La lente émergence de l’infanticide dans les journaux télévisés français, 1962-2004
Une mise en visibilité sous condition (genrée)
p. 89-100
Texte intégral
1Le meurtre d’un enfant par un parent est souvent si choquant qu’il est difficile à « déconstruire », comme si la sidération qu’il provoquait avait pour conséquence d’en faire une catégorie évidente. Pourtant, la publicisation de ce type de crime soulève des enjeux multiples : elle nécessite – entre autres – la possibilité de montrer la famille comme un lieu de dangers pour la progéniture, la reconnaissance de l’enfant comme personne et la légitimation des victimes, enfin la monstration de parents dont les actes entrent souvent en conflit avec des idéologies tant parentales que genrées. C’est en considérant ce champ du dicible et de l’indicible, tissé à la jonction de variables institutionnelles, professionnelles et sociohistoriques, que cette contribution se propose d’étudier la lente émergence de l’infanticide dans les journaux télévisés français, du début de la télévision à l’orée des années 2000.
2Cette étude a été réalisée à partir d’un corpus comprenant 1 158 documents audiovisuels, diffusés entre 1962 et 20041 dans les journaux télévisés nationaux de TF1, Antenne 2/France 2, FR3/France 3, Canal + et M6. La méthodologie de récolte de ce matériau a été constituée en vue d’éviter les biais socioculturels entourant l’appellation « infanticide » historiquement liée à des femmes jeunes et pauvres tuant leur progéniture à la naissance2 : les fonds de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA) ont été interrogés à l’aide d’entrées volontairement larges : « infanticide*3 », « enfant*& meurtre* », « mere & meurtre* », « pere & meurtre* », « parent* & meurtre* », « famille & meurtre* », « drame & familial », « bebe*& secoue* », « bebe*& cadavre* », « mort*& nourrisson * » ; après le tri des milliers de résultats ainsi obtenus, des recherches complémentaires ont été réalisées sur chaque affaire trouvée (par nom, par ville, par date).
3Le présent travail part d’une volonté d’étudier des infanticides parentaux variés, non pour les considérer comme des comportements criminels « réels », mais pour les aborder comme « représentations4 », soit du point de vue de leur contribution à la construction sociale des parentalités et des idéologies, notamment genrées, qui participent de leur structuration. Pour ce faire, notre méthodologie combine une analyse de contenu, nécessaire à l’identification des dynamiques de médiatisation, à une analyse de discours, indispensable à la mise en lumière de la dimension socioculturelle des représentations5.
1962-1984 : l’hypothèse d’un tabou socioculturel à la télévision
4Entre 1962 et 1984, l’infanticide semble avoir été un sujet très peu représenté dans les JT : seuls 37 documents, répartis entre six affaires6, ont pu être récoltés sur une période de 20 ans. Un tel chiffre ne peut être totalement pris pour acquis : il faut considérer les lacunes du fonds de la RTF-ORTF (1949-1974), plus généralement l’absence de conservation et de documentation systématique avant l’application du Dépôt légal, le 1er janvier 1995. Malgré les failles de notre matériau, plusieurs éléments permettent d’avancer l’hypothèse d’un tabou socioculturel entourant le meurtre d’un enfant par un parent à la télévision.
5Lorsqu’on consulte les archives numérisées du Monde, il apparaît tout d’abord que l’infanticide n’est pas un sujet absent du paysage médiatique de cette période : au moins 84 articles, couvrant un total de 66 affaires, ont été publiés dans ce quotidien entre 1949 et 19847. Mieux, la consultation des conducteurs d’actualité8 permet de constater que la télévision est restée impassible face aux quatre affaires les plus traitées par le journal papier9. Ce sous-investissement télévisuel semble pouvoir s’expliquer par le rapport particulier qu’a longtemps entretenu le petit écran au fait divers. C’est ce que soulignent les travaux historiques sur la question : associés à la « presse pourrie » qui a collaboré par appétit du gain, les faits divers ont été largement honnis à la Libération ; rapidement récupérés par une presse écrite soumise à des enjeux financiers, ils ont fait l’objet d’une mise à distance plus tenace à la télévision française, du fait de la mainmise de l’État sur ses communications10. À partir des années 1970, cependant, la progressive libéralisation de l’information télévisée, plus généralement du secteur audiovisuel, ne permet plus d’expliquer l’absence relative des parents criminels à la télévision. C’est là notre dernier argument : alors que le fait divers devient un genre télévisuel installé, alors que les années 1970-1980 donnent lieu à la médiatisation de grandes affaires mettant en scène des meurtriers d’enfant (pensons ici à Christian Ranucci ou à Patrick Henri)11, les infanticides parentaux demeurent peu montrés dans les JT.
