Chapitre I. Vieillir en institution : une analyse « par le bas » des maisons de retraite
p. 15-50
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Index géographique : France
Texte intégral
1Selon les sources, le nombre de personnes âgées vivant en institution oscille entre 475 000 (P. Mormiche, 1999, et enquête HID1) et près de 600 000 (E. Guigou et S. Royal, 2001)2. Elles représentent moins de 6 % des personnes âgées de plus de 60 ans. Cependant, l’institutionnalisation concerne au premier chef les personnes âgées ; elles constituent 70 % des personnes institutionnalisées en France. Si le taux d’institutionnalisation dans la population française totale est de 1, 2 %, il monte à 41 % pour les personnes âgées de 95 ans et plus (P. Mormiche, 1999). Autrement dit, la maison de retraite est pour les personnes âgées le mode d’hébergement alternatif au domicile, et les chances d’y finir sa vie augmentent à mesure qu’on vieillit3.
2Comment vieillit-on alors en maison de retraite ? Comment y vit-on ? À quels aménagements, aussi bien symboliques que matériels, les résidents doivent-ils procéder pour construire des repères, un chez-soi, dans cette collectivité particulière, marquée par la vieillesse, le handicap, la mort, mais où se déploient également les occasions de rencontre avec des individus jeunes et bien portants (personnels et bénévoles) ? À la fin des années 1970, les hospices étaient décrits dans la lignée des travaux d’E. Goffman (1968) ou de M. Foucault (1975) comme des institutions « totalitaires4 » ou « disciplinaires5 ». Les pensionnaires étaient alors soumis à des disciplines fortes qui modelaient à la fois leurs conditions de vie matérielles et leurs identités, sociale et personnelle. A contrario de ces théorisations, devenues des « vulgates » (P. Champagne, 1990) fort bien partagées, et des représentations plus communes de la vie en institution, cette recherche montre qu’il est possible, à certaines conditions socialement constituées, de créer un chez-soi en institution, un monde privé dans la collectivité ; qu’à bien des égards, les maisons de retraite sont des lieux de vieillissement comme les autres, ni meilleurs ni pires, et que leurs modes de fonctionnement obéissent à des logiques sociales présentes dans d’autres domaines de la société. Ces établissements fournissent alors un très bon point d’observation des processus de vieillissement, des manières multiples de faire face à la vieillesse, d’y résister ou de s’y soumettre. Ils constituent des laboratoires, non pas artefacts de recherche mais rouages sociaux réels, où observer à la fois la place des vieillards dans notre société, l’évolution des relations familiales avec l’âge et les dynamiques identitaires aux âges élevés. Ils permettent d’appréhender le travail du vieillissement dans le contexte d’une institution dont la fonction principale n’est pas d’abord de valider la construction identitaire de chacun (au contraire de la famille, comme l’a montré F. de Singly, 1996).
3Le regard sur l’institution est construit dans cette enquête à partir du point de vue des individus : c’est « par le bas », par le prisme des résidents, qu’est analysée la maison de retraite. Ce chapitre montre comment socialement et sociologiquement la maison de retraite peut être définie comme un laboratoire du vieillissement, au sein duquel le résident peut être mis au centre de la recherche. Si les établissements se sont transformés depuis une vingtaine d’années, la définition sociologique des institutions a également évolué ; cette double transformation, empirique et théorique, des institutions d’hébergement pour personnes âgées, permet d’inverser le regard communément porté sur les résidents des institutions, les considérant alors comme des acteurs de leur existence et plus seulement comme des objets de soins ou de disciplines. Cette perspective de recherche amène à prendre au sérieux la possibilité d’un monde privé, d’un chez-soi au sein de l’institution. Après une description statistique de la vieillesse institutionnalisée, les concepts qui ont organisé la recherche seront définis et clarifiés, pour en reconstruire le questionnement. La méthode et les terrains mis à contribution pour produire les données de l’enquête, solidaires de ce questionnement théorique, seront alors détaillés.
VIEILLIR EN INSTITUTION
Les personnes âgées hébergées en institution
4L’accroissement de la population âgée en France est un constat déjà ancien, régulièrement étayé par de nouvelles statistiques. Le nombre des plus de 60 ans a ainsi augmenté de plus de 10 % entre les deux derniers recensements, passant de 11,3 millions en 1990 à 12,5 millions en 1999. De manière corollaire, le nombre de personnes âgées hébergées dans des structures collectives (foyers-logements, maisons de retraite, services gériatriques) s’accroît. Pour autant, la part relative des personnes hébergées parmi la population âgée reste stable (elle passe de 5,6 à 5,7 % en 9 ans). Cette très légère augmentation est due au gonflement de la population hébergée au-delà de 85 ans. En effet, l’entrée en institution est de plus en plus tardive. Toutes les enquêtes convergent : selon le SESI (1996), l’âge moyen d’entrée en maison de retraite est passé de 82 à 83 ans entre 1990 et 1994. Selon l’enquête HID, plus récente, l’âge moyen d’entrée en institution s’établit à 79 ans pour les hommes et 84 ans pour les femmes (P. Mormiche, 1999). De manière plus évocatrice, S. Renaut (2001) constate que près de 80 % des personnes vivant en établissement ont dépassé 75 ans, et que l’âge médian d’entrée est de 81 ans, « autrement dit, la moitié des résidents de 60 ans et plus sont venus vivre pour la première fois en établissement après 81 ans » (p. 263).
5Statistiquement, on repère trois raisons principales à l’entrée en institution : la dégradation de l’état de santé, un réseau familial réduit, et plus généralement des situations d’isolement social (S. Renaut, 2001 ; A. Désesquelles et N. Brouard, 2003). Ces trois motifs sont bien souvent emmêlés dans les décisions individuelles d’entrée, même s’ils n’expliquent pas tous les cas de figure. Pour autant, alors que les établissements accueillent des populations de plus en plus handicapées, ce ne sont pas des mouroirs. Certes, la mort est très présente en maison de retraite, plus que dans n’importe quel autre secteur de la vie sociale (à l’exception de l’hôpital) : parmi les motifs de départ de l’institution, les décès comptent pour près de 50 % (SESI, 1996). Mais l’ancienneté moyenne de présence en institution pour personnes âgées est de 4,7 ans (P. Mormiche, 1999); et plus du tiers (35, 6 %) des personnes âgées en établissement y vivent depuis plus de 5 ans (P. Mormiche, 2001). Les établissements ne sont pas non plus des lieux de relégation : 85 % des résidents ont des contacts, plus ou moins réguliers, avec leur famille ou leurs amis. L’isolement social, caractérisé par l’absence de contacts, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’institution, et l’absence de participation aux activités collectives, concerne un peu moins de 10 % des personnes hébergées. Ces chiffres mettent donc en question les représentations du sens commun. Ils laissent deviner des modes de vieillissement dans l’institution plus variés que les représentations communes ne les dessinent grossièrement.
6Établir une sociographie de la population hébergée en institution ne peut se faire qu’à grands traits. On constate deux phénomènes massifs : d’une part, la surféminisation des institutions pour personnes âgées ; les 3/4 de leurs résidents sont ainsi des résidentes (C. Aliaga et M. Neiss, 1999). D’autre part, la surreprésentation des milieux populaires (M. Eenschooten, 2001). Cependant, l’estimation de cette surreprésentation pose deux difficultés : d’une part, le secteur de l’hébergement se transforme rapidement. L’émergence à partir du milieu des années 1980 d’un secteur privé lucratif a vraisemblablement changé la donne quant à la composition sociale des institutions. Ces nouveaux établissements, qui proposent un grand confort, pourvu qu’on y mette le prix, visent un milieu social aisé6. Il y a très peu de données disponibles pour en évaluer le poids, et la qualité, en raison de leur récente apparition. D’autre part, les sociologues semblent s’être désintéressés de la population âgée en institution7, et avoir laissé le terrain à d’autres chercheurs, notamment aux médecins. Ce désintérêt a une conséquence très pratique : si les statistiques rassemblées sur la clientèle des établissements d’hébergement, notamment par le SESI, indiquent très finement les incapacités, le niveau de dépendance, la part des dépendants psychiques et des dépendants physiques, ou encore le degré d’incontinence des personnes hébergées, elles ignorent à peu près totalement les origines (sociales ou même géographiques) des résidents. Il est problématique que l’identité sociale en France soit essentiellement fondée sur le travail, sur l’activité économique, et que le milieu social disparaisse à la retraite8. C’est encore plus vrai lorsqu’on traite des personnes vivant en maison de retraite, où la logique médicale très souvent prend le pas sur l’hébergement strict.
7On sait bien cependant que les incapacités ne frappent pas au hasard : ainsi que le montrent A. Charraud et O. Choquet dans un article ancien (1984), « la hiérarchie sociale que révèlent les indicateurs d’espérance de vie ou de probabilité de décès est très proche de celle produite par l’indicateur d’incapacité » et relève vraisemblablement des mêmes causes, c’est-à-dire des conditions de vie professionnelle. Les retraités salariés non ouvriers sont ainsi les mieux protégés des incapacités physiques, alors que les ouvriers sont les plus touchés. De la même façon, P. Mormiche (2000) établit, pour les personnes vivant en milieu ordinaire, que la protection contre les incapacités augmente lorsqu’on s’élève dans la hiérarchie sociale. Les personnes les plus touchées par d’importantes affections pathologiques physiques ou psychiques, contraintes d’entrer en institution, appartiendraient alors en majorité aux milieux populaires, ou aux fractions inférieures des classes moyennes. Ainsi que l’expriment A. Désesquelles et N. Brouard, « les catégories sociales les moins aisées ont donc, toutes choses égales par ailleurs, un risque plus élevé d’être placées en institution » (2003, p. 213). Une minorité de vieilles personnes choisit d’entrer en institution, et elles s’orientent en majorité vers les foyers-logements ou les résidences-services : il s’agirait alors plutôt d’individus issus de milieux plus aisés.
Vieillesses et vieillissements
8Cette première description statistique de la population hébergée en établissement ne suffit pas à rendre compte de la diversité des modes de vie, de vieillesses, et de vieillissements en institution. Comme l’avaient remarqué J.-C. Chamboredon et M. Lemaire (1970) dans un tout autre contexte, les moyennes homogénéisent à l’excès, et, photographies instantanées, masquent les trajectoires sociales. Cette statistique descriptive ne peut donc mettre en évidence les divergences socialement constituées entre les différentes manières de vivre l’institution et d’y vieillir, même si elle les met en perspective. C’est tout l’intérêt d’une analyse qualitative, ethnographique, mêlant divers outils de production des données (observations, photographies, entretiens longs), que de reconstruire les logiques sociales qui organisent cette variété de modes de vie et de vieillissements. Encore faut-il préciser ce qui est entendu par processus de vieillissement.
9Les travaux empiriques menés depuis une vingtaine d’années en sociologie de la vieillesse, se sont surtout penchés sur la définition même de la vieillesse, sur les constructions administratives, politiques et sociales de ce « nouvel âge de la vie » (A.-M. Guillemard, 1980), de ses limites, des catégories qui la décrivent actuellement, qu’il s’agisse des 3e ou 4e âge, ou encore de la vieillesse dépendante9. Ils s’attachent également à décrire les modes de vie à la vieillesse, aussi bien de manière quantitative (A.-M. Guillemard, 1972 ; X. Gaullier, 1988 ; P. Paillat, 1989) que qualitative (V. Caradec, 1996 ; C. Lalive d’Epinay, 1991), en excluant le plus souvent les maisons de retraite du champ de leurs enquêtes. L’entrée dans la retraite est de mieux en mieux connue, ainsi que la prise en charge de la dépendance. Mais comme le souligne A. Pitrou (1997), « on se retrouve ainsi en face de deux visions opposées entre lesquelles les transitions sont mal dessinées, comme si le basculement d’une phase dans l’autre était brutal et complet. […] Il existe une sorte de “terre inconnue” entre les modèles du troisième et du quatrième âge habituellement décrits ». Dans la lignée de travaux récents10, cette enquête explore précisément cette « terre inconnue » en s’attachant à décrire les processus de vieillissement aux âges élevés de la vie, dans un chez-soi particulier, puisqu’il est inséré (voire enserré pour certains résidents) dans une collectivité.
10C’est donc moins à la description de vieillesses constituées, modelées par l’institution, qu’à l’exploration de parcours de vieillissements, construits dans la maison de retraite mais pas uniquement avec elle, que cet ouvrage invite. Ces parcours de vieillissement prennent une tonalité particulière en institution d’être confrontés en permanence, dans des jeux de miroirs et d’évitement, à tous les stades et toutes les formes de la vieillesse, de l’extrême dépendance jusqu’à l’autonomie la plus manifeste. Mais comme au domicile, ils se déclinent dans des mondes privés, et sont jalonnés par des repères familiaux forts.
