Introduction générale. Éléments pour une anthropologie du renseignement en situation coloniale
p. 7-17
Texte intégral
1En 1962, alors que le renseignement apparaît éminemment régi par les logiques de la guerre froide, le premier roman de Ian Fleming adapté au cinéma, Dr. No, voit James Bond, agent secret de Sa Majesté plus connu sous le matricule de 007, atterrir en Jamaïque. Sa mission contre le Dr No ne répond pas aux canons de l’anticommunisme : elle s’inscrit au contraire dans le crépuscule impérial de la couronne britannique dans les Caraïbes. Si le spectateur l’oublie trop vite, le decorum colonial où est accueilli 007 est là pour le rappeler. Le succès postérieur de la série portée au cinéma a rapidement fait glisser dans les oubliettes les premières aventures « coloniales » du plus célèbre des espions.
2Bien que les puissances européennes des xixe et xxe siècles l’aient relégué au fond de leur inconscient étatique, le monde colonial a été un véritable laboratoire des écoles du renseignement, avec ses spécificités, ses contraintes, ses pratiques et ses identités propres. Le renseignement colonial se distingue en ce qu’il participe d’une panoplie disciplinaire qui s’appuie sur l’asymétrie et la violence de l’appareil d’État colonial1. La finalité du renseignement colonial n’est pas tant l’imposition ou le maintien d’un ordre que la surveillance voire la pénétration de cercles sociaux ou de structures politiques pour identifier les attaques – réelles, présumées ou fantasmées – qui déstabilisent cet ordre colonial. Il étudie les sociétés non pas à des fins universitaires mais pour déterminer un niveau de « menace ». Le renseignement colonial se distingue du renseignement tel qu’il est classiquement pratiqué en Europe occidentale en ce qu’il n’est pas « secret ». Il ne s’agit pas de dissimuler une économie policière ou sécuritaire, mais de développer une politique de renseignement avec des moyens contraints et en usant de certains instruments du Colonial Policing. En ce sens, le renseignement impérial en situation coloniale a été un pilier des logiques d’hégémonie coloniale.
3Année après année, ce renseignement colonial a longtemps été analysé comme un bloc homogène, celui de l’œil invisible d’un appareil d’État tout puissant. Trois constantes se profilent dans cette perspective à tendance réductrice. Premièrement, l’appareil de renseignement, parfois lié à l’appareil de sécurité de police coloniale (mais pas nécessairement) est en perpétuelle construction et perpétuel agencement. Loin d’être une structure efficiente, il se caractérise par une réaction, c’est-à-dire une permanente remise à niveau en fonction, en premier lieu, de la définition de la « menace ». De sorte que cet appareil apparaît comme un outil inachevé, à l’image de l’appareil de l’État colonial dont il est censé être les yeux et les oreilles – or les institutions du renseignement sont loin d’avoir le monopole de l’exercice de l’information politique ou sociale, et leurs productions peuvent manquer en conséquence d’une certaine pertinence due à la difficile pénétration des sociétés colonisées. Deuxièmement, l’approche quotidienne de l’exercice du renseignement, dégagée du spectre des guerres coloniales et surtout des guerres de décolonisation qui sont l’occasion de mettre en place des appareils de renseignement littéralement extra-ordinaires, doit mettre au jour l’intendance de cet appareil d’État colonial. Elle passe par des objets et l’édiction de normes, qui sont autant de formats de « catégorisation » qui vont se fossiliser dans les archives – principal fossile tangible et déformant de l’activité de renseignement. Troisièmement, la rumeur occupe une place de premier ordre dans le renseignement et la police coloniale : ce phénomène a été mis en lumière par l’historiographie anglophone depuis plus de deux décennies2. Dans l’économie politique des rapports sociaux en situation coloniale, la rumeur pèse lourd : elle conditionne bien souvent les stimuli auxquels réagissent les forces de police, de renseignement et de sécurité de l’administration coloniale, qui s’en voit ainsi (dés)orientée au quotidien sans en avoir pleinement conscience3.
