Pratiques et représentations individuelles des lieux de mémoire
p. 19-29
Texte intégral
1Inscrite dans le programme LocMem, cette recherche vise l’analyse des représentations et des pratiques individuelles des lieux de mémoire. Son objectif est double : d’une part, comprendre les facteurs de l’attractivité de ces lieux pour les individus afin de contribuer à leur promotion et à l’augmentation de leur fréquentation ; d’autre part, étudier la manière dont les lieux de mémoire fonctionnent comme des vecteurs d’identité collective et de cohésion sociale.
L’enquête et ses résultats
Méthodologie : la mise en place du corpus
2Notre démarche est fondée sur le pragmatic turn1, autrement dit sur la conviction que le sens du réel est d’abord celui que lui donnent les individus. Cette conviction fait écho au précepte humaniste formulé par Montaigne selon lequel « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition2 ».
3Pour alimenter la phase exploratoire de la recherche, en 2014, nous avons constitué un corpus d’entretiens de recherche semi-directifs3, d’une durée d’une à deux heures. Le corpus se composait de 11 discours exploitables, intégralement retranscrits.
4Un biais est apparu d’emblée. Le fait d’employer, dès la consigne inaugurale, l’expression « lieu de mémoire » a, pour certains individus, apparenté l’entretien à un test de connaissance. Cela a pu les conduire à sur-modaliser leurs opinions pour, par exemple, légitimer le fait qu’ils ne fréquentent pas de lieux de mémoire et n’en connaissent que très peu, ou bien encore à demeurer très vagues dans leur propos, comme s’ils craignaient de « tomber à côté ». Les relances ont conduit les discours sur le thème des lieux considérés comme « de mémoire » dans la région. Elles ont permis de ramener certains locuteurs sur un terrain mieux connu, et ont contribué à orienter leur discours sur les représentations et pratiques des lieux patrimoniaux. En conséquence, le corpus aborde deux thématiques : celle des lieux de mémoire, et celle, plus large, des lieux patrimoniaux.
5Concernant l’échantillon, tous les interviewés de la première campagne de collecte avaient plus de 40 ans. Il était donc impossible de vérifier si l’âge et l’expérience sont un discriminant de la pratique et de la représentation des lieux de mémoire. Pour pallier cette lacune, nous avons lancé, en 2015, une nouvelle campagne de collecte d’entretiens auprès d’individus plus jeunes. À l’issue de cette seconde campagne, notre corpus semble saturé. Autrement dit, les discours sont désormais répétitifs, signe qu’il n’apparaît plus de nouveaux profils. Au total, notre corpus rassemble une vingtaine de discours dont quatre sont inexploitables car relevant exclusivement du discours d’opinion. Les entretiens ont été collectés auprès d’individus résidant en Région Centre-Val de Loire, en Orléanais pour la plupart.
6Il n’est pas neutre de noter que l’enquête s’est déroulée dans un contexte mémoriel intense. Lancée l’année du centenaire du début de la Première Guerre mondiale, du cinquantenaire du Débarquement de Normandie, elle s’achève au moment où, avec trois autres résistants, l’Orléanais Jean Zay entre au Panthéon. Les attentats de janvier 2015, contre Charlie Hebdo et le magasin Hyper Cacher de Vincennes étaient présents dans tous les discours de la seconde campagne d’entretiens.
7L’analyse a été menée entretien par entretien, de manière à éclairer la cohérence des individus, leur univers de sens au regard de la thématique des lieux de mémoire. Cette méthode permet de définir différents profils et d’en préciser les déterminants. Les citations que nous présentons ici sont donc uniquement destinées à illustrer nos propos.
Résultats de l’enquête de terrain
8Les représentations de la notion de lieu de mémoire sont différentes selon les locuteurs. Pour certains, la notion réfère à des lieux appartenant à la mémoire collective des Guerres mondiales, tels Verdun, Douaumont, les monuments aux morts, ou bien, dans la région, le camp de transit de Pithiviers et le CERCIL4, à Orléans ; pour les autres, la notion réfère à des lieux de l’histoire personnelle du locuteur. Dans ce cas, les lieux cités comme des lieux de mémoire, tels la maison familiale, l’entreprise, le quartier, sont justifiés par le fait qu’ils ont été longuement vécus et de ce fait, sont « restés en mémoire ». La légitimation s’appuie sur le temps et l’attachement personnel. Nous ne nous attarderons pas davantage ici sur ces lieux personnels.
