Vol sacrilège et règlement de comptes entre voisins
Sienne 1730
p. 71-84
Note de l’auteur
Cette étude fait partie du projet RFI Alliance Europa « L’Europe portative – objets chrétiens en circulation », au sein de l’Institut d’études européennes et globales. Elle a bénéficié des lectures critiques et complices de Caroline Callard, de Guillaume Calafat et de Michaël Gasperoni, que je remercie chaleureusement.
Texte intégral
1Dans l’Europe du xvie siècle, des chrétiens s’indignent de l’accumulation des images et des objets dans les églises et luttent contre l’« idolâtrie » en actes, par leur destruction systématique. Ces briseurs d’idoles sont animés par des motivations spirituelles, comme les catholiques qui répliquent par la dénonciation virulente, la violence et la répression. Les destructions d’ampleur européenne qui visent les parements des églises catholiques ont suscité de très nombreux travaux pour la première modernité1. Puis l’intérêt des historiens s’émousse. Pour Alain Lottin, à partir du xviie siècle, l’iconoclasme militant des guerres de Religion laisse la place au vol simple, motivé par l’appât du gain2. Du cœur des affrontements européens, les conflits autour des ornements catholiques sont peu à peu relégués à une chronique criminelle à bas bruit, quotidienne et répétitive. Pourtant, le discours très violent de l’Église catholique à l’encontre des profanations du sacré (crime de lèse-majesté, « délit exécrable ») ne disparaît pas avec la résolution des troubles religieux. Le droit canon continue à s’appuyer sur le Décret de Gratien (vers 1140) pour qualifier de « sacrilège » la volonté retorse de violer le sacré, visant un lieu, une personne ou une chose vouée à Dieu3.
2Pour la péninsule italienne particulièrement, malgré l’éradication presque totale des mouvements réformés au cours du xvie siècle, les voleurs d’église sont toujours suspectés d’hérésie aux xviie et xviiie siècles. La compétence exclusive revendiquée par le for inquisitorial est certes une fiction, dès le début l’époque moderne. La catégorie de sacrilège fait partie des crimes mixtes, disputés entre temporel et spirituel, dont la sanction est un indicateur des rapports de force entre les tribunaux laïcs et ecclésiastiques d’un ressort donné. À la fois péché mortel et crime, le sacrilège est défini parallèlement par le droit canon et par le droit civil, en intention et en acte4. Les vols mineurs, comme ceux de draps d’autel, sont couramment jugés au pénal. La dispute entre les tribunaux se concentre donc sur les vols les plus graves : celle des vases et de la matière sacrée (hostie le plus souvent, parfois reliques). Malgré leur divergence de vues, canonistes et pénalistes s’accordent à distinguer les sacrilèges des vols ordinaires et à en souligner la gravité. Au criminel, le sacrilège est dit « qualifié » et passible de la peine de mort ou de galère quand les voleurs emportent la matière sacrée avec l’orfèvrerie ou qu’ils la détruisent5. Le nombre de conflits entre tribunaux pour la répression des vols d’église s’amplifie de façon spectaculaire à partir du second xviie siècle, en raison de l’érosion de la juridiction du Saint-Office romain, qui le contraint à défendre avec vigueur les bastions de son autorité en péril. Le « vol hérétique » est du nombre. Sa définition est, pour la première fois dans l’histoire du droit canon, déterminée par deux constitutions pontificales, en 1677 et 16996.
3Si la menace d’une contagion réformée de l’Italie devient de moins en moins crédible au cours du xviie siècle, qui sont désormais les violateurs hérétiques du sacré désignés à la vindicte collective ? Une telle question peut s’apprécier à partir des représentations qui continuent à colporter les méfaits de sacrilèges non catholiques (juifs, musulmans et protestants) à la réalité historique plus ou moins avérée, et par les sources judiciaires, qui identifient surtout des catholiques. Le changement de la seconde modernité qui est le sujet central de ce chapitre n’est pas la laïcisation progressive du sacrilège par la justice criminelle, mais, devant tous les tribunaux, la mutation de l’identité des coupables, fantasmée par des représentations collectives et vérifiée dans les procès par le fait des priorités répressives. Le nouveau n’efface pas l’ancien, le sacrilège ayant ce pouvoir d’accumuler les menaces : aux vieux ennemis non catholiques, qui demeurent, s’ajoutent les nouveaux ennemis de l’intérieur. Dans la langue de l’Inquisition, la foi catholique de l’impie, loin d’atténuer la gravité de ses actes exécrables, l’aggrave et atteste l’universalité potentielle de l’hérésie ; elle rend primordiale sa comparution au for de la conscience, avant la sanction de son crime par le tribunal pénal. Cette menace universelle est cachée. Les sacrilèges redoutés à partir du xviie siècle n’agissent pas au grand jour comme les militants du xvie siècle, mais furtivement, en se dissimulant parmi les brebis. Les « faux prêtres » dérobent les vases et profanent le sacrement de la communion sous des noms d’emprunt, les voleurs font effraction de nuit dans les églises.
Une ombre dans la nuit
4Jadis comme aujourd’hui, les églises sont en effet dépouillées dans le noir, le plus souvent sans témoins. L’arrestation des coupables est rare et permise par un hasard : une parole imprudente, une récidive ou la vigilance d’un marchand à la vente du butin. Alors seulement la justice de Dieu triomphe, des mois voire des années après le vol. Selon la formule consacrée à l’époque moderne, « Dieu ne permit pas que restât impuni l’Auteur d’une Erreur si sacrilège et le fit découvrir par sa Providence toujours admirable7 ». Le plus souvent, les enquêtes ne vont pas plus loin que le signalement du vol et le constat des destructions et des pertes. Par voie d’affichage, la population est invitée à faire part de ses soupçons aux autorités. Pour soulager leur conscience et, dans certains cas, toucher la récompense promise, des délateurs se présentent devant le juge laïc ou ecclésiastique, et désignent leur coupable. Tous les conflits de voisinage trouvent alors un exutoire. Le mot de « sacrilège » a le pouvoir redoutable d’exclure de la communauté, et même de l’humanité, l’« exécrable impie » gouverné par le diable. Au nom du trésor sacré en péril8, l’accusation renforce la marginalité d’un individu ou au contraire stigmatise une personne en vue et jusqu’alors estimée. C’est dans cette perspective que nous lisons l’enquête inquisitoriale sur un vol sacrilège advenu à Sienne au début du xviiie siècle.
