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    Plan détaillé Texte intégral Les vacances programmées Les vacances contingentes Les vacances virtuelles Les vacances repliées Notes de bas de page

    Vacances populaires

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre V. Typologie du rapport au temps de vacances

    p. 123-158

    Entrées d’index

    Index géographique : France

    Texte intégral Les vacances programmées Un modèle familial La ritualisation La conquête Les vacances contingentes Des aspirations autonomistes L’aventure L’incertitude Les vacances virtuelles L’intérêt de l’enfant La contrariété La croyance Les vacances repliées Le principe de permanence L’ambivalence d’une culture sédentaire Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Dans la logique de la reproduction des vacanciers, les chances de départ ne sont pas équitablement distribuées mais elles ne sont pas non plus identiquement recherchées. Quels sont, plus précisément, les différents types de vacances et de vacanciers, les systèmes de valeurs qui structurent les aspirations, rêves ou projets d’occupation du temps de congés ? Dans quelle mesure le rapport au quotidien préfigure-t-il des manières différentes d’appréhender sinon la rupture des vacances du moins le basculement hors des cadres d’espace et de temps de la vie ordinaire ? L’hypothèse développée ici consiste à penser que le niveau d’anticipation des vacances en détermine les effets et que les manières d’investir ce temps fort de l’année s’ordonnent en relation étroite avec les expériences de sa condition.

    2Dans cette perspective, les différents types d’attitudes et de comportements des familles populaires ont été caractérisés à partir d’une série de variables identifiées dans le questionnaire et dans le corpus des entretiens semi-directifs. Cette méthode a permis de dresser une typologie à la fois qualitative et quantitative des familles réparties en sept groupes de poids inégal et selon une approche visant à croiser les procédures d’objectivation d’un côté, de compréhension de l’autre, selon un postulat où « comprendre et expliquer ne font qu’un1 ». Les types de rapport au temps de vacances et les groupes de vacanciers ainsi définis s’ordonnent à partir d’un premier axe de pratiques vacancières qui conjugue le départ ou le non-départ en vacances l’année de l’enquête (1990) avec la fréquence habituelle des séjours. Le deuxième axe désigne le degré auquel les familles investissent en pensée les vacances et il oppose le pôle de la programmation à celui de l’indifférence ou de l’oubli des vacances, au sens d’une autonomie symbolique des pratiques et des choix. Cet espace à deux dimensions a permis de définir quatre types de rapport au temps de vacances et de distinguer sept groupes caractérisés d’un côté, à partir de variables de condition sociale et professionnelle, de l’autre, en termes d’aspirations à partir ou de représentation idéale des vacances. La cohérence des groupes et leur valeur en tant que types procèdent d’une sélection des traits jugés les plus pertinents pour construire leur unité et ce qui les différencie les uns des autres. Les quatre groupes réunissant les vacanciers partis l’été en famille (Ritualistes, Conquérants, Aventuriers, Incertains) représentent 36 % de l’échantillon total, les trois autres (Contrariés, Croyants, Repliés) rassemblant les familles sédentaires ayant passé leur temps d’été et de congé au foyer.

    Image

    Les vacances programmées

    Un modèle familial

    3La programmation du temps de vacances correspond à des formes de décision et d’anticipation des séjours qui, tout en se développant distinctement selon que l’on considère les vacanciers Ritualistes ou Conquérants, ont en commun une même vision familiale de l’occupation du temps. La famille représente la matrice à partir de laquelle se structurent les rêves et projets de vacances et elle est aussi le lieu symbolique où se trouve déposée une mémoire collective et positive du groupe. Moment d’apogée dans le cycle des relations familiales, le temps des vacances d’été est l’occasion privilégiée, à l’échelle de l’année, de se retrouver en famille et d’en célébrer les vertus. Ritualistes et Conquérants partagent plus particulièrement la conviction selon laquelle leur intérêt personnel se conjugue avec celui du groupe familial2. Les aspirations à séjourner ensemble intègrent un projet pensé par et pour la famille. L’individu est prédisposé à s’oublier dans le groupe qui l’enveloppe et le définit. Ce modèle confine à la fusion des membres, au sens où, selon Jean Kellerhals, « l’épanouissement individuel et la réussite du couple semblent se recouvrir : le bien ultime est le fait même de la communauté3. » La perspective des bonnes vacances se mesure à l’aune des sociabilités familiales dont la richesse et l’étendue témoignent de l’unité et de l’identité du groupe. Cette dynamique de rassemblement à l’œuvre au moment des vacances est illustrée de façon exemplaire par les pratiques de la famille Lambert : « On se réunit souvent avec mon frère, on ne le voit jamais dans l’année, il habite pourtant à cinq kilomètres mais on le voit toujours quand c’est les vacances. »

    4La signification principalement familiale des séjours de vacances se développe dans une économie du partage et de l’échange festif. Être-ensemble-en-famille-en-vacances, c’est l’être pour de «bons moments», ceux dont plus tard on se souviendra collectivement. Ainsi, le souvenir que Monsieur Lambert conserve des vacances passées s’apparente-t-il à l’image des séjours qu’il aspire, sur un mode nostalgique, à revivre : « Les autres années c’était bien, nous, on aime bien manger, on fait des grosses bouffes avec mon frère, on se réunit toute la famille là-bas où on a un terrain. On fait des bonnes journées, on est fatigué aussi mais c’est fini ça, on n’arrive plus maintenant à se réunir tous non plus. » Affaibli, le pouvoir de rassemblement familial des vacances marque, dans l’esprit de Monsieur Lambert, la fin d’une époque et, du même coup, la fin des vacances. Non pas que le temps qui leur soit imparti n’existe plus distinctement, mais les investissements dont elles font l’objet perdent de leur sens et de leur utilité sociale. D’une certaine manière, succède au pluriel des vacances le singulier de la vacance : « Faire des choses en famille, nous on a toujours été habitués à la famille. Si on s’en va et qu’on est tout seul, ça va pas, on s’ennuie » poursuit-il. Aussi, l’idée d’une individualisation du temps de vacances dépensé à titre personnel apparaît-elle moins repoussée qu’impensée même si les Conquérants et surtout les Conquérantes sont plus disposés à voir dans l’intégration à un groupe de vacanciers la possibilité de passer de « bonnes vacances4 ». D’ailleurs, l’adhésion au modèle familial des vacances a un caractère fortement sexué : 73 % des hommes mais 58 % des femmes Ritualistes et 48 % des Conquérantes soutiennent la vision à dominante familiale. Plus en retrait par rapport à l’idée de passer la totalité de leurs vacances avec la famille ou, plus exactement, de devoir tout partager avec elle, les femmes Ritualistes et surtout Conquérantes expriment davantage le désir d’un temps à soi. Cet espace d’automonie en marge des obligations statutaires courantes procède d’une tentative d’affranchissement des tutelles institutionnelles, sociales et familiales, dont Joffre Dumazedier a montré qu’elle était l’un des traits majeurs du temps libre contemporain5. Ainsi, le consensus apparent autour du modèle familial des séjours de vacances pourrait masquer des divergences d’intérêts, du moins d’attentes, entre partenaires6. L’unité qui se dessine autour de l’objectif de départ en vacances et par la prépondérance familiale donnée au séjour n’est donc pas synonyme d’accord conjugal sur le mode d’occupation du temps qui, lui, restera à négocier. De même est-il nécessaire de distinguer l’approche des Ritualistes de celle des Conquérants.

    La ritualisation

    5Fortement investies en pensée (46 % des Ritualistes contre 26 % en moyenne pensent très souvent dans l’année aux vacances), les vacances des Ritualistes (22 % des enquêtés et 60 % des familles parties) s’accompagnent d’un souci de programmation visant à s’entourer de toutes les chances de départ. De fait, une forte majorité de familles (82 %) renouvelle tous les ans ou presque le cycle des vacances. Les départs rythment le déroulement de l’année, règlent l’alternance entre le travail et le non-travail, le temps circulaire de la quotidienneté et le temps des possibles vacanciers. Au temps des séjours, moments pleins de l’existence, succèdent les jours en creux de la vie quotidienne tournée vers l’attente rituelle d’un prochain départ. Si les vacances d’été représentent le moment phare de ce processus, celui à l’issue duquel une nouvelle année peut commencer, d’autres occasions d’être ensemble, ailleurs et comme dans un autre temps, viennent ponctuer le déroulement de la vie ordinaire. Ainsi, 23 % des familles Ritualistes (contre 11 % en moyenne) sont également parties en vacances à un autre moment de l’année. Pied-à-terre, locations saisonnières, caravanes et autres terrains aménagés que ces familles possèdent, dont elles sont locataires ou simplement bénéficiaires à titre familial, multiplient les possibilités de séjour et les destinations de vacances. Régulièrement fréquentés dans le cours de l’année, la saison d’été fait de ces lieux de villégiature le moment idéal pour en disposer pleinement. Les habitudes de la famille Bruet en témoignent : « C’est soit à la campagne, soit à la mer, j’ai des points précis, je sais que je peux aller quand je veux à Sarzeau en famille ou dans le mobile home sur un terrain qu’on a à l’année où on va aussi le week-end. » Soucieuse de préserver une liberté de choix, la famille Bruet s’est dotée d’une double possibilité de résidence (mer et campagne) qui lui permet d’alterner régulièrement ses destinations : « Si on ne va pas à la maison de campagne, on va à la mer, notre toile de tente est piquée là-bas. On l’a piquée au mois d’avril et elle reste jusqu’au mois de septembre » précise-t-elle. Les périodes de vacances et les week-ends représentent autant d’occasions pour partir, se rassembler et «en profiter » :

    « La maison de campagne, on y va aussi tous les week-ends. Le dimanche c’est vraiment la grande assemblée là-bas, tout le monde se retrouve parce que dans la semaine, on n’a pas tellement le temps. C’est différent de la semaine, on est plus décontracté, les enfants jouent dans leur coin. Quand on revient ici, on est un peu stressé, se retrouver dans un lieu fermé, où y’a rien… Quand on arrive ici, on attend le week-end d’après » poursuit madame Bruet.

    6Ce désir d’ailleurs, cette attente perpétuelle d’une existence toujours en partance, se nourrit d’une opposition radicale entre l’ordinaire de tous les jours et son contraire vacancier, entre le temps obligé du travail, salarié ou au foyer, et le temps libéré des vacances. Cette dichotomie régulièrement actualisée, alternativement éprouvée, exprime tout l’impensé qu’il y aurait pour ces familles à ne pas partir. Pour madame Bruet, la question du départ a la préservation de l’unité du groupe familial pour enjeu : « On fait le maximum pour ne pas rester là parce que rester là vraiment… Non, parce que rester ici, c’est broyer du noir, qu’est-ce que vous voulez faire avec six personnes enfermées dans un appartement, c’est forcé que ça pète ! »

    7L’hypothèse d’un été sans vacances suppose, dans l’esprit des Ritualistes, une profonde dégradation de la situation économique du ménage. C’est le type de contrainte invoqué par madame Lebur lorsqu’elle imagine ne pas partir : «Rester là, ça ne me mettrait pas le moral, savoir qu’il n’y a rien de prévu, qu’on ne sait pas ce qu’on va faire, non, vraiment, faudrait qu’on se retrouve sans ressources, là on l’accepterait… » La baisse de revenus qui frappe la famille Lambert, propriétaire d’un camping-car usagé et, depuis une quinzaine d’années, d’un terrain à l’île d’Oléron, perturbe sensiblement le cycle des séjours. Seul le départ l’été semble épargné, tel un îlot de bonheur à préserver, par la nécessaire réduction des dépenses qui affecte le budget du ménage. L’usage du camping-car en fournit une illustration saisissante car il procure à lui seul un sentiment vacancier (il suffit de rouler avec pour l’éprouver) et reste le symbole d’un statut qui, autrefois, autorisait de fréquents déplacements :

    « C’est à peu près le seul plaisir qu’on a, voyager, se promener… On ne se déplace qu’avec ça mais jusque-là, on ne peut pas partir beaucoup, parce qu’on a pas les moyens, c’est tout. Faut de l’argent pour mettre du fioul, ça nous arrive pas beaucoup de partir, faut dire ce qui est, maintenant, on part aux grandes vacances, c’est tout. »

    8Au travers de la perdurance du séjour d’été s’exprime la capacité de résistance des individus ayant intégré le principe d’un départ régulier. Cela témoigne aussi, selon un processus inverse de la conquête des premières vacances, des conséquences statutaires et sociales voire du sentiment d’exclusion que ne manquerait pas d’engendrer le renoncement à toute forme de séjour.