Pour une histoire sociale du renseignement
4Le cœur de l’histoire du renseignement se situe en réalité dans une approche historique « par le bas » des agents, c’est-à-dire non pas des officiers traitants mais des sources humaines manipulées : indicateurs, informateurs, agents, etc. L’ambition de cet ouvrage consiste à dépasser les apparences institutionnelles ou sociologiques de l’histoire du renseignement, vu par les yeux des officiers traitants et autres yeux coloniaux, afin de renverser et décoloniser le regard. En effet, leur profil social, politique et économique est certainement le meilleur révélateur des failles par lesquelles l’ordre colonial cherche, dans ses frontières ou hors de ses frontières, à se sécuriser. La frontière devient alors subversive, et l’ordre de la manipulation n’est pas aussi manichéen que ne le laisse croire la version « officielle » des officiers traitants. Car c’est dans cet espace très contraint de la manipulation que l’agent se débat, et joue de toutes les cartes à sa disposition pour faire œuvre d’agency permanente – avec l’espoir de recouvrir, d’une manière ou d’une autre, une certaine marge de liberté par rapport à son officier traitant (stratégie de fuite en avant, de double jeu plus ou moins avéré, ou d’autoconviction dans le fait d’être manipulé). La spécificité de la « situation coloniale » réside dans la transformation sociale radicale provoquée par cette « situation coloniale », et donc la position de carrefour, d’intermédiaire, qu’occupent alors les sources humaines. Cette situation du renseignement colonial est unique car, comme la théorie du chat de Schrödinger, elle s’exerce simultanément à l’intérieur et à l’extérieur de l’ordre colonial – mettant au jour les failles dans lesquelles se niche cette histoire sociale du renseignement.
5En cela, l’étude du renseignement colonial rejoint celle de l’histoire sociale au sens large du terme en explorant les parties jusque-là invisibles des populations dominées. Les évolutions historiographiques dans ce domaine convergent vers ce même point visant à révéler une dimension souvent négligée d’un phénomène de société donné. Par exemple, il est possible d’explorer les relations de travail à travers l’étude des domestiques et non plus seulement des ouvriers4. Il s’agit donc de dépasser la question du contenu du renseignement pour se diriger vers celui de la fabrique du renseignement. En dépassant le simple cadre de l’information, l’étude du renseignement devient à la fois un outil pour évaluer le fonctionnement de l’administration coloniale mais aussi un étalon pour mesurer les relations entre colonisateurs et colonisés et entre colonisés eux-mêmes. Le but de cette étude est à cet égard représentatif d’une méthode visant à déconstruire une pratique coloniale pour examiner l’histoire des sociétés colonisées. Là où une certaine histoire du renseignement se penche sur la colonisation en général, il est désormais possible d’étudier les sociétés colonisées.
6Étudier les sources du renseignement colonial revient donc à se focaliser sur la question de l’espace de production de ce renseignement. Il ne s’agit plus uniquement des bureaux et des services mais des multiples endroits situés entre espaces public et privé qui sont au cœur du renseignement colonial. Le renseignement, parce qu’il est fabriqué bien souvent par le bas, échappe donc clairement à un État colonial rêvé comme tout puissant et panoptique5. Il convient de s’interroger sur ce que constitue vraiment l’État colonial à proprement parler. Les colonies de peuplement aussi bien britanniques, françaises que portugaises avaient recours à des pratiques de renseignement différentes de celles pratiquées dans d’autres protectorats ou d’autres colonies. Outre cet aspect juridique aux conséquences pratiques, la création du renseignement ainsi que son fonctionnement montrent à quel point l’autorité coloniale ne pouvait s’exercer que dans certains lieux donnés. Paradoxalement, le renseignement colonial révèle par négatif les interstices de l’autorité coloniale qui, justement, ne peut s’exercer de manière uniforme et régulière dans les colonies quel que soit leur statut juridique. Le secret autour du renseignement ne provient donc pas de son contenu mais de la façon dont il a été élaboré. Si l’histoire du renseignement colonial est importante, ce n’est pas pour les opérations secrètes menées par des barbouzes aux qualités si cinématographiques, c’est parce qu’il met à nu le fonctionnement de l’administration coloniale. En déplaçant la focale sur le processus plutôt que sur le résultat, toutes les relations de force qu’elles soient sociales, politiques, économiques ou genrées apparaissent en filigrane. À ce titre, l’histoire du renseignement trouve toute sa place, une nouvelle fois, dans l’histoire des sociétés en situation coloniale.
