Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois
p. 103-114
Texte intégral
1Avant de nous diriger vers Vendôme, sur les pas de Ronsard, adressons un clin d’œil à Rabelais (également l’objet d’une entrée du Dictionnaire critique des lieux de mémoire en Centre-Val de Loire), pour évoquer en préambule, fût-ce rapidement, le passage de Pantagruel en notre bonne ville, ultime étape avant Paris de sa peregrinatio academica. Le séjour y est plaisant, puisque, dissuadé d’étudier par des professeurs qui estiment cela préjudiciable pour la vue, notre héros s’exerce à la paume et au « poussavant » (jeu très particulier qui se pratique avec les filles). Il n’en faut en effet pas davantage, à Orléans, pour obtenir le grade de docteur :
Un esteuf en la braguette,
En la main une raquette,
Une loy en la cornette,
Une basse dance au talon,
Vous voy là passé coquillon1.
2Comme on le sait, les choses n’ont guère changé – du moins à l’UFR Collegium de Droit…
3Laissant Rabelais à Chinon, franchissons allègrement la Loire pour nous transporter une centaine de kilomètres plus au nord, en Vendômois, puisque telles sont bien les attaches géographiques de Ronsard. Sinon directement avec la ville de Vendôme2 (malgré le lycée qui porte à présent son nom et la statue du poète à nouveau érigée depuis mars 2012 devant la bibliothèque municipale après que la précédente eut été fondue par l’occupant allemand)3, du moins assurément avec la province à laquelle elle donne son nom. Ronsard se proclame en effet « Vandomois », suivant l’usage du temps, en tête de la toute première plaquette publiée sous son nom (l’Épithalame d’Antoine de Bourbon4 et Janne de Navarre, 1549), puis « Gentilhomme Vandomois » au titre de la première édition collective de ses Œuvres onze ans plus tard (l’adjectif se rencontrant vingt et une fois dans ses vers, avec quinze occurrences de Vendômois comme substantif5).
4C’est là, selon la légende familiale complaisamment rapportée à Pierre de Paschal, l’historiographe d’Henri II, dans une élégie à visée moins autobiographique qu’encomiastique plus tard dédiée à Remy Belleau, que se serait autrefois établi un lointain ancêtre issu des confins de la Thrace (comme Orphée !) et, traversant toute l’Europe, venu chevaleresquement offrir son bras à Philippe VI de Valois pour l’aider à repousser les Anglais :
Il s’emploia si bien au service de France,
Que le Roi lui donna des biens à sufisance,
Situés pres du Loir, puis du tout oubliant
Freres, pere, et païs, françois se mariant
Engendra les aïeus dont est sorti [mon] pere6.
(Lm. VI, 62, v. 19-23.)
5Puis c’est là que deux siècles plus tard naquit le poète lui-même, « L’an que le Roi François fut pris devant Pavie » (ibid.,p. 65, v. 43) – pour nous en février 1525 mais encore en 1524, dans l’ancien style de Pâques, et comme pour compenser ce désastre national par un événement de meilleur augure7 –, « [l]e jour d’un Samedi, […] / L’onsieme de Septembre » (ibid., v. 44-45)8, très précisément au manoir familial de la Possonnière, à Couture (à présent, Couture-sur-Loir). La Possonnière, et non la Poissonnière, malgré les poissons qui figurent dans les armes familiales9, comme l’expliquera Amadis Jamyn, secrétaire et ami de Ronsard, lui aussi poète, dans une ode adressée « Au sieur de la Possonniere » : « La Possonniere de Posson/ Se surnomme, non du poisson/ Qui des Ronsards nomme la race10. » C’était l’endroit en effet où l’on mesurait les liquides à l’aide du posson devenu poinçon, soit à peu près les deux tiers d’un muid. Le château familial, réaménagé par Loys de Ronsart, le père du poète, dans le goût de la Renaissance italienne et transmis à son fils aîné Claude, sera transformé en corps de ferme avant la Révolution, restauré au xixe siècle par des propriétaires privés et finalement acquis en 2001 par la Communauté de communes du pays de Ronsard (devenue, après fusion, la C. C. Vallées Loir et Braye) [ill. 1]. De ce manoir le nouveau-né est porté à l’église de Couture, pour y être baptisé, mais, à en croire le poète lui-même, manque bien ne jamais y parvenir : « et presque je me vi,/ Tout aussi tost que né, de la Parque ravi » (Lm. VI, 65, v. 45-46). L’incident nous est rapporté par Claude Binet :
« celle qui le portoit, traversant un pré, le laissa tomber par mesgarde sur l’herbe et [les] fleurs, qui le receurent plus doucement : et […] une Damoiselle qui portoit un vaisseau plein d’eau de roses, pensant ayder à recueillir l’enfant, luy renversa sur le chef une partie de l’eauë de senteur : qui fut un presage des bonnes odeurs, dont il devoit remplir toute la France, des fleurs de ses escris » (éd. citée, p. 4).
