phénomène révélateur de l’émergence du renseignement comme spécialisation administrative4.
2Martin Thomas consacre une étude au développement du renseignement au sein de l’administration coloniale française en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. En se basant principalement sur les Bureaux des affaires indigènes, il montre, entre autres, que le renseignement en situation coloniale ne saurait être limité aux seules pratiques officiellement étiquetées en tant que telles, mais est à comprendre au sein d’un cadre beaucoup large de moyens documentaires mis à la disposition du pouvoir colonial5.
3Pour autant, même si un champ de recherche consacré aux archives, notamment en situation coloniale, est en phase d’émergence6, peu d’auteurs se sont interrogés sur l’étape administrative finale de ces volumes de papier, la conservation/mise en archives, et son rapport au pouvoir. Dès lors, la question peut être posée de ce que les archives nous disent des pratiques du pouvoir colonial, et en particulier concernant le renseignement. Le cas de l’Indochine est intéressant de ce point de vue, puisqu’elle est la seule colonie française ayant bénéficié d’archives fonctionnelles au sein de l’empire (l’Afrique occidentale française [AOF] aura bien un service d’archives, mais ne disposera pour autant pas d’archives organisées pendant plusieurs décennies).
4L’Indochine est une union de territoires colonisés comprenant une colonie (Cochinchine) et des protectorats (Cambodge, Annam, Tonkin, Laos). Sous l’autorité d’un gouverneur général civil français, l’ensemble de ces provinces fonctionne comme une seule entité coloniale à partir du début du xxe siècle, malgré la disparité des statuts et un découpage administratif hétéroclite. Mais la société vietnamienne possède une culture écrite et une administration très ancrées et de longue date, ce qui constitue donc une rivalité forte pour la France et une problématique de continuité du pouvoir au niveau « bureaucratique ». Il se développe donc, dans cette colonie peut-être plus qu’ailleurs, une administration au réseau solide, d’une part pour uniformiser son répertoire de pouvoir, et d’autre part pour s’assurer le contrôle non seulement des territoires et des populations mais également des administrations vietnamiennes7.
5Cette nécessité de contrôle de la circulation des écrits se fait également ressentir sur le plan idéologique de façon particulièrement prégnante. En effet, l’Indochine voit naître dès le début du xxe siècle des mouvements nationalistes, dont certains s’ancrent dans le communisme à partir de 1923. La société vietnamienne est en première ligne à ce niveau avec l’émergence d’une intelligentsia lettrée qui se radicalise sur les bancs de l’école et sera déterminante dans la lutte contre le pouvoir français, se menant aussi bien par les armes (attaque de la garnison Yen Bay en 1930 notamment) que par la propagande (tracts, publications, etc.). Si les années 1920 voient se développer les mouvements nationalistes, les années 1930 marquent un véritable tournant pour l’implantation du nationalisme communiste, gagnant l’ensemble de l’Indochine et les zones rurales, et même au-delà puisque l’URSS apporte son soutien, de même que le Parti communiste français, ce qui n’est pas sans répercussion directe sur la politique en métropole8.
6L’organisation pointilleuse et méticuleuse des archives indochinoises est le reflet d’une administration bureaucratique dans laquelle la fonction de renseignement est centrale, compte tenu des tensions et des menaces idéologiques internes et externes dans lesquelles la propagande joue un rôle absolument crucial. Dans ce contexte, administrer, c’est renseigner. Cela ne signifie aucunement que la Direction des archives et bibliothèques d’Indochine (DABI) ait été conçue comme un outil de renseignement mais que la vision que son directeur, Paul Boudet, en a eue, emprunte d’une ambition toute « babélique », obtiendra les moyens de son ambition dans cette configuration précisément.
7La DABI fournit un contenu documentaire renseignant tous les territoires ainsi qu’un réseau physique précieux pour le pouvoir colonial français alors que les courants nationalistes se développent et gagnent en ampleur et en influence au sein de la société indochinoise en ce début de xxe siècle. Contrôler les réseaux de propagande provenant de l’étranger, développer une contre-propagande pro-française et contrôler les populations, notamment les élites et les zones rurales, en quadrillant les territoires administrativement pour maintenir un monopole font partie du répertoire de pouvoir français en Indochine. C’est dans cette configuration que la DABI va s’implanter et se développer.
8Initialement, la création de la DABI est à comprendre dans le cadre d’un contexte de bureaucratisation des administrations représentatif de la première moitié du xxe siècle avec l’explosion des volumes de papier en circulation et la mise en place de procédures administratives non plus uniquement formelles mais également normées. La DABI est également une administration coloniale qui s’inscrit donc dans le cadre de la politique française de mise en valeur des colonies avec une double mission orientée vers l’éducation et la sujétion des populations de l’Indochine.
9Mais alors que les menaces nationalistes et communistes se font de plus en plus importantes contre le pouvoir colonial, l’implémentation de la DABI et son réseau vont permettre au pouvoir français de consolider son assise bureaucratique en Indochine à l’aide de procédures normées et uniformes et d’une centralisation assez forte dans un territoire d’une superficie trois fois plus grande que celle de la France. Cela lui fournira d’une part un réseau administratif étendu avec tout simplement un accès à des campagnes relativement isolées et d’autre part, cela lui permettra d’assurer la continuité de son assise malgré un turn over des administrateurs pouvant être important en contexte colonial. En effet, le versement de documents à des archives centrales suppose une organisation administrative arrêtée et rodée au sein de laquelle les écrits sont traçables et les différents bureaux tenus pour responsables du respect des procédures administratives. Un cadre de classement unique pour l’ensemble d’une administration incorporant tous les niveaux hiérarchiques, comme ce fut le cas en Indochine française, induit une forte centralisation des procédures administratives et impose une certaine uniformisation des méthodes de travail et des normes administratives. Dit rapidement, la bureaucratisation de l’administration coloniale en Indochine française, permise par un service des archives fort et très développé, a fourni au pouvoir français une continuité et une inertie structurelles qui ont joué un rôle majeur dans le maintien de sa domination.
10Cette structure couplée à un recueil systématique des documents administratifs et leur classement méthodique quasi maniaque ont, de plus, mis à la disposition du pouvoir non seulement un système de renseignement très performant mais également un contrôle strict de l’accès à ces informations plaçant le pouvoir français en situation de monopole sur l’ensemble du territoire indochinois. Les réseaux des bibliothèques publiques et plus tard du dépôt légal, également sous la responsabilité de la DABI, complètent cette situation de contrôle des réseaux écrits, articulant en un même ensemble les pôles administratif et culturel, et contrôlant la production des informations, leur contenu ainsi que leur accès. En ce sens, bien que non labellisée comme telle, la DABI participe d’une démarche de renseignement tel que le définit Dewerpe : une « science » totale permettant une situation de monopole et se développant de pair avec la bureaucratisation de l’État9.
