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    Plan détaillé Texte intégral La professionnalisation de la mutualité de crédit rend nécessaire la constitution d’un corps d’élus bénévoles Clergé professionnel… … Et salariat bénévole L’élan démocratique : les élus de Dieu reconvertis en élus du peuple La difficile cohésion du groupe Notes de bas de page

    Le mutualisme bancaire

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 4. Du notable à l’administrateur

    p. 143-174

    Entrées d’index

    Index géographique : France

    Texte intégral La professionnalisation de la mutualité de crédit rend nécessaire la constitution d’un corps d’élus bénévoles Clergé professionnel… … Et salariat bénévole L’élan démocratique : les élus de Dieu reconvertis en élus du peuple La difficile cohésion du groupe Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Le décret de 1958 qui définit légalement et spécifiquement le Crédit Mutuel en France impose simultanément une organisation particulière, calquée sur les structures existantes au sein des Caisses Rurales.

    Mise en place du Crédit Mutuel des années 1890 à nos jours1 :

    Image

    2Afin de mieux saisir le processus de professionnalisation tel qu’il va être exposé ici, il est nécessaire de reprendre les grandes lignes de cette organisation coopérative essentiellement construite selon les principes fédératifs. « Dans tous les domaines où s’exerce leur activité, et parfois entre plusieurs de ces domaines, les coopératives tendent à s’unir sous une forme pyramidale d’abord sur le plan local et régional, ensuite sur le plan national. Cette tendance se réalise sous deux formes juridiques différentes, celles des unions, qui ne sont autres que des coopératives de coopératives, et celle des fédérations, qui sont des associations de type de la loi du 1er juillet 1901.

    3Dans l’état actuel du droit français, les sociétés coopératives constituent ce qu’il est convenu d’appeler des sociétés à statut spécial. (…) Ce qu’on est convenu d’appeler les lois particulières est ainsi devenu la source la plus étoffée et somme toute la plus importante du droit coopératif2. » Pour le Crédit Mutuel, c’est le décret de 1958 qui fixe les bases de son fonctionnement légal et qui va entériner l’organisation dite fédérative. Chaque fédération est dès lors gouvernée par un directeur général et un président. La fonction de directeur général est une fonction administrative rémunérée. L’individu qui occupe ce poste est salarié du Crédit Mutuel. En revanche, la fonction de président est une fonction bénévole. Cette dualité de positions se reproduit à tous les degrés d’organisation du Crédit Mutuel, à savoir : la Confédération nationale, les fédérations régionales avec des services centraux (inspection, contrôle de gestion, comptabilité, etc.) occupés par du personnel salarié et un conseil d’administration bénévole souverain, enfin les caisses locales où d’une part la relation clientèle est prise en charge quotidiennement par des salariés (directeurs, guichetiers, commerciaux, etc.3) et dont d’autre part le fonctionnement est supervisé par un conseil d’administrateurs bénévoles4.

    La professionnalisation de la mutualité de crédit rend nécessaire la constitution d’un corps d’élus bénévoles

    4Le sens donné dans les années 1960 à cette profession de banquier mutualiste par l’État (banque à statut légal spécial) et par les dirigeants administratifs permet aux notables, défenseurs à la fois de la charité chrétienne et de leur position de pionnier du mouvement français, de construire et de légitimer leur identité d’élus bénévoles. Les disparités régionales évoquées précédemment et attachées à la construction du Crédit Mutuel n’étaient que le reflet des luttes traditionnelles existant sur des espaces distincts de la mutualité de crédit. Là où un curé « prêchait pour sa paroisse », où un marquis trouvait un moyen de préserver sa position sociale, où de bons chrétiens pouvaient faire de bonnes œuvres, l’État va, en légiférant, institutionnaliser l’espace du Crédit Mutuel et imposer ainsi une identité propre – « être mutualiste5 » – à tous les individus ayant contribué à sa construction.

    5La « professionnalisation va peu à peu constituer l’instrument privilégié sur lequel la puissance publique va s’appuyer pour tenter de promouvoir et d’imposer, pratiquement et symboliquement, un modèle6 » d’encadrement de l’épargne et du crédit populaire. Afin de s’octroyer le pouvoir de contrôler l’épargne et donc les capitaux accumulés au sein des caisses rurales, l’État crée la Confédération nationale du Crédit Mutuel et la loi qui lui offre un statut spécifique. Il reconnaît la singularité de l’institution en légiférant sur le terrain des négociations financières. En faisant de l’œuvre-affaire une entreprise, ce processus de professionnalisation conduit également à la création de deux groupes d’agents distincts : les administratifs et les élus.

    Profession : banquier mutualiste
    C’est la constitution de ce groupe d’administratifs qui permet de parler de professionnalisation. La profession de banquier mutualiste prend forme dès lors qu’une activité technique (gestion, comptabilité, cautionnement, etc.) est prise en charge – même bénévolement – par un individu qui, de ce fait, se met au service de la communauté paroissiale. L’alliance du dévouement et des connaissances spécifiques fait de cette activité une profession.
    Par ailleurs, l’instauration de ces associations professionnelles d’un type nouveau, reconnues à la fois par l’État et les familles de leurs membres librement associés, constituerait alors de nouveaux « corps intermédiaires7 » pourvus d’une autorité légale et assurant les bases concrètes de l’intégration et de la régulation sociales.
    Le processus de professionnalisation débarrasse doucement le statut social de son caractère hérité pour lui associer des critères rationnels de compétence et de spécialisation mis à l’épreuve dans les tâches effectuées.

    6Le fonctionnement des caisses rurales reposait avant 1958 sur une organisation quasi-binaire avec un conseil d’administration composé principalement de notables, d’agriculteurs et de prêtres ruraux, à l’intérieur duquel on distingue déjà des individus qui, du fait de leurs compétences spécifiques (comptables, clercs de notaire, instituteurs…), remplissent les fonctions administratives inhérentes à la gestion des comptes. Cette activité est généralement bénévole et défendue comme telle, c’est-à-dire, pour reprendre la théorie de Weber8, qu’elle correspond à un apport de main d’œuvre réalisée dans le cas d’un apport nécessaire à la communauté.

    7En effet, même si les textes et notamment les écrits insistent toujours sur les qualités « humaines » et non financières exigibles d’un « bon administrateur », plus l’activité d’une caisse s’intensifie et plus les initiateurs du mouvement y intègrent des individus gestionnaires, c’est-à-dire capables, en terme de connaissances acquises et reconnues professionnellement, de gérer économiquement la caisse9.

    8La profession de banquier mutualiste, institutionnalisée au moment de la centralisation du mouvement, va recruter ses directeurs techniques au sein même des caisses qui regroupent un vivier important de professionnels du crédit rural, déguisés jusqu’alors en administrateurs, avant tout bons chrétiens au service du bien-être moral et matériel de la population. Ces individus, dont les capitaux culturels n’offrent que peu de possibilités de promotion, plus spécifiquement de carrière sociale au seul sein des professions qu’ils exercent alors et des postes qu’ils y occupent, vont trouver leur « voie » dans le Crédit Mutuel.

    9Ce sont ceux qui étaient les plus investis et les plus reconnus au sein du mouvement comme spécialistes financiers qui vont occuper les premiers postes de ceux qu’on appellera plus tard les dirigeants d’entreprise. En effet, Henri Béliard directeur de l’Union des Caisses rurales et directeur administratif du groupe nantais devient directeur de la Fédération Régionale des Caisses Rurales et Ouvrières de Crédit Mutuel de Loire-Atlantique10. La journée des Caisses Rurales d’avril 1960, alors que les Nantais n’ont toujours pas adhéré à la Confédération nationale, salue précisément les compétences du professionnel. À l’issue du repas, le président de la Tullaye offre « un hommage particulièrement mérité à l’adresse de M. Béliard, directeur administratif du groupe dont, dit-il, les connaissances juridiques sont particulièrement utiles actuellement à l’ensemble des Caisses Rurales d’autant plus que M. Béliard incarne véritablement l’esprit de M. le chanoine Thomas, fondateur des premières caisses de notre département11 ».

    10La manière dont a été orchestrée la succession d’Henri Béliard montre également cette volonté locale d’affirmer une identité singulière et d’opérer à cette fin un passage délicat de l’« œuvre-affaire » catholique à l’entreprise. Ainsi, Armel Béliard, aujourd’hui retraité et administrateur honoraire, qui prend la direction à la suite de son père, précise aujourd’hui que cette succession « s’est faite volontairement très doucement entre 1963 et 1965, avant l’adhésion à la confédération ». « J’avais fait de 1949 à 1963, ajoute-t-il, douze ans de notariat. En 1965, j’avais le rôle de directeur. En 1975, je deviens officiellement directeur général12. »

    11La terminologie utilisée pour la fonction – et soulignée par nos soins – est un des moyens mis au service de l’institution par les défenseurs du mouvement, pour une mise en œuvre moins brutale et moins visible, une euphémisation de la professionnalisation. En effet, la centralisation du mouvement par la création de la confédération ne peut être effectuée que si les dirigeants nationaux laissent une marge de manœuvre suffisante aux pionniers du mouvement. Il est impossible au lendemain des procédures juridiques gouvernementales d’imposer une unification institutionnelle. Les disparités nominatives inhérentes aux fonctions en sont la marque symbolique évidente. C’est ainsi que l’expression consacrée dans le monde de l’entreprise de « directeur général » n’apparaîtra que tardivement au sein de la fédération nantaise.

    12Le choix familial dans la succession au premier poste administratif de l’entreprise est également significatif du privilège accordé au réseau local d’interconnaissances et aux formes traditionnelles de relations, au détriment des logiques de compétences alors en vigueur dans le recrutement des institutions bancaires et aux exigences nationales qui intègrent déjà dans la structure confédérale des gestionnaires financiers diplômés. « De 1963 à 1973, on fonctionnait en vase clos avec quelques hommes qui n’étaient pas des gens de banque. On avait peu de bagages, mais on était tout feu tout flamme », précise Armel Béliard.

    13Cela ne signifie pas pour autant que les banques françaises aient recruté de tout temps des individus hautement qualifiés et formés au domaine de la finance. En effet, dans les périodes de développement intense du secteur bancaire, les recrutements ont généralement suivi des logiques propres aux embauches massives, opérées dans l’urgence, et où le capital social – notamment pour les pratiques de « piston » – était sollicité au même titre qu’était exigée une qualification. Cependant, ce qui constitue la spécificité du

    14Crédit Mutuel, c’est d’une part la liaison des réseaux activés pour l’embauche à la confession catholique – confession comme compétence – et d’autre part le passage d’un recrutement « maison » à un recrutement « profession bancaire » basé sur la possession d’un diplôme et d’une expérience professionnelle se fait en décalage temporel par rapport au reste du système bancaire. En effet, il faudra attendre la fin des années 1980 pour que la compétence bancaire, plus généralement financière ou commerciale, prenne le pas sur une compétence « morale ». La dictée, la dissertation et les questions de motivation qui composaient le test d’embauche qu’a passé un cadre de la fédération laco en 1973 le font « encore sourire aujourd’hui ». En effet, ancien salarié du Crédit Lyonnais et postulant à l’époque dans divers organismes bancaires, il compare les deux pratiques de recrutement opposant « l’esprit de famille » du Crédit Mutuel au contrôle des « compétences techniques » effectué dans les autres tests d’embauche.

    15L’examen des positions occupées par les agents de l’ucrof au début des années 1960 au sein du mouvement, ainsi que celui des postes et fonctions au sein du Crédit Mutuel permettent de comprendre ce qu’il advient d’un acteur des caisses rurales dans la banque mutualiste.

    16Les spécialistes de la finance, regroupés au sein de l’Union et du groupe nantais, prennent la direction administrative de l’entreprise. Peu d’individus sont alors identifiés comme dirigeants techniques. En 196413, A. Béliard est directeur administratif et M. Lévèque est chef de comptabilité, le service inspection étant encore aux mains d’un religieux, l’abbé Josse. Ce groupe s’étoffera au cours du processus de professionnalisation avec l’embauche d’experts financiers et la formation interne de certains employés aujourd’hui devenus cadres, voire cadres de direction.

    17Les fils et filles d’agriculteurs, d’artisans et de commerçants (membres, c’est-à-dire administrateurs ou simplement sociétaires de l’ucrof), détenteurs du certificat d’études ou d’un baccalauréat, deviennent les premiers salariés du Crédit Mutuel. Un cadre de direction, 52 ans, recruté en 1968 avec un baccalauréat littéraire raconte : « Mes parents étaient agriculteurs dans le Morbihan. Mon père est tombé malade et ma mère restait seule responsable de la ferme. J’ai dû alors trouver un job pour aider ma mère financièrement. J’ai écrit aux Caisses Rurales. J’ai rencontré monsieur Béliard qui m’a offert un poste à mi-temps à Pontchâteau ».

    18Les notables occupent les hautes fonctions politiques (présidence, conseil d’administration et de surveillance fédéraux). En 1964, M. de la Tullaye est président de l’Association des Caisses de Crédit Mutuel libre ; M. de Vallois est président des Caisses Centrales et Régionales ; le chanoine Mabilais, curé de Saint Donatien, est président des Caisses du Groupe Nantais.

    19Les administrateurs de base constituent la masse des élus bénévoles et demeurent pendant plus de dix ans les agents actifs 14 du Crédit Mutuel. Dans de nombreuses caisses en effet, la structure ne change pas et la présence d’un secrétaire-comptable rémunéré n’entrave que très peu le champ d’action du conseil d’administration15. Les premiers salariés – qui plus est recrutés au sein des communautés locales catholiques – sont des exécutants, chargés des tâches techniques et non des accords de prêts ou de la propagande, activités dont seuls les administrateurs bénévoles restent responsables. À la campagne, les cultivateurs sont nettement majoritaires dans les conseils d’administration, mais ce sont souvent des agriculteurs propriétaires d’exploitations plus importantes qui occupent les fonctions de directeur et vice-directeur. En ville et périphérie, la direction des caisses est réservée aux notabilités locales majoritairement recrutées par le clergé qui, prévoyant son éviction des structures, tente depuis les années 194016 de mettre en place une relève acquise à sa cause. La présence dans l’ensemble des caisses de petits cultivateurs pour les campagnes et de quelques jardiniers, maraîchers, petits artisans et ouvriers pour les villes offre par ailleurs la garantie de l’implication visible des classes défavorisées et entérine cette logique du mérite et de la bonne foi chère aux catholiques du mouvement.

