La Maison de la culture de Bourges
Naissance et déclin d’un symbole de la décentralisation culturelle
p. 53-69
Texte intégral
1Une véritable mythologie entoure la décentralisation culturelle du troisième quart du xxe siècle, de Jeanne Laurent à André Malraux principalement, même si les prémisses peuvent en être retrouvées dans l’entre-deux-guerres1. Ce moment fort a été relayé en Région Centre par un équipement majeur, la Maison de la culture de Bourges, dont le demi-siècle d’histoire symbolise bien l’apparition puis les doutes de cette politique. Monument emblématique, elle a fait l’objet de nombreuses études, articles de presse, travaux universitaires, et notamment d’une première rétrospective réalisée vingt ans après son ouverture, en 1983. Ce travail collectif, auquel j’ai participé, a été réalisé sous la direction de Pascal Ory, et il a donné naissance à un catalogue2, à une exposition et à un colloque. L’évolution de la structure depuis cette date a fait l’objet de beaucoup moins de travaux, tant c’est bien la courte période héroïque de la première décennie qui a concentré l’intérêt3. La Maison de la culture de Bourges mérite cependant une mise en perspective, tant géographique ou sociologique qu’historique, avant, pendant et après les glorieuses années Monnet. Au-delà de son importance réelle, elle possède en effet une dimension symbolique étonnante, bien supérieure à son rôle effectif, dont on peut encore aujourd’hui mesurer le poids dans la cité. Elle est, par excellence, un lieu de mémoire, un lieu de diffusion des savoirs, un lieu de conflits de pouvoirs.
Le cadre de l’implantation
2La ville de Bourges a connu son heure de gloire du xiie au xvie siècle, de l’entrée dans le domaine royal aux Guerres de Religion, avec une apothéose aux xiiie (construction de la cathédrale), xive (palais ducal de Jean de Berry avec sa Sainte-Chapelle) et xve (présence du « roi de Bourges » Charles VII, construction du « palais Jacques-Coeur » puis des Hôtels des Échevins, Lallemant et Cujas, entre autres chefs-d’œuvre architecturaux, développement d’une université prestigieuse). Les xviie et xviiie siècles ont vu la cité décrocher, s’endormir, surtout après la forte baisse des effectifs étudiants européens à la suite des guerres de Louis XIV. Le xixe siècle a été marqué par une importante augmentation de la population due au développement industriel militaire, qui a culminé durant la Première Guerre mondiale (plus de 100 000 habitants, selon certaines sources). L’entre-deux-guerres a vu le retour aux chiffres d’avant 1914, soit une quarantaine de milliers d’habitants. Mais un maire dynamique a laissé son empreinte sur la cité : Henri Laudier, élu à la tête de la ville de 1919 à sa mort en 1943. Il a, avec l’aide de son ami, né à Bourges et maire de Suresnes, Henri Sellier, développé le logement social et réalisé les cités-jardins de l’Aéroport et du Moulon. Des équipements publics ont été bâtis, de la Poste néo-gothique rue Moyenne à l’extension de l’hôpital et de la mairie, en passant par l’aéroport lié à l’installation de l’usine d’aviation Hanriot (puis, entre autres, SNCAC, Aérospatiale, et aujourd’hui MBDA). Il a lancé un grand plan d’urbanisme, dans lequel il faisait la part belle aux infrastructures de loisirs, comme le jardin des Prés-Fichaux. Une vaste zone était projetée au sud-ouest du centre-ville, aux pieds des remparts, qui comprenait notamment un parc des expositions doté d’un Muséum d’histoire naturelle et d’un zoo ainsi qu’une vaste salle des fêtes, appelée à devenir trente ans après la Maison de la culture.
3C’est l’architecte de la ville et du département, Marcel Pinon (1900-1969), qui a dressé les plans de cette dernière en 1936. L’emplacement choisi avait vu s’élever un demi-siècle plus tôt le « Palmarium », un lieu de spectacles privé apprécié des Berruyers. On était donc dans une continuité de l’activité. Les vestiges archéologiques – des thermes romains – déjà signalés lors de la construction du Palmarium, furent retrouvés, dessinés et protégés par Pinon. Il choisit d’édifier un fronton monumental en briques rouges, typique de l’époque (cf. ill. 1). Des frises sculptées en ornaient la partie supérieure, dues au sculpteur Popineau (et réalisées par Thébault) [ill. 2]. Des gradins en béton s’appuyaient sur cette façade pour former une très grande salle de conférences. La construction n’était pas véritablement achevée lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Dans les années qui suivirent, l’édifice fut très ponctuellement utilisé comme salle de réunions.
Ill. 1 et 2. – Façade de la Maison de la culture de Bourges et détail de la frise dessinée par Popineau et réalisée par Thébault

Photos collection particulière.
La création
4La Maison de la culture de Bourges ouvrit en 1963, première dans ses murs, mais deuxième « officielle » après celle du Havre4. Elle se trouve à la conjonction du grand projet du nouveau ministre de la Culture André Malraux, des ambitions d’un maire élu en 1959, qui entendait sortir la cité de sa torpeur, Raymond Boisdé, et de l’existence d’un bâtiment susceptible d’être rapidement aménagé, cette Salle des Fêtes.
5L’idée de Malraux, dès son arrivée au ministère, était de créer une Maison de la culture dans chaque département, dans une volonté de démocratisation culturelle et à une époque où l’aménagement du territoire était une valeur forte, dans tous les secteurs, des infrastructures de transport au développement économique. Ces Maisons se voulaient fondamentalement pluridisciplinaires, même si le théâtre en constituait l’élément central, un héritage des Centres dramatiques nationaux imaginés par Jeanne Laurent en 1946. Dans l’esprit de Malraux, il s’agissait de permettre l’expression de la création culturelle partout, et son accès au plus grand nombre. Ce projet différait des structures socioculturelles car il était basé sur la création professionnelle. C’était la conception de « l’action culturelle » contre celle de « l’éducation populaire5 ». Le concept prêtait le flanc, d’un côté, à une critique « basiste » des « animateurs socioculturels », de l’autre aux reproches des tenants d’une culture plus commerciale et traditionnelle. On rencontrera ces feux croisés tout au long de l’expérience. Le choix de s’appuyer sur les Centres dramatiques nationaux6 trouvait également son origine dans un souci d’économies, car les subventions des CDN et des Maisons de la culture pouvaient ainsi être rapprochés. De même, Bourges présentait l’avantage d’une structure réutilisable, certes après beaucoup de travaux, mais à moindres frais.