6Les réticences quant à la monstration de ces meurtriers se manifestent également sur le plan discursif. Entre 1962 et 1984, les crimes qui accèdent à la visibilité partagent une caractéristique commune : ils impliquent des fautes ou des défaillances institutionnelles, participant de formes de déresponsabilisation des parents infanticides. Les modalités de cette « déresponsabilisation » diffèrent selon les formats télévisuels et les affaires médiatisées sur près de 20 ans.
7Dans l’affaire Vandeput (1962), du nom de cette femme jugée en 1962 pour le meurtre de son enfant né difforme en raison de la prise d’un médicament – le Softenon – durant sa grossesse, la question de la responsabilité individuelle paraît tout simplement évacuée12. Le style de la chronique judiciaire, alors formatée par Frédéric Pottecher, n’y est pas pour rien : pour le journaliste, l’événement criminel ne doit jamais satisfaire des penchants pour le sensationnel mais doit permettre de « comprendre [l’acte criminel] et d’interroger la responsabilité sociale au-delà de l’individu13 ». Pour cette raison, la personnalité de Suzanne Vandeput est peu abordée par ce chroniqueur, plus intéressé par la description et le décryptage des débats judiciaires, ainsi que par les enjeux éthiques soulevés lors du procès. Frédéric Pottecher adopte le ton paternaliste propre à la télévision des années 1960, cela jusque dans le dispositif de la chronique : parlant seul face à la caméra, il s’institue en médiateur personnalisé, un brin élitiste, des activités judiciaires.
Fig. 1. – Frédéric Pottecher.

Source : INA, Journal Télévisé, édition du midi, 1re chaîne, le 08-11-1962.
Fig. 2. – Interview de Sylvie Joffein.

Source : INA, Journal Télévisé, édition du midi, Antenne 2, le 08-09-1982.
8Dans l’affaire de Sylvie Joffein (1978-1982), cette femme qui, après avoir demandé de l’aide des mois durant à sa famille et aux pouvoirs publics, est finalement partie de son appartement en y laissant mourir de faim ses enfants, la responsabilité maternelle est comme atténuée par la psychologisation des actes meurtriers. La variable du genre joue un rôle central dans les représentations en ce que les origines populaires de Sylvie Joffein ne déterminent non pas seulement son rapport au monde mais également sa construction psychique : pour Antenne 2, Sylvie Joffein, « immature, vulnérable, timide, issue d’une famille très pauvre de neuf enfants dont les parents ont très vite divorcé, était à la recherche d’un pivot, d’un point solide, d’une affection, d’un mari comme les autres en ont14 » ; « Elle est partie pour se dégager de ce monde de fatalités, peut-être avec l’espoir inconscient que quelque chose enfin allait se produire, s’assumer et assumer ses enfants. Elle était incapable de s’assumer elle-même15. » La victimisation qui entoure la médiatisation de cette mère criminelle transparaît particulièrement dans une interview d’Antenne 2, tournée alors que la protagoniste est déjà en prison. Filmée de dos, la prisonnière bénéficie d’un espace de parole pour expliquer son parcours de vie et ses tentatives multiples pour trouver de l’aide. Son récit est accompagné d’une mise en scène sommaire, aux accents intimistes : des zooms et des très gros plans sont ainsi faits sur les deux interlocuteurs de la mère meurtrière (le président du mouvement du Quart-Monde et la journaliste à l’initiative de l’interview) dans une posture d’écoute qui valorise le regard compréhensif.