Régime d’autorité et archives en Indochine coloniale
11Les archives coloniales françaises dans leur ensemble n’ont jamais fait l’objet d’une politique globale mais relèvent plutôt, lorsqu’elles existent, d’initiatives dans les périphéries et non de la métropole. Elles restent, de fait, exceptionnelles et perdurent rarement dans le temps. En dehors de l’Indochine, seule l’AOF bénéficiera d’un service d’archives en 191110, et il ne fonctionnera pas correctement. Contrairement au contexte indochinois, il ne connaîtra pas de développement bureaucratique et le service des archives en AOF restera de fait relativement ineffectif jusqu’en 195111.
12En Indochine, c’est à l’origine par intérêt historique qu’une mission d’évaluation des archives indochinoises est mise sur pied en 1917 et débouche sur la création de la DABI la même année12. Avant cela, même si quelques initiatives locales, notamment en Cochinchine13 ou en Annam14, d’organisation des archives ont eu lieu avant les années 1910, elles restent très précaires et peu développées15. La DABI est ainsi créée par Albert Sarraut, alors gouverneur général de l’Indochine16, avec à sa tête Paul Boudet, archiviste paléographe. Nommé après deux années passées à la bibliothèque de Rouen, Boudet incarnera la DABI pour le plus gros de sa carrière et pour le plus gros de l’existence de la DABI elle-même, puisqu’il prendra sa retraite en 1946, le Vietnam gagnant son indépendance en 1954.
13Si le projet originel est d’attribuer la charge de centraliser les archives à l’École française d’Extrême-Orient (EFEO), puisqu’il est alors question de préservation de documents historiques (la mission d’évaluation de Boudet est d’ailleurs chapeautée par l’EFEO), le gouvernement général créera finalement son propre service d’archives, en interne, y ajoutant les bibliothèques17, le tout faisant partie de la politique d’instruction publique franco-indigène d’Indochine18 menée, notamment, par Albert Sarraut19, et plus généralement de la politique coloniale française de mission civilisatrice.
14En l’espace de quelques années, et avec l’appui d’un budget confortable pour cette colonie à l’économie solide20, Paul Boudet va organiser les pôles que représentent les archives, les bibliothèques, et plus tard le dépôt légal en Indochine. À partir de 1924 puis 1926, il s’entoure de deux collaborateurs archivistes-paléographes comme lui : Rémi Bourgeois et André Masson21. Plus tard, Simone de Saint-Exupéry rejoindra l’équipe en 1931, puis, à son retour au pays, Ngo Dinh Nhu, premier Vietnamien diplômé de l’École des chartes en 193722.
15Au niveau des archives, très rapidement, en un an, Boudet va mettre en place un système de classement ingénieux permettant de regrouper les archives existantes en intégrant celles à venir à l’infini. Au cours de sa carrière, il va également créer cinq dépôts d’archives répartis dans les différentes provinces de l’Union indochinoise (ces dépôts seront agrandis au fur et à mesure des années) : quatre régionaux (à Saïgon, Hué, Phnom Penh et Ventiane) et un central (à Hanoï au Tonkin). Ce dernier dépôt collectera les papiers du gouvernement général et des services qui en dépendent (administration centrale), les papiers de la résidence supérieure du Tonkin et les documents à caractère historique des services fermés. Les autres dépôts (locaux) recevront les documents du gouvernement de la Cochinchine et des résidences supérieures des provinces respectives23.
16La durée de conservation des documents par les services est fixée à cinq ans, et aucun document de plus vingt ans ne doit y rester. Les versements aux archives sont effectués au mois de janvier tous les ans, et accompagnés de versements facultatifs au fur et à mesure de l’expédition des affaires en cours. L’organisation des archives est donc rapidement en place et, surtout, restera fonctionnelle tout au long de la présence française en Indochine, à quelques exceptions près24.
17Ce que l’organisation des archives de l’Indochine reflète de l’administration française en Indochine est un développement bureaucratique remarquable par sa méticulosité. En effet, d’une façon générale, le volume de papier et l’organisation des archives d’une administration est en lien direct avec sa nature bureaucratique et son répertoire de pouvoir. Non seulement les règles de versement et de classification des archives sont élaborées à tous les niveaux hiérarchiques, du gouvernement général aux administrations locales, mais ces mesures sont appliquées en pratique ; des moyens humains aussi bien que financiers sont en effet investis.
18Si la mission de Boudet au titre de l’EFEO était orientée autour des archives historiques et de la « culture », le service créé au sein du gouvernement général, à ses débuts en tout cas, se concentre sur le contrôle de la destruction des papiers administratifs et le contrôle des administrateurs vis-à-vis de la destruction des documents.
19En effet, le projet initial de la DABI concernant les archives était au départ beaucoup plus modeste que ce que ce service finira par devenir : il s’agissait de centraliser la destruction des papiers administratifs pour mieux la contrôler, chaque service conservant par ailleurs la main sur le classement de ses papiers :
« Chaque chef de service ou d’administration locale fera son versement au dépôt des archives. Par conséquent, dans l’intérieur de son service, chacun conserve son propre classement et sa responsabilité et, c’est au moment où il décide que dans ses archives, des papiers ne lui sont plus nécessaires qu’il en ordonne le versement au nouveau service, au lieu de procéder suivant la pratique admise jusqu’à ce jour à leur destruction sous sa propre responsabilité. C’est le nouveau service qui, désormais, déterminera s’il y a lieu d’envoyer au pilon les vieux papiers ou de les conserver dans un intérêt historique ou autre25. »
20Ainsi, si c’est bien la volonté de contrôler les procédures administratives jusqu’en leur développement ultime (la destruction des papiers) qui est à l’origine de ce service en 1917-1918, ce sont les avantages, pour l’administration française en Indochine, de créer un système de collecte systématique d’informations et de le centraliser qui explique la forme que ce service prendra d’une part, et son financement et maintien d’autre part. L’uniformité et la continuité de l’administration au-delà du turn over des administrateurs sont ici des éléments clé, comme l’explique Boudet dans son rapport pour établir un bilan de la DABI en 1921, après quelques années d’existence : « Ainsi se trouvera réalisée l’unité de méthode et de classement qui permettra à tout nouveau fonctionnaire de retrouver rapidement les documents qu’il cherche26. »
21Au regard de la situation des autres administrations coloniales, et surtout des archives des autres territoires colonisés par la France (rappelons que le cas de l’Indochine est unique), on peut s’interroger sur les conditions qui ont conduit un régime autoritaire administrant de façon explicitement arbitraire ses sujets coloniaux à implanter une politique archivistique globale et centralisée. Les frais de construction de dépôts, de fourniture de matériel, de main-d’œuvre et tout simplement de transport de volumes importants de papier constituent un budget conséquent qu’aucune autre administration coloniale n’a jugé utile d’investir dans le développement d’un service qui relève a priori d’un régime d’autorité de type légal par la traçabilité des actes administratifs qu’il induit. Mais dans le contexte indochinois, l’administration française a développé des méthodes de type « état policier ».