    9Dès lors, la régularité des départs en vacances se double d’une tendance à la reconduction, sous une forme et selon des modalités analogues, du type de séjour déjà expérimenté. Plus de la moitié des familles Ritualistes (55 % contre 46 % en moyenne de familles parties) avait dès l’automne ou en début d’année arrêté une destination de vacances. Celle-ci se décide parfois sans véritable choix car le retour sur les mêmes lieux apparaît comme un moyen de garantir le bon déroulement du séjour ou, à tout le moins, de conjurer l’incertitude et ses effets les plus indésirables. Des expressions telles que « c’est comme d’habitude », « c’est comme tous les ans » ou « c’est toujours au même endroit » ponctuent le rapport d’évidence que les vacanciers Ritualistes entretiennent au temps de vacances et soulignent le caractère comme allant de soi de la destination choisie. Exemplaires à cet égard sont les pratiques des familles d’origine étrangère (18 % dans ce groupe contre 11 % en moyenne d’échantillon) dont le retour au pays, programmé de longue date, lie la symbolique de la terre natale au lieu de vacances. Témoin, Monsieur Soulaki, dont le choix de vacances implique nécessairement qu’il puisse regagner le «chez-soi» de ses origines : « On part tous les ans chez nous au Maroc […] Pour moi les vacances c’est quand je vais au Maroc, c’est ça les vacances pour moi et pour mes enfants aussi. » Outre les aspects matériels et de coût dont la connaissance préalable agit comme un facteur de sécurisation des familles, la reconduction des destinations permet l’anticipation du contenu du séjour et la connaissance préalable du réseau relationnel vacancier. En ce sens, la ritualisation est un agent de régulation des relations entre vacanciers qui cimente les habitudes de séjour et entretient les raisons de se retrouver ensemble. Madame Sollier l’exprime avec conviction :

    « On retourne toujours au même endroit, c’est parce qu’il y a une très bonne ambiance, c’est beaucoup de gens qui vont beaucoup pour se reposer parce que c’est des gens qui travaillent toute une année et ils n’aiment pas le bruit et on voit que… comment je pourrais expliquer ça ?… On est à peu près tous pareils, c’est beaucoup de gens qui n’aiment pas visiter et qui sont là pour se reposer, il y en a beaucoup qui restent dans le camping pour se reposer, ils se cherchent un peu parce qu’ils aiment bien le calme. »

    10Suivant cette logique, l’homogénéité sociale des vacanciers contribue à leur bonne entente, fût-elle une cohabitation silencieuse. L’image paisible du camping, de la tolérance dans les relations entre vacanciers présuppose qu’ils se soient mutuellement élus, c’est-à-dire socialement reconnus.

    11Ce processus induit en retour des stratégies d’évitement voire d’exclusion de toute cohabitation obligée avec un voisinage vacancier jugé par trop dérangeant ou différent. Ce risque plus directement associé à un éventuel changement de site suggère quelques précautions préalables. Ainsi, en évoquant la crainte que son mari nourrit à l’égard des vacances en formule collective, madame Marrec souligne indirectement l’importance accordée au resserrement des relations familiales par une autonomie renforcée du groupe et la maîtrise des interactions se déroulant sur le lieu de séjour : « Mon mari, il ne veut pas se retrouver avec d’autres personnes. Il veut être indépendant, il préfère qu’on aille dans un camping avec la caravane et qu’on est ensemble, quitte à ce qu’il y ait des amis avec nous mais des amis qu’on choisira. » De même, en revenant toujours sur le même lieu de vacances, cette mère sait non seulement ce qu’elle va «trouver» mais aussi quelles personnes elle va pouvoir retrouver : « Nous, on sait où on va, on va toujours au même endroit. C’est un camping qui nous plaît bien en Vendée, on a des amis qui y vont tous les ans, ils nous réservent notre place. » Les stratégies de réservation d’emplacement pour la caravane ou la toile de tente, l’option mise, confidentiellement, sur tel ou tel bungalow mieux situé au regard des équipements et des espaces d’animation, contribuent, année après année, à l’ajustement des attentes et des réalités du séjour. Les privilèges acquis au bénéfice de l’ancienneté et entretenus par le réseau d’inter-connaissances dénotent un rapport d’appropriation du territoire vacancier. Les meilleures places ou supposées telles, font l’objet d’une mainmise de la part des habitués du site. Ces tactiques de placement dans l’espace du camping fonctionnent aussi comme des stratégies de distinction entre vacanciers. Elles conduisent à séparer d’un côté, les habitués du site, vacanciers forts de leur expérience et de leur prévoyance et, de l’autre, les nouveaux arrivants encore peu aguerris aux règles non-écrites régissant la distribution des places et souvent condamnés à occuper les emplacements jugés les moins désirables.

    12Mais au-delà des territoires « privés » que s’octroient les vacanciers, les pratiques ritualisées visent à faire renaître l’ambiance, le style de relations et les modes d’occupations qui ont fait le succès des vacances passées. En ce sens, aucun type de séjour ne correspond en particulier au choix des familles Ritualistes (leur répartition selon les différentes formules de vacances est à comparer à la moyenne des familles parties) car ces dernières sont guidées par leur souci d’intégrer un monde de vacances connu et prévisible, dans sa forme comme dans son contenu. La répétition est un attribut du rite et les Ritualistes aiment à retrouver les signes et les repères, les figures et les lieux caractéristiques des expériences passées. L’exemple de la famille Salmon séjournant en gîte avec d’autres membres de la famille témoigne de cette logique récurrente :

    « Ça fait la quatrième année qu’on va là-bas. Les deux années précédentes on s’est trouvé ensemble là-bas et on a trouvé qu’on s’entendait drôlement bien et puis, c’est gai d’être ensemble pour les enfants […] Les gens du village nous connaissent un peu, comme ça fait quatre ans qu’on y va, quand ils nous voient : “Tiens, les gens du Nord sont là!”, ils nous appellent les vacanciers. »

    13Précoces dans le choix du lieu de séjour, les vacanciers Ritualistes le sont également dans le financement par une pratique d’épargne régulière7. Ce souci de budgétisation et les modalités sous lesquelles se constitue le capital des vacances ne résultent pas simplement du montant des ressources disponibles car c’est moins l’aisance financière de ces familles à forte proportion d’ouvriers (52 % des chefs de ménage) que la valeur accordée aux vacances d’été qui motive cette épargne de précaution. Ajusté d’une année sur l’autre, le poste budgétaire consacré au financement des vacances fixe l’objectif à atteindre, donne une signification concrète à l’effort entrepris. La préparation des vacances engage une procédure se déroulant sur la plus grande partie de l’année et, ce faisant, intègre l’économie générale du fonctionnement familial. Madame Sollier est comptable de ses effets : « Moi je prépare mes vacances toute l’année, et tous les mois je mets autant de côté pour mes vacances. » Rituelles par le cycle des départs et les modalités de séjour, les vacances sont perpétuelles dans l’esprit et les comportements des familles qui comptent continûment avec elles, au sens monétaire et symbolique.

    La conquête

    14C’est en petit nombre que les familles Conquérantes (5 % des enquêtés et 15 % des familles parties) s’apprêtent à découvrir ou à redécouvrir les séjours de vacances qu’elles n’ont connus, au mieux, qu’une à deux fois. Parler de conquête ne signifie pas que les pratiques d’aujourd’hui recouvrent l’esprit et la lettre des vacances ouvrières d’hier mais que l’accès au départ suppose une lutte et un engagement de tous les instants (41 % y pensent très souvent dans l’année contre 26 % en moyenne). On peut filer la métaphore guerrière mais en précisant que c’est d’abord contre elles-mêmes et contre les déterminants d’une condition sociale et d’une histoire qui, souvent et parfois depuis toujours, les ont privées de vacances, que les familles se mobilisent pour partir. Plusieurs d’entre-elles, à l’image de la famille Gilbert, s’apprêtent pour la première fois à découvrir, à « goûter » dit madame Gilbert, le fruit longtemps défendu des vacances. Aussi, lorsqu’il est en passe de se réaliser, le moment tant attendu du départ n’est pas non plus sans susciter quelques inquiétudes. Car plus qu’un changement de lieu, il symbolise une rupture voire un renversement dans l’ordre du destin et de son statut. Madame Gilbert s’en préoccupe vivement : « On part comme ça à l’aventure, moi je connais rien du tout. J’ai 42 ans et c’est la première fois que je vais voir la mer… » Loin de s’aventurer en terra incognita, la famille Gilbert a prévu de longue date ses vacances mais c’est le principe du départ et non le choix du lieu de séjour qui a fait l’objet d’une programmation anticipée8. Tension entre le présent maîtrisé et l’avenir à inventer, l’aventure dont parle madame Gilbert la conduit à s’interroger sur le bien fondé de ses intentions et, au-delà, sur la légitimité à partir. D’ailleurs, elle semble toujours habitée par le doute à se reconnaître un tel droit : « Pour mon compte personnel, je ne serais pas partie. Nous, jamais on est parti, jamais on a profité de rien. Puis, j’ai dit on verra, on verra après… » En effet, partir en vacances pour une première fois, ce n’est pas simplement organiser le déroulement pratique du séjour, c’est aussi gérer les effets de statut et d’image associés, au moment du départ comme au retour. La perspective d’accéder à un séjour de vacances modifie la valeur sociale du groupe conjugal et familial ce qui implique non seulement une mobilisation économique sans précédent mais aussi la capacité à acquérir une disposition légitime, qui est aussi prise de position, à en bénéficier. Comme l’a montré Pierre Bourdieu à propos des pratiques de loisirs caractéristiques du goût dominant (golf, tennis, yachting), les obstacles économiques ne sont pas seuls en jeu et les conditions d’accès comportent des «droits d’entrée» cachés que sont, par exemple, la tradition familiale, l’apprentissage précoce ou les sociabilités de rigueur9. Pour qui ne possède pas le capital culturel et économique conférant toute sa légitimité au désir de partir et l’aisance nécessaire au vacancier, les vacances représentent un bien socialement classé dont les individus ne savent pas toujours dans quelle mesure ils pourront réellement en disposer. C’est donc au prix d’une certaine violence faite à elle-même que madame Gilbert, gestionnaire des ressources familiales, s’est décidée, seule, à assumer la responsabilité du départ : « C’est moi, j’ai été obligée de prendre ça sur moi. Parce que mon mari, il dit jamais rien, on part, on part pas, c’est pareil. Là déjà, pour partir à Berck, c’est dur quand même, c’est un gros souci, on est changé quand même, on sera changé. » Soutenus par la famille ou par les proches, les vacanciers Conquérants ont, parfois progressivement, parfois plus subitement, fait leur l’aptitude à partir, forçant le destin enraciné dans des habitudes sédentaires. Évoquons, à nouveau, le cas de madame Gilbert : « C’est plutôt mes frères qui m’ont décidée. Ils m’ont dit :“je ne comprends pas que tu ne partes pas, profites !” Et puis un jour, comme ça, début Janvier, découragée, j’ai dit allez, y’a pas d’avance, on y va ! » Cette manière d’appréhender les vacances comme on pénètre dans un monde inconnu montre qu’elles ne sont jamais définitivement acquises mais à tout moment conquises contre la sécurité et la sédentarité domestiques.

    15En effet, s’arracher en pratique comme en pensée à une quotidienneté qui tout à la fois protège et enferme nécessite une mobilisation économique et familiale redoublée. Épargner, définir un projet de vacances, prévoir et organiser le séjour, bref, rompre avec l’ordre de la routine et s’affranchir des déterminations du présent engage la famille dans une lutte et un sacrifice de tous les instants. C’est pourquoi, la conquête des vacances fait appel à la solidarité sans faille des membres du groupe conjugal et familial unis dans la poursuite d’un objectif commun. Compte tenu de la faiblesse des ressources disponibles10, l’épargne implique l’observation d’une discipline quotidienne. « Dès le moment où on a été prévenu qu’on pouvait partir à Nice, j’ai mis de l’argent de côté tous les mois » explique madame Frin (veuve, deux enfants, sans emploi, locataire en collectif). De même, Madame Gilbert reconnaît qu’« il a fallu faire attention : quand j’ai acheté des baskets pour mon fils, je n’ai pas pris des chaussures de marque […] On ne peut pas dire qu’on s’est privé question manger mais on a bien été obligé de faire attention à certaines choses. » Les petites économies de tous les jours (49 % des Conquérants épargnants ont fait des petites économies «quand c’était possible») mobilisent, à des degrés divers, chacun des membres du groupe domestique. Elles rappellent, par la médiation du projet de vacances, à l’intérêt supérieur du groupe. « On essaie toujours de mettre un peu de côté toute l’année pour dire de partir », explique Madame Chapuis. Faut s’y prendre à l’avance pour économiser, il faut mettre de l’argent de côté, il faut acheter des habits… Ah oui, faut faire des efforts » poursuit-elle. Aussi, les familles Conquérantes sont-elles portées à penser aux vacances, à puiser dans leurs rares souvenirs et surtout dans l’évocation du séjour annoncé les motifs nécessaires à la poursuite d’une telle entreprise. « On voudrait déjà être là-bas pour voir la famille, et puis profiter bien sûr, du temps, tout ça » confie madame Frin. Les individus lestent à l’aide des représentations des vacances à venir ce qui leur apparaît encore par trop immatériel, sans fondement objectif dans la vie de tous les jours. Parfois, ce sont les vacances passées qui se voient investies de cette fonction à la manière de madame Chapuis qui, évoquant son séjour en centre familial, ne parvient à dissimuler ou, plus exactement, se complaît à exprimer le sentiment de bonheur qui l’envahit : « C’était inoubliable des vacances comme ça, des vacances de rêve comme on dit. » Ces doux instants de félicité sont-ils à même de faire oublier tout ce qu’ils doivent aux sacrifices de la vie quotidienne ? En fait, pour qui incline à sublimer les vacances, le consentement à l’effort s’impose comme une nécessité transcendante, une épreuve annonciatrice des bonheurs à venir. « Quand on est en vacances, on est heureux » affirme madame Chapuis se délectant par avance du fruit de cette conquête faite contre elle-même et contre son destin.