Ill. 1. – Manoir La Possonnière, lieu de naissance de Ronsard.

Photographie de Patrick Giraud, 2006, CC-BY-SA
6Dans son premier recueil, les Odes de 1550, le poète ne manquera pas de célébrer S. Gervais et S. Protais, les deux saints patrons de l’église de Couture (Lm. I, 5-7), où l’on peut voir encore aujourd’hui, près de l’entrée, les gisants de Loys de Ronsart et de son épouse Jeanne Chaudrier11.
La jeunesse en Vendômois
7Mis à part un court intermède au collège de Navarre12, c’est à la Possonnière que le poète passe les douze premières années de sa vie, en compagnie de ses frères et sœur aînés Claude, Charles et Louise mais en l’absence d’un père retenu plus de quatre ans en Espagne, avec le dauphin François et son cadet Henri d’Orléans (futur Henri II), dont, comme maître d’hôtel, il partage la captivité13. L’ode célèbre des « Louanges de Vandomois » (II, xvii) chantera « [c]e petit coin de terre / [Lui] ri[ant] par sus tous » (Lm. I, 225, v. 63-64), où il a passé une enfance agréable et s’est très tôt initié à la poésie, sur les bords paisibles du Loir, auprès de la fontaine Bellerie et à l’ombre de la forêt de Gâtine. Sur les bords paisibles du Loir14, « dont le cours heureus distille/ Au sein d’un païs si fertile » (ode « Au fleuve du Loir », IV, vi, init., Lm. II, 104) et qui, grossi des eaux de la Braye impétueuse « s’amie [son amie] » (« De l’election de son sepulcre », IV, v, v. 21, ibid., 98), se joue à multiplier les méandres en aval de Vendôme, « tard à la fuite/ En soi s’ebanoiant [au cours lent, s’ébattant dans ses propres eaux] » (« Les louanges de Vandomois », v. 21-22, Lm. I, 223) ; mais que plus tard il accusera plaisamment d’ingratitude pour avoir cherché à renverser son embarcation et s’acquérir ainsi une plus flatteuse dénomination : « Tu m’as voulu noier, afin d’estre nommé,/En lieu du Loir, le fleuve où se noya Ronsard » (Continuation des Amours, xix, v. 13-14, Lm. VII, 137). Auprès de la fontaine Bellerie (dite aujourd’hui Belle Iris, au témoignage même de Stendhal15), source rafraîchissante et « jazarde » (Lm. I, 205, v. 34) qui lui permet de rivaliser dans trois odes (II, ix, III, vi, et V, xvi) avec Horace, le chantre de la fons Bandusiæ (Carm., III, xiii)16, et qu’il entend immortaliser pour avoir, de ses eaux cristallines, ondoyé le beau corps de Cassandre (Lm. V, 233-242). À l’ombre de la forêt de Gâtine17, « lieu de l’apaisement, de l’écoute attentive et de la connivence18 », qu’il souhaite voir, dans les Odes de 1550, épargnée par le feu (Lm. I, 245, v. 31-32) mais qui, mise en vente par le duc de Vendôme, Henri de Navarre (futur Henri IV), sera finalement anéantie par la hache, malgré la pathétique supplique adressée trente ans plus tard à ses bourreaux :
Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force [coule abondamment]
Des Nymphes qui vivoyent dessus la dure escorce ?
(Lm. XVIII, 144, v. 19-22.)
8De cette forêt profonde de plusieurs lieues, qui couvrait jadis, sur la rive gauche du Loir, tout le Bas-Vendômois, il ne reste en effet aujourd’hui que quelques bouquets de bois épars19. Mais c’est bien en ce lieu magique d’initiation et de révélation poétiques que le jeune Ronsard aurait vu, au plus profond de ses « antres moussus » (Lm. IV, 59, sonnet lvii, v. 5) creusés dans le tuf à flanc de coteau20, nymphes et fées danser pour lui « à cottes agrafées », à en croire l’élégie à l’architecte Pierre Lescot (Lm. X, 304, v. 94), dont les dernières versions (moins pudibondes – ou cultivant une réminiscence horatienne21 ?) substitueront à l’épithète primitive son antonyme dégrafées.