6La ville était sortie de la guerre sans dégâts majeurs. Les municipalités qui eurent à la gérer pendant les quinze premières années (Cochet, Sallé, Cothenet, Mallet) sont loin d’avoir marqué leur époque par un dynamisme particulier. L’élection en 1959 de Raymond Boisdé (1899-1981) fit contraste. Cet homme de Droite, « indépendant et paysan » puis « républicain indépendant » avait été parachuté en 1951 pour devenir député. Il fut brièvement secrétaire d’État au Commerce. C’était sa spécialité, qu’il enseigna au Cnam et sur laquelle il publia quelques ouvrages. Mais comme beaucoup d’hommes politiques de sa génération, il était cultivé et s’intéressait aux arts7. Il arriva à la tête d’une ville qui connaissait une forte expansion démographique due à l’exode rural et à la présence d’emplois : industries militaires naturellement, mais aussi usine Michelin, textile, construction, etc. Il ambitionnait qu’elle dépassât sa fonction de chef-lieu de département. Il la rêva en capitale régionale, au milieu du Cher, de l’Indre, de la Nièvre et de l’Allier8. Il voulut lui redonner son lustre universitaire d’antan9. Il lança de vastes projets urbains, notamment une ZUP au nord de Bourges10, destinée à accueillir, outre les ruraux, les réfugiés d’Afrique du Nord pour augmenter la population, puis, après un Livre Blanc aux perspectives démesurées – mais c’était le cas de tous ces documents à cette époque – la mise en œuvre d’un nouveau quartier au sud de la cité, autour d’un lac urbain inspiré de celui de Dijon, le lac d’Auron11. De fait, la population de la cité passa de 53 879 habitants en 1954 à 77 300 habitants en 1975 (elle est retombée aujourd’hui à seulement 66 000).
7Restait la dimension culturelle12 : Boisdé ne l’oublia pas, rénovant les musées avec un grand conservateur, Jean Favière (1920-2014), ouvrant deux nouvelles bibliothèques, quatre maisons des jeunes, mais installant aussi une troupe permanente dans le beau théâtre municipal à l’italienne Jacques-Cœur construit en 1860. Pour cela, il bénéficia des conseils de plusieurs membres de son équipe, dont Pierre Potier, qui firent venir un jeune metteur en scène dont ils avaient suivi les stages, Gabriel Monnet (1920-2011)13. Ainsi naquit la Comédie de Bourges dès 196114. Monnet était déjà une figure reconnue de la décentralisation théâtrale et ses créations berruyères rencontrèrent très vite le succès, tant auprès du public local que de la presse parisienne. Le Centre dramatique national constitua le cœur du projet de Maison de la culture.
8On voit donc que celui-ci se trouvait à la conjonction d’un ensemble de facteurs favorables : il s’inscrivait dans une ambitieuse politique municipale dont la culture n’était pas absente15. Il bénéficiait de l’arrivée d’une compagnie permanente emmenée par un directeur charismatique et déjà renommé, mais totalement engagé dans l’esprit de la décentralisation et prêt à s’impliquer pleinement dans la cité. Il était enfin considéré par Malraux et son équipe comme une des expériences phare de la décentralisation et à ce titre soutenu de manière privilégiée, notamment sur le plan financier. La clé de répartition du budget de fonctionnement était partagée à parts égales entre l’État et la Ville, selon les principes édictés par le ministère.
Ill. 3. – L’Almanach de la Maison de la culture célèbre la venue du général de Gaulle le 14 mai 1965.

Source : fonds d’archives de la Maison de la culture, Archives départementales du Cher.
9Les travaux d’aménagement de l’ancienne Salle des Fêtes de la place Séraucourt furent rondement menés par les architectes Pierre Sonrel et Camille Demangeat, assistés d’Igor Hilbert et du concepteur de l’édifice en 1936, Marcel Pinon, et la première saison ouvrit le 12 octobre 1963, puis un discours emblématique de Malraux sur place, le 18 avril 1964, fut suivi par la visite du président de la République, le général de Gaulle en personne, le 14 mai 196516 (cf. ill. 3). C’était la consécration.
L’âge d’or
10L’ambition était d’en finir avec le vieux théâtre municipal se contentant d’accueillir des tournées pour distraire la petite bourgeoisie locale. La Maison, comme son nom l’indique, et comme le ministère y tenait particulièrement17, était multiculturelle : elle possédait deux théâtres dont un de mille places, une grande salle d’expositions et des loggias à l’étage pour de plus petites, un club destiné aux associations, aux soirées télévision, à la lecture et à la rencontre, une cafétéria, une discothèque, sans compter l’emmarchement de la façade qui fut très vite le lieu de rassemblement de toute la jeunesse de Bourges. La programmation était variée : créations théâtrales de la Comédie de Bourges, mêlant classiques (Shakespeare, Molière, Brecht) et œuvres contemporaines (Pierre Halet, Alan Seymour), mais également concerts de musique classique, de jazz ou de chanson, spectacles de marionnettes, expositions éclectiques (d’Yves Brayer, ancien berruyer, à Alexander Calder dont un grand stabile, « Caliban », réalisé spécialement, ornait le hall de la Maison), cinéma, conférences… S’y ajouta dès 1964 un « Festival des Théâtres des Provinces ». On était effectivement dans la pluridisciplinarité voulue par Malraux, même si le théâtre joua toujours le rôle moteur.
11L’ambition était donc bien globale, d’autant que, d’une part, elle était basée sur des liens avec toutes les structures culturelles et les associations de la ville (bibliothèque, musées, écoles des beaux-arts et de musique, cinéclubs, sociétés savantes, etc.), et, d’autre part, que la Maison était présente dans la Ville, avec des « relais » dans toutes les entreprises importantes, et des spectacles externalisés. Il ne s’agissait pas simplement de présenter des spectacles mais d’avoir une véritable action culturelle en profondeur mobilisant le plus grand nombre.