    Clergé professionnel…

    20Mais cette analyse ne peut en aucun cas se contenter d’une catégorisation figée puisque, justement, le maintien d’une correspondance floue entre les fonctions et les hommes, autorisant ces derniers à glisser aux moments opportuns d’une catégorie à l’autre, permet alors la perpétuation du mouvement au sein de l’entreprise. Ainsi, les territoires d’intervention des uns et des autres (notamment élus et salariés) ne seront dans la réalité que très vaguement délimités, et suffisamment mal renseignés dans les textes juridiques pour laisser la place à des comportements variables d’une caisse, d’une paroisse ou d’une région à une autre. Par ailleurs, la représentation des catégories précitées va fluctuer suivant la position des individus tant à l’intérieur du mouvement que sur l’espace social dans son entier. Ainsi, alors que les sociétaires ruraux vont élever un secrétaire-comptable au rang de spécialiste de la finance, les dirigeants nationaux vont au contraire très vite soulever la question d’un recrutement plus pointu en terme de compétences, validées par un diplôme ou par une formation adaptée, et susceptible de combler les lacunes inhérentes à cette fonction de gestionnaire financier de la caisse locale. La remarque est transposable au niveau fédéral où l’identification de spécialistes, nécessaire au processus d’institutionnalisation du mouvement, est plus ou moins marquée selon que l’on considère le point de vue des directeurs eux-mêmes, des dirigeants nationaux, des salariés ou des sociétaires, suivant les repères temporels pris en compte.

    21Ainsi, au début de sa carrière, Armel Béliard était reconnu par les dirigeants nantais pour ses compétences techniques – associées aux références sociales et morales héritées de sa famille. Aujourd’hui, l’ensemble des salariés et des élus du groupe évoque le souvenir d’un directeur général plutôt « politique », plus militant catholique que banquier17.

    22Le groupe des salariés du réseau va également se constituer par des adaptations successives aux exigences de l’espace. Les premiers postes à pourvoir sont ceux de secrétaires, alors majoritairement occupés par des vicaires et des curés. Avant 1965, les quelques laïcs, qui assurent depuis quelques années déjà ces fonctions, reçoivent pour certains un dédommagement financier pour services rendus. On ne parle pas de salaire, ni de rémunération.

    23Le processus de professionnalisation est sans aucun doute amorcé mais jusqu’à présent volontairement enfoui derrière les louables engagements des initiateurs du mouvement. La question de la rémunération des secrétaires et autres inspecteurs du mouvement a été maintes fois abordée avant 1965, au cours des entretiens réalisés avec les responsables fédéraux, salariés retraités ou administrateurs. La fréquence de réponses brèves, évasives n’offrant que des renseignements peu fiables et difficilement vérifiables insiste sur l’impossibilité pour les acteurs des caisses rurales de reconnaître l’existence d’une organisation financière professionnelle antérieure à la mainmise de l’État sur le fonctionnement du mouvement.

    24Les archives du musée régional du Crédit Mutuel ne mentionnent à aucun moment le montant d’éventuelles rétributions ou le nombre de personnes rémunérées avant 1958. Cependant, les hésitations des uns et les confidences des autres autour de cette question attestent d’une pratique alors largement répandue et proportionnellement extensive au développement des activités financières et du réseau des caisses. Les statuts de la caisse comportent d’ailleurs dès 1894, à l’intérieur de l’article 1318 concernant l’obligation de gratuité des services rendus par les administrateurs, une note concernant les fonctions de comptable et secrétaire : ces derniers, « s’ils ne font pas partie des Conseils, peuvent seuls recevoir, s’il y a lieu, une rétribution en rapport avec leurs services.

    25« Cette rétribution est fixée par l’Assemblée générale. Elle doit être exprimée comme somme fixe et non comme tantième19. » Les précautions restrictives – « s’il y a lieu », « rétribution », « somme fixe et non comme tantième » – contenues dans cet article posent les limites communautairement acceptables des formes symboliquement atténuées de « salariat ». Le bénévolat des protagonistes du crédit rural catholique est à l’époque un moyen essentiel de perpétuation du mouvement dans ses formes traditionnelles. Il est devenu aujourd’hui l’instrument de la différenciation. Le discours relatif aux pratiques bénévoles maintient donc dès les origines du mouvement le mythe fondateur de l’acte gratuit, dont la dimension universelle ne peut être entachée par la nécessité de salarier « quelques permanents ». Les énoncés indigènes, en particulier ceux des dirigeants élus – auxquels on associera une majorité des dirigeants salariés retraités –, renvoient au phénomène plus ou moins conscient de réinvention d’une histoire légitimante.

    26L’observation attentive des statuts et de leur transformation au cours du XXe siècle participe à la compréhension des mécanismes de construction d’un corps de bénévoles au sein du Crédit Mutuel, tout en permettant à l’analyse de réfuter la thèse d’une autonomisation rapide et achevée du groupe alors constitué.

    27En 189420, « les membres des conseils exercent leur fonction gratuitement ; le comptable et son secrétaire peuvent seuls recevoir s’il y a lieu une rétribution (art. 13). Les associés ne possèdent pas d’actions. Quand la réserve atteint un capital suffisant pour tous les besoins de la caisse, le surplus est affecté à une œuvre d’utilité publique (art. 14). En cas de dissolution sa réserve n’est point répartie entre les associés mais est affectée à une œuvre d’utilité générale (art. 21) ».

    28En 1897, après quelques années de fonctionnement, l’article 21 est modifié comme suit : « en cas de dissolution la réserve est employée à rembourser aux associés les intérêts payés par chacun d’eux ».

    29En 1956, soit deux ans avant l’octroi d’un statut légal spécial, les statuts sont modifiés ; ils font apparaître plus clairement le contenu technique du métier de banquier qui se dessine au sein des caisses rurales et préparent l’adhésion à la confédération. À l’article 14 est ajouté l’article 15 : « tous les bonis réalisés par la caisse sur ses opérations sont affectés à la constitution d’un fonds de réserve. Quand ce fonds de réserve atteint le quart du capital suffisant aux opérations de la caisse, le taux des prêts peut être abaissé par le conseil d’administration après avis du conseil de surveillance, de manière à ce que la caisse ne réalise que les bénéfices nécessaires pour couvrir ses frais généraux et ses risques ».

    30En 1968, au lendemain de l’adhésion de la fédération laco au groupe national, l’article 18 vient compléter l’article 7 concernant le personnel salarié des caisses locales : « le conseil d’administration a notamment les pouvoirs suivants : (…) de nommer et de révoquer le secrétaire comptable ou directeur ». L’article 30 (prolongement de l’article 21) révèle la structuration progressive de l’entreprise Crédit Mutuel et de l’espace plus vaste de la coopération et de la mutualité : « En cas de dissolution, l’actif net subsistant après extinction du passif et remboursement du capital effectivement versé est dévolu (…) à d’autres coopératives ou Unions de coopératives de crédit mutuel, soit à des œuvres d’intérêt général ou professionnel ». L’article 32 exprime plus franchement le contenu marchand des activités d’épargne et de crédit prises en charge par le réseau mutualiste : « les parts de capital peuvent recevoir un intérêt fixe dont le taux maximum est de 5 % ».

    31À partir des années 1980, les statuts entérinent la distinction entre les élus et les salariés, débarrassant les premiers de certains pouvoirs au profit des seconds : « le conseil d’administration a notamment les pouvoirs suivants : (…) de nommer et de révoquer le gérant après avoir obtenu l’accord de la Fédération à ce sujet (art. 18 – statuts 1980). Sous l’autorité du Président du conseil d’administration, le gérant anime, dirige et développe les activités de la caisse (art. 23 – statuts 1980) ». Finalement les élus de caisse locale ne décident plus du recrutement : « le Président est consulté pour le choix du gérant de la Caisse et donne son avis pour l’affectation de celui-ci » (art. 18 – statuts 1990).

    32Ce bénévolat, qu’il soit associé au principe fondateur ou autonomisé comme instrument de différenciation, trouve sa légitimité dans l’Évangile et plus particulièrement dans ce conseil, « prêtez avec désintéressement », dont il est la mise en pratique. L’abbé Thomas dans un article de L’action populaire21 précise que « le prêt de la caisse rurale est désintéressé22 non en ce sens qu’il ne comporte aucun intérêt (…) mais en ce sens que la différence entre l’emprunt et le prêt est réduite au strict nécessaire et que les administrateurs de la société exercent gratuitement leur fonction ». Cependant, cette notion de bénévolat, appliquée à l’étude des populations participant au développement du crédit rural catholique, n’implique à aucun moment l’existence d’un groupe homogène d’individus, engagés dans l’encadrement bénévole et désintéressé du financement populaire. Comme le souligne Gildas Loirand, « lorsqu’on parle du bénévolat, il y a toujours un risque de réification et d’autonomisation d’une population qui est bien loin de partager la même “éthique” du service gratuit23 ». En effet, même pendant les périodes où tous les protagonistes du Crédit Mutuel sont en pratique bénévoles et que l’acte gratuit appartient à une communauté de valeurs définie par la morale catholique, on peut distinguer des formes singulières de bénévolat relatives à des positions particulières occupées dans l’espace social24.

    33Par ailleurs, certains membres dont l’activité est consacrée entièrement aux caisses rurales font, au cours de la première moitié du XXe siècle, de leur fonction de secrétaire, comptable ou inspecteur, un métier, reconnu comme tel par la communauté. Le fait qu’ils perçoivent – ou non25 – une indemnisation rémunératrice ne les exclut pas formellement du groupe des bénévoles, dans le sens où c’est l’aspect technique de leur activité et le « sur-dévouement » qu’il suggère qui est retenu par la communauté, et non son aspect salarial. Certains agriculteurs, ayant fait preuve d’une aptitude particulière pour le calcul et la rigueur comptable vont être reconnus par l’exercice de leur « talent » à la caisse rurale comme détenteurs d’une compétence spécifique mise gracieusement au service de la communauté. La grâce du geste fait ici bien plus appel à une forme d’élégance morale liée au sens premier de manifestation de la bonté divine qu’à la notion économique de gratuité. La construction d’un Crédit Mutuel national offre à ce titre une opportunité pour les dirigeants nantais d’officialiser légitimement la présence d’un corps de salariés.

    34Pour autant, cette légitimation nécessite l’examen des disparités locales et la conservation de modèles antérieurs aux catégories imposées par l’État et par les dirigeants nationaux. En effet, les ecclésiastiques qui tiennent souvent les cahiers de compte, et occupent à ce titre la fonction de secrétaire, vont la plupart du temps entrer dans le conseil de surveillance ou devenir de simples administrateurs. Mais ce glissement s’opère sur plusieurs années et il est une période « post 1958 » où tous les administratifs ne sont pas des salariés et où le lieu de vie de la caisse rurale est encore la cure. « Le siège de la caisse est chez le directeur ; le secrétariat est au presbytère et de ce fait les relations de tous avec le prêtre en deviennent plus fréquentes, plus cordiales ; le prêtre est ainsi le confident sûr et dévoué dont les services mêmes matériels sont appréciés et dont l’influence morale grandit pour le bien de tous. » Le contournement de la discipline statutaire est alors la condition nécessaire à la survie du groupe.

    35C’est ainsi qu’administrateurs, administratifs, élus et salariés ne forment encore qu’un corps unifié par la morale catholique et non par la profession bancaire qui, elle, va imposer une véritable catégorisation. Au sein de la caisse rurale, les relations d’interconnaissance sont essentielles ; la centralisation administrative et le processus de professionnalisation ne peuvent aboutir que si la nature de ces rapports est maintenue. « À la campagne, tous les habitants de la commune se connaissent parfaitement : et c’est là la condition nécessaire pour le fonctionnement régulier et sûr d’une société à responsabilité illimitée. Dans les villes, la population étant moins stable et moins homogène, il est nécessaire de renfermer la caisse dans un cercle plus intime dont les membres puissent se bien connaître : ce sera souvent la paroisse, avec ses groupements d’œuvres, qui sera le champ restreint où se recrutera la caisse. En tout cas, il importe de n’admettre que des sociétaires d’élite, dont on connaisse parfaitement la valeur morale et la situation économique26. » Les propos de Louis Durand confirment la primauté accordée par les promoteurs du crédit rural au maintien des formes traditionnelles de sociabilité. De plus, le groupe des sociétaires lui-même ne saurait survivre à la transformation brutale de l’institution. Ainsi, l’organisation se structure, les statuts de certains membres changent, mais les hommes demeurent et, avec eux, la nécessaire survivance des pratiques. En effet, la prise en charge par l’État pose la question de l’affirmation maintenue d’une appartenance religieuse. Rappelons à ce titre que les caisses rurales luttent depuis toujours contre la neutralité religieuse et que les curés — et notamment les vicaires des communes rurales — sont particulièrement présents dans les conseils d’administration. L’invention, plus ou moins consciente et plus ou moins aboutie, de l’identité mutualiste va permettre de préserver cette donnée incontournable liée à l’existence des caisses rurales qu’est la religion catholique. La constitution d’un corps d’élus bénévoles recode la question de la neutralité religieuse. À présent avant d’être bon chrétien, voire plutôt bon catholique, il faut être bon mutualiste. Dans ce cas, comment un ecclésiastique reconnu universellement pour ses valeurs morales ne pourrait-il pas contribuer au développement de cette entreprise qu’est la banque mutualiste, surtout dans la mesure où il a d’ores et déjà participé activement à sa création ? Ainsi, les prêtres ruraux ne peuvent être écartés des conseils de caisse et constituent des éléments essentiels qui permettent, face à une population très attachée à l’Église catholique et donc à son curé, le glissement progressif du mouvement chrétien vers la banque de la famille et du particulier. L’imposition de la neutralité, qui sera un des supports des résistances de l’Ouest face à la création de la confédération nationale, va aboutir à la disparition du discours ouvertement catholique mais permettra en parallèle le maintien des catholiques et de leur pratique dans toutes les instances du mouvement. Un cadre retraité du Crédit Mutuel, 70 ans, avoue que « dans les années 1960-1970, on refusait encore les prêts aux divorcés ; au niveau de la religion ce n’était pas envisageable. Bien sûr, aujourd’hui, ce serait impensable. »

    36L’appartenance à la religion catholique est exigée pour les administrateurs des caisses depuis les origines. À partir des années 1960, qu’ils deviennent salariés ou bénévoles, ils sont avant tout catholiques et maintiennent des pratiques essentiellement fondées sur cette morale religieuse. La communauté s’est construite sur la base des solidarités catholiques préexistantes au mouvement ; elle est un moyen supplémentaire de les faire perdurer. L’imposition de nouvelles règles, dans la mesure où celles-ci épousent volontairement un cadre de référence plus vaste, n’implique pas nécessairement de nouveaux comportements et autorise, au contraire, la survivance (sens) de pratiques antérieures à la production du droit d’État. Se multiplie alors ce que Weber qualifie de « dérogation consacrée par le droit coutumier27 ». La tradition, support de la reproduction des pratiques, se superpose à la production juridique antinomique de deux institutions que sont l’Église et l’État. L’Église est pour les caisses rurales porteuse d’une contrainte juridique et « le “droit ecclésiastique” est un droit même lorsqu’il entre en conflit avec le droit “étatique”28 ». Ainsi, le pouvoir religieux domine la réalité sociale du mouvement au détriment des pouvoirs publics. La force du jugement dernier, entretenue par le clergé, s’impose face aux normes établies par l’État.