9D’où les trois premières fonctions qu’on peut assigner, avec Michel Magnien22, à la « petite patrie » vendômoise dans l’œuvre de Ronsard : elle est le lieu des origines familiales, puis celui de l’éveil à la poésie, avant d’offrir le cadre privilégié où inscrire la passion amoureuse. Si c’est à Blois que Ronsard dit avoir croisé pour la première fois le regard de Cassandre (« A Pierre de Pascal », v. 83-84, Lm. VI, 69), celle-ci, bientôt mariée, s’établit près de Vendôme, « Change[ant] ton Loyre23, lui dit-il, au sejour de mon Loyr » (Les Amours, sonnet clxxvi, v. 7, Lm. IV, 167) et faisant ainsi ressurgir un terroir familier à l’arrière-plan du premier canzoniere ronsardien. Mis au supplice par sa cruelle maîtresse, l’amant trouve quelque soulagement à son désespoir de ce que « les fleuréttes du Loyr,/ Pres de Vandosme, et daignent [l]e douloyr,/ Et l’eau se plaindre aux souspirs de [s]a peine » (Les Amours, sonnet xxxvi, v. 12-14, ibid., 39). Et après l’altière Cassandre, la plus accommodante Marie sera enjointe d’oublier sa contrée natale pour lui préférer celle de son soupirant-poète, mise en valeur au moyen d’une insistante anaphore :
Quel passetems prens tu d’habiter la valée
De Bourgueil, où jamais la Muse n’est allée ?
Quitte moy ton Anjou, et vien en Vendomois.
Là s’eslevent au ciel le sommet de nos bois,
Là sont mille taillis et mille belles pleines,
Là gargouillent les eaus de cent mille fonteines,
Là sont mille rochers, où Echon [Echo] alentour
En resonnant mes vers ne parle que d’ amour.
(« Le voyage de Tours », v. 301-308, Lm. X, 22824.)
10Ce micro-terroir, aux toponymes obscurs, encore reste-t-il à le faire connaître au lecteur comme s’y s’emploient très tôt les premiers commentateurs du poète. Ainsi les Odes de 1550 sont accompagnées d’une « Breve exposition [explication] de quelques passages du premier livre », signée du cryptonyme I. M. P. (pour « Jan Martin Parisien »)25. La dernière glose, portant sur l’ultime pièce commentée « A sa lire » (I, xx), vise précisément à élucider ces termes géographiques peu connus tout en leur conférant une noblesse poétique prise à bonne source : « Gâtine, le Loir, la Neufaune, Braie, ce sont forests, et rivieres du lieu de sa naissance [scil. de l’auteur], les celebrant par ses vers comme les Grecs, et Rommains par les leur [s] » (Lm. II, 211). Et Marc-Antoine Muret, qui accompagne en 1553 la réédition des Amours d’un commentaire suivi, ressent la nécessité d’éclairer les cinq toponymes vendômois du sonnet xciii (devenu cxviii) :
Je te hay, peuple, et m’en sert de tesmoing,
Le Loyr, Gastine, et les rives de Braye,
Et la Neuffaune, et l’humide saulaye,
Qui de Sabut borne l’extreme coin.
(Lm. IV, 92-93.)
11Muret annote diligemment :
« Le Loir.) Riviere, qui passe prés de Vandôme. Gastine.) Nom de forest. Braie.) Autre petite riviere. La Neuffaune.) Forest. Sabut.) Colline fertile en bons vins26. »
12Mieux encore, alors que Muret a quitté la France pour Rome, où il mourra en 1585 (quelques mois avant Ronsard lui-même), son commentaire, au fil des rééditions suivantes des Amours, continue de recevoir diverses modifications et additions. Après 1572 la Neuffaune devient en effet « [u]n bocage appartenant à la maison de l’Autheur » ; le Sabut reçoit cette précision, plus en rapport avec le contexte, qu’à sa base il est « tout revestu de saules » ; et le dernier vers réécrit, « Que Sabut voit aboutir à son coin », appelle cette glose supplémentaire : « C’est-à-dire, qui font le bout et le coin de ladite colline27. » Variantes imputables à un « pseudo-Muret » mais si bien informé des realia vendômois qu’on est tenté d’y voir la propre main du poète28.
