Objets de la « superstition » dans les églises luthériennes de l’Allemagne du Nord
p. 103-113
Texte intégral
1Quand on entre aujourd’hui dans Sainte-Marie (Marienkirche) de Lübeck, ville hanséatique et ville libre du Saint-Empire romain germanique, les dimensions de cette église gothique, construite entre 1277 et 1351, impressionnent : les voûtes en brique s’élèvent jusqu’à une hauteur de 38,5 mètres. Financée par les membres du Conseil de la ville, Sainte-Marie de Lübeck devint un modèle pour beaucoup d’églises gothiques autour de la Baltique, telles que Saint-Nicolas à Stralsund et Saint-Nicolas à Wismar. Comme beaucoup d’autres églises en Allemagne du Nord, la Marienkirche de Lübeck est jusqu’à nos jours emplie d’objets médiévaux : elle abrite une Vierge dite de Darsow (1420) et le polyptique de Christian Swarte de 1495, avec, à nouveau, la Vierge. En outre, deux statues en bois, représentant saint Jean et saint Antoine, datant respectivement de 1505 et de 1457, font partie du patrimoine de l’église. Un retable en provenance d’Anvers (1518) narre la vie de la Vierge, parmi beaucoup d’autres représentations de la vie des saints et de la Mère de Dieu.
2À Sainte-Marie de Rostock, ville hanséatique du Mecklembourg, l’autel de saint Roch (fig. 1) date de 1530, autrement dit du temps de la Réforme ; il a été conservé jusqu’à aujourd’hui avec d’autres objets de culte médiévaux. Financé par la confrérie des barbiers de la ville, l’autel représente leurs saints patrons, Cosme et Damien, ainsi que les saints Roch, Sébastien et Antoine, figurés au centre. Même observation à Saint-Nicolas de Wismar, également une ville hanséatique du Mecklembourg : l’autel de la confrérie des bateliers, datant du début du xvie siècle, montre une Vierge, des représentations de saint Nicolas et de saint Jacques et des symboles des pèlerinages de Saint-Jacques-de-Compostelle et de Bari. L’autel donne aussi à voir sainte Catherine d’Alexandrie et sainte Élisabeth de Thuringe. De plus, c’est là qu’on trouve aujourd’hui l’autel des épiciers de la ville, datant de 1430, qui était à l’origine dans Sainte-Marie de Wismar. L’église abrite également un autel dédié à la Vierge1.
3On pourrait continuer à tracer ce phénomène dans un grand nombre d’autres villes hanséatiques autour de la Baltique, à Stralsund ou bien à Hambourg. Cette présence de statues et d’autels comprenant les représentations de saints et de la Vierge pourrait surprendre, surtout si on la compare à l’iconoclasme violent de l’Allemagne du Sud2 : comme d’autres villes hanséatiques de l’Allemagne du Nord, Lübeck, Wismar, Stralsund, Rostock et Hambourg passent entre les années 1520 et 1540 au luthéranisme, qui bannit en théorie tous les objets de l’« idolâtrie » ou va jusqu’à l’iconoclasme. Dès lors, les églises dont nous venons de parler sont des églises luthériennes. Comment expliquer la présence et la transmission d’objets de la « superstition » dans les églises luthériennes de l’Allemagne du Nord ? Ces objets étaient-ils matière à discorde ? Dans notre contribution, nous allons prendre en considération le devenir de retables, d’autels et de statues de saints dans les églises luthériennes d’Allemagne du Nord et l’introduction d’autres objets pour leur ornement après le passage à la Réforme3.
Fig. 1. – Autel de saint Roch en chêne, sculpteur de l’entourage de Benedict Dreyer de Lübeck (attribué à), Marienkirche, Rostock, 1530.

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Un luthéranisme plutôt modéré, peu enclin à l’iconoclasme
4Bien avant l’introduction officielle de la Réforme dans les duchés du Mecklembourg et de la Poméranie, entre les années 1530 et 1550, l’Évangile, la critique, puis les doctrines de Martin Luther se répandent dans les villes hanséatiques des deux territoires, mais aussi dans les villes libres et impériales de Lübeck et d’Hambourg.