9Dans l’affaire Leymarie (1983-1984), dans laquelle un couple d’agriculteurs, parents de deux enfants, a tué « faute de pouvoir les nourrir16 » au moins sept nouveau-nés à la naissance, l’environnement social capté par les reportages soutient une victimisation des parents criminels dont les actes sont directement associés à un état de misère sociale. Les caméras de télévision filment ici un univers négligé, abandonné à son sort : les fenêtres sont cassées, les travaux non terminés, les outils sont laissés à l’abandon dans le jardin et les champs. Cet univers référentiel convient parfaitement à la lecture holiste qui est réalisée du crime. À travers le traitement médiatique des Leymarie, c’est toute une critique de la modernité dans son incapacité à inclure l’ensemble de la société qui est pointée du doigt. Les actes des époux ne cessent d’être ramenés à une époque révolue ; ils sont perçus comme un archaïsme dont les JT se distancient à coups de comparaisons historiques douteuses (« une affaire digne du xviiie siècle, du temps où dans cette région trop pauvre, il n’était pas rare que l’on pende les nouveau-nés17 » dira-t-on sur FR3) et de rapprochements « culturels » hasardeux (« on songe à ces petites filles en trop, que l’on sacrifiait à la naissance dans les familles japonaises misérables de jadis18 » rapporte Antenne 2). Ainsi se produit la victimisation des parents criminels : par une trame compréhensive empreinte d’une misère crasse, sombrant souvent dans le misérabilisme, mais se saisissant de cette même pauvreté pour illuminer des inégalités structurelles et mettre en cause « la » société, visée comme un ensemble, dans son incapacité à les endiguer.
Fig. 3. – Maison et ferme des Leymarie.

Source : INA, Journal Télévisé, édition du midi, Antenne 2, le 27-11-1983.
1985-2004 : l’infanticide parental, un sujet de plus en plus fréquent dans les JT
10À partir de la seconde moitié des années 1980, la médiatisation des parents criminels augmente considérablement : 1 121 documents, diffusés sur l’ensemble des chaînes traditionnelles, ont ainsi pu être récoltés entre 1985 et 2004. Cette croissance découle en partie de l’amélioration de l’archivage depuis l’application du Dépôt légal le 1er janvier 1995, comme de la multiplication des chaînes et des éditions sur le petit écran des années 1980. Mais elle traduit également une attention nouvelle accordée aux parents criminels, dont les profils se font de plus en plus divers. Un père disparu en mer avec ses deux enfants et dont la femme est retrouvée morte à son domicile (affaire Godard), deux couples de milieux sociaux favorisés s’accusant mutuellement d’avoir tué leur enfant (affaires Lubin et Turquin), un faux médecin assassinant sa famille parce qu’il est sur le point d’être découvert après presque 20 années de mensonges (affaire Romand), deux tueurs en série (affaires West et Pandy), une femme ayant déclaré la disparition de sa fille avant d’avouer l’avoir tuée (affaire Cady) : les affaires les plus médiatisées de la période montrent que les parents meurtriers sont plus facilement utilisés dans les JT, dans des configurations criminelles diverses.
11Cette plus grande visibilité de l’infanticide n’est pas sans lien avec la mutation du discours d’information télévisé au cours des années 1980-1990, mutation qui semble découler tant des transformations de l’audiovisuel français que de la progression de l’individualisme. L’ouverture de la télévision au secteur privé et à la concurrence contribue à une restructuration des hiérarchies éditoriales, donnant davantage de place aux histoires criminelles19. La promotion socioculturelle de l’individu contribue quant à elle à la progression de programmes valorisant l’intime et les aléas du privé20. Petit à petit, la télévision change sa relation au public, qu’elle cherche moins à conformer qu’à satisfaire et à « captiver ». L’étude des dynamiques de médiatisation à l’œuvre dans notre corpus permet d’ailleurs de vérifier combien la télévision entre alors dans une logique du contact, donnant à l’image et à l’émotionnel une importance accrue dans la sélection comme le traitement des faits criminels.