Les séjours en Val de Loire
13À la mort de Loys de Ronsart, en juin 1544, son statut de puîné ne permet pas à Pierre d’hériter de la Possonnière, qui revient, avec les deux tiers des biens paternels, à son frère aîné Claude. Il prend donc congé de son pays natal, « voulant aller en Italie » (titre de l’ode IV, iv de 1550) – où il n’ira jamais – mais reprenant en réalité le chemin de Paris :
Terre, à Dieu, qui premiere
En tes braz m’as receu […] :
Et toi Braie qui roules
En tes eaus fortement,
Et toi mon Loir qui coules
Un peu plus lentement.
Adieu fameus rivages
De bel email couvers,
Et vous antres sauvages
Delices de mes vers.
(Lm. II, 91-92, v. 9-20.)
14C’est une autre vie qui commence pour lui, d’étudiant au collège de Coqueret, sous la férule de Jean Dorat, puis de poète à la cour d’Henri II, où son service le retient parfois « vint ou trente mois/Sans retourner en Vandomois » (incipit d’une ode célèbre de 1555, Lm. VII, 98). Il n’en reste pas moins attaché au Val de Loire et à ses gentes « dames de Blois,/ Ou d’Orleans, ou de Tours, ou d’Amboise » qu’il décrit se promenant sur les bords du fleuve royal, à la faveur d’une flatteuse comparaison avec l’amour inspiré à Hercule par sa captive Iolé (« Le Satyre », v. 32-33, Lm. XV, 69). Clerc tonsuré, il peut recevoir en commende (et échanger) divers prieurés mais garde toujours par-devers lui ceux de Saint-Gilles de Montoire, de la Madeleine de Croixval, à Ternay, et de Saint-Cosme, près de Tours. Croixval, acquis en 1566 de Jamyn, est un lieu isolé, aux confins de la forêt de Gâtine, dans une petite vallée arrosée par la Cendrine29. Si le toponyme ne se rencontre pas sous la plume du poète, il inspire à son secrétaire une « Ode pour un Laurier planté par M. de Ronsard en un lieu nommé Croix-val », dans laquelle Jamyn s’adresse directement à l’arbre pour lui rappeler à quel miracle cynégétique il doit sa naissance :
Tu es dans un beau valon,
Qui d’une croix ha son nom,
Lieu sacré qu’ une Duchesse
Augmenta de sa richesse,
Vœu pour son mari sauvé
Qui comme un Cerf il pourchasse
Tomba sans mal sur la place
Où ton tige est engravé30.
15Faut-il y reconnaître le laurier dont nous parle lui-même Ronsard dans son poème « Le Chat », cette plantation qui faisait à Croixval l’objet de tous ses soins, « l’arros[ant], la cercl[ant], et bech[ant]/ Matin et soir » (Lm. XV, 42, v. 77-78), jusqu’au jour où un « démon » vint l’arracher et la jeter à terre, affligeant du même coup son jardinier d’une violente fièvre quarte ? Plus tard c’est un pin que Ronsard y plantera, cette fois en l’honneur d’Hélène (Sonets, II, viii, Lm. XVII, 253-254), avant de consacrer à la belle Saintongeaise la fontaine Saint-Germain, en souhaitant que celle-ci « soit dite à jamais la Fontaine d’Heleine » (II, l, v. 8, ibid., 286) et rende amoureux tous ceux qui boiront de son eau (« Stances de la fontaine d’Helene », v. 69-72, ibid., 290-291)31.
16Mais c’est à Saint-Cosme-en-l’Île, à présent rattaché à la commune de La Riche, et où, avec son ami Jean-Baptiste de Baïf, il était venu autrefois fêter les noces d’une cousine de Marie32 qu’à en croire Du Perron, Ronsard se plaisait tout particulièrement à résider : « Ce Prieuré est situé en un lieu fort plaisant, assis sur la riviere de Loire, accompagné de boccages, de fontaines et de ruisseaux, et de tous les autres plaisirs et amenitez qui sont ordinairement en la Touraine, de laquelle il est comme l’œil et les delices, [ce qui le luy faisoit aimer davantage qu’aucune de ses autres maisons]33. » Il y offre à Charles IX et à Catherine de Médicis, venus lui rendre visite en novembre 156534, « des pompons [melons blancs] de son jardin » (sonnets au Roi et à la Reine mère, Lm. XIV, 121-122), puis y reçoit en 1576, après avoir composé des vers pour sa réception à Tours, le nouveau duc d’Anjou, François d’Alençon, le saluant successivement « entrant en [s] a maison », « entrant en son jardin », « entrant dedans son bois » (sonnets vi, vii et viii, Lm. XVII, 341-344). Sous Henri III, qui lui préfère son cadet et rival Philippe Desportes, il fuit la capitale et, prématurément vieilli par la maladie, se retire de plus en plus souvent dans ses prieurés du Val de Loire, faisant enfin sienne la préférence exprimée vingt ans plus tôt au cardinal de Lorraine : « Car les champs, et les boys, et les lieux solitaires,/ Et les prez, où le Loir parmy les herbes court,/ Me plaisent beaucoup plus que le bruit de la court » (« Epistre de Pierre de Ronsard », v. 484-486, Lm. VIII, 348). Soit la quatrième et dernière fonction prêtée par Michel Magnien à la « petite patrie » ronsardienne, celle de ressourcement, de « retour à la terre-mère35 ».