Pour une histoire connectée du renseignement
7La mémoire collective préfère généralement effacer cet aspect de l’histoire du renseignement qui renvoie si souvent aux questions de violences coloniales (au centre desquelles, la polémique de la torture au Kenya ou en Algérie) au profit de l’histoire (plus épique et plus politiquement « propre ») des services spéciaux au xxe siècle – dont la Seconde guerre mondiale et de la lutte contre le nazisme ont constitué un « temps fort6 ». Cette amnésie porte en elle deux limites de poids. Premièrement, elle s’inscrit dans une perspective réduite à un regard strictement européo-centré de l’État-nation contemporain enclos dans ses frontières métropolitaines. C’est oublier un pan entier du programme politique de puissance des États occidentaux contemporains. Deuxièmement, elle fait du renseignement colonial un refoulé idéologique focalisé sur les pratiques des guerres coloniales. Non que l’on puisse imaginer que la violence ait été absente hors des périodes de guerres de décolonisation (la violence, sous différentes formes, participe directement de l’autorité coloniale) ; mais les pratiques du renseignement quotidien et local en situation coloniale ne peuvent être résumées à cette seule dimension.
8Tant que les non-dits officiels de la guerre d’Algérie n’étaient pas levés, le poids des mémoires et des amnésies programmées a lourdement pesé sur la recherche. C’est moins la qualification officielle et tardive par le gouvernement français de « guerre » d’Algérie en… 1999, que le débat sur la torture qui a permis de briser les tabous et franchir une étape historiographique avec la parution de la thèse de Raphaëlle Branche et les confessions du général Paul Aussaresses7. Le débat autour de la torture avait été initialement ouvert avec l’affaire Maurice Audin en 1957, dont le comité éponyme a poursuivi depuis la guerre d’Algérie un travail de sensibilisation et de justice autour de cette disparition devenue le symbole des violences arbitraires coloniales. La publication de La Question d’Henri Alleg l’année suivante a offert aux lecteurs francophones une description de ces mêmes tortures8. De manière plus générale, après 1945, l’irruption des services spéciaux dans le cadre de guerres coloniales, qui se marient à des logiques de lutte anticommuniste, confère au renseignement une dimension supplémentaire marquée par le lien direct entre renseignement et action. Cela offre un miroir déformant et militarisé très éloigné de ce qu’est le renseignement quotidien en situation coloniale du xixe au xxe siècle9. L’hypothèque introduite par la problématique des guerres coloniales est telle qu’elles ont longtemps polarisé la recherche sur le renseignement colonial (la guerre d’Indochine est ici déterminante)10.
9Hors de la mise en œuvre de la doctrine de la guerre révolutionnaire (DGR11) par les services spéciaux français en Algérie, la question du renseignement en situation coloniale n’a pas semblé réellement fleurir dans le domaine francophone – à l’exception d’études isolées et trop peu visibles12 … tandis que le Colonial policing, avec l’histoire des pratiques hégémoniques et la question de l’éventail des violences coloniales, commençait à faire école dans le monde francophone, sur l’héritage et le dépassement de la problématique des rapports « dominant/dominé ».
10En revanche, de l’autre côté de la Manche, le début du xxie siècle s’est avéré plus dynamique pour le volet colonial des Intelligence Studies, parallèlement au développement des travaux sur le Colonial policing13. À la suite du déclin de son programme impérial au crépuscule du xxe siècle (dont le retrait d’Hong Kong en 1997 constitue une date symbolique), l’historiographie britannique, a procédé à un retour aux sources historiques sur la question du renseignement impérial, avec quelque avance sur les autres historiographies auxquelles elle a imposé son pas, au point d’être devenu le principal métronome de la critique des sources de renseignement en situation coloniale14. La condamnation en 2011 de la couronne britannique par la Haute Cour de Justice d’Angleterre et du Pays de Galles dans l’affaire des camps d’internements durant la guerre du Kenya, à la suite de la plainte de quatre anciens prisonniers Mau-Mau survivants, a constitué un tournant majeur15, car elle a provoqué le scandale des Migrated Archives. La découverte d’archives coloniales « rapatriées », dissimulées et en partie méthodiquement détruites par le Foreign and Commonwealth Office sur le site d’Hanslope Park, en application d’une directive d’Harold Macmillan de 1961 a constitué une manne inédite pour la recherche sur les mondes coloniaux britanniques, une recherche fondée sur le dévoilement du secret. Cet événement archivistique a replacé la question des pratiques de surveillance secrète au cœur du colonial rule ; il intervient également à un moment de maturité des historiographies anglophones sur les Intelligence Studies (largement stimulées par les chantiers du groupe de Christopher Andrew à Cambridge qui a consacré un chapitre de ses travaux à l’Empire). Les Intelligence Studies, considérant à la fois les colonies comme un prolongement direct de l’ordre britannique et comme un laboratoire professionnel, se sont nourries des Imperial Studies : les travaux de Martin Thomas en constituent le meilleur exemple.