5Commençons avec la ville de Stralsund, à l’extrême nord-est des territoires du Saint-Empire, ville hanséatique depuis 1287, disputée entre la Poméranie et la Suède pendant des siècles. Stralsund était aussi la grande concurrente de la ville de Lübeck pour le commerce de la Baltique. Les marchands de Stralsund entretenaient des contacts commerciaux avec les autres villes hanséatiques sur le pourtour de la Baltique et avec les Flamands de Bruges, mais aussi avec la France, l’Espagne, la Russie, le Danemark, la Suède et l’Italie. Pendant plusieurs siècles, seuls les patriciens de la ville avaient accès au Conseil de la ville, qui administraient les affaires locales et internationales. D’autres corps de citadins (Ausschüsse) représentant la majorité des habitants ne participaient que peu au pouvoir. Dans les années 1520, Christian Ketelhot et Johann Kureke, disciples de Johannes Bugenhagen (1485-1558), ami de Martin Luther, cherchent à introduire la Réforme à Stralsund, avec le soutien des franciscains de la ville. Les couches sociales moyennes et non privilégiées font bon accueil à la critique luthérienne des abus de l’Église catholique romaine. Les patriciens et le Conseil de la ville, au contraire, tant ceux de Stralsund que d’autres villes hanséatiques, condamnent l’« hérésie ». Néanmoins, en 1525, sous la pression des corps de citadins de nombreuses villes hanséatiques, la Ligue hanséatique décrète pendant l’une de ses réunions à Lübeck que toute ville hanséatique pourra librement choisir ses ministres, catholiques ou luthériens. À Stralsund, les conflits entre luthériens et catholiques, entre patriciens et citadins moins privilégiés, les frictions confessionnelles et socio-politiques se poursuivent et finissent par basculer dans la violence4. Ils mènent au pillage d’églises et de couvents en avril 1525 : les trésors des églises Saint-Nicolas, Saint-Jean, Sainte-Catherine et d’autres églises sont endommagés, voire détruits. D’autres ornements d’église passent entre les mains de particuliers, qui se les approprient : ils sont conservés par les « citadins pieux » de la ville ou sont cachés par des moines et des sœurs5. Afin d’éviter de nouvelles révoltes, le Conseil de la ville introduit la Réforme et charge Johannes Aepinus, disciple de Johannes Bugenhagen, de rédiger un Règlement d’église, l’un des premiers des villes et provinces de la Baltique. Dans le même temps, le Conseil admet d’autres citadins parmi ses rangs, élargissant ainsi la base du pouvoir dans la ville, au moins pour un certain temps6. En 1534, Stralsund introduit le Règlement d’Église de la Poméranie, rédigé par Bugenhagen pour tout le duché et s’intègre ainsi dans la politique confessionnelle du prince7.
6D’autres villes hanséatiques font face, elles aussi, à des mouvements réformateurs, en particulier Wismar et Rostock, qui appartiennent toutes deux au duché de Mecklembourg. À Rostock, Joachim Slüter, prêtre de Saint-Pierre, commence à prêcher l’Évangile en 1524. Entre 1524 et 1535, catholiques et protestants s’affrontent : aux conflits confessionnels s’ajoutent des tensions socio-politiques, comme nous l’avons vu précédemment. Grâce au soutien de Johann Oldendorp (1487-1567), conseiller juridique de la ville, et d’Henri V (1479-1552), duc de Mecklembourg, sympathisant avec la Réforme, les efforts de Slüter sont couronnés de succès : la Réforme fut officiellement introduite dans la ville en 15318. Les messes et les actes de dévotion, de « superstition » des catholiques devraient cesser dans la ville autant que les tendances zwingliennes et anabaptistes. Malgré ces conflits, la ville de Rostock échappe aux actes iconoclastes. Les églises et les couvents ne sont pas la cible de destructions pendant les années allant de 1524 à 15359.
7À Wismar, la majorité des habitants de la ville soutient les franciscains Clemens Timme et Hinrik Never, qui, à partir de 1525, prêchent le « pur » Évangile et qui développent par la suite des tendances zwingliennes, autant que de sympathies pour les anabaptistes modérés. Dans une certaine mesure, les sympathies pour la Réforme sont soutenues par le Conseil de la ville et le duc de Mecklembourg. Quand, pourtant, l’introduction de la Réforme commence à s’amalgamer aux conflits sociaux et économiques de la ville, des actions violentes se préparent contre les dominicains de la ville. Nous ne savons pas dans quelle mesure ces conflits entraînent des actions iconoclastes. Il est curieux que le duc de Mecklembourg soutienne jusqu’en 1541 Hinrik Never malgré ses tendances zwingliennes (ou bien schwenckfelderiennes) et le jugement défavorable de Martin Luther à l’encontre de Never. Comme dans d’autres villes hanséatiques, les conflits socio-religieux mènent finalement à l’introduction de la Réforme ainsi qu’à une réorganisation du pouvoir urbain. Des corps d’habitants de la ville se forment, réclament et vont finalement exercer plus de contrôle sur le Conseil de la ville10.