5Dans la nuit du 14 au 15 août 1730, un grand ciboire d’argent et d’or est volé dans l’église des franciscains de Sienne, sans signe d’effraction. En vue de la fête de l’Assomption, le vase était rempli d’hosties consacrées (trois cent quarante-huit pièces entières et de six demi-hosties), qui ont aussi disparu. À l’aube du 15 août, deux morceaux du vase sont trouvés dans une rue de la ville. Deux jours plus tard, toutes les hosties sont découvertes, intactes, dans le tronc d’une église voisine. Elles sont reconnues comme celles de San Francesco et restituées avec solennité. Quant aux voleurs, ils restent introuvables malgré trois ans de recherches, conduites en parallèle par la justice laïque et l’inquisition9. Sienne bruisse de rumeurs, qui ont le tribunal inquisitorial pour caisse de résonance.
6Le coupable pourrait être un étranger de passage. La nuit du vol, à minuit, un homme pressé a été aperçu près de San Francesco : un « malfrat » en fuite, peut-être le voleur, mais le témoin n’a vu qu’une silhouette10. Sans flagrant délit, l’enquête démarre mal. Les délateurs et les témoins convoqués par l’inquisiteur expriment leur intime conviction, au mieux des faisceaux de circonstances, jamais de preuves. Aucun d’entre eux ne revient sur la piste du malfrat, ce qui est singulier en un temps de chasse aux vagabonds et de fantasme collectif sur les bandes de voleurs errants. Dans beaucoup de procès en effet, les paroissiens accusent immédiatement les étrangers aperçus aux abords de l’église, juste avant le vol. Or l’enquête siennoise se distingue d’emblée par l’absence de l’étranger. Pour tous les témoins, le sacrilège est tapi dans la ville.
Ennemis familiers
7Depuis le Moyen Âge central, le juif est le profanateur par excellence dans la littérature chrétienne en Europe. À l’instar de l’histoire des Billettes, à Paris, plusieurs variantes d’un même récit décrivent les tortures infligées par un juif à une hostie consacrée, pour aboutir au miracle de sa préservation11. Leur diffusion se poursuit à l’époque moderne, en mots et en images12. Comme l’a montré Simona Feci pour Rome, ces légendes noires préviennent les soupçons des catholiques vis-à-vis des juifs en cas de dégradation avérée d’une image sacrée13, à plus forte raison en cas d’attentat au Très-Saint. Le déploiement des tribunaux inquisitoriaux dans la péninsule italienne au cours de la seconde moitié du xvie siècle a donné une force de frappe accrue à ces préjugés hérités du Moyen Âge. Parmi ses missions les plus importantes, le Saint-Office doit avoir à l’œil et punir les manifestations courantes de la « perversité invétérée des juifs », particulièrement la dérision de l’hostie14. Le vol d’un objet de messe avec hosties consacrées porte donc a priori l’enquête vers le ghetto. Le 21 août, le premier délateur qui dépose devant l’inquisiteur de Sienne accuse Scibadej (Sabato). Dans une taverne, ce juif du ghetto a gagé imprudemment que les hosties volées seraient vite retrouvées, avant que l’événement se produise en effet : « Si on veut parier quelque chose de beau, avant sabbat, on retrouvera le butin. » Ferait-il partie des voleurs ? Par précaution, le capitaine des sbires le fait arrêter et conduire dans les prisons du Saint-Office. Mais Scibadej ne faisait que répondre à l’attaque violente d’un autre client, catholique : « Si c’était moi le chef, je voudrais vous serrer et vous tuer un à un, parce que vous vous soutenez, vous autres ! ». Le tavernier ne croit pas à sa culpabilité (« On voyait qu’il le faisait par curiosité, montrant qu’il connaissait nos affaires ») et l’inquisiteur, pas davantage15.
8D’autres juifs sont, en revanche, beaucoup plus sérieusement inquiétés autour de la boutique du marchand Abramo Castelnovo, qui pratique l’achat-vente de diverses marchandises : des étoffes de brocart et de l’orfèvrerie usagée, surtout de l’argent de scorie tiré de franges et de galons, parfois des ustensiles d’or et d’argent coupés en morceaux. Castelnovo est un marchand important à Sienne. Riche, il loue sa boutique hors du ghetto16, ce qui nourrit certainement le ressentiment du voisinage. Son échoppe est fréquentée par des juifs et des catholiques. C’est là que, en février 1731, un client catholique assiste à une transaction entre Emanuele Gallichi, du ghetto, Castelnovo et un juif étranger, identifié ensuite à Samuele Sornano de Florence. Gallichi veut vendre de l’argent en morceaux au Florentin, par l’intermédiaire de Castelnovo. Le client catholique, qui voit passer un couvercle de ciboire, se demande s’il ne pourrait pas provenir de San Francesco17. L’inquisiteur retrace peu à peu la provenance de la marchandise douteuse, par plusieurs interrogatoires dont nous tirons le schéma suivant18.