12Ces transformations du discours télévisuel affectent les représentations de l’infanticide, dont les lectures sont davantage individualisées à cette période. Le phénomène se perçoit dans l’attention particulière que les récits criminels réservent aux enfants morts, traduisant la lente reconnaissance de l’enfant comme personne et le mouvement plus général de reconnaissance des victimes, qui se concrétisent à la fin du xxe siècle21. Dans les JT, la construction de l’enfant comme victime se fait par une insistance appuyée sur leur vulnérabilité, notamment transmise dans un choix de vocabulaire : « Personne n’oublie pour autant la vraie victime, la petite Lisa, dont la vie ne fut qu’une longue souffrance. […] Un an après sa mort, il y a toujours des mains anonymes pour fleurir sa tombe ou pour prier dans le petit cimetière où elle repose22. » La monstration de la tristesse et de l’indignation que manifestent l’entourage et des anonymes souligne l’horreur que suscite désormais toute représentation de l’enfance bafouée. Cet investissement discursif n’est pas nouveau : il était déjà manifeste au moment de la mort de Philippe Bertrand en 1976, ou de l’affaire Grégory au milieu des années 1980. L’originalité des représentations de la période 1985-2004 semble donc se situer quant à la possibilité de présenter des figures d’enfants victimes de leur(s) propre(s) parent(s).
13L’individualisation des représentations de l’infanticide se perçoit également dans les explications données des passages à l’acte meurtriers. À partir du milieu des années 1980, les JT ne présentent plus la société comme étant susceptible de porter la culpabilité de tels actes, qui se trouvent davantage insérés dans des logiques biographiques. Ce phénomène se perçoit dans la mutation, déjà amorcée dans la période précédente, de la classe sociale au sein des causalités criminelles : les JT tendent en effet à coder des inégalités structurelles en difficultés relationnelles et/ou psychologiques. Tel est le cas de l’affaire Nicolas, diffusée en 2003, du prénom de ce garçon de neuf ans, mort des maltraitances qu’il subissait de son père, sa mère, son oncle et sa grand-mère, sous les yeux de ses deux sœurs. Dans le 19/20, la promiscuité physique des différents protagonistes équivaut à une promiscuité relationnelle malsaine : « Il s’appelait Nicolas et il avait neuf ans. Son calvaire a pris fin tragiquement au 4e étage de cet immeuble […], dans ce trois pièces insalubre, où s’entassaient semble-t-il trois adultes, quatre enfants et sept chats23. » Les JT de la période 1985-2004 n’ont pas totalement délaissé l’entité « société » dans leur dénonciation des désordres qui traversent la population française. Les parents d’enfants handicapés et de toxicomanes trouvent ainsi une place similaire à celle qu’occupaient les Leymarie et Sylvie Joffein dix à quinze ans plus tôt : leurs crimes ne sont pas jugés totalement excusables mais demeurent traités avec beaucoup de compréhension ; c’est d’abord l’État qui est ciblé dans son incapacité à prendre en charge, non plus des inégalités, mais des individualités pathologiques et débordantes. Là encore, les récits témoignent d’une individualisation importante de cette problématique : les conséquences de l’inaction publique sur la santé mentale et physique de ces parents sont amplement abordées dans les reportages.
1984-2005 : les conditions discursives de la monstration : pathologisation et monstrification
14La plus grande visibilité des parents infanticides s’accompagne paradoxalement de la mise en place de stratégies discursives permettant de mettre de côté la dimension parentale des meurtres : si les infanticides parentaux accèdent bien à la représentation durant la période 1985-2004, il reste en revanche complexe d’articuler les récits des crimes aux rôles et identités des meurtriers et meurtrières. Les mécanismes de cette monstration sous condition soulignent le rôle pivot que joue ici le genre dans les représentations : alors que la violence des mères est euphémisée par le biais de leur pathologisation, les pères se trouvent quant à eux fréquemment « monstrifiés » ; ce faisant, ils sont renvoyés à des représentations androcentriques de la violence et voient leur paternité comme supprimée.