8Venons au cas de Lübeck. Au xvie siècle, cette ville libre et impériale est l’une des plus grandes villes du Saint-Empire, avec Nuremberg, Strasbourg et Augsbourg. Après avoir dominé le commerce de la Baltique pendant des siècles, Lübeck, depuis le début du siècle, est en train de perdre son statut dominant. Les Pays-Bas et le Danemark menacent ses privilèges. Lübeck voit une opposition croissante au sein de la ville, des confrontations entre patriciens et artisans, mais aussi entre catholiques et sympathisants de la Réforme. En 1524, Johannes Fritze, aumônier de Sainte-Marie, et le prédicateur itinérant Joachim Osenbrügge, prêchant tous deux l’Évangile, sont emprisonnés sur ordre du Conseil de la ville, ainsi que d’autres prédicateurs sympathisant avec les idées de Martin Luther. L’opposition s’organise dans l’un des comités de la ville (le Vierundsechziger-Ausschuss) et tire profit du conflit suscité par de nouvelles taxes pour forcer le Conseil à consentir finalement à l’introduction de la Réforme en 153011. Malgré les confrontations religieuses, politiques et économiques/financières, la violence reste minime. Les sources documentent peu d’actions iconoclastes dans la ville12. Le Conseil de la ville charge Johannes Bugenhagen de la rédaction d’un Règlement d’église, publié en 1531. Il en découle la sécularisation des églises et des couvents au profit de la ville de Lübeck.
9À Hambourg, les années 1520 voient les premiers sympathisants de Luther prêcher dans la ville. En 1521, Ordo Stenmel, prêtre de Sainte-Catherine, commence à critiquer le trafic d’indulgences, la décadence de l’Église catholique romaine et de son clergé et à prêcher l’Évangile. Soutenu par les franciscains de la ville et par Stefan Kempe, franciscain de Rostock, le mouvement réformateur commence à contester le pouvoir du chapitre de la cathédrale de Hambourg, notamment pour le gouvernement des écoles. De plus en plus d’habitants de la ville demandent la libre élection des pasteurs et des maîtres. En outre, ils réclament Johannes Bugenhagen comme pasteur de l’église Saint-Nicolas, ce que le Conseil de la ville interdit. Catholiques et luthériens se disputent dans les années suivantes sans que catholiques ou luthériens parviennent à faire disparaître la confession rivale. En 1528, le Conseil de la ville va à l’affrontement contre le chapitre de la cathédrale : par sa décision, le luthéranisme devient la confession officielle de la ville de Hambourg, et ce malgré les protestations violentes des catholiques dans la ville. Bugenhagen fut chargé de rédiger le règlement des églises et chercha à limiter les motifs de controverse13.
10Les exemples des villes hanséatiques tels que Stralsund, Wismar, Lübeck, Hambourg et Rostock, malgré la différence de leur statut au sein du Saint-Empire, montrent que les conflits socio-politiques entre élites/patriciens et artisans/habitants moins privilégiés et les conflits confessionnels se mêlent et qu’ils produisent un nouvel ordre, fût-ce pour une courte période : davantage de citadins de la ville participent au pouvoir, à l’élection des pasteurs, à l’organisation des écoles et à l’administration des églises. Bien que les Conseils des villes regagnent peu à peu le contrôle de ces villes, la Réforme et ses bouleversements les forcent à plus de compromis et plus de considération pour les convictions des citadins et des autres habitants, en particulier pour ce qui touche au bien commun, sur un plan socio-politique et confessionnel14.
Luthéranisme, images et iconoclasme
11Comment l’introduction de la Réforme se traduit-elle dans la transformation des images15 ? Quelle était l’attitude des réformateurs à propos des objets de la « superstition » dans les églises, tels que les autels, les retables et les statues des saints ?