9Que le sacrilège commis à San Francesco soit un vol et non une dégradation ou une destruction avive les soupçons à l’encontre des juifs. Les juifs sont en effet souvent accusés par les catholiques de trafiquer des marchandises illégales. Couper l’argenterie est un expédient courant pour rendre le butin d’un vol d’église méconnaissable. À partir de morceaux martelés, il est difficile de distinguer un vase sacré volé de celui déclassé dans les règles afin de payer un nouvel objet de messe. Or, à Sienne comme dans les autres villes italiennes à l’âge moderne, des interdits sévères contraignent les juifs pratiquant l’achat-vente à commercer des marchandises usagées ou de qualité inférieure19. Dans le cas d’un vol d’orfèvrerie, une rivalité économique s’ajoute donc aux habituels préjugés pour orienter les soupçons vers les revendeurs juifs.
10L’indice matériel qui fonde le soupçon s’avère au final bénéfique aux suspects. L’inquisiteur statue en effet sur un trafic, sans tenir compte de la confession des intermédiaires. C’est ainsi que l’un des témoins à décharge dans cette enquête est connu pour son aversion des juifs. Quintilio Maria Berlinghieri est de ces fils de bonne famille violents, qui s’entendent avec des gros bras pour faire des mauvais coups. Quand l’inquisiteur l’interroge, il est en prison pour avoir agressé le marchand juif Volumnio Gallichi : avec trois hommes de main, Berlinghieri lui a tendu un guet-apens sur une plage non loin d’Orbetello et lui a soutiré de l’argent20. Cependant l’orfèvrerie sacrée redevenue marchandise le met en relation avec des juifs, par des rapports marchands ordinaires : vendeur, intermédiaire, acheteur. Berlinghieri témoigne sur la régularité de la transaction, qu’il a suivie en tant que syndic du couvent, pour le bénéfice des franciscains de Radicondoli et pour sa propre réputation. Les morceaux d’un ciboire et d’un calice retirés du trésor ont permis de régler la facture d’un orfèvre et ont fini dans la boutique du juif Castelnovo. Bien malgré lui, Berlinghieri contribue donc à disculper Gallichi et Castelnovo. Mais l’enquête a bien duré six mois, et cette lenteur procédurale n’a pas dû être plaisante à vivre pour les intéressés. La dénonciation met donc en évidence les relations commerciales nouées entre juifs et chrétiens autour de l’orfèvrerie sacrée, quotidiennes et ordinaires, mais précaires, susceptibles de basculer dans la violence. La méfiance latente est réveillée dès qu’un accident survient21.
11Tandis que certains Siennois montrent du doigt le ghetto et les marchands juifs, d’autres rumeurs attribuent le sacrilège de San Francesco à des catholiques, voleurs d’église récidivistes. Entre l’été 1730 et 1733, plusieurs suspects sont arrêtés par le capitaine de justice pour de simples vols d’église, c’est-à-dire d’ornements sans matière sacrée. Par association, ils sont également interrogés sur le vol de San Francesco. Le Saint-Office reste sur la brèche au cas où leur culpabilité serait établie. Pour les sacrilèges qualifiés en effet, qui impliquent le vol ou la destruction de matières sacrées, l’Inquisition du xviiie siècle s’emploie à toute force de maintenir sa juridiction, menacée depuis plusieurs décennies. Rome presse l’inquisiteur siennois dans ce sens22. Ainsi, tandis que le juge criminel interroge les suspects dans les prisons laïques, l’inquisiteur s’informe grâce aux comparutions spontanées. Le Saint-Office du xviiie siècle conserve ainsi un pouvoir d’investigation étendu, qui va bien au-delà de sa juridiction vacillante. Depuis le milieu du xvie siècle, les pénitents qui confessent des hérésies ou la connaissance d’hérétiques, tels des voleurs sacrilèges, ne peuvent obtenir l’absolution s’ils ne comparaissent pas « spontanément » au for de la conscience. De la sorte, l’inquisiteur connaît des rumeurs dont le juge laïc n’a sans doute pas idée.
12Le capitaine de justice fait d’abord arrêter Giovanni Mariani, fils d’un cordonnier, et sa femme, Rosa. Dans le même temps, devant l’inquisiteur, dénonciateurs et témoins déposent sur la réputation des suspects, mauvaise évidemment. Ils s’appesantissent sur la laideur du couple : lui, noir « comme un Maure », surnommé il Brutto, elle, rougeaude et toujours mal mise. En plus d’avoir le physique de l’hérétique, Giovanni Mariani est connu pour son tempérament emporté et pour d’autres vols. Trois ans auparavant, il a soustrait une croix ouvragée aux sœurs de la Concezione. Un arrangement a été trouvé grâce à l’intervention de son père et d’un clerc, les tribunaux n’en ont rien su23. Les faits et gestes du couple autour du 15 août 1730 ont été scrutés dans le voisinage et jugés louches. Le 14 août, Mariani est venu prier dans San Francesco, à l’autel de Sant’Antonio, là où précisément le ciboire a été volé. Après le vol, le sacristain, soupçonneux, l’a vu revenir presque chaque jour sur les lieux du crime, pour y prier, « comme effrayé24 ». Quant à Rosa Mariani, elle s’est conduite aussi étrangement. Menica Pieralli l’a vue à l’aube du 16 – elle, si peu matinale ! – prier dans un état d’agitation extrême, « comme ivre », à l’église de la Madone de Provenzano, là où les hosties ont été redécouvertes. Après l’arrestation de son mari, véhémente comme à son habitude, elle s’est donnée en spectacle dans la rue, « en furie et à moitié folle » : « Oui oui, ils veulent dire que les particules volées de l’église de San Francesco et retrouvées dans l’église de Provenzano, ce sont ces sales mains qui les ont prises (en agitant alors les susdites mains en l’air), oui, ces sales mains, qu’est-ce qu’ils veulent25 ! » En somme, aucun mot, aucun geste, aucune expression faciale du couple Mariani n’a échappé à la médisance des voisins, sans réel profit pour l’enquête. Mariani est surtout suspect « pour les nombreux vols qu’il a commis d’autres fois dans les églises26 » et sa femme Rosa par association.