La pathologisation des mères meurtrières
15La pathologisation des femmes criminelles permet de contenir la dimension subversive de leurs actes. Le phénomène se perçoit notamment dans une série de crimes diffusés durant cette période, mettant en scène des femmes dont le point commun est de tenter de maquiller le meurtre de leur enfant ; pour ce faire, elles montent de toutes pièces des scénarios visant à les disculper de toute responsabilité dans les drames. Dans ces affaires, les JT semblent disposer d’un matériau hautement transgressif : en cherchant à cacher les meurtres et à échapper aux conséquences de leurs actes, en mimant parfois leur inquiétude devant les caméras de télévision, ces protagonistes dérogent à la performance d’obéissance et d’authenticité émotionnelle bien souvent dévolue au féminin ; en tuant ensuite leur propre enfant tout en cherchant à éviter une condamnation, elles bousculent les représentations de l’amour charnel et oblatif au cœur des conceptions idéalisées du lien maternel.
16Pour autant, les représentations de ces meurtrières demeurent relativement modérées : si les JT restituent bien l’horreur que suscitent les crimes, ils peinent à présenter les criminelles comme des personnages médiatiques négatifs, voire même à produire des jugements tranchés à leur égard. Ce phénomène n’exprime pas tant la sagesse de la télévision française que la complexité idéologique toujours de mise pour représenter des mères meurtrières. La pathologisation de ces femmes semble jouer un rôle considérable dans ce processus, en ce qu’il permet d’aborder les crimes comme la conséquence d’un mal-être interne. Il faut ici noter l’importance de l’âge dans les représentations. Chez les jeunes mères, souvent issues de milieux populaires, les JT recourent à des formes d’infantilisation : « aucune explication fondée pour l’instant, sauf une brouille dans le ménage et peut-être aussi la difficulté pour Angela à 23 ans d’assumer son statut de mère de famille24 » ; c’est davantage une lecture psychiatrisante des crimes qui est opérée dans le cas de femmes plus âgées et souvent mères de plus d’un enfant : « la mère a tout avoué, mais le Parquet de Lille se montre ce soir assez prudent sur les déclarations d’une femme à l’évidence très déprimée25 », dit-on sur Soir 3 au moment de la confession de Myriam Parmentier, 29 ans, qui aurait tué Lucie, 2 ans, parce que cette dernière jouait trop bruyamment. Dans les deux cas, le différentiel entre, d’une part, la substance provocatrice de ces figures criminelles et, de l’autre, le traitement médiatique « modéré » dont elles font l’objet, n’est pas sans pertinence sociohistorique : comme le montrent Coline Cardi et Geneviève Pruvost, l’invisibilisation et la caractérisation des violences des femmes comme « violences féminines » constituent un levier important de la reproduction du genre : les représentations viennent ainsi conforter des binarismes masculin/féminin que les criminelles venaient a priori contredire26. La trame compréhensive que constitue la pathologisation des femmes criminelles se mue ainsi, sur le terrain idéologique, en une stratégie discursive par laquelle la violence maternelle est bel et bien montrée, mais se trouve dans le même temps comme disqualifiée.