12Dans son écrit Widder die hymlischen propheten von den Bildern und Sacrament (Contre les prophètes célestes, à propos des images et du Sacrement), datant de 1525, Martin Luther considère les images comme un instrument didactique, qui aide les pasteurs à illustrer la parole de Dieu. Tout en condamnant l’iconoclasme, Luther refusait en même temps l’adoration des images, l’idolâtrie16. Il restait à trouver la ligne de partage entre, d’un côté l’illustration et l’instruction et, de l’autre, l’adoration et la superstition.
13Johannes Bugenhagen, pasteur de Wittenberg et confesseur de Martin Luther, rédigea, comme on l’a vu, les Règlements d’église pour de nombreuses villes et même pays de l’Europe du Nord : Brunswick, Brunswick-Wolfenbüttel, le Danemark, Hambourg, Hildesheim, Holstein, la Norvège, la Poméranie et Schleswig. Les règlements pour l’introduction de la Réforme à Lübeck prévoient que les autels, les retables, les confessionnaux, les sculptures et les tableaux peuvent être conservés à leur emplacement s’ils ne font pas l’objet d’une vénération « superstitieuse ». Les autels latéraux des confréries particulièrement doivent rester dans leurs chapelles17. Ce point figure dans d’autres règlements d’église de Bugenhagen. Par exemple, celui de Hambourg affirme que la vénération des saints est proche du blasphème et que le croyant ne devrait invoquer que Dieu, et non les saints, que l’homme ne doit pas déifier les saints. Cependant, Bugenhagen condamne l’iconoclasme : les images, les objets de culte comme les statues des saints, les retables, les autels représentants des saints, s’ils ne font pas ou plus l’objet d’idolâtrie, peuvent rester au sein des églises. Ceux qui font l’objet d’une dévotion particulière et d’actes d’idolâtrie, en revanche, doivent être enlevés par les autorités ecclésiastiques, et non par les destructions de simples croyants18.
14Pour la Marienkirche de Lübeck et pour d’autres églises luthériennes autour de la Baltique, il apparaît que, en dépit de certains actes d’iconoclasme dont nous avons parlé, les représentations des saints et la Vierge ne gênaient pas trop, à moyen et à long terme. Dans le duché de Mecklembourg en revanche, le règlement pour les visites des églises de 1552 est beaucoup plus radical à propos des chapelles, de leurs autels et de leurs retables, et de même à propos de l’adoration des saints et des reliques qui y sont conservées et vénérées : les autels latéraux doivent être cassés, les pierres recyclées. Certains éléments des autels ou bien des retables sont parfois déplacés et intégrés dans une iconographie plus luthérienne19.
15En ce qui concerne l’image, Bugenhagen favorise donc une via media qui s’intègre bien dans son projet de Réforme sans violence ni bouleversements sociaux20. Sa vie durant, il favorise l’introduction de la Réforme en négociant avec ses adversaires. Pour les règlements d’église, il opte souvent pour un modèle minimal, en l’adaptant au contexte local et social. Il cherche à éviter les sujets qui pourraient susciter les conflits entre fidèles. La majorité des règlements contient ainsi des paragraphes sur les écoles, la formation des pasteurs, la nomination d’un surintendant, le primat de l’Évangile et la constitution d’un fond pour les pauvres. Afin de faire aboutir la Réforme dans l’Europe du Nord, Bugenhagen cherchait des compromis avec les catholiques et avec ceux qui n’étaient pas prêts aux bouleversements plus fondamentaux. Ainsi, il s’emploie à nommer des surintendants qui, comme lui, évitent la confrontation : Hermann Bonnius pour Lübeck, Johannes Aepinus pour Stralsund. Or Bonnius, outre son catéchisme, est l’auteur d’une révision du recueil des chants d’église à Rostock, d’une anthologie de la vie des apôtres, des saints et des martyrs21. Cette via media qui, dans certains contextes, cherche à réconcilier luthériens et catholiques, pousse les églises luthériennes à une certaine indépendance vis-à-vis des Conseils des villes hanséatiques, comme l’atteste la collaboration entre les Geistliche Ministerien de Lübeck, Hambourg et Lunebourg, qui aboutit à une structure quasi-synodale.