    Les vacances contingentes

    Des aspirations autonomistes

    16Le rapport au temps de vacances des familles Aventurières et Incertaines se caractérise par une absence déclarée de programmation des départs et des séjours. Les individus font montre d’une faible inclination à penser dans l’année aux vacances (71 % y pensent assez peu souvent et 29 % jamais) et ils ne semblent guère préoccupés sinon d’être en vacances du moins d’en préparer collectivement l’avènement. Phénomène contingent par ce qu’il doit au hasard ou par le caractère non essentiel que les individus semblent lui attribuer, le séjour de vacances ne s’inscrit pas dans la quotidienneté mais dans un avenir possible sans être jamais tout à fait certain. Ce rapport détaché au temps de vacances recouvre, en réalité, des situations inégales selon qu’il s’agit du modèle de l’Aventure, autorisant des départs en vacances réguliers ou du modèle de l’Incertitude qui, lui, correspond à une fréquence de séjours sensiblement plus espacée. En outre, comme nous le verrons, la question du départ représente l’enjeu principal d’un rapport d’incertitude au temps de vacances alors que c’est bien plutôt autour de la forme du séjour ou, mieux, du style de vacances, que s’ordonne la logique de l’aventure.

    17Dans le modèle de la contingence, les aspirations autonomistes (« que chacun puisse faire des activités séparément ») s’expriment dans des proportions supérieures à la moyenne et avec une amplitude inégalée dans le groupe des vacanciers Incertains (41 % contre 27 % en moyenne), tout particulièrement chez les femmes (45 % contre 29 % en moyenne) où cette modalité prime la dimension familiale des vacances11. Dans le groupe des Aventuriers, ce sont au contraire les hommes qui manifestent un plus grand attachement à la dimension personnelle de l’occupation du temps de vacances (30 % contre 21 % pour les femmes). La difficulté à prévoir le départ en vacances à moins qu’il ne s’agisse d’une forme particulière d’arrangement de ses modalités, dénote une moindre inclination à s’inscrire dans un rapport de subordination au groupe. Cette forme moderniste de l’union s’apparente au modèle d’association décrit par Jean Kellerhals, modèle d’inspiration plus contractuelle de sorte qu’« il n’y a plus identification entre le couple et l’épanouissement individuel : le premier est perçu comme un des instruments possibles du second12 » Dans ce type d’échange, les partenaires s’affranchissent plus volontiers de la nécessité d’être et de faire avec le groupe conjugal et familial en vacances13. Significatif à cet égard est le mode d’organisation des vacances de madame Peron qui conjugue la phase familiale et la phase plus individuelle des séjours :

    « Cette année on part 15 jours en centre de vacances familiales, en Vendée. C’est très bien, ça fait deux fois qu’on y va, c’est très bien. On fait de tout, moi la gym le matin, les enfants avec leurs occupations, y’a beaucoup de soirées, on est bien occupé, j’apprécie de pouvoir y aller […] On se retrouve quand même mais disons si je vais à la gym, mon mari lui il s’occupe du petit et moi, quand je reviens, c’est soit les enfants qui partent faire du sport, soit mon mari, donc on se voit entre chaque… [madame Peron marque subitement une hésitation comme si elle réalisait tout ce que ces allers-retours expriment du caractère séquentiel des relations conjugales]. Je m’arrange pour y aller une semaine ou deux toute seule et mon mari vient les week-ends, comme ça, ça lui fait plus de vacances et tous ensemble. »

    18Un même principe vaut dans le cas de madame Kerjean qui assigne une double vocation à son séjour de vacances : d’une part, disposer d’un temps à soi (« me retrouver toute seule, étant mère au foyer on a besoin de se relâcher, de souffler, chose qu’on a pas assez je pense ») et, d’autre part, s’accorder un temps conjugal estimant qu’elle tout comme son mari ont « besoin de se retrouver tous les deux ».

    19Combiner ces aspirations nécessite une prise en charge du temps enfantin, celle qu’autorise, par exemple, le séjour en centre de vacances familiales qui est un modèle d’organisation pour « vivre ensemble séparément ». L’offre d’activités pour enfants représente, en effet, l’une des raisons principales des choix de séjour de vacances des Aventuriers (35 % des réponses contre 25 % en moyenne). La cohabitation familiale facilitée par l’intervention d’un tiers (structure collective, présence d’autres vacanciers) permet d’optimiser la relation entre l’affiliation au groupe et l’accomplissement de pratiques autonomes. Ces dernières s’expriment au travers de l’intérêt pour « s’occuper un peu de soi » (31 % parmi les Aventuriers contre 20 % en moyenne) ou bien « ne rien faire du tout, farniente » (18 % des Incertains contre 12 % en moyenne d’échantillon). Parallèlement, « se promener, faire des balades » (la moitié des vacanciers Aventuriers et Incertains contre 40 % en moyenne d’échantillon) définit le versant plus familial de leurs activités vacancières.

    L’aventure

    20Les Aventuriers (5 % des enquêtés et 15 % des familles parties) sont plus souvent des hommes (42 % contre 27 % en moyenne) et ils se recrutent en plus grand nombre dans les catégories socioprofessionnelles moyennes et indépendantes. Ces vacanciers bénéficient d’une relative stabilité de situation (77 % des chefs de ménage sont actifs) et partant, d’une garantie de ressources leur procurant la quasi-certitude de pouvoir renouveler le départ (90 % des familles de ce groupe partent régulièrement tous les ans ou presque). L’espace de la contingence ne concerne donc pas les probabilités de départ mais les destinations et les modalités de séjour. Madame Rivière en énonce le principe lorsqu’elle affirme : « On sait qu’on s’en va mais on ne sait pas où on s’en va. » De la même manière, si Madame Kerjean précise que « l’été, c’est pas spécialement prévu », il n’en demeure pas moins que le départ reste acquis : « Ah mais ça ne se décide pas, dit-elle, c’est d’office qu’on part quand même! » Les séjours d’un membre du couple seul sans les enfants ou bien encore les vacances prises à un autre moment de l’année14 s’avèrent également plus fréquents qu’en moyenne et tout laisse à penser qu’ils obéissent à une logique similaire : non-programmation explicite et grande latitude dans les modalités d’accès au séjour. En témoigne, l’expérience rapportée par madame Kerjean :

    « Cette année on ne devait pas aller non plus aux sports d’hiver, on avait dit : “Oh non, on va pas aller parce qu’on a fait quelques changements dans la maison.” Et puis, subitement, mon mari s’est trouvé un petit peu fatigué et on a dit : “Bon, on part parce que si on reste une semaine de vacances ici, on travaille.” Alors, bon, c’est pour ça qu’on est parti. »

    21Cette manière de jouer avec le temps, ce pouvoir de décision libre de toute programmation s’enracine le plus souvent dans des situations financières sinon aisées du moins facilitées15. Il faut compter en outre avec les bénéfices des recettes « cachées » que représentent les rentrées d’argent exceptionnelles, notamment les primes de treizième mois ou de vacances. Elles servent ici plus qu’ailleurs (35 % des Aventuriers épargnants contre 19 % en moyenne) à financer les vacances et libèrent d’une obligation de prévision. D’ailleurs, l’économie des vacances participe plus généralement d’un système où les Aventuriers refusent de céder à la contrainte financière jugée en quelque sorte irrecevable. « Nous on part, si on est à découvert en rentrant, tant pis, assure madame Rivière. D’abord, on n’a pas l’occasion de se détendre, c’est très long une année, si on ne prend pas le temps de se changer les idées, alors… » Certes, plusieurs familles Aventurières éprouvent des difficultés financières mais leur accès au séjour en vacances passe moins par une pratique d’épargne (36 % contre 51 % en moyenne de familles parties) qu’il ne procède d’une capacité à répondre au caractère imprévisible, spontané, du désir de vacances.

    22Pourtant, les moments de choix des sites de vacances restent proches de ceux observés en moyenne même si 38 % des vacanciers de ce groupe se sont déterminés au dernier moment. Un tel constat laisse à penser que cette forme de l’aventure est sinon programmée du moins couramment anticipée sans s’énoncer toujours comme telle. De ce point de vue, les séjours en centres de vacances collectives (pratiqués par 24 % des familles Aventurières contre 15 % en moyenne de familles parties) sont le type de formule qui nécessite une inscription souvent précoce mais autorise, par la suite, un rapport plus détaché à l’obligation de préparation des vacances. Libéré des contraintes d’ordre matériel et des préoccupations mentales de destination et d’occupation du temps de vacances, l’Aventurier acquiert par la certitude de vacances « programmées » toute latitude pour ne plus y penser. Une fois l’inscription effectuée, l’assurance sur les vacances obtenue, il suffirait en quelque sorte « d’attendre » selon le mot de madame Peron. En invoquant l’impossibilité à économiser sans devoir subir, en retour, les effets restrictifs d’un budget insuffisant, en repoussant le moment du choix – ou en taisant la destination que chacun sait probable – sans que pour autant se ferme l’horizon des possibles vacanciers, ces Aventuriers-là s’efforcent de préserver une marge d’autonomie et de décision16.

    23Mieux, l’indétermination relative qui entoure la question des vacances participe d’une stratégie de rupture d’avec le quotidien et prédispose ses agents à vivre les séjours comme autant d’aventures promises. Comme le dit Madame Kerjean : « L’été, on part comme ça, à l’aventure. » L’Aventurier de ce type crée et contrôle les conditions d’une décision d’opportunité en jouant des procédures de choix aléatoires et de sa grande disponibilité à l’imprévu. Complice du hasard, l’aventurier quête l’inattendu, compte avec l’émergence des «occasions» qu’il aura su engendrer. Le mode de décision de vacances de la famille Kerjean emprunte à cette logique : « Ça va se décider quand on va décider de prendre un catalogue et des directions, on va dire tiens, où on va en vacances ? » En ce sens, l’Aventurier représente, comme l’écrit Goerg Simmel, « l’exemple le plus fort de l’être anhistorique de l’homme, de l’être-présent17 ». Il refuse la détermination par son passé – sinon sa condition sociale objective – et s’affranchit du rapport à l’avenir. C’est ainsi que, prise au jeu vacancier qu’elle a contribué à produire, la famille Kerjean aime s’orienter et s’installer au gré des circonstances :

    « On regarde une carte et on se dit, tiens, on pourrait aller dans ce coin-là. On se donne un point de chute quand même, on cherche à voir si y’a un camping et là, arrivés sur place, on cherche. M’enfin, on a jamais dormi à la belle étoile! On arrive toujours à trouver une place sur un terrain de camping, on cherche un peu c’est tout. »

    24L’effet de surprise alimente l’imaginaire de la rupture première et fondatrice de l’aventure qui s’annonce : « On essaie de trouver un bon camping, là-bas je ne connais pas, la surprise est là » poursuit madame Kerjean. Cette manière de combiner et de faire se rencontrer « le facteur de sécurité et le facteur d’insécurité de la vie18 » porte à l’accentuation et à la célébration des ruptures qui sont une manière d’envol, « rêve de vol social19 » et de destinations lointaines pour de vraies vacances. Aussi, le déroulement des journées doit-il s’écarter dès que possible des contraintes de programmation et se plier à la seule discipline des plaisirs : « Ça se programme pas, on fait ce qu’on a envie de faire, on peut faire ça, on le fait. Les vacances, j’aime bien les organiser moi-même » affirme madame Portheux. Cette revendication d’autonomie dans le temps et dans l’expression des choix n’équivaut pas paradoxalement à un rejet des formules organisées car c’est à partir d’une abondance de l’offre, de la richesse distinctive des pratiques de loisir et de l’espace virtuel des possibles, que se déploie le sentiment de liberté du vacancier20.