La monstrification des pères
17Chez les pères, la difficulté à mettre en lumière la dimension parentale des infanticides se manifeste de façon inverse : loin d’être euphémisé, l’aspect horrifique des crimes commis par les hommes est frontalement exploité dans les JT ; la composante paternelle de l’infanticide s’en trouve en quelque sorte niée, la paternité étant annihilée au profit de représentations androcentrées de la violence. Un tel mécanisme est particulièrement perceptible dans l’affaire András Pándy, ce pasteur belge d’origine hongroise condamné pour les meurtres de deux de ses femmes et de quatre de ses enfants, parfois réalisés par l’une de ses filles, Agnès Pándy, qu’il violait depuis l’enfance. Dans les JT, la monstrification du criminel permet de le présenter comme un personnage opaque et solitaire, invisibilisant presque totalement son identité de père, et donc la problématique – pourtant centrale – de l’inceste dans cette affaire. Pour exprimer la dimension horrifique des crimes, les journaux télévisés ancrent András Pándy dans tout un imaginaire de la monstruosité, en piochant pour cela dans des références littéraires et dans les annales du crime : « la presse belge ce soir l’appelle déjà Landru ou Barbe bleue27 » ; « Il y a un an, c’était Marc Dutroux et ses six propriétés fouillées durant de longs mois ; il y six mois, c’était le dépeceur de Mons qui déposait des membres humains dans des sacs en plastique ; aujourd’hui, c’est le pasteur Pándy et ses ossements28. » Les images des différentes maisons où il a enterré des ossements humains contribuent quant à elles à lier l’univers domestique avec tout un imaginaire souterrain, figurant sa monstruosité cachée. Friandes d’images pour illustrer leurs récits, les caméras de télévision filment abondamment les dispositifs mobilisés par les autorités pour la recherche de cadavres : les différents outils et machines déployées pour détecter la présence de restes humains, la terre déplacée et remuée par les enquêteurs, sont longuement présentées à l’antenne. Une telle insistance visuelle, si elle découle certes de logiques journalistiques, constitue également une performance médiatique genrée : tout un imaginaire de la technicité, du chantier et de l’enquête institutionnelle – renvoyant implicitement au masculin – est ainsi convoqué, contribuant à accentuer la dimension publique des enquêtes dans les reportages.
Fig. 4. – Maison d’András Pándy.

Source : INA, Journal Télévisé, édition du soir/nuit, France 3, le 26-10-1997.
18Contrairement aux mères meurtrières de la même période, l’intériorité du criminel n’est presque pas abordée par les journalistes. La mobilisation de la figure du monstre, qui par définition se montre plus qu’il ne s’explique, semble permettre aux JT de faire l’impasse sur la dimension psychologique du drame, reconduisant en cela un partage proprement genré dans la médiatisation des crimes. Cette répartition se perçoit également dans le traitement médiatique réservé à Agnès Pándy, la fille d’Andràs Pándy. Lorsque sa participation est révélée à la télévision, dans le même temps que les incestes, les JT recourent abondamment à la figure des « amants diaboliques » pour présenter les deux meurtriers. Ce faisant, les violences commises et subies par cette protagoniste se trouvent doublement invisibilisées : les meurtres qu’elle a perpétrés sont représentés au prix de la négation des incestes29, et sont largement noyés dans une violence de couple… Pourtant, Agnès Pándy a tué seule sa propre mère. Entre la découverte de l’affaire en 1997 et le début du procès en 2002, l’approche que les JT réservent à l’inceste semble avoir évolué : en 2002, aucune édition n’ose plus aborder les meurtres commis par le père et la fille au sein d’une entité « couple » ; la diabolisation du père devient alors centrale. En définitive, la monstrification d’András Pándy apparaît comme un moyen de visibiliser tout en invisibilisant la figure du père incestueux, un paradoxe dans la monstration qui n’est pas sans rappeler les conclusions de Claire Sécail quant à la médiatisation de la pédocriminalité à la même époque : « Si la pédophilie est apparue à l’écran à partir de 1995, le pédophile demeure paradoxalement quant à lui invisible30… »
*
19L’analyse des journaux télévisés nationaux français entre les années 1960 et le milieu des années 2000 permet de constater la lente apparition de l’infanticide parental à la télévision. Après une période d’invisibilisation, perceptible tant sur le plan numérique que sur celui des problématisations, les parents meurtriers accèdent à la représentation à partir de la seconde moitié des années 1980. Cette émergence doit être interprétée à l’intersection de différents phénomènes, notamment des transformations qui affectent le discours télévisuel sous le double effet des mutations du secteur audiovisuel français et de la progression de l’individualisme.