Tableau 1. – Les représentations individuelles des lieux de mémoire : typologie et présentation du corpus.
| Les lieux de mémoire réfèrent à des lieux collectifs… | Les lieux de mémoire réfèrent à des lieux vécus, à des souvenirs personnels | ||||
| … où l’individu a vécu/recherche une expérience « sensible » | … où l’individu a vécu/recherche une expérience « intellectuelle »… | … que l’individu ne souhaite pas visiter | |||
| … car il est curieux de nature | … car ce type de visite « va de soi » | … pour étayer des connaissances | |||
| 1. Homme, 73 ans, retraité, militant associatif | 2. Homme, 73 ans, retraité, anime une revue de géoscience | 8. Homme, retraité, historien | 12. Jeune femme, travaille dans la finance depuis 3 ans | 10. Homme, agent d’entretien | 3. Homme, retraité, élu territorial, militant politique |
| 4. Femme, 66 ans, militante associative | 11. Homme, 32 ans, journaliste free lance, pratique le théâtre, auteur | 6. Homme, la cinquantaine, actif, sportif (moto) | |||
| 5. Homme, 68 ans, militant associatif, d’origine polonaise | 13. Femme, 40 ans, 3 enfants, actuellement au foyer | 9. Femme, retraitée du secteur bancaire | |||
| 7. Femme, la cinquantaine, comptable | 16. Homme, 40 ans, restaurateur, d’origine marocaine | ||||
| 14. Femme, 40 ans, active, 2 enfants (10 et 3 ans) | |||||
| 15. Homme, 21 ans, technicien | |||||

9Parmi ceux pour qui la notion de lieux de mémoire renvoie à des lieux de l’histoire collective, trois types de représentations se font jour.
10Certains légitiment leurs références en se disant personnellement impliqués, soit au sens propre, parce qu’ils ont vécu les événements, soit, dans un sens plus figuré, parce qu’ils ont ressenti ou recherchent dans ce type de lieu une émotion d’ordre sensible. La visite avec un témoin des événements, ou bien encore la compassion, peuvent déclencher ce type d’émotion. D’autres objectivent davantage la notion, déclarant rechercher, ou ressentir dans ces lieux une intelligence, une compréhension d’ordre intellectuel. Ils se placent en quelque sorte dans la distance objective de l’historien. Cette posture concerne trois types de profils : le premier est celui d’individus se présentant comme curieux de découvrir de tels lieux quand ils voyagent ou sont en vacances ; le deuxième est celui d’individus qui considèrent que la visite de lieux patrimoniaux ou mémoriels va de soi. L’idéal type en est un enseignant en histoire-géographie. Le troisième profil est celui d’individus qui se déclarent soucieux de comprendre, d’approfondir un sujet qui les intéresse, ou bien d’éclairer des convictions militantes. D’autres enfin, s’ils font référence à la mémoire collective et à ses lieux, n’en déclarent pas moins ne pas, ou ne plus, souhaiter les visiter.
11Dans la mesure où nous considérons que les références à une mémoire commune alimentent la cohésion sociale, le désintérêt pour les lieux qui en témoignent pose question. Plus largement, le corpus questionne les conditions de l’entretien de la mémoire collective dans la mesure où la plupart des locuteurs ne sont attirés ni par les lieux de mémoire, ni par les lieux patrimoniaux.