    25Dénigrant les pratiques ritualistes, les Aventuriers appréhendent les vacances sur le mode de la découverte et du refoulement de leur condition ordinaire comme pour mieux s’acculturer à l’altérité du « nouveau monde » vacancier. La rencontre de l’Autre, du différent, fait partie intégrante du projet vacancier d’individus manifestant une inclination particulière à habiller leur séjour des couleurs de l’exotisme et du singulier. L’idée de voyage, de curiosité touristique voire d’exploit sportif ordonne le système des goûts de vacances des Aventuriers toujours animés d’une intention d’acquisition, d’expériences ou de savoirs. Ces manifestations de « bonne volonté culturelle » émanant d’individus préoccupés des obligations qu’ils prêtent à leur statut, façonnent le style de vacances de la famille Kerjean : « On essaie de connaître d’autres mondes, d’autres personnes qu’on ne reverra peut-être jamais, voir d’autres choses, des endroits qu’on n’aura pas l’occasion de revoir parce qu’on va généralement une seule fois en vacances dans le même endroit. » Le séjour de la famille Rivière semble obéir à une même ambition : « Ce que j’aime bien c’est voir autre chose. À Oléron, on se baladait, on voyait tout ce qui pouvait être vu : la côte, le zoo à Royan… » D’ailleurs, madame Rivière se préoccupe « d’avoir des guides pour voir ce qu’il y a à visiter, ce qu’on veut, c’est voir autre chose ». La référence à la culture et à l’enrichissement personnel est parfois explicite comme chez madame Portheux :

    « Ça apporte beaucoup de choses, c’est un moment de découverte, découverte d’autres paysages, de végétations différentes, enfin pour moi, c’est plein de choses, ça fait partie de la culture […] Ça permet de découvrir d’autres pays, d’autres cultures, une autre façon de vivre, de rencontrer des personnes différentes. »

    26Cet inventaire sans fin de la différence, de toutes les différences structurées autour de l’opposition du même, enfermé dans l’image d’une quotidienneté répétitive, et de l’Autre, projeté dans les séjours d’aventure, porte à repousser les limites géographiques, humaines et sociales des vacances, à l’instar de cet employé de commerce pressé d’être l’Aventurier dont le goût de l’épreuve, du hors-limite, masque un profond désir d’ascension sociale :

    « Moi, c’est un peu utopique mais les bonnes vacances ce serait de passer mes vacances avec une personne avec qui on pourrait faire tout exploit sportif, avoir tout ce qu’il faut, faire la traversée du désert à pied par exemple. Depuis que je pars en vacances moi, c’est un mois de sport mais j’aimerais bien avoir les moyens de faire des sports qui coûtent plus cher, le ski nautique, le cheval, tout ça c’est formidable. »

    27Si, comme l’écrit Jean-Didier Urbain, la traversée du désert et, plus généralement, les voyages à pied sont emprunts, au moins dans la philosophie de leurs promoteurs, d’une mystique de la religion où se succèdent les phases de l’initiation, de l’ascèse et enfin, de la révélation21, de telles pratiques rejaillissent par leur sévérité même, par leur dénuement matériel et leur signification en apparence des plus désintéressées, sur la valeur sociale de leurs adeptes. Sans recouvrir des formes aussi extrêmes, les goûts de vacances des Aventuriers se démarquent par leur esthétique de la pureté et de la liberté, leur exaltation de la nature et du corps, des vacances jugées par trop répétitives et collectives, en un mot ordinaires, des familles des classes populaires.

    L’incertitude

    28L’incertitude qui marque le rapport que les individus de ce groupe (4 % des enquêtés et 10 % des familles parties) ont au temps de vacances n’est pas sans effets sur la fréquence des départs relativement limités sans être pour autant totalement écartés22. La contingence qui entoure la perspective des vacances revêt ici le sens d’une contrainte dont les déterminants sont principalement d’ordre économique et statutaire. L’instabilité professionnelle frappe, en effet, une part importante des familles : près d’un cinquième des chefs de ménage est embauché sous une forme précaire (contre 8 % en moyenne de familles parties) et 29 % sont inactifs. Précarité qui, bien sûr, affecte le niveau de ressources des familles (56 % ont moins de 6 000 F de revenus mensuels contre un tiers des familles parties) et, au-delà, les probabilités objectives de départ. Jamais acquis, le départ l’été en vacances subit les aléas d’une condition sociale et professionnelle précaire qui enchaîne à la nécessité du présent. Magasinier de son état, Monsieur Moigeon parle de son salaire comme du « salaire de la peur » et du sentiment d’injustice qui le frappe, lui et ceux qui partagent sa condition : « On arrivera d’ici deux, trois ans où l’ouvrier il n’en prendra plus de vacances, y’a que celui qui aura les moyens qui pourra en prendre! » prédit-il. En dépit de difficultés économiques grandissantes et d’un rapport d’incertitude à l’avenir, les vacances intègrent l’ordre des bonheurs possibles mais dans un rêve emprunt de fatalité, persuadés qu’ils sont que cela n’arrivera pas, du moins pas sous la forme désirée. Aussi, les vacances sont-elles au mieux évoquées, rarement projetées :

    « Ça fait déjà un moment qu’on ne peut pas partir, vu qu’on a pas de voiture. C’est la deuxième année qu’on reste ici, cette année on va essayer de partir quand même » ose Monsieur Moigeon sans véritable conviction. « Je sais pas, on verra bien, y’a les finances, c’est les finances, c’est toujours ça… », poursuit-il.

    29Les vacances ne font pas figure d’objectif à atteindre : elles sont simplement un possible dans un contexte de grande imprévisibilité. Les ébauches de projet restent suspendues à la maîtrise du temps présent qui les enjoint de vivre avec les impératifs économiques du moment.

    30La possibilité d’économiser reste en effet très aléatoire (27 % des familles Incertaines ont épargné contre 51 % des familles parties), l’épargne fluctuant à l’image des chances qu’elles ont de pouvoir partir. Telle semble être la situation de madame Bagot (divorcée, mère de trois enfants, ouvrière d’entretien à mi-temps, locataire en collectif) qui s’efforce de croire en la possibilité d’un départ non sans exprimer quelque doute : « Normalement je dois partir trois semaines. Les autres années, pendant les vacances, j’étais restée là. Cette année, j’avais décidé de partir mais ça dépend si on va vraiment partir » Le projet de madame Bagot semblait pouvoir se réaliser lorsqu’elle devra subitement faire face à un contrecoup financier aussi puissant qu’imprévisible : « Jusqu’à hier, c’était à peu près sûr, mais maintenant, j’ai des problèmes d’argent, y’a trop de trucs à payer ce mois-ci. Ça m’a dégoûtée. » Émaillée d’imprévus, enserrée sous l’emprise des contraintes économiques, la vie quotidienne des familles Incertaines conduit progressivement à écarter toute velléité de départ. À mesure que l’échéance du départ se rapproche, les familles semblent se préparer à « faire sans », c’est-à-dire sans les vacances et sans les espérances qu’elles ont semblé, un temps, susciter. Cette anticipation négative rend inutiles les pratiques d’épargne somme toute difficiles, freine ou interrompt le processus de mobilisation familiale, s’il en est. Le séjour de vacances n’apparaît plus comme une perspective réaliste et, sous le poids d’événements qui s’enchaînent, les vacances sont parfois reportées sine die. Peu nombreuses sont, en effet, les familles qui prendront une décision précoce (16 % contre 46 % en moyenne d’échantillon ont décidé du lieu de vacances dès l’automne ou en début d’année) et la moitié des départs se décidera au dernier moment. D’ailleurs, il arrive que la connaissance de la destination ou des modalités de séjour précède la décision de partir. Offre de prêt familial d’un mobile home pour la famille Moigeon, proposition de camping sur un terrain privé avec des amis pour madame Bagot, sont autant d’hypothèses évoquées mais peu probables en réalité. « Avec le salaire qu’on a, c’est pas possible, on ne peut rien prévoir » certifie Monsieur Moigeon. La résignation se lit également dans les paroles de Monsieur Maudet (au chômage, trois enfants, conjointe serveuse, locataire en collectif) : « Si on pouvait partir, ça nous ferait déjà un peu de vacances, mais nos moyens ne nous le permettent pas non plus. » Ce à quoi sa femme fait écho en précisant : « Si une année on dit qu’on part en vacances bon, ben, faudra que tous les mois on mette un petit peu de côté pour pouvoir partir. » Questionnée peu de temps avant la période d’été sur ses projets vacanciers, madame Villers croit ainsi pouvoir affirmer que la famille ne partira pas : « En principe, on le sait un mois avant de partir, on a déjà envisagé à peu près ce qu’on allait faire, ce qu’on allait pas faire. Cette année on sait qu’on ne partira pas parce que les moyens ne nous le permettent pas. » Cette « résignation au nécessaire » qui commande les choix de nécessité n’implique pas l’exclusion de toute image de repos, de vie au grand air, d’oubli du quotidien. Mais apprendre à ne plus y penser, s’en détourner parfois, est aussi une manière de mieux se protéger et de se préparer à accepter, le moment du non-départ venu, l’arbitraire qui sanctionne une condition et un destin. En s’éloignant progressivement, cet espoir renvoie chacun à ses rêves de vacances quitte à ne plus reconnaître l’intérêt du séjour un moment envisagé. L’exemple de la famille Moigeon montre ce glissement progressif qui conduit à la dénégation du séjour en mobile home – celui-là même où ils ont passé leurs dernières vacances et où ils se rendront en définitive pour un prochain séjour – : « Les vacances en caravane, c’est pour dire de ne pas rester à la maison, de se reposer, de changer d’air, parce que la caravane, c’est comme ici, faut travailler, faire le dîner… » affirme Monsieur Moigeon. Solidaire de son mari, madame Moigeon dit le peu d’entrain qu’elle a pour ce type de vacances : « On a les mêmes occupations qu’ici, hein, il faut faire les courses, préparer le dîner. Vous vous levez le matin, faut faire les lits, faut débarrasser… » Cette représentation des vacances comme transfert des activités domestiques, s’écarte par trop des « vraies vacances » imaginées par Monsieur Moigeon et sa femme. Le séjour en formule collective est leur référence commune, celle dont l’évocation suscite immédiatement l’enthousiasme et l’adhésion spontanée. Dépeint sous les traits du voyage organisé en Espagne ou, plus généralement, sous la figure d’un séjour partagé avec un groupe de vacanciers, ce séjour-là serait en mesure de rompre le cycle monotone de la routine familiale, d’engendrer de nouvelles sociabilités, pour les plonger dans une ambiance festive dont ils se prennent alors à rêver : « On serait tout le monde dans la salle à manger, on se fait des amis, tout ça, j’aime bien plutôt qu’à faire toujours la popote. Du moment que tu ne fous rien! On se promène, on ne fait rien, c’est des vacances idéales ça! » Le désir d’intégrer une communauté solidaire et chaleureuse – « le voyage organisé, y’a que ça! » assure Monsieur Moigeon – laisse entrevoir un goût de l’échange et de la participation nécessaire à l’édification d’un sentiment vacancier qui ne peut s’accomplir dans la seule logique du regroupement familial. Madame Bagot parle de rencontrer de « nouveaux amis » et veut surtout « ne pas être seule dans un endroit ». Plus généralement, les vacanciers Incertains attachent une importance particulière au fait de pouvoir « se faire des amis » (28 % le définissent comme une condition des bonnes vacances) de même qu’ils attendent de trouver des animations, de participer à des spectacles et des fêtes, afin de ne pas être seuls, y compris dans une représentation de la solitude conjugale et familiale. Mais, loin de s’y préparer, ils renoncent à s’engager dans une lutte pour accéder aux vacances dont ils pensent, sans toujours se l’avouer, qu’elle sera vaine.