22Les prémices d’un projet nationaliste émergent très tôt en Indochine, notamment au sein de l’élite lettrée de la société indochinoise. Un réseau de jeunes Indochinois, principalement Vietnamiens se met en place, partant à l’étranger pour s’éduquer et se former, en opposition à la domination coloniale et afin d’organiser la lutte. Parmi eux, on peut bien évidemment citer Phan Boi Chau27 qui s’exile au Japon dès 1905. Mais c’est à partir de 1923 qu’un véritable courant révolutionnaire gagne le pays avec la diffusion de l’idéologie communiste qui se propage notamment au sein des générations de jeunes lettrés indochinois formés par le système français tout en y étant assujettis. Et c’est à partir de 1926 que les tensions se durcissent radicalement entre ces révolutionnaires et le pouvoir français et que de nombreux groupes anticoloniaux émergent, franchissant les clivages et barrières sociales de l’hétéroclite société indochinoise pour toucher tous types de milieux.
23Les années d’affrontement les plus dures entre communistes et pouvoir colonial se situeront entre 1929 et 1932, en pleine crise économique mondiale. Le pouvoir colonial et la communauté française d’Indochine s’inquiètent très tôt de ces différents courants nationalistes et l’éducation, la propagande et le contrôle des élites lettrées vont rapidement constituer des enjeux cruciaux pour le maintien du pouvoir colonial. Ainsi, en 1939, les tensions autour de la circulation des écrits ont pris un tournant et sont devenues extrêmement fortes comme en atteste une circulaire du gouvernement général :
« [Les chefs de parquet et les services de police] devront veiller spécialement à ce que toutes les informations ouvertes pour manœuvres de nature à compromettre la sécurité publique, à occasionner des troubles politiques graves, à provoquer la haine du gouvernement français ou des gouvernements protégés, soient conduites avec le plus grand soin et avec toute la célérité compatible avec l’observation des garanties légales. Il en est de même pour tous les délits réprimés par les divers textes modifiant la loi du 29 juillet 1881 et les lois ou décrets sur la presse notamment, les indiscrétions commises par la voie de la presse, la diffusion de tracts pacifistes, les publications subversives notoirement étrangères, les propos alarmistes ou antipatriotiques, les fausses nouvelles de nature à ébranler la discipline ou le moral des armées28… »
24C’est ce contexte qui explique le développement que suit la DABI, qui évolue en même temps que lui, et est un reflet des diverses adaptations de l’administration coloniale elle-même en réaction aux résistances vietnamiennes. Dans une société coloniale où deux réseaux administratifs, colonial et vietnamien, existent en parallèle et bien que l’administration française soit au final dominante, la nature bureaucratique de cette dernière renforce donc son autorité en Indochine. Le système français se surimpose à une administration déjà en place qu’il doit dominer. Dans les faits, l’administration coloniale est en fait en position de contrôle, mais aussi en nécessité de maintenir un réseau administratif fort rivalisant avec le réseau vietnamien29. La politique archivistique contribue à asseoir sa position dominante et à développer un réseau administratif solide, verrouillé et persistant.
25Plus encore, la DABI porte une dimension performative importante. L’Indochine était connue pour la lourdeur de sa bureaucratie30, il n’est donc pas étonnant d’y trouver quantité d’archives. Il est plus étonnant d’y trouver un système archivistique centralisé et d’une élaboration poussée à un degré de développement suffisamment rare pour être remarqué, comme nous le verrons plus loin. La quête d’exhaustivité y occupe une place centrale, et surtout est mise en action. Contrairement à un discours qui voudrait qu’il n’y ait « pas d’archives sans stabilité31 », dans le cas de l’Indochine, la politique archivistique a façonné l’administration autant qu’elle en a été le produit. Les archives contribuent à renforcer le pouvoir de l’administration, sa persistance et son emprise sur les territoires par le développement de procédures imposant des contraintes de versement aux archives centrales (pour verser, encore faut-il produire des documents), de normalisation et d’uniformisation des procédures (préclassement des fonds selon un cadre unique pour tous les territoires, bordereaux et procédures de versement uniforme). L’administration des archives, et toute la bureaucratie dont elle est à la fois le produit et le générateur, constitue donc une sorte de colonne vertébrale qui répond à un besoin de l’administration française d’« occuper le terrain » face aux administrations vietnamiennes et de quadriller et monopoliser les réseaux de circulation de l’écrit, et correspond à une nécessité pratique ad hoc. Avec le développement de la résistance nationale vietnamienne face au pouvoir français, c’est également de façon ad hoc, que les bibliothèques et le dépôt légal viennent se greffer comme outils de renseignement.
La DABI, administration culturelle, coloniale et policière
26La DABI n’est donc, dès ses débuts et malgré l’initiative première au cœur de la mission d’évaluation Boudet, pas seulement un service de préservation de documents historiques. Elle englobe également une mission plus large avec les bibliothèques. Cela est remarquable dans le sens où il ne s’agit pas que des « bibliothèques administratives », mais également des bibliothèques publiques. Les premières sont habituellement le complément des archives puisqu’il s’agit des ouvrages usuels et de référence (ainsi que les publications officielles) qui sont des outils de travail pour les administrateurs. Les secondes, quant à elles, relèvent de la politique culturelle coloniale et de la mission civilisatrice et contiennent des livres destinés aussi bien aux citoyens français d’Indochine qu’aux sujets coloniaux. Certaines bibliothèques partagent les locaux avec les archives et sont au nombre de quatre : Hanoï (bibliothèque centrale), Hué, Saïgon et Phnom-Penh32. En 1922, deux bâtiments seront construits afin de les abriter : à Hanoï et à Phnom-Penh.
27La bibliothèque centrale de Hanoï qui fut ouverte en 1918 et comprenait alors 11 000 volumes en comprend 83 000 en 1937 et accueille 270 lecteurs par jour (contre 40 en 1918)33. Si l’on en croit les guides et rapports, en 1928, elle compte un peu plus de 35 000 lecteurs contre plus de 80 000 en 1938, dont environ 7 700 « Annamites » (Vietnamiens)34. La bibliothèque de Saïgon recense en 1928 environ 15 000 volumes et ne sera jamais agrandie malgré des projets de travaux renouvelés annuellement. La bibliothèque de Phnom Penh, plus modeste, offre un choix d’ouvrages de toutes sortes et est visitée par un public varié (principalement des élèves). Cependant, celle de Hué présente principalement des collections d’ouvrages administratifs. Des bibliothèques circulantes seront même mises en place pour accéder aux villages dans certaines provinces, mais ce système se développera à partir des années 1930. Là aussi, l’œuvre de Boudet est donc rapide et effective.