11Le présent ouvrage se trouve à la croisée de l’historiographie du renseignement occidental et des études impériales en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient et dans les Caraïbes. L’entreprise n’a pas vocation à être une synthèse définitive sur le sujet, mais au contraire à réunir des travaux inédits qui proposent de nouvelles perspectives. Alors que côté francophone, il est difficile de discerner différents courants historiographiques sur la question, il existe de grands chantiers dans l’historiographie anglophone marquée par Empires of Intelligence16, Empire of Secrets17 et Spooked18.
12Ce livre diffère des précédentes approches en ce qu’il n’est pas le produit d’une histoire impériale mais avant tout le fruit de recherches réalisées par des spécialistes d’aires culturelles qui ont choisi de se pencher sur la question du renseignement et de mettre en commun leurs réflexions historiographiques et méthodologiques. Ses travaux s’inscrivent dans une réflexion continue initiée par Maintenir l’ordre colonial, premier ouvrage collectif du Groupe d’études sur les mondes policiers en Afrique (GEMPA)19. Alors que sa géographie ne couvrait que les colonies françaises d’Afrique et de Madagascar, et le condominium britannique au Soudan, ce nouvel opus déborde les frontières pour couvrir, du xixe siècle jusqu’aux indépendances du xxe siècle, de nombreuses aires géographiques coloniales en regroupant des territoires situés sur plusieurs continents et dominés par des puissances coloniales différentes. Outre leur place respective reconnue dans l’historiographie française des « aires culturelles », ces différents terrains retenus correspondent aux espaces où s’est élaborée l’histoire du renseignement colonial dans l’historiographie francophone du début du xxie siècle. Afin de restaurer la place de tous les acteurs, des plus institutionnels au plus invisibles, et dans une perspective d’histoire sociale, ce travail s’inscrit moins dans le sillage de l’historiographie impériale que dans celui de l’histoire connectée.
Une historiographie émergente… et « sous influence »
13Entendu comme champ particulier du maintien de l’ordre colonial, au même titre que l’étude des forces armées ou des institutions pénales (police, justice, prison) comprises comme forces et appareils d’ordre en situation coloniale, la question du renseignement n’a jamais été abordée, en langue française, en tant qu’objet singulier et total. Parvenir à une histoire des sociétés colonisées et des États coloniaux au prisme des sources du renseignement, qu’elles soient de natures étatique et administrative ou privée, impose de repenser l’approche méthodologique de l’historien.
14Cet ouvrage interroge en premier lieu l’exercice et la pratique du renseignement dans les empires à l’aune de leurs spécificités et/ou de leurs continuités avec leur devenir dans les États métropolitains. Christopher Bayly dans les années 1990 a été l’un des pionniers de l’histoire du renseignement colonial. Son ouvrage Empire and Information montrait, en 1996, comment les sources de l’histoire du renseignement avaient le potentiel d’éclairer une histoire plus large que celle du cadre purement institutionnel colonial20. Ce spécialiste de l’Inde a fait la preuve que toute une société coloniale pouvait être analysée au prisme du renseignement ; une fois encore, l’historiographie britannique a pris l’Inde pour modèle et mètre étalon.
15Dans la perspective des Intelligence Studies, qui ont ouvert la voie, dans les pays de langue anglaise, à une réflexion sur le politique et l’État dans les pays du Nord en interprétant le renseignement comme un attribut et une manifestation de l’exercice de l’État, l’ambition de cet ouvrage est d’étendre aux problématiques coloniales et impériales ces questionnements. En 2008, Priya Satia avait montré la pertinence d’une telle démarche en évoquant la création d’un « empire secret » dans les territoires arabes de l’ancien empire ottoman sous domination britannique21. Pour cette auteure, la surveillance des populations colonisées et en particulier la surveillance aérienne sont la clef qui explique le modèle colonial britannique au Proche-Orient. Le renseignement est donc au cœur de l’exercice quotidien de la domination coloniale.
