Introduction
p. 101-103
Texte intégral
1Bien que l’eugénique – étymologiquement étude de la bonne naissance1 (ευ – γε´νος) – soit née en Grande-Bretagne, l’histoire de la pratique eugéniste de la vasectomie commence aux États-Unis. En 1899, deux ans seulement après avoir été le premier à y effectuer l’opération dans un cadre urologique, le chirurgien Ochsner s’inspire des théories de Lombroso et suggère son emploi contre la transmission héréditaire de la criminalité. La vasectomie, comme l’ablation des trompes de Fallope, commence à être pratiquée massivement sur des prisonniers et des personnes handicapées2 et l’État d’Indiana initie dès 1907 une longue série de législations sur la stérilisation eugénique (voir le tableau les résumant, cahier couleur, pl. II, ill. 5).
2Jusqu’à la Première Guerre mondiale, l’eugénisme reste un mouvement marginal en Europe. Offrant à la fois l’opportunité d’interpréter les conflits sociaux en termes biologiques, de justifier les inégalités sociales et raciales, d’adapter les populations aux exigences de productivité et de faire miroiter la résolution des problèmes socio-économiques, il progresse cependant dans les années 1920 dans toutes les sociétés industrielles et s’institutionnalise au niveau international3. L’eugénisme quitte progressivement le statut d’idéologie scientifique et s’impose comme politique de contrôle social.
3La stérilisation eugénique est autorisée sur le Vieux continent pour la première fois en 1928, dans le canton de Vaud (Suisse). Puis elle est légalisée au Danemark, en Suède, en Finlande, en Norvège, en Islande, en Estonie. Toutes ces lois ne sont pas prises par des régimes autoritaires. Certaines sont promulguées par des gouvernements démocrates et réformistes4. En Allemagne, la loi adoptée en juillet 1933 ne diffère textuellement pas beaucoup des autres lois américaines et européennes, mais elle constitue un cas particulier à plusieurs égards : elle s’inscrit dans un vaste ensemble de mesures eugénistes appliquées tout au long de l’existence du IIIe Reich ; elle donne lieu à des stérilisations systématiques et très massives5 ; elle accompagne un racisme « nordique » et un antisémitisme racialisé6 ; elle constitue un prélude à une politique d’extermination technoscientifique. Cette législation trouve ses fondements bien avant 1933, dans la continuité d’un mouvement eugéniste précoce qui a été plus préoccupé par la classe que par la race telle qu’on l’appréhende communément, mais qui a offert toute légitimité au projet nazi de stérilisation7.
4Les spécificités de notre sujet nous ramènent à deux dimensions précises de la question eugénique, en complément de l’historiographie qui s’est prioritairement penchée, et à juste titre, sur la mise en application des stérilisations forcées. D’abord, il faut nous demander quelles ont été les voix qui se sont exprimées en faveur de la stérilisation volontaire au sein des mouvements eugénistes européens. Pour les entendre, nous avons choisi trois points d’entrée. D’abord une campagne en faveur d’une légalisation de la stérilisation eugénique a eu lieu en Grande-Bretagne, le pays qui est à la fois le berceau historique de l’eugénisme et celui du libéralisme. Ensuite, la place accordée à la stérilisation volontaire dans les débats de la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle est susceptible de rendre compte du caractère international de la question. Enfin, avec le courant eugéniste du mouvement anarchiste en France, nous écoutons celles et ceux pour qui la contrainte devrait a priori être une modalité inconcevable de mise en application des principes eugénistes.
5La première partie de cet ouvrage a montré que l’emploi thérapeutique des stérilisations des hommes les distingue très nettement des stérilisations des femmes, sur un plan technique et clinique mais aussi en termes de perception du corps et du genre. Cette distinction est-elle encore pertinente lorsqu’on parle de stérilisation eugénique ? Les travaux sur le genre relatifs à l’eugénisme ont étudié le maternalisme, les stérilisations des femmes, les liens entre féminisme et eugénisme, mais l’investissement de la masculinité et de la paternité par les eugénistes n’a pas fait l’objet d’attention particulière8. Analyser spécifiquement la place de la vasectomie dans les débats sur la stérilisation eugénique volontaire permet de questionner la nature et l’évolution des incitations morales sur la reproduction qui sont émises en direction des potentiels pères.
Notes de bas de page
1Le terme a été inventé par Francis Galton (1822-1911) en 1883.
2Gugliotta Angela, « “Dr Sharp with His Little Knife” : Therapeutic and Punitive Origins of Eugenic Vasectomy. Indiana, 1892-1921 », vol. 53, octobre 1998, p. 371-406.
3Le Premier Congrès eugénique international a lieu à Londres en 1912. Deux autres suivent, à New York en 1921 et 1932. La Fédération internationale des sociétés d’eugénique est fondée en 1921.
4Freeden Michael, « Eugenics and Progressive Thought : A Study in Ideological Affinity », The Historical Journal, vol. 22, no 3, septembre 1979, p. 645-671 ; Lucassen Leo, « A Brave New World : The Left, Social Engineering, and Eugenics in Twentieth-Century Europe », International Review of Social History, no 55, 2010, p. 265-296.
5350 000 à 400 000 personnes ont été stérilisées entre 1934 et 1939. Noakes Jeremy, « Nazism and Eugenics : The Background to the Nazi Sterilization Law of 14 July 1933 », in Bullen R., Pogge Von Strandmann H. et Polonsky A. B., Ideas into Politics Aspects of European History, 1880-1950, Londres, Croom-Helm, 1984, p. 87.
6Massin Benoît, « Préface », in Weindling Paul, L’Hygiène de la race, t. I : Hygiène raciale et eugénisme médical en Allemagne, 1870-1932, Paris, La Découverte, 1998, p. 30.
7Faith Weiss Sheila, « The Race Hygiene Movement in Germany », Osiris, vol. 3, 1987, p. 193-236.
8Stern Alexandra Minna, « Gender and Sexuality : a Global Tour and Compass », in Bashford Alison et Levine Philippa, The Oxford Handbook of the History of Eugenics, Oxford, Oxford University Press, 2010, p. 173-191.
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