13Quelques mois plus tard, la rumeur publique milite contre un autre voleur d’église, Antonio Corini, arrêté fin 1732 pour le vol d’une lampe d’argent dans la cathédrale. Cette fois, son arrestation surprend dans le quartier. Un médecin, dont les fenêtres donnent sur le parvis de San Francesco, s’étonne : « Je le tenais pour un bon fils, parce que, très souvent, ou le matin, ou dans la journée, avant qu’ait lieu le vol du ciboire, comme après, je l’ai vu fréquenter cette église […], maintenant qu’il est soupçonné de vols advenus dans les églises, et surtout de la lampe de la cathédrale, je le tiens en faible estime. » Le sacristain de la cathédrale fait chorus : « Je le tenais pour un gentilhomme et un ange du paradis, parce que je voyais fréquenter les églises et y rester en dévotion, mais ensuite, le vol de la lampe, pour lequel il est interrogé et incarcéré, a fait grandir le soupçon contre lui27. » Plus encore que pour le couple Mariani, les dévotions assidues de Coriani sont réinterprétées à la lumière des vols et semblent suspectes dans le voisinage. Le vol sacrilège subvertit en effet le sens commun sur la fréquentation des églises : la prière quotidienne à un même autel, marque de dévotion particulière à un saint patron, est, pour le sacrilège, le moyen de repérer les lieux et de gagner la confiance des bons paroissiens. Telle est l’atteinte au sacré redoutée au xviiie siècle, qui se prépare sur la durée, sous les apparences trompeuses de la dévotion.
14La mise en accusation d’Antonio Corini, doreur de profession, renvoie l’inquisiteur dans le milieu des orfèvres et des marchands. Le patricien Bernardino Perfetti, chevalier de Santo Stefano et consulteur du Saint-Office (de loin le témoin le plus influent du procès et le plus disert), a assisté à une conversation dirigée contre Corini dans une épicerie. Lui a des doutes : le vol d’une lampe d’argent n’a rien à voir avec la profanation du Saint Sacrement. Il affirme « ne pouvoir croire une telle impiété chez un homme dont la vie n’a jamais été entachée du vice public du jeu, de luxure ni d’ivrognerie, et qui, au contraire, dans l’état de simple boutiquier, est pourvu de biens stables, et à ce qu’on dit, aussi d’un bon chiffre d’affaires ». Sa déposition experte distingue entre le voleur simple et le sacrilège qualifié. Pour lui, « si le soupçon d’un sacrilège si énorme devait tomber sur quelqu’un, il devrait tomber sur cet orfèvre qui habitait à l’époque dans la rue dite Chiasso largo, face au palais du marquis Chigi », Sebastiano Torre. C’est devant sa boutique en effet que deux bouts du ciboire volé ont été trouvés, au matin du 15 août 173028. Bernardino Perfetti le reconnaît, tous les Siennois ne sont pas de son avis. Les deux orfèvres se sont brouillés pour un contrat que l’un aurait soufflé à l’autre. Aux dires de certains, Corini pourrait avoir commis le vol et placé ces morceaux de vase devant la boutique de son rival, « par vengeance29 », ajoutant le crime de faux au sacrilège.
15Une autre question est en suspens. Si Antonio Corini est le voleur, qu’est devenu le ciboire ? L’orfèvre fondait régulièrement des couverts et des calices. Comme l’inquisiteur l’apprend d’un employé, le métal en trop était transmis aux frères Castelnovo, qui le vendaient à Florence30. Depuis 1730, le scénario a changé, mais les receleurs sont toujours les mêmes. Voici à nouveau comparaître Abramo Castelnovo, qui dépose en habitué. Il admet commercer avec plusieurs orfèvres, mais connaît les règles : l’argenterie doit être coupée par l’orfèvre, jamais achetée en morceaux. De Corini, il n’a jamais acheté que des calices d’argent, taillés en sa présence. Il tient bon à l’avertissement de dire la vérité. Son frère cadet Salomon, vendeur ambulant, se montre plus fébrile. Sa protestation est le dernier mot de l’instruction conservée dans les archives du Saint-Office : « Père Révérendissime, c’est la pure vérité, j’ai seulement acheté ce que j’ai dit avant, des orfèvres nommés par moi ; d’aucun doreur je n’ai acheté des vases d’argent ni de morceaux d’argenterie, et jamais on ne m’en a donné à vendre ; et si vous retrouvez que je mens, punissez-moi, je suis toujours entre vos mains31. »
16Des juifs aux juifs, en passant par les voleurs récidivistes, les soupçons des Siennois suivent donc les chemins balisés par la mauvaise réputation. Aucun témoin en revanche n’envisage l’implication du clergé de San Francesco. La piste est évidente, pourtant : le vol a eu lieu sans effraction. Le voleur est entré sans difficulté dans l’église, peut-être laissée ouverte par un complice, et savait où trouver la clé du tabernacle, cachée dans une petite cassette de la sacristie32. Parmi les premiers témoins convoqués par l’inquisiteur figurent le sacristain et le sous-sacristain, qui sont les premiers suspects possibles. Ils se disent perplexes. Aucun n’a d’idée sur la manière dont le vol a pu être commis et l’inquisiteur ne pousse guère l’interrogatoire. Très vite, le sous-sacristain dirige les soupçons vers Giovanni Mariani33. À distance, les cardinaux romains demandent instamment une enquête à San Francesco même. Le vol leur semble suggérer d’abord la négligence du clergé dans la fermeture de l’église et la tenue des vases sacrés. Une admonestation sévère s’impose : que l’inquisiteur rappelle d’abord au sacristain « à être plus prudent pour garder sous clé, bien serrée, la petite clé du ciboire ». Qu’il s’informe ensuite sur les gardiens des clés, sur la fermeture des portes le soir du 14 août, enfin, sur les mœurs de tous ceux qui pouvaient accéder à la sacristie. Le voleur connaissait la cachette du sacristain pour la clé du tabernacle, ce qui « fait craindre qu’un domestique dudit couvent est le coupable, ou du moins qu’il a pu aider34 ». Mais l’inquisiteur reste sourd à cet appel. San Francesco étant aussi le siège du tribunal du Saint-Office à Sienne, Paolo Antonio Ambrogi, inquisiteur depuis 1716, réside dans le couvent depuis des années et ne conçoit pas de mettre en doute la parole du clergé desservant. Il lui suffit d’entendre le sacristain et le sous-sacristain affirmer avoir bien fermé les portes et le tabernacle, et le père gardien se porter garant des deux hommes35. Quoique Rome le pousse à rechercher les coupables en interne, l’inquisiteur choisit d’ignorer cette requête.