    31Pour autant, les attitudes quelque peu résignées des vacanciers Incertains ne valent pas comme renoncement définitif à partir. L’idée du départ qui sommeillait en chacun d’eux s’actualise généralement au dernier moment, c’est-à-dire une fois connus les moyens financiers pouvant être affectés au séjour. « On s’est décidé en dernière minute, on n’a pas fait de projet avant. J’avais un matériel de camping, on a décidé de s’en aller quand on a vu qu’on pouvait s’en aller, c’est tout » explique madame Villers. Mais au-delà de l’incertitude économique et professionnelle, deux sources d’influence sont susceptibles de précipiter « l’aventure » des vacances : l’une, interne, est exercée par les enfants, l’autre, externe, par les amis et les proches. En effet, les décisions de vacances s’effectuent fréquemment en réponse à une offre de séjour élevée au rang d’opportunité, le plus souvent à l’initiative des membres de la famille. Ainsi, les « conseils » de ces derniers sont intervenus à hauteur de 34 % dans les raisons de départ (contre 20 % en moyenne). Or, à la différence des vacanciers Aventuriers, leurs sollicitations n’ont pas fait qu’orienter les choix mais ont éveillé un intérêt latent voire refoulé à partir. Témoin, la famille Maudet qui n’envisageait plus de partir et dont le premier départ consistera en un court séjour de quatre journées en Center Parc : « Ça s’est décidé comme ça, on en parlait avec ma sœur et puis on est parti tous ensemble parce qu’au départ on ne devait pas partir, on ne devait pas partir du tout vu que je suis sans travail et mon mari aussi. » L’invitation familiale et les facilités matérielles offertes ont légitimé l’accès au séjour qui n’a pas nécessité d’investissement durable ni d’anticipation préalable. C’est ainsi que madame Moigeon doit son séjour et celui de la famille à une proposition faite par sa mère : « C’est elle qui m’a offert ce séjour dans son mobile home, comme elle n’y allait pas elle nous l’a proposé. » Les amis interviennent également dans ce processus, à l’image de madame Bagot partie en camping sur un terrain privé avec ses trois enfants : « C’est avec des amis, on a organisé ça le mois d’avant comme ça, ça nous a pris. »

    32À ces modalités d’accès au séjour, il faut ajouter parfois les requêtes formulées par les enfants. Ces derniers agissent en prescripteurs de séjours et exigent des parents peu ou prou tenus par l’idéologie des vertus éducatives des loisirs et des vacances, qu’ils leur offrent ce qui finalement leur apparaît comme un dû. Consciente de cet enjeu, madame Maudet a semblé redouter les conséquences du refus qu’elle pensait opposer à ses enfants : « Au début, j’avais dit : “Non, on ne partira pas parce que je ne peux pas payer ça”, et ben, ils faisaient un petit peu la tête de ne pas partir et puis après, j’ai dit :“Bon, ben, on va y aller quand même”, donc on s’est sacrifié un peu quand même. » Dans ce contexte, les vacances se décident « pour les enfants » et en leur nom. Témoin, Monsieur Sémo (technicien, deux enfants, conjointe au foyer, location en collectif) qui a brusquement éprouvé le besoin d’une transition estivale, s’accordant ainsi ce que la raison économique lui enjoignait d’ignorer :

    « Ça s’est décidé à la dernière minute, je savais pas si je partais ou si je partais pas, je l’ai su trois ou quatre jours avant. Y’a eu un ras-le-bol, le ras-le-bol de tout, fallait faire l’évasion complète, on a été dans le midi […] On fait toujours des économies sur l’année mais si entre deux y’a des pépins, les économies elles défilent. Cette année, c’était tout juste mais on a mis les deux bouts parce que théoriquement on ne devait pas partir, mais rien que pour les enfants… »

    33Le départ impromptu des familles Incertaines conduit à des solutions de dernière heure qui sont aussi, en particulier pour les plus démunies, celles d’une dernière chance de vacances. Plus du tiers des vacanciers Incertains (36 % contre 19 % en moyenne) reconnaît qu’il n’y avait pas d’autre choix de vacances possible. A l’idée renouvelée du départ correspond l’exclusivité d’un séjour et le refuser conduirait à s’en priver définitivement. Lorsque la perspective du départ se fait jour, telle une éclaircie dans le brouillard enveloppant de la quotidienneté, ce qui semblait imprévisible sinon impensable est en passe de se réaliser. Dès lors, une aventure naissante succède à l’incertitude latente, l’agitation chasse l’ennui, une vision d’avenir se surajoute à la réalité du présent.

    Les vacances virtuelles

    L’intérêt de l’enfant

    34Les personnes rassemblées sous cette modalité du rapport au temps de vacances se trouvent confrontées pour des raisons économiques et professionnelles, plus rarement familiales, à la nécessité de gérer une sédentarité estivale, fréquente parmi le groupe des Croyants (58 % des familles ne sont jamais parties en vacances), beaucoup plus occasionnelle pour les Contrariés (56 % des familles partent tous les ans ou presque). Elles repoussent les espérances lointaines mais aussi parfois les projets concrets qu’elles nourrissaient pour elles-mêmes et se préoccupent désormais, sous l’impulsion de la mère en particulier, de les garantir à l’enfant. Madame Castiou l’exprime avec force : « L’idéal, ce serait de partir avec les enfants mais ce que je fais, c’est pas pour moi, c’est pour les enfants. Moi, ce à quoi je pense, c’est tout ce qui concerne mes enfants! » Ce type d’attitudes se manifeste sous deux formes distinctes. Dans le cas des familles Contrariées, les vacances des enfants sont appréhendées comme une nécessité à la fois pratique et éducative relativement indépendante des vacances du groupe. Les familles Croyantes, quant à elles, satisfont à une fonction d’occupation du temps et s’inscrivent dans un ordre de valeurs où le bien-être de l’enfant prime celui des parents et a vocation à représenter le bien commun, c’est-à-dire celui du groupe familial tout entier. Le primat accordé à l’aménagement du temps de l’enfant se vérifie tout particulièrement dans le groupe des Croyants où 38 % de ses membres – pourcentage le plus élevé – contre 29 % des Contrariés considèrent qu’il faut avant tout faire partir les enfants. De même, s’assurer que les enfants sont bien occupés représente le critère principal dans la définition des bonnes vacances des individus Croyants (62 % le citent contre 51 % des Contrariés). Pour autant, les taux de départ en vacances des enfants sont supérieurs dans les familles Contrariées à ceux des ménages Croyants23. Cet écart tient sans doute au différentiel de revenus et de statut entre les familles des deux groupes. Davantage de ménages professionnellement actifs et moins d’ouvriers du côté des familles Contrariées, des revenus sensiblement plus élevés et par conséquent une situation qui tout à la fois autorise économiquement et nécessite en pratique (occupation sur la période de travail des parents) le départ des enfants. Pour autant, substituer les vacances des enfants au séjour familial ne va pas sans susciter quelques résistances rappelant du même coup l’intérêt spécifique du départ en famille. Le non départ n’induit pas un rapport d’exclusion toujours identique car, comme l’énonce Jean-Claude Passeron, « en deçà de la pratique, la privation a encore ses modalités et ses langages, ses sous-groupes et ses stratégies d’imagination24 ». Autrement dit, certaines familles ont progressivement intégré le non-départ comme pour mieux conjurer ses effets mais d’autres continuent d’espérer des vacances par trop improbables au regard de leur condition.

    La contrariété

    35Les habitudes de vacances des familles Contrariées (10 % des enquêtés et 16 % des familles sédentaires) les conduisaient légitimement à croire en l’avènement d’un prochain séjour et à l’attendre. C’est la raison pour laquelle une forte proportion d’individus de ce groupe avait envisagé de partir (42 % contre 26 % des familles sédentaires) ce qui laisse à penser que le non-départ vient interrompre un processus qui n’était pas simplement de projection imaginaire mais recouvrait le sens concret d’un projet. Cette perspective est ravalée au rang d’une illusion sans lendemain et les vacances empêchées sonnent comme un « coup » supplémentaire du destin. Si les individus Contrariés imputent principalement à un « problème d’argent » la raison de leur non départ (56 %), ce motif revêt toutefois un caractère moins prééminent que dans les autres groupes de familles sédentaires. En revanche, les contraintes liées à l’indisponibilité des membres du couple soit pour des raisons de compatibilité des périodes de vacances, soit à la suite d’un changement de situation professionnelle de l’un ou l’autre, sont ici un peu plus fréquentes (22 % contre 15 % en moyenne). Outre le manque de ressources économiques, les dépenses imprévues ou les interruptions d’activité professionnelle ont pu également faire obstruction au départ25. Ces événements au caractère conjoncturel ont des implications fortes et parfois immédiates au point d’annuler ce que les individus avaient longtemps tenu pour acquis. Madame Breton (divorcée, un enfant, locataire en collectif), alterne depuis peu les périodes de chômage et de travail intérimaire, le plus souvent comme animatrice de vente dans les surfaces commerciales. Partie huit jours l’année dernière en vacances, elle découvre progressivement, au cours de l’année, la difficulté à exercer régulièrement son activité et par conséquent, l’impossibilité de prévoir ses vacances. C’est donc avec une grande incertitude qu’elle aborde la perspective de l’été :

    « J’ai une amie qui m’a proposé d’aller une semaine en Andorre car ses parents ont une petite maison là-bas. Mais je ne peux pas faire de projets, car je suis inscrite dans une agence d’intérim, je peux être appelée d’un moment à un autre comme animatrice de vente dans une grande surface, je me sens encore prisonnière d’un boulot […] C’est quand les autres partent en vacances que moi je trouve un job, ça m’angoisse. Du 1er janvier au 31 décembre, je suis clouée là-dedans. »

    36Les termes utilisés par Madame Breton témoignent de l’emprise exercée par une activité réglée à contretemps des rythmes dominants et dévoilent un fort sentiment de dépendance au travail ou pire, à l’attente du travail. Le temps qui chaque jour rapproche davantage du non-départ devient le miroir d’une impuissance personnelle et sociale à conquérir un emploi stable et à transmuer le rêve vacancier en un projet concret.

    37Mais à côté des contraintes matérielles et professionnelles, il y a parfois une sorte d’incapacité morale à se mobiliser soi et à mobiliser le groupe familial pour partir en vacances. Fatigue nerveuse voire état dépressif, mésententes conjugales, désintérêt des enfants peuvent contrarier les velléités de départ. C’est en ces termes que madame Thézé (mère au foyer, deux enfants, conjoint rayonneur en centre commercial, accession à la propriété individuelle) rend compte des raisons ayant prévalu au non-départ :

    « Je n’ai pas une bonne santé, je fais des dépressions, j’ai besoin de repos et les vacances, moi, ça m’oblige à bouger, à préparer des affaires, ça me fatigue davantage […] Pour moi, les vacances, ça me fatigue, mon mari veut toujours partir, c’est bien pour lui et pour les enfants mais pas pour moi, moi je suis bien chez moi » poursuit-elle.

    38La lassitude exprimée par Madame Thézé a sans doute à voir avec le rapport inégal que les conjoints entretiennent à l’imaginaire des vacances, l’un rêvant, l’autre pas. C’est l’une des lectures que suggère cet extrait d’entretien où, lorsque Monsieur Thézé appelle de ses vœux « ce grand voyage » qui reste à faire, en Chine ou ailleurs, Madame Thézé semble s’étonner des désirs d’exotisme de son mari :

    « Lui, il rêve partout et moi je ne rêve pas du tout, alors c’est pour ça, j’ai pas d’idée. Je ne comprends pas comment il rêve comme ça, moi je ne rêve pas du tout de la même façon. C’est vrai, c’est parce qu’il a été habitué au départ tandis que moi je n’ai jamais été nulle part. »

    39De cette dissymétrie dans l’ordre des bonheurs possibles ne résulte-t-il pas une difficile cohésion conjugale autour d’un projet commun d’occupation du temps de vacances ? Le départ en vacances n’exige-t-il pas aussi un partage des rêves et aspirations des partenaires ? Suivant cette hypothèse, le degré auquel les individus se reconnaissent dans un imaginaire collectif des vacances conditionne les chances de les voir effectivement se réaliser. Parce qu’elles représentent, à l’échelle de l’année et de la vie familiale, un grand projet qui engage de grands moyens, les vacances réclament une vision unitaire des conjoints et a fortiori lorsqu’ils font l’épreuve d’une condition sociale et économique instable sinon précaire. Cependant, loin de succomber au poids de la sédentarité estivale qui s’annonce, les individus Contrariés tentent de retourner leur handicap ou leur sentiment d’échec en justifiant, par des conduites rationnelles et motivées, l’absence de départ. C’est d’abord en acquérant la conviction intime que cet empêchement à partir ne vaut pas comme renoncement définitif que les individus trouvent quelque raison de se rasséréner. C’est ensuite en recourant à des motifs dont ils conservent la maîtrise symbolique que les vacanciers Contrariés semblent accepter leur condition de sédentaire, à tout le moins la révision de leur projet de vacances.

    40Il faut cependant distinguer ici les familles qui, progressivement, font le deuil d’un prochain départ, anticipent ses effets, de celles qui se heurtent de manière imprévisible et tardive à l’impossibilité d’un séjour. Les rationalisations justificatrices supposent une anticipation des vacances qui permette un ajustement progressif des aspirations et remédie, en douceur, au contrecoup du non-départ. C’est le cas de la famille Thézé qui, quelque temps avant la période effective des vacances, rend compte sous des dehors pragmatiques des raisons de la sédentarité estivale à venir : « On a décidé qu’on ne partait pas puisqu’on a fait des frais pour la voiture, alors on veut stabiliser un peu tout ça… » Sont envisagées des excursions à la journée et d’autres formes d’aménagement de la quotidienneté qui ne sont pas dénuées de signes vacanciers : « Là on va faire des voyages, enfin je ne sais pas où exactement, peut-être au Mont-Saint-Michel, peut-être dans le Finistère, à la journée… Chaque week-end on fera un truc, on partira pour une journée complète ou une journée et une nuit  » poursuit Madame Thézé. Si la raison économique occupe l’arrière-plan de ce processus, la valorisation des vacances sédentaires ou la dénégation des vacances promises est également invoquée pour relativiser l’échec à ne pas partir. La déception qui entoure le souvenir des dernières vacances familiales de Madame Veillard (vacances passées en gîte de toile et qu’elle qualifie de « ni bonnes ni mauvaises ») favorise l’acceptation du non-départ :

    « Y’a exactement les mêmes corvées qu’à la maison. Pour l’instant, le seul intérêt que je vois dans les vacances, c’est pour les enfants, ça leur fait du bien. On ne profite pas des vacances quand on a des corvées à faire […] On ne peut pas partir en vacances comme on voudrait car ça fait à peu près le double de ce qu’on pourrait mettre. »

    41D’autres, telle Madame Chollet, ne pourront parer au désenchantement de leur sédentarité obligée. Le non-départ survient alors avec toute sa force coercitive sans que les familles puissent se prémunir de ses effets les plus immédiats. L’absence de vraies vacances prend le sens d’une privation voire d’une injustice au regard de tout ce qui aura été consenti pour en préparer l’avènement.