12Assez curieusement, cette option révolutionnaire fut au départ reçue avec enthousiasme de tous côtés : politiquement, elle bénéficiait du soutien de la Droite qui suivait le député-maire et le ministère, comme de la Gauche dont étaient proches Monnet et une partie de son équipe, et qui se reconnaissait dans une démarche fondamentalement démocratique. Elle disposait d’un réseau puissant, qui était alors tourné vers la Culture, celui des syndicats et à travers eux des comités d’entreprise, qui s’impliquèrent totalement et mobilisèrent les salariés des grandes sociétés implantées dans le Cher. Les « nouvelles classes moyennes » dont on détectait alors la montée en puissance s’approprièrent le projet. Les jeunes – rappelons que la ville était alors en pleine expansion démographique – s’enthousiasmèrent et investirent très vite le lieu. Quant à la bourgeoisie, même si l’on a glosé sur l’anecdote, vraie ou inventée, du médecin choqué de se trouver assis à côté de sa bonne à un spectacle – les places n’étaient pas numérotées et le premier arrivé choisissait son siège – elle profita d’une qualité qui était jusqu’alors l’apanage des théâtres parisiens. Enfin, la fierté locale ne pouvait qu’être flattée d’une initiative qui attirait un public extérieur et des commentaires louangeurs de la presse nationale.
13Pascal Ory a souligné combien la conception de Malraux s’inscrivait à la fois dans l’héritage du Front Populaire et dans le cadre de la « grande idée gaullienne de la France nation modèle conduite par un État fort18 ». D’un côté, l’appui constant et la surveillance ministérielle. De l’autre la participation de la population à travers diverses structures : les « relais culturels » d’abord, 109 dès 1964, 149 l’année suivante, aussi bien dans les administrations ou les établissements scolaires que dans les entreprises ou les quartiers. Mais aussi un « conseil culturel » de plus de deux cents membres, qui éclata en 1967 en cinq conseils : un conseil pédagogique, un conseil ouvrier, un conseil des relais extérieurs, un conseil jeunesse, un conseil rural, puis une commission de la décence et de la morale, en préambule à la crise de Mai 68. Et encore de multiples initiatives, allant des « Comédiens dans la cité », spectacles légers décentralisés (lectures-spectacles, tours de chant…), à un « Almanach » mensuel, revue de réflexion philosophique, sociologique, politique, de haute tenue réalisée par Bernard Richard et largement diffusée jusqu’à l’étranger.
Le temps des crises
14Comme en beaucoup d’autres lieux, la crise de Mai 68 mit fin à la période glorieuse de la Maison. Épicentre des « événements » dans le Cher, s’étendant même à une dimension nationale puisque les Écoles des Beaux-Arts de France s’y retrouvèrent, ornée d’une barricade symbolique érigée dans l’entrée, elle ne pouvait en sortir indemne. La contestation avait été trop violente, les mots trop radicaux. Si la Maison ne fut pas fermée et municipalisée comme d’autres19, Boisdé signifia au ministère qu’il ne souhaitait pas que Monnet en conserve la direction, mais qu’il était prêt cependant à le garder à la tête du Centre dramatique national. Les versions des acteurs ne concordent pas exactement mais il semble que ce fut le ministère qui décida du départ de Gabriel Monnet et du CDN pour Nice, ce qui ouvrit une ère d’incertitude. Boisdé et son adjoint à la Culture Jacques Depège étaient blessés et ils souhaitaient pourtant maintenir leur création, si précieuse pour l’image de la cité. En même temps, il fallait remettre à flot le navire, sérieusement touché par un déficit financier considérable, revers moins connu de la médaille des années de gloire, mais dont les effets allaient se faire sentir très durablement. Compte tenu du départ presque simultané de Malraux, la position du ministère pouvait inquiéter mais une grande partie de son équipe restait aux commandes et veillait à la continuité. Surtout, la Maison était, plus que jamais, un enjeu politique local : dès lors, en effet, la Gauche la bouda pour protester contre le départ du fondateur. Ce furent donc des représentants de la Droite qui, très vite, dominèrent l’assemblée générale des adhérents et le conseil d’administration, puis accrurent progressivement leur présence au fil des ans, au point d’occuper presque tous les postes d’influence.
15Entre Malraux et Lang se succédèrent onze ministres de la Culture en douze ans. Pascal Ory a étudié l’évolution culturelle au niveau national20. On connaît aussi les hésitations et les changements de cap ministériels. On en retrouve logiquement l’écho au niveau local, avec les trois directeurs qui se succédèrent au cours de ces douze années : Max Croce de 1969 à 1972, Yves Robault de 1972 à 1975, Jean-Christophe Dechico de 1975 à 1981. Ils devaient tout à la fois conserver l’aura de l’équipement, pallier l’absence d’un Centre dramatique national et donc d’une troupe théâtrale permanente, se différencier de leur auguste prédécesseur, faire face à l’hostilité d’une grande partie du public qui les considérait presque comme des usurpateurs, et surtout à une situation financière fortement dégradée. Dotés de personnalités moins flamboyantes que Monnet, de parcours plus modestes, ils partaient avec de forts handicaps. Leur choix, logique, fut de s’orienter vers d’autres formes artistiques, tout en conservant une programmation théâtrale – ainsi chaque année des étudiants en théâtre britanniques du très réputé Rose Bruford College dirigé par Jean Benedetti vinrent-ils présenter des spectacles en anglais appréciés des enseignants21. Ils privilégièrent les grandes expositions réalisées par Jean Goldman (Aquarelle anglaise du xixe siècle, Impressionnistes allemands, Lehmbruck, Gontcharova, Agam…), la musique expérimentale avec le studio créé par Françoise Barrière et Christian Clozier, un atelier chanson confié à Alain Meilland, puis avec Dechico de nouvelles expressions : la vidéo et les expositions scientifiques22. Ces activités étaient suffisamment remarquables pour attirer encore l’attention des médias nationaux et conserver le soutien de l’État, mais les réductions successives de budget et les plans sociaux précarisèrent la Maison. Le nombre d’adhérents s’effondra : passé de 7 367 en 1963-1964 à un maximum de 11 489 en 1966-1967, il tomba à 6 285 en 1968-1969, puis 4 932 en 1970-1971 et peut-être 2 400 en 1974-1975, avant une remontée aux alentours de 7 500 au début des années quatre-vingt23.
Un équipement parmi d’autres
16En effet, l’arrivée à peu près concomitante en 1981, mais sans lien aucun, de Jack Lang au ministère et d’Henri Massadau à la tête de la Maison, un peu après celle d’une nouvelle équipe municipale de Gauche emmenée par le communiste Jacques Rimbault (en 1977) donna une bouffée d’oxygène financier, qui permit une relance de la Maison. Ancien de la Comédie de Bourges de Monnet, Henri Massadau, avec le soutien de son secrétaire général Pierre Sallet, remit le théâtre au centre des activités avec une troupe confiée à Gilles Bouillon, une école, des colloques (la décentralisation théâtrale, Brecht…).