17À la fin de 1585, gravement malade, le poète se fait transporter de Montoire à Croixval, puis au plus froid de l’hiver, dans des conditions exécrables36, à Saint-Cosme, où il dicte ses pathétiques derniers vers :
(sonnet i) « Je n’ay plus que les os, un Schelette je semble,
Decharné, denervé, demusclé, depoulpé [privé de pulpe, de chair]
[…]
(sonnet vi et dernier) Il faut laisser maisons et vergers et Jardins,
Vaisselles et vaisseaux que l’artisan burine,
Et chanter son obseque en la façon du Cygne,
Qui chante son trespas sur les bors Mæandrins37.
(Lm. XVIII, 176 et 180.)
18C’est là qu’il meurt, dans le logis du prieur encore conservé, le 28 décembre 1585 et qu’il est enterré – loin donc de cette Île-Verte ombragée de peupliers, au confluent du Loir et de la Braye où, trente-cinq ans plus tôt, il entendait faire « election de son sepulcre » (titre d’une ode célèbre de 1550 [IV, v, Lm. II, 97-103]38). Il est modestement inhumé à Saint-Cosme, « à costé senestre de l’autel, si vous entrez dedans l’Église, sans qu’il y ait aucune remarque de tombeau, fors une vingtaine de carreaux neufs de brique, au milieu de plusieurs autres vieux », au témoignage d’Étienne Pasquier dans ses Recherches de la France qui, venu se recueillir sur les lieux trois ans plus tard, aurait composé sur-le-champ, à l’en croire, une épitaphe latine aussitôt tournée en français :
Si Cosme en Grec denote l’univers,
Et que ton nom embelly par tes vers,
Passe bien loin les bornes du Royaume,
Tu ne pouvois choisir manoir plus beau,
Pour te servir, mon Ronsard, de tombeau,
Que ce Sainct lieu, ainçois que ce saint Cosme39.
19Un marbre funéraire, surmonté d’un buste du poète, sera quelques années plus tard fixé au mur de l’église40, jusqu’à la suppression canonique du prieuré au milieu du xviiie siècle et sa vente comme bien national sous la Révolution. Après que Saint-Cosme eut été racheté et restauré, on y retrouva en 1933, dans les ruines de l’église, les restes de Ronsard, à présent recouverts d’une simple dalle commémorative en marbre blanc, où se lisent les six vers composés par lui-même « [p]our son tombeau » (« Ronsard repose icy… », Lm. XVIII, 181).
20Ronsard mérite donc bien, à n’en pas douter, le titre de gentilhomme vendômois qu’il revendiquait fièrement au titre de ses Œuvres, lui qui parvint à faire retentir les noms de sa « petite patrie » jusque dans les vers… des autres poètes de la Pléiade. Dans la sixième élégie latine de Du Bellay, ce n’est pas en effet son petit Liré, préféré comme on sait au mont Palatin, que célèbre l’Angevin mais, en hommage Ad P. Ronsardum, lyrae Gallicae principem [prince de la lyre française], les hauts lieux de l’inspiration ronsardienne :
Quis te igitur uiuit, Ronsarde, beatior uno,
[…]
Nunc te culta tenent celsi uineta Sabuti,
Nunc uirides Braiae, Gastineumque nemus.
Et tua Ledinae respondent carmina Nymphae,
Et salit ad numeros Belleris unda tuos.
(Qui donc, Ronsard, a une vie plus heureuse que toi, entre tous ? […] Maintenant les vignobles soignés du haut Sabut te gardent, et la Braye verdoyante et la forêt [de] Gâtine. Maintenant les Nymphes du Loir répercutent tes chants, et l’onde de Bellerie bondit au rythme de tes vers41.)