16Les années 2000 ont offert des synthèses anglophones au long cours, qu’elles soient centrées sur l’empire britannique ou qu’elles proposent une approche comparative notamment entre les empires français et britannique. Empires of Intelligence de Martin Thomas a cherché à révéler la palette de services en activité dans le monde arabo-musulman sous domination britannique et française durant l’entre-deux-guerres. Il a tout à la fois révélé et relativisé l’importance et l’efficacité du renseignement pour le gouvernement colonial (Colonial Rule). Il a enfin brisé l’idée d’un succès britannique en matière de renseignement colonial face au modèle français. Toutefois, son étude adopte un regard éminemment impérial qui ne parvient pas toujours à s’incarner à l’échelle locale et quotidienne. Malgré le poids des crises nationalistes émergentes dans le monde arabe des années 1920-1930, la focale sécuritaire ne peut suffire à décrire et aborder les réalités du renseignement en situation coloniale.
17 Empire of Secrets de Calder Walton (encore un Empire) participe de la grande entreprise d’histoire autorisée du MI5 (Security Service) à la faveur de son centenaire (1909-2009), réalisée sous la direction de Christopher Andrew22 (dans ce programme, Walton avait en charge la partie coloniale). Cette histoire du renseignement se focalise strictement sur l’activité du MI5 dans les colonies au nom de la directive Attlee (1949) qui confie au MI5 toute autorité en matière de renseignement et de sécurité dans les colonies. La réalité n’est pas aussi univoque et l’approche institutionnelle ne saurait suffire à embrasser les contours de ce phénomène.
18C’est là tout le problème des sources du renseignement. Ces sources ne sont souvent bien utilisées que pour analyser le renseignement lui-même, ou au mieux, l’appareil d’espionnage et de coercition de l’État ou de l’Empire. Ces sources peuvent largement déformer la réalité tant leurs rédacteurs peuvent se focaliser sur des points particuliers qui ne dépendent pas de leur observation empirique mais des injonctions de leurs supérieurs. C’est comme si les sources de l’Inquisition n’avaient servi qu’à éclairer l’histoire du système judiciaire de l’Église catholique alors que comme Carlo Ginzburg l’a démontré : une histoire culturelle et sociale est aussi envisageable à partir de ces documents23. Robert Darnton ne s’y est pas trompé non plus en consacrant une très grande partie de son temps à déchiffrer les rapports des inspecteurs de police de Paris pour analyser en détail la vie parfois scabreuse des auteurs des Lumières24. Dans la même veine, les sources traditionnelles du renseignement permettent de construire à la fois une histoire des États mais aussi une histoire des sociétés à travers l’œil (naturellement déformant mais parfois bien documenté) du renseignement. L’ouvrage s’efforce d’épouser les trois principales facettes de cette histoire : le renseignement par et pour l’État colonial ; le culte du terrain et le renseignement de choc ; et enfin le renseignement aux yeux des colonisés.
Le renseignement : outil de conquête, de formation et de défense de l’État colonial ?
19Si, dès l’approche de la conquête militaire coloniale, l’outil « renseignement » a joué un rôle tactique, il apparaît cependant que – comme pour les régimes métropolitains – le renseignement en tant qu’institution a mis du temps à se définir et à fonctionner « à plein » en situation coloniale. Cela nécessitait de réunir trois échelles : la pénétration et le contact avec les populations à surveiller (par la forme de contrôles administratifs de différentes formes ou le recrutement d’informateurs aux profils variés) ; la mise en place d’une chaîne d’information qui trouve traditionnellement à l’échelle du gouvernement général le point nodal institutionnel (mise en place d’outils bureaucratiques de mise en forme et de diffusion du renseignement) ; la définition d’une stratégie de renseignement impérial, c’est-à-dire d’une synthèse et d’une orientation du renseignement colonial à l’échelle de l’institution suprême en charge des Colonies (traditionnellement le ministère des Colonies). Si l’historiographie britannique a pu accuser une certaine avance, c’est parce que cette approche de l’empire est consubstantielle à la définition de la politique coloniale de Londres. Il apparaît toutefois que, derrière le jeu d’affichage d’unité impériale britannique du Colonial Office, la réalité sur le terrain est bien moins évidente et varie suivant les latitudes : en ce sens, l’Inde pourrait tout aussi bien être pris en modèle (en partie fantasmé)… qu’en contre-exemple, à l’exemple de la destinée de l’Indian Political Intelligence25.