28La combinaison des archives et des bibliothèques fait que la DABI bénéficie d’un réseau étendu, à la fois administratif et auprès des populations, dans toute l’Indochine, y compris dans les zones rurales avec les bibliothèques circulantes, même si celles-ci arrivent plus tardivement35. Le caractère très centralisateur de ce réseau correspond à l’organisation administrative de l’Indochine d’une façon générale, selon la mise en place faite par Paul Doumer36, mais aussi à une volonté de Boudet lui-même.
29Comme pour les archives, la composante d’exhaustivité est bien présente pour les bibliothèques. La DABI réalisera, de sa création à 1938, un gigantesque recueil de la législation et des règlements de l’Indochine composé de 3 000 pages et 70 000 fiches37. Paul Boudet et Rémi Bourgeois publieront entre 1929 et 1943 une monumentale bibliographie de l’Indochine française38.
30Surtout, lui et son équipe se lancent dans une grande entreprise d’indexation thématique des archives, en plus du classement par séries et des instruments de recherche « classiques » type inventaires, répertoires, etc. Il s’agit donc là d’ajouter une fonction de documentation aux archives : en 1937, 1 656 demandes de recherche dans les archives du dépôt central sont honorées. Toujours en 1937, sur 185 620 dossiers conservés au dépôt central, 151 598 sont inventoriés en 400 000 fiches organisées en index thématique. Et ce ne sont que les chiffres du dépôt central ; il faut y ajouter les dépôts des provinces, même si les chiffres sont moins conséquents (2 264 dossiers pour Saïgon, 2 551 pour Hué et 2 248 pour Phnom-Penh)39. Enfin, il faut ajouter à cela le ficher des lecteurs.
31La somme de travail produite par la DABI en l’espace de quelques années est donc plus que conséquente. Boudet devait mettre sur pied tout un service, un cadre de classement adapté à l’ensemble des administrations indochinoises, un règlement intérieur, des outils de référencement et de recherche, rattraper le retard dans le classement des archives antérieures à 1917, sans compter la supervision de l’aménagement des locaux et de leur construction, etc. Dans ce contexte, la création d’un index thématique d’une telle précision est proprement colossale et, de fait, très rare si ce n’est unique dans l’histoire des archives en général.
32Ici encore, le contexte colonial, et indochinois en particulier, permet de mobiliser les ressources financières et humaines nécessaires à une entreprise d’une telle envergure. En effet, la situation économique de l’Indochine permet l’investissement dans la DABI. Mais Boudet ne va pas se contenter de créer un service, il va également créer une formation spécialisée de secrétaires-archivistes destinée aux « indigènes ».
33Dès la création de la DABI, il est prévu que des agents administratifs puissent être détachés pour suivre un stage d’une durée de trois à six mois aux archives centrales à Hanoï, à l’issue duquel il pourra leur être délivré un certificat de formation. Mais, c’est en 1931 qu’une véritable formation diplômante de « secrétaires-archivistes indigènes » sera mise en place par Paul Boudet40. Il semble que quinze à vingt personnes aient été diplômées par an de 1930 à 1946, en plus du personnel colonial français, ce qui donne une idée de l’importance du service. En 1937, une centaine d’entre eux étaient actifs sur l’ensemble de l’administration coloniale indochinoise41. Missionnés dans les divers services de l’administration, ce sont eux qui permettront une préparation efficace des envois et versements et ce sont eux également qui feront l’index thématique, entre autres choses. Le projet de base documentaire totale qui est celui de la DABI est en effet permis par le contexte colonial et le système de l’indigénat.
34Ainsi, ne se limitant pas à la seule mise en place d’un réseau quadrillant l’ensemble des territoires indochinois, jusque dans les zones rurales, Boudet adopte également une approche documentaire se voulant exhaustive, réalisée en temps quasi immédiat et à disposition du pouvoir pour toute potentialité, là encore avec en tête la mission coloniale française. Il écrit ainsi :
« Quand l’archiviste aura accumulé des centaines, des milliers de fiches bien classées, heureux s’il peut dire à la façon de ce héros d’Anatole France : “Je possède sur fiches classées alphabétiquement et par ordre de matière toute l’histoire de ce pays” ; il aura accompli sa tâche et apporté, dans la mesure de ses modestes moyens, sa contribution à l’organisation et au développement de ce pays42. »
35Cette interprétation de sa mission, embrassant pleinement l’entreprise coloniale avec une volonté de ficher et classer l’histoire d’un pays est révélatrice de la volonté de contrôle et d’exhaustivité des « sciences administratives » du début du xxe siècle telles que Dewerpe les identifie, en lien direct avec une idée de « science » du renseignement qui se voudrait une méthode de collecte normée et normative, systématique et méthodique :
« La science du renseignement s’articule à un programme intellectuel. Celui-ci […] relève de l’univers de la connaissance rationnelle : discours méthodique, il énonce une doctrine pragmatique, technicienne, positiviste. L’État contemporain […] n’a que faire des amateurs, si talentueux soient-ils ; il demande que soient codifiées les règles, formés les hommes, expérimentées les pratiques efficaces. […] Science singulière qui possède ses objets, ses méthodes et ses règles : elle se sépare en segments intellectuels successifs […] qui forment un processus continu et interactif43. »
36La DABI et son appareil administratif extensif, ultra-centralisé, déployé sur l’ensemble d’un territoire, jusque dans les zones difficiles d’accès, alliant missions culturelle, de surveillance et de conservation, s’inscrit donc bien dans cette approche. Le caractère de plus en plus poussé techniquement des missions de l’administration correspond à l’émergence d’une approche moderne de plus en plus normée des procédures et des sociétés et témoigne de la bureaucratisation de la société dans son ensemble44, mais également, par extension, de procédures bureaucratiques de plus en plus orientées vers le contrôle et le renseignement sans même que ces procédures soient nécessairement identifiées en tant que telles.
37Le cadre colonial, notamment la politique de mission civilisatrice et le régime de l’indigénat, avec le contrôle des populations qu’il induit, ajoute une dimension encore plus forte à ce phénomène. Au-delà des bureaux et services explicitement dédiés à la surveillance active des populations, la DABI incarne bien la nature même de l’ensemble de l’administration coloniale française en Indochine, qui est policière. Il s’y trouve une nécessité de pouvoir mobiliser rapidement un circuit de renseignement potentiel, de ficher, contenir, contrôler pour maintenir l’ordre colonial.