17Cependant, et une fois encore l’histoire de l’équipement reflète une évolution nationale, le contexte avait changé et on était passé de la notion d’une Maison-Cathédrale de la culture à celle d’une multiplicité de chapelles culturelles indépendantes. Cette conception avait été formalisée peu auparavant par Jacques Duhamel et Jacques Rigaud au niveau national, et on en observe l’évolution de la même manière sur le plan local. La Maison n’était effectivement plus qu’un acteur parmi d’autres, certes très favorisé par un budget hors de proportion – et jalousé et contesté à ce titre. Le studio de musique électro-acoustique, rejeté en 1975 pour cause de réduction budgétaire, réussit à s’établir à son compte et à se développer, notamment à partir de 1981 : devenu le GMEB, Groupe de musique expérimentale de Bourges (puis l’IMEB jusqu’à sa disparition en 2011), il se fit connaître au loin grâce à son festival international Synthèse et à son concours. Initié par Alain Meilland et son atelier chanson avec Daniel Colling et Maurice Frot, le festival du Printemps de Bourges lancé en 1977, lui aussi écarté de la Maison, prit son indépendance et devint rapidement son principal concurrent en termes financiers comme en notoriété24. Après s’être éloigné lui aussi, le metteur en scène Gilles Bouillon, installé quelque temps au théâtre municipal, quitta Bourges pour Tours, mettant fin à la présence d’une troupe théâtrale permanente. Dans le même temps, une politique culturelle municipale très dynamique25 multiplia les musées (Estève, de l’École, des Meilleurs Ouvriers de France, Muséum d’histoire naturelle reconstruit et attractif grâce à des conservateurs remarquables), les bibliothèques (vaste Médiathèque, nouvelles annexes, portage à domicile, etc. sous l’impulsion d’Élisabeth Dousset), les lieux d’expositions (galerie la Box liée à l’École nationale des beaux-arts rénovée, Château d’Eau), les événements scientifiques (colloques Arts-Sciences-Culture organisés par le CEDC, SiRitt et SiRitt jeunes : salons des technologies), les locaux associatifs (Hameau de la Fraternité à Bourges nord, friche Leiseing avec ses studios d’enregistrement, etc.), une « Maison de l’Image », préfiguration d’une télévision locale, qui échoua rapidement, des manifestations diverses (festivals Ziva organisés par Emmetrop dans le cadre de la politique de la ville, Bandits-Mages pour la vidéo, d’orgue à la cathédrale, concerts de Balades à Bourges pendant l’été, etc.).
18Quelle place restait-il pour une Maison de la culture dans ce nouveau contexte foisonnant ? Était-il encore possible de rassembler tous les acteurs locaux ou bien fallait-il se recentrer sur le théâtre ou sur la diffusion ? La question ne se posait pas qu’à Bourges. La création des « Scènes Nationales » par le ministère en 1991 suscita des crispations locales. Elles étaient en effet appelées à remplacer les rares Maisons de la culture survivantes et à labelliser de la même manière d’autres structures moins ambitieuses un peu partout en France. Mais à Bourges, il paraissait inconcevable de changer le nom de « Maison de la Culture » ; tout le monde finit par s’accorder sur ce point. Les discussions furent longues et rudes avec le ministère, qui remettait par ailleurs en cause les statuts de la MCB, cette assemblée générale des adhérents devant laquelle était responsable un conseil d’administration où les financeurs (État, Ville, dans une bien moindre mesure conseil général et plus tard conseil régional) étaient très minoritaires et incapables d’imposer leur choix d’un directeur : ainsi Henri Massadau avait-il été désigné contre les candidats du ministère et de la Ville. La lutte se prolongea plusieurs années durant, jusqu’à la mise en place d’un EPCC26 en 2010, qui évacuait les adhérents. Mais quels adhérents ? Depuis l’origine, ceux-ci étaient censés constituer le socle de la Maison. Cependant, l’assemblée générale était verrouillée par les statuts. Il avait fallu plusieurs réformes successives pour l’élargir au-delà des seuls membres fondateurs et cooptés et on ne peut dire que l’élection de représentants par l’ensemble des adhérents fut un réel succès puisque bientôt il y eut davantage de postes à pourvoir que de candidats, d’élus que de votants. C’était aussi un enjeu politique local. Malgré les efforts des partis de Gauche à travers certains de leurs relais associatifs, ils ne purent jamais mobiliser leurs adhérents et durent laisser la majorité aux représentants des professions libérales qui squattaient la place : signe tout à la fois de la capacité de la Droite à tenir ses positions et de l’incapacité de la Gauche à intéresser ses troupes à la Maison. Celle-ci, passé 1969, était décidément identifiée à la culture bourgeoise, tout comme le théâtre municipal d’antan. Le public se partageait – et se partage toujours – entre scolaires « captifs » venant voir les classiques « revisités » et classes aisées ou moyennes disposant d’un minimum de capital culturel. Échec du volet social de la décentralisation culturelle…
19Mais celui-ci avait-il jamais fonctionné ? Si parmi les cinq conseils qui entouraient Monnet se trouvait un « conseil ouvrier » composé des représentants syndicaux, et si les comités d’entreprises furent alors des partenaires très présents, les statistiques recueillies par de nombreux organismes qui observaient la Maison comme un cobaye sont cruelles. Une étude de 1964 soulignait ainsi que les jeunes étaient massivement représentés dans le public, mais que le niveau d’instruction demeurait un facteur discriminant et que les ouvriers étaient les moins nombreux27. On peut certes relativiser ces données car toutes les remarquables enquêtes, très approfondies, et régulièrement réitérées, sur « les pratiques culturelles de Français », sont arrivées au même constat, qui n’évolue guère de l’une à l’autre.
Une scène nationale comme une autre
20L’arrivée d’Henri Massadau en 1981 avait donc donné une nouvelle dynamique bienvenue à l’équipement. Après une longue fin de règne, son remplacement par Gilbert Fillinger en 1996 – un an après un basculement politique municipal à Droite avec Serge Lepeltier – permit encore une fois un nouveau départ. La Maison fut pendant dix ans une Scène nationale de belle qualité, produisant des créations théâtrales qui tournèrent dans la France entière (les premières pièces d’Emmanuel Bourdieu par exemple), dotée d’une programmation musicale classique abondante et de très haute volée (orchestre de Saint-Pétersbourg, Kissin, Freire, Rudy, Repin, Berezhovsky, Quatuor Prazak, etc.), de plus en plus de danse contemporaine comme partout en France, d’expositions en lien avec l’École d’art, d’autres coproductions avec des associations comme Emmetrop. Cependant, un coup d’œil aux programmations des nombreuses autres Scènes nationales labellisées sur le territoire ne montre pas de différence structurelle fondamentale. La Maison de la culture était devenue une Scène nationale comme une autre, ne gardant que son nom et son bâtiment comme originalités.