12Dans tous les cas, le lieu de mémoire, entendu par les locuteurs, se distingue par une implication personnelle dans son interprétation : l’individu est, ou se sent, acteur. Ainsi, le lieu de mémoire, pour être qualifié comme tel, requiert d’être représenté et dit comme une expérience personnelle. La reconnaissance d’un lieu de mémoire passe par une connivence qui lui donne sens. Que cette connivence soit « physique », fondée sur le vécu et l’expérience directe, psychologique, fondée sur l’émotion, ou qu’elle soit plus intellectuelle, fondée sur la culture, elle est nécessaire à la qualification et à l’appropriation du lieu de mémoire. Il n’y a de lieu de mémoire qu’informé. Nous présenterons maintenant des éléments de discussion et des hypothèses.
Les pratiques individuelles des lieux patrimoniaux
Dans la plupart des cas, un faible intérêt pour les visites culturelles et patrimoniales
13Les visites patrimoniales ne sont pas une pratique courante et évidente pour la plupart des individus. En effet, hormis ceux qui ont acquis à l’école ou par goût, une culture historique et une curiosité des lieux de mémoire et des lieux patrimoniaux, la plupart des locuteurs ne manifestent guère d’intérêt pour ce genre de visite. Certains n’en visitent pas, ni seuls, ni en famille, et considèrent que « l’école a son rôle à jouer5 » pour les faire découvrir aux enfants. Qu’ils aient ou non une expérience des lieux de mémoire, la presque totalité des locuteurs déclare préférer les promenades, les paysages et avoir davantage de curiosité pour la vie quotidienne des gens que pour les grands monuments et les musées, qualifiés parfois de « vieilles pierres ».
Les conditions et motivations de la pratique des lieux patrimoniaux
14Les visites culturelles ou patrimoniales décrites dans les discours sont celles que les locuteurs ont effectuées quand ils étaient jeunes, avec leurs parents, ou bien qu’eux-mêmes ont effectuées avec leurs enfants, ce qu’ils expriment comme un devoir normal des parents. Ils racontent visiter des monuments (Versailles, Guédelon, etc.), en lien avec le programme scolaire de leur enfant. Dans les discours, les visites culturelles avec les parents n’ont pas laissé que de bons souvenirs, même si, avec le recul, les locuteurs considèrent qu’elles ont été utiles pour leur apporter de la culture.
Le cas des lieux de mémoire entendus comme lieux de mémoire des deux derniers conflits mondiaux
15À défaut de susciter le désir de les visiter, les lieux de mémoire, entendus comme lieux de mémoire des deux derniers conflits mondiaux, n’en sont pas moins considérés comme nécessaires dans presque tous les discours.
16Tous les locuteurs considèrent qu’il faut les entretenir, par respect pour ceux qui sont morts ou qui ont souffert pour une cause. Le respect apparaît donc le moindre des devoirs de mémoire. En outre, tous les locuteurs s’accordent sur le fait qu’ils méritent d’être conservés car ils sont utiles à ceux qui ont besoin d’un lieu pour se recueillir. Le recueillement sur les tombes familiales est souvent donné comme exemple pour illustrer l’idée que certains ont besoin d’un lieu pour penser aux disparus, cependant que d’autres, dont eux-mêmes font partie, n’en ont pas besoin.