FAMILLE ET VIE PRIVÉE EN INSTITUTION
11Les établissements d’hébergement pour personnes âgées cherchent actuellement à se rapprocher de milieux de vie ordinaire, à favoriser une continuité entre la vie au domicile et la vie en institution. Ainsi, les résidents sont invités à s’approprier les lieux, notamment en emportant meubles et bibelots personnels, s’ils le désirent, et les familles sont associées à la vie de l’établissement. Ce sont bien de véritables chez-soi que les institutions proposent aux résidents de créer dans leurs murs. Dans cette recherche, le chez-soi a été défini sur le modèle du « monde privé » décrit par O. Schwartz (1990) dans le milieu ouvrier. Il mobilise donc fortement des espaces et des liens familiaux, envisagés alors moins comme lieux ou supports de service que comme étais identitaires.
Monde privé et chez-soi
12La maison de retraite peut être définie comme un complexe d’espaces collectifs, publics – au sens politique du terme – ou privés – quand ils sont appropriés par un groupe d’individus –, et de lieux intimes, constitués par les chambres des personnes âgées, puisqu’elles abritent, au sens strict, l’intimité des résidents. La répartition de ces différents espaces est définie institutionnellement, et se lit dans l’architecture même de la maison, mais les pratiques des personnes âgées et des personnels contribuent à modeler cette répartition, parce que le privé et le public, le collectif et l’intime ne sont pas seulement des catégories descriptives, théoriques mais également des catégories pratiques, appropriées par les individus (A. Semprini, 1994).
13La notion de chez-soi articule public et privé, intime et collectif. La difficulté de cette notion réside dans la subjectivité de la relation opérée entre un individu et son environnement, qui s’inscrit dans la durée, et donne naissance à un sentiment de possession et d’appartenance, indissolublement liées. G. Perec décrit bien le nécessaire investissement personnel dans le lieu pour construire son chez-soi :
« Ou bien s’enraciner, retrouver, ou façonner ses racines, arracher à l’espace le lieu qui sera le vôtre, bâtir, planter, s’approprier, millimètre par millimètre son “chez-soi” : être tout entier dans son village, se savoir cévenol, se faire poitevin. Ou bien, n’avoir que ses vêtements sur le dos, ne rien garder, vivre à l’hôtel, et en changer souvent, et changer de ville, et changer de pays ; parler, lire indifféremment quatre ou cinq langues ; ne se sentir chez soi nulle part, mais bien presque partout » (Espèces d’espace, 1974, p. 96).
14L’investissement du lieu pour en faire un chez-soi en suppose aussi la pratique quotidienne. Le sentiment (et la sensation) d’être « chez soi » reposent sur l’appropriation liée à la vie quotidienne, sur la pratique d’un lieu particulier, enchâssé de manière unique dans d’autres lieux, et non d’un lieu comme un exemplaire parmi d’autres d’une catégorie de lieux (qui permet une adaptation rapide, ainsi que le montre Perec).
15Le chez-soi rend le monde certain parce qu’il arrime l’identité dans les lieux et dans les choses. Il n’est pas toujours confortable, accueillant, ou chaleureux, même si la plupart des gens le construisent comme cela. Mais il est là, de façon évidente, non problématique. Quand j’arrive en France en provenance de l’étranger, « je me reconnais »… Je reconnais le paysage, la signalisation routière, les chemins, et je me retrouve. La reconnaissance des lieux est une reconnaissance de soi, qui engage l’identité tout entière. Renouer avec son chez-soi, c’est renouer avec soi. Le chez-soi est un lieu où se déploie l’identité, par un investissement affectif et symbolique dans les objets, les décors, les paysages, organisés subjectivement en une configuration unique. Par suite, il manifeste et valide l’identité. Le chez-soi recouvre des réalités multiples, parce que c’est une notion relative : relative à la personne qui l’exprime, mais également relative à l’espace considéré ; il désigne aussi bien un pays, qu’une région, une ville, un quartier, une maison ou une simple chambre, selon le contexte dans lequel on y fait référence. Les différents espaces peuvent engager différentes composantes de l’identité. Elle est relative également par rapport au temps : on peut avoir plusieurs chez-soi, dont l’occupation concrète est successive, mais qui ne perdent pas pour autant leur qualité de chez-soi, après qu’on ne les habite plus. Le flou du « chez-soi » en permet un usage plastique. Ainsi, bon nombre de personnes âgées en maison de retraite se sentent chez elles dans leur chambre, mais continuent à qualifier leur ancien domicile, et le monde qui gravitait autour, de « chez-soi ». Il est donc possible de mobiliser plusieurs chez-soi, pas forcément hiérarchisés, mais articulés dans le temps, et dans l’espace.
16Dans Le monde privé des ouvriers (1990), O. Schwartz spécifie le « foyer » par trois types d’« avoirs familiaux » : un lieu, des biens, et des liens (p. 92). Si la notion de « foyer » n’a plus guère de sens en maison de retraite, aux dires mêmes des personnes âgées, le chez-soi a cependant été construit par analogie avec ce modèle du foyer. Le chez-soi, ou monde privé, est ainsi caractérisé par différents « avoirs » personnels : des lieux, éventuellement enchâssés les uns dans les autres, mais aussi parfois en concurrence les uns avec les autres ; des biens, dont la provenance permet de définir le statut de l’espace qu’ils meublent ; des liens, tissés et « pratiqués » en dehors ou à l’intérieur de l’institution. Les manières originales dont les personnes combinent ces « avoirs » construisent un chez-soi, c’est-à-dire une organisation particulière d’espaces, personnellement définie en mobilisant objets et relations. Une personne âgée peut se sentir chez elle dans sa chambre, mais également dans les espaces collectifs de la maison de retraite. Elle peut aussi refuser ou être dans l’impossibilité de recréer un chez-soi dans l’espace concret de la maison de retraite, dans la mesure où elle a laissé derrière elle un logement où seul pouvait s’enraciner son identité. Elle peut enfin se sentir chez elle en maison de retraite tout en étant chez elle ailleurs, dans une maison de famille ou chez ses enfants, qui construisent des chez-soi en second. Le chez-soi peut être éclaté entre plusieurs lieux dont le statut, au regard des catégories énoncées plus haut, peut varier.
17Le chez-soi en maison de retraite se définit ainsi de deux manières : c’est un espace privé, qui puise éventuellement dans des lieux publics et collectifs, auxquels il s’articule de façon singulière. Mais plus qu’un simple espace de repli hors du champ de la visibilité sociale, ou de liberté hors des contraintes collectivement réglées de la vie en commun, c’est un lieu investi subjectivement par la personne, qui lui permet de se reconnaître et qui garantit son identité. Cette recherche a permis de déterminer les logiques sociales qui permettent ou empêchent la création, concrète ou dématérialisée, d’un tel lieu en maison de retraite, et comment au sein de tels mondes privés, équilibrés ou instables, se poursuit le travail de vieillissement déjà initié au domicile.
La vie de résident : entre maison de retraite et famille
18Étudiant la situation familiale des personnes hébergée en maison de retraite, C. Aliaga et M. Neiss (1999) montrent qu’elles vivent très majoritairement seules : à peine 4 % des résidents ont un conjoint vivant dans l’établissement, et 3 % seulement un conjoint vivant hors de l’établissement. Cependant, ces chiffres reposent sur une définition conjugale de la famille. Si très souvent la personne est seule dans sa chambre11, cela n’implique pas pour autant qu’elle soit seule à organiser la recréation de son chez-soi. Contrairement aux représentations du sens commun, qui font des résidents de maison de retraite des vieillards isolés ou abandonnés par leurs proches, les familles sont présentes en institution. 17 % seulement des résidents n’ont pas de famille, et 10 % ont une famille avec laquelle ils n’ont aucun contact. Autrement dit, les trois quarts environ (73 %) des personnes âgées vivant en institution voient leur famille au moins une fois par mois (A. Désesquelles et N. Brouard, 2003). Certes, les relations avec la famille sont moins fréquentes qu’en ménage ordinaire : si 85 % des personnes âgées en ménage ordinaire voient leur famille au moins une fois par semaine, elles ne sont que 43 % dans le même cas en institution. Ce contraste nourrit certainement la persistance des représentations des résidents comme des vieillards abandonnés par leur famille. Cependant, lorsque la famille est présente, c’est-à-dire lorsqu’elle existe, et entretient de bonnes relations avec son parent, elle constitue une ressource importante dans la réorganisation de la vie privée de la personne âgée.
19Le terrain particulier des maisons de retraite induit alors un décentrement par rapport aux analyses sociologiques classiques de la famille, que cette dernière soit saisie sous la forme de la famille conjugale ou sous celle de la parenté, et inscrit cette recherche dans le débat théorique récent mis en évidence par J.-H. Déchaux (1995). Une partie des recherches a pour objet la « famille conjugale », c’est-à-dire les différentes formes de l’interaction conjugale et les relations entre parents et enfants, jusqu’à ce que l’éducation de ces derniers soit achevée, c’est-à-dire à leur entrée dans l’âge adulte. Après le départ des enfants de la maison familiale, s’amorce un lent basculement de ceux-ci (ou de leurs parents, selon le point de vue générationnel adopté) dans la parenté. Dans cette optique en effet, la famille conjugale se détache de la parenté. Cette sociologie de la famille contemporaine (F. de Singly, 1993) met en évidence l’individualisation et la démocratisation de cette nouvelle famille. La famille est alors vue comme un lieu privilégié, d’observation pour le chercheur, de réalisation pour les acteurs, du travail identitaire accompli par l’individu dans les sociétés contemporaines. Mais cette famille est centralement une famille de l’âge adulte. La recherche de V. Caradec sur le couple âgé (1996) a ouvert la voie à l’étude de la famille conjugale âgée, mais cette dernière reste mal connue en France12. On sait peu de choses de la transformation des rôles et des statuts des individus dans la famille conjugale au fur et à mesure de leur vieillissement : comment reste-t-on parent, quand on n’a plus que des contacts épisodiques avec ses enfants ? Y a-t-il des conflits de statuts ? Se hiérarchisent-ils, et comment ? Les transformations de la famille conjugale avec l’âge sont peu évoquées, si ce n’est à quelques moments clés (naissance du premier petit-enfant, départ du dernier enfant). Ce n’est que récemment que la grand-parentalité a été constituée en objet de recherche13.
20Les parents âgés, et les grands-parents, les très vieux, sont en revanche présents dans l’autre orientation théorique de la sociologie de la famille au sens large : la sociologie de la parenté. Ils y occupent même une place de choix. La parenté est en effet étudiée soit dans sa dimension horizontale, dans la mesure où la fragilisation des unions a fait se multiplier les « parentés électives », au gré des nouvelles recompositions familiales, soit dans sa dimension verticale des liens de filiation, les deux dimensions étant évidemment liées, dans la mesure où la filiation semble être de plus en plus nettement constituée en garante du lien familial, ce que l’alliance paraît moins susceptible d’assumer. La filiation est alors évoquée dans sa dimension instituante de l’identité des individus14. L’étude de la dimension intergénérationnelle de la famille déplace le regard sur les solidarités familiales, c’est-à-dire sur les échanges, de biens et de services, au sein de la parenté. Depuis l’étude pionnière d’A. Pitrou (1978), rappelant, contre la théorie parsonnienne de la famille nucléaire (1955), la force des réseaux de parenté dans la société contemporaine, de nombreux travaux ont été menés sur ce thème. Une grande partie d’entre eux est consacrée aux flux d’aide entre les générations, ou à l’aide spécifiquement adressée aux personnes âgées15.
21Ces travaux se rejoignent sur deux points : en premier lieu, ils s’attachent aux formes matérielles du lien de famille, aux logiques de l’échange. Un certain nombre d’activités, et certaines formes de relations, moins inscrites dans les objets, échappent alors à ces analyses. Ainsi la sociabilité familiale est encore peu explorée. En effet, même si la notion de soutien est élargie à des dimensions « affectives » ou « relationnelles », elle est peu adéquate à rendre compte du sens que les relations prennent pour les acteurs. S’il est vrai que les visites aux grands-parents, surtout lorsqu’ils sont veufs, peuvent produire du soutien affectif, il vient par surcroît. Rendre visite à des grands-parents ne prend pas nécessairement dans l’esprit de ceux qui s’en acquittent la forme d’un soutien affectif : il s’agit tout autant d’une obligation, dictée par le nécessaire entretien des relations dans la parenté, dont on s’acquitte de plus ou moins bonne grâce, avec plus ou moins de plaisir, selon que la contrainte en est plus ou moins intériorisée. La notion de « soutien affectif », qui permet de caractériser les relations sur un mode matériel, n’épuise pas les réalités multiples des relations de parenté.