21On ajoutera que si la Maison de la culture attirait dans les années 1960 et 1970 des spectateurs venus parfois de cent ou cent cinquante kilomètres, en voiture ou dans des cars affrétés spécialement pour la soirée, la multiplication des Scènes nationales réduisit la « zone de chalandise » au département du Cher et à quelques villes limitrophes. Ainsi, l’ouverture d’Équinoxe à Châteauroux en 1994 a suscité dans cette ville un engouement assez similaire à celui de la Maison de la culture de Bourges trente ans auparavant, même s’il n’a guère dépassé les limites du département de l’Indre.
22Les mandats de Pierre-François Roussillon (2005-2010) et Olivier Atlan (2011-…) poursuivirent dans cette voie, avec quelques spécificités (créations musicales pour le premier, théâtrales pour le second, présence de plus en plus prégnante des spectacles de danse contemporaine, public assuré davantage par le cinéma – près des deux tiers des entrées – que par le spectacle vivant), mais ils furent quant à eux surtout placés sous le signe des travaux à entreprendre pour rénover puis reconstruire l’édifice.
Une nouvelle polémique
23En effet, les murs avaient vieilli et nécessitaient des travaux : toit qui fuyait, plancher de scène qui se délitait, fauteuils fatigués, loges décrépites, accès ne répondant plus aux nouvelles normes… Il fut – acte I – décidé par la municipalité de Droite de Serge Lepeltier, élue en 1995, de rénover l’existant. Une saison « double » fut même programmée en 1999-2000 en prévision d’une année de fermeture. C’est alors – acte II – que Serge Lepeltier opta pour la démolition du bâtiment, exception faite de la façade désormais inscrite à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques, et une reconstruction derrière celle-ci. Les nouvelles normes de sécurité comme l’évolution des mises en scène qui utilisaient d’immenses plateaux pour accueillir les spectacles créés à Avignon nécessitaient plus d’espace. Or, descendre en sous-sol signifiait des fouilles archéologiques, monter au-dessus du mur-façade se heurtait aux réserves de la Commission supérieure du secteur sauvegardé et de la Commission des Monuments historiques, puisqu’on était à très peu de distance de la cathédrale. La solution retenue finalement conciliait les deux, creusant d’un côté, débordant d’une dizaine de mètres de l’autre. Lepeltier s’assura auprès du préfet de Région et du DRAC Centre d’un accord tacite pour éviter toute fouille archéologique. Mais celles-ci étaient inévitables et le ministère les imposa très logiquement en 2013. Or l’édifice, abandonné depuis plusieurs années pour des raisons de sécurité28, avait déjà été détruit, à l’exception des éléments protégés (façade, hall…).
24Acte III : Serge Lepeltier se braqua devant cette décision pourtant prévisible – il avait auparavant expliqué tout ignorer de vestiges repérés sous l’édifice, ce qui était difficilement crédible puisqu’ils avaient été publiés à plusieurs reprises29 – et décida l’abandon du projet de reconstruction et l’édification d’un nouveau bâtiment ailleurs. En cela, il s’inscrivait dans la ligne d’autres projets municipaux qu’il avait remis en cause, à commencer par la nouvelle École de Musique prévue par l’équipe précédente rue Henri-Sellier, et qui, pendant tout son premier mandat fit le tour de la ville (Halle au Blé, Bon Pasteur, Séraucourt…) avant de revenir à son point de départ pour y être finalement construite, ou le grand parking souterrain, qu’il avait imaginé place Cujas, puis à Avaricum, où il fut en fin de compte réalisé en élévation, ou encore le Palais des Sports du Prado, qui devait d’abord être agrandi, puis dont des études d’une nouvelle construction à la sortie de l’autoroute furent menées, et qui fut à l’arrivée refait sur site. Plus inquiétant, le retard pris pour la Maison de la culture – il fallut une quinzaine d’années pour aboutir au projet – signifia une très grande fragilisation du financement puisqu’il devint impossible de bénéficier des fonds prévus dans le cadre du contrat de projet État-Région 2008-2013. Autant dire, et sans parti pris, que le dossier fut particulièrement mal suivi.
25Cela se vérifia avec la polémique déclenchée par la volonté d’abattre en 2014 une centaine d’arbres pour faire place nette aux fouilles archéologiques, là aussi obligées, sur le nouveau site. Se retrouvèrent unis des opposants aussi variés que les plus vieux défenseurs de la Maison (les « Amis de la Maison de la Culture », emmenés par des piliers comme Alain Meilland et François Carré), des écologistes, des jeunes privés de leur skate park voisin du site, supprimé sans concertation par la mairie, soutenus par le PS et par plusieurs anciens adjoints de Serge Lepeltier, entre autres. En face, on trouvait une coalition non moins étrange, composée du dauphin et successeur de Serge Lepeltier, Pascal Blanc (élu en 2014, UDI), et une partie de la Droite, mais aussi le PC et ses relais dans le monde associatif, et bien entendu le directeur de la MCB Olivier Atlan et le président de l’EPCC qui avait remplacé l’assemblée générale des adhérents des anciens statuts. Les uns et les autres se voulaient les vrais défenseurs du mythe Maison de la culture, et se renvoyaient la responsabilité de l’éventuelle disparition de celle-ci. Un autre point de vue s’exprimait peu, celui des véritables opposants à la structure, qui rassemblait, autre attelage hétéroclite, de petites associations culturelles jalouses des moyens de la MCB et des élus ruraux outrés de l’enveloppe du projet – passée très vite de 12 à plus de 30 millions d’euros – alors qu’ils n’arrivaient pas à faire vivoter leurs petites initiatives locales. Ce qui est intéressant est que ni les uns ni les autres n’osaient dénoncer publiquement la Maison de la culture, tant celle-ci était devenue emblématique de la cité, un véritable tabou.