Vieux objets, nouveaux objets
16On a donc vu que de nombreux objets de culte médiévaux sont conservés après le passage à la Réforme et qu’ils s’intègrent dans les églises et les rituels luthériens des villes hanséatiques de l’Allemagne du Nord. Les autels, les retables et les images restent souvent à leur place, notamment dans les chapelles latérales. Pourtant, l’illumination permanente de ces chapelles, tous les rituels de dévotion, la célébration du saint sacrifice, les messes pour le salut des donateurs, tout doit cesser ; les vicaires, jadis responsables de ces chapelles et des cérémonies, perdent peu à peu leurs fonctions22. Qu’en est-il de reliques conservées et exposées, qui étaient souvent intégrées dans l’architecture même de ces chapelles et donnaient souvent leur nom ? Nous ne savons que peu de choses sur les processus d’abandon des actes de dévotion, sur les moments exacts où ces rituels cessent de se reproduire, où les reliques finissent par disparaître23.
17Avec la Réforme, d’autres objets s’introduisent dans les églises luthériennes de l’Allemagne du Nord : les chaires ornées d’une iconographie évangélique, à l’instar de celle de la Marienkirche de Rostock, datant de 1574 ou de Saint-Nicolas de Stralsund, exécutée en 1611, qui présente des scènes de la vie du Christ, une image de Moïse, les apôtres Paul et les évangélistes24. On voit aussi arriver les portraits de réformateurs tels que Luther, Bugenhagen, les portraits de réformateurs et de pasteurs locaux : à Wismar et ses villes voisines s’introduisent avec la Réforme et encore à l’âge baroque les portraits des pasteurs luthériens de la ville, par exemple celui de Christian Liskow dans l’église de Rerik en 168125. À Rostock, le portrait de Nikolaus Gryse (1543-1614), pasteur de Sainte-Catherine et auteur de la biographie de Joachim Slüter, réformateur de Rostock, trouva sa place dans son église, en association avec une épitaphe en son honneur26. S’ajoutent les grandes peintures sur bois ayant pour sujet le Jugement dernier, par exemple à Saint-Jacques de Lübeck. Johann Anselm Steiger a montré combien cette réalisation datant de 1557 s’inscrit dans la politique hostile au pape et au Turc des années 1540-1550, et dans la tradition pro-luthérienne et anti-papale d’un Lucas Cranach (ca. 1472-1553)27.
Fig. 2. – Épitaphe de Henrich Brockes II († 1773), Marienkirche, Lübeck, marbre, 1776.

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18De plus, au cours des xviie et xviiie siècles, les églises luthériennes de l’Allemagne du Nord, comme la Marienkirche de Rostock et la Marienkirche de Lübeck, se remplissent des épitaphes des patriciens de la ville (fig. 2). Avant le bombardement de 1942, près d’une centaine d’épitaphes rappelaient la vie et la mort des représentants des grandes familles de Lübeck, par exemple les von Dorne, dont plusieurs membres furent élus maires de la ville. Ce sont aussi les épitaphes des membres du Conseil comme Johannes Füchting († 1637), Hartwich von Stiten, Adolf Brüning ou encore les maires Anton Winckler et Gotthard Kerkring au début du xviiie siècle. Si les épitaphes jouaient déjà un rôle important avant la Réforme, leur nombre augmente, les thèmes et les figures changent : à la place des saints et de la Vierge, les inscriptions sont désormais accompagnées de scènes de la Passion, de la Résurrection ou de l’Ascension du Christ, de représentations des prophètes et des apôtres. L’iconographie postérieure à la Réforme introduit, beaucoup plus qu’auparavant, les représentations tirées de l’Écriture, de l’Ancien Testament et de l’Évangile, à Lübeck, comme à Stralsund et à Wismar28.
19Il arrive aussi que les retables soient repeints ou que les statues de saints soient remplacées par une iconographie plus luthérienne : en 1567, en Poméranie, le saint François du retable de l’église de Altentreptow fut remplacé par une scène de la Tentation du Christ29. À Saint-Pierre de Hambourg ou à l’église Saint-Esprit de Wismar, des statues de saints furent souvent remplacées par les apôtres, les prophètes ou d’autres personnages de l’Ancien Testament pendant la deuxième moitié du xvie siècle et tout au long du xviie siècle30.
20Enfin, des autels de style « protestant » sont ajoutés, tels que le Fredenhagenaltar de la Marienkirche de Lübeck, qui date de 1697 et est offert par le marchand Thomas Fredenhagen. La Crucifixion et des allégories y remplacent les saints. Des changements similaires ont lieu dans les églises de Stralsund : à Saint-Jacques, le maître-autel médiéval présentant les scènes de vie de Saint Jacques est remplacé par un nouvel autel en 1789, qui représente la Déposition du Christ31. Ces nouveaux autels, toutefois, ne remplacent pas entièrement les autels représentant les saints ou la Vierge. Les images protestantes complètent les images que l’on pourrait tenir pour catholiques, coexistent avec ces derniers.