20En France, malgré quelques réflexions et tentatives à la Belle Époque autour du bureau des Affaires politiques du ministère des Colonies, il a fallu attendre 1937 et le Front populaire pour qu’un éphémère Service de renseignement intercolonial (SRI) soit mis en place pour préparer une vision globale de la lutte contre les menaces dirigées contre l’Empire français par les puissances de l’Axe (l’Italie en Afrique, le Japon en Indochine). L’évolution sémantique de ce service témoigne toutefois de la prise de conscience de l’enjeu global par Georges Mandel, ministre des Colonies (rue Oudinot) : à compter de 1938, le « I » du SRI ne signifie plus « intercolonial » mais « impérial ». Quoique brisé par la guerre, et sans précédent ni réel successeur avec une telle ambition, le service de renseignement impérial devient à partir de l’expérience du SRI un objet de gouvernement reconnu au plus haut niveau politique – quoiqu’inégalement sollicité et exploité au gré de la décolonisation. Paradoxalement, c’est avec la marche vers les indépendances en Afrique que le ministère de la France d’Outre-mer (rue Oudinot) établit en 1959 la véritable réforme du renseignement outre-mer pour ce qui devient les DOM-TOM (Sylvain Mary). Reste toutefois que cette exception perdure jusqu’en… 2008, date de la liquidation du cabinet militaire du ministre qui synthétise, à travers un bureau spécialisé, les renseignements des DOM-TOM et de leur environnement.
21Malgré des tentatives de normalisation, c’est sous la pression de la décolonisation et des guerres qui l’accompagnent que les pouvoirs impériaux, en premier lieu français et anglais (Vincent Hiribarren), réorganisent leur renseignement colonial sur le terrain comme au long de la chaîne d’information de l’État colonial, des gouverneurs au ministère. C’est autour des années 1940 que se mettent réellement en place les architectures civiles ou militaires de renseignement sur le terrain. À cette date, se conjuguent les logiques de la surveillance et de la répression des mouvements anticoloniaux avec la bureaucratisation croissante des gouvernements coloniaux en Afrique comme en Asie. Fait méconnu mais éloquent, la PIDE, la police politique de l’Estado Novo salazariste, inverse à cette époque la courbe de ses moyens humains et matériels entre la métropole et les colonies : à partir de 1961, face aux insurrections anticoloniales qui se transforment en guerres en Guinée-Bissau, en Angola et au Mozambique, plus de 50 % des effectifs humains, des infrastructures et des moyens financiers sont consacrés à l’Afrique. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, la PIDE n’existe que comme la police anticommuniste du Portugal que liquide la Révolution des Œillets de 1974 en gage de la fin de la dictature salazariste (Victor Pereira)26.
22Reste qu’à aborder le renseignement au prisme impérial, comme une descente de l’œil colonial vers les colonisés, revient à analyser l’érection de l’administration (et ses illusions de gouvernement). En Afrique française, les polices coloniales d’AOF et d’AEF se structurent en 1949 au sein des inspections générales des services de sécurité (IGSS) qui mettent l’accent sur le volet renseignement des missions de police, tandis que le 2e bureau (renseignement militaire) et le SDECE (services spéciaux) entament leur concurrence africaine à l’aube des années 195027. De cette période des années 1940-1950, reste un outil encore en vigueur qui symbolise la fonction « renseignement » dans les rouages administratifs de l’État : le bulletin de renseignement, mieux connu sous son abréviation « BR », dont les normes administratives se mettent lentement en place, tout particulièrement dans les mondes coloniaux francophones, qu’ils soient sous domination française ou belge (Romain Tiquet). Dans son sillage, cet exercice déplace dans le bureau les technologies d’un pouvoir de papier avec notamment l’introduction de la machine à écrire, qui induit la formation d’agents à cet exercice codifié par l’administration. Le risque réside dans le fait que, trop sûre de son pouvoir, l’administration s’auto-intoxique au fantasme qu’elle se fait de ses moyens d’informations (Léon Saur).