21Le Loir pour Ronsard, la Maine pour Du Bellay, la Loire pour l’un et pour l’autre (longtemps avant la Sorgue, chère à René Char), nous voici parvenus à « Pléiade-sur-Loire », ce joli toponyme naguère forgé par Jacques Bonnot, à l’occasion d’un colloque Loire-littérature tenu à Angers il y a déjà un bon quart de siècle et dont le nôtre prolonge directement les travaux : Pléiade-sur-Loire, non pour désigner on ne sait quelle improbable nouvelle commune née par fusion-regroupement, mais pour évoquer « un espace poétique, une province littéraire dans laquelle s’unissent aussi étroitement que les deux termes d’un symbole, un fleuve et des hommes42 ».
Ill. 2. – Statue de Ronsard par Yrvoy, inaugurée à Vendôme en 1872, fondue par l’Occupant en 1942 et remplacée par une copie à l’identique en 2012.

Photographie de Nathalie Racoussot
Notes de bas de page
1Chaperon porté par les docteurs en droit (la cornette étant leur écharpe noire et l’éteuf la balle du jeu de paume). Pantagruel, v, éd. M. Huchon des OC, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1994, p. 232.
2Sept occurrences du toponyme dans son œuvre poétique (d’après Creore Alvin Emerson, A Word-Index to the Poetic Works of Ronsard, Londres, Maney, 1972, 2 vol., s. v.) mais de fait souvent incluses dans le tour « pres (de) Vandosme ».
3La première statue, sculptée par Aimé Charles Irvoy, avait été inaugurée le 23 juin 1872 en présence du ministre de l’Instruction publique Jules Simon – mais sans Flaubert, pourtant convié par le maire et projetant même d’y prononcer un discours vengeur « contre le Panmuflisme moderne », avant de renoncer par misanthropie « et surtout afin d’éviter la compagnie des chers confrères » (lettres à George Sand, du 4 juin, et à la princesse Mathilde, du 1er juillet, in Correspondance, éd. J. Bruneau, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1973-2007, t. IV, p. 530 et 542 – cf. l’entrée « Ronsard » du Dictionnaire des idées reçues). Toutefois, à en croire Prosper Blanchemain, « Ronsard possédait à Vendôme une habitation aujourd’hui détruite, qui était située rue Saint-Jacques, sur un emplacement occupé par une partie du Lycée. Elle était voisine de l’hôtel de Langey, qui subsiste encore et dont elle n’était séparée que par le Loir » (Étude sur la vie de Pierre de Ronsard, Paris, Franck, 1867, p. 44, n. 2).
4Duc de Vendôme et, à ce titre, suzerain des Ronsart de la Possonnière. Cf, dans Les Amours de 1552, le généthliaque du duc de Beaumont, fils aîné d’Antoine de Bourbon, salué comme « l’enfant de mon maistre » (OC, éd. P. Laumonier, Paris, STFM, 1914-1975 [notre éd. de référence, dorénavant désignée par Lm.], t. IV, p. 163, sonnet clxxii, v. 12). Le Vendômois d’Henri de Navarre, futur Henri IV, deviendra aussi celui de son épouse Marguerite de Valois (« Sonnet à la Royne de Navarre », t. XVII, 33, v. 9-14).
5On y ajoutera une référence précoce au « naif dialecte de Vandomois », de dignité égale au français, dans le « Suravertissement » en prose des Odes de 1550 (Lm. I, 57, l. 14).
6À ce fils d’un « marquis de Ronsard » (ibid., p. 61, v. 10), Claude Binet, le premier biographe du poète, donne même un prénom, celui de Baudouin (Vie de Ronsard, éd. P. Laumonier, Paris, Hachette, 1909, p. 2). Plus curieusement, sans doute par mauvaise lecture de la forme ancienne de français dans le même poème, v. 22, Jean Joubert en fait un François (La Possonnière, Saint-Cosme, maisons de Ronsard, Saint-Cyr-sur-Loire, Christian Pirot, 1990, p. 37).
7« Et est à douter si en mesme temps la France receut par cette prinse malheureuse un plus grand dommage, ou un plus grand bien par cette naissance heureuse, à laquelle estoit advenu […] d’estre remarquée d’une si memorable rencontre » (Binet, Vie de Ronsard, éd. citée, p. 4). Cf. Colletet Guillaume, Vie de Ronsard, éd. Fr. Bevilacqua Caldari, Paris, Nizet, 1983, p. 87.