    37L’exclusion prolongée pour l’accès au crédit de certaines catégories d’individus jugées moralement expulsables atteste de cette norme juridique propre à la religion catholique et en concurrence directe avec l’État. Pourtant la référence au seul droit religieux ne peut suffire à l’exercice de pratiques légales au regard de l’État. Il convient alors de rappeler que le producteur du droit interne au mouvement, c’est-à-dire celui qui rédige les premiers statuts, est un avocat, exerçant au barreau de Lyon29. Il va permettre la superposition, l’interpénétration de deux droits, en utilisant pour le développement des caisses rurales les textes de loi relatifs notamment au droit d’association. Initialement, les compétences du juriste vont permettre le détournement des règles d’État au profit de la religion catholique, qui peut alors explicitement s’imposer, comme les encycliques papales le précisent, sur le terrain de l’encadrement social, culturel, éducatif et économique des populations30. Dans ces discours de propagande, Louis Durand affirmait souvent, jouant alors pleinement de ses dispositions juridiques : « Nous faisons partie du Peuple Souverain ; les gouvernants et leurs bureaucrates sont donc nos employés ; s’ils nous servent bien, encourageons-les à continuer ; s’ils nous servent mal, faisons-leur nos observations ; s’ils n’en tiennent pas compte, et si nous ne pouvons pas les changer, appelons à la rescousse la justice, boiteuse ou non, et, un jour ou l’autre, nous aurons gain de cause31 ».

    … Et salariat bénévole

    38Le recrutement des premiers salariés et les engagements massifs dans les années 1965-1975 vont également contribuer à la lente transformation des pratiques. En effet, les sphères d’embauche de l’entreprise bancaire « Crédit Mutuel » sont réduites à des espaces géographiques, culturels, confessionnels et sociaux qui respectent les normes établies par le mouvement des caisses rurales. Il n’est bien entendu stipulé dans aucun document que les employés du Crédit Mutuel doivent appartenir à telle paroisse, telle famille ou être catholique pratiquant. L’accord est tacite. C’est ainsi qu’une croyance peut constituer l’élément essentiel d’une convention et s’incorporer comme telle au contrat de travail alors que cet élément y demeure juridiquement étranger. Par l’effet de cet accord, les engagements de conscience peuvent prendre corps dans un contrat et se « projeter sur la prestation du débiteur comme une ombre portée de sa vie privée32 ». De nombreux témoignages permettent de construire certains des réseaux privilégiés stimulés au cours des premières phases de recrutement. Pour l’organisation régionale de Loire-Atlantique et du Centre-Ouest, il semblerait que « Saint Donatien » ait été un vivier important de sténos, dactylos, secrétaires, et autres inspecteurs. « Il y a pas mal de filles du foyer Saint Donatien et de l’école Saint Donatien qui ont été embauchées au Crédit Mutuel à l’époque. On était beaucoup de filles de la paroisse », se souvient une employée du siège33. De manière générale et pour le personnel des caisses, toutes les branches du réseau paroissial sont utilisées. Si le recrutement est possible localement34, que les relations de proximité contribuent ainsi à reproduire au sein même des caisses rurales des pratiques particulières, il peut suffire d’être simple paroissien, enfant d’une famille pratiquante. En revanche, si le recrutement est fait en dehors de la paroisse, des garanties supplémentaires sont nécessaires. Ainsi, vont être embauchés par exemple des instituteurs des écoles privés, dont la fidélité professionnelle à l’Église catholique vient compenser symboliquement leur délocalisation initiale. Ces étrangers à la paroisse passent ensuite par des processus d’intégration à la communauté qui permettent un contrôle relativement serré des comportements, basé implicitement sur la reconnaissance. À la fin des années 1960, c’est-à-dire au moment où les curés sont dépossédés massivement de leur fonction professionnelle de secrétaire de caisse et où des locaux spécifiques viennent supplanter les cures, on assiste à la mise en place de stratégies compensatrices, telles que celle évoquée ici : « On a donc acheté cet immeuble-là, et ça tombait bien parce que notre secrétaire salarié était un ancien instituteur qui avait des problèmes d’asthme et qui avait abandonné sa classe, du côté d’Ancenis je crois. Mais les directeurs d’école libre à cette époque étaient logés. Donc quand il est arrivé à Nantes, il avait un problème de logement. Or, la maison avait un étage. C’était grand : quatre grandes pièces au rez-de-chaussée, quatre grandes pièces à l’étage et un grenier, donc on lui a donné l’étage et on a gardé le rez-de-chaussée pour la caisse. On avait les archives à la cave et au grenier, c’était impeccable. Il y avait même un petit jardin. On s’est donc installé là et on est resté pendant je sais pas moi au moins dix ans35. » La recommandation fonctionne également efficacement dans le repérage des dispositions morales des salariés potentiels. Difficilement négociable dans l’entretien d’embauche, la garantie de moralité est obtenue par procuration, par délégation du capital symbolique détenu par la personne qui signale à l’attention du Crédit Mutuel les mérites d’un de ses proches.

    Cadre dans un service formation, ce fils d’un père et d’une mère employés à la Banque de France où il fait lui-même un premier stage, entre au Crédit Mutuel en 1978 et occupe, tout au long de sa carrière, plusieurs postes dans le réseau.
    « Je suis parisien d’origine et je suis venu à Nantes pour suivre mon épouse qui était embauchée à la Centrale edf de Cheviré. Je suis arrivé à Nantes en 1977, sans travail. Mes parents qui étaient employés à la Banque de France ont pu m’avoir un stage. À l’époque, j’ai envoyé plusieurs candidatures dans des administrations et des organismes bancaires.  »
    Et c’est le Crédit Mutuel qui vous a contacté ?
    « Non, en fait c’est quelqu’un de la famille de ma mère qui m’a suggéré de postuler au Crédit Mutuel. Elle disait que c’était une banque particulière mais qu’elle commençait à être reconnue. Alors finalement, je me suis présenté spontanément au Crédit Mutuel sans convocation mais avec la recommandation de cette dame qui était une élue des caisses rurales. J’ai eu un entretien immédiatement. »

    39Les caisses rurales imposent donc dans le recrutement des salariés des règles qui tiennent essentiellement compte des relations de l’individu avec la communauté catholique et multiplient les situations de dépendance. La logique du mérite qui prévalait dans les processus d’accès des populations au crédit est réactivée devant les impératifs d’embauche. Parfois même (le nombre d’anecdotes vaut pour preuve du phénomène), les caisses rurales offrent une issue de secours à certains jeunes paroissiens qui, contraints d’interrompre des études par manque de moyens ou en raison d’un drame familial, vont pouvoir y trouver du travail. Le développement du marché mis en exergue par les entrepreneurs capitalistes, les nouvelles exigences de formation sont dénoncés par l’institution qui tient à protéger un fonctionnement traditionnel où le sens du devoir et la bonne volonté prennent le pas sur les compétences techniques. Le réseau catholique recrute en son sein, entre 1965 et la fin des années 1970, des individus peu ou pas diplômés mais susceptibles de mettre en pratique au Crédit Mutuel une morale préalablement intériorisée. Le lycée catholique de la Joliverie à Nantes sera en ce sens un des foyers importants de recrutement. Nombre d’employés et de cadres sont issus des filières gestion – les séries G – alors développées dans l’établissement. Là encore toute une logique de reconnaissance est mise en place pour transformer des dispositions antérieures inculquées par la famille sur l’espace paroissial en « vocations mutualistes ». Il est fréquent d’intégrer des élèves « moyens » par le biais des réseaux de relations développés plutôt par le Crédit Mutuel des curés économes que par celui des banquiers. L’information relative aux offres d’embauche emprunte des circuits spécifiques qui mettent à contribution l’espace religieux et non celui de la profession bancaire. Ainsi, à compétence financière inégale, un élève du secondaire privé – diplômé ou pas36 – a plus de chance d’entrer au Crédit Mutuel dans les années 1970 qu’un jeune diplômé de l’enseignement supérieur public.

    40Mais l’impasse sur de réelles compétences techniques sanctionnées par un diplôme ou par une expérience professionnelle bancaire est, dans une perspective marchande, difficilement envisageable. Les politiques de développement dessinées au niveau national et l’essor des caisses rurales obligent à ce type de recrutement axé sur le développement économique de l’entreprise, sur le profit. On retrouve à ce titre, parmi les premiers responsables de caisses importantes par le potentiel de leur marché ou parmi les premiers directeurs de service du siège, des individus qui cumulent capital professionnel37 fort et habitus religieux atténué. Au cours d’un entretien où un salarié de l’équipe actuelle de direction fédérale38 déclare être entré au Crédit Mutuel « directement comme directeur d’agence » grâce à ses expériences antérieures et successives à la bnp et à la Banque Populaire, on apprend également qu’il est originaire de La Grigonnais, paroisse d’accueil des caisses rurales dans l’Ouest. Les formes de reconnaissance évoquées précédemment se construisent dans ce cas autour des possibilités offertes d’une évolution rapide de carrière, qui s’avérait plus difficile dans un établissement bancaire classique attaché essentiellement, dans ses politiques de recrutement, au capital culturel des individus.

    41Par ailleurs, les jeunes diplômés (baccalauréat et surtout second degré) ont parfois un regard dépréciatif sur les caisses rurales, qui n’ont pas pour eux le prestige des banques classiques. Le nombre relativement élevé à l’époque d’offres d’emploi dans les services laisse le choix aux postulants. Ils peuvent préférer l’éventualité d’une carrière plus prestigieuse dans une organisation « plus moderne » qui reconnaît d’emblée les connaissances acquises.

    Entré au Crédit Mutuel en 1974 après un début de carrière dans une banque afb, un cadre du service formation, fils d’un ouvrier qualifié de la presse écrite et d’une mère au foyer, insiste sur la distance qui sépare le Crédit Mutuel des circuits de formation commerciale et financière alors exploitée par les banques classiques.
    « J’ai fait sup de co, branche commerce international et pour mon diplôme j’ai fait un stage de neuf mois au Crédit Lyonnais, à Paris et à Nantes. J’aurais dû être affecté en agence mais à l’époque on discutait d’un partenariat avec une banque européenne, pour un échange de collaborateurs. Je suis donc parti un an en Allemagne en tant que salarié du Crédit Lyonnais à la Commerz Bank. Je suis rentré en France pour être attaché de direction dans une agence à Épinal. L’ambiance était exécrable à cause d’un homme surtout et même si j’avais des responsabilités importantes, j’ai préféré démissionné, en claquant la porte, sans avoir assuré les arrières. Pourtant au Crédit Lyonnais, il y avait un certain esprit de famille et j’y ai vraiment appris mon métier de banquier.
    Je suis revenu à Nantes dans la famille et je me suis mis à chercher du travail. Une tante m’a conseillé de postuler au Crédit Mutuel. Déjà les tests d’entretiens ça faisait un peu sourire par rapport aux autres tests d’embauche. Il y avait une dictée et une dissertation sur les motivations.  »
    Était-ce différent du Crédit Lyonnais ?
    « La structure était différente, en fait deux univers complètement différents. En fait, aux caisses rurales, il y avait une autonomie très forte mais j’avais l’impression de travailler avec des amateurs. Bon après, il y a eu des efforts en formation commerciale et technique. Grâce à mon expérience précédente, j’ai quand même eu un poste de gérant, à Couëron. »

    42La rentabilité du diplôme envisagée par les diplômés est plus difficilement négociable dans une entreprise connue principalement pour son attachement aux valeurs catholiques, et qui parallèlement n’a pas, dans son fonctionnement, nécessairement besoin de compétences financières et commerciales de haut niveau.

    43Les premiers salariés de l’entreprise – réseau et siège – vont ainsi vite devenir de véritables militants mutualistes, sans pour autant savoir que la mutualité à laquelle on leur demande explicitement d’adhérer, n’est en fait qu’une forme euphémisée de la pratique catholique et de la morale transmise par les familles et la communauté paroissiale. La vocation religieuse, la conviction humaniste tient lieu de compétence. « Autrefois, on n’imaginait pas… On allait aussi travailler par devoir. Je vous dirais une chose horrible c’est que les gens qui travaillaient dans ce genre d’organisme étaient mal payés, parce qu’on considérait qu’il devait y avoir aussi une part de bénévolat39 »

    44Une majorité des salariés de cette première vague va donc mettre en œuvre dans son travail, son activité professionnelle rémunérée, cette morale du service gratuit, du dévouement qui prévaut dans la charge qui lui est confiée, et qui reste visiblement présente au sein même de l’institution. À tel point que les pratiques économiques perdent, dans les représentations communautaires, leur contenu marchand dès lors qu’il s’agit de protéger l’exclusivité de l’engagement chrétien, de la référence religieuse. Ainsi, il est nécessaire de faire violenceµ40 aux mémoires collectives pour voir apparaître dans les discours des références précises quant aux rétributions régulières accordées aux vicaires en échange des services rendus à la caisse. « C’est vrai que jusqu’en 1982-1983, j’allais encore verser un pourcentage sur les intérêts au curé qui s’occupait de la caisse et des prêts », évoque en riant au terme d’un entretien informel de plus de cinq heures un ancien gérant de caisse locale, aujourd’hui cadre du siège.

    45De cette difficulté de la professionnalisation de l’encadrement catholique du crédit et des stratégies développées par les initiateurs pour protéger le mouvement d’une désacralisation trop forte résultent des pratiques salariales qui contribuent à la reproduction de certaines formes de désintéressement. La majorité des individus embauchés dans les années 1960-1970 vont transformer leur travail en véritable mission et occuper, suivant leur position sociale, des fonctions susceptibles de servir à la fois l’idéologie catholique du « service-maison » et leur éventuelle perspective de carrière.