23Enfin, ce processus accompagne sa gamme tout au long de la période coloniale de l’introduction de nouvelles techniques du savoir et de nouvelles technologies du pouvoir (souvent inspirés du monde économique). Cet aspect a contribué à élargir les moyens du renseignement. Qu’il s’agisse de la constitution d’un réseau d’information public maillé à travers le territoire colonial et dont les résultats sont archives, c’est-à-dire centralisés et conservés de manière régalienne (Fabienne Chamelot), ou d’innovations technologiques, du télégraphe au téléphone (Jean-Pierre Bat), ou dans des outils de la violence (Vincent Hiribarren), l’histoire des sciences et des techniques influence incontestablement l’histoire du renseignement où elle introduit de nouveaux paradigmes de contrôle et simultanément de subversion.
24Le renseignement en situation coloniale reste toutefois marqué par une dimension culturelle liée à l’imaginaire colonial : le culte du terrain et un goût affiché de l’aventure. Convient-il d’y voir une simple contagion de la propagande coloniale ou le creuset de pratiques spécifiques ?
Notes de bas de page
1Blanchard Emmanuel, « Ordre colonial », Genèse, no 86, 2012/1, p. 2-7. O’Reilly Conor, Colonial Policing and The Transnational Legacy. The Global Dynamics of Policing Across the Lusophone Community, Londres, Routledge, 2017. Thomas Martin, Violence and Colonial Order : Police, Workers, and Protest in the European Colonial Empires, 1918-1940, Cambridge, Cambridge University Press, 2012. Tiquet Romain (dir.), « Pratiques ordinaires de l’ordre en Afrique », Vingtième siècle, no 140, 2018.
2White Luise, Speaking with the Vampires. Rumor and Gossip in Colonial Africa, Los Angeles, University of California Press, 2000. Leonardi Cherry, « The Poison in the Ink Bottle : Poison Cases and the Moral Economy of Knowlegde in 1930s Equatoria, Sudan », Journal of Eastern African Studies, vol. 1, no 1, 2007, p. 34-56. Ces travaux sur la rumeur ont innervé la recherche contemporaine et structuré de nouveaux courants historiographiques à l’image des travaux sur le pouvoir en Afrique centrale (Gabon notamment) : Bonhomme Julien, Les Voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine, Paris, Seuil, 2009.
3Keller Kathleen, Colonial Suspects : Suspiscion, Imperial Rule, and Colonial Society in Interwar French West Africa, Lincoln, University of Nebraska Press, 2018.
4Delap Lucy, Knowing Their Place : Domestic Service in Twentieth-Century Britain, Oxford, Oxford University Press, 2011.
5Foucault Michel, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.
6Albertelli Sébastien, Les services secrets du général de Gaulle. Le BCRA 1940-1944, Paris, Perrin, 2009. Andrew Christopher, The Defence of the Realm. The Authorized History of MI-5, Londres, Allen Lane, 2009.
7Branche Raphaëlle, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), Paris, Gallimard, 2001. Ce débat a trouvé en écho le combat du journal Le Monde et – fait qui a déstabilisé l’armée française – les confessions publiques du général Paul Aussaresses, officier de renseignement pendant la guerre d’Algérie qui explique la nécessité de la pratique de la torture dans ses missions de contre-insurrection. Aussaresses Paul, Services spéciaux, Algérie 1955-1957. Mon témoignage sur la torture, Paris, Perrin, 2001.
8Alleg Henri, La Question, Paris, Éditions de Minuit, 1958.
9Le Page Jean-Marc, Les services secrets en Indochine, Paris, Nouveau Monde, 2012.
10SHD, série R, archives déclassifiées de la base 40, poste de la DGSE en Indochine intégrant renseignement/action/contre-espionnage/service technique (2015). Le Page Jean-Marc, Les services secrets en Indochine, Paris, Nouveau Monde, 2012. À cela il convient d’ajouter, sur le modèle de l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance, le rôle des anciens des services spéciaux qui se muent en historiens des services secrets, à l’image du capitaine Raymond Muelle. Dans ce registre, la part « Action », la plus épique et la plus « ancien combattant », a écrasé les autres dimensions du renseignement en Indochine. Le phénomène est comparable avec la guerre d’Algérie – parfois avec les mêmes acteurs.