26On vit alors, à l’automne 2014 – acte IV – se succéder les prises de position multiples qui tournaient parfois à l’insulte, les manifestations, l’occupation du site et l’adoption d’arbres. Le maire réclama l’envoi de CRS pour protéger les élagueurs dont le travail était bloqué, envoi qui fut refusé par l’État, d’autant plus que l’abattage avait été déclenché sans respecter les procédures administratives ! Des pétitions rivales furent lancées, celle des opposants au nouveau site recueillant très vite plus de dix mille signatures, par internet ou sur papier, de nombreux Berruyers souhaitant garder leurs arbres et voir la maison historique réutilisée. Les partisans d’une construction neuve – rebaptisée MCB2 – démarchèrent de grands noms parisiens : Catherine Tasca, Jack Ralite. En face, Jack Lang écrivit à la ministre en faveur d’une reconstruction sur site. Les associations locales se déchirèrent : celle qui entretenait la mémoire de la Maison, Double-Cœur, manqua d’exploser, tout comme la Fédération des œuvres laïques. De vieux amis se brouillèrent. Pendant plusieurs mois, la Maison de la culture fit donc l’essentiel de l’actualité locale, sous forme polémique certes, mais cela attestait de son rôle dans la ville, de sa qualité incontestable de « lieu de mémoire ».
27Le ministère s’était rangé à l’avis de Serge Lepeltier en faveur d’une construction neuve et avait promis 6 millions d’euros, pour partie dans le cadre du nouveau Contrat de Plan État-Région 2014-2020. La région Centre était prête à suivre et refusait d’entrer dans la polémique sur l’implantation, considérée comme relevant d’une décision locale. Le Département était plus partagé, les élus socialistes étant opposés au nouveau site que soutenaient les élus communistes. La proposition fin 2014 de son président Jean-Pierre Saulnier (PS), pour calmer le jeu, d’une mission d’enquête confiée à des inspecteurs généraux du ministère, ne fut pas retenue par ce dernier – bien que l’idée eût été examinée en concertation avec la DRAC. Le maire, pour sa part, avait décidé d’engager tous les moyens en investissement de Bourges pendant son premier mandat sur ce seul dossier. Décidément, la Maison de la culture, si elle ne répondait plus aux objectifs arrêtés cinquante ans auparavant, demeurait un équipement essentiel et surtout un symbole fort, un totem…
28Pour débloquer le dossier, l’État, au début de 2015, tout en demandant au maire de ne pas abattre les arbres avant les élections départementales et la tenue du Printemps de Bourges, promit des moyens pour réaliser une étude sur le devenir du « site historique » qui avait vu les deux théâtres abattus mais le reste du bâtiment conservé puisque protégé au titre des Monuments Historiques : façade, hall d’entrée, salle d’exposition, cafétéria… Et le maire lança une consultation publique sur le même sujet, précisant que rien ne serait cependant décidé avant la fin de son mandat. Finalement, les arbres furent coupés à l’automne 2016, prélude à la nouvelle construction envisagée pour 2018-2019.
Un vrai lieu de mémoire
29Ces cinquante-deux années d’un équipement permettent de retracer quelques temps forts de la décentralisation culturelle. D’abord la création, issue de la rencontre de deux volontés politiques, l’une nationale et l’autre locale, ouvrant une période flamboyante due à un grand nom, Gabriel Monnet, et à sa rencontre avec une demande forte de la population locale. Puis la crise de Mai 68, qui coïncida avec la fin de l’ère Malraux. Des difficultés ensuite qui correspondent localement aux hésitations nationales. Un regain, illustration à Bourges du rebond dû à Jack Lang et aux moyens considérables dont François Mitterrand le dota. Une banalisation enfin, qui reflète la multiplication des scènes nationales, de qualité inégale, mais aussi la remise en cause du prestige du spectacle vivant et notamment du théâtre, à l’ère d’internet. Et qui souligne aussi cruellement l’abandon de la politique d’aménagement du territoire qui avait marqué les débuts de la Ve République, au profit d’une polarisation sur les métropoles et au détriment des zones rurales ou des villes moyennes.
30Malgré cette histoire mouvementée, ces contestations multiples, il est frappant de voir combien la Maison de la culture est demeurée emblématique. Au niveau national, on se réfère toujours à « l’ère Monnet » comme à un symbole de la décentralisation mise en œuvre par Malraux. Vue d’ailleurs, la Maison a constitué la deuxième image forte de Bourges, après la cathédrale et avant le Printemps qui l’a indubitablement supplantée en termes de notoriété, en particulier auprès des jeunes. Sur le plan local, elle a été à ce point adoptée par la population qu’elle suscite toujours autant de passions, comme la polémique récente sur la reconstruction l’a amplement démontré. Un intérêt qui dépasse les simples spectateurs ordinaires qui ont toujours constitué, même pendant l’ère Monnet, une petite minorité des habitants (une quarantaine de milliers de spectateurs annuels seulement, alors que plus de trois cent mille personnes résident dans le Cher). Un objet de controverses politiques évidemment, mais moins simpliste qu’on pourrait l’imaginer : créée par des responsables de Droite (Malraux et Boisdé), elle a été promue révolutionnaire essentiellement par Mai 68. Puis la bourgeoisie locale a très habilement su l’investir et les successeurs de Monnet n’ont jamais joué la carte de la Gauche, que celle-ci fût au pouvoir, à Paris ou à Bourges, ou non. Enfin, la controverse sur sa reconstruction a été transpartisane. Sur le plan social, malgré les limites indiquées par toutes les enquêtes, il est incontestable qu’elle a joué un rôle majeur pour les Berruyers et en particulier les jeunes, en leur offrant des accès culturels que la plupart auraient ignorés sinon. C’est pourquoi tant d’anciens lycéens de Bourges ont gardé cet attachement à la Maison qui leur avait ouvert les portes du théâtre ou de la musique, de la danse ou des arts plastiques. La présence dans une cité moyenne, au cœur d’un territoire rural, loin des métropoles, d’un centre culturel – ou bien de formations d’enseignement supérieur, la problématique est identique – constitue un formidable outil de promotion. En ce sens, la Maison a répondu, malgré ses vicissitudes et ses difficultés, aux objectifs qui lui étaient fixés. C’est sans doute pourquoi elle constitue un véritable lieu de mémoire…
31Post-Scriptum de janvier 2021 : L’ouverture de la nouvelle Maison de la Culture, à la suite de retards répétés et d’avenants importants, est maintenant prévue à l’automne 2021. La nouvelle municipalité de Bourges (Yann Galut, PS, ayant remplacé Pascal Blanc en 2020) prévoit d’installer dans l’ancienne Maison de la Culture les bureaux de la communauté d’agglomération Bourges Plus et un lieu d’exposition. Enfin, il convient de signaler la publication programmée, avant l’été 2021, d’un livre-DVD de référence codirigé par François Carré, Xavier Laurent et Pascal Ory, avec une préface de Robin Renucci, une nouvelle étude historique de Pascal Ory, de nombreux textes et entretiens vidéo de Gabriel Monnet, des témoignages de Catherine Tasca, Robert Abirached, etc, une postface de Jean-Claude Monnet et une riche iconographie : La Belle Saison, Gabriel Monnet à Bourges, 1961-1969 (Bourges, éditions Double Cœur).