22Les travaux consacrés aux échanges dans la famille ont un autre angle mort : ils se centrent en effet sur les donneurs, plutôt que sur les receveurs. Ainsi, les travaux qui s’intéressent aux relations entre générations font de la « génération-pivot », partagée entre le soutien aux enfants, dont l’entrée dans la vie adulte s’allonge et peut être chaotique, et l’aide aux parents vieillissants, affrontés aux premiers handicaps de la vieillesse, le point central de l’analyse. De ce fait, les très vieux sont peu présents dans ces études, en raison de la réduction de leurs contributions dans les échanges de service, quand bien même ils restent des donateurs importants financièrement. Il y a peu de résultats sur la façon dont les personnes les plus âgées du réseau familial passent progressivement de la position de donneur à celle de receveur, sur la coexistence éventuelle de ces rôles, ou encore sur la perception de l’aide. Alors qu’on commence à se faire une idée plus précise de la charge de travail qui incombe aux femmes de la génération-pivot, soit sous forme de caring des parents âgés, soit sous forme de garde des petits-enfants, on connaît peu les ajustements opérés par les personnes les plus vieilles pour s’adapter à l’aide qui leur est proposée, ou demander une aide au sein de la famille. On sait finalement peu de choses sur le mouvement même d’inversion de l’aide dans le réseau familial. Les acteurs principaux, dans l’analyse des relations entre générations, restent les membres de la génération-pivot, les personnes très âgées héritant des seconds rôles.
23Par rapport à ces deux perspectives, le regard que cette recherche pose sur les relations familiales est un peu décalé. D’une part, parce qu’il se centre sur des personnes âgées, appartenant clairement à la génération des « vieux ». D’autre part, parce que ces vieux ne sont pas définis ici seulement comme récipiendaires de services ou objets de soins, mais comme des acteurs, autant dans leur façon de recevoir et d’accepter les services, de négocier l’aide familiale, que dans la dimension plus relationnelle de la sociabilité familiale. Enfin, parce qu’il emprunte la perspective identitaire des analyses de la famille conjugale, encore peu fréquente dans l’étude des relations intergénérationnelles. En effet, la recherche met en évidence de manière forte l’importance de la famille, tant dans la construction matérielle et symbolique d’un monde privé équilibré que dans la définition de soi engagée par les personnes âgées en institution.
DE L’INSTITUTION AUX INDIVIDUS : VIVRE EN MAISON DE RETRAITE
24Le projet sociologique de cette enquête est d’étudier la façon dont les résidents des maisons de retraite parviennent ou non à y construire un monde privé, et de façon corollaire à maintenir ou redéfinir leur identité au sein de ce nouvel univers. Il est très proche du projet de E. Goffman lorsqu’il étudie les institutions « totales » (1968), parmi lesquelles il cite explicitement les « foyers pour vieillards », puisqu’il s’agit bien pour lui d’étudier sociologiquement la « structure du moi » des « reclus » placés dans de telles conditions d’existence. Pour autant, si l’institution totale fournit un modèle théoriquement séduisant pour décrire les maisons de retraite, est-il totalement adéquat ? Le changement de dénomination, du « foyer pour vieillards » à la « maison de retraite », est-il un simple artifice rhétorique ou recouvre-t-il un réel écart avec l’idéal type de l’institution totale ? Le questionnement de l’enquête est ainsi doublement structuré, par le mouvement social de transformation des établissements d’hébergement pour personnes âgées d’une part, et par une lecture sociologique renouvelée de la notion d’institution totale d’autre part.
Institution totale ou totalitaire ?. Les limites de la théorie goffmanienne
25Une lecture attentive d’Asiles engage à prendre au sérieux la dimension « totalitaire16 » de l’institution totale. Les exemples mobilisés par E. Goffman introduisent de facto une continuité entre l’expérience concentrationnaire, phénomène totalitaire par excellence, au sens restreint que la philosophie politique moderne donne à ce terme, et des expériences d’enfermement moins extrêmes (prisons, sanatoriums, hôpitaux psychiatriques, orphelinats ou foyers pour vieillards), voire choisies (monastères). « Le caractère essentiel des institutions totales est qu’elles appliquent à l’homme un traitement collectif conforme à un système d’organisation bureaucratique qui prend en charge tous ses besoins, quelles que soient en l’occurrence la nécessité ou l’efficacité de ce système » (p. 48). La dimension totalitaire de l’institution totale réside dans sa prétention à la prise en charge globale des individus, dans sa capacité « d’inscrire tous les aspects de l’existence dans le même cadre », dans sa propension à transformer les « reclus » en « matériau humain », bien autant que dans les dimensions de la réclusion et du contrôle, et bien plus que dans le degré de contrainte, voire de violence, qui est exercée sur les individus pris en charge17 (idem).
26Le primat théorique accordé à l’institution, qui modèle conduites et identité (self) des reclus, procède alors tout autant de cette conception totalitaire que d’une filiation revendiquée avec la sociologie durkheimienne.
« Le moi semble ainsi résider dans les dispositions d’un système social donné, à l’usage des membres de ce système. En ce sens, le moi n’est pas la propriété de la personne à qui il est attribué, mais relève plutôt du type de contrôle social exercé sur l’individu par lui-même et ceux qui l’entourent. Ce type de disposition institutionnelle soutient moins le moi qu’elle ne le constitue » (p. 224).
27Le moi du reclus, dans la théorisation goffmanienne, n’est défini dans l’institution que par l’institution, parce qu’il ne se détermine que contre l’institution ou de façon conforme à ses vues. Que le reclus se soumette aux attentes de l’institution ou qu’il leur résiste, son comportement, et au-delà, son moi, sont toujours contraints par l’institution. Ce sont bien les effets de l’institution sur l’identité qui sont mis en évidence. Le moi n’est alors jamais qu’une entité réactive au système social dans lequel il est placé. Paradoxalement, il est extérieur à l’individu.
28Dans cette optique, la place concédée à une définition « autonome18 » du moi, enracinée dans une profondeur historique, un passé, une mémoire, est restreinte. Si Goffman souligne en effet que le reclus entre dans l’institution avec une « culture importée », il montre que l’organisation refuse de prendre en compte cette culture, mettant au point un processus de « dépouillement » de l’ancienne personnalité, à travers la dépossession des biens personnels les plus visibles. L’entrée en prison, comme en hôpital psychiatrique, peut ainsi être lue comme un rite de passage, au sens de A. Van Gennep (1909) : on distingue clairement une phase de séparation d’avec le monde extérieur, lorsque les futurs reclus se dévêtissent, une phase de marge, où les individus sont nus, et une phase d’agrégation au monde des reclus, où ils reçoivent un uniforme, signe de leur nouvelle identité sociale. Goffman n’est pas naïf au point de penser que la seule matérialisation du refus de l’ancienne personnalité suffise à détruire la « culture importée » des reclus. Néanmoins, il n’étudie jamais la dynamique propre de la « culture importée » dans la structuration du moi dans l’institution. Cette culture est un bien précieux, un trésor personnel, à protéger des intrusions de l’institution. Elle forme le « noyau dur » de l’identité, que le reclus tente de conserver en dehors du regard de l’institution, de différentes manières, soit en s’investissant dans l’organisation, soit en jouant double jeu, soit en se révoltant contre elle.
29Or, si la façon dont la structure du moi est modelée par l’institution totale est très finement analysée, la « culture importée », qui forme la matière de ce moi, reste une boîte noire. Le moi est une donnée : rien n’est observé de sa construction propre, rien n’est dit de sa dynamique interne. Il est toujours saisi abstraitement, comme une visée des menées de l’institution, ou de façon symétrique comme une ressource pour le reclus. La vision d’E. Goffman est une vision statique, et a-historique, qui procède à une objectivation radicale du sujet (A. Ogien, 1989). La sociologie de Goffman se centre moins sur l’individu que sur le drame social de la vie quotidienne ; elle s’attache à rendre compte des conditions de possibilité de la fluidité des interactions bien plus que de la constitution d’un sujet. Le monde étant un théâtre, le moi des acteurs importe moins que leur capacité à garder une « face » dissociée du sujet, à accomplir un rôle (face work) orienté par la situation où il advient.
30Cette conception théorique est fortement congruente avec la position méthodologique de Goffman, et sans doute partiellement issue de son travail de terrain. Sa défiance pour le psychologisme, pour reprendre la lecture d’A. Ogien, est renforcée par un travail de terrain mené par observation. L’appréhension des sujets est essentiellement externe. En effet, ce sont moins les sujets que les structures qui sont observées. Les institutions totalitaires comme structures d’ordre, avec les vexations continues, les contraintes innombrables qu’elles font peser sur les individus, déterminent les pratiques, et restreignent les lieux d’expression de la personnalité. Les individus ne peuvent alors que s’y adapter, épouser leurs formes, dans la douleur et la révolte ou dans le soulagement et la facilité. Il semble donc que Goffman accorde un crédit exagéré à la capacité de l’institution à transformer rapidement et complètement les reclus, à les dépouiller de leur ancienne personnalité, bien plus qu’aucune autre institution sociale. Méthodologiquement, en effet, rien n’est plus facile que de distinguer dans une institution la domination à l’œuvre, le contrôle social tel qu’il s’exerce au détriment des reclus. Le simple fait d’être extérieur à l’institution déplace le regard et rend évidentes et intolérables des pratiques professionnelles parfois simplement routinières pour le personnel et les reclus. Dès lors qu’on définit le moi des individus comme un donné, rien n’est mieux observable que la façon dont l’institution affecte ce moi, par les restrictions pratiques qu’elle impose aux individus placés sous sa responsabilité, et les stratégies ou les ruses adoptées par les reclus pour déjouer ces restrictions et poursuivre leurs propres buts.
31Cette lecture de la domination ou du contrôle institutionnels est d’autant plus répandue que la sociologie, « science qui dérange » (P. Bourdieu, 1984), adopte une posture de dénonciation. La possibilité de faire des erreurs d’interprétation est forte, d’autant plus que les comportements sont saisis par bribes, par instantanés. Mon journal de terrain contient au début de la recherche bon nombre de ces interprétations « sauvages », qui, sans être totalement erronées, empêchent, par le choix peu réfléchi – et donc souvent mal maîtrisé – du prisme théorique de la domination et du contrôle par l’institution totale, de saisir d’autres logiques, moins immédiatement accessibles à l’observation, qui gouvernent la définition de la situation.
« Lorsque nous arrivons à la chambre de “la” centenaire de l’établissement, la directrice me la présente. Elle parle très fort (probablement cette dame est-elle sourde), lui tient la main, et durant un moment, lui caresse la joue, comme s’il s’agissait d’un enfant, tout en continuant à me parler » (journal du 31 octobre 1996).
32Dans une optique goffmanienne « pure », ce geste apparaît comme une dépersonnalisation de la personne par l’institution. Cette problématique empêche alors d’analyser la relation entre cette centenaire et la directrice, qui s’est révélée au fil des observations d’autant plus chaleureuse que la vieille femme était dépourvue de famille et d’amis. Il faut ainsi avoir passé du temps dans un établissement pour définir s’il fonctionne effectivement comme une institution totale, et si certains comportements du personnel ne sont pas surinterprétés comme abusivement dominateurs et contraignants. Ne voir que la domination peut empêcher de saisir les dynamiques relationnelles qui permettent une bonne « définition de la situation », selon une terminologie interactionniste.