« Je comprends qu’il y a des personnes qui ont besoin d’aller sur le lieu. […] Je ne suis pas sûr qu’on ait besoin de se rendre sur un lieu pour se souvenir, en fait. Je ne suis pas un adepte… […] d’aller fleurir les tombes, par exemple. […] J’ai l’impression justement que les gens ont besoin d’un lieu symbolique […]. Le lieu devient un symbole, quoi6. »
17La plupart des locuteurs manifestent une distance critique par rapport aux lieux mémoriels. Pour une part, cette posture est légitimée par la complexification du discours sur l’histoire. Il apparaît en effet que « trop de culture », ou bien plutôt une interprétation trop superficielle de la complexité, nuit à la culture mémorielle. Nombre de locuteurs expliquent que la réalité n’est pas aussi simple que ce qu’en donnent à connaître les lieux de mémoire : « la plupart des Allemands, ben cette guerre ils ne la voulaient pas non plus ; c’est les politiques qui l’ont décidée7 » ; les Français ont joué un rôle actif dans la déportation ;
« La Seconde Guerre Mondiale, y’a eu beaucoup de victimes, et […], y’a pas eu que des Juifs […]. On a créé un État pour rattraper nos erreurs […]. Les Palestiniens revivent l’occupation, etc. […] [Les Israéliens] ont un esprit un peu de vengeance et de domination. […] Sous prétexte que nous, il y a 50 ans, voilà, on a fait n’importe quoi, on a fermé les yeux, […] on les soutient dans tout8. »
18En bref, l’Histoire serait trop complexe pour être ramenée à la seule indignation morale dans les lieux de mémoire. Dans certains discours, le désintérêt pour l’Histoire et ses lieux est argumenté par le refus de se laisser conditionner et un scepticisme érigé en posture raisonnée :
« Les visites guidées, je trouve que chaque fois, c’est pas assez objectif. Voilà, on te dit ce dont faut que tu te souviennes9… »
19D’autre part, la distance critique des locuteurs s’alimente des événements récents qui montrent que connaître l’histoire n’évite pas la répétition de ses drames. Pour la plupart d’entre eux, les lieux de mémoire auraient l’intérêt d’enseigner aux jeunes générations les erreurs du passé pour éviter de les reproduire. Mais ils soulignent également que cela s’avère à l’usage inutile, puisque l’histoire bégaie et que les hommes n’ont rien appris de l’horreur des génocides et des violences des totalitarismes.
« Mes parents nous disaient : “J’espère qu’on ne reverra plus jamais ce genre de guerres”. Mais qu’est-ce qu’on voit aujourd’hui ? C’est peut-être encore pire que ce qu’ils ont vécu, eux10. »
Les lieux investis par les individus comme des « lieux de mémoire »
Les deux caractéristiques des lieux de mémoire des individus : ils sont informés par des connaissances et génèrent une émotion
20Dans tous les cas, la reconnaissance et l’appropriation d’un lieu de mémoire nécessitent de connaître, de savoir, donc de disposer des informations utiles à l’intelligibilité du lieu. La connivence, l’intimité avec le lieu, son investissement comme lieu de mémoire, découlent d’une transmission de savoir ou d’expérience. Elle instruit le destinataire du sens du lieu en lui racontant les événements qui s’y sont déroulés. Autrement dit, ce qui « fait » lieu de mémoire pour les individus, ce sont des lieux à partir desquels ils pourront à leur tour raconter une histoire, formuler un discours qui leur conférera du sens et les chargera de valeur. Le lieu n’est ici que le support du discours. Il fait preuve mais, en aucun cas, il n’est intelligible si le visiteur n’est pas informé.
21La connaissance de l’Histoire est indispensable pour renseigner un lieu de mémoire. Or, les discours que nous avons étudiés témoignent d’une méconnaissance de l’Histoire. Ainsi, un jeune homme, confondant les armistices et les guerres, évoque les commémorations du 8 novembre. Cette remarque est problématique ; bien qu’elle soit enseignée à l’école, l’Histoire n’en demeure pas moins parfois très vague. En revanche, du moment que les individus disposent des connaissances et de la culture nécessaires, ils accèdent à l’intelligence des lieux, à la capacité d’effectuer des corrélations, relevant parfois de la métaphore, qui permettent de leur donner un sens. Ainsi, cet historien qui explique que le Haut-Kœnigsbourg est un lieu de mémoire car, de là-haut, on voit la plaine d’Alsace et on comprend ce qu’elle pouvait représenter dans la conscience nationale.
22Les connaissances peuvent avoir été transmises par des témoins directs, par exemple un voisin que le locuteur a connu lorsqu’il était enfant « et qui avait fait 14 » ; elles peuvent aussi naître d’une implication du locuteur, soit parce qu’il a vécu les événements, soit parce qu’il en a été imprégné pour en avoir entendu parler couramment. Ce type de connivence est donc générationnel. Dans ces cas, les individus font moins référence à des lieux précis, qu’à une période de l’Histoire à laquelle ils s’intéressent, par laquelle ils se sentent concernés.