Notes de bas de page
1On ne proposera pas ici une bibliographie exhaustive des travaux sur la décentralisation culturelle, qui sont en très grand nombre et facilement accessibles. On renverra seulement à ceux des grands spécialistes, Pascal Ory, Philippe Poirrier, Jean-Pierre Rioux ou Philippe Urfalino, ainsi qu’à deux volumes issus de colloques tenus à la Maison de la culture de Bourges : La décentralisation théâtrale, vol. 1 : Le premier âge, 1945-1958, Paris, Actes Sud, 1992 ; vol. 2 : Les années Malraux, 1959-1968, Paris, Actes Sud, 1993, tous deux sous la direction de Robert Abirached ; le troisième volume, consacré à la crise de Mai 68, et paru en 1994, est issu d’un colloque tenu à Caen. On privilégiera ici les références à des travaux locaux, moins connus.
2Une maison pour mémoire, Bourges, Maison de la culture, 1983.
3Parmi une très abondante littérature consacrée à la Maison de la culture de Bourges, dont un grand nombre d’articles, on relèvera : A Bourges, pas à pas, la Comédie de Bourges, Centre dramatique national, Bourges, 1969 ; Marc Laurent, Le renouveau culturel à Bourges, 1959-1977, mémoire de maîtrise, Tours, 1991 ; Ribault Jean-Yves, Trente ans après, Bourges, 1993 ; Sauneron Charles, La Maison de la culture de Bourges, un exemple d’action culturelle locale de 1959 à 1969, mémoire de maîtrise, Rennes, 1996 ; Terrasson Valérie, La Maison de la culture de Bourges dans le paysage culturel de la ville, 1981-1996, mémoire de maîtrise, Tours, 1997 ; Goldman Philippe, « Une jeune quadragénaire : la Maison de la culture de Bourges », Berry magazine, no 68, hiver 2003, p. 61-66 ; Patitucci Georges, Comédie de Bourges, Gabriel Monnet, Centre dramatique national, 1961-1968, Au cœur de la ville, au cœur du temps, Bourges, 2003. Signalons que le très important fonds d’archives de la Maison de la culture a été intégralement déposé aux Archives départementales du Cher où il est susceptible de nourrir plusieurs thèses… Ce fonds a fait l’objet d’un gros travail de l’association Double-Coeur, qui s’évertue, sous la houlette de son président François Carré, à faire vivre le souvenir de la Maison et de la Comédie de Bourges.
4Malraux et Biasini tenaient à une définition stricte des Maisons de la culture, qui devaient notamment être financées à parts égales par l’État et la municipalité, de manière à les préserver des pressions politiques locales et à assurer une qualité culturelle scrutée de près par le ministère. L’ordre de création varie d’un ouvrage à l’autre : Caen peut aussi être considérée d’une certaine manière comme le premier établissement de ce type, même si ce n’était pas « à 100 % » (sic) une Maison de la culture aux yeux du ministère, mais d’autres structures portant ce nom existaient déjà antérieurement – le nom fleure bon l’esprit « Front Populaire ». Le Havre, créée en 1961, n’était toujours pas ouverte en 1968. Bourges a longtemps prétendu au titre de « première Maison de la Culture ». Même si ce n’est pas totalement vrai, elle a symbolisé plus que toutes les autres ce concept.
5Bien que lui-même issu du monde de l’Éducation populaire, Monnet se montrait très critique envers les « Maisons des Jeunes » qui avaient ajouté à leur titre « et de la Culture » : voir à ce sujet son intervention dans La décentralisation théâtrale, vol. 2, op. cit.
6Il existait onze CDN en 1961, neuf, et dix troupes permanentes en 1968. Les Maisons de la culture quant à elles ne furent jamais plus d’une dizaine : on est loin de la centaine de départements évoqués au début du projet. En 1968, on peut citer Bourges, Le Havre, Caen, Amiens, Thonon, Firminy, Reims, Saint-Étienne, Grenoble. Étaient alors envisagées d’autres équipements à Angers, Besançon, Brest, Clermont-Ferrand, Mâcon, Mende, Nantes, Rennes… qui ne virent pas toutes le jour. Nevers ouvrit en 1969, Orléans en 1975. La dernière Maison fut créée à Chambéry en 1987. On passa ensuite à un autre concept, moins ambitieux, celui des « Scènes Nationales », mis en place en 1991 pour regrouper Maisons de la culture, Centres d’action culturelle, etc. Les soixante-dix Scènes nationales sont plus clairement centrées sur le théâtre et le spectacle vivant.
7« Ce maire, Raymond Boisdé, était un grand bourgeois humaniste, ancien ministre du Commerce, libéral, centriste, habile tacticien. Ses collègues de l’Assemblée nationale, l’avaient, paraît-il surnommé “le renard argenté”… » se souvient Gabriel Monnet, dans La décentralisation théâtrale, vol. 2, op. cit., p. 94 – une description que, pour l’avoir rencontré, je trouve assez exacte.
8Boisde Raymond, Berry, Bourbonnais, Nivernais, entité régionale authentique d’aujourd’hui et de demain, Bourges, Imprimerie Dusser, 1965 ; sur l’historique de cette nostalgie récurrente, on verra Goldman Philippe, « Le Berry entre province, départements et régions », Berry Magazine, no 66, été 2003, p. 36-41 ; Goldman Philippe, « Berry, Cher, Indre, frontières et pouvoirs », Gazette berrichonne de Paris, no 216, juillet-août-septembre 2014, p. 4-5. Goldman Philippe, « Du centre de la France à la périphérie de la région Centre », Actes du 73e Congrès de la Fédération des Sociétés Savantes du Centre de la France, Guéret, 2017, publiés dans Études creusoises, vol. XXIV, Société des Sciences naturelles, archéologiques et historiques de la Creuse, 2017, p. 171-175.