21Les objets chrétiens sont-ils partie prenante des conflits ? Avec l’instauration de la Réforme en Allemagne du Nord, les églises catholiques, les retables, les autels et les statues de saints sont la cible de quelques actes d’iconoclasme, malgré l’aspect plutôt modéré du luthéranisme sur le pourtour de la Baltique. Au final, les conflits n’entraînent pas la destruction de tous les objets de culte médiévaux, mais plutôt leur coexistence avec les nouveaux objets et leur intégration progressive dans la culture protestante des pays du Nord.
Conclusion. Continuités des élites citadines, patriciens et confréries donateurs
22Pourquoi cet aspect modéré du luthéranisme du Nord ? Pourquoi si peu d’iconoclasme, pourquoi cette intégration d’objets « papistes », malgré les conflits socio-politiques et confessionnels ? Plusieurs raisons s’offrent pour expliquer la subsistance et finalement l’intégration des objets de la « superstition » dans les églises luthériennes en Allemagne du Nord.
23Bien que le luthéranisme soit introduit dans maintes villes et pays de l’Allemagne du Nord entre les années 1520 et 1540, la majorité des croyants ne devient pas luthérienne immédiatement. La culture protestante et luthérienne se présente comme un processus ; certaines autorités ecclésiastiques laissent leurs objets de dévotion aux croyants.
24Malgré les actes d’iconoclasme, les révoltes, les bouleversements sociaux, les élites des villes hanséatiques de l’Allemagne du Nord restent à moyen et long terme assez stables pour les siècles qui suivent le passage à la Réforme. Les familles de patriciens qui forment les Conseils des villes, mais aussi les confréries d’artisans, de bateliers, de barbiers, d’épiciers inscrivent leur importance sociale, politique et économique et leurs traditions familiales dans les églises de leur ville, par des donations sous la forme d’autels, de retables et de statues de saints. Éliminer ces objets de culte revient à éliminer l’importance et la tradition des familles de patriciens, de confréries, de guildes du temps d’avant la Réforme. Avec la Réforme, les élites ne cherchent donc pas à établir des traditions entièrement neuves, mais intègrent leurs pratiques de donateurs dans la culture protestante qui commence à se développer, plutôt lentement. Tous ces objets, catholiques ou protestants, représentent le rang, le pouvoir et la richesse des élites des villes hanséatiques de l’Allemagne du Nord. Autrement dit, les objets de la « superstition » sont non seulement des objets de dévotion, d’une culture confessionnelle catholique, mais aussi des objets de distinction sociale, des signes de gloire, de prospérité et de tradition pour les élites des villes hanséatiques : patriciens, marchands, commerçants, artisans. Les legs charitables sous la forme d’objets religieux servent la représentation de l’importance de ces élites, inscrite dans un passé ancien et dans la longue durée. Dans les villes hanséatiques de l’époque moderne, en l’absence d’insignes du pouvoir propres aux rois et aux princes, les dons aux églises des maisons patriciennes servent leurs revendications au pouvoir et la représentation qui garantit ce pouvoir32.
Notes de bas de page
1Gloede Günter, Kirchen im Küstenwind, vol. II : Kirchen in und um Wismar, Berlin, Evangelische Verlagsanstalt, 1978, p. 35, 37-40 et 112-116.
2Pour une distinction entre les actes iconoclastes antre l’Allemagne du Nord et du Sud et l’iconoclasme plutôt modéré de l’Allemagne du Nord, Schnitzler Norbert, Ikonoklasmus – Bildersturm : theologischer Bilderstreit und ikonoklastisches Handeln während des 15. und 16. Jahrhunderts, Munich, W. Fink 1996, p. 311 et 315-316.
3Pour les objets de piété individuelle en contexte protestant, voir le chapitre d’Éric Durot.
4Pour le rôle des conflits socio-économiques, voir aussi Schnitzler Norbert, Ikonoklasmus, op. cit., p. 174-175 et 181-182.