17Le capitaine de justice ayant seul la main pour interroger les suspects arrêtés, l’inquisiteur n’a guère les moyens de faire avancer l’enquête. Les délateurs le conduisent à une série de fausses pistes. En revanche, il a pleine autorité pour accéder à l’église spoliée.
Corps du délit
18Les étapes à suivre au for inquisitorial pour la reconnaissance d’un vol sacrilège se trouvent dans le Sacro Arsenale, manuel de référence des inquisiteurs depuis sa première édition, en 1621. Le cas fictif présenté est justement celui d’un vol de vase avec hosties consacrées. Après avoir entendu le signalement du vol, l’inquisiteur reconnaît l’état de l’église et les traces d’effraction avec l’aide d’ouvriers, puis démontre la « préexistence » des objets volés et en recueille la description36. Dans le manuel, comme souvent dans la réalité, personne n’a d’idée sur le voleur. C’est pourquoi le Sacro Arsenale oriente l’enquête sur le lieu du vol et sur les ornements sacrés.
19À Sienne, la disparition du vase sacré résume l’échec de l’enquête criminelle. Le chef-d’œuvre d’orfèvrerie n’existe plus que sur le papier, dans les descriptions très détaillées qu’en donne le clergé de San Francesco pour l’inquisiteur37. Les voleurs l’ont disloquée pour mieux la vendre. Par négligence ou malveillance, comme on l’a vu, ils ont laissé une housse damassée et une croix d’argent sur un muret du Chiasso largo. Lorenzo Mastacchi, tonnelier, les y trouve à l’aube du 15 août38. Plusieurs artisans en route pour la messe du matin se joignent à lui. Ils les reconnaissent pour des « choses d’église » et les examinent d’un œil sûr. Le lendemain, Mastacchi a déjà rodé ses effets pour raconter la scène à l’inquisiteur : « Je ne sais si c’était Dieu ou saint Antoine : pour ainsi dire attiré, je m’approchai du muret de la boutique dudit orfèvre… » mais s’inquiète aussi d’être mêlé au vol. Prudent, il s’est assuré que la housse et la croix n’appartiennent pas à la boutique la plus proche, puis les a remis au corps de garde. Loin du trésor de sacristie, les deux objets sont passés de main en main et ont fait discuter de simples laïcs, sur sa provenance et leurs matériaux. Le vase disloqué est heureusement remplaçable, à la différence de l’hostie consacrée.
20Cependant, les hosties, retrouvées et restaurées dans l’honneur qui leur est dû, sont vénérées publiquement. L’effroi suscité par le sacrilège gagne ainsi une heureuse résolution. Le 15 août, plusieurs témoins ont confirmé à l’inquisiteur la présence des hosties dans le ciboire peu avant le vol, le 14 dans l’après-midi. Le surlendemain, toutes les particules sont redécouvertes dans le tronc d’une église voisine, entre les pièces de monnaie, la poussière et les toiles d’araignée. Ce lieu « indécent » rend manifeste le mépris des voleurs pour le Saint Sacrement et confirme l’autorité du Saint-Office39. Le même jour, la découverte est authentifiée par le clergé, au cours d’une cérémonie de reconnaissance où l’inquisiteur joue le premier rôle40. Une reconnaissance est faite pour confirmer l’identification des hosties ; elle tient autant de l’inspection pratique que de la vénération du Très-Saint et est authentifiée par un acte notarié. Les hosties tirées de la boîte à aumônes n’ont subi aucun dommage ; elles entrent parfaitement dans le moule à hosties de San Francesco et sont au nombre exact des particules volées : preuve est faite de leur identité inchangée malgré l’injure du vol. Le rite suivi est simple mais recueilli. Les hosties, tirées une à une du tronc, sont époussetées et disposées avec révérence sur un corporal immaculé, étendu sur un plateau d’argent. Deux cierges sont allumés. Les clercs revêtus de l’étole et du surplis, entonnant le Miserere et le Confiteor, placent les hosties dans un ciboire, ensuite verrouillé dans le maître-autel.
21La redécouverte du Saint Sacrement est ensuite un motif de réjouissances publiques, que l’archevêque de Sienne publie pour le 18 août 1730, avec l’avertissement de rigueur41 : l’« indigne rapt du Divin rédempteur […] remplit les âmes de chacun d’une juste terreur », et fait craindre une punition méritée pour « la très énorme injure faite au Très Divin Sacrement. » C’est pourquoi les Siennois doivent faire pénitence, par le jeûne, les œuvres, l’adoration eucharistique. Par l’attentat d’un seul scélérat, toute la communauté est suspendue entre culpabilité et rédemption. L’archevêque exhorte : « Nous recommandons à tous, par les viscères du Christ, de prier Dieu de nous libérer du châtiment de fléaux mérités », à « rendre à Sa Majesté Divine un témoignage public de notre gratitude religieuse ». Par une procession solennelle, le 18 août 1730, les hosties regagnent San Francesco, où elles sont conservées sans être consommées. Elles y gagnent peu à peu le statut de reliques incorruptibles, reconnu à partir de 1780. En 1799 est publié le premier récit du miracle eucharistique siennois, premier d’une longue série hagiographique42. S’il passe vite sur le procès infructueux, il ne manque pas de rappeler les perquisitions dans le ghetto43. Oubliés, les suspects catholiques : la mémoire sélective revient au point de départ, l’inusable lieu commun du « juif perfide ».