L’« individualisation » des maisons de retraite
33Par ailleurs, E. Goffman distingue trop peu les institutions selon leurs fonctions, alors qu’elles en modèlent les traits caractéristiques. Or, les maisons de retraite ont perdu la fonction d’orthopédie sociale commune aux différentes institutions totales. Au tournant du XXe siècle, l’hospice était un lieu de resocialisation des pensionnaires à des normes définies par la classe dominante pour les classes dominées, par un contrôle social de tous les instants, externe aux individus. Il fonctionnait également comme un instrument de moralisation des classes ouvrières, afin de les encourager à la prévoyance pour assurer leurs vieux jours (C. Bernand, 1978). Actuellement, les maisons de retraite se cantonnent à l’hébergement ; elles n’imposent plus explicitement de buts moraux aux populations hébergées. Dans ses principes, la maison de retraite est devenue un lieu qui accueille des personnes qui ne peuvent plus vivre seules à leur domicile, pour des raisons économiques, et de plus en plus souvent, pour des raisons médicales. Les règlements intérieurs, contrairement à ceux des prisons, par exemple, ne sont pas fondés sur la privation de la liberté. Ainsi, la réclusion n’est pas aussi complète que celle qui est mise en œuvre par la prison ou les camps de concentration. Les dénominations des établissements d’hébergement des personnes âgées se normalisent de plus en plus ; résidences services, regroupements d’habitats individuels, résidences intégrées, maintien aménagé en milieu ordinaire de vie forment autant d’expériences nouvelles, à mi-chemin entre le domicile et des institutions « lourdes » regroupant un grand nombre de personnes âgées très handicapées (comme les services gériatriques hospitaliers). Par conséquent, les maisons de retraite deviennent de plus en plus des lieux où le traitement collectif des individus s’affaiblit, notamment parce qu’il n’est plus justifié par des impératifs moraux socialement construits par les classes dominantes. Corrélativement, la dimension disciplinaire de ces institutions s’est adoucie. Désormais, l’accent est mis sur le service, l’aide fournie aux personnes âgées et à leur famille. Les maisons de retraite sont ainsi prises dans un mouvement de « désinstitutionnalisation » (F. Dubet et D. Martuccelli, 1998), de « déclin de l’institution » (F. Dubet, 2003), dans la mesure où elles règlent moins strictement les conduites des individus dont elles ont la charge. Plus exactement, cette « individualisation des institutions », comme la nomme U. Beck (1998), décrit la pluralisation des valeurs et des normes, et donc des comportements, acceptables au sein des établissements, permise par une prise en compte plus forte qu’auparavant des individus et de leurs besoins singuliers, voire de leurs histoires personnelles.
34Trois causes principales de la transformation des asiles de vieillards en établissements d’hébergement pour personnes âgées peuvent être distinguées. L’individualisation des maisons de retraite est pour une part un effet paradoxal de la politique sociale de la vieillesse en France. Initiée dans les années 1960, elle s’axe sur le « maintien à domicile » des personnes âgées, après la dénonciation des conditions de vie faites aux vieux pauvres recueillis dans les structures collectives d’hébergement19. Cependant, contrairement aux autres pays occidentaux et quoiqu’il soit conçu comme relevant d’une logique opposée à l’hébergement institutionnel, le maintien à domicile n’implique pas le désenfermement des populations âgées. Les institutions continuent à fonctionner, et c’est même à partir de 1962, quand la politique vieillesse met l’accent sur le maintien à domicile, que le taux d’hébergement institutionnel recommence à augmenter, sous l’effet conjoint de l’évolution démographique, qui accroît la part des âgés dans la population, et de la stagnation provisoire de l’offre d’hébergements collectifs. Très tôt, l’institution devient un palliatif aux limites ou aux incohérences des systèmes de soins à domicile, lorsque ces systèmes ou les familles ne peuvent plus prendre en charge des personnes de plus en plus âgées, et souvent handicapées. Cependant, la dénonciation opérée par le rapport Laroque n’a pas été vaine : le maintien à domicile comme mode légitime de vie à la vieillesse rend moins tolérables les pratiques collectivistes de certains établissements, dénoncées par les sociologues. De manière asymptotique, l’hébergement en institution se rapproche de la vie au domicile. De nouvelles formes d’hébergement (foyers-logements, résidences-services20, mais également microstructures innovantes21), à mi-chemin entre le domicile et l’institution, voient le jour.
35En outre, le processus d’individualisation (qu’on peut lire comme un approfondissement du processus de civilisation mis en évidence par N. Elias, 1973 ; 1975 ; 1991) pénètre le secteur de l’hébergement institutionnel. Dans les années 1980, le « retour de l’acteur », tant dans la vie sociale que dans les théories sociologiques, est symptomatique d’une volonté (politique autant que théorique) de replacer l’individu au centre des institutions : ainsi, le « client » est remis au centre de l’entreprise, l’usager est reconsidéré, l’élève doit être replacé au cœur du système scolaire. C’est à cette époque qu’un secteur commercial en expansion rapide s’implante dans le domaine de l’hébergement collectif des personnes âgées. Le souci du client en fait un pionnier dans l’individualisation des services rendus aux personnes âgées en hébergement collectif. On peut faire le reproche à certains de ces établissements commerciaux de ne prendre en compte que cette dimension de consommateur. Il n’empêche que cette attention à l’usager induit presque automatiquement des services de plus en plus individualisés, et ce d’autant plus que les projets visent des prestations haut de gamme. À ce titre, les établissements du secteur commercial ont pu constituer des modèles du point de vue des prestations hôtelières. Ils ont contribué à diffuser une norme de confort (sur les dépliants publicitaires, elle se veut celle d’un hôtel trois étoiles) et une exigence de services individualisés au sein des autres établissements22.
36Enfin, la transformation des établissements découle directement de la transformation des populations accueillies, sous l’effet des politiques de la vieillesse. L’atteinte d’un régime de croisière par les systèmes de retraite, et surtout la revalorisation des pensions décidée sous le septennat de V. Giscard d’Estaing, contribuent à élever considérablement le niveau de vie des fractions les plus âgées de la population, qui rattrapent le niveau de vie moyen en France. Certes, des différences subsistent encore : ainsi que le montrent J.-B. Hourriez et B. Legris (1995), en 1990, les personnes âgées de plus de 70 ans constituent encore la fraction la plus démunie de la population. Les femmes, qui vivent le plus longtemps, sont les moins aisées, parce qu’elles n’ont pas travaillé ou n’ont pas cotisé suffisamment longtemps pour bénéficier d’une retraite importante23. Néanmoins, un grand nombre de personnes âgées auparavant susceptibles d’être orientées par les services sociaux vers les hospices peuvent désormais vivre leur vieillesse chez elles. Les établissements hébergent dorénavant moins des vieux économiquement très démunis que des personnes isolées, ne bénéficiant plus d’aucune solidarité familiale, ou de plus en plus lourdement handicapées par l’âge. L’élargissement relatif vers les classes moyennes des milieux sociaux accueillis a renforcé la délégitimation des pratiques collectivistes, et inversement souligné la nécessité de services toujours plus individualisés.
37Les maisons de retraite sont donc actuellement définies essentiellement comme des institutions d’accompagnement, censées favoriser l’autonomie des individus pris en charge, quel que soit leur état et jusqu’à leur mort. Cette transformation empirique fonde l’intérêt sociologique d’examiner à la fois la construction du monde privé et les définitions de soi des résidents confrontées à cette nouvelle donne institutionnelle. Théoriquement, de nouvelles lectures du phénomène totalitaire engagent également à une remise en question de la pertinence de la notion d’institution totale pour comprendre l’existence des résidents.
Une analyse « par le bas » des maisons de retraite
38Dans « L’énonciation du politique » (1985), J.-F. Bayart définit une nouvelle approche théorique des régimes totalitaires ou autoritaires, émergeant au début des années 1980, dont la nécessité s’est d’abord fait sentir pratiquement, sur le terrain, amenant certains politistes à « relativiser l’étendue et l’intensité du contrôle » exercées sur « la société civile ». Cette nouvelle approche procède également d’un regard alternatif à la sociologie de la domination et de la dépendance. « Au moins dans notre esprit, il s’ensuivit, non une remise en cause de la réalité de la domination ou de la dépendance – fondements incontestables de ces régimes et de ces économies – mais le souci de rendre compte de ce qui ne s’y ramenait pas. » Ainsi, au-delà des analyses binaires découpant la société entre dominants et dominés, s’élabore progressivement une problématique de la « politique par le bas » qui analyse la dynamique propre aux peuples soumis à ces régimes et emprunte ses concepts à d’autres disciplines, parmi lesquelles l’histoire et la linguistique. M. Bakhtine (1970), M. Agulhon (1979), M. de Certeau (1980), ou encore C. Grignon et J.-C. Passeron (1989) ont en effet comme objectif scientifique de rendre compte de la dynamique propre de la culture populaire, à différentes époques, sans en faire nécessairement le décalque appauvri, parce que mal digéré, de la culture imposée par les classes dominantes. Adaptant les concepts ainsi formés pour décrire cette réalité dans le champ politique, J.-F. Bayart montre qu’un certain nombre de comportements politiques, codés comme tels par le pouvoir, trouvent leurs motivations dans des dimensions autres que celles qui fondent le raisonnement des dominants. Reprenant la notion foucaldienne d’epistémè24, il montre que réduire la structure sociale à une « déchirure binaire », comme l’opèrent les théories de la domination, et en particulier le marxisme, trahit la réalité, dans la mesure où une société est rarement unifiée autour d’une épistémé, c’est-à-dire d’une façon unique de percevoir et de penser les choses. « Les acteurs sociaux ne s’inscrivent pas nécessairement dans le même registre et le grand problème du dominant est peut-être précisément de trouver des dominés et de les contraindre à demeurer dans un espace social domestique où pourra s’exercer la domination. » Ses travaux montrent ainsi comment les cultures dominées débordent le système politique qui prétend les contraindre. Ce débordement, ce foisonnement, cette plasticité des cultures populaires qui échappent au moule qui prétend les enfermer résultent parfois d’une volonté consciente de renversement du régime autoritaire en place. Très souvent, les atteintes portées au régime ne sont pas leur but premier : les groupes qui les portent poursuivent leur propre logique, et ne se proposent rien d’autre que de continuer à exister, fût-ce dans un système politique très contraignant. La façon dont ils énoncent leur existence, leur « vivre ensemble », à travers des idiomes culturels propres, bien qu’éparpillés, et n’aboutissant pas toujours à la formation d’un mouvement social susceptible de mettre à bas la structure politique, rend compte d’un poids réel de la société civile sur l’État, et a contrario d’une incidence de l’État totalitaire ou autoritaire sur les vies quotidiennes moindre que celle fantasmée par les Occidentaux.
39Cette lecture neuve des phénomènes totalitaires et autoritaires conduit à une autre conception de la vie des individus en institution. L’analogie entre le phénomène totalitaire à l’échelle étatique et l’institution totalitaire paraît tenable, dans la mesure où l’institution totale constitue un microcosme politique, dès lors qu’on définit le système politique comme un espace de régulation du « vivre ensemble » des populations qu’il comprend. La « culture importée » des individus, pour reprendre les termes de Goffman, ou leurs dynamiques identitaires propres jouent dans l’institution le rôle de la culture populaire dans les systèmes totalitaires et autoritaires. Cette appréhension alternative du totalitarisme permet une inversion théorique du regard, qui se centre alors sur les personnes âgées considérées comme des sujets, dotés d’une conscience réflexive, comme des acteurs de leur vie et de leur vieillissement, et non plus sur les institutions qui mettent en place les conditions de ce vieillissement. Aucun primat théorique n’est attribué à l’institution dans la définition du vieillissement individuel : elle n’en constitue que le cadre. Certes, ce cadre peut peser lourdement dans les modalités pratiques du vieillissement en institution, mais la personne âgée peut également s’en affranchir, avec plus ou moins de succès, voire l’utiliser comme une simple ressource dans sa stratégie de vieillissement. Enfin, toutes les personnes âgées en institution ne sont pas aussi « stratèges » que la phrase précédente le laisse penser : elles peuvent simplement continuer à mener leur vie, réinstaller leur identité entre de nouveaux murs, en s’adaptant sans heurts aux contraintes institutionnelles, dans la mesure où elles ne les préoccupent pas outre mesure, à l’exception des plus élémentaires. Cette analyse « par le bas » des maisons de retraite est d’autant plus aisée que l’évolution déjà évoquée des établissements vers une individualisation accrue rend les dynamiques propres des résidents plus facilement observables. Mais quand bien même les établissements d’hébergement n’auraient pas opéré cette révolution interne, le point de vue théorique ici adopté n’en serait pas moins valide. Il s’agit donc de savoir, à travers l’énonciation que les personnes âgées font du monde dans lequel elles vivent désormais, et qui contient toujours quelque référence au monde qu’elles ont quitté (ou qu’elles ne parviennent pas à quitter), quelle énonciation simultanée elles font de leur propre identité, c’est-à-dire de leur propre place dans le monde.