38Comme pour les archives, le fonds de la bibliothèque se veut exhaustif sur l’Indochine, ici encore pour des raisons liées à la culture et à la politique coloniale de la France, mais aussi pour contrôler les réseaux d’informations, ou plus exactement en être l’organe incontournable, détenir un monopole regroupant la plus vaste collection sur l’Indochine, toutes langues et toutes périodes comprises45.
39Des statistiques sommaires sont produites sur les types d’ouvrages lus par les lecteurs européens et les lecteurs vietnamiens de la bibliothèque, là encore s’inscrivant directement dans le cadre de la mission civilisatrice française mais aussi de propagande dans un contexte politiquement tendu46. Dans la suite de ce monitorage des populations, les bibliothèques circulantes permettent d’atteindre les populations rurales de Cochinchine, à travers onze chefs-lieux47, où il est noté que les ouvrages en langue quôc-nguc ont le plus de succès48, offrant ainsi un contrôle des connaissances offertes aux populations hors du champ éducatif colonial, ou une alternative aux potentiels ouvrages subversifs introduits clandestinement sur le territoire. Là aussi, il s’agit bien d’imposer un monopole, tant en termes de contenu que de réseau qui, même si ce n’est pas son but explicite à l’origine, servira les intérêts de la propagande coloniale de la France au fil du développement de sa domination en Indochine. L’addition du dépôt légal à l’éventail de responsabilités de la DABI à partir de 192149 va rendre plus visible la dimension policière de ses activités, au-delà de sa vocation culturelle.
Le dépôt légal, chaînon manquant entre propagande et police
40La loi du 29 juillet 1881 et le décret du 29 octobre 1887 liés au dépôt légal, et surtout au contrôle de la presse étrangère, furent promulgués en Cochinchine puis généralisés le 4 décembre 1914 à l’ensemble de l’Indochine. En métropole, c’est en 1925 qu’une loi réglemente de façon plus systématique le dépôt légal pour l’ensemble des publications. Mais en Indochine, c’est dès 1922 qu’un système proche du système institué par la loi de 1925 voit le jour, d’abord en Cochinchine puis dans le reste de l’Union. Cela est d’autant plus remarquable que c’est en 1933 seulement que la loi du 19 mai 1925 sera promulguée dans les autres colonies françaises.
41Néanmoins, l’Indochine, à la demande de son gouverneur général, bénéficie d’un règlement adapté spécifique de la loi du 19 mai 1925 modifiant le dépôt légal grâce au soutien des ministres des Colonies, des Beaux-Arts et de l’Intérieur auprès du Premier ministre. Ce règlement complète les dispositions existant déjà, dont le souci principal portait sur la production littéraire et sur la constitution de collections de publications dans les bibliothèques.
42Désormais, il est tenu compte de la « propagande communiste » en Indochine qui nécessite un « contrôle préventif de la presse étrangère, particulièrement asiatique ». Un seul bureau centralise le dépôt légal, répertorie les publications et gère leur envoi. Les motivations de ce nouveau décret, par rapport à celui de 1922, sont ainsi explicitées dans le rapport :
« C’est ainsi qu’il a paru désirable de préciser certains passages du texte de la loi afin d’aboutir d’une part à la centralisation des envois effectués par l’Indochine et à la constitution, conformément à l’avis émis par la Commission permanente du Comité consultatif de la régie du dépôt légal dans sa séance du 11 février 1926, d’une collection complète au Ministère des Colonies, d’autre part d’assurer la conservation sur place en Indochine des œuvres produites dans ce pays tout en effectuant un contrôle vraiment efficace des productions étrangères, qui y seraient importées pour être mises en vente ou en circulation. »
43Ainsi donc, un des exemplaires des publications est envoyé au ministère de l’Intérieur en métropole et l’autre reste à la bibliothèque centrale de Hanoï. De plus, le dépôt légal en Indochine inventorie les écrits en deux principales catégories, langue française et « langue indigène », chacune elle-même divisée en deux sections : périodiques et non périodiques50.
44S’il peut apparaître évident que le dépôt légal soit attribué à la DABI, c’est bien la conjoncture et la structure même de la DABI qui conduisent à cette association. En effet, originellement, l’École française d’Extrême-Orient devait hériter de la charge du dépôt légal pour l’ensemble du territoire indochinois. Il était alors surtout question de protection de la propriété intellectuelle51. En attribuant le dépôt légal à la DABI, la double vocation culturelle et policière de cette dernière devient explicite et s’inscrit dans la volonté du pouvoir français de monopole de l’exercice de la propagande dans un rapport de domination coloniale. Cette nouvelle perspective ne semble d’ailleurs nullement empêcher la DABI de poursuivre ce qu’elle considère être son œuvre culturelle, bien au contraire :
« Ce contrôle de la presse étrangère, outre les avantages qu’il présente au point de vue politique permettra d’enrichir les collections de la Bibliothèque centrale d’Indochine d’un grand nombre d’ouvrages et surtout d’une collection importante de disques phonographiques de musique annamite et chinoise de provenance américaine. Enfin, la documentation photographique provenant des pays limitrophes viendra prendre place d’office dans les collections indochinoises, alors que jusqu’ici la Bibliothèque centrale a rencontré des difficultés pour se la procurer, faute de connaître le nom du dépositaire qui peut résider dans une ville autre que la capitale de l’Indochine. Dans ces conditions, vu les avantages incontestables que présentent les modifications proposées, tant pour la sécurité de l’Indochine que pour l’enrichissement de son patrimoine littéraire et artistique, nous avons l’honneur de vous prier [etc.]52. »
45Le dépôt légal permet au gouvernement général de l’Indochine, par l’intermédiaire de la DABI, de tenir une veille concernant les publications qui sert les intérêts du gouvernement général en France, mais également de la métropole où les mouvements anticoloniaux indochinois sont très actifs durant l’entre-deux guerres53. Cela ne concerne pas que les services de police de l’État français. À titre d’exemple, l’Union civique54 est en contact avec le gouvernement général de l’Indochine, afin d’exercer une surveillance active de la IIIe Internationale55.