Conclusion. « Je le tenais pour un ange du paradis… »
22Dans l’Italie du xviiie siècle, tandis que le vol sacrilège continue, comme par le passé, à réveiller périodiquement l’hostilité des catholiques envers les juifs, le nouveau scénario opposant les braves gens aux « impies » de l’intérieur se renforce, beaucoup plus troublant parce que le coupable n’est pas désigné a priori par son identité confessionnelle. Le sacrilège a beau manifester les habitudes dévotes d’un catholique, son action secrète est aussi diabolique que celle des juifs. À la différence de la « perfidie invétérée » des juifs, le « sacrilège » d’un catholique n’a pas d’explication immédiate. L’énigme de la violation du sacré ne peut être sondée qu’au cas par cas, par un examen de conscience approfondi. C’est pourquoi Bernardino Perfetti ne veut pas accuser à la légère un voisin qu’il connaissait jusqu’alors comme un bon chrétien : voleur peut-être, mais un gouffre sépare le crime de la profanation du Très-Saint. La révélation du coupable peut ne jamais advenir, puisque le propre du sacrilège est de tromper son entourage par des attitudes de piété feintes. L’assiduité à l’église peut manifester la dévotion comme la préparation d’un mauvais coup. De quoi aiguiser la méfiance après un vol et nourrir les délations devant le Saint-Office.
23L’autre conflit qui guide l’enquête siennoise oppose l’Inquisition même aux tribunaux séculiers. À l’effritement de son autorité, avancée dans les années 1730, le Saint-Office répond par un surcroît d’actes de procédure qui confine à l’agitation stérile, par exemple quand un juif est arrêté pour un mot malheureux. Les suspects les plus sérieux sont détenus dans les prisons laïques ; l’inquisiteur ne peut pas les interroger. Dans l’affrontement séculaire entre tribunaux sur la sanction du sacrilège, l’Inquisition voit dans le vol de vases avec hosties consacrées sa dernière redoute. Les signalements et les enquêtes préliminaires sont de plus en plus détaillés. Dans le prolongement de ce cas, je poursuis actuellement l’étude de l’imposante documentation inquisitoriale sur le sacrilège réel entre xviie et xviiie siècle, afin de mieux comprendre comment la catégorie en vient à englober un grand nombre d’« abus » du commerce du sacré.
Notes de bas de page
1Voir les notes 13 à 26 de l’introduction.
2Dans une étude sur les crimes jugés par la gouvernance de Lille, les vols sacrilèges du début du xviie siècle sont classés parmi d’autres atteintes aux biens et sont distingués de la répression de l’hérésie. Cf. Sentences criminelles de la gouvernance de Lille, 1585-1635 : étude, documents et dessins du registre 12120 des Archives municipales de Lille, éd. Alain Lottin et Laurence Delsaut, Arras/Lille, Artois Presses Université/Archives municipales de Lille, 2012, p. 109-110.
3Décret de Gratien, C. 17, q. 4, dac. 21, De multiplicis genere sacrilegii e pena eiusdem et en conformité Bonacina Martino, Operum de morali theologia, & omnibus conscientiæ nodis […] Tomus secundus, Lyon, Claude Landry, 1629, disp. III, qu. VI, § 1 : « Sacrilegium est violatio rei sacræ. Res autem sacra dicitur illa, quæ cultui Divino dicata est, ut templum, Sacerdos, calix. Ita communiter Doctores » Cette étude se concentre sur le sacrilège réel, visant des choses sacrées.
4Sur les conflits de for autour de la sanction du sacrilège en Italie, voir l’étude de Veronese Fabiana, L’Inquisizione nel secolo dei Lumi. Il Sant’Uffizio e la Repubblica di Venezia, Palerme, New Digital Frontiers, 2017, chap. III, en téléchargement libre, [https://www.newdigitalfrontiers.com/], consulté le 09-06-2020.
5Pour la Toscane, Nuova osservazione da osservarsi in materia di furti, Florence, Imprimerie de S. A. S., 1681, § 5 et, parmi les pratiques criminelles les plus employées, M. A. Savelli, Practica universale, Parme, Paolo Monti, 1727 (Florence, 1665), p. 279.
6Innocent XI, Ad nostri apostolatus auditum, 29 mars 1677, in Bullarium diplomatum et privilegiorum sanctorum Romanorum pontificum Taurinensis editio, Turin, Vecco, 1870, t. XIX, p. 41-43 ; confirmé par Alexandre VIII, Cum alias felicis, 22 décembre 1690, in Bullarium, op. cit., 1870, t. XX, p. 160-162.
7Distinta Relatione della Solenne Condanna fatta fare Avanti la Porta Maggiore Della Basilica Vaticana Dal Supremo Tribunale della Sacra Inquisitione Di Pavolo Antonio Galles Da Ierace in Calabria Per aver rubata la Sacra Pisside con le Particole consagrate Oltre li Vasi dell’Oglij Sacri in Santa Maria in Trastevere…, Rome, 1708. Paolo Antonio Galles, qui a volé en mai 1706 le ciboire contenant les particules consacrées et les vases des saintes huiles de Santa Maria in Trastevere, est arrêté début 1708.