    Ayant interrompu des études supérieures « pour des raisons personnelles », un cadre de direction, 52 ans, fils d’artisan mécanicien et de commerçante, entre au Crédit Mutuel en 1970.
    « J’ai fait médecine. En 1970, j’étais en deuxième année de médecine et j’ai arrêté mes études pour des raisons personnelles. Mon frère était entré au Crédit Mutuel deux mois plus tôt et je cherchais du travail. Le Crédit Mutuel est mon premier employeur, c’est mon premier poste.
    Après trois mois de formation, un mois de comptabilité et deux mois dans le réseau, je deviens gérant de la caisse de P. (…) Je suis resté trois ans à P. J’ai alors passé mes cap, bp et itb. J’étais très décontracté et j’avais besoin d’un salaire. Mais quand même, je suis entré au Crédit Mutuel car pour moi les métiers de banquier, médecin et curé c’est un peu la même chose. Nous sommes confrontés aux mêmes problèmes, sous un angle différent, mais avec les mêmes résultats. On découvrait la personne à travers les problèmes argent, santé et morale. (…)
    Je voulais faire une carrière et j’ai postulé à l’inspection. L’inspection est un excellent observatoire mais pas une fin en soi. J’ai appris le métier, le client, le réseau. L’inspection est un choix opportuniste.  »
    Vous n’y êtes pas resté ?
    « Non, on est venu me chercher pour une mission délicate dans le réseau, pour récupérer des caisses. Les risques politiques étaient énormes pour nous. Je rentrais tous les soirs à Nantes. Pendant deux ans [1977-1979], je me suis battu. C’était plus un travail de négociation que de technique. Le droit était pour nous. J’avais une autonomie importante et j’ai appris ce qu’était le pouvoir. Je pouvais tout demander mais je travaillais de 9-10 heures le matin à parfois 2 heures du matin. C’était un investissement en temps très fort, et les arguments à défendre n’étaient pas nécessairement rationnels. Mon job, c’est de défendre la maison. »

    46L’ensemble des hommes interrogés, dont l’ancienneté au Crédit Mutuel dépasse ou équivaut à quinze ans, fait référence au temps passé, en dehors des heures légales de travail et donc non rémunérées, pour le développement du réseau et la consolidation de l’entreprise bancaire. « Employé polyvalent », les gérants de caisse « s’occupent de tout », « suivaient tout de A à Z, à l’échelon microscopique », « faisaient aussi bien du guichet que de la comptabilité » et « organisaient même les réunions de conseil ». La notion d’activité professionnelle se définit par des pratiques qui dépassent largement le cadre spatial, social, symbolique du travail. Le bénévolat n’est vécu alors par le salarié ni comme un acte gratuit ni comme un acte économiquement désintéressé. On peut en effet parler d’une forme de bénévolat puisque certaines activités liées directement à la productivité de l’entreprise se font en dehors des heures légales de bureau et ne sont en aucun cas rétribuées comme pourraient l’être des heures supplémentaires. En rencontrant les sociétaires et les administrateurs le dimanche matin à la sortie de la messe ou le soir en réunion à la cure, le jeune employé du Crédit Mutuel ne se contente pas seulement de travailler. Les « heures de bureau » effectuées qui, légalement, suffisent à son identité professionnelle et à sa rémunération, ne peuvent satisfaire sa conscience d’appartenance à une communauté morale dont il défend, par « intérêt », les valeurs et croyances.

    Une affaire d’hommes
    Les femmes occupent jusqu’au début des années 1980 les sphères privées de l’organisation du Crédit Mutuel, c’est-à-dire qu’elles sont recrutées presque toujours pour des fonctions exclusivement administratives. Il est difficile de remplacer le curé par une femme, surtout quand celle-ci est en passe de devenir banquier. Ainsi, les femmes ne participent pas visiblement au développement du réseau, qui demeure pour cette période « une affaire d’hommes », mettant en jeu deux univers traditionnellement masculins : l’Église et la finance. Ces femmes, aujourd’hui conseillères commerciales, conseillères accueil, directrice de caisses, donc en contact permanent avec la clientèle, font peu état de ce « dévouement sans borne » qui accompagnait, du point de vue des hommes, l’entrée en fonction au Crédit Mutuel. Sur une quinzaine de femmes embauchées entre 1967 et 1978, aucune ne fait référence au temps passé « sans compter » pour des réunions, conseils et autres assemblées. Par ailleurs, leur âge d’entrée dans l’entreprise (20 ans en moyenne) a contribué à rompre leur parcours et donc à réduire encore leur capacité d’empiétement sur le territoire des hommes dans la phase de professionnalisation marquée (1960-1980) période où elles ont pour la plupart mis des enfants au monde.

    47La diminution d’un type de pratiques bancaires catholicisées sera donc consécutive non pas à la professionnalisation du mouvement, mais plutôt à la disparition progressive des salariés de la première vague et à la dépossession par les administratifs financiers de certaines tâches attribuées auparavant aux élus bénévoles. On peut alors affirmer que c’est au moment où leur rôle n’intègre plus aucune pratique marchande liée directement au fonctionnement de l’entreprise bancaire et dont la charge incombe alors entièrement aux salariés – c’est-à-dire au moment où ils deviennent véritablement des bénévoles – que le bénévolat s’institutionnalise au sein du Crédit Mutuel comme groupe autonome41.

    L’élan démocratique : les élus de Dieu reconvertis en élus du peuple

    48On assiste alors progressivement à l’invention de ce que l’entreprise appellera désormais, selon les époques, le mouvement mutualiste, la culture mutualiste, la différenciation mutualiste, dont les élus bénévoles répartis à travers un réseau local demeurent les garants visibles.

    49Les premières Assises Nationales du Crédit Mutuel, tenues à Paris les 9 et 10 décembre 1977, consacrent cette volonté des instances dirigeantes, depuis lors sans cesse réitérée d’affirmer la particularité d’un fonctionnement « par le bas » de l’entreprise, de « rester fidèle à sa vocation d’écoute des besoins42 ».

    50Le procédé même de la consultation nous amène à poser la question non pas du contenu du discours produit ou de l’expression de la base, mais de son « autonomie relative par rapport au travail institutionnalisé d’encadrement et de mobilisation qui la constitue comme telle43 ». L’organisation de cette célébration nationale du culte mutualiste44, allant du bas vers le haut, participe au processus d’autonomisation d’un corps d’élus bénévoles, alors légitimés comme les véritables représentants d’un sociétariat populaire dont le Crédit Mutuel se targue ainsi de satisfaire au mieux les besoins. L’objectif énoncé de ces Assises Nationales sera donc de susciter l’expression la plus large sur les problèmes de financement inhérents aux différentes catégories sociales et selon les mots de Théo Braun – alors président de la Confédération

    51Nationale du Crédit Mutuel – de « décentraliser les centres de décision et [de] favoriser la participation ». « Cette participation, pour ne pas être un vain mot, exige bien entendu des structures qui permettent son exercice, et une répartition du pouvoir qui la rende authentique. Elle exige également la communication, la circulation de l’information et du savoir. Il ne saurait s’agir de “circulation à sens unique” et c’est ce qui nous a conduits à organiser cette consultation formalisée et très large45. »

    52Ainsi, les dirigeants nationaux ont identifié « des thèmes relatifs à la vie du Crédit Mutuel », qu’ils ont soumis aux caisses locales, chargées ensuite d’organiser leurs réflexions dans des rapports écrits. Ces documents envoyés aux fédérations régionales ont fait l’objet de synthèses, qui, après acceptation par le réseau, producteur initial des informations, sont remontées à la Confédération. La faible place accordée dans les documents finaux à la restitution brute des problèmes évoqués par les administrateurs locaux, mais plutôt la multiplication de textes plus construits, plus rédigés attestent de ce que Charles Suaud décrit comme « un acte d’imposition symbolique », que seul ce type de consultation « populaire » pouvait produire. Celui-ci a « revêtu dans la pratique la forme de directives “méthodologiques” d’autant plus aisément acceptées qu’elles apportaient “une aide” indiscutable dans l’élaboration des rapports46 ». En effet, l’organisation des Assises – qui suivra le même schéma pour les trois éditions47 – entraîne la désignation de responsables qui seront chargés à chacune des étapes de restitution du discours de retranscrire les informations, de les organiser selon une cohérence elle-même induite par les thèmes initialement proposés par la Confédération. Lors des Assises de 1994, année de nos premières observations, les délais imposés pour le rendu des travaux, les compétences intellectuellement requises pour la rédaction et attribuées plus volontiers aux salariés qu’aux élus, au siège qu’au réseau, la lassitude de la base provoquée par les faibles répercussions des Assises antérieures sur le fonctionnement des caisses, sont autant de facteurs qui induisent une prise en charge quasi-systématique de la production effective des rapports par des administratifs fédéraux, puis confédéraux. L’étude des documents de préparation des Assises montre précisément le soin apporté par les organes centraux à l’encadrement technique de la démarche participative, dont l’efficacité ne saurait être entravée par des questions de forme. Mais, « le fait que les enjeux sociaux et politiques engagés [dans les Assises Nationales] se soient dissimulés derrière des décisions apparemment purement techniques n’a pu que renforcer ces effets de censure et de neutralisation politique48 ». L’analyse des correspondances entre la Confédération et la Fédération laco entre mars 1993 et juin 1994, incluant les dossiers envoyés à l’ensemble des fédérations pour la préparation des Assises, révèle suivant quel processus les agents du Crédit Mutuel ont pu se réapproprier, à différents niveaux d’organisation, des directives et des consignes entièrement élaborées par les instances nationales. Les étapes du processus renferment, sous couvert de n’être qu’un guide pratique, des prescriptions précises sur la conduite à tenir ; la consultation de la base s’entendant ici comme stratégie de légitimation politique. Ainsi en mars 1993, des « propositions d’organisation » sont envoyées par un « comité politique des Assises » créé pour l’occasion et présidé par le président confédéral aux dirigeants des fédérations. En mai 1993, le président fédéral envoie une lettre, via les présidents locaux, à l’ensemble des caisses locales, incitant les acteurs du réseau à se mobiliser « pour la réussite de cet événement exceptionnel ». En juin 1993, « les thèmes des Assises, premières approches » sont envoyés par le comité national à un cadre fédéral désigné comme responsable des Assises ; désigné parce qu’ayant « une bonne connaissance de son Groupe et de ses ressources humaines, élus et salariés ». À ce stade, trois axes sont proposés (« le client du Crédit Mutuel, la banque Crédit Mutuel et sa différence, le Crédit Mutuel et la société »), dont les contours encore peu précis construisent l’espace de réappropriation par les agents régionaux et locaux. En juillet, le président fédéral envoie une synthèse des travaux réalisés dans sa fédération aux responsables du comité national. En août 1993, un cabinet d’études marketing, engagé par la confédération nationale, rédige un document de « recherche de thèmes et synthèse des études récentes disponibles ». En septembre 1993, le comité national rédige sur base des documents produits par les consultants un « document Crédit Mutuel », envoyé à l’ensemble des fédérations. Au même moment est posée par le comité national la question du choix des délégués, c’est-à-dire des représentants des caisses locales et des fédérations qui assisteront aux Assises. À Annecy, on souligne que « les choix des délégués ne sont pas faits afin de ne pas démotiver ceux qui ne sont pas choisis » ; le président de Strasbourg « précise qu’il ne faut sans doute pas aller trop vite dans la désignation des délégués (…) pour motiver davantage de personnes ». En octobre 1993, l’organisation générale des Assises – manifestation, mise en place des ateliers, logistique – est confiée à une agence spécialisée en communication. En novembre 1993, un guide d’animation de réunions délimite les objectifs des assises, « les moyens pédagogiques, les conditions d’efficacité et le scénario » appropriés pour les atteindre. Huit transparents sont fournis, précisant « les questions à ne pas manquer », des façons de « relancer la discussion », proposant des rubriques « pour les provocateurs » et enfin « quelques éléments de réflexion sur l’environnement général, bancaire et financier ». En janvier 1994, une lettre « du chef de projet » national stipule que « la réussite des ateliers – et donc des Assises – dépend en grande partie de la capacité des Présidents et Secrétaires à exercer leurs missions respectives. Aussi convient-il d’accorder une attention toute particulière à leur désignation. Pour vous aider dans cette tâche, je vous adresse une courte note précisant le rôle et les qualités recherchées (…). » Une fiche technique avec « Rôle du Président », « qualités d’un président efficace », « qualités d’un bon secrétaire » est alors mise à la disposition des responsables. En février 1994, les conseils se précisent et se multiplient : « Un groupe de travail est en cours de mise en place. [Il] devra identifier les points clés qui constituent le code de déontologie des élus et salariés et les droits et devoirs des sociétaires. Tout apport des groupes régionaux sur ces points sera le bienvenu. Sur la forme, il sera recherché une expression courte et directe (type « dix commandements ») qui pourrait être présentée aux médias. (…) Un questionnaire « Moi, sociétaire, client du Crédit Mutuel, j’ai envie de vous dire… », préparé par la confédération, est mis à disposition des fédérations dans la perspective d’une enquête auprès des sociétaires, « afin de mobiliser l’ensemble des acteurs du Crédit Mutuel49, (…) même si cette mobilisation générale est plus difficile une fois les délégués désignés ». Cette enquête sera finalement conduite lors des assemblées générales annuelles de caisses locales entre février et avril 1994 dans une volonté affichée de « permettre l’expression du plus grand nombre, (…) d’apporter aux journées de juin la mémoire de ce brassage d’idées qui permettra aux 370 ateliers de s’alimenter en partie de la sensibilité des 50000 acteurs du Crédit Mutuel50 ».

    53La « mise en scène » d’un comité technique et son rôle clairement défini – mise en œuvre et suivi des Assises, diffusion de l’information, liaison entre l’équipe « Assises confédérales » et les fédérations – fait des hommes qui le composent les véritables intermédiaires, les maillons essentiels dans le processus d’imposition symbolique d’un modèle mutualiste tel qu’il est pensé par les dirigeants du mouvement eux-mêmes fortement modelés par les exigences du marché et les contraintes des pouvoirs publics. Visiblement actifs, ils sont un outil essentiel de légitimation de la centralisation. Parallèlement, l’intégration du président fédéral dans l’équipe politique nationale de préparation des Assises est nécessaire, dans cette période de rupture des logiques de reproduction institutionnelle traditionnelle, au processus de réappropriation. En effet, les restrictions opérées dans la définition et la mise en pratique du rôle de l’élu « Crédit Mutuel » au niveau fédéral et local depuis les années 1960 obligent à une reconnaissance accrue par l’entreprise de la fonction politique et de l’homme qui l’occupe. Chargé d’une mission, l’intermédiaire peut alors « jouer son rôle », non plus seulement d’intermédiaire, d’« entre-deux » mais de véritable président de la fédération. Ainsi, sur dix-huit fédérations, seize sont représentées au Comité National par un élu qui est, dans 80 % des cas, le président fédéral51. Le processus de réappropriation ici amorcé permet tout de suite aux fédérations de se positionner en amont du projet et de « faire remonter » les préoccupations du terrain.