Énonciation du monde, énonciation de soi
40En effet, la question du chez-soi en institution noue deux questions. Il s’agit bien d’abord d’une question politique, qui cherche à déterminer comment se construisent des mondes privés dans une institution, comment ils s’articulent à une communauté. Il faut alors examiner quel pouvoir, c’est-à-dire quelle marge d’autonomie, construite à partir de ressources diverses, sociales, institutionnelles et familiales, l’individu possède pour construire son chez-soi, par le décor et par les gestes quotidiens qui animent ce décor, en se gardant de surestimer l’incidence de la domination institutionnelle dans les formes prises par ce chez-soi ou dans le refus de se constituer un chez-soi. Mais s’y articule également une question d’ordre identitaire, abordée sous l’angle de la construction de soi. Pour la sociologie classique, construction de soi et construction du monde sont indissolublement liées, en ce sens que la socialisation réalise une adéquation du sujet à l’ordre du monde, ou plutôt aux différents ordres des mondes auxquels il participe. P. Berger et T. Luckmann (1966) s’inscrivent dans cette tradition, en accordant une place éminente au langage. Le langage opère une cristallisation de la subjectivité, lui donne une consistance, contribue à la rendre « plus réelle », et dans le même temps permet de penser le monde. Elle permet, par la mise en commun des termes, l’intersubjectivité. Conscience de soi et conscience du monde sont ainsi coproduites dans le même acte d’énonciation du monde, qui est en même temps une signification à autrui (qu’il s’agisse d’autruis significatifs ou d’un autrui généralisé) de son propre rapport au monde.
41En distinguant socialisation primaire et socialisation secondaire, P. Berger et T. Luckmann attirent l’attention sur la construction de l’identité : alors que pour l’enfant, lors de la socialisation primaire, le monde constitué par les autruis significatifs est relativement stable, en raison de leur nombre restreint, et n’est donc pas mis en doute, en revanche, lors de la continuation de la socialisation (qu’ils nomment socialisation secondaire), la socialisation à des « sous-mondes institutionnels25 » peut remettre en cause la stabilité du monde primaire, et provoquer des remaniements identitaires. L’intérêt de cette approche réside dans la définition théorique de la socialisation dans sa dimension processuelle bien plus que dans sa dimension résiduelle, en montrant qu’elle n’est « jamais totale, statique, et définie une fois pour toutes ». Cependant, elle se centre trop exclusivement sur la dimension langagière de l’énonciation conjointe de l’identité et du monde. C’est la conversation, avec différents autruis significatifs, qui permet le va-et-vient entre l’« objectivité » du monde perçu et les subjectivités des mondes énoncés. Pour mettre cette approche théorique en cohérence avec le modèle de l’énonciation du politique, il faut et il suffit de renoncer à cette survalorisation du langage qui oublie les autres formes sociales d’énonciation de soi et du monde. La notion d’énonciation telle qu’elle a été utilisée dans cette recherche prend alors une valeur littérale et métaphorique.
42Cette remarque a des implications méthodologiques (cf. infra) : les discours constituent une part très importante des données recueillies, mais ne peuvent suffire à déterminer l’énonciation du monde des individus26. Les différents registres auxquels les acteurs ont recours pour construire le monde sont variés, et ne comprennent pas uniquement des mots. Les habitudes, les manières de faire, la présentation de soi ou encore, pour reprendre un terme de P. Bourdieu, l’hexis corporelle composent un discours (défini donc par analogie, dans un sens métaphorique) qui, s’il est parfois moins réfléchi, exprime l’identité des individus. L’identité est déjà dans l’apparence, les manières de faire, les postures. La face n’est pas qu’une surface, contrairement à la théorie goffmanienne. Le sens de la continuité de l’identité est largement corporel, inscrit dans la reconnaissance quotidienne d’un corps qui pourtant quotidiennement se transforme de manière imperceptible ou brutale. Cette substance même de l’identité qu’est le corps27 reste peu étudiée en sociologie28. Au contraire de l’anthropologie qui exploite largement la culture matérielle, et reste attentive aux transformations culturelles du corps biologique, la sociologie est presque silencieuse sur ces phénomènes, et s’en prive souvent comme matériaux. Les expressions du visage, les vêtements, les décors des chambres forment cependant des registres variés d’une manière personnelle « d’être au monde ». En croisant ces différents registres de l’énonciation personnelle du monde opérée par les résidents des maisons de retraite, il devient possible de définir les modalités sociales qui commandent la création d’un espace privé, et mieux, parfois d’un chez-soi. Ces différents registres ne se confortent pas toujours mutuellement. Au contraire, des contradictions peuvent apparaître entre les conditions matérielles de recréation du chez-soi, et le sens discursif donné par les personnes âgées à leur vie. Il convient de prendre au sérieux ces contradictions, en ce qu’elles signent un travail symbolique de construction du monde et de définition de soi. Pour des raisons simples de réduction de la complexité, seront mis en valeurs deux discours ayant leur origine dans deux lieux sociaux différents : l’institution et l’ancien monde. Cet ancien monde, dont les racines peuvent plonger profond dans la mémoire des personnes âgées, est présent de multiples façons, par les gestes enracinés dans le corps, par les objets, « mémoire concrète » (A. Muxel, 1996), par des lieux alternatifs qui gardent cet ancien monde « en l’état », par des interactions avec les témoins de cet ancien monde. Comment se fond-il dans l’institution, ou au contraire se retire-t-il hors de sa présence ? Où vivent les gens ? Quelle est la pénétration du passé dans le présent ? Comment les résidents fondent-ils une continuité identitaire ou au contraire font-ils face aux cassures liées à l’entrée en maison de retraite ? Sont-ils submergés par ces cassures ? L’identité n’est pas donnée, elle est un travail, ou pour reprendre les termes mêmes de Ricœur (1985), un « récit », une « mise en intrigue » du monde et de soi dans ce monde. C’est précisément ce travail, qui prend des formes variées selon les appartenances sociales, qui fait l’objet de cette recherche.
43Bien qu’énonciation du monde et énonciation de soi soient irréductiblement liées dans leur formulation pratique, elles seront étudiées successivement, pour des raisons de clarté de l’exposition. Dans un premier temps, il s’agit d’examiner les conditions de possibilité d’un chez-soi en maison de retraite. Quelles sont les modalités de construction des mondes privés des résidents des maisons de retraite ? Dans quels lieux puisent-ils le sens de leur monde privé ? Avec quels biens peuplent-ils ces espaces et quelles personnes sont convoquées pour les animer ? Parmi ces lieux, la chambre, surtout lorsqu’elle est individuelle, a toujours quelque importance : rien pourtant n’autorise à la constituer a priori comme le centre du monde privé. De nombreux autres lieux, soit dans la maison de retraite, soit en dehors d’elle, réellement fréquentés ou accessibles uniquement par la mémoire, peuvent former le centre du monde pour les personnes hébergées. La chambre se lira alors différemment, selon qu’elle est au cœur du monde construit par la personne âgée, ou qu’elle y occupe une place plus périphérique, voire qu’elle est rejetée en dehors de ce monde.
44Le deuxième temps du questionnement interroge l’identité lorsqu’elle est confrontée à des changements matériels importants, qui vont contraindre son expression à se reformuler, dans de nouveaux lieux, avec d’autres compagnons que ceux qui étaient présents jusque-là. Ces changements matériels font souvent suite à des décès, des accidents de santé, une restriction du réseau social de la personne âgée. Dans quelle mesure l’entrée en maison de retraite constitue-t-elle ou non une transition biographique pour les personnes âgées qui choisissent ou subissent ce changement radical de la vie quotidienne ? L’identité est-elle irrémédiablement brisée par l’entrée en maison de retraite ? Parvient-elle au contraire à se maintenir, et comment ? Évolue-t-elle par son inscription dans de nouveaux lieux, la rencontre avec de nouvelles personnes ?
45Ce double questionnement, dont on a montré les fondements théoriques et empiriques, a également été informé par un dispositif méthodologique et par une pratique de terrain, dont il est nécessaire de rendre compte pour mettre en perspective les données présentées.
À L’EPREUVE DES TERRAINS, UNE MÉTHODE ETHNOGRAPHIQUE
Une démarche compréhensive
46La volonté d’analyser les maisons de retraite « par le bas », en mettant les résidents au centre de la réflexion, exige d’adopter méthodologiquement le point de vue des individus. Pour tester l’hypothèse de départ, très forte, selon laquelle les personnes vivant en institution, sont capables de construire un chez-soi en institution, il faut accéder aux discours des acteurs, afin d’être en mesure de retracer leur reconstruction du monde, de donner à voir le sens que prend pour eux la vie en institution, et de montrer si et comment ils font usage de cette autonomie postulée a priori. C’est pourquoi dans un premier temps les entretiens ont été préférés à l’observation. Les entretiens permettent de détailler les contraintes, pas toujours institutionnelles d’ailleurs, auxquelles les personnes âgées se heurtent, les règles qui déterminent la création du chez-soi, les adjuvants ou les freins à cette création. L’accès au discours est d’autant plus nécessaire que la création du chez-soi en institution met en jeu trois à quatre espaces différents, inégalement accessibles à l’observation. Pourquoi alors privilégier l’observation d’un lieu (la chambre, par exemple) plutôt que d’un autre (la salle à manger de la maison de retraite, l’ancien domicile, ou les lieux de vacances) ? De plus, l’observation directe de la vie privée n’est pas sans poser de problèmes, déontologiques autant que matériels29. Le refus de l’observation a cependant bien été, dans un premier temps, théorique : aller à contre-pied de l’idée couramment répandue en sociologie que les institutions, et notamment les institutions totales décrites par Goffman, traitent des individus, et qu’elles les façonnent, bien autant qu’elles sont façonnées par eux, exige de décentrer réellement le regard. Les entretiens permettent plus aisément que l’observation d’adopter la focalisation interne des sujets vivant dans ces institutions : les résidents peuvent ainsi partager leur monde, et la manière dont il prend place dans l’institution, mais également dans leur propre biographie. Néanmoins, cette posture compréhensive n’a pas toujours été facile à tenir. J’ai oscillé entre deux positions, également génératrices d’errements, voire d’erreurs, sociologiques : être trop proche de la parole des acteurs, et n’être alors plus capable de produire une généralité adéquate à rendre compte de la diversité des situations des individus et de leurs rapports singuliers à l’institution ; ou au contraire, s’éloigner du sens vécu par les acteurs de l’institution, et analyser leurs actions à partir du schème théorique de la domination, explicatif certes, mais laissant trop de points aveugles.
47Ces deux positions renvoient à deux courants de la pratique sociologique, mis en évidence et théorisés par D. Demazière et C. Dubar (1997). Je n’ai pas toujours su résister à la tentation de l’illustration d’un certain nombre de concepts sociologiques par quelques scènes observées de façon instantanée, adoptant alors une position « hypothético-déductive ». A contrario, la grande subtilité avec laquelle certains résidents analysaient leur situation, et plus généralement la situation des personnes âgées en maison de retraite, la connaissance très fine du terrain que manifestaient certains directeurs d’établissement, m’ont parfois fait douter de la nécessité de ma contribution à la connaissance du monde, relativement fermé, des maisons de retraite. Une des manières de s’extraire de cette position « hyper restitutive » a été de garder à l’esprit la volonté de montrer à d’autres que ceux qui le côtoient quotidiennement ce monde encore à l’écart des maisons de retraite, et d’en donner une vision mesurée, loin des excès de certains reportages télévisuels ou des faits divers rapportés par les journaux.
48Ma démarche compréhensive s’est justement nourrie de cette oscillation inconfortable entre le discours des individus, socialement situés dans des contextes particuliers, et le discours théorique, qui éclaire selon des angles qu’il convient d’analyser ces contextes singuliers. Cependant, si une continuité existe entre ce que les acteurs disent d’eux-mêmes, et la reconstruction que le chercheur opère de leur expérience, l’analyse du chercheur n’est pas le simple redoublement, ou la traduction en termes techniques, ou scientifiques, des analyses des acteurs. En rapportant les discours des enquêtés à leur contexte d’énonciation, et en confrontant ces différents discours, le sociologue peut accéder à une vision plus complète que celle des acteurs sociaux, dans la mesure où il embrasse du regard un nombre varié de situations, dont les logiques se répondent et s’éclairent mutuellement. C’est précisément la confrontation et l’analyse de plusieurs points de vue subjectifs, et des univers objectifs où ils adviennent, qui lui permettent de s’éloigner de sa propre perception des faits sociaux, et de ne pas privilégier certains points de vue par rapport à d’autres, de ne pas se laisser absorber dans les analyses partielles mobilisées par les acteurs dans leur propre définition de la situation. L’adoption d’une méthode ethnographique, guidée par la volonté de comprendre le sens des actions des individus, et non pas seulement de restituer la logique interne d’un monde à part, permet ainsi une généralisation acceptable, qui reste cependant basée sur des faits, et donc fortement contextualisée.