5Hoffmann Claudia, « Stralsund und die Reformation. Auswirkungen auf die Klöster der Stadt », in Claudia Kimminus-Schneider et Manfred Schneider (dir.), Klöster und monastische Kultur in Hansestädten, Rahden, Leidorf, coll. « Stralsunder Beiträge zur Archäologie, Geschichte, Kunst und Volkskunde in Vorpommern » 4, 2003, p. 103-120 ; Kunke Burkhard, Werk und Prozess. Die bildkünstlerische Ausstattung der Stralsunder Kirchen, Berlin, Mann, 2007, p. 127-131 ; Schnitzler Norbert, op. cit., p. 165-166.
6Trossbach Werner, « Unterschiede und Gemeinsamkeiten bei der Durchsetzung der Reformation in den Hansestädten Wismar, Rostock und Stralsund », Archiv für Reformationsgeschichte, no 88, 1997, p. 118-165 : p. 122-142.
7Weilandt Gerhard, « Der Kirchenbau und der Wandel in der Kirchenausstattung im südwestlichen Ostseeraum in den ersten Jahrzehnten der Reformation », in Kirsten Baumann, Joachim Krüge et Uta Kuhl (dir.), Luthers Norden, Petersberg, Michael Imhof Verlag, 2017, p. 196-205 : p. 198 ; Michalski Sergiusz, « Bilderstürme im Ostseeraum », in Peter Blickle, André Holenstein, Heinrich Richard Schmidt et Franz-Josef Sladeczek (dir.), Macht und Ohnmacht der Bilder. Reformatorischer Bildersturm im Kontext der europäischen Geschichte, Munich, Oldenbourg, coll. « Historische Zeitschrift, Beihefte Neue Folge 33 », 2002, p. 223-237 ; Winands Klaus, « Nachreformatorische Ausstattungen in Stralsunder Pfarrkirchen », in Felix Biermann, Manfred Schneider et Thomas Terberger (dir.), Pfarrkirchen in den Städten des Hanseraums, Rahden, Marie Leidord, 2006, p. 127-140 : p. 127-128.
8Stuth Steffen, Das Netz des neuen Glaubens. Rostock, Mecklenburg und die Reformation im Ostseeraum, Rostock, Hinstorff, 2017, p. 80 ; Trossbach Werner, « Unterschiede und Gemeinsamkeiten bei der Durchsetzung der Reformation in den Hansestädten Wismar, Rostock und Stralsund », art. cité, p. 142-150.
9Pettke Sabine, « Rostocks Reformation im Spiegel zeitgenössischer Urfehden », Jahrbuch für Niedersächsische Kirchengeschichte, no 86, 1988, p. 145-182.
10Gloede Günter, Kirchen im Küstenwind, op. cit. p. 12 ; Rasche Anja et Jörn Nils, Reformation in Wismar. Personen – Orte – Objekte, Wismar, Callidus, 2018, p. 49, 57, 60-61, 67, 69-70 ; Trossbach Werner, « Unterschiede und Gemeinsamkeiten bei der Durchsetzung der Reformation in den Hansestädten Wismar, Rostock und Stralsund », art. cité, p. 151-159.
11Grassmann Antjekathrin, « Lübeck, Freie Reichsstadt und Hochstift, Wendische Hansestädte, Hamburg, Wismar, Rostock, Stralsund », in Anton Schindling et Walter Ziegler (dir.), Die Territorien des Reiches im Zeitalter der Reformation und Konfessionalisierung. Land und Konfession 1500-1650, Münster, Aschendorff, 1996, p. 115-128.
12Weilandt Gerhard, « Der Kirchenbau und der Wandel in der Kirchenausstattung », art. cité, p. 196-197.
13Pour une étude d’ensemble, cf. Postel Rainer, Die Reformation in Hamburg, 1517-1528, Gütersloh, Mohn, 1986.
14Von Thiessen Hillard, « Reformation und Gemeinwohl. Die Wirkung der Reformation auf das Normengefüge norddeutscher Handelsstädte am Beispiel Lübecks und Rostocks », in Heinrich Assel, Johann Anselm Steiger et Alex E. Walter (dir.), Reformatio Baltica Kulturwirkungen der Reformation in den Metropolen des Ostseeraums, Berlin, de Gruyter, 2018, p. 261-273, p. 265-269.
15Voir par exemple Koerner Joseph Leo, The Reformation of the Image, Chicago/Londres, The University of Chicago Press, 2004.
16Weilandt Gerhard, art. cité, p. 196.