    La croyance

    42Suivant cette seconde forme de renoncement à partir, les espérances vacancières des familles Croyantes (30 % des enquêtés et 47 % des familles sédentaires) se révèlent incompatibles avec le système des contraintes qui règle le déroulement de la vie quotidienne. Les rêves prennent rarement la forme concrète d’un projet de vacances tant les nécessités économiques et incertitudes professionnelles sont fortes de sorte que les départs en vacances font figure d’événement. Les individus Croyants dont 30 % ont envisagé, sous des formes plus ou moins élaborées et réalistes, un séjour familial évoquent au mieux comme un possible, proche ou lointain, la perspective d’un départ. Cette tension entre un désir d’ailleurs, repoussé à des lendemains incertains, et la vérité d’une condition mise à nu au moment des vacances, porte en germe les risques d’une désillusion voire d’une souffrance personnelle et sociale. Mais les vacances ne sont-elles pas précisément une invitation à la transgression, y compris et surtout, sous sa forme imaginaire ? Le renoncement au séjour de vacances n’est-il pas plus douloureux et socialement plus anomique que l’attente répétée, fût-elle irréaliste ? Ainsi, Madame Castiou ne résiste-t-elle pas, en dépit de toutes les épreuves qu’il lui faut quotidiennement surmonter, à la tentation – cachée semble-t-il à son mari – de songer à un séjour en centre de vacances familiales collectives : « J’avais choisi la maison familiale et en pension complète » confie-t-elle en évoquant les possibilités offertes par les bons-vacances de la Caisse d’Allocations Familiales. Bien sûr elle le justifie an nom des enfants mais c’est sans réticence aucune qu’elle se laisse aller à imaginer de vraies vacances, en famille : « Sortir des choses quotidiennes, vivre en plein air, sortir sur l’extérieur, rencontrer des gens, vous êtes à la plage… » Cette formule dont elle vérifiera par la suite le caractère trop onéreux la conduit à envisager – sous réserve cette fois de l’accord de son mari – quelques jours en camping dans un lieu proche de son domicile. Cette solution de fortune ne pallie pas l’absence de séjour familial mais semble au contraire entretenir ses ambitions futures : « C’est sûr que plus tard, si on a un boulot qui paye bien, je dépenserai trois ou quatre mille francs pour que mes mômes soient heureux et que nous passions de bonnes vacances » lance-t-elle avec conviction. De la même manière, Madame Jacquet peine à se résigner, une fois encore, à l’idée de ne pouvoir partir : « On aurait de l’argent, on partirait, mais on en a pas. Partir en vacances, c’est quand même plus agréable. Savoir que tu pars en vacances et voir qu’on n’a pas les moyens d’y aller, c’est dur hein… » Loin d’exclure la probabilité d’un prochain départ, Madame Jacquet l’intègre dans son rapport à une quotidienneté qu’elle nourrit de scénarios vacanciers imaginaires :

    « Moi je ne demande pas à partir loin. Je voudrais me distraire un peu, y’a 15 ans que je suis partie, c’est dur alors. Je voudrais me reposer, me relaxer, me détendre un petit peu des problèmes qu’on a, tout ça… Comme j’aurais pas beaucoup d’argent je partirais pas trop loin, même dans la Somme, y’a la pêche pour mon mari, y’a des trucs, y’a des endroits assez bien pour les enfants pour faire des petites balades, tout ça. Aller à la piscine, se promener avec les enfants, se balader tout ça, même à la pêche, ça c’est du repos, ça délasse un petit peu, c’est se reposer. »

    43Parfois, le seul fait de partir pourrait suffire à définir les vacances idéales et à remplir cette fonction d’exutoire du quotidien : « Déjà de pouvoir partir, même huit jours ce serait bien » confie Madame Weber.

    44Le rêve des vacances et du départ est l’élixir d’un Ailleurs, un temps contre la pénibilité et la routinisation de la vie quotidienne, l’espace d’un avenir opposé à l’étroitesse du présent. Dans cette logique, les souhaits de vacances se portent plus volontiers vers des formules collectives26 qui, par l’ambiance de groupe et la multiplicité des fêtes et animations, offrent la sécurité des « vacances totales », coupées des références au monde dont elles sont le produit. Or, ni les moyens économiques, ni les capacités d’épargne et de programmation des familles Croyantes n’autorisent ce type de vacances27. Au reste, c’est l’ensemble de leur condition sociale qui se trouve placé sous le signe de l’insuffisance et du manque28. Ces facteurs conjugués accentuent le caractère hypothétique de toute entreprise visant au départ en vacances car elle présuppose un profond changement de condition et de statut. Madame Wasser ne peut qu’évoquer quelque temps avant l’été le caractère pour le moins incertain du départ : « C’est pas encore sûr qu’on partira, si tout va bien, si la voiture est en état, c’est pas très loin la Somme, là on pourra peut-être partir. On est jamais parti, on verra bien comment cette année ça marchera. ». Progressivement, la perspective de ne pas partir représente une source supplémentaire de désenchantement et un facteur d’exacerbation du « diktat » de la vie quotidienne. Les familles éprouvent un sentiment d’impuissance à le combattre ou plutôt, le rappel à l’obligation de s’y soumettre. La croyance vacancière qui en atténuait les effets se dissipe sous l’emprise des nécessités quotidiennes et de ses urgences, totales et impérieuses. Les préoccupations professionnelles et économiques sont la pierre angulaire de ce processus. À preuve, la famille Jacquet privée un temps des ressources nécessaires au financement des vacances :

    « On s’était dit qu’on partirait une semaine ou quinze jours dans la Somme, on voulait partir mais on n’est pas parti parce qu’on n’avait pas d’argent, parce que mon mari a retrouvé du travail tout ça alors vers Juin, on s’est dit qu’on ne pourrait pas partir question d’argent. »

    45À preuve également, les changements qui ont affecté le niveau de ressources de la famille Mahé, désormais résignée à ne pas – ne plus ?– partir :

    « On n’avait pas vraiment envisagé de partir, avec nos moyens financiers on ne pouvait pas se le permettre. Oh, ben, de toute façon, on s’en doutait bien depuis que mon mari avait été licencié. Bon, il a retrouvé du travail mais beaucoup moins bien payé donc il faut qu’on s’occupe des enfants, c’est comme ça, c’est ce qu’on a décidé, donc, maintenant, l’avenir des enfants avant tout. »

    46Certes, toutes les pensées de vacances ne se réduisent à des « rêves de désespoir29 » mais force est de constater que le non-départ agit comme le révélateur d’une précarité confinant parfois à la pauvreté. Sublimées et inaccessibles, les vacances ont pour les familles Croyantes le statut d’un mythe séculier, présent dans la vie mentale de tous les jours mais sans jamais ou presque advenir à la réalité.

    Les vacances repliées

    Le principe de permanence

    47Ni parties ni habituées à le faire, les familles Repliées (24 % des enquêtés et 37 % des familles sédentaires) ne semblent guère portées à attendre l’avènement d’un séjour de vacances (55 % y pensent assez peu souvent et 45 % jamais). Oubliées des grandes migrations d’été, elles apparaissent également retirées des vacances. Leur faible inclination à envisager un départ familial (15 % contre 26 % des familles sédentaires) pourrait s’analyser comme un simple renoncement, un « coup de la nécessité30 », si la sédentarité ne comportait ici quelque ambiguïté quant à la norme du départ sinon à la notion même de vacances. Autrement dit, tous les non-départs sont-ils l’effet d’une attitude résignée, d’une soumission passive à l’ordre du nécessaire, ou faut-il considérer qu’en deçà d’un certain seuil de reconnaissance de la valeur des vacances, la sédentarité domestique témoigne, pour une part, d’une indifférence au phénomène vacancier et non exclusivement d’un sentiment de privation ou de manque ? À la position des familles Repliées plus souvent situées au bas de l’échelle sociale faut-il adjoindre, mécaniquement, une culture dominée, incapable de productions symboliques autonomes ou bien, l’absence de séjour de vacances est-elle aussi l’expression d’un « style de vie pour soi » qui ne serait marqué, au premier degré, par les effets symboliques de la domination ? Privilégier l’une des hypothèses, identité ou indépendance des rapports de force et des rapports de sens entre groupes sociaux, ne doit pas conduire à l’exclusion de l’autre : « Ce n’est pas en se retenant d’être “trop” réaliste ou “trop” relativiste qu’on peut éviter les dérives respectives du réalisme et du relativisme, à savoir le misérabilisme et le populisme, mais, au contraire, en étant à la fois relativiste et réaliste, et, à chaque fois, aussi relativiste et réaliste que possible31 » écrit Claude Grignon. Cette posture emprunte au modèle de la double lecture et vise à montrer que la culture populaire fonctionne à la fois comme une culture dominée, « c’est-à-dire inextricablement comme culture d’acceptation et culture de dénégation, sub-culture et contreculture » mais aussi comme une culture « capable de productivité symbolique lorsqu’elle oublie la domination des “autres”, à tout le moins qu’elle parvient à organiser en cohérence symbolique dont le principe lui est propre les expériences de sa condition32 ».

    48Car loin d’entretenir l’attente d’un prochain départ ou d’exprimer des espérances nourries des images stéréotypées des vacances, les familles Repliées prennent comme point d’appui objectif et comme levier d’aspirations, la trame de la vie quotidienne, ses lieux, ses rythmes, ses habitudes, mais en privilégiant dans celle-ci les moments de temps libre ou de repos, à tout le moins le modèle des jours sans travail. Leur mode de vie sans séjour de vacances n’incline donc pas, à la différence des Croyants, à la sublimation de ce que pourraient être de «vraies vacances» mais invitent, à l’inverse, à la relativisation de ce qu’elles sont en pensant à tout ce qui pourra être fait sans elles ou, plus exactement, en leur substituant d’autres formes d’investissements et d’occupations. Sans habitudes établies ni culture familiale des vacances, les familles Repliées s’affranchissent sans révolte de la nécessité du départ. Témoin, Madame Leclerc peu portée à envisager une telle hypothèse : « Oh, c’est pas que ça m’enchanterait tant de partir. Je sais pas quoi vous dire parce que j’ai jamais été, je vois pas la différence, faudrait aller pour voir la différence et je pense pas qu’on est prêt d’y aller. » Second témoin, Madame Chaussé (mère au foyer, quatre enfants, conjoint ouvrier qualifié, accession en maison individuelle) qui souligne l’extériorité du départ et l’impensé qui entoure la question même des vacances : « Pour les enfants, peut-être que c’est nécessaire mais pour moi-même, non, j’ai jamais été habituée. Quand j’étais chez mes parents on est jamais allé en vacances, ça me manque pas spécialement. Pour moi, c’est un mois comme un autre les vacances. » L’homologie de forme et l’identité de sens entre les vacances passées chez soi et le séjour extérieur voire, pour les femmes au foyer, entre un mois de vacances et un mois ordinaire, oppose le principe de la continuité et de la permanence, dans l’espace et dans le temps de la vie familiale, au principe du départ et de ses ruptures. C’est la raison pour laquelle, l’image des vacances ne se décline pas sur le mode d’une transgression symbolisée par l’acte du départ mais consiste davantage en une forme centripète d’aménagement de la vie quotidienne hors des rythmes et des contraintes du travail salarié, s’il en est.