    54« Le fait de s’en remettre régulièrement à la base s’inscrit comme une stratégie de légitimation d’une politique particulière52 », dans la pratique de plus en plus proche du système bancaire classique mais dont la singularité et surtout la reconnaissance de la différence, par les acteurs du Crédit Mutuel, par les protagonistes du crédit rural, par les banquiers et enfin par l’État, repose sur l’exercice manifeste et permanent de la démocratie.

    55En effet, l’organisation bureaucratique, en entamant au niveau national un processus de réduction de l’espace de décision propre à la caisse locale s’efforce d’atténuer la visibilité des origines religieuses du mouvement, problématiques dans un premier temps pour les négociations avec l’État et nuisibles ensuite pour le développement du marché. Pour autant, elle ne peut pour les mêmes raisons prendre le risque d’une banalisation qui conduirait, au regard de la force financière des groupes bancaires français, à la disparition précoce du Crédit Mutuel qu’elle veut construire. Qui plus est, il est alors nécessaire de composer avec les sphères régionales de pouvoir dont le maintien est essentiel au développement économique.

    56Seul le compromis démocratique va permettre l’engloutissement des disparités d’intérêt et aboutir finalement à l’assentiment forcé des plus réfractaires. Ainsi, les initiateurs catholiques de l’Ouest, les pionniers historiques de l’Est, les nouveaux dirigeants parisiens et les représentants de l’État retrouvent ensemble leur identité de citoyen, leur conscience humaniste dont la mise en pratique s’inscrit parfaitement dans le fonctionnement d’une banque coopérative et mutualiste telle que le Crédit Mutuel.

    57La représentation devient dès lors un problème central de l’institution, que nous allons construire ici comme le prétexte d’une prise en charge globale, par les capitalistes financiers, des intérêts économiques de la population, de son encadrement et de son éducation. Les positions défendues par l’Église maintenaient les individus dans l’ordre naturel imposé par Dieu. Non seulement, les administrateurs n’étaient pas des représentants socio-économiques de leurs administrés mais cette quête eût été contraire aux prescriptions de l’Église pour qui l’entraide n’exclue par ailleurs à aucun moment le contrôle par un groupe élu. La question est ici de savoir qui sont les électeurs et sur quels moyens repose la légitimité de l’élection, afin de comprendre les transformations fictives, déjà mythiques du corps des élus, dans son identité sociale, économique et culturelle.

    58La représentation est en ce sens l’instrument exécutif de l’exclusion des élus des sphères de décision mais aussi de leur propre retrait devenu volontaire. Or il ne s’agit pas d’un retrait de personnes. Les élus restent à leur poste d’administrateurs des caisses locales, mais dans la mesure où leur rôle est restreint à la représentation, leur investissement dans l’activité de la caisse décroît. Petit à petit, alors que certains passaient chaque jour à la caisse pour discuter avec le gérant de tel ou tel sociétaire, de tel ou tel crédit, la fréquence des rencontres diminue fortement pour ne se réduire qu’aux institutionnelles réunions de conseil mensuelles. Finalement, c’est volontiers que les élus se laissent « manager » par les administratifs. Lors des réunions de conseil de caisse auxquelles nous avons pu assister entre 1995 et 1998, l’ordre du jour était préparé à 95 % par le directeur de caisse qui animait lui-même le débat dans 80 % des cas. La présidence de la réunion qui incombe, comme désigné, au président élu de la caisse est abandonnée au salarié, « qui est au courant de tout », qui « sait beaucoup mieux présenter les problèmes », qui « prépare des transparents sur l’ordinateur », qui « a l’habitude de diriger des réunions53… »

    59Le vocabulaire utilisé pour désigner ce groupe de représentants des sociétaires retranscrit également les évolutions de positions et de degré de reconnaissance à l’intérieur du groupe. Ainsi, les années 1960 marquent le commencement du travail d’imposition symbolique de l’idée d’une entreprise démocratique et citoyenne dont les dirigeants ne sont plus les seuls administrateurs. Ces derniers font maintenant équipe avec les administratifs. La distinction administrateur/administratif ne satisfait pas la nécessité d’une catégorisation marquée et va au cours des années 1970 se transformer souvent dans les discours par l’opposition plus franche entre élus et salariés. Les revendications actuelles – au niveau des représentants fédéraux notamment – pour une utilisation plus systématique du terme administrateur interviennent à un moment où le rôle des élus est réduit à la seule expression d’une forme conscientisée et exacerbée de « fétichisme politique54 ».

    60La professionnalisation du mouvement sous pression de l’État redéfinit institutionnellement la notion de représentation. Elle est assimilée à celle contenue dans le régime démocratique où la pensée des gouvernants se confond avec la pensée des gouvernés. « L’État ne fait que représenter la masse des individus ; (…) [il doit être] un foyer de représentations neuves55. » Délégation, représentation font référence au peuple dans son ensemble, comme dans la pratique démocratique où le peuple délègue ses pouvoirs à un parlement, organe de l’État, chargé de le représenter. Cette idéologie de la représentation « a fourni une théorie de la nature de l’État et des fins pour lesquelles l’État existe56 ».

    61Les informations recueillies lors de la consultation des archives du Crédit Mutuel LACO ne permettent pas une approche quantitative fine des administrateurs des caisses rurales avant 1960. Cependant, ces fonctions sont massivement occupées par des notables locaux qui tirent leur notabilité de la tradition, à laquelle s’associe parfois le charisme de l’individu, et surtout de leur pouvoir économique. C’est avant tout leur position de notable qui leur confère le « droit » d’encadrer le financement populaire. La lecture des registres, des articles de presse montre l’ampleur des implications de la noblesse locale, de la petite entreprise et de l’agriculture propriétaire dans les caisses rurales, et confirme les propos de plusieurs administrateurs honoraires qui s’accordent à dire « qu’au Crédit Mutuel, les administrateurs étaient pris parmi les gens aisés, les notables ». Aujourd’hui, cette population d’élus a peu évolué notamment en terme de professions occupées. Les agriculteurs (6,68 %) et les artisans (7,29 %) sont très présents dans les conseils de caisse (notamment ruraux) ; les techniciens (10,19 %), professions intermédiaires (9,1 %) et employés (16,85 %) sont eux aussi massivement administrateurs au niveau local ; les chefs d’entreprise, cadres supérieurs et professions libérales (21,4 %) occupent régulièrement les fonctions de président ou vice-président local. Les ouvriers qualifiés (8,88 %) et non qualifiés (1,71 %) historiquement moins impliqués sont minoritaires.

    62Ce n’est donc pas la représentation des sociétaires par les administrateurs, du peuple par les élus qui est en jeu, mais bien les conditions de sa légitimité. L’élargissement des territoires couverts par une seule caisse, le nombre grandissant de sociétaires par caisse, l’urbanisation de la clientèle, sont autant de critères rendus responsables institutionnellement de la soupçonnée défunte représentation entre élus et sociétariat, donc de la difficulté des premiers à défendre « objectivement » les intérêts des seconds. Cet attachement progressif du Crédit Mutuel à la question de la représentation illustre le processus de reconversion des fidèles catholiques en défenseurs peu convaincus de la démocratie. En effet, au moment de la constitution d’un groupe de dirigeants salariés, le pouvoir est lui-même symboliquement réparti entre les deux directions, l’une dite politique, l’autre administrative. Mais les textes reconnaissent le pouvoir suprême aux élus qui, dans cette nouvelle logique bureaucratique à présent contrôlée par l’État, ne peuvent l’exercer qu’au titre de représentants des individus dont ils ont la charge, et non plus comme c’était le cas dans un mouvement chrétien au regard de leur seule position de notables ou de catholiques charitables et dévoués à la cause des leurs. Cependant, seule la contrainte institutionnelle oblige à ce retournement d’étendard idéologique. Les individus, administrateurs de caisses locales, continuent d’exercer une pratique du crédit rural plus proche des bonnes œuvres que d’une banque coopérative démocratique. C’est dans l’action directe auprès des populations que les administrateurs des caisses rurales entretenaient leur position d’élus et surtout la conviction de leur utilité à faire le bien, à éduquer. Remplacer l’exercice de la notabilité traditionnelle par l’exercice d’une démocratie représentative ne transforme pas des chrétiens convaincus en militants politiques.

    63Pourtant les efforts seront nombreux à partir des années 1960 pour multiplier les marques de l’attachement du Crédit Mutuel au respect des règles démocratiques. L’étude des discours – et de leurs auteurs – prononcés lors de l’Assemblée Générale du groupe nantais en 1964 à l’aube de son adhésion à la Confédération nationale d’une part et de ceux de 1967 montre déjà le travail d’imposition symbolique amorcé à compter de l’institutionnalisation d’un Crédit Mutuel national.

    64Alors qu’en 1964 les assemblées générales sont encore présidées par un évêque et quelques prêtres, que ces derniers ont un droit symbolique et temporel très large d’expression, en 1967, soit deux ans à peine après l’adhésion à la confédération, les religieux sont replacés dans une position plus discrète, où seule leur présence encore importante est finalement soulignée par la direction. Les discours de 1964 – plus encore lorsqu’ils sont le fait de laïcs dont l’habit civil n’a pas l’« aura » de l’évêque ou du curé – prennent l’allure de sermons comme en témoigne les prédications de Robert de la Tullaye57 et de Marcel Robichon58. Ce dernier, avant tout attaché à la République par sa fonction de maire, n’hésite pas à multiplier les preuves dans ses paroles de son attachement aux valeurs catholiques prônées au sein des caisses rurales de Crédit Mutuel.

    65En 1967, un phénomène souligne une nouvelle volonté dirigeante de dissimuler l’appartenance catholique et de modeler les esprits à l’idée d’une organisation essentiellement démocratique. Cette année-là lors de l’assemblée générale, Armel Béliard, directeur de la fédération, après un bref historique des caisses de Crédit Mutuel, assimile la caisse locale à « une association démocratique… de promotion sociale. (…) Association démocratique par leur structure : chaque caisse étant formée de sociétaires, qui, réunis en Assemblée Générale, élisent les membres des conseils d’administration et de surveillance. » De la même manière, alors qu’en 1964 sont célébrés les hommes religieux du présent – notamment les abbés Thomas, Mabilais, Josse – et leur rattachement à des paroisses – particulièrement celle des Enfants Nantais –, en 1967 ces hommes incarnent dorénavant une histoire qui fera, à compter de cette date, l’objet de multiples rappels à chaque manifestation du Crédit Mutuel. La religion catholique ne doit plus s’exprimer dans le Crédit Mutuel ; elle doit maintenant se contenter d’en être l’un des fondements. Ainsi, l’origine catholique du mouvement des caisses de Crédit Mutuel va vite être atténuée dans les discours par la prédominance accordée au fondateur commun aux différentes fédérations régionales, à savoir l’allemand Raiffeisen, dont l’obédience protestante enlève le pouvoir à l’enracinement catholique. En accordant à ce précurseur le statut de « véritable créateur des caisses rurales en France » les dirigeants du Crédit Mutuel imposent petit à petit une histoire plus vaguement chrétienne que fondamentalement catholique. Pourtant, l’organisation des caisses de Crédit Mutuel repose encore à la fin des années 1960 sur une structure paroissiale, où les curés demeurent un lien essentiel entre ces « nouveaux banquiers » et la population.

    66Le fonctionnement des caisses rurales, aujourd’hui devenues des « agences » du Crédit Mutuel, qu’elles soient considérées comme catholiques, chrétiennes, ou citoyennes, fonctionnent principalement autour de la notion de proximité. La population des sociétaires, appartenant principalement aux classes populaires et moyennes, est attachée à la confiance qu’elle peut accorder aux individus chargés de gérer son argent et de défendre au mieux ses intérêts. Pendant longtemps, les religieux ont, dans le cadre du Crédit Mutuel, répondu au mieux à cette exigence, les relations traditionnellement entretenues avec les paroissiens servant de support au crédit que la communauté pouvait leur accorder. À partir des années 1960, et en parallèle du travail de construction d’un État providence entamé par les pouvoirs publics, cette confiance est transposée sur une population plus vaste de notables locaux, personnalités laïques, dont l’appartenance religieuse est reléguée à un second plan. La reconnaissance de nouvelles formes de notabilité est encouragée par le Crédit Mutuel qui est soucieux d’une part d’attirer à lui une clientèle nombreuse et d’autre part de satisfaire aux pressions d’un État qui désormais le contrôle. En intégrant dans les conseils d’administration des individus qui appartiennent à cette nouvelle catégorie de notables – à savoir élus municipaux, dirigeants de clubs sportifs, membres d’associations culturelles ou sociales59, professions libérales, militants syndicaux – l’entreprise parvient à un transfert de confiance sur des citoyens localement engagés. Le problème réside ici dans le fait que ces individus qui disposent effectivement d’une certaine « renommée locale » vont peu à peu quitter la sphère visible du Crédit Mutuel. Ils sont effectivement en contact fréquent avec la clientèle du Crédit Mutuel, entretiennent avec elle des rapports où leur identité de notables leur est reconnue, mais sur des espaces et à des moments où leur position d’administrateur de caisse n’est découverte que par le hasard des conversations.

    Degré de connaissance60 par la clientèle du Crédit Mutuel de Loire-Atlantique et du Centre-Ouest des administrateurs de leurs caisses locales

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    64 % des sociétaires et clients de la fédération LACO interrogés en 1996 ne connaissent aucun administrateur de leur propre caisse ; parmi eux, 7 % n’ont même pas idée de l’existence au sein du Crédit Mutuel des conseils d’administration. Par ailleurs, une majorité des individus ne connaissant qu’un seul administrateur (9 %) entretient généralement des relations privilégiées avec ce dernier : il s’agit souvent d’un proche voisin, d’un parent ou d’un collègue de travail.

    67La conversion élective – « élus de Dieu en élus du peuple » – prend effectivement forme dans la cooptation progressive d’individus dont la notabilité leur est généralement « accordée » par la reconnaissance de leur exemplaire citoyenneté. Depuis quelques années, des administrateurs sont également « recrutés » parmi les sphères économiquement élevées de la société locale, à savoir les chefs d’entreprise et les cadres supérieurs dont le seul capital économique suffit à les transformer en « candidats ». Leurs affinités religieuses, leur investissement associatif ou politique sont relégués à un plan secondaire dans le repérage des futurs administrateurs. La réussite économique s’apparente aujourd’hui à la réussite sociale et devient la vitrine d’une nouvelle forme de notabilité.