8La défense du trésor d’église spolié est un acte d’intégration à la communauté, comme la contribution à son accroissement par les dons charitables l’est en temps ordinaire. Cf. Cerutti Simona, « La richesse des pauvres. Charité et citoyenneté à Turin au xviiie siècle », in Sami Bargaoui, Ead. et Isabelle Grangaud (dir.), Appartenance locale et propriété au nord et au sud de la Méditerranée, Aix-en-Provence, IREMAM, 2015, [https://books.openedition.org/iremam/3497], consulté le 09-06-2020.
9Ce chapitre s’appuie sur l’instruction inquisitoriale conservée aux archives du Saint-Office, dans l’attente de pouvoir compléter l’étude dans les archives criminelles siennoises : Archives de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Saint-Office, Archivum inquisitionis Sienæ, Processi e Cause, Cause, 1730 B (désormais ACDF, Sienne, Cause 1730 B), fo 366 ro-461 vo, 15 août 1730-12 mai 1733.
10ACDF, Sienne, Cause 1730 B, fo 400 ro, Alessandro Savini, 23 août 1730.
11Dahan Gilbert, « Il y a sept cents ans à Paris (1290) : l’affaire des Billettes », Communauté nouvelle, no 58, 1991, p. 72-83 ; Rubin Miri, Gentile Tales : The Narrative Assault on Late Medieval Jews, New Haven, Yale University Press, 1999. Ces vieux récits conservent aujourd’hui une forte charge polémique. En 2007, le livre d’Ariel Toaff prêtant une réalité historique au mythe des meurtres rituels juifs a suscité un très grand nombre de prises de position publiques, bien au-delà des habituelles recensions de lecture. Cf. Loriga Sabina, « Une vieille affaire ? Les “Pâques de sang” d’Ariel Toaff », Annales. Histoire, Sciences Sociales, no 63, 2008, p. 143-172.
12Schefer Jean-Louis, L’Hostie profanée. Histoire d’une fiction théologique, Paris, P.O.L., 2007.
13Feci Simona, « Guardare e vedere al di là del muro. Immagini sacre e iconoclastia ebraica a Roma in età moderna », in Giuseppe Galasso (dir.), Le Inquisizioni cristiane e gli ebrei, Rome, Accademia Nazionale dei Lincei, 2003, p. 407-429. Voir aussi, pour Modène, Aron-Beller Katherine, « The Inquisition, Professing Jews, and Christian Images in Seventeenth-Century Modena », Church History, no 81, 2012/3, p. 575-600.
14Grégoire XIII, « Antiqua iudæorum improbitas », 1er juillet 1583, in Bullarium, op. cit., t. VIII, p. 378-379.
15ACDF, Sienne, Cause 1730B, fo 393 ro-vo, 21 août 1730 : Alessandro Masi, barigel du Saint-Office, comparution spontanée ; Giuseppe Masotti, dit Corbellaio, tavernier, témoin.
16D’après ibid., fo 433 ro-vo et fo 453 ro-vo : Abramo Castelnovo, marchand, 28 février 1731 et 5 mars 1733. La boutique est louée aux jésuites de San Vigilio et aux nonnes de Santa Caterina del Paradiso, cf. La Comunità ebraica di Siena. I documenti dell’Archivio di Stato dal Medioevo alla Restaurazione, éd. Patrizia Turrini, Sienne, Pascal Editrice, 2008, p. 94.
17Ibid., fo 429 ro, Angelo Zuccari, délateur, 26 février 1731.
18ACDF, Sienne, Cause 1730B, fo 433 ro-438 vo, 28 février-16 août 1731.
19Les règles maintiennent les juifs dans une condition d’infériorité mais sont souvent contournées dans l’ombre, comme le révèlent de fréquents litiges avec les corporations. Cf. Allegra Luciano, « Introduzione », Zakhor, no 9, 2006, « Ebrei in Italia : arti e mestieri », p. 5-9 ; Calafat Guillaume et Gasperoni Michaël, « Une économie de ghetto ? Activités et acteurs économiques juifs dans l’Italie du xviie siècle », Dix-septième siècle, no 282, 2019/1, p. 123 et 130 ; pour Sienne, La Comunità ebraica di Siena, op. cit., p. 53-58, 85-90. Les exemples donnés ne concernent jamais l’orfèvrerie.
20ACDF, Sienne, Cause 1730B, fo 438 ro : Quintilio Maria Berlinghieri, 16 août 1731. Volumnio Gallichi est agressé en mars-avril 1730 et obtient justice au terme d’une procédure complexe (La Comunità ebraica di Siena, op. cit., p. 87).
21Allegra Luciano, « Italiani brava gente ? Ebrei, fonti inquisitoriali e senso comune », Quaderni storici, no 142, 2013/1, p. 273-292.
22Ibid, fo 443 ro, lettre du cardinal Pietro Ottoboni à l’inquisiteur de Sienne, Rome, 13 janvier 1733, copie.
23Ibid., fo 400 ro-401 ro, Lorenzo Giacchetti, 24 août 1730. Giovanni Mariani a cherché à lui vendre la croix, en affirmant l’avoir deterrée près de la casemate de Porta Camollia.
24Ibid., fo 397 vo, Antonio Nesti, sacristain de San Francesco, 22 août 1730.
25Ibid., fo 404 ro-405 vo, Caterina Predelli ; fo 406 ro-vo, Domenica Pieralli, 13 septembre 1730. Plusieurs femmes déposent sur l’esclandre, par exemple, fo 424 ro-vo, Lisabetta Merli, 20 octobre 1730 ; fo 424 vo-425 ro, Marzia Mecacci, 21 octobre 1730.
26Ibid., fo 404 vo, Caterina Predelli, 13 septembre 1730.