Une méthode ethnographique
49Les personnes âgées en maison de retraite présentent une altérité, à l’instar des indigènes étudiés par l’ethnologie classique, immédiatement visible, et aisément localisable30. À l’autre bout de l’échelle des âges, elles me sont physiquement étrangères ; la somme de leurs expériences, le poids de ces vies touchant à leur fin, les raideurs de l’âge me sont inconnues. Leur rassemblement dans des établissements constitue les maisons de retraite en mondes particuliers, partiellement autonomes par rapport à la société, même si elles en reproduisent de façon interne certains modes de fonctionnement. Aller sur le terrain visait d’abord à construire une familiarité avec ces mondes, pour pouvoir mettre en perspective la manière dont les personnes âgées donnent un sens singulier, selon certaines logiques sociales, à ce monde. En outre, le chez-soi des personnes âgées en institution se donne à voir dans tout un ensemble de lieux, d’objets, de décors, c’est-à-dire dans une « culture matérielle », objet propre de la description ethnographique (M. Griaule, 1957). Les logiques de reconstruction d’un chez-soi par les personnes âgées en institution peuvent ainsi être dégagées par une confrontation des discours aux lieux dans lesquels ils s’énoncent, a fortiori quand ils portent précisément sur ces lieux.
50Ma méthode ethnographique a consisté alors à faire feu de tout bois pour me rendre la plus familière possible des personnes âgées, et donc des institutions qui les hébergent, du climat qui y règne, des individus qui les peuplent. La méthode ethnographique consiste en effet à traquer un matériau nécessairement lacunaire31, en raison de la durée toujours limitée de la présence du chercheur sur le terrain. Aux entretiens initialement décidés ont donc été ajoutés des observations et le recensement de la culture matérielle. Les établissements à l’intérieur desquels j’ai travaillé m’ont laissé toute latitude pour enquêter. Mieux, ils ont très souvent été une source de documentation, en me cédant des plans, des règlements intérieurs, des journaux internes, et d’information, en facilitant les entretiens, formels et informels, avec les différents membres du personnel et les résidents. L’usage de la photographie, classique en ethnologie, m’a permis d’enregistrer et de fixer les décors reconstruits par les personnes âgées, d’en recenser les composantes et l’agencement singuliers. Enfin, d’autres regards que le mien, très variés, ont également été mobilisés, pour contrôler mes données, et les croiser avec d’autres, construites pour des projets différents. J’ai ainsi eu recours à des informateurs de terrain (les directeurs et le personnel des établissements, des bénévoles également), mais aussi à des documentaires télévisuels, et à des mémoires de fin d’étude de directeurs de maison de retraite.
51O. Schwartz (1990) fait remarquer à quel point, dans L’Afrique fantôme, de M. Leiris (1934), l’étude de la culture matérielle passe par le vol, par une violence faite à la culture étudiée. Dans cette recherche aussi, l’exigence de connaissance a parfois forcé l’intimité des gens, leur patience (pourtant supposée infinie car attribut de la vieillesse). C’est là un des aspects sur lequel les manuels de méthodologie insistent le moins : cette curiosité, insidieuse et tenace, du chercheur, toujours limitée par les conventions sociales, qui cependant dépasse parfois ces limites communément admises, et par laquelle l’enquête sociologique montre une parenté avec l’enquête journalistique ou policière. J’ai ainsi observé la vie dans les espaces collectifs de l’institution, facilement accessibles, mais également aux marges de la vie privée, dérobant des scènes privées à travers une porte ouverte, voire l’intimité elle-même quand cela a été possible32. J’ai demandé aux personnes de remplir des carnets retraçant leurs journées le plus précisément possible. Je leur ai posé des questions indiscrètes, gênantes, inquiétantes, et pour certaines, insupportables. La confiance n’a pas toujours été facile à instaurer dans cet échange inégal qui faisait intrusion dans une intimité souvent repliée sur elle-même. Des entretiens ont été écourtés, ou souvent ponctués de « vous êtes bien curieuse ». Il a donc parfois fallu avancer à rebours des civilités et forcer les confidences, parfois jusqu’au point où l’utilisation de tels forceps mentaux menaçait la parole même des enquêtés. De manière inverse, lorsque la confiance a pu s’établir, la relation avec certaines personnes âgées est devenue si forte qu’elle a pu donner naissance à de véritables « perles » ethnographiques, tel cet agenda prêté pour la recherche, où une résidente notait au jour le jour ses pensées, ses sensations, ses sentiments à son entrée en institution. Certaines rencontres brillent ainsi plus que d’autres, tant les personnes se sont livrées, par volonté de témoigner ou par soif de compagnie. De la logique de l’échange, la confiance a fait passer les relations à la logique du don. Don sans réserve, et dont la dette est matérialisée par cet ouvrage.
Partir des individus sans méconnaître le contexte institutionnel
Un échantillon à double détente : sélectionner des établissements, puis choisir des individus
52Les formes d’habitat collectif pour personnes âgées sont relativement nombreuses et les innovations gérontologiques tendent à les diversifier encore. On distingue habituellement quatre catégories d’établissements hébergeant des personnes âgées : les hôpitaux (services de long séjour, services gériatriques), les maisons de retraite, les logements-foyers33, et les structures innovantes34. L’enquête a été centrée sur les personnes hébergées en maison de retraite uniquement, pour plusieurs raisons. La majorité des personnes âgées hébergées en institution le sont dans une maison de retraite, que cette dernière comporte ou non une section de cure médicale : 62 % des plus de 60 ans et les 3/4 des plus de 75 ans hébergés dans un ménage collectif vivent en maison de retraite (SESI, 1996 ; S. Renaut, 2001). En outre, les frontières administratives entre les établissements ne sont pas nécessairement pertinentes du point de vue du cadre de vie : il existe un continuum de l’hôpital à la résidence-services plus que de réelles ruptures. Ainsi, toutes les institutions, des plus innovantes aux plus classiques, montrent de fortes parentés dans l’architecture : soumises à des réglementations strictes, elles présentent les mêmes couloirs, suffisamment larges pour que deux fauteuils s’y croisent, les mêmes ascenseurs spacieux, où l’on peut descendre un chariot, les mêmes lourdes portes coupe-feu, les mêmes revêtements en skaï sur les fauteuils, qui rendent leur entretien plus facile… On pourrait multiplier les détails par lesquels l’architecture et le décor intérieur forment des espaces qui se font largement écho les uns aux autres, de l’hôpital aux logements-foyers. Et si les cadres des différentes institutions présentent des similitudes, les modes de vie des personnes âgées elles-mêmes rapprochent les différents établissements. En effet, selon l’usage que la personne âgée (ou sa famille) fait de la maison de retraite, son existence se rapproche de celle menée en hôpital ou en foyer-logement. Certains résidents, alités tout le jour, mènent une vie végétative, totalement prise en charge par le personnel, comme elle le serait en service gériatrique. À l’opposé, une des personnes rencontrées en maison de retraite dispose de deux vraies pièces, assorties d’une salle de bains et d’un débarras, où elle s’est bricolé une cuisine, avec une plaque électrique posée sur un petit frigo. Son existence se rapproche nettement de celle des résidents d’un logement-foyer.
53Cependant, se centrer sur les maisons de retraite ne suffit bien évidemment pas à circonscrire l’échantillon. Les maisons de retraite sont elles-mêmes très diverses : le prix de journée est un élément important de sélection de la clientèle, l’existence d’une section de cure médicale également. Selon leurs ressources et leur clientèle35, les établissements n’ont pas le même fonctionnement. De plus, selon que ces institutions sont anciennes ou récentes, selon leur mode de financement, leur but, lucratif ou non, leur dotation en personnel qualifié, les modalités de l’accueil des personnes âgées varient. L’échantillon des établissements a donc été diversifié selon les principes suivants : des maisons avec ou sans section de cure médicale, situées dans la région parisienne ou en province, en ville ou en milieu rural, relativement anciennes ou au contraire très récentes, avec une « empreinte religieuse » forte ou acceptant toutes les confessions. Seul le secteur commercial, en développement très rapide, n’est pas représenté, en raison de son positionnement privilégié sur le créneau des « résidences-services », exclu à l’origine du champ de cette enquête. Huit établissements (5 maisons de retraite, 2 foyers-logements36 et une structure innovante), formant un éventail large des différents types d’accueil37, ont été retenus, permettant l’accès à des personnes âgées issues de milieux sociaux variés. Ces huit établissements ont apporté une contribution inégale au matériau recueilli. Certaines maisons de retraite ont été le cadre de nombreux entretiens, mais n’ont pu donner lieu à une observation approfondie. D’autres en revanche ont permis une observation systématique, mais les entretiens y ont été peu nombreux. Observation et entretiens peuvent être partiellement disjoints dans la mesure où ils se complètent (cf. infra), et permettent par leur mise en regard de contrôler de manière satisfaisante les effets de contexte liés aux différentes institutions.
54Les établissements ont été retenus de manière à faire varier les architectures, les implantations géographiques et les milieux sociaux des personnes âgées38. Toutes les maisons où j’ai travaillé sont agréées à l’aide sociale : elles peuvent accueillir des personnes aux revenus très modestes, et notamment des personnes sans retraite autre que celle de la sécurité sociale. Elles présentent donc une hétérogénéité sociale, mais qui travaille plutôt vers « le bas » de la structure sociale, pour utiliser une image topographique. Le plus souvent, les résidents sont issus de milieux populaires ou de catégories sociales intermédiaires. Il y a peu de personnes de milieu très bourgeois : cette lacune est vraisemblablement due autant à l’absence, dans l’échantillon des maisons de retraite, des structures à but lucratif, qu’à la faible représentation de cette catégorie sociale parmi les personnes hébergées.
55Deux foyers-logements ont été très peu mis à contribution : il s’agit de deux structures assez importantes par le nombre de personnes hébergées (92 et 102 résidents), situées en banlieue nord de Paris et dans une petite commune jouxtant Rennes, où ont été menés quatre entretiens. Deux entretiens ont été menés dans une petite structure associative, comptant douze chambres individuelles, installée en banlieue sud de Paris, au cœur d’un quartier aisé. Cette structure innovante accueille en priorité des personnes issues du quartier, mais certains résidents viennent de plus loin ; un seul impératif commande réellement l’admission : que les familles ou les « répondants39 » des futurs résidents habitent à 15 minutes maximum de la maison. Cette condition cherche ainsi à garantir la participation des familles à la vie quotidienne des personnes âgées : elles sont d’ailleurs comptées comme membres actifs de la maison, puisqu’elles assurent un week-end de garde toutes les onze semaines.
56Trois établissements ont été le lieu d’un travail important, par le nombre d’entretiens accordés (6 personnes, au minimum, dans chaque maison), mais également pour deux d’entre eux par une observation intensive durant un mois. J’ai ainsi participé en tant qu’aide-soignante à la vie quotidienne d’un établissement ardéchois, un peu vieillot, comptant encore une majorité de chambres à deux lits. Géré par la Caisse de retraite Écureuil, il accueille des personnes âgées aux revenus modestes, venues du canton, mais également du département, voire de la région Rhône-Alpes. L’autre lieu d’observation se situe en banlieue parisienne, dans le Val-de-Marne. Cet établissement tout neuf – il avait juste deux ans lorsque les entretiens et l’observation y ont été menés – est une maison de retraite municipale. Traduction concrète d’un projet gérontologique innovant, régulièrement soumis à évaluation, par les personnels et les résidents, il accueille essentiellement des personnes issues de la commune ou des communes environnantes, ou encore des individus dont les parents habitent à proximité. Enfin, six entretiens se sont enchaînés par recommandations successives de résidentes, dans une maison de retraite située dans une banlieue aisée à l’ouest de Paris. Cet établissement, anciennement géré par une congrégation de Clarisses, est maintenant dirigé dans le cadre d’une association loi 1901, par une directrice laïque. Néanmoins, son architecture et son organisation interne restent fortement marquées par cette origine religieuse. En effet, une messe est célébrée chaque matin dans la chapelle de l’établissement. De plus, un tiers environ de la population de la maison est constitué d’anciennes religieuses.
57Deux autres institutions ont concouru à la production des matériaux de manière plus mineure : deux entretiens et quelques journées d’observation ont été recueillis dans une maison de retraite sans section de cure médicale. Cet établissement municipal, également situé dans le Val-de-Marne, dépend de la même direction que la maison de retraite la plus récente. Elle accueille cependant des personnes aux revenus plus modestes : il n’est pas sûr que ses résidents soient moins handicapés, car C. Attias-Donfut et A. Rozenkier (1986) montrent que paradoxalement, c’est dans les maisons démunies de section de cure médicale que se trouvent les personnes les plus handicapées. Dans le dernier établissement, installé au cœur d’un quartier rennais, j’ai assuré bénévolement la lecture du journal durant une année universitaire, tous les mercredis, à l’exception des vacances, ce qui en a permis l’observation sur une durée assez longue. Cependant un seul entretien de personne âgée y a été recueilli.