    68Le Crédit Mutuel adapte progressivement cette tradition de la représentation élective en intégrant au sein de ses structures politiques des individus massivement dotés en capitaux économiques. Ainsi, le jeune chef d’entreprise récemment installé sur la commune va parfois remplacer le président du club de judo, dont le contact avec la population peut être plus intense mais dont la notabilité s’effrite. Pourtant, ce phénomène est actuellement à peine discernable puisque la mise en avant par l’entreprise et par les pouvoirs publics de l’identité sociale – au détriment de l’identité économique – de l’entreprise entretient des pratiques non pas de dissimulation mais plutôt de non-publicité à l’extérieur du Crédit Mutuel. Les récentes observations effectuées lors des assemblées générales de caisses ont permis de noter l’entrée d’un nombre important de petits entrepreneurs, de jeunes diplômés d’école de commerce ou d’ingénieurs, de cadres supérieurs d’entreprise, qui dans certains cas cumulent déjà leur activité avec des fonctions d’élus municipaux.

    La difficile cohésion du groupe

    69Le processus de transformation du corps des élus reste inachevé et contribue à l’existence d’un groupe d’administrateurs hétérogènes dont les disparités d’intérêt et d’engagement se mêlent à la défense plus ou moins consciente, plus ou moins héritée et aboutie de valeurs distinctes. En effet, on distingue dans les conseils d’administration locaux et fédéraux cinq types d’individus.

    70Les militants de la première heure sont engagés au Crédit Mutuel depuis plus de quinze ans et participent61 activement à la vie locale et paroissiale de leur commune ou quartier. Ils sont majoritairement membres d’associations sportives, sociales, religieuses, et affichent volontiers leur engagement. Lors des entretiens avec les administrateurs fédéraux, une majorité d’entre eux a fait référence à « son » association, allant parfois jusqu’à me confier des documents informatifs sur les activités envisageables au sein du dit foyer, de la dite union ou corporation. On notera que c’est dans cette catégorie que l’on retrouve le plus de catholiques pratiquants, entendant ici par pratique l’investissement visible dans des activités religieuses autres que l’assistance régulière aux offices. Alors que certains se souviennent « retrouver les gens des patronages au conseil du Crédit Mutuel », avoir « remis en marche les machines au cinéma patronal », un autre fait état de son parcours au « bureau de la fédération internationale catholique d’éducation physique et sportive62 ».

    71Se joignent à ces premiers militants, ceux que l’on pourrait désigner comme des militants en quête de placements sociaux, c’est-à-dire les individus qui vont trouver plus ou moins consciemment au Crédit Mutuel un moyen supplémentaire d’asseoir leur notabilité. Ces deux catégories s’interpénètrent et il est difficile parfois de cerner la teneur de l’engagement, les deux intentions étant souvent inconsciemment mêlées. Il est cependant remarquable que des administrateurs ont gravi les échelons de l’élection à des fins essentiellement personnelles, en consacrant à l’entreprise le minimum de temps nécessaire à leur promotion interne, que leur situation professionnelle ou leur notoriété leur réservaient d’ailleurs déjà. En effet, le rôle des administrateurs est avant tout représentatif et le Crédit Mutuel offre à ce titre une vitrine intéressante (participation à des événements ou manifestations locales et régionales, inaugurations, parrainages, remises de distinction…). Mais, il n’est pas exclu pour cette seconde catégorie un parcours associatif, parfois même à connotation religieuse, notamment pour les plus anciens. Ainsi, on découvre finalement que ces derniers ont souvent milité à la jac, joc ou jec, qu’ils ont été membres d’un conseil paroissial, qu’ils font partie de l’association des anciens élèves du lycée privé de leur commune, etc. Cependant, les individus concernés contrairement aux premiers restent discrets sur la question au profit des renseignements sur leur condition actuelle de chef d’entreprise, d’élu municipal ou régional…

    72Les intéressés à la finance recherchent quant à eux dans cette structure un moyen de se former à moindre frais (contrainte temporelle restreinte, coût nul, engagement résiliable) aux techniques bancaires et de disposer de manière privilégiée d’informations précises sur les produits, les placements intéressants ou encore le « boursicotage ». Cette catégorie, souvent plus jeune, fait l’objet d’un « turn-over » important avec un passage au Crédit Mutuel qui ne dépasse guère trois ans : durée minimale du mandat statutairement admise.

    73S’ajoutent les personnes cooptées par les plus anciens et dont la présence permet essentiellement le maintien des structures légales propres aux banques mutuelles coopératives. Leur implication est faible ou tout au moins fluctuante. Leur bonne volonté, préalablement testée dans l’acceptation initiale de la fonction d’administrateur, est réactivée lors d’événements ponctuels tels la préparation de l’assemblée générale. Ces individus sont recrutés dans les réseaux d’interconnaissance des administrateurs déjà en place ou comme le fichier des élus le suggère dans le vivier citoyen de la commune.

    74Ainsi, on peut noter la présence marquée de membres des associations scolaires, type association de parents d’élèves. Par ailleurs, la participation aux conseils de caisses locales a également montré que les femmes sont bien représentées dans cette catégorie. En effet, ayant fait l’objet d’une attention particulière de la part de l’entreprise soucieuse de la parité, elles ont été largement cooptées ces dernières années. Pourtant leur participation reste souvent discrète (peu d’interventions en réunion) et leur engagement peu motivé63.

    75Restent enfin les nostalgiques qui, militants d’une époque, constatent les transformations de l’entreprise, elles-mêmes à l’origine d’amputations successives de leur fonction, et qui demeurent en place par le seul fait de l’habitude dans un rôle unique de représentation passive. Ayant construit au Crédit Mutuel un réseau amical important, ils continuent entre amis d’assister aux conseils, aux réunions et aux diverses manifestations.

    76Mais là encore, on ne peut réduire l’analyse à un simple découpage qui fixerait définitivement les positions de chacun. Ce qui permet la survie du mouvement en deçà du seul maintien de structures juridiques incontournables, c’est l’existence de passerelles entre les différentes catégories, la « foi » des uns faisant par exemple oublier l’objectif initial et quantifiable de formation des autres.

    77Ainsi, de jeunes cadres ayant intégré un conseil de caisse pour en « savoir plus sur la banque » vont finalement « se prendre au jeu » et au contact de l’entreprise « attraper le virus Crédit Mutuel ». Sans renoncer à leurs intentions de départ, ils contribuent à la reproduction des valeurs propres à l’engagement bénévole, au dévouement. De la même manière, de véritables militants Crédit Mutuel engagés dans l’entreprise avant les années 1980, donc dans une organisation où la fonction des élus contenait une part d’exécutif (notamment accord de prêt aux clients et regard sur le personnel) sont devenus au cours du processus de déplacement des sphères de décision (concentrée essentiellement dans les mains des salariés) de simples représentants, détachés de l’objet même de leur engagement.

    Notes de bas de page

    1 L’Union des Caisses Rurales et Ouvrières Françaises fédèrent l’ensemble des organisations adhérentes des caisses rurales en France. L’association de La Tullaye, qui succède à l’ucrof, rassemble principalement le groupe nantais, les Ardennes, les Côtes-du-Nord, le Finistère, le Maine-et-Loire, la Mayenne et le Morbihan.

    2 R. Saint-Alary et M. Lecène-Marénaud, Traité des sociétés, Sociétés coopératives, Généralités, Fascicule 168-1, Éditions techniques – Juris-Classeurs, 1994, p. 3-8.

    3 Le directeur (ou gérant), du fait de sa qualité de salarié, ne peut pas être membre du conseil d’administration ou du conseil de surveillance.

    4 Le Conseil d’Administration comprend trois à douze bénévoles, élus pour trois ans et renouvelables par tiers. Il désigne un président, élit un bureau qui comprend le plus souvent un vice-président, un secrétaire et un trésorier. Le président du conseil d’administration est également le président de la caisse locale. Le rôle du conseil d’administration est défini autour de la notion de « gestion de la caisse ». Le Conseil de Surveillance est composé de trois à sept bénévoles, élus pour deux ans. Il doit se réunir au moins deux fois par an, pour assumer son rôle de vérification des écritures et de la comptabilité. Dans certaines fédérations, cette mission est assurée par des commissaires aux comptes désignés par l’assemblée générale.

    5 Cette « terminologie identitaire » est alors « vide de sens » dans la mesure où elle ne s’apparente à aucune pratique spécifique, elle-même guidée par des croyances et valeurs particulières. Elle est imposée dans le seul but d’évacuer symboliquement l’identité catholique.

    6 Gildas Loirand, Une difficile affaire publique…, op. cit., note 3 p. 42. En effet, comme Gildas Loirand l’a démontré pour les pratiques sportives, « à l’initiative de l’État, des professions exercées de manière permanente dans le cadre d’un groupement en viennent à s’imposer dans un univers marqué par la prédominance du bénévolat en matière de transmission des gestuels et des savoirs techniques ».

    7 Claude Dubar, La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Armand Colin, Paris, 1995, p. 135.

    8 Max Weber, Économie et Société/2, op. cit., p. 87. L’auteur pose la question de la fraternité au sein de la communauté de voisinage qui se manifeste « par une aide bénévole [Bittleihe], c’est-à-dire un prêt non rétribué de biens d’usage, par le prêt sans intérêt de biens de consommation ou par un travail bénévole [Bittarbeit], c’est-à-dire un apport de main d’œuvre en cas de besoin particulièrement urgent ».

    9 Louis Durand rappelle ainsi que « pour être un bon administrateur, il n’est pas nécessaire d’être un financier expérimenté : un cultivateur intelligent, connaissant bien la population de la commune et la culture du pays et sachant faire les quatre règles d’arithmétique, est capable de remplir parfaitement la fonction. (…) Un bon administrateur doit comprendre notamment que l’œuvre ne se développera pas en un jour, qu’il doit faire l’éducation économique de la population. », Louis Durand, La caisse rurale. Système Raiffeisen, Éditions de l’Action Catholique, Paris, p. 47-49.

    10 Cette fédération a été constituée le 27 décembre 1965, suite à l’adhésion du groupe nantais à la confédération nationale. Dix caisses fondent cette fédération.

    11 Ouest France, Loire-Atlantique, 29 avril 1960, Musée de la Fédération du Crédit Mutuel de Loire-Atlantique et du Centre-Ouest.

    12 Propos recueillis auprès d’Armel Béliard, directeur général de la fédération de Loire-Atlantique, en retraite et administrateur honoraire.

    13 1964 est l’année qui précède l’adhésion à la confédération nationale et où le groupe nantais se prépare à intégrer l’entreprise Crédit Mutuel.

    14 On entend ici par agent actif un individu qui perpétue l’action initiale du mouvement, qui est au centre des activités puisqu’il les autorise, les règle, les provoque, les reproduit. Les salariés ne sont alors que les supports techniques de l’action.

    15 Le chapitre VII du Nouveau Manuel des Caisses de Crédit Mutuel rédigé par l’ucrof à Nantes (non daté mais circulant dans les caisses dans les années 1950-1960) fait référence au statut du secrétaire-comptable : « Le secrétaire, ainsi pris en dehors des Conseils, peut recevoir une indemnité compensatrice du temps qu’il consacre aux affaires de la Caisse. (…) Mais le Secrétaire, qui n’a pas de voix délibérative dans le Conseil, n’a pas de responsabilité d’administration. Ce point doit être mis en lumière dès le début : le rôle du secrétaire est très important mais c’est un rôle d’EXÉCUTION. », p. 53-54.

    16 En 1946, la création de la Banque Française d’Agriculture et de la Fédération du Crédit Coopératif Agricole Mutuel s’apparente à la première alerte véritable qui met juridiquement en danger l’influence que le clergé détient, particulièrement dans l’Ouest sur le financement des ruraux. La légalisation de ces deux organes nationaux atteste de cette volonté de l’État d’encadrer le crédit agricole, et donc de se substituer, pour le cas des Caisses rurales, à l’Église.

    17 Durant toute sa carrière au Crédit Mutuel, Armel Béliard occupera des fonctions bénévoles dans des associations sportives et sociales chrétiennes.

    18 Statuts de la caisse rurale, Union des Caisses Rurales et Ouvrières Françaises à responsabilité illimitée, Lyon, 1894, Art. 13. p. 6.

    19 Le tantième correspond ici à une part des gains d’une société anonyme, qui rémunère les administrateurs.

    20 Les statuts de 1894 sont rédigés et contrôlés par L’ucrof, alors assimilé au mouvement français des caisses de crédit catholique. C’est Louis Durand, avocat de profession, qui va utiliser ses compétences de juriste et faire de la caisse rurale une « Société en nom collectif à capital variable ». Les articles 13 et 14 relatifs à la gratuité des fonctions sont inclus dans les dispositions générales et concernent l’ensemble des promoteurs de l’organisation, la « non rémunération » s’imposant alors comme fondement des pratiques solidaires, fussent-elles économiques.

    21 Abbé P. J. Thomas, « Un groupe des caisses rurales », L’action populaire, n ° 201, 1909, p. 12.

    22 Souligné dans le texte.

    23 Gildas Loirand, Crise du bénévolat ou bénévoles en crise ? Un aspect des tensions et contradictions à l’intérieur des clubs sportifs, Actes du colloque Sport, relations sociales et action collective, Bordeaux, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1993, p. 542.

    24 La Monographie d’une caisse rurale permet d’identifier ces formes spécifiques de bénévolat apparentées mécaniquement à des catégories sociales distinctes. Ainsi, l’auteur, dans son éloge du désintéressement économique, décrit les intérêts, pour la noblesse locale notamment, d’investir le mouvement des caisses rurales. « Il est deux catégories de citoyens qui doivent figurer à l’avant-garde : les prêtres et les propriétaires. Les premiers pour faire aimer la religion ; les seconds pour sauver leur bourse et le principe de la propriété individuelle qui est un principe chrétien », Monographie d’une caisse rurale, par un Officier Supérieur de Cavalerie – ouvrage anonyme, op. cit., p. 4 et 100-101.

    25 Ce n’est pas tant le fait qu’ils soient rétribués qui importe mais plutôt le fait qu’ils soient autorisés à l’être par la communauté.

    26 Louis Durand, La caisse rurale, op. cit., p. 21-22.

    27 Max Weber, Économie et Société/2, op. cit., p. 23. Weber précise : « Nous entendrons par “coutume” [site] les comportements qui obéissent à un type constant et qui sont adoptés uniquement parce que ce sont formées des “accoutumances” [Gewohntheit] et imitations irréfléchies dans les voies tracées par la tradition ».