9La disparition de la prestigieuse université d’antan et le souhait de la voir rétablie ont constitué une véritable obsession locale tout au long des xixe et xxe siècles : Goldman Philippe, « À la recherche de l’université perdue », Actes du 51e Congrès de la Fédération des Sociétés Savantes du Centre de la France, Vichy, Société d’Histoire et d’Archéologie de Vichy et de ses environs, 1991, p. 149-158 ; Goldman Philippe, « Le développement universitaire, enjeu politique dans une ville moyenne : l’exemple de Bourges, 1985-1990 », Actes du colloque de Bourges, 1995 : La Ville en Occident du Moyen Âge à nos jours, pouvoirs, administration, finances, publiés par les Cahiers d’Archéologie et d’Histoire du Berry, no 164, 4e trimestre 2005, p. 25-40.
10Le Nord de Bourges, la mémoire d’une ville (II), Bourges, Service du Patrimoine, 1999.
11Goldman Philippe, « Naissance d’un lac urbain : le Val d’Auron à Bourges », Actes du 59e Congrès de la Fédération des Sociétés Savantes du Centre de la France, Le Puy-en-Velay, Société académique du Puy-en-Velay et de la Haute-Loire, 2000, p. 121-126.
12Sur l’évolution de la politique culturelle municipale, une première synthèse a été tentée : Goldman Philippe, « La vie culturelle à Bourges de l’Ancien Régime à nos jours », Gazette berrichonne de Paris, no 215, avril-mai-juin 2014, p. 1, 4-5.
13Potier Pierre, Quelques années avant… la Comédie de Bourges (de ses origines à sa disparition), Bourges, s. d. [1995 ?].
14L’ouvrage de référence est celui de Patitucci Georges, op. cit.
15Pour Émile Biasini, en visite à Bourges le 14 janvier 1963, il existe « d’abord un climat général, une volonté d’animation culturelle extraordinairement sympathique » (in Laurent Marc, op. cit.).
16Ory Pascal, op. cit., souligne que la Maison est alors « un lieu de pèlerinage culturel obligé », tant pour les ministres que pour les nombreuses délégations étrangères, « entre l’usine marémotrice de la Rance et le paquebot France ». Cela indique bien la dimension nationale du projet.
17La plupart des directeurs, issus du monde théâtral, n’étaient pas de farouches partisans du concept de « culture » car ils étaient avant tout attachés au théâtre : voir par exemple le témoignage de Monnet, op. cit.
18Une maison pour mémoire…, op. cit.
19Caen, Thonon, Saint-Étienne furent municipalisées. On n’imagine plus aujourd’hui ce que signifiait alors le terme de « municipalisation » : c’était la fin de la garantie du niveau culturel par l’État, les pressions politiques locales, le clientélisme…
20Ory Pascal, L’entre-deux-Mai, histoire culturelle de la France, Mai 1968-Mai 1981, Paris, 1983, p. 68 sq.
21Goldman Philippe, « Le théâtre anglais à Bourges, 1971-1977 », Actes du 72e congrès de la Fédération des Sociétés Savantes du Centre de la France, Nevers, 2016, Nevers, Bulletin de la Société Nivernaise des Lettres, Sciences et Arts, 2017, p. 119-126.
22Le poids des symboles dans l’histoire de la Maison peut être illustré par l’exemple du stabile de Calder (inscrit à l’Inventaire supplémentaire tout comme la façade) : installé à l’origine dans le hall, il en fut sorti par Dechico qui le déplaça à l’extérieur, malgré un tollé général. Massadau, sitôt revenu, le remit dans le hall : la revanche de Monnet. La Maison fermée pour travaux, le stabile fut de nouveau installé à l’extérieur…
23Chiffres extraits de : Une maison pour mémoire…, op. cit., et de Laurent Marc, op. cit.
24Mais, curieusement, le Printemps ne put jamais mettre en place une structure permanente à Bourges : les tentatives (Espace Printemps, Centre régional de la chanson…) furent des échecs. Cela laissa un peu plus d’espace à la Maison.
25Dès le début des années 1990, environ 14 % du budget municipal était consacré à la culture, soit une proportion équivalente à celle de villes beaucoup plus peuplées, et le « monde culturel » représentait environ 250 emplois. S’il ne possédait pas, à titre personnel, la culture de Boisdé, son successeur Jacques Rimbault s’inscrivait dans une tradition communiste qui voyait en la culture un secteur essentiel, intrinsèquement, et non pas seulement en termes d’image comme c’est le cas de la plupart des hommes et femmes et des partis politiques du xxie siècle.
26Établissement public de coopération culturelle, une forme juridique inventée en 2002. Le Cher compte d’ailleurs un autre EPCC : l’abbaye de Noirlac, Centre culturel de rencontre, piloté par le Département.
27Selon l’analyse pertinente de Marc Laurent, op. cit., « la Maison mobilise somme toute un public assez restreint même si elle s’est ouverte au monde ouvrier ; elle ne sait pas attirer ce qu’il est convenu d’appeler le “non-public”. Ce n’est pourtant pas faute de se remettre en question, puisqu’elle organise une rencontre avec les ouvriers de deux usines de céramique dans un village du Cher, Foëcy, le 10 juillet 1968, sur le thème : “Le non-public, un mythe ?”. Seulement voilà, si Monnet a le mérite de placer la Culture à la portée de tous, le public n’en est pas pour autant populaire ».
28La programmation fut donc, à partir de 2010, assurée dans d’autres lieux de spectacle : Auditorium de la nouvelle École de Musique, théâtre Jacques-Cœur, salle du Hublot à Bourges-Nord, ainsi qu’une salle de cinéma provisoire installée au Foyer Saint-François (le cinéma représentant désormais près des deux tiers de la fréquentation, signe supplémentaire de la crise du spectacle vivant). On devine qu’une telle situation, répétée d’année en année, ne pouvait que lasser le public, et qu’elle contrevenait au principe de base d’une « Maison », lieu de rencontre autant que lieu de spectacle.
29En dernier lieu par Baillieu Michel, Champagne Frédérique et Roumegoux Yves, « Les thermes de la rue de Séraucourt à Bourges », Cahiers d’Archéologie et d’Histoire du Berry, no 103, septembre 1990, p. 43-56, avec le plan d’ensemble des thermes romains qui avaient été fouillés sous l’immeuble du Palmarium ou repérés auparavant sous… la Maison de la culture.
Auteur
-
Philippe Goldman
Attaché de conservation du patrimoine honoraire, Archives départementales du Cher
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