    49C’est sans doute à la lumière de cette conception sédentaire voire domestique des usages du temps vacancier qu’il faut considérer les représentations que les hommes et femmes Repliés ont des sociabilités idéales de vacances. Car force est de constater que les familles Repliées ne privilégient pas outre mesure le « nous-familial » dans la définition des « bonnes vacances » (« faire de choses en famille » recueille 48 % des réponses) mais accordent une place particulière à l’expression d’un « je-individuel » (« que chacun puisse faire ses activités » correspond à 32 % des réponses contre 27 % en moyenne d’échantillon). Cette dernière dimension, plus sensible parmi les hommes (30 % des hommes contre 22 % en moyenne d’échantillon optent pour cette forme de sociabilités de vacances) laisse à penser que, structurées par une logique de permanence, les vacances ne sont pas appréhendées comme un temps radicalement autre, séparé de la vie quotidienne mais qu’au contraire, elles prolongent sous des formes aménagées, la division sexuelle des rôles et du temps conjugal et familial qui prévaut ordinairement. En d’autres termes, ce n’est pas l’extra-ordinaire des vacances qui donne forme à la représentation idéale de l’occupation du temps de congé mais l’ordinaire de journées aménagées sur le modèle familier du dimanche, de l’entre-soi populaire et des temps dégagés des impératifs du travail. Madame Meru (mère au foyer, trois enfants, conjoint chauffeur, accession maison individuelle) dessine les contours de cette vie domestique faisant fonction de temps de vacances :

    « L’important c’est d’être en famille, de se réunir davantage, de pouvoir recevoir des amis, passer des bonnes soirées, être tous ensemble. Il faut un peu de temps libre pour être bien, faire les choses qu’on a envie de faire et aussi avoir son loisir propre à chacun. »

    50Si les hommes actifs bénéficient, au moment des congés, d’une plus grande disponibilité en temps, les femmes « calculent » leur intérêt au regard des obligations ménagères et éducatives, qu’elles partent l’été ou pas. Or, la persistance en tout lieu et en tout temps de ces contraintes de rôle obère la valeur de changement associée au départ. « Même si je pars pas, ça m’est égal » fait remarquer Madame Guiscard (femme de ménage, trois enfants, conjoint ouvrier, accession maison individuelle). Sentiment partagé par Madame Chaussé :« En vacances on est comme chez soi, je ne saurais pas vraiment dire mais pour moi, ça ne change pas grand chose. » Le continuum des vacances et de la vie quotidienne, celui qu’expriment en particulier les femmes au foyer et les hommes sans activité professionnelle, ressortit à une vision peu différenciée des temps sociaux. Citons le témoignage de Madame Grassin (mère au foyer, huit enfants, conjoint sans emploi, location maison individuelle) : « Pour moi, comment je vais vous dire ça… Vous savez, c’est toujours pareil, pour moi-même, c’est toujours les vacances, c’est toujours la rentrée des classes. » Cette similitude des temps et des manières d’être dans le temps ordonne également les propos de Madame Leclerc s’exprimant au sujet des vacances passées l’été dernier à son domicile : « Eh bien, on ne fait rien du tout, c’est-à-dire ça se passe comme les weekends, je réponds toujours à la même question parce que c’est pareil, c’est la même chose. » En fait, ces pensées de vacances qui ne s’égarent au-delà du territoire et des habitudes de la vie domestique, ce rapport au temps fait de choses et de moments confondus en une même totalité d’être et de faire ne se déclinent pas de la même manière ni ne procèdent de causes identiques selon le niveau de ressources économiques et l’éthos culturel des familles. Le principe de permanence ne se réduit pas à l’alternative de la soumission – « honte » de ne pas partir – et de la résistance – « revendication » de sédentarité – mais il interroge les conditions de production de pratiques distanciées et de valeurs propres aux familles Repliées. Non, les familles Repliées ne pensent pas qu’aux vacances mais elles ne sont pas non plus réfugiées dans une sorte d’éden sédentaire à l’abri des effets de la domination vacancière.

    L’ambivalence d’une culture sédentaire

    51Le principe de permanence (continuité versus rupture, ici versus Ailleurs, présent versus avenir…) s’accomplit selon un processus de repli sur l’espace et les valeurs du foyer domestique. Il englobe simultanément le temps de la vie quotidienne et celui des vacances mais pose une ambivalence quant à évaluer ce qui, dans ce processus, serait subi et ce qui serait choisi. Gardons-nous de trancher entre l’une et l’autre de ces hypothèses en évitant d’un côté, de réduire les aspirations sédentaires à des goûts de nécessité et, de l’autre, d’assimiler l’absence de conformité au modèle vacancier dominant à l’expression d’une culture populaire douée d’autosuffisance symbolique. Entre ces figures extrêmes, on peut esquisser un ordre de pratiques et de valeurs qui se déduit moins de sa relation négative au symbolisme dominant que de conditions d’existence sans les vacances ou à côté d’elles. Accepter ce postulat, c’est ne pas réduire l’absence de départ au manque, sentiment à l’égard duquel les individus Repliés expriment quelque compassion lorsqu’ils parlent des « autres », mais prendre toute la mesure de ce que les Repliés font en « vacances » et des raisons qu’ils ont de le faire.

    52L’habitat en maison particulière et a fortiori lorsqu’il est redoublé d’une accession à la propriété est l’un des terrains privilégiés d’implantation d’une culture à distance, repliée sur l’espace des pratiques et des sociabilités domestiques33. Bricolage, jardinage, élevage, travaux « domestiques » en tous genres – incluant également des pratiques dans des jardins privatifs séparés du lieu habité – sont autant de supports de réhabilitation d’un savoir-faire manuel et de formes d’investissements matériels et symboliques d’un style de vie purement sédentaire. Ces aspirations témoignent des « goûts de liberté » de familles qui organisent leur temps d’été non pas librement mais avec un degré de liberté qui leur est parfois refusé dans d’autres domaines de l’existence. Madame Verdier (mère au foyer, trois enfants, conjoint plombier, location maison individuelle) montre ainsi que ses inclinations sédentaires ne se déduisent pas d’un rapport de nécessité car ni le niveau de ressources économiques du ménage, (sensiblement supérieur à la moyenne) ni le rapport à l’avenir (stabilité professionnelle de son mari) ne la condamnent à un amour «forcé» du chez-soi : « J’aime bien ma maison, j’aime pas partir loin de chez moi. J’ai un chien, cinq chats, de grosses tortues d’eau, des canaris, des chèvres qu’on ne peut pas laisser toutes seules. » De la même manière, l’exemple de Madame Chaussé laisse à penser que l’absence de départ familial (la famille est partie trois années auparavant en vacances en camping) ne procède pas exclusivement des contraintes économiques et qu’en conséquence, la « préférence domestique » en période estivale ne se déduit pas mécaniquement d’une condition sociale dominée. André Rauch note pour sa part qu’« un nombre important de Français qui auraient les moyens de partir en vacances n’éprouvent pas le besoin impérieux de le faire » et précise : « Il ne suffit pas d’avoir de l’argent et du temps, encore faut-il être familiarisé. Pour certains, tout ce qui est inhabituel est problématique : loin de leur maison, les vacances n’en sont pas34. »

    53On peut observer cependant que les familles Repliées comptent plus souvent des déçues des vacances à l’instar de Madame Chaussé dont le dernier séjour n’a pas apporté toutes les satisfactions escomptées :

    « Le camping, nous on a essayé une fois, on en fera plus. C’est une chose qui nous a pas plu, même aux enfants ça ne leur a pas plu vraiment. C’est de devoir dormir dans des tentes, des choses comme ça, on est pas habitué. La douche c’est pareil, quand on voulait se laver, fallait attendre que les autres aient terminé pour prendre la douche, les toilettes, il fallait se déplacer. Je préfère être dans une maison directement, on a quand même tout le confort! »

    54En fait, ce que certains acceptent (embouteillages sur les routes, promiscuité des vacanciers, inconfort relatif des lieux…) ou sont contraints de négocier (coût, conditions matérielles du séjour…) au nom des vacances, d’autres se refusent à l’envisager. Dans ce cas, le modèle de la sédentarité supplante le modèle vacancier. Écoutons, Madame Meru lorsqu’elle plaide pour un style de vacances domestiques : « C’est vrai que la maison c’est quand même la liberté, si on veut manger à telle heure ou manger ce qu’on veut, faire ce qu’on veut c’est tout de même pas pareil que d’être dans un hôtel où faut respecter certaines limites et autant sur un terrain de camping. » Cette faculté de composer en harmonie avec l’univers du foyer apparaît plus développée au sein des familles résidant en maison individuelle ou en milieu rural. Elle détourne plus directement, à la fois en images et en pratiques, des séjours passés à l’extérieur. C’est ainsi qu’aucune destination idéale de vacances ne vient spontanément à l’esprit de Madame Grassin : « Nulle part je vous dis, y’a nulle part où je veux aller. Mon mari c’est encore moins. On aime mieux se distraire ici, il bricole un peu, il fait des chambres en haut, il aime bien bricoler, tout ça… »

    55En même temps qu’elle leur fournit les raisons positives de ne pas partir puisqu’il y a tant à faire chez soi et pour soi, la « préférence domestique» prescrit aux familles Repliées d’investir dans leur chez soi tout ce qu’elles possèdent, en temps, en argent, en savoir-faire. La valorisation de ce « capital domestique » légitime des pratiques sédentaires à rebours de l’idéologie vacancière. C’est ce mécanisme qui sous-tend les propos de Madame Meru en accession depuis cinq années : « Non, nous on n’y pense même pas aux vacances, c’est pas notre but pour l’instant, tant qu’on a tout ça à faire pour la maison, c’est pas vraiment notre but. » D’ailleurs, les familles Repliées se montrent moins revendicatives quant à leur droit à partir en vacances et dénoncent sans virulence particulière l’insuffisance de l’aide financière allouée pour les départs, tant en ce qui concerne la famille que les enfants. L’accès au séjour apparaît plutôt comme une non-question, du moins de celles qu’elles ne se posent pas de façon spontanée. Plutôt qu’une opposition, il y aurait un détachement voire un « oubli » à l’égard des vacances que supplantent les valeurs attachées au foyer.

    56Cependant, n’étant jamais totalement résignées ni affranchies des modèles dominants, les familles Repliées ne font des choix ou n’élaborent un style de vie qui ne soient façonnés par le regard tantôt critique, tantôt condescendant, des membres des classes dominantes. Comme l’écrit Claude Grignon, « tout style de vie est, pour une part, un style de vie en-soi, c’est-à-dire, en fait, un style de vie pour autrui35 ». Aussi, la culture sédentaire doit-elle s’analyser au regard d’une série d’indices qui laissent à penser que les contraintes sont fortes qui intiment aux familles Repliées de ne pas partir et plus encore, de faire leur, le principe d’une occupation du temps qui ne peut prétendre au statut de vacances. La précarité professionnelle caractérisée par une très forte proportion d’inactifs (42 %), la faiblesse des ressources économiques (52 % des ménages disposent au mieux de 6 000 F par mois) ou le peu de moyens de transport et de camping dont les familles sont équipées, concourent à faire du séjour de vacances un bien rare presque irréel au regard de ce qui parfois les attache, dans l’urgence et l’inquiétude du lendemain, à la vie de tous les jours (65 % estiment qu’ils ne gagnent pas assez pour partir en vacances). Il y aurait à cet égard une sorte de déraison à penser ou à préparer les vacances et bien sûr, à vouloir partir – et peut être une forme de dérision dramatique à s’entretenir de ce sujet avec les familles les plus démunies –, quand tant de choses font quotidiennement défaut. Comme le dit Madame Leclerc : « Je préfère avoir à manger à la maison que d’aller passer quelques jours de vacances et y’a plus rien après en revenant ! » La contrainte économique et la conscience de cette contrainte modèlent les représentations et forcent les convictions d’individus portés à espérer et à aimer ce à quoi ils peuvent objectivement prétendre.

    57L’ambivalence de l’amour ouvrier pour la maison et le jardin – version noble d’une réalité souvent moins rayonnante qui consiste en des logements collectifs dans les cités des banlieues – réside dans cette oscillation entre un goût plus ou moins prononcé pour l’aménagement de la « niche de vivabilité36 », lieu d’une auto-régulation du groupe familial, et une forme douce d’assignation à résidence domestique commandée par l’insuffisance des ressources économiques. Les pratiques et les choix qui portent à acquérir, embellir ou entretenir l’espace privé du foyer se définissent aussi par les renoncements qu’ils supposent ou pis, par le redoublement de la domination qu’ils induisent. Claude Grignon s’interroge par exemple à savoir si l’ouvrier qui occupe une partie de ses congés à faire des travaux dans son logement ne se fait pas doublement « avoir » « dans la mesure où il consent un travail supplémentaire, un sur-travail, pour introduire et afficher chez lui, et encore en toc, en “simili”, les emblèmes – moquettes, papier peint, etc. – du goût dominant37 ».