    28 Ibid, p. 18. Ce conflit entre “droit ecclésiastique” et “droit étatique” « s’est produit aussi fréquemment qu’inévitablement lorsque l’Église catholique en particulier mais aussi d’autres Églises se sont trouvées face à face avec l’État moderne. »

    29 À chaque étape de développement du Crédit Mutuel – précédant la production puis l’acceptation d’un statut légal spécial – seront intégrés au mouvement des hommes de formation juridique. Rappelons notamment le cas d’Henri Béliard, premier directeur de la fédération nantaise et notaire de profession.

    30 Face au vide juridique en matière d’encadrement du crédit et aux difficultés posées par le projet de séparation de l’Église et de l’État, les juristes du mouvement, catholiques rigoristes « utilisent » la loi du 24 juillet 1867, dont les vastes contours permettent des adaptations légales.

    31 Louis Durand cité par l’abbé Thomas et Henri Béliard, Manuel pratique, onzième édition, op. cit., p. 14-15.

    32 Georges Dole, Les professions ecclésiastiques, Fiction juridique et réalité sociologique, Paris, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1987, p. 266.

    33 52 ans, embauchée en 1972 par l’intermédiaire du clergé de la paroisse Saint Donatien, elle est actuellement, pendant son temps libre, au service gratuit de leurs prêtres. Au cours de l’entretien, elle a énuméré au moins une dizaine de personnes salariées actuelles du siège fédéral et originaires de la paroisse Saint Donatien.

    34 L’activité elle-même – collecte de l’épargne et distribution de prêts – et son développement récent a imposé dans la pratique l’investissement de personnes compétentes et il est nécessaire au moment des embauches de subvenir aux besoins techniques de l’institution. Dans certaines communautés rurales à prédominance agricole et à faible capital culturel (peu de jeunes diplômés d’études), il est parfois difficile de trouver un secrétaire-comptable de caisse. Par ailleurs, les individus plus diplômés (baccalauréat et second degré) ont un regard parfois dépréciatif sur les caisses rurales, qui n’ont pas pour eux le prestige des banques classiques.

    35 Propos recueillis auprès d’un administrateur local et fédéral honoraire de 75 ans.

    36 Plusieurs entretiens ont permis de constater que nombre d’employés, devenus cadres pour certains aujourd’hui, avaient échoué au baccalauréat et que leur échec scolaire n’avait été à aucun moment un obstacle à l’embauche. À salaire quelque peu inférieur aux autres entreprises bancaires, le Crédit Mutuel mettait en avant le fait de « donner leur chance à des gens motivés ».

    37 On entend par capital professionnel le cumul de l’expérience professionnelle bancaire, du niveau de diplôme à l’entrée dans l’entreprise et des formations internes commencées dans les cinq premières années d’activité.

    38 Né de père ouvrier aux Chantiers de l’Atlantique et de mère commerçante, l’individu a 52 ans, est marié et a deux enfants. Il a interrompu ses études secondaires. De 1962 à 1965, salarié à la bnp à Saint-Nazaire, de 1965 à 1969, salarié à la Banque Populaire à Nantes, il entre au Crédit Mutuel en 1969 où il occupe un poste de responsable de développement sur le secteur de Saint-Nazaire. En 1981, il devient directeur de l’inspection puis en 1984, inspecteur général sous contrôle de la confédération nationale.
    Sa formation bancaire est mise au service d’une zone peu couverte par les caisses rurales du fait de son identité ouvrière marquée et de l’influence réduite du clergé. Il s’agit ici de composer avec les exigences du marché. La référence morale d’appartenance à la communauté d’origine, si elle est maintenue, doit alors disparaître derrière des préoccupations techniques, seules légitimes aux yeux d’une population réticente voire réfractaire aux ingérences catholiques.

    39 Administrateur honoraire (caisse locale et fédération), 75 ans.

    40 Cette nécessité de « faire violence aux mémoires collectives » met en jeu des circonstances particulières d’entretiens. En effet, ce type d’anecdotes nous a été confié dans des situations que seule notre présence longue et régulière au sein de l’entreprise a pu suggérer. Ayant noué des amitiés avec certains salariés, il m’est fréquemment arrivé de les rencontrer en dehors du lieu de travail, chez eux ou à l’extérieur, lors de déjeuners, dîners ou autres soirées. Ces moments ont été l’occasion d’une liberté d’expression que nulle autre situation d’entretiens, voire de conversations menées sur l’espace professionnel n’a jamais inspiré. Il nous est donc arrivé fréquemment au retour de ces rencontres informelles de noter des bribes de discours telles que celles évoquées ici.

    41 L’autonomisation du groupe est entendue ici dans le sens où les administrateurs ne prennent plus en charge aucune fonction professionnalisante et se détachent nettement alors du groupe des administratifs.

    42 « Synthèse de la consultation auprès des caisses locales », Les cahiers du Crédit Mutuel, n ° 13-14, février 1978, p. 39. Louis Lichou, alors vice-président délégué de la Confédération Nationale, présenta, par le biais d’un discours, les résultats de cette « vaste consultation » dont la préoccupation majeure était de « faire participer chacun afin de parvenir tous ensemble à dégager les principes fondateurs de notre contrat mutualiste ».

    43 Charles Suaud, « Le mythe de la base, Les États Généraux du développement agricole et la production d’une parole paysanne », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n ° 52-53, juin 1984, p. 58.

    44 Des Assises Nationales seront organisées successivement en 1985 à Strasbourg et 1994 à Paris, suivant les mêmes logiques de consultation des caisses locales et devant permettre la restitution, après reprise par des instances de plus en plus centralisées, d’une « parole populaire ».

    45 Interview de Théo Braun par Roger Gicquel retranscrite dans les Cahiers du Crédit Mutuel, op. cit., p. 7.

    46 Charles Suaud, « Le mythe de la base », op. cit., p. 70.

    47 En 1985, les Assises se tiendront à Strasbourg. Les étroites relations historiquement entretenues avec Paris, auxquelles s’ajoute une place de leader en terme d’activité bancaire, assimilent politiquement Strasbourg à un organe central. Stratégiquement, l’organisation de la deuxième édition des Assises sur le territoire alsacien-lorrain vient confirmer, au sein du groupe Crédit Mutuel comme à l’extérieur, l’entretien nécessaire d’un capital symbolique propre à la fédération strasbourgeoise. La préparation des Assises s’étendra sur quatre ans puisqu’entre fin 1981 et 1984, toute une série d’entretiens avec les dirigeants conduira à l’organisation de séminaires de direction ayant pour thème les « orientations stratégiques du Crédit Mutuel » autour de « l’analyse de l’environnement et du potentiel Crédit Mutuel » et clôturés par une rencontre nationale pré-Assises « Fontainebleau 1994 » qui marquera le terme d’une « période de maturation », Dossier Crédit Mutuel LACO de préparation des Assises 1994, « Propositions d’organisation ».

    48 Ibid, p. 61.

    49 Souligné dans le texte.

    50 L’ensemble des citations contenues dans cette déclinaison chronologique des Assises provient des lettres et documents référencés dans un dossier de la fédération laco « Assises 1994 ».

    51 Il serait intéressant de fouiller l’histoire locale des fédérations où le représentant désigné est le directeur général – Annecy et Marseille – afin de mesurer les degrés de reconnaissance nécessaires et sans doute variables suivant le capital symbolique accumulé par chaque homme au sein des différentes histoires fédérales.

    52 Charles Suaud, « Le mythe de la base », op. cit., p. 63.

    53 Paroles de présidents de caisse locale collectées au cours des dites réunions et des différents passages dans les caisses.

    54 Pierre Bourdieu, « La délégation et le fétichisme politique », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n ° 52-53, juin 1984, p. 49-55.

    55 Émile Durkheim, Leçons de sociologie, VIIIe leçon, p. 125.

    56 Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, p. 327.

    57 « Nos caisses restent un instrument magnifique de dévouement pour les uns, de services reçus pour les autres. La perspective de vous rester uni encore ici-bas jusqu’au moment du grand départ pour l’Éternité ou peut-être les quelques services rendus aux caisses rurales me vaudront l’indulgence du Seigneur ».

    58 « Voyez-vous dans un ciment chrétien, dans un terrain chrétien, incontestablement cette œuvre d’entraide, cette œuvre humaine voyez-vous portera ses fruits. (…) Je vois dans les caisses rurales, non pas la subvention, mais l’adhésion libre, l’adhésion pour le prochain. (…) Je voulais vous dire en levant mon verre, à nos caisses rurales, à nos familles, à nos métiers, permettez moi aussi de vous dire à nos paroisses. »

    59 L’engagement bénévole dans des associations (hors Crédit Mutuel) concerne près de 25 % des administrateurs de la Fédération de Loire-Atlantique et du Centre – Ouest. Par cet engagement majoritaire au niveau des clubs sportifs, les classes populaires – techniciens, employés et ouvriers – accèdent à la position de notable. En effet, la faiblesse en terme de capitaux économiques et culturels est compensée par l’investissement associatif. 43.8 % des administrateurs engagés dans une association appartiennent aux catégories réunies « techniciens, employés et ouvriers » [N’= 402/N = 1752].

    60 Le terme de « connaissance » est ici à appréhender dans son sens « être informé de l’existence de quelqu’un et être en mesure de l’identifier par son nom, par sa profession ou une activité à valeur de statut ». En exemple nous pouvons citer le cas d’un client qui sait que « le président du club de football » de sa commune est également administrateur de la caisse de Crédit Mutuel.

    61 Aujourd’hui cette catégorie est souvent âgée (plus de 70 ans) et l’engagement qui était le sien a tendance à diminuer notamment en terme de temps consacré. Pourtant, certains demeurent tout de même de vraies « références locales ».

    62 On peut reprendre ici les associations ou organisations citées par les administrateurs (locaux et fédéraux) lors des entretiens et dont ils ont été ou sont encore les membres actifs. Cette liste n’est pas exhaustive et suit l’ordre chronologique des entretiens. Elle n’est qu’une vue représentative d’un paysage plus fourni : Conseil économique et paroissial de la Baule-les-Pins ; Union Sportive Ancenienne, ancien patronage ; Les Voltigeurs de Châteaubriant, association sportive de football ; Cinéma patronal ; Vélo Sport de Basse-Indre ; Fédération Sportive et Culturelle de France ; Fédération Internationale Catholique d’Éducation Physique et Sportive ; Alouette Foyer Club de la Rive Gauche de Limoges ; Association Sportive de Toutes Aides de Nantes, ancien patronage ; Vie associative de Saint Progatien, Nantes Lætitia Hand-Ball, ancienne corporation ; Club de Loisirs de Toutes Aides de Nantes, conseils pastoraux et paroissiaux ; conseils des écoles privées ; troupes de théâtre mixtes, etc.

    63 Parmi les administrateurs engagés dans le secteur associatif [N’= 402/N = 1752], 14.2 % sont des femmes. Parmi elles, 21.9 % sont membres d’une association scolaire.

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    1 L’Union des Caisses Rurales et Ouvrières Françaises fédèrent l’ensemble des organisations adhérentes des caisses rurales en France. L’association de La Tullaye, qui succède à l’ucrof, rassemble principalement le groupe nantais, les Ardennes, les Côtes-du-Nord, le Finistère, le Maine-et-Loire, la Mayenne et le Morbihan.

    2 R. Saint-Alary et M. Lecène-Marénaud, Traité des sociétés, Sociétés coopératives, Généralités, Fascicule 168-1, Éditions techniques – Juris-Classeurs, 1994, p. 3-8.

    3 Le directeur (ou gérant), du fait de sa qualité de salarié, ne peut pas être membre du conseil d’administration ou du conseil de surveillance.

    4 Le Conseil d’Administration comprend trois à douze bénévoles, élus pour trois ans et renouvelables par tiers. Il désigne un président, élit un bureau qui comprend le plus souvent un vice-président, un secrétaire et un trésorier. Le président du conseil d’administration est également le président de la caisse locale. Le rôle du conseil d’administration est défini autour de la notion de « gestion de la caisse ». Le Conseil de Surveillance est composé de trois à sept bénévoles, élus pour deux ans. Il doit se réunir au moins deux fois par an, pour assumer son rôle de vérification des écritures et de la comptabilité. Dans certaines fédérations, cette mission est assurée par des commissaires aux comptes désignés par l’assemblée générale.

    5 Cette « terminologie identitaire » est alors « vide de sens » dans la mesure où elle ne s’apparente à aucune pratique spécifique, elle-même guidée par des croyances et valeurs particulières. Elle est imposée dans le seul but d’évacuer symboliquement l’identité catholique.

    6 Gildas Loirand, Une difficile affaire publique…, op. cit., note 3 p. 42. En effet, comme Gildas Loirand l’a démontré pour les pratiques sportives, « à l’initiative de l’État, des professions exercées de manière permanente dans le cadre d’un groupement en viennent à s’imposer dans un univers marqué par la prédominance du bénévolat en matière de transmission des gestuels et des savoirs techniques ».

    7 Claude Dubar, La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Armand Colin, Paris, 1995, p. 135.

    8 Max Weber, Économie et Société/2, op. cit., p. 87. L’auteur pose la question de la fraternité au sein de la communauté de voisinage qui se manifeste « par une aide bénévole [Bittleihe], c’est-à-dire un prêt non rétribué de biens d’usage, par le prêt sans intérêt de biens de consommation ou par un travail bénévole [Bittarbeit], c’est-à-dire un apport de main d’œuvre en cas de besoin particulièrement urgent ».

    9 Louis Durand rappelle ainsi que « pour être un bon administrateur, il n’est pas nécessaire d’être un financier expérimenté : un cultivateur intelligent, connaissant bien la population de la commune et la culture du pays et sachant faire les quatre règles d’arithmétique, est capable de remplir parfaitement la fonction. (…) Un bon administrateur doit comprendre notamment que l’œuvre ne se développera pas en un jour, qu’il doit faire l’éducation économique de la population. », Louis Durand, La caisse rurale. Système Raiffeisen, Éditions de l’Action Catholique, Paris, p. 47-49.

    10 Cette fédération a été constituée le 27 décembre 1965, suite à l’adhésion du groupe nantais à la confédération nationale. Dix caisses fondent cette fédération.

    11 Ouest France, Loire-Atlantique, 29 avril 1960, Musée de la Fédération du Crédit Mutuel de Loire-Atlantique et du Centre-Ouest.

    12 Propos recueillis auprès d’Armel Béliard, directeur général de la fédération de Loire-Atlantique, en retraite et administrateur honoraire.

    13 1964 est l’année qui précède l’adhésion à la confédération nationale et où le groupe nantais se prépare à intégrer l’entreprise Crédit Mutuel.

    14 On entend ici par agent actif un individu qui perpétue l’action initiale du mouvement, qui est au centre des activités puisqu’il les autorise, les règle, les provoque, les reproduit. Les salariés ne sont alors que les supports techniques de l’action.