8Mais le 11 septembre 1524 tomba… un dimanche – pour la nuit du samedi au dimanche ? Sur les controverses qui entourent la date exacte de naissance du poète, voir les mises au point de Laumonier Paul (éd. de la Vie de Ronsard, citée, p. 66-67, en regard de « un Samedy sixiesme de Septembre », rédaction primitive de Binet, p. 4, ensuite corrigée) et de Simonin Michel (éd. de Jacques Davy du Perron, Oraison funèbre sur la mort de M. de Ronsard, Genève, Droz, 1985, p. 162, n. 28). Le même Simonin corrige cette date pour lui substituer la nuit du 1er au 2 septembre (qui ne correspond pas non plus à un samedi-dimanche), tant dans sa biographie du poète (Pierre de Ronsard, Paris, Fayard, 1990, p. 29) que dans la « Chronologie » placée en tête de l’éd. de la Pléiade (Paris, Gallimard, 1993-1994, t. I, p. xliii).
9Le blason des Ronsart est « d’azur à trois Ross d’argent rangés en fasces » (Commentaire de Paul Laumonier à la Vie de Ronsard de Claude Binet, éd. citée, p. 58, avec cette précision que « le Loir abonde en rosses, petits “vifs” du genre gardon, qui sont excellents pour la pêche du brochet »).
10Œuvres poetiques, Paris, Mamert Patisson, 1575, f. 231 vo. Voir la mise au point de Laumonier Paul, Revue de la Renaissance, I, 1901, p. 118-119 (mais explication différente avancée par Busson Henri, « La Possonnière », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, XVI, 1954, p. 212-213).
11Une (médiocre) reproduction et une description précise de ces statues tombales, alors « conservées dans une armoire de la sacristie », par le même Paul Laumonier dans son commentaire de la Vie de Ronsard (éd. citée, p. 65).
12« Si tost que j’eus neuf ans au colege on me meine,/ Je mis tant seulement un demi an de peine/ D’apprendre les leçons du regent de Vailli,/ Puis, sans rien profiter, du colege sailli » (« À Pierre de Pascal », v. 51-54, Lm. VI, 66). Mais Michel Simonin doute qu’après ce semestre infructueux à Navarre Ronsard ait regagné le Vendômois et conjecture que son père le fit dès ce moment entrer au service de la maison royale (Pierre de Ronsard, op. cit., p. 43-44).
13Du moins quand Charles Quint, en représailles contre leur père, ne retirait pas aux princes leur suite française, en enfermant Loys de Ronsart et d’autres serviteurs au château de la Mota, à Medina del Campo (voir Cloulas Ivan, Henri II, Paris, Fayard, 1985, p. 43).
1451 occurrences dans l’œuvre poétique de Ronsard.
15Mémoires d’un touriste, éd. V. Del Litto et F. Déchanet-Platz, Paris, Gallimard, Folio, 2014, « De la Touraine, le 23 juin 1837 », p. 347.
16Voir Méniel Bruno, « “A la fontaine Bellerie” ou l’imitation heureuse (II, 9) », in Dominique Bertrand (dir.), Lire les Odes de Ronsard, Clermont-Ferrand, PU Blaise-Pascal, 2002, p. 121-134.
1711 occurrences.
18Rouget François, L’arc et la lyre. Introduction à la poétique des Odes de Pierre de Ronsard, Paris, SEDES, 2001, p. 57. Voir aussi Ménager Daniel, « “A la forest de Gastine” (II, 23) », Lire les Odes, op. cit., p. 135-144.
19D’après Laumonier Paul, Ronsard poète lyrique. Étude historique et littéraire, Paris, Hachette, (1909) 1932, p. 436. Voir Caisso René, « La vente de la forêt de Gâtine à l’époque de Ronsard », Humanisme et Renaissance, IV, 1937, p. 274-285.
20Sur ce riche motif ronsardien de l’« antre des Muses », voir Duport Danièle, Les jardins qui sentent le sauvage. Ronsard et la poétique du paysage, Genève, Droz, 2000, p. 101-107.
21Les solutis/Gratiæ zonis [les Grâces à la ceinture dénouée] de Carm., I, xxx, 5-6.
22« Ronsard, Du Bellay et leur “petite patrie” », in Sylvie Laigneau-Fontaine (dir.), “Petite patrie”. L’image de la région natale chez les écrivains de la Renaissance, Genève, Droz, 2013, p. 321-344, ici p. 324-331.
23Au masculin, comme le latin Liger. Avant son mariage, Cassandre Salviati résidait à Blois et au château de Talcy.
24Suit la palinodie, pour le cas où Marie se ferait prier : « Ou bien si tu ne veus, il me plaist de me rendre/Angevin… ».