23La connivence peut aussi naître de l’attachement à la personne qui a fait découvrir ce lieu, qu’il s’agisse par exemple du père, ou d’un ami. Dans ces cas, la mémoire est celle de lieux visités en compagnie de la personne. Enfin, les connaissances peuvent avoir été acquises grâce à une circonstance mémorable qui a conduit à découvrir un lieu, à éprouver l’importance des événements qui s’y sont déroulés et à l’inscrire en mémoire :
« Comme on fait beaucoup de vélo dans toute la France, on va visiter beaucoup de régions. […] Par exemple Verdun. Il y avait un historien qui est venu nous parler que sous nos pieds, il y avait 4 000 morts. Bah ça, ça nous parle. […] Moi, je connaissais Verdun, mais ce que j’ai découvert là11 ! »
24Même dans les cas où la connaissance de l’histoire du lieu est académique, la visite d’un lieu de mémoire génère une émotion. Cette émotion est alors de l’ordre de celle que l’on ressent quand on découvre la preuve de ce que l’on savait abstraitement. Quelque part, le lieu fait preuve. Il concrétise.
25Dans les autres cas, c’est l’émotion ressentie sur le lieu qui génère sa qualification comme lieu de mémoire et la mémorisation des événements qui s’y sont déroulés. L’émotion est le média qui permet à certains locuteurs de s’approprier les événements, d’en mesurer la portée. Cette émotion est toujours rapportée, dans les discours, à une circonstance particulière. Le simple fait de se trouver sur un lieu ne la génère pas automatiquement. Le lieu ne devient mémoriel que du moment qu’il est pourvu d’une « âme », qu’il est habité. Cette condition dépend nécessairement de celui qui regarde, donc du regard, plus ou moins informé, plus ou moins sensible qu’il porte sur le lieu.
26L’identification à laquelle procèdent certains individus sur un lieu mémoriel et la compassion qu’ils éprouvent sont souvent à l’origine d’une émotion grâce à laquelle ils se sentent concernés et impliqués. Plusieurs locuteurs expliquent avoir été très émus en essayant de se mettre à la place des acteurs impliqués dans l’événement. Une femme raconte « [s’être sentie] à la limite du malaise [lors d’une visite du camp du Struthof] […] [en essayant] d’interpréter, euh, le quotidien des êtres humains quoi12… » D’autres sont émus par l’idée que cela pourrait aussi leur arriver. A contrario, d’autres expliquent ne pas se sentir concernés par les stèles et monuments aux morts car ils n’ont pas eu de personnes « décédées » dans leur famille. Une locutrice explique ne pas être touchée par les monuments aux morts, mais avoir été émue par la stèle dédiée aux morts du 12e Régiment de Cuirassiers d’Olivet car elle a compris que ces morts étaient des jeunes de sa génération13.
Les lieux de mémoire des individus ne sont pas seulement géographiques
27L’idée apparaît, notamment dans le discours des plus jeunes, que les lieux de mémoire ne sont pas forcément des lieux géographiques. Des objets peuvent également être des lieux de mémoire, ou pour le moins, des « passeurs » de mémoire. Des films, tels Indigènes et La vie est belle sont cités comme des lieux de mémoire pour l’émotion qu’ils ont suscitée chez le locuteur. Dans tous les cas, il s’agit de films relativement récents. Nuit et brouillard, par exemple, est cité pour avoir été vu au lycée. Les locuteurs expliquent qu’ils en ont été bouleversés, que « c’est vrai que […] c’est super important que ça existe, mais aller taper son samedi soir dans cette ambiance, c’est pas14… » Certains expliquent ressentir le même type de réticence par rapport aux activités proposées par le CERCIL.
Entendre la mémoire collective comme un territoire ?
28À certains égards, la mémoire collective s’apparente à un territoire. Elle en possède les caractéristiques en ce sens qu’elle rapproche tout ce qu’elle contient et crée une distance avec ce qui est à l’extérieur. Elle est un support d’unité et d’identité15. Entendue de cette manière, elle est un enjeu de cohésion sociale et nationale. Comme le pointe l’un des interviewés16, fréquenter les lieux de mémoire témoigne d’une intimité avec l’identité nationale et donc, d’une intégration réussie.