46Cette veille active accompagne un dispositif de censure et de contrôle de la presse et des publications « indigènes ». En effet, des subventions vont être débloquées pour soutenir certaines parutions en langue vietnamienne et les diffuser auprès des populations, y compris rurales. En 1920, se pose par exemple la question de prendre le contrôle du quotidien Trung Bac Tan Van par le gouvernement général et que ce dernier en chapeaute la production éditoriale. D’après le rapport exposant ce projet, ce quotidien est en perte de vitesse et ne suscite plus suffisamment l’intérêt des lecteurs vietnamiens, précisément à cause d’une censure trop zélée :
« Ce journal devient de plus en plus mort et sans intérêt. La faute en est à une censure trop stricte, généralement méfiante qui supprime tout ce qui pourrait donner lieu à une interprétation critique même anodine et se montre si craintive qu’on l’a vue refuser au journal indigène l’insertion de nouvelles matériellement exactes parues dans tous les autres journaux56. »
47Le projet consiste donc pour le gouvernement général à sortir de la logique de censure stricte pour s’approprier cette publication et la contrôler. Le comité de rédaction et le rédacteur en chef, tous vietnamiens, resteraient en place, et l’action du pouvoir colonial serait discrète ou invisible. Ainsi :
« Il [le rédacteur en chef vietnamien] sera maître de sa rédaction et du choix de ses rédacteurs. […] Il formerait également le projet d’une “tribune indigène libre” où chacun aurait liberté d’apporter ses réclamations, ses idées personnelles, ses critiques même à condition qu’elles soient formulées de façon convenable, sans violence et qu’elles ne touchent pas à l’essentiel des problèmes politiques que nous avons intérêt à réserver57. »
48Il s’agit donc d’aller au-delà de la censure et de réellement contrôler et diriger l’opinion vietnamienne, comme cela est d’ailleurs développé juste après :
« La rédaction les insérerait sans commentaires sauf les erreurs de fait qu’il conviendrait de rectifier et l’administration aurait ainsi et le plus souvent avantage à connaître les doléances et opinions exprimées pour en faire le cas échéant son profit. Au cas où les réclamations et critiques apportées seraient injustifiées, nous aurions toujours la ressource de réponses péremptoires sous le couvert d’autres correspondants simulés. Au besoin même, pour donner une plus large publicité à certains faits de notre administration, à certaines idées, à de nouvelles réformes par exemple nous pourrions facilement procéder, par des correspondances fictives insérées dans la Tribune à des “amorces” appelant les commentaires de vrais correspondants58. »
49Il s’agit là d’un discours d’appropriation et de mainmise sur la presse en proposant de produire ni plus ni moins que du faux contenu dans un journal quotidien. Cette politique est dirigée de façon toute particulière vers l’Annam59.
50Cette politique de propagande française se déplie en trois aspects : censure de la presse vietnamienne, mainmise de l’administration française sur le contenu et la diffusion de certains titres vietnamiens (propagande), comme nous l’avons vu, mais également un projet inspiré par les bibliothèques populaires de Java dans les Indes néerlandaises. Ce projet consiste en des bibliothèques populaires qui viendraient compléter les bibliothèques publiques de la DABI qui privilégient les lecteurs au niveau d’éducation élevé, par des bibliothèques plus accessibles aux couches populaires de la population colonisée dans le but de conserver le contrôle des savoirs auxquels elles ont accès et de contrer la propagande communiste (et non de seulement la censurer)60.
51Si la mise en place de ces bibliothèques est discutée compte tenu du coût que cela engendrerait, la politique de propagande apparaît, elle, de première nécessité : « Si je donne en ce qui me concerne un avis favorable à l’accord d’une somme de 10 000 piastres sur le budget général de 1931, c’est en raison de l’intérêt certain que présente la création dans ce pays très travaillé par le communisme, d’un système officiel de propagande. Il y a une urgence et nous devons nous incliner devant la nécessité politique61. » Il s’agit non seulement de soutenir et contrôler la production de journaux locaux mais également, pour le pouvoir français en Indochine, de se substituer aux éventuelles publications qui offriraient un point de vue concurrençant le sien, dans une volonté de monopole et d’hégémonie sur l’information, au sein de sociétés où la culture écrite tient une part non négligeable. À titre indicatif, en 1936, 67,83 % des livres reçus au titre du dépôt légal sont en langue « annamite62 ».
52Le rôle que la DABI doit tenir dans ce dispositif sera évalué, notamment pour l’Annam, au début des années 1930 ; la question étant de savoir s’il faut centraliser la diffusion des journaux en langue vietnamienne ou en laisser la charge aux bibliothèques locales. En cas de centralisation de cette politique de propagande, et malgré les coûts que cela engendrerait, la DABI « qui a déjà préparé tout un plan dans ce sens63 », semble toute désignée pour prendre en charge cette responsabilité. D’autres bureaux, à caractère plus ouvertement politique ou policier, auraient pu être désignés (durant de nombreuses années, le dépôt légal relevait du ministère de l’Intérieur en France), mais la structure de la DABI, de par ses dimensions tentaculaires et sa volonté monopolistique apparaît comme une évidence, rendant officiel le glissement d’une volonté d’exhaustivité administrative vers une dimension policière :
« Ni les bibliothèques de centres annamites, ni les publications périodiques indigènes locales, ne sauraient être créées et fonctionner aux frais du budget de la colonie. C’est évidemment là un moyen aisé qui dispense de trouver des ressources et d’instituer un système de propagande par la brochure strictement économique. […] Ou nous serons obligés de prendre la question en main et de la confier à la Direction des archives qui a déjà préparé tout un plan en ce sens, plan minima, mais amorce de dépenses exagérées, telles que le comporterait fatalement une centralisation de cette nature64. »
53La boucle entre archives, propagande et renseignement est d’ailleurs bouclée lorsque l’expertise de la DABI en matière de collecte et classification d’informations à la fois centralisée et méthodique est reconnue et sollicitée pour élaborer les méthodes de travail du service de propagande à sa création au sein du gouvernement général :
« Les résultats que l’on peut attendre du service de la propagande, ne dépendent pas seulement de la valeur personnelle des rédacteurs qui en seront chargés, mais encore de leur méthode d’organisation, et surtout de l’abondance et de la qualité de la documentation à leur disposition. Ils doivent être à même de renseigner rapidement et complètement sur les questions les plus variées, politiques, économiques et financières65. »
54Ici la méthode prévaut aux compétences personnelles, la logique méthodique transcende le travail individuel des administrateurs, et c’est bien l’expérience de l’ensemble de la DABI qui est ainsi exposée. André Masson, adjoint de Boudet, est le rédacteur de cette note : il y explique par le détail la façon dont les employés du service de propagande devront procéder de façon concrète, qui est ni plus ni moins qu’en appliquant les mêmes méthodes de collecte et classification de la DABI, jusqu’au choix même des meubles abritant les fiches de classification du service.