58Ainsi que cette brève présentation le suggère, les établissements ont été choisis moins en raison d’une représentativité statistique que d’une volonté de diversification. Il fallait d’une part choisir des établissements, sachant que la répartition des personnes âgées dans les institutions ne se fait pas au hasard. D’autre part, il fallait déterminer au sein de ces maisons les personnes susceptibles de répondre à un entretien, et choisir certaines institutions comme lieux d’observation. Le regard rétrospectif porté sur cette étape de l’échantillonnage ne doit cependant pas induire en erreur le lecteur : ce double échantillon s’est construit au fil des jours, sans plan véritablement concerté, en profitant des opportunités d’accès au terrain, via des activités bénévoles ou des relais familiaux40. Les offres de directeurs de maison de retraite pour venir observer dans leurs établissements se sont enchaînées, et ont largement construit l’échantillon réel, qui respecte les principes de construction de l’échantillon théorique (A. Strauss et B. Glaser, 1967).
Entretiens et compléments des entretiens
59À la lecture du paragraphe précédent, on ne peut que remarquer la faible « productivité » de l’échantillonnage : les huit établissements hébergent 647 résidents au total ; parmi eux, 30 personnes âgées seulement ont accepté de se prêter à des entretiens, il est vrai souvent longs. Pour autant, ce faible retour sur investissement n’est pas surprenant. La difficulté à recruter des enquêtés a plusieurs causes : selon une enquête du SESI de 1994 sur la population des établissements d’hébergement pour personnes âgées, 40 % des personnes en institution souffrent de troubles mentaux, et un tiers « cumulent détérioration intellectuelle et dépendance physique lourde » (F. Dubuisson et R. Kerjosse, 1996). D’après l’enquête HID de 1998, cette proportion aurait augmenté : 47, 9 % des résidents de maison de retraite y sont recensés comme dépendants psychiques (S. Renaut, 2001). Les personnes trop confuses mentalement ont été exclues des entretiens. De plus, si les « valides ayant toute leur tête » et les « dépendants désorientés » forment des populations aisément identifiables, entre ces deux pôles s’étage une population aux contours mouvants, où certains individus, qui ne peuvent suivre un entretien classique, n’en ont pas moins un retour réflexif sur leur situation. À l’inverse, certaines personnes présentent tous les aspects de la « normalité » et sont incapables de produire un discours réflexif sur leur vie en institution. L’immersion longue dans les établissements ne résout d’ailleurs pas totalement le problème : lors de l’année de bénévolat effectué dans la maison de retraite rennaise, j’avais remarqué, au cours de la lecture hebdomadaire du journal, une femme, assez réservée, mais qui, lorsqu’elle était sollicitée par l’autre animatrice, notamment pour comparer les situations mises en scène par le journal avec celles qu’elle pouvait avoir connues dans son enfance, faisait des réflexions souvent très pertinentes. L’entretien se révéla décevant puisque les questions qui portaient sur sa vie dans la maison restaient souvent sans réponse, confuses. En revanche, une question presque accidentelle sur son ancien métier amena un long développement, détaillé, précis et vivant ; sa voix, même, à cet instant, s’était transformée : forte, assurée, elle disait la réussite de sa vie, et les jours heureux passés à l’imprimerie d’un grand quotidien. Si un tel entretien avait pour intérêt de montrer une absence de reconstruction du chez-soi en maison de retraite, par un refuge avéré dans un passé plus désirable, il ne disait rien, bien sûr, des modalités de cette fuite hors du lieu. L’entretien s’est alors rapidement étiolé, par une absence de dynamique interne.
60Les caractéristiques de la population hébergée restreignent donc les possibilités d’entretien. De plus, la forme des relations sociales en institution met en échec les méthodes classiques d’échantillonnage par recours à des intermédiaires. Ce sont parfois les directeurs qui m’ont mise en relation avec certains de « leurs » résidents : outre que le contrôle des principes de l’échantillonnage est incertain, des difficultés surgissent alors, liées aux positions relatives des résidents et du directeur. Trois entretiens ont ainsi été plus extorqués qu’accordés, ce qui a rejailli sur les conditions de passation. Ainsi, un couple avait accepté de me rencontrer, pour « faire plaisir à madame Desjardins » : peu diserts, méfiants, ils ont vécu l’entretien comme une intrusion indue dans leur vie privée, me le signifiant de manière nette. Lorsque je suis arrivée, ils étaient au lit. La télévision marchait, à plein volume, des canaris pépiaient dans leur cage. La chambre, très encombrée par un grand lit, une table massive avec des chaises, le poste de télévision, un ensemble de meubles de rangement, était plongée dans la pénombre. Madame Cadot (86 ans, ancienne commerçante) m’a raconté l’organisation de leur vie. Monsieur Airol, son compagnon (84 ans, ancien ouvrier), intervenait de loin en loin, du fond du lit, en prêtant une attention modérée à nos paroles, plus intéressé par la télévision et ses propres préoccupations. Il décide ainsi au milieu de l’entretien, de sortir pour son tour habituel au café. Il passe aux toilettes, puis se recouche, impatient que je parte pour qu’il puisse s’habiller. J’ai eu l’impression saisissante que La culture du pauvre décrite par R. Hoggart prenait vie sous mes yeux41. La façon même de me recevoir soulignait la contrainte institutionnelle à l’origine de ma visite. Les effets pervers du recours à un intermédiaire institutionnel m’ont assez vite dissuadée de continuer dans cette voie.
61En revanche, j’ai systématiquement demandé aux résidents qui avaient accepté de me rencontrer de m’indiquer d’autres personnes susceptibles de répondre à l’entretien auquel ils s’étaient prêtés. Presque tous m’ont découragée : « Vous savez, ici, y en a pas tellement qui aient toute leur tête » (madame Dufour, 75 ans, ancienne femme de ménage). « Vous savez, je viens d’arriver, il n’y a même pas six mois que je suis là, alors je ne saurais pas vous dire qui aller voir » (madame Alonzo, 71 ans, ancienne secrétaire commerciale). « Je ne vois personne ; vous savez, quand on est aveugle, tout le monde vous laisse tomber, tout le monde s’écarte » (madame Helias, 82 ans, veuve de commerçant). « Il y aurait bien madame G., mais ça tombe vraiment mal, parce qu’elle vient de se faire opérer de la cataracte, alors… » (madame Labeye, 90 ans, veuve d’ingénieur). L’impossibilité d’être introduite par un autre résident tient à la forme particulière de la sociabilité en maison de retraite (I. Mallon, 2001a). Les personnes « encore bien » répugnent à entrer en relation avec leur co-résidents, car ces relations sont nécessairement des relations d’interdépendance, et risquent de devenir pesantes, liantes à l’excès. La vie sociale en maison de retraite prend donc une forme policée, urbaine, qui décourage l’engagement fort des individus les uns envers les autres42. La formation d’un échantillon par réseau n’a été efficace que dans l’établissement versaillais, où une amie de ma grand-mère a largement mis à contribution ses relations dans l’institution. Un élément d’explication de cette réussite unique réside dans « la force des liens faibles » mise en évidence par M. S. Granovetter (1973). Ce dernier montre que les personnes issues des classes supérieures tirent un meilleur parti des liens faibles, notamment en ce qui concerne la collecte d’informations relatives à un emploi. Le fort ancrage religieux et la situation géographique de la maison versaillaise favorisent le recrutement de catholiques pratiquants, appartenant assez largement aux classes moyennes et supérieures43. Or, si la vie sociale dans cet établissement présente des caractéristiques analogues à celles des autres maisons, les liens faibles dressent moins d’obstacles entre les individus. Ces résidentes mettent plus l’accent sur la liberté qu’autorisent ces liens, que sur les contraintes éventuelles qu’ils feraient peser sur chaque membre de la relation (ainsi que l’a montré C. Bidart, 1997, dans d’autres contextes). D’autre part, les personnes rencontrées dans ce réseau formaient un groupe réel, uni par une activité commune (le tricot de couvertures pour les SDF) et par des parcours d’entrée très proches. Toutes étaient venues « de [leur] plein gré, et presque contre la volonté de [leurs] enfants, même », selon les propos de madame Touzet (85 ans, veuve de notaire). Si toutes ne désiraient pas diffuser un discours militant, allant à contre-courant de la politique vieillesse actuellement mise en place, elles étaient néanmoins prêtes à témoigner de bonne grâce. La réussite de cet échantillon « boule de neige » est donc liée aux caractéristiques sociales du groupe réel formé par ces vieilles femmes de la banlieue parisienne aisée. Dans les autres maisons de retraite, ce type de recrutement a été mis en échec par la forme même de la vie sociale qui s’y déroulait.
62Ainsi, loin d’être une population captive, immédiatement prête à servir les intérêts de recherche du sociologue44, les résidents en institution, ni mieux ni moins bien disposés que d’autres à se prêter à un entretien sociologique, forment une population d’enquête banale. La forme finale de l’échantillon est donc, comme dans toute recherche, largement construite par les exigences du terrain. Non strictement représentatif de la population des individus vivant en maison de retraite, telle qu’elle est décrite dans l’enquête HID, il est cependant suffisamment diversifié. L’âge moyen des enquêtés par entretien est de 83,3 ans, l’amplitude des âges allant de 64 à 90 ans. Tous les milieux sociaux sont représentés45 : les anciens ouvriers et employés sont les plus représentés, mais l’échantillon comprend un quart de veuves de cadres supérieurs et professions intellectuelles (8), ainsi qu’une bonne part de veuves de petits indépendants. Cinq résidents bénéficient de l’aide sociale. Les hommes (6) sont en très petit nombre, de manière classique dans l’univers sur-féminisé des maisons de retraite. Comme dans toute enquête, les individus qui ont répondu à la demande d’entretien l’ont fait parce qu’ils y prenaient intérêt, et parce qu’ils se sentaient capables de « revendiquer un moi acceptable » dans l’entretien (G. Mauger, 1991). La population enquêtée est donc une population particulière.
63Initialement exclue en raison du refus théorique de mettre l’institution au centre de l’enquête, l’observation a alors été réintégrée dans le dispositif méthodologique, comme complément aux entretiens, permettant de les mettre en perspective et d’en dépasser les limites. Les entretiens sont déjà l’occasion d’une observation de l’organisation singulière de la vie quotidienne des personnes interrogées. La manière même de me recevoir livre des indices sur la fonction que les personnes attribuent à la chambre, transformant la pièce intime en lieu de réception ou au contraire, lui conservant son caractère privé, en déniant à l’enquêtrice toute légitimité à pénétrer cette retraite. Mais l’observation menée « pour elle-même » résout une aporie de la construction initiale du terrain. Le travail par entretiens impose en effet de recruter des personnes capables de tenir un discours sur leurs pratiques, de raconter ces pratiques de manière fiable. Outre les difficultés pratiques déjà évoquées pour trouver des personnes susceptibles de répondre à des entretiens longs, le problème posé est théorique, voire déontologique : en effet, n’interroger que les personnes « ayant toute leur tête », quoique pas toujours valides, met à l’écart de fait une grande partie de la population hébergée en maison de retraite. Or, on ne peut postuler a priori que les personnes désorientées, aphasiques, dépendantes, sont incapables de se reconstruire un chez-soi dans une institution. Ces résidents ne peuvent se réduire aux ombres déformées qui apparaissent de loin en loin dans les discours des personnes plus autonomes. Rejeter les personnes incapables de soutenir un entretien n’est pas cohérent avec la volonté de mettre la personne au centre de cette recherche. Persister dans un refus de l’observation m’aurait entraînée vers une partition nette de la population en établissement, les individus capables de réfléchir discursivement sur leur expérience, et les autres, rejetés dans un espace de non-compréhension. Cette partition était un échec de mon projet même : tenter de comprendre le processus de vieillissement au sein d’un laboratoire non expérimental, la maison de retraite.
64En outre, se priver de l’observation revient à passer à côté de la morphologie sociale particulière de la maison de retraite : l’organisation collective de la vie quotidienne construit des moments et des espaces publics, qui fournissent autant d’occasions pour s’infiltrer dans les lieux, dérober des moments de vie privée, afin de saisir l’articulation entre les espaces privés et publics, entre les vies individuelles et la vie collective, entre les résidents et l’institution. L’étendue de l’observation renseigne alors sur le statut des personnes, et surtout, sur l’incidence de l’institution dans leur vie : en effet, les domaines observables de la vie privée définissent la capacité d’un individu à protéger ou non son intimité, et la part que joue l’institution dans la réorganisation de sa vie quotidienne. Si l’on peut observer certains domaines réservés (la salle de bains, le moment de la toilette), habituellement tenus secrets dans la vie sociale, c’est que ces domaines sont, au moins partiellement, publicisés, pour certains membres de l’institution, voire pour le tout-venant46. L’observation permet alors d’accéder au mouvement de publicisation des espaces et des vies, opéré par l’institution, et aux mouvements inverses mis en œuvre par les personnes âgées, visant à la privatisation de leur existence au sein de la structure collective.