25Mais ces initiales pourraient aussi bien correspondre à celles de Jean de Morel (suivant Fontaine Marie-Madeleine, « Conclusion » à Jean Martin. Un traducteur au temps de François Ier et d’Henri II [Cahiers V.-L. Saulnier, 16, 1999], p. 227-239, ici p. 235-237).
26Les Amours et leurs commentaires (texte de 1553), éd. Chr. de Buzon et P. Martin, Paris, Didier, 1999, p. 160.
27Commentaires au premier livre des Amours de Ronsard, éd. J. Chomarat, M.-M. Fragonard et G. Mathieu-Castellani, Genève, Droz, 1985, p. 66.
28Voir Silver Isidore, « The Commentaries of the Amours by Muret and Belleau : a Significant Body of Prose Recovered for Ronsard », Three Ronsard Studies, Genève, Droz, 1979, p. 109-167. Mais thèse contestée par Gisèle Mathieu-Castellani dans l’édition citée supra, p. xxvii-xxix.
29« Sa demeure ordinaire, écrit Binet, pour estre un lieu fort plaisant, et voisin de la forest de Gastine et de la fonteine Bellerie, par luy tant celebrez, et pour estre le pays de sa naissance » (Vie de Ronsard, éd. citée, p. 30).
30Œuvres poetiques, op. cit., f. 239 vo-240 ro.
31Voir Ronsard. La trompette et la lyre (catalogue d’exposition, Paris, Bibliothèque nationale, 1985), section « Paysages et lieux ronsardiens », v, Croixval (où on corrigera, p. 27, 1re col., la référence erronée à l’édition Laumonier : lire Lm, XVII, pour Lm, XII).
32« Nous vismes dans un bois s’eslever le clocher/ De Sainct-Cosme, pres Tours, où la nopce gentile/ Dans un pré se faisoit au beau millieu de l’isle » (« Le voiage de Tours », v. 40-42, Lm. X, 215).
33Oraison funèbre, éd. citée, p. 121 et appar. crit. Cf. Binet : « Il se plaisoit ordinairement […] à S. Cosme, lieu fort plaisant, et comme l’œil de la Touraine, jardin de la France » (Vie de Ronsard, éd. citée, p. 44).
34Et où commande lui est sans doute (enfin) passée de La Franciade (voir sur ce point notre thèse, La Franciade sur le métier. Ronsard et la pratique du poème héroïque, Genève, Droz, 2001, p. 30-31).
35Art. cité, p. 325 et 331-332.
36Voir Du Perron, Oraison funèbre, éd. citée, p. 122.
37Sonnet paraphrasé en prose par Du Perron, ibid., p. 124. Voir l’étude de Weber Henri, « Autour du dernier sonnet de Ronsard : de la vieillesse à la mort, du cygne au signe », French Renaissance Studies in Honor of Isidore Silver [Kentucky Romance Quarterly, XXI-2, 1974], p. 113-120.
38Parce qu’entre-temps le terrain avait été vendu par son frère aîné Claude à dame Catherine Dalizon, comme le suppute Joubert (Joubert Jean, La Possonnière, Saint-Cosme, op. cit., p. 69 et 106) ?
39Livre VII, chapitre x, éd. M.-M. Fragonard et Fr. Roudaut, Paris, Champion, 1996, t. II, p. 1459-1460. Sur l’image complaisamment flatteuse que Pasquier cherche à donner, ici comme ailleurs, de ses relations avec le Vendômois, voir Magnien Catherine, « Ronsard vu par Pasquier », Les figures du poète. Pierre de Ronsard [Littérales, no 26, 2000], p. 59-83, ici p. 82.
40À l’initiative du nouveau prieur commendataire, Joachim de la Chétardie (Colletet Guillaume, Vie de Ronsard, éd. citée, p. 88).
41Œuvres poétiques, t. VII, Œuvres latines : Poemata, éd. et trad. Gve Demerson, Paris, STFM, 1984, p. 60-61, v. 23-28. Voir Ford Philip, « La “petite patrie” de Du Bellay entre latin et français », in “Petite patrie”, op. cit., p. 299-310, ici p. 303-305.
42« Pléiade-sur-Loire », Loire-littérature (Actes du colloque d’Angers, 26-29 mai 1988), Angers, PU, 1989, p. 67-77, ici p. 67. Depuis la tenue du colloque, a notamment paru le Dictionnaire de Pierre de Ronsard, F. Rouget (dir.), Paris, Champion, 2015, avec des entrées « La Possonnière (manoir de) », « Loir » et « Vendôme – Vendômois ».
Auteur
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Denis Bjaï
Professeur émérite de Littérature française, université d’Orléans, Polen
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