29Or, les conditions de la transmission, telles que nous les avons constatées dans les discours, suggèrent la difficulté pour les individus, d’origine immigrée par exemple, ou plus largement qui grandissent sans réseaux familiaux proches, d’acquérir de manière investie les éléments de la mémoire collective.
Les conditions de la transmission mémorielle
30Dans tous les cas, le passage de mémoire joue un rôle essentiel dans la définition du lieu de mémoire car il permet une implication de celui qui découvre le lieu, et l’investit comme un lieu de mémoire. Une transmission efficace apparaît bien la condition sine qua non de la valorisation des lieux de mémoire. Or, le passage de mémoire n’est pas évident.
Des médias dont l’efficacité est variable
31Informer les lieux ne suffit pas pour que les individus les investissent dans toutes les acceptions du mot « investir ». Transmettre les connaissances ne génère pas forcément l’émotion :
« Je suis contre trop de musées […]. C’est pas trop beau [la Shoah], donc […] on peut pas aller au-delà du raisonnable parce que au contraire, ça embête beaucoup de monde17. »
32Au-delà de l’information, il faut aussi animer le lieu, lui conférer de la vie pour que la mémoire transmise touche les individus et les concerne. Sachant cependant qu’une présentation crue de certains événements peut les rebuter. Cette remarque est sans doute corrélée à la perception d’une présentation trop manichéenne et moralisante des événements. Certains locuteurs regrettent que ces lieux soient si « trash18 » et qu’il n’y ait pas de lieux de mémoire « joyeux ».
33Transmettre la mémoire est présenté comme le rôle de l’école, mais elle n’apparaît pas la solution idéale… La plupart des locuteurs expliquent que les visites faites dans le cadre de sorties scolaires ne sont pas aussi marquantes que celles effectuées avec un témoin impliqué. Plus largement, les visites guidées « classiques » sont perçues comme distanciées et sans âme, voire biaisées car elles ne montreraient qu’un côté des événements.
34L’animation du lieu de mémoire apparaît indispensable. Une piste est suggérée par les locuteurs : celle des commémorations. Notamment quand elles s’accompagnent de reconstitutions, de défilés, de chants, etc., bref quand elles sont mises en scène. L’actualité du départ de la dépouille de Jean Zay pour Paris le 19 mai dernier est un exemple de l’émotion partagée qui peut étreindre les témoins d’une telle cérémonie. Cette émotion partagée rend proche ; elle valorise « l’entre-soi » et permet aux individus de se sentir concernés.
35La proximité est le facteur déterminant du sentiment de cohésion. Certaines cérémonies peuvent sembler plus « lointaines », plus étrangères. Une locutrice explique, évoquant les cérémonies de janvier 2015, lors de la commémoration de la libération d’Auschwitz, qu’elle respecte la mémoire de ceux qui sont morts, mais ne se sentirait pas à sa place en se mêlant aux participants directement concernés par la déportation19.
36Nous remarquons une similitude dans l’expérience des locuteurs les plus motivés par la question des lieux de mémoire. Ils ont pratiquement tous été « initiés » dans leur enfance, ou à l’adolescence, par un aïeul qui leur a livré une expérience dont il n’avait souvent pas parlé à ses propres enfants. Le sentiment d’un secret qui leur aurait été confié alimente l’intérêt des récipiendaires et leur motivation à creuser la question. Ils sont en quelque sorte dans la position du « vif » saisi par « le mort ». Cependant, la plupart expriment l’idée que, 20 ou 30 ans après, ils sont moins investis, car la vie avance : « faut tourner une page20 ». Il faut laisser les morts enterrer les morts, pourrait-on dire pour résumer.