20Cette plus large mise en visibilité n’implique pas qu’aucune réticence n’entoure la publicisation de tels actes : si la famille est désormais représentée comme un lieu de dangers potentiels pour la progéniture, il semble en revanche difficile de questionner les identités parentales en son sein : aucune interrogation n’est ainsi produite à propos de la maternité et de la paternité de ces hommes et ces femmes criminels, dont les actes sont, ou bien euphémisés par le biais de la pathologisation, ou bien « déparentalisés » par le biais de la monstrification. Les rapports sociaux de genre jouent donc un rôle central dans ces représentations : les mères restent des mères et les pères restent des hommes31. Autant de discours qui soulignent le primat toujours accordé à la maternité dans la relation à l’enfant tandis que la paternité peine à être pleinement intégrée dans le quotidien familial32.
21La reconduction de tels partages n’indique pas que rien n’a changé en l’espace de 40 ans. L’accès à la représentation des infanticides parentaux signe bien la présence de luttes idéologiques entourant les constructions sociales de la famille et des rapports sociaux de genre. L’ombre du burnout maternel transparaît par exemple dans la médiatisation des mères dépressives. Chez ces figures criminelles, les meurtres sont en effet perpétrés dans des contextes où les enfants se montrent turbulents, voire désobéissants : « Selon sa mère, Lucie jouait trop bruyamment. Myriam Parmentier, jeune femme fragile et dépressive, a craqué33 » ; « Marie Claude Chodeler, la mère de la petite Amandine retrouvée morte samedi […] a avoué, c’est bien elle qui a étranglé sa fille de 4 ans de demi parce qu’elle pleurait trop fort34 » ; « Selon les premiers éléments de l’enquête, la mère n’aurait pas supporté que ses enfants refusent de se mettre à table pour manger, elle leur aurait tranché la gorge35. » Si la pathalogisation des crimes permet d’évacuer le burnout maternel comme cadrage potentiel des infanticides, ce dernier apparaît néanmoins en filigrane des représentations.
Notes de bas de page
1Les bornes temporelles employées dans la présente étude ont été élaborées dans le cadre d’un travail de thèse portant sur les représentations des infanticides dans les JT nationaux du début de la télévision à nos jours. En délimitant chaque période par année, nous n’avons pas la prétention de circonscrire de façon exacte des imaginaires sociohistoriques. Il s’agit bien plus ici de répondre à des enjeux pratiques, notamment pour rendre compte des dynamiques médiatiques inhérentes à chaque période. L’année 2004 a été retenue parce que s’ouvre ensuite une autre période dans les représentations des parents criminels, période qui ne sera pas abordée dans la présente étude. Voir Sophie Dubec, Maternités et paternités infanticides dans les journaux télévisés (1962-1968). Individualisation des crimes, rationalisations genrés asymétries relationnelles, thèse de doctorat, Sorbonne nouvelle, Paris 3, 2019.
2Voir notamment Annick Tillier, Des criminelles au village, Rennes, PUR, 2001.
3L’astérisque permet d’inclure dans la recherche les termes avec ou sans « s ».
4Stuart Hall, « The work of representation » dans Stuart Hall (éd.), Representation. Cultural Representations and Signifying Practices, Londres, Sage, 1997, p. 13-69.
5Michel Foucault, L’Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1970.
6L’affaire Villemin, qui figure en corpus complémentaire dans notre travail de thèse, a été enlevée de cette sélection, notamment parce que les JT se sont montrés beaucoup plus prudents que le reste de la presse française quant à la présentation de Christine Villemin comme une « mère meurtrière ».
7Le journal Le Monde a été choisi par des raisons qualitatives et pratiques. Le titre a fait le choix de numériser l’ensemble de ses éditions depuis sa création en 1944. Ces dernières sont accessibles sur le site Europresse.
8Les conducteurs d’actualités corresponent aux documents élaborés chaque jour dans les rédactions en vue de préparer un JT. Ils font partie des données numérisées accessibles à l’INAthèque.