27Ibid., fo 444 ro-vo, Pietro Andrea Salvucci, docteur en médecine, 15 février 1733 ; fo 449 vo-450 vo, Lorenzo Lenzi, sacristain de la cathédrale, 26 février 1733.
28Ibid., fo 448 ro-vo, Bernardino Perfetti, chevalier de Santo Stefano, 25 février 1733. En son temps fameux pour ses poèmes improvisés, Perfetti aime à discourir. Cf. Waquet Françoise, Rhétorique et poétique chrétienne : Bernardino Perfetti et la poésie improvisée dans l’Italie du xviiie siècle, Florence, Olschki, 1992.
29Ibid., fo 450 ro-vo, Lorenzo Lenzi, sacristain de la cathédrale, 26 février 1733.
30D’après la déposition d’un ancien employé. Ibid., fo 446 ro-vo, Giovanni Domenico Biagini, 18 février 1733.
31Ibid., fo 453 ro-454 vo, Abramo Castelnovo et Salomon Castelnovo, 5 mars 1733 (citation fo 454 vo).
32D’après ibid., fo 402 vo-403 ro, Antonio Nesti, sacristain de San Francesco, 25 août 1730.
33Ibid., fo 387 ro-388 ro, Antonio Nesti, sacristain de San Francesco, 20 août 1730 ; fo 394 ro-395 vo, 22 août 1730 ; fo 395 vo-397 vo, Michelangelo Lapini, sous-sacristain de San Francesco, 22 août 1730 (premiers soupçons contre Mariani).
34Ibid., fo 410 ro, cardinal Ottoboni à Paolo Antonio Ambrogi, inquisiteur de Sienne, Rome, 7 octobre 1730 ; fo 416 ro -417 vo, les instructions romaines (copie).
35Ibid., fo 411 vo -415 vo, Antonio Nesti, puis Michelangelo Lapini, 11 octobre 1730 ; fo 419 ro -420 ro, Bonaventura Luti, père gardien de San Francesco, 14 octobre 1730. Sans doute a-t-il mené des investigations plus approfondies de façon extrajudiciaire.
36L’apparition de ces règles dans l’édition de 1707 est l’indice d’une forte préoccupation de l’Inquisition pour le vol sacrilège au tournant des xviie et xviiie siècles. Leur auteur est l’inquisiteur Tommaso Menghini, qui les a d’abord rédigées pour le tribunal d’Ancône. Cf. Masini Eliseo, Sacro Arsenale… con l’inserzione d’alcun regole fatte dal P. Inquisitore Tomaso Menghini, Rome, Imprimerie Apostolique, 1705, p. 103-124 ; reprend Menghini Tommaso, Regole del tribunale del Sant’Offitio Praticate in alcuni casi imaginari, Ancône, Francesco Serafini, 1683, p. 78-99.
37Par exemple ibid., fo 388 ro, Antonio Nesti, 20 août 1730.
38ACDF, Sienne 1730B, fo 372 vo-373 ro, Alessandro Masi, capitaine des sbires, 15 août 1730 ; fo 373 vo-374 vo, Lorenzo Mastacchi, tonnelier, 16 août 1730.
39Masini Eliseo, op. cit., p. 104. Si les voleurs volent le ciboire mais qu’ils laissent les hosties « avec décence », par exemple sur le corporal, le sacrilège n’est pas qualifié et le vol relève de l’évêque.
40ACDF, Sienne 1730B, fo 377 vo-478 vo : reconnaissance des hosties par Girolamo Bozzegolo, sacristain de Santa Maria de Provenzano, en présence de l’inquisiteur et du vicaire général de l’archevêque, 17 août 1730 ; fo 378 vo-380 ro, Francesco Saverio Grifone, primicier de l’église de la Madone de Provenzano ; fo 381 ro, Bartolomeo Pieri, prévôt de la collégiale de Provenzano.
41Alessandro Zondadari, édit pastoral, 17 août 1730, éd. dans Relazione del furto, del ritrovamento e preservamento delle Sante Particole che prodigiosamente si conservano nella Chiesa de’MM. RR. PP. Conventuali di San Francesco di Siena…, Sienne, Francesco Rossi, 1799, p. 10-11.
42Jusqu’à la notice Wikipédia en italien, hagiographique, sur le miracle eucharistique de Sienne [https://it.wikipedia.org/wiki/Miracolo_eucaristico_di_Siena]. La preuve de l’incorruptibilité des hosties a été établie en 1914 par une commission d’éminents professeurs. En commémoration de cette expérience scientifique à succès, l’archevêché de Sienne a proclamé 2014-2015 année eucharistique. Sur le culte actuel, voir les reportages de TV 2000 (chaîne catholique romaine possédée par la Conférence épiscopale italienne), postés sur Youtube, notamment celui du 3 juin 2016, [https://www.youtube.com/watch?v=Uoh_FWfaVRE], consulté le 12-06-2020.
43Relazione del furto, op. cit., p. 6.
Auteur
-
Marie Lezowski
Maîtresse de conférences en histoire moderne à l’université d’Angers et membre du laboratoire TEMOS (UMR 9016 CNRS), associée au CéSor-EHESS. Elle poursuit des recherches sur le catholicisme matériel italien, actuellement sur les vols d’église et la recherche des trésors cachés. Elle a publié L’Abrégé du monde. Une histoire sociale de la bibliothèque Ambrosienne (v. 1590-v. 1660), Paris, Classiques Garnier, 2015 ; « Anatomie du sacré : la certification des reliques après le concile de Trente, entre procès et prière », Studia Borromaica, no 29, 2016, p. 285-322 ; avec Laurent Tatarenko (dir.), « Façonner l’objet de dévotion chrétien : commerce, fabrication et circulations (xvie-xixe siècles) », Archives de sciences sociales des religions, no 183, 2018.
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