55En complément, ne perdant pas de vue la vocation centralisatrice surplombante de la DABI, Masson ajoute :
« En fin d’année, le fonctionnaire chargé de la documentation dresse l’inventaire sommaire des dossiers dont la consultation a cessé d’être urgente, et il les envoie numérotés à la Direction des archives, où ils seront conservés dans les meilleures conditions. En cas de besoin, il suffira d’un coup de téléphone pour en obtenir communication. De même pour les revues. On ne conservera au bureau que les numéros de l’année en cours et de l’année précédente. Les autres seront versés périodiquement aux archives où ils constitueront une collection spéciale à la disposition du service de la propagande66. »
*
56Créée en 1917, la DABI est en place à partir des années 1920 même si elle est amenée à évoluer. Son réseau est bien implanté au sein des différentes strates de l’administration coloniale française ; on perçoit, sur fond de grandes luttes idéologiques du xxe siècle, la capacité de mobilisation de ce réseau à des fins impérialistes. Elle se développe en même temps que la politique coloniale française alors que les mouvements nationalistes anticolonialistes vietnamiens émergent. Son projet initial est centré sur les archives pour leur utilité administrative aussi bien que leur valeur historique, auxquelles se rattachent les bibliothèques. Au fil des années pourtant, les missions de la DABI, et notamment le rattachement du dépôt légal, vont être le reflet des nouvelles priorités et des inquiétudes du pouvoir français face à la « menace » que constituent les groupuscules révolutionnaires, aussi bien sur le territoire même de l’Indochine qu’à l’extérieur.
57Si la DABI est en avance pour son époque en termes d’organisation et de structures (rappelons que les procédures de versements aux Archives nationales en métropole ne seront effectives qu’à partir des années 1930), c’est donc le fait de moyens et de conditions sociales et de travail arbitraires permises par le régime colonial. Mais la DABI est aussi le résultat d’un contexte fait de tensions politiques et administratives favorables à l’émergence d’une administration alliant missions de préservation, de culture, de colonisation et de renseignement. Sans être le fruit d’une anticipation réfléchie et volontaire, la DABI, telle qu’elle existe avec ses trois pôles (archives, bibliothèque et dépôt légal) est le produit d’un contexte politique et culturel spécifique qui reflète bien les résistances auxquelles le pouvoir français fait face. Cette position et ce développement spécifique de la DABI posent en réalité la question de savoir dans quelle mesure toute institution française, culturelle ou autre, en contexte colonial, pouvait aspirer à un autre horizon que celui du projet colonial.
58La DABI a pu se développer sous une forme originale et développer des compétences et des techniques uniques et nouvelles parce que le contexte le demandait, mais également car le cadre impérial français le permettait : l’absence totale de règlement général ou de gestion centralisée, depuis la métropole, des archives coloniales a permis à la vision de Boudet de prendre une forme concrète et aux administrateurs français sur place d’en tirer profit.
Notes de bas de page
1Martin Henri-Jean, Histoire et pouvoirs de l’écrit, Paris, Albin Michel, 1988.
2Noiriel Gérard, État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Belin, 2001.
3Gardey Delphine, Écrire, calculer, classer, Paris, La Découverte, 2008.
4Dewerpe Alain, Espion. Une anthropologie historique du secret d’État contemporain, Paris, Gallimard, 1994, p. 115-116.
5Thomas Martin, Empires of intelligence : Security Services and Colonial Disorders after 1914, Berkeley, University of California Press, 2008, p. 2, citant Ferris John, « Intelligence », in Robert Boyce et Joe Maiolo (dir.), The Origins of World War Two : The Debates Continues, Londres, Palgrave, 2003, p. 308.
6Parmi d’autres : Burton Antoinette (dir.), Archive Stories – Facts, Fictions, and the Writing of History, Londres, Duke University Press, 2005 ; Dirks Nicholas B., « Annals of the Archive : Ethnographic Notes on the Sources of History », in Brian Keith Axel (dir.), From the Margins – Historical Anthropology and Its Future, Durham, Duke University Press, 2002, p. 47-65 ; Houllemare Marie, « La fabrique des archives coloniales et la naissance d’une conscience impériale (France, xviiie siècle) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, no 2, 2014, p. 7-31 ; Stoler Ann Laura, Along the Archival Grain, Princeton, Princeton University Press, 2009.
7Brocheux Pierre et Hémery Daniel, Indochine. La colonisation ambiguë, 1858-1954, Paris, La Découverte, 1995, p. 75-92 et Cooper Nicola, France in Indochina. Colonial encounters, Oxford, Berg, 2001, p. 11-90.
8Brocheux Pierre et Hémery Daniel, op. cit., p. 274-316.
9Dewerpe Alain, Espion. Une anthropologie historique du secret d’État contemporain, Paris, Gallimard, 1994, p. 226.
10Taillemite Étienne, « Les archives de la France d’outre-mer », La Gazette des archives, no 22, 1957, p. 6-22.
11Un service d’archives a également existé en Algérie, mais son histoire complexe mériterait un développement à part entière, puisque cette colonie fut départementalisée.
12Archives nationales d’outre-mer, fonds territorial Indochine, gouvernement général de l’Indochine (ci-après ANOM, INDO, GGI)//26988 : Circulaire d’Albert Sarraut, 6 juillet 1917 ; et Boudet Paul, Les Archives et les bibliothèques de l’Indochine, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1919.
13ANOM, INDO, GGI//5672 : Courrier du gouverneur général de l’Indo-chine au ministre des colonies 1905 ; et Boudet Paul, Les Archives et les bibliothèques de l’Indochine, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1919.
14Boudet Paul, Les Archives et les bibliothèques de l’Indochine, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1919.
15ANOM, INDO, GGI//26988 : Circulaire d’Albert Sarraut, 6 juillet 1917.
16ANOM, fonds privés (ci-après FP) 86APOM/48 : Arrêtés du 29 novembre 1917 et du 26 décembre 1918.
17ANOM, INDO, GGI//15202 : Courrier du 29 juillet 1916 au directeur de l’Imprimerie d’Extrême-Orient.
18Boudet Paul, Les Archives et les bibliothèques de l’Indochine, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1919, p. 20.
19Sur cette question voir Van Thao Trinh, L’École française en Indochine, Paris, Karthala, 1995.
20À titre de comparaison, l’une des raisons données à l’échec relatif de la mise en place d’un service d’archives en AOF est le manque de moyens financiers.
21Gouvernement général de l’Indochine, Rapport sur la DABI 1927-1928, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1928.
22ANOM, FP 86APOM/48 : Note volante (certaines sources disent cependant 1938).
23Galembert Jacques de, Les Administrations et les services publics indochinois, Hanoï, Le-Van-Tan, 1931, p. 555-556.
24Ainsi, et à seul titre d’exemple, le dépôt d’archives de Ventiane connaîtra de nombreux dysfonctionnements. Cela n’empêche que les dysfonctionnements de la DABI restent l’exception à la règle générale qui voit ce service assurer un service de collecte et de classification d’archives régulier et centralisé.