11Tenembaum Elie, Partisans et Centurions. Une histoire de la guerre irrégulière au xxe siècle, Paris, Perrin, 2018.
12Voir par exemple Fogue Tedom Alain, Cameroun. Sortir le renseignement du maintien de l’ordre politique, Yaoundé, Éditions du Schabel, 2016.
13Sinclair Georgina, At the End of the Line. Colonial Policing and the Colonial Endgame (1945-1980), Manchester, Manchester University Press, 2006.
14Balandier Georges, « La situation coloniale : approche théorique », Cahiers internationaux de Sociologie, XI, 1951, p. 44-79.
15Elkins Caroline, Imperial Reckoning : The Untold Story of Britain’s Gulag in Kenya, Londres, Pimlico, 2005. Anderson David, Histories of the Hanged : The Dirty War in Kenya and the End of Empire, Londres, Norton, 2005. Branch Daniel, Defeating Mau Mau, creating Kenya : Counterinsurgency, Civil War and Decolonization, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.
16Thomas Martin, Empires of Intelligence : Security Services and Colonial Disorder after 1914, Berkeley, University of California Press, 2008.
17Walton Calder, Empire of Secrets : British Intelligence, the Cold War, and the Twilight of Empire, New York, Overlook Press, 2013.
18Major Patrick et Moran Christopher (dir.), Spooked. Britain, Empire and Intelligence since 1945, Cambridge, Cambridge Scholars Publishing, 2009.
19Bat Jean-Pierre et Courtin Nicolas (dir.), Maintenir l’ordre colonial. Afrique et Madagascar, xixe-xxe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.
20Bayly Christopher, Empire and Information : Intelligence Gathering and Social Communication in India, 1780-1870, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
21Satia Priya, Spies in Arabia : The Great War and the Cultural Foundations of Britain’s Covert Empire in the Middle East, Oxford, Oxford University Press, 2008. Les conflits du Moyen-Orient issus de la deuxième guerre d’Irak (2003) ont cruellement mis au jour les thèses de Priya Satia.
22Andrew Christopher M., Defend the Realm : The Authorized History of MI5, New York, Alfred A. Knopf, 2009.
23Ginzburg Carlo, Le fromage et les vers : l’univers d’un meunier du xvie siècle, Paris, Aubier, 1980.
24Darnton Robert, « The High Enlightenment and the Low-Life of Literature in Pre-Revolutionary France », Past and Present, no 51, 1971, p. 81-115.
25Ter Minassian Taline, Reginald Teague-Jones. Au service secret de l’Empire britannique, Paris, Grasset, 2012. Les archives de l’IPI sont conservées non pas aux National Archives à Kew avec celles du Colonial Office, mais à la British Library.
26Cabrita Mateus Dalila, A PIDE/DGS na Guerre colonial, 1961-1974, Lisbonne, Terramar, 2004.
27Bat Jean-Pierre, « Le 2e bureau en Afrique équatoriale française », Revue historique des Armées, no 273, 2014/1, p. 95-107.
Auteurs
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Jean-Pierre Bat
Archiviste-paléographe, agrégé et docteur en histoire, est chercheur associé à l’École nationale des chartes et au CNRS (IMAf). Il est l’auteur du Syndrome Foccart. La politique française en Afrique de 1959 à nos jours, Paris, Gallimard, 2012 et a dirigé, avec Nicolas Courtin, Maintenir l’ordre colonial. Afrique et Madagascar, xix-xxe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.
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Nicolas Courtin
Ancien rédacteur en chef adjoint de la revue Afrique contemporaine, est agent de l’AFD (Agence française de développement) et chercheur indépendant. Il a dirigé, avec Jean-Pierre Bat, Maintenir l’ordre colonial. Afrique et Madagascar, xix-xxe siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.
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Vincent Hiribarren
Senior lecturer en histoire de l’Afrique contemporaine à King’s College London. Il est l’auteur de A history of Borno : Trans-Saharan Empire to Failing Nigerian State, Londres, Hurst et Oxford University Press, 2017 et d’Un manguier au Nigeria : histoires du Borno, Paris, Plon/Terre Humaine, 2019.
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