17Vogeler Hildegard, « Das Olavs-Retabel der Bergenfahrer von Hans Kemmer und die Auswirkung der Reformation auf die Kirchenausstattung », in Ulrike Nürnberge et Uwe Albrecht (dir.), Palmarum 1942. Neue Forschungen zu zerstörten Werken mittelalterlicher Holzskulptur und Tafelmalerei aus der Lübecker Marienkirche, Kiel, Verlag Ludwig, 2015, p. 223-240, ici p. 235-236.
18Bugenhagen Johannes, Hamburger Kirchenordnung [1529], cité dans Weilandt Gerhard, « Der Kirchenbau und der Wandel in der Kirchenausstattung », art. cité, p. 198.
19Kunkel Burkhard, Werk und Prozess. Die bildkünstlerische Ausstattung der Stralsunder Kirchen, op. cit., p. 135-137.
20Voir aussi Schnitzler Norbert, Ikonoklasmus, op. cit., p. 209.
21Bonnius Hermann, Enchiridion, Geistlike Lede vnd Psalmen, uppet nye gebetert : mit einem nien Calender, schön togerichtet, Lübeck, Balovn, 1545 ; id., Hymni et Sequentiæ, tam de tempore quam de Sanctis, Lübeck, 1539.
22Rasche Anja et Jörn Nils, Reformation in Wismar, op. cit., p. 71-73.
23Voir par exemple Scribner Robert W., Popular Culture and Popular Movements in Reformation Germany, Londres, Bloomsbury Academic Press, 2003 (Londres, 1987).
24Winands Klaus, « Nachreformatorische Ausstattungen in Stralsunder Pfarrkirchen », art. cité, p. 129 ; Kunkel Burkhard, Werk und Prozess. Die bildkünstlerische Ausstattung der Stralsunder Kirchen, op. cit., p. 133.
25Gloede Günter, Kirchen im Küstenwind, op. cit., p. 54 et 118.
26Stuth Steffen, Das Netz des neuen Glaubens. Rostock, Mecklenburg und die Reformation im Ostseeraum, op. cit., p. 79.
27Steiger Johann Anselm, « Augsburger Interim, Jüngstes Gericht und Höllensturz. Ein Lübecker Gemälde der Reformationszeit (1557) im Kontext », in Johann Anselm Steiger (dir.), Reformation und Medien. Zu den intermedialen Wirkungen der Reformation, Leipzig, Evangelische Verlagsanstalt, 2018, p. 87-110.
28Weilandt Gerhard, « Der Kirchenbau und der Wandel in der Kirchenausstattung im südwestlichen Ostseeraum in den ersten Jahrzehnten der Reformation », art. cité, p. 202-204 ; Winands Klaus, « Nachreformatorische Ausstattungen in Stralsunder Pfarrkirchen », art. cité, p. 137 ; Vogeler Hildegard, « Das Olavs-Retabel der Bergenfahrer von Hans Kemmer und die Auswirkung der Reformation auf die Kirchenausstattung », art. cité, p. 236-237 ; Rasche Anja et Jörn Nils, Reformation in Wismar, op. cit., p. 135-137.
29Kunkel Burkhard, Werk und Prozess. Die bildkünstlerische Ausstattung der Stralsunder Kirchen, op. cit., p. 158.
30Weilandt Gerhard, « Der Kirchenbau und der Wandel in der Kirchenausstattung », art. cité, p. 200.
31Winands Klaus, « Nachreformatorische Ausstattungen in Stralsunder Pfarrkirchen », art. cité, p. 135.
32Par exemple Kunkel Burkhard, Werk und Prozess. Die bildkünstlerische Ausstattung der Stralsunder Kirchen, op. cit., p. 141.
Auteur
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Susanne Lachenicht
Professeur en histoire moderne à l’université de Bayreuth. Ses principaux ouvrages sont Hugenotten in Europa und Nordamerika. Migration und Integration in der Frühen Neuzeit, Francfort/New York, Campus 2010 ; avec Kirsten Heinsohn (dir.), Diaspora Identities. Exile, Nationalism and Cosmopolitanism in Past and Present, Francfort/New York, Chicago, Campus/The University of Chicago Press 2009 ; (dir.), Europeans Engaging the Atlantic. Knowledge and Trade, Francfort/New York/Chicago, Campus-The University of Chicago Press, 2014 ; avec Dagmar Freist (dir.), Connecting Worlds and People. Early Modern Diasporas, Londres, Routledge, 2016.
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