Introduction
p. 17-18
Texte intégral
1Les pays, les territoires, les lieux forment les premiers points d’accroche de la mémoire collective locale et régionale ; mais de tels éléments constituants des paysages sont-ils si « naturels », ou bien aussi construits, vécus et instrumentalisés que les anciennes « frontières naturelles » de l’Hexagone ?
2L’enquête menée sur les représentations des lieux de mémoire en région Centre-Val de Loire, sur les pratiques individuelles des lieux patrimoniaux, nous livre ici ses premiers résultats, précisant les conditions nécessaires à la transmission de la mémoire sur les lieux investis comme « lieux de mémoire ». Partant d’un corpus d’entretiens individuels menés dans un contexte mémoriel intense, avant tout dans l’Orléanais, elle constate le lien entre visites patrimoniales et liens de parents à enfants, avec un objectif scolaire et culturel, et une assimilation avec les guerres mondiales, tant ces lieux de mémoire sont informés par des connaissances et génèrent une émotion. D’où la difficulté de la transmission, qui suppose une implication individuelle pour parler aux nouvelles générations, passage de relais difficile quand disparaissent les derniers témoins.
3Parmi les nombreux « pays » de la région administrative Centre-Val de Loire, l’une de celles qui sont restées dans un même périmètre, la Sologne et la Beauce, au cœur de l’ancienne province de l’Orléanais, sont issues d’un processus mémoriel complexe, avec une identité marquée par les poncifs opposés et complémentaires de la pauvreté et des superstitions au sud de la Loire et de l’individualisme économe entre Chartres et Orléans. Ce grand écart des représentations a fait une victime : le sentiment d’appartenance à l’Orléanais, le brouillage d’une identité trop proche de celle de la capitale nationale. Pourtant dépourvues de cadre administratif, éclatées entre plusieurs départements et arrondissements, la Beauce et la Sologne restent identifiées dans les guides touristiques comme des « pays naturels », contrairement à l’Orléanais, il est vrai démembré en trois départements en 1789.
4Paysages « naturels » et construits, les territoires recèlent d’autres lieux de mémoire qui les traversent, de la Nationale 7 chantée par Charles Trenet à la compagnie ferroviaire du P. O., des canaux et de la batellerie de Loire à l’aérotrain et au TGV Atlantique. Depuis plus de trente ans, les grands chantiers de LGV, leurs enquêtes publiques, leur tracé définitif leur financement ont défrayé la chronique, encore récemment avec le dossier du « POCL » (Paris-Orléans-Clermont-Lyon), le long débat sur ses tracés « médian » et « ouest », et sa réalisation remise aux calendes grecques, à savoir à l’équilibre financier de la SNCF… La chronique des occasions ferroviaires manquées pour le territoire orléanais est longue et témoigne d’un subtil jeu d’acteurs et de rebondissements, en dernier lieu la résurgence d’un serpent de mer : la gare unique, pensée en 1945, à nouveau ratée au début du xxie siècle et à remettre sur le métier de l’aménagement métropolitain. Là comme ailleurs, la régionalisation s’accompagne d’un désengagement de l’État et d’un « déménagement des territoires ».
5Comme pour les mobilités, la politique culturelle a été, de Jean Zay à Jack Lang en passant par Malraux, l’une des grandes ambitions d’une République qui reliait massification scolaire et démocratisation de l’accès aux arts vivants, y compris dans les villes moyennes de province, d’Amiens à Bourges, grâce à la diffusion territoriale des Maisons de la culture, lieu de mémoire urbain. Mais le retrait de l’État culturel a laissé place à de stériles polémiques électorales municipales, et donne peu de place à une ambition pour la création culturelle en dehors des métropoles.
6Les atouts touristiques du Centre-Val de Loire ne se limitent pas aux châteaux et aux cathédrales. Ainsi la Sologne a-t-elle été le terrain d’expérimentation d’enquêtes ethnographiques dès le ministère innovant de Jean Zay avec le musée des Arts et Traditions populaires, missions qui ont contribué à forger le concept de « patrimoine folklorique » et sont à l’origine, par leurs collectes d’objets, du musée de Sologne à Romorantin. Les « chantiers intellectuels » de l’Occupation s’inscrivent dans le « projet culturel de Vichy » par la volonté de valoriser l’architecture rurale, l’artisanat et le mobilier traditionnels, mais offrent par ailleurs aux étudiants parisiens recrutés une couverture pour leurs activités de Résistance. Le choix pérenne de la Sologne est lié à sa facilité d’accès, renforcée par la démarche de contacter en premier lieu les hauts fonctionnaires et les notables d’Orléans et de Blois.
7Enfin, l’enceinte urbaine de Saint-Dyé-sur-Loire témoigne du fait que les temps d’insécurité qui justifient la fortification se prolongent jusqu’aux guerres de religion, traces mémorielles souvent effacées.
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