25Archives nationales du Vietnam, fonds de la Direction des archives et des bibliothèques d’Indochine (ci-après ANV, DABI), V0/0087 : Extrait du JO de l’Indochine du 2 octobre 1918.
26ANV, DABI, V1/0112 : Pelure du PV de la commission supérieure administrative de surveillance des archives de Hanoï.
27Phan Boi Chau est l’une des premières et plus importantes figures du xxe siècle de la résistance à la colonisation française en Indochine. Né en 1867, Vietnamien issu d’une famille de lettrés, il écrit parmi les plus importants textes contre le pouvoir français et met sur pied un mouvement visant à l’assassinat de hauts fonctionnaires français. Arrêté en 1913, il sera relâché et poursuivra ses activités. Il décède en 1940.
28ANOM, INDO, GGI SE//3315 : Circulaire du 21 septembre 1939.
29Cooper Nicola, France in Indochina. Colonial Encounters, Oxford, Berg, 2002, p. 25.
30Sager Paul, « A Nation of Functionaries, a Colony of Functionaries. The Antibureaucratic Consensus in France and Indochina, 1848-1912 », French Historical Studies, no 39, 2016/1, p. 145-182.
31Laroche Carlo, « Les archives d’outre-mer et l’histoire coloniale française », Revue Historique, no 206, 1951/2, p. 17.
32Galembert Jacques de, Les Administrations et les services publics indochinois, Hanoï, Le-Van-Tan, 1931, p. 557.
33ANOM, INDO, GGI//53470 : Rapport sur la DABI, 11 décembre 1937 ; et ANOM, FM, AGEFOM/249//368 : Rapport sur l’activité du service des archives et des bibliothèques de l’Indochine pendant l’année 1936-1937.
34Gouvernement général de l’Indochine, Rapport sur la DABI 1927-1928, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1928, p. 13, et Gouvernement général de l’Indochine, Rapport sur la DABI 1937-1938, Hanoï, Imprimerie Le Van Tan, 1938, p. 10. Il ne s’agit pas des chiffres des utilisateurs réels de la bibliothèque, mais des lecteurs enregistrés.
35ANOM, INDO, GGI//53470 : Rapport sur la DABI, 11 décembre 1937.
36Brocheux Pierre et Hémery Daniel, Indochine la colonisation ambiguë. 1858-1954, Paris, La Découverte, 1994, p. 99.
37Gouvernement général de l’Indochine, Rapport sur la DABI 1937-1938, Hanoï, Imprimerie Le Van Tan, 1938, p. 16.
38Il s’agit des documents suivants : Gouvernement général de l’Indochine – Direction des archives et des bibliothèques, Recueil général de la législation et de la réglementation de l’Indochine, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1938 ; Boudet Paul et Bourgeois Rémi, Bibliographie de l’Indochine française, Hanoï, Imprimerie d’extrême-Orient, 1933.
39ANOM, INDO, GGI//53470 : Rapport sur la DABI, 11 décembre 1937.
40ANOM, archives privées d’outre-mer, 86 (Boudet), carton 48 : Note volante.
41Rapport sur la DABI, 11 décembre 1937, ANOM, INDO, GGI//53470.
42Boudet Paul, Les Archives et les bibliothèques de l’Indochine, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1919, p. 16.
43Dewerpe Alain, Espion. Une anthropologie historique du secret d’État contemporain, Paris, Gallimard, 1994, p. 222.
44Gardey Delphine, Écrire, calculer, classer, Paris, La Découverte, 2008.
45Gouvernement général de l’Indochine, Rapport sur la DABI 1927-1928, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1928.
46Gouvernement général de l’Indochine, Rapport sur la DABI 1937-1938, Hanoï, Imprimerie Le Van Tan, 1938, p. 12-13.
47ANOM, fonds ministériels, Agence française d’outre-mer (ci-après FM AGEFOM)/249//368 : Note sur l’activité des archives et bibliothèques den 1936-1937.
48Gouvernement général de l’Indochine, Rapport sur la DABI 1937-1938, Hanoï, Imprimerie Le Van Tan, 1938, p. 15.
49ANOM, INDO, GGI//53470 : Rapport sur la DABI, 11 décembre 1937.
50ANOM, INDO, GGI//4197 : Rapport du 22 juin 1927, et courrier du gouverneur général de l’Indochine au ministre des Colonies.
51ANOM, INDO, GGI//15202 : Courrier à l’imprimerie de l’Extrême-Orient du 29 juillet 1916 et courrier du 18 juin 1916.
52ANOM, INDO, GGI//4197 : Rapport au président de la république française, s. d., et courrier du 31 octobre 1935.
53Goebel Michael, Anti-Imperial Metropolis : Interwar Paris and the Seeds of Third World Nationalism, Cambridge, Cambridge University Press, 2015, p. 242-245. Cooper Nicola, France in Indochina. Colonial Encounters, Oxford, Berg, 2001, p. 93-95.
54Créée en 1920 en métropole, l’Union civique se présente comme une œuvre sociale assurant la bonne marche des services publics en cas de grève, et faisant acte de « solidarité » de façon plus générale.
55ANOM, INDO, GGI//43537 : Courrier du 4 avril 1933.
56ANOM, INDO, GGI//65410 : Note du 10 novembre 1920.
57ANOM, INDO, GGI//65410 : Note du 10 novembre 1920.
58ANOM, INDO, GGI//65410 : Note du 10 novembre 1920.
59ANOM, INDO, GGI//65410 : Voir plusieurs exemples.
60ANOM, INDO, GGI//47466 : Rapport du 21 octobre 1930, courrier du 19 janvier 1931, circulaire du 22 mai 1930, courrier du 2 juin 1930 ; et ANOM, INDO, GGI//47457 et 47458 : Courrier du 7 juin 1929, courrier du 25 septembre 1929.
61Courrier du 19 janvier 1931 du directeur des finances de l’Indochine, ANOM, INDO, GGI//47466.
62Gouvernement général de l’Indochine, Rapport sur la DABI 1937-1938, Hanoï, Imprimerie Le Van Tan, 1938, p. 17.
63ANOM, INDO, GGI//47466 : Courrier du 19 janvier 1931 du directeur des finances de l’Indochine.
64ANOM, INDO, GGI//47466 : Courrier du 19 janvier 1931 du directeur des finances de l’Indochine.
65ANV, DABI, F07/0615 : Note « Comment organiser la documentation du service de la propagande », passage souligné dans l’original.
66ANV, DABI, F07/0615 : Note « Comment organiser la documentation du service de la propagande ».
Auteur
-
Fabienne Chamelot
Doctorante à l’université de Portsmouth.
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