65L’observation, qu’elle ait été ou non participante, a été l’occasion d’expérimenter encore l’inconfortable oscillation entre focalisation externe, plus sensible aux effets de domination, et focalisation interne, soucieuse de recueillir « ce qui ne s’y ramène pas ». J’ai donc observé des conduites, des pratiques, non pas tant pour les confronter aux discours recueillis en entretien que pour pallier une absence de discours. J’ai également recueilli des bribes de discours, mené des conversations informelles, pour pouvoir m’imprégner des atmosphères, propres à chaque maison, et cependant présentant des parentés fortes. J’ai donc rencontré un éventail de personnes âgées plus large que celui de l’échantillon des personnes interviewées, suffisamment large en tout cas pour observer des formes d’existence différenciées et stables.
66Cette enquête apparaît bien finalement comme une tentative de rendre les maisons de retraite à une certaine banalité. Il ne s’agit pas bien sûr de minimiser les scandales dont se rendent coupables certaines institutions, régulièrement rapportés par les médias. Mais le questionnement théorique, aussi bien que la méthode articulée à ce questionnement pour produire des données, cherchent à construire une familiarité avec un monde social mal connu, un peu « hors la vie », comme le dit une des enquêtées. Sans méconnaître le poids de l’institution, sans sous-estimer les particularités d’une vie collective dont la tonalité singulière est liée au grand âge de ses acteurs, les résultats montrent que les logiques sociales qui organisent les vies des résidents relèvent bien autant de leurs propriétés et de leurs trajectoires sociales, ou de leurs histoires familiales, que de leur lieu de résidence. L’institution qui se dessine au détour des mondes privés des personnes âgées en maison de retraite n’est pas toujours une institution totale.
Notes de bas de page
1 L’enquête handicap-incapacité-dépendance (HID), réalisée par l’INSEE, est la première enquête statistique de grande ampleur qui compare systématiquement les situations des personnes institutionnalisées et à domicile (15 000 personnes en institution interrogées en 1998 et 17 000 personnes en ménage ordinaire enquêtées en 1999). Les personnes âgées de plus de 60 ans sont prises en compte dans l’échantillon. Pour plus de précision, P. Mormiche (1998).
2 Selon les travaux, les foyers-logements sont comptabilisés parmi les établissements d’hébergement collectif pour personnes âgées ou exclus des décomptes (pour l’INSEE, ils font partie des ménages ordinaires).
3 L’hébergement par la famille est de moins en moins fréquent. Selon C. Attias-Donfut (1995), il concerne 17 % des personnes âgées de plus de 75 ans en 1990.
4 Cf. F. Jandrot-Louka et J. -M. Louka (1977) pour l’hospice, et pour les maisons de retraite, M. Drulhe (1978).
5 Cf. N. Benoît-Lapierre, R. Cevasco et M. Zafiropoulos (1980).
6 À partir d’une enquête du magazine Que choisir ? (n° 77, février 2000), j’ai établi le tarif journalier moyen de 184 maisons de retraite, selon leur appartenance aux secteurs commercial (68), public (63) ou associatif (53) : une journée était tarifée en moyenne 382,05 francs (58,24 euros) dans un établissement commercial, 290,06 francs (44,30 euros) dans un établissement associatif et 262,67 francs (40,04 euros) dans un établissement public. Certains établissements commerciaux de la région parisienne proposaient des tarifs de 620 francs (94,52 euros) la journée.
7 Hormis l’enquête HID, les travaux sur la vieillesse et le vieillissement excluent, le plus souvent, les personnes institutionnalisées de leurs échantillons.
8 En outre, il est délicat de classer les personnes âgées dans des classes sociales ou dans des PCS. La structure de la population active se déforme dans le temps : des professions nouvelles apparaissent, certaines professions se trouvent déclassées aujourd’hui par rapport à il y a cinquante ans ; ainsi les employés (A. Chenu, 1994). De plus, la population des maisons de retraite étant essentiellement composée de femmes, il devient difficile de les classer dans des PCS ou dans des classes sociales, en retenant la profession de leur père et la profession de leur mari comme critères d’attribution d’une PCS. Ces femmes sont pour la plupart veuves, leurs parents ont disparu depuis des années. Il serait parfois plus opératoire de prendre en compte les destinées sociales de leurs enfants – quand elles en ont, à un moment où les flux d’aide entre les générations s’inversent, pour rendre compte des milieux sociaux dans lesquelles elles s’inscrivent.
9 R. Lenoir (1979); A.-M. Guillemard (1986); P. Bourdelais (1993 ; 1997); B. Ennuyer (1998).
10 Par exemple, S. Clément (1994 ; 2000) ; V. Caradec (2001 ; 2004).
11 En 1998, en maison de retraite, seuls 22,5 % des résidents partagent leur chambre avec des tiers ou dorment dans des dortoirs. 66 % jouissent de chambres individuelles, et 11 % d’un studio, appartement ou maison individuelle (ce qui correspondrait à des « espaces pavillonnaires » ou à de nouvelles formes d’habitat) (C. Aliaga et M. Neiss, 1999). Ces chiffres confirment les observations du SESI (1998) qui évaluait à 66,8 % en 1996 la proportion de chambres à un lit.
12 Aux États-Unis, la production sociologique sur ce thème est plus ancienne et étoffée. Cf. T. Brubaker (1985).
13 Cf. C. Attias-Donfut et M. Segalen (1998) ; F. Le Borgne-Uguen (1996).
14 Cf. I. Théry (1993), et avec M.-T. Meulders-Klein (1993).
15 B. Bawin-Legros et J. Kellerhals (dir.) (1991) ; F. Lesemann et C. Martin (dir.) (1993) ; C. Attias-Donfut (dir.) (1995) ; M.-E. Joël et C. Martin (1998) font bien le point sur les recherches menées sur les solidarités familiales ces dernières années.
16 Pour une discussion plus argumentée de ce point, I. Mallon (2001a).
17 C’est en ce sens que F. de Singly avec G. Charrier (1988) a pu définir la famille comme une institution totale pour certaines femmes au foyer.
18 Au sens où il y a un travail de l’acteur, « autonome » par rapport à l’institution.
19 Le rapport Laroque note ainsi : « La rupture du vieillard avec son environnement habituel, le changement de résidence et de logement, l’éloignement de ses relations constituent autant de facteurs d’aggravation du vieillissement » (Commission d’étude des problèmes de la vieillesse [1962], cité par A.-M. Guillemard, 1980). Un constat similaire est opéré par P. Townsend (1957 ; 1961) en Grande-Bretagne.
20 Leurs résidents achètent un appartement, et ils ont la possibilité de bénéficier de soins à domicile.
21 Comme les Cantou (Centre d’activité naturelle tirée d’occupations utiles). Cf. C. Eynard et J.-L. Bascoul (1994) ; Fondation de France (1998).
22 Le confort n’est pas tout : D. Argoud (1998) rapporte que les CROSS (Comités régionaux de l’organisation sanitaire et sociale), organes consultatifs, ont émis des avis défavorables pour les projets d’établissements d’hébergement, lucratifs mais qui ne prenaient en compte que la dimension hôtelière, sans « projet de vie » pour les futurs résidents. Ces avis n’ont pas toujours été suivis d’effets.
23 Par ailleurs, les salaires des femmes sont inférieurs à ceux des hommes, ce qui influe sur leur retraite.
24 L’épistémè est pour M. Foucault (1966) une matrice historique où s’inscrivent les choses, c’est-à-dire, dans la démarche épistémologique qui est la sienne, les objets de connaissance, mais de façon plus large encore, tout ce qui constitue le monde, et les mots qui renvoient aux choses. Elle détermine les conditions du savoir relatives à une époque donnée, les manières de penser le monde. L’épistémè traduit donc un rapport au monde historiquement (et culturellement, souligne J.-F. Bayart) constitué.
25 Ils pensent en priorité aux différents mondes du travail ou à l’institution du mariage, mais la maison de retraite est un bon exemple de « sous-monde institutionnel ».
26 Ne serait-ce que pour des raisons pratiques de faisabilité : on sait le rapport, fait à la fois de défiance vis-à-vis des « demandeurs de discours » et d’économie de sa propre parole, que les couches sociales les plus populaires entretiennent avec le langage.
27 N’oublions pas que l’identité tient au corps dans de nombreux secteurs de la vie sociale (par exemple, les empreintes digitales ou l’ADN sont des preuves d’identité dans les enquêtes policières).
28 Pour un constat argumenté, cf. J.-M. Berthelot (1992). Cf. également C. Détrez (2002).
29 Du même type que ceux indiqués par M. Bozon (1988) en ce qui concerne les activités sexuelles.
30 Même si le vieillard est cet Autre que je vais devenir, « si Dieu me prête vie » (comme disent certains résidents).
31 La recherche de l’exhaustivité est un pari perdu d’avance.
32 L’inégale accessibilité des lieux privés au regard du chercheur met en évidence le caractère inégalement total de l’institution, qui procède bien plus des caractéristiques des personnes hébergées que du lieu lui-même (cf. infra, chap. IV).
33 Maisons de retraite et foyer-logement peuvent tous deux bénéficier d’une section de cure médicale (dotation financière de la caisse départementale d’assurance maladie pour la prise en charge de la dépendance), rendue nécessaire par le vieillissement de la population hébergée.
34 Ces établissements innovants visent à maintenir les « plus âgés » dans un « milieu ordinaire de vie ». De petites dimensions, ils reposent souvent sur une base associative, et favorisent un mode de vie communautaire, ce qui les rapproche des maisons de retraite. La plus célèbre de ces innovations est sans doute le Cantou (Centre d’activités naturelles tirées d’occupations utiles) fondé en 1977 par G. Caussanel à Rueil-Malmaison, qui a servi de modèle à de nombreux projets d’« encadrement gérontologique », parfois fort éloignés de sa philosophie initiale.
35 Et notamment selon la proportion de personnes dépendantes (au sens médical).
36 J’ai retenu les quatre entretiens des personnes vivant en foyer-logement, comme point de comparaison avec les personnes vivant en maison de retraite. En revanche, je n’ai pas mené d’observations longues et systématiques au sein de ces établissements.
37 Notamment du point de vue de l’individualisation des services offerts, ou inversement, de la dimension collectiviste de l’institution.
38 L’estimation du recrutement social des établissements a consisté à croiser la localisation géographique avec le prix de journée de la maison. Les abords immédiats des maisons de retraite renseignent assez bien sur les milieux dont sont issues les personnes hébergées, puisque la plupart des résidents choisissent un établissement à proximité de leur ancien domicile ou du domicile de leurs enfants. Là aussi, il y a un effet d’adresse.
39 Les garants du résident, désignés par la justice quand ce dernier est sous tutelle ou curatelle, ou par la maison de manière informelle.
40 Mon grand-père paternel, membre du conseil d’orientation d’une maison de retraite, a pu me faire entrer dans cet établissement. Ma grand-mère maternelle a mobilisé son réseau de sociabilité pour me faire rencontrer une résidente, qui m’a ensuite orientée vers son propre réseau dans l’institution.
41 « Un intérieur populaire présente toujours un décor encombré et désordonné, qui lui donne son aspect un peu animal de retraite à l’abri du monde extérieur. […] Être seul, penser seul, lire dans le calme est quasi impossible. La radio ou la télévision sont branchées en permanence, chacun accomplit par petits bouts des tâches souvent reprises et, de temps à autre, une conversation est ébauchée qui tourne court ; le fer à repasser retombe lourdement sur la table, le chien baille et se gratte, le chat miaule pour qu’on le laisse sortir ; […] la perruche siffle dans sa cage sans qu’on y prête attention » (R. Hoggart, 1970, p. 68-69).
42 Cf. F. de Singly et I. Mallon, « La protection de soi en maison de retraite », in F. de Singly (2000).
43 Ce sont bien les classes aisées qui donnent le ton dans l’établissement, même s’il accueille des personnes bénéficiant de l’aide sociale.
44 Idée contenue dans les représentations du sens commun, voire du sens commun sociologique…
45 De brefs portraits sociologiques sont détaillés dans l’annexe 1.
46 Quiconque s’est promené un jour dans les couloirs d’une institution se rappellera sans doute avoir vu, par les portes ouvertes, des personnes en petite tenue ou tout simplement des résidents en train de déjeuner dans les salles communes.
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