    15 Le chapitre VII du Nouveau Manuel des Caisses de Crédit Mutuel rédigé par l’ucrof à Nantes (non daté mais circulant dans les caisses dans les années 1950-1960) fait référence au statut du secrétaire-comptable : « Le secrétaire, ainsi pris en dehors des Conseils, peut recevoir une indemnité compensatrice du temps qu’il consacre aux affaires de la Caisse. (…) Mais le Secrétaire, qui n’a pas de voix délibérative dans le Conseil, n’a pas de responsabilité d’administration. Ce point doit être mis en lumière dès le début : le rôle du secrétaire est très important mais c’est un rôle d’EXÉCUTION. », p. 53-54.

    16 En 1946, la création de la Banque Française d’Agriculture et de la Fédération du Crédit Coopératif Agricole Mutuel s’apparente à la première alerte véritable qui met juridiquement en danger l’influence que le clergé détient, particulièrement dans l’Ouest sur le financement des ruraux. La légalisation de ces deux organes nationaux atteste de cette volonté de l’État d’encadrer le crédit agricole, et donc de se substituer, pour le cas des Caisses rurales, à l’Église.

    17 Durant toute sa carrière au Crédit Mutuel, Armel Béliard occupera des fonctions bénévoles dans des associations sportives et sociales chrétiennes.

    18 Statuts de la caisse rurale, Union des Caisses Rurales et Ouvrières Françaises à responsabilité illimitée, Lyon, 1894, Art. 13. p. 6.

    19 Le tantième correspond ici à une part des gains d’une société anonyme, qui rémunère les administrateurs.

    20 Les statuts de 1894 sont rédigés et contrôlés par L’ucrof, alors assimilé au mouvement français des caisses de crédit catholique. C’est Louis Durand, avocat de profession, qui va utiliser ses compétences de juriste et faire de la caisse rurale une « Société en nom collectif à capital variable ». Les articles 13 et 14 relatifs à la gratuité des fonctions sont inclus dans les dispositions générales et concernent l’ensemble des promoteurs de l’organisation, la « non rémunération » s’imposant alors comme fondement des pratiques solidaires, fussent-elles économiques.

    21 Abbé P. J. Thomas, « Un groupe des caisses rurales », L’action populaire, n ° 201, 1909, p. 12.

    22 Souligné dans le texte.

    23 Gildas Loirand, Crise du bénévolat ou bénévoles en crise ? Un aspect des tensions et contradictions à l’intérieur des clubs sportifs, Actes du colloque Sport, relations sociales et action collective, Bordeaux, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 1993, p. 542.

    24 La Monographie d’une caisse rurale permet d’identifier ces formes spécifiques de bénévolat apparentées mécaniquement à des catégories sociales distinctes. Ainsi, l’auteur, dans son éloge du désintéressement économique, décrit les intérêts, pour la noblesse locale notamment, d’investir le mouvement des caisses rurales. « Il est deux catégories de citoyens qui doivent figurer à l’avant-garde : les prêtres et les propriétaires. Les premiers pour faire aimer la religion ; les seconds pour sauver leur bourse et le principe de la propriété individuelle qui est un principe chrétien », Monographie d’une caisse rurale, par un Officier Supérieur de Cavalerie – ouvrage anonyme, op. cit., p. 4 et 100-101.

    25 Ce n’est pas tant le fait qu’ils soient rétribués qui importe mais plutôt le fait qu’ils soient autorisés à l’être par la communauté.

    26 Louis Durand, La caisse rurale, op. cit., p. 21-22.

    27 Max Weber, Économie et Société/2, op. cit., p. 23. Weber précise : « Nous entendrons par “coutume” [site] les comportements qui obéissent à un type constant et qui sont adoptés uniquement parce que ce sont formées des “accoutumances” [Gewohntheit] et imitations irréfléchies dans les voies tracées par la tradition ».

    28 Ibid, p. 18. Ce conflit entre “droit ecclésiastique” et “droit étatique” « s’est produit aussi fréquemment qu’inévitablement lorsque l’Église catholique en particulier mais aussi d’autres Églises se sont trouvées face à face avec l’État moderne. »

    29 À chaque étape de développement du Crédit Mutuel – précédant la production puis l’acceptation d’un statut légal spécial – seront intégrés au mouvement des hommes de formation juridique. Rappelons notamment le cas d’Henri Béliard, premier directeur de la fédération nantaise et notaire de profession.

    30 Face au vide juridique en matière d’encadrement du crédit et aux difficultés posées par le projet de séparation de l’Église et de l’État, les juristes du mouvement, catholiques rigoristes « utilisent » la loi du 24 juillet 1867, dont les vastes contours permettent des adaptations légales.

    31 Louis Durand cité par l’abbé Thomas et Henri Béliard, Manuel pratique, onzième édition, op. cit., p. 14-15.

    32 Georges Dole, Les professions ecclésiastiques, Fiction juridique et réalité sociologique, Paris, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1987, p. 266.

    33 52 ans, embauchée en 1972 par l’intermédiaire du clergé de la paroisse Saint Donatien, elle est actuellement, pendant son temps libre, au service gratuit de leurs prêtres. Au cours de l’entretien, elle a énuméré au moins une dizaine de personnes salariées actuelles du siège fédéral et originaires de la paroisse Saint Donatien.

    34 L’activité elle-même – collecte de l’épargne et distribution de prêts – et son développement récent a imposé dans la pratique l’investissement de personnes compétentes et il est nécessaire au moment des embauches de subvenir aux besoins techniques de l’institution. Dans certaines communautés rurales à prédominance agricole et à faible capital culturel (peu de jeunes diplômés d’études), il est parfois difficile de trouver un secrétaire-comptable de caisse. Par ailleurs, les individus plus diplômés (baccalauréat et second degré) ont un regard parfois dépréciatif sur les caisses rurales, qui n’ont pas pour eux le prestige des banques classiques.

    35 Propos recueillis auprès d’un administrateur local et fédéral honoraire de 75 ans.

    36 Plusieurs entretiens ont permis de constater que nombre d’employés, devenus cadres pour certains aujourd’hui, avaient échoué au baccalauréat et que leur échec scolaire n’avait été à aucun moment un obstacle à l’embauche. À salaire quelque peu inférieur aux autres entreprises bancaires, le Crédit Mutuel mettait en avant le fait de « donner leur chance à des gens motivés ».

    37 On entend par capital professionnel le cumul de l’expérience professionnelle bancaire, du niveau de diplôme à l’entrée dans l’entreprise et des formations internes commencées dans les cinq premières années d’activité.

    38 Né de père ouvrier aux Chantiers de l’Atlantique et de mère commerçante, l’individu a 52 ans, est marié et a deux enfants. Il a interrompu ses études secondaires. De 1962 à 1965, salarié à la bnp à Saint-Nazaire, de 1965 à 1969, salarié à la Banque Populaire à Nantes, il entre au Crédit Mutuel en 1969 où il occupe un poste de responsable de développement sur le secteur de Saint-Nazaire. En 1981, il devient directeur de l’inspection puis en 1984, inspecteur général sous contrôle de la confédération nationale.
    Sa formation bancaire est mise au service d’une zone peu couverte par les caisses rurales du fait de son identité ouvrière marquée et de l’influence réduite du clergé. Il s’agit ici de composer avec les exigences du marché. La référence morale d’appartenance à la communauté d’origine, si elle est maintenue, doit alors disparaître derrière des préoccupations techniques, seules légitimes aux yeux d’une population réticente voire réfractaire aux ingérences catholiques.

    39 Administrateur honoraire (caisse locale et fédération), 75 ans.

    40 Cette nécessité de « faire violence aux mémoires collectives » met en jeu des circonstances particulières d’entretiens. En effet, ce type d’anecdotes nous a été confié dans des situations que seule notre présence longue et régulière au sein de l’entreprise a pu suggérer. Ayant noué des amitiés avec certains salariés, il m’est fréquemment arrivé de les rencontrer en dehors du lieu de travail, chez eux ou à l’extérieur, lors de déjeuners, dîners ou autres soirées. Ces moments ont été l’occasion d’une liberté d’expression que nulle autre situation d’entretiens, voire de conversations menées sur l’espace professionnel n’a jamais inspiré. Il nous est donc arrivé fréquemment au retour de ces rencontres informelles de noter des bribes de discours telles que celles évoquées ici.

    41 L’autonomisation du groupe est entendue ici dans le sens où les administrateurs ne prennent plus en charge aucune fonction professionnalisante et se détachent nettement alors du groupe des administratifs.

    42 « Synthèse de la consultation auprès des caisses locales », Les cahiers du Crédit Mutuel, n ° 13-14, février 1978, p. 39. Louis Lichou, alors vice-président délégué de la Confédération Nationale, présenta, par le biais d’un discours, les résultats de cette « vaste consultation » dont la préoccupation majeure était de « faire participer chacun afin de parvenir tous ensemble à dégager les principes fondateurs de notre contrat mutualiste ».

    43 Charles Suaud, « Le mythe de la base, Les États Généraux du développement agricole et la production d’une parole paysanne », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n ° 52-53, juin 1984, p. 58.

    44 Des Assises Nationales seront organisées successivement en 1985 à Strasbourg et 1994 à Paris, suivant les mêmes logiques de consultation des caisses locales et devant permettre la restitution, après reprise par des instances de plus en plus centralisées, d’une « parole populaire ».

    45 Interview de Théo Braun par Roger Gicquel retranscrite dans les Cahiers du Crédit Mutuel, op. cit., p. 7.

    46 Charles Suaud, « Le mythe de la base », op. cit., p. 70.

    47 En 1985, les Assises se tiendront à Strasbourg. Les étroites relations historiquement entretenues avec Paris, auxquelles s’ajoute une place de leader en terme d’activité bancaire, assimilent politiquement Strasbourg à un organe central. Stratégiquement, l’organisation de la deuxième édition des Assises sur le territoire alsacien-lorrain vient confirmer, au sein du groupe Crédit Mutuel comme à l’extérieur, l’entretien nécessaire d’un capital symbolique propre à la fédération strasbourgeoise. La préparation des Assises s’étendra sur quatre ans puisqu’entre fin 1981 et 1984, toute une série d’entretiens avec les dirigeants conduira à l’organisation de séminaires de direction ayant pour thème les « orientations stratégiques du Crédit Mutuel » autour de « l’analyse de l’environnement et du potentiel Crédit Mutuel » et clôturés par une rencontre nationale pré-Assises « Fontainebleau 1994 » qui marquera le terme d’une « période de maturation », Dossier Crédit Mutuel LACO de préparation des Assises 1994, « Propositions d’organisation ».

    48 Ibid, p. 61.

    49 Souligné dans le texte.

    50 L’ensemble des citations contenues dans cette déclinaison chronologique des Assises provient des lettres et documents référencés dans un dossier de la fédération laco « Assises 1994 ».

    51 Il serait intéressant de fouiller l’histoire locale des fédérations où le représentant désigné est le directeur général – Annecy et Marseille – afin de mesurer les degrés de reconnaissance nécessaires et sans doute variables suivant le capital symbolique accumulé par chaque homme au sein des différentes histoires fédérales.

    52 Charles Suaud, « Le mythe de la base », op. cit., p. 63.

    53 Paroles de présidents de caisse locale collectées au cours des dites réunions et des différents passages dans les caisses.

    54 Pierre Bourdieu, « La délégation et le fétichisme politique », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n ° 52-53, juin 1984, p. 49-55.

    55 Émile Durkheim, Leçons de sociologie, VIIIe leçon, p. 125.

    56 Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, p. 327.

    57 « Nos caisses restent un instrument magnifique de dévouement pour les uns, de services reçus pour les autres. La perspective de vous rester uni encore ici-bas jusqu’au moment du grand départ pour l’Éternité ou peut-être les quelques services rendus aux caisses rurales me vaudront l’indulgence du Seigneur ».

    58 « Voyez-vous dans un ciment chrétien, dans un terrain chrétien, incontestablement cette œuvre d’entraide, cette œuvre humaine voyez-vous portera ses fruits. (…) Je vois dans les caisses rurales, non pas la subvention, mais l’adhésion libre, l’adhésion pour le prochain. (…) Je voulais vous dire en levant mon verre, à nos caisses rurales, à nos familles, à nos métiers, permettez moi aussi de vous dire à nos paroisses. »

    59 L’engagement bénévole dans des associations (hors Crédit Mutuel) concerne près de 25 % des administrateurs de la Fédération de Loire-Atlantique et du Centre – Ouest. Par cet engagement majoritaire au niveau des clubs sportifs, les classes populaires – techniciens, employés et ouvriers – accèdent à la position de notable. En effet, la faiblesse en terme de capitaux économiques et culturels est compensée par l’investissement associatif. 43.8 % des administrateurs engagés dans une association appartiennent aux catégories réunies « techniciens, employés et ouvriers » [N’= 402/N = 1752].

    60 Le terme de « connaissance » est ici à appréhender dans son sens « être informé de l’existence de quelqu’un et être en mesure de l’identifier par son nom, par sa profession ou une activité à valeur de statut ». En exemple nous pouvons citer le cas d’un client qui sait que « le président du club de football » de sa commune est également administrateur de la caisse de Crédit Mutuel.

    61 Aujourd’hui cette catégorie est souvent âgée (plus de 70 ans) et l’engagement qui était le sien a tendance à diminuer notamment en terme de temps consacré. Pourtant, certains demeurent tout de même de vraies « références locales ».

    62 On peut reprendre ici les associations ou organisations citées par les administrateurs (locaux et fédéraux) lors des entretiens et dont ils ont été ou sont encore les membres actifs. Cette liste n’est pas exhaustive et suit l’ordre chronologique des entretiens. Elle n’est qu’une vue représentative d’un paysage plus fourni : Conseil économique et paroissial de la Baule-les-Pins ; Union Sportive Ancenienne, ancien patronage ; Les Voltigeurs de Châteaubriant, association sportive de football ; Cinéma patronal ; Vélo Sport de Basse-Indre ; Fédération Sportive et Culturelle de France ; Fédération Internationale Catholique d’Éducation Physique et Sportive ; Alouette Foyer Club de la Rive Gauche de Limoges ; Association Sportive de Toutes Aides de Nantes, ancien patronage ; Vie associative de Saint Progatien, Nantes Lætitia Hand-Ball, ancienne corporation ; Club de Loisirs de Toutes Aides de Nantes, conseils pastoraux et paroissiaux ; conseils des écoles privées ; troupes de théâtre mixtes, etc.

    63 Parmi les administrateurs engagés dans le secteur associatif [N’= 402/N = 1752], 14.2 % sont des femmes. Parmi elles, 21.9 % sont membres d’une association scolaire.

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