37Cette remarque souligne l’importance du temps, car la mémoire suppose une durée. Or, les témoins directs sont de moins en moins nombreux. Si les plus âgés des locuteurs ont pu en connaître, les plus jeunes ne sont pas dans ce cas. D’autant que tous les témoins ne racontent pas les événements qu’ils ont vécus. Certains, à l’instar de cet homme qui a connu le ghetto de Varsovie, taisent leur expérience comme un tabou, ancré au plus profond d’eux-mêmes ; d’autres gardent secrets certains événements de leur vie, à l’instar de ce grand-père qui a été déporté mais n’en a jamais parlé. Sa petite-fille l’a appris par une tante. Faute de savoir dans quel camp il avait été déporté, elle a tenu à se rendre à Auschwitz. D’autres témoins enfin refusent de raconter leur expérience, déclarant qu’ils préfèrent oublier. C’est le cas de ce grand-père qui a combattu au moment de l’indépendance du Maroc.
La nécessité d’actualiser les références symboliques pour transmettre les valeurs
38 In fine, concernant l’attractivité des lieux patrimoniaux, les hypothèses suggérées par notre étude ne sont pas très encourageantes. Elles suggèrent que la transmission des connaissances ne suffit pas si elle n’accompagne pas une implication des individus. Les savoirs sont sans effets s’ils n’impliquent pas la vie de celui à qui ils s’adressent.
39Or, la question de la transmission mémorielle apparaît délicate, à mesure que les témoins directs disparaissent, et d’autant plus que les plus jeunes sont perçus par nos locuteurs comme ne s’y intéressant pas et décourageant leurs velléités à transmettre ce qu’ils connaissent. Le temps crée de la distance avec les drames du xxe siècle. Les témoins disparaissent, l’actualité atteste que génocide et épuration n’ont pas disparu, le conflit israélo-palestinien alimente confusions et jugements à l’emporte-pièce, les historiens dévoilent la complexité de l’Histoire, générant chez certains une méfiance et un scepticisme presque militants à l’encontre de toute manifestation de compassion envers les victimes des totalitarismes.
40Peut-être convient-il de diversifier les repères. Ils évoluent au fil des générations. En tant que lieux de mémoire, certains ont évoqué, sans hiérarchie, les manifestations de janvier 201521, ou bien encore leur village à l’heure de la Coupe du Monde de football de 1998, ou bien enfin les reconstitutions du cinquantenaire du débarquement de 1944.
*
41Les repères mémoriels ne sont pas ancrés comme des évidences. Si l’émotion est, dans tous les discours, une condition de l’information de la mémoire et de l’investissement de l’individu, sans doute faut-il en permanence les actualiser, et diversifier les accroches événementielles afin de promouvoir les valeurs nécessaires à la cohésion des individus dans la société et à la qualité du « vouloir vivre ensemble ».
Notes de bas de page
1Boltanski Luc, L’amour et la justice comme compétence, Paris, Métailié, 1990.
2Montaigne Michel de, Essais, livre III, 1588.
3Beaud Serge et Weber Florence, Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte, 1997.
4Centre d’étude et de recherche sur les camps d’internement du Loiret.
513 – Femme, 40 ans, 3 enfants, actuellement femme au foyer.
611 – Homme, 32 ans, journaliste free lance, pratique le théâtre, auteur.
713 – Femme, 40 ans, 3 enfants, actuellement femme au foyer.
812 – Jeune femme, travaille dans la finance depuis 3 ans.
912 – Jeune femme, travaille dans la finance depuis 3 ans.
104 – Femme, 68 ans, militante associative.
114 – Femme, 66 ans, militante associative.
127 – Femme, la cinquantaine, comptable.
1312 – Jeune femme, travaille dans la finance depuis 3 ans.
1411 – Homme, 32 ans, journaliste free lance, pratique le théâtre, auteur.
15Retaillé Denis, Le monde du géographe, Paris, Presses de Sciences Po, Références inédites, 1997.
168 – Homme, retraité, historien, membre de l’Académie du Centre.
175 – Homme, 68 ans, militant associatif, d’origine polonaise, a vécu dans le ghetto de Varsovie.
1813 – Femme, 40 ans, 3 enfants, actuellement femme au foyer.
1913 – Femme, 40 ans, 3 enfants, actuellement femme au foyer.
2014 – Femme, 40 ans, active, 2 enfants.
2110 et 11 janvier 2015.
Auteur
-
Christine Romero
Maître de conférences en géographie, université d’Orléans, Cedete
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