9Une seule occurrence a pu être retrouvée à propos de l’affaire Barbey, diffusée en 1962, mais le document n’était pas exploitable.
10Marc Martin, Médias et journalistes de la République, Paris, Odile Jacob, 1997.
11Claire Sécail, Le Crime à l’écran : le fait divers criminel à la télévision française, 1950-2010, Paris, Nouveau monde Éd., 2010.
12Les difficultés pour montrer des personnages maternels déviants à cette époque se vérifient dans l’analyse de Myriam Tsikounas de l’émission En votre âme et conscience diffusée entre 1956 et 1969 : si les accusées présentées sont souvent de mauvaises épouses, elles sont toujours de bonnes mères. Voir Myriam Tsikounas, « En votre âme et conscience », dans Frédéric Chauvaud et Gilles Malandain (dir.), Impossibles victimes, impossibles coupables, Rennes, PUR, 2009, p. 277-294.
13Ibid., p. 101.
14INA, Journal Télévisé, édition du soir/nuit, Antenne 2, le 21-02-1978.
15INA, Journal Télévisé, édition de la mi-soirée, Antenne 2, le 22-02-1978.
16INA, Journal Télévisé, édition de la mi-soirée, Antenne 2, le 24-11-1983.
17INA, Journal Télévisé, édition du soir/nuit, FR3, le 24-11-1983.
18INA, Journal Télévisé, édition du soir/nuit, Antenne 2, le 24-11-1983.
19C. Sécail, op. cit.
20Dominique Mehl, « La télévision de l’intimité », Le Temps des médias, 2008, t. 1, no 10, p. 265-279.
21Didier Fassin, « De l’invention du traumatisme à la reconnaissance des victimes : genèse et transformations d’une condition morale », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2014, vol. 3, no 123, p. 161-171 ; pour le versant médiatique : C. Sécail, op. cit.
22INA, Journal Télévisé, édition du soir/nuit, TF1, le 20-12-1988.
23INA, Journal Télévisé, édition de la mi-soirée, France 3, le 11-08-2003.
24INA, Journal Télévisé, édition de la mi-soirée, TF1, 23-05-1989.
25INA, Journal Télévisé, édition de la mi-soirée, TF1, le 03-11-1991.
26Coline Cardi et Geneviève Pruvost, « Introduction générale. Penser la violence des femmes : enjeux politiques et épistémologiques », dans Coline Cardi et Geneviève Pruvost (dir.), Penser la violence des femmes, Paris, La Découverte, 2012, p. 13-64.
27INA, Journal Télévisé, édition de la mi-soirée, TF1, le 20-10-1997.
28INA, Journal Télévisé, édition de la mi-soirée, TF1, le 24-10-1997.
29Cette mise en visibilité problématique de l’inceste est bien montrée par Anne-Claude Ambroise-Rendu, qui souligne combien la reconnaissance des crimes sexuels dans la famille reste difficile dans les années 1990. Voir notamment Anne-Claude Ambroise-Rendu, « La dangerosité du criminel sexuel sur enfant, une construction médiatique ? », Le Temps des médias, 2, 15, 2010, p. 72-86.
30C. Sécail, op. cit., p. 536.
31Voir Sophie Dubec, « Les pères meurtriers, ces hommes criminels. La construction médiatique des masculinités infanticides dans les journaux télévisés (1985-2018) », Le temps des médias, 36, 1, 2021, p. 121-138
32François de Singly, Sociologie de la famille contemporaine, Paris, Armand Colin, 2007.
33INA, Journal Télévisé, édition de la mi-soirée, TF1, le 23-11-1991.
34INA, Journal Télévisé, édition du matin, France 2, le 19-05-1993.
35INA, Journal Télévisé, édition de la mi-soirée, France 3, le 04-01-2002.
Auteur
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Sophie Dubec
Docteure en sciences de l’information et de la communication et chercheuse associée au laboratoire IRMÉCCEN (EA 7546).
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