    58Si elle confine à la soumission, l’idéalisation domestique procède aussi d’une dénégation des vacances voire d’une contre-culture qui, en dernière instance, exprime sinon la conscience de la domination subie du moins la connaissance d’un bien – le séjour de vacances – non accessible. Célébrer l’amour du foyer ou le plaisir de l’entre-soi populaire, c’est aussi travailler à l’inversion des valeurs de sorte que le dedans ne vaut que par exclusion du dehors : le « stigmate » de la sédentarité devient alors le signe d’une identité revendiquée. Autrement dit, le foyer domestique s’organise aussi en un lieu de résistance qui, au travers d’un refus du départ, masque une forme d’aliénation au modèle dominant des vacances. C’est là le second sens de la « préférence » domestique que l’on peut accorder à l’expression de Madame Grassin lorsqu’elle affirme vouloir rester l’été chez elle, « comme ça » : « Je voudrais pas m’en aller, non je vous dis, je n’ai plus qu’à rester dans ma maison, je me distrais chez moi, ça ne me dit rien de partir. Je n’aime pas, je n’ai plus qu’à me distraire chez moi. » Un autre exemple nous est donné par la famille Guiscard dont l’exclusion de la question des vacances n’apparaît pas sans lien avec la nécessité d’investir, en temps et en argent, dans la maison récemment achetée :

    « Pour nous, nos vacances, c’est travailler chez nous. Si on part en vacances y’aura jamais rien de fait, l’argent passerait pour tout… Y’aurait rien à la maison, l’argent passerait pour nos loisirs, pour acheter quelque chose mais la maison y’aurait jamais rien, on ne pourrait pas acheter pour la maison ci et ça, ce qui fait qu’on pense pas aux vacances, pour nous c’est comme ça pour l’instant. »

    59De même pour la famille Guiné (mère au foyer, trois enfants, conjoint ouvrier serrurier, accession à la propriété individuelle) : « Je crois même que j’aurais les moyens, je ne partirais pas, je préfère mettre de l’argent dans ma maison, à finir ma maison. » Dans cette logique, la valorisation du foyer implique le rejet concomitant de l’Ailleurs non sans exprimer quelque pointe de résignation ou sentiment d’impuissance à modifier cette situation (« je n’ai plus qu’à… », « c’est comme ça pour l’instant »). L’univers domestique, espace d’autonomie individuelle et d’être ensemble en famille, est donc un lieu symboliquement clos qui protège et qui exclut. On le mesure plus directement auprès de familles logées dans les immeubles et les tours des cités qui, sans partir en vacances, ne chantent pas pour autant les vertus du foyer. On l’appréhende également au travers d’une vision plus ou moins fantasmée des désagréments voire des risques que comportent les vacances (foule, chaleur, accidents…) et qui renforcent l’immersion dans le chez-soi protecteur. Le repli sur le foyer a donc un versant défensif axé sur la stabilisation et la reproduction de la quotidienneté dans un espace fermé sur lui-même et parfois aux autres.

    60Dans cette perspective, tout départ en vacances secréte un potentiel d’incertitudes susceptible de compromettre la cohésion du groupe et l’identité de ses membres. Si, comme l’énonce André Rauch, les vacances conduisent à un « apprentissage du soin de soi » qui « livre une identité demeurée jusque-là insoupçonnée38 », cette dimension peut être moins recherchée que redoutée par les familles Repliées. Ainsi révélé et confronté à lui-même, privé de ses repères habituels, l’individu et partant, le groupe conjugal et familial, redoutent le vide et l’ennui, en un mot la vacance des vacances. Cette crainte pointe en filigrane dans les propos de Madame Leclerc :

    « On ne part jamais. Je n’ai jamais été en vacances de la vie parce qu’on n’a pas les moyens de partir comme ça. On vit bien, on en profite avec mes enfants. Je préfère avoir les enfants ici, on mange tous ensemble, que d’aller je sais pas où l’été en vacances avec mon mari tous les deux, je sais pas ce que ça donnerait, non j’aimerais pas, je préfère partir en groupe alors. »

    61En ce sens, le départ n’est pas sans risques et nombre de familles Repliées semblent préférer les certitudes de la routine domestique aux promesses d’un bonheur vacancier incertain. Dès lors qu’elles ne peuvent garantir ce que les familles possèdent déjà, les vacances semblent inutiles au regard des moyens et des dépenses qu’elles nécessitent. D’autres encore, assortissent leur intérêt pour un séjour de vacances à la gratuité de celui-ci ou, ce qui revient au même, à la magie d’un enrichissement personnel (« si je gagne au Loto… »), neutralisant par cette attente sans échéance, le temps et la valeur spécifiques des vacances. Madame Lebos qui n’est encore jamais partie en vacances, l’évoque en ces termes : « Moi, je ne sais pas si j’aurai un jour l’occasion de partir ou alors faudrait vraiment qu’on me le propose ou que je sois un peu plus riche. » Loin de toute programmation, les vacances ne dessinent aucune perspective concrète et leur avènement ne peut se produire qu’à la faveur d’un don que les familles ne pourraient alors refuser.

    Notes de bas de page

    1 Bourdieu (P.), « Comprendre », La misère du monde, Paris, Seuil, 1994, p. 910.

    2 62 % des Ritualistes et 55 % des Conquérants associent les « bonnes vacances » avec l’idée de faire des choses en famille tandis que 22 % des premiers et 21 % des seconds (contre 27 % en moyenne) penchent pour le modèle d’organisation du temps de vacances où chacun s’adonne à ses activités séparément. En outre, 45 % des Conquérants et 41 % des Ritualistes (contre 36 % en moyenne d’échantillon) citent le fait de se retrouver en famille parmi les trois premiers critères constitutifs des bonnes vacances.

    3 Kellerhals (J.), « Les types d’interactions dans la famille », L’année sociologique, 37, 1987, p. 159.

    4 24 % des vacanciers Conquérants contre 19 % en moyenne et 26 % des Conquérantes contre 20 % en moyenne optent, préférentiellement, pour « faire des choses dans un groupe ».

    5 Dumazedier (J.), loc. cit.

    6 L’écart moyen entre les opinions masculines et féminines quant à la définition familiale de l’occupation du temps de vacances est de 10 points. Il est de 15 points dans le cas des Ritualistes et de 25 points, score de divergence conjugale le plus élevé, dans le groupe des Conquérants.

    7 58 % des familles ont constitué une épargne en vue des vacances (contre 51 % en moyenne) et 41 % (contre 36 % en moyenne) ont mis de l’argent de côté régulièrement.

    8 32 % des familles Conquérantes (contre 46 % en moyenne) ont arrêté leur destination à l’automne ou en début d’année mais 45 % (contre 33 % en moyenne) se sont décidées au « dernier moment ».

    9 Cf. Bourdieu (P.), La distinction, Paris, Éd. de Minuit, 1979.

    10 44 % des ménages Conquérants contre 33 % des familles parties disposent de moins de 6 000 F mensuels. Dans ce contexte, le taux d’épargnants de 55 % contre 51 % en moyenne peut être jugé relativement élevé.

    11 L’analyse des différences de sexe ne peut être développée dans le groupe des vacanciers Incertains qui ne totalise que onze hommes enquêtés.

    12 Kellerhals (J.), op. cit., p. 159.

    13 Comme le montre, par exemple, le taux de départ d’un des conjoints seul avec les enfants qui a concerné 14 % des ménages Aventuriers et 9 % des ménages Incertains contre 5 % en moyenne d’échantillon.

    14 17 % des Aventuriers versus 11 % en moyenne d’échantillon sont partis en vacances en famille à un autre moment de l’année.

    15 68 % des ménages Aventuriers contre 55 % en moyenne ont un niveau de revenus excédant 6 000 F mensuels.

    16 Le niveau élevé d’équipement en matériel de vacances (35 % des familles possèdent une tente de camping ou une caravane contre 15 % en moyenne d’échantillon) y contribue.

    17 Simmel (G.), Philosophie de la modernité, Paris, Payot, 1989, p. 308.

    18 Ibidem, p. 313.

    19 J’emprunte cette expression à Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Éd. de Minuit, 1984, p. 12.

    20 Dans ce contexte, on ne s’étonnera guère de constater l’engouement des Aventuriers pour le voyage en camping-car, support à l’invention permanente des vacances, choisi à hauteur de 34 % (contre 17 % en moyenne) pour un séjour idéal.

    21 Cf. Urbain (J.-D.), L’idiot du voyage, Paris, Plon, 1991, Chap. 11.

    22 45 % des ménages Incertains ne sont partis qu’une à deux fois en tout voire jamais mais 44 % partent régulièrement une à deux fois tous les cinq ans (11 % partent une à deux fois tous les 10 ans).

    23 Très précisément, 33 % des familles Contrariées et 21 % des Croyantes ont fait partir tous leurs enfants (23 % en moyenne) alors que la taille des ménages est très comparable. Au total, 55 % des premières, soit le pourcentage le plus élevé, et 45 % des secondes ont fait partir un ou plusieurs enfants.

    24 Passeron (J.-C.), Le raisonnement sociologique, Paris, Nathan, 1994, p. 251.

    25 24 % des individus Contrariés et 32 % de ceux qui avaient envisagé de partir contre 19 % en moyenne de familles non parties attribuent à l’interruption d’activité professionnelle les raisons de leur renoncement au séjour de vacances. De même, 20 % des individus de ce groupe et 25 % de ceux ayant envisagé un départ évoquent le problème des dépenses imprévues contre 11 % de familles sédentaires en moyenne.

    26 22 % des familles Croyantes contre 15 % en moyenne de familles non parties avaient envisagé un séjour en centre de vacances collectives.

    27 Avec 54 % de ménages disposant de 6 000 F mensuels ou moins, ces familles forment le groupe économiquement le moins doté.

    28 L’inactivité professionnelle frappe 41 % des ménages et les problèmes d’argent représentent, à nulle autre pareille, la cause principale du non-départ (71 % ). Ajoutons également que 54 % des ménages Croyants (contre 66 % en moyenne) disposent d’un véhicule et que 4 % sont équipés d’une tente de camping ou d’une caravane (contre 15 % en moyenne d’échantillon).

    29 J’emprunte cette expression à Jean-Claude Kaufmann, La vie ordinaire, Paris, Gréco, 1989, p. 122.

    30 En référence à C. Grignon et J.-C. Passeron, Le savant et le populaire, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1989.

    31 Grignon (C.), « Présentation », Hoggart (R.), 33 Newport street, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1991, p. 15.

    32 Grignon (C.), Passeron (J.-C.), op. cit., p. 92.

    33 Néanmoins le taux de propriétaires ou ménages en accession est comparable à la moyenne (16 %) de même que le pourcentage de familles habitant en maison individuelle (40 %). C’est donc davantage le type de rapport qu’ils entretiennent à l’espace domestique qui définit leur style de vie.

    34 Cité dans Le Monde, 14-15 août 1995.

    35 Grignon (C.), Passeron (J.-C.), op. cit., p. 148.

    36 Expression empruntée à C. Grignon et J.-C. Passeron, op. cit., p. 136.

    37 Grignon (C.), Passeron (J.-C.), op. cit., p. 107.

    38 Rauch (A.), op. cit., p. 122.

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    1 Bourdieu (P.), « Comprendre », La misère du monde, Paris, Seuil, 1994, p. 910.

    2 62 % des Ritualistes et 55 % des Conquérants associent les « bonnes vacances » avec l’idée de faire des choses en famille tandis que 22 % des premiers et 21 % des seconds (contre 27 % en moyenne) penchent pour le modèle d’organisation du temps de vacances où chacun s’adonne à ses activités séparément. En outre, 45 % des Conquérants et 41 % des Ritualistes (contre 36 % en moyenne d’échantillon) citent le fait de se retrouver en famille parmi les trois premiers critères constitutifs des bonnes vacances.

    3 Kellerhals (J.), « Les types d’interactions dans la famille », L’année sociologique, 37, 1987, p. 159.

    4 24 % des vacanciers Conquérants contre 19 % en moyenne et 26 % des Conquérantes contre 20 % en moyenne optent, préférentiellement, pour « faire des choses dans un groupe ».

    5 Dumazedier (J.), loc. cit.

    6 L’écart moyen entre les opinions masculines et féminines quant à la définition familiale de l’occupation du temps de vacances est de 10 points. Il est de 15 points dans le cas des Ritualistes et de 25 points, score de divergence conjugale le plus élevé, dans le groupe des Conquérants.

    7 58 % des familles ont constitué une épargne en vue des vacances (contre 51 % en moyenne) et 41 % (contre 36 % en moyenne) ont mis de l’argent de côté régulièrement.

    8 32 % des familles Conquérantes (contre 46 % en moyenne) ont arrêté leur destination à l’automne ou en début d’année mais 45 % (contre 33 % en moyenne) se sont décidées au « dernier moment ».

    9 Cf. Bourdieu (P.), La distinction, Paris, Éd. de Minuit, 1979.

    10 44 % des ménages Conquérants contre 33 % des familles parties disposent de moins de 6 000 F mensuels. Dans ce contexte, le taux d’épargnants de 55 % contre 51 % en moyenne peut être jugé relativement élevé.

    11 L’analyse des différences de sexe ne peut être développée dans le groupe des vacanciers Incertains qui ne totalise que onze hommes enquêtés.

    12 Kellerhals (J.), op. cit., p. 159.

    13 Comme le montre, par exemple, le taux de départ d’un des conjoints seul avec les enfants qui a concerné 14 % des ménages Aventuriers et 9 % des ménages Incertains contre 5 % en moyenne d’échantillon.

    14 17 % des Aventuriers versus 11 % en moyenne d’échantillon sont partis en vacances en famille à un autre moment de l’année.

    15 68 % des ménages Aventuriers contre 55 % en moyenne ont un niveau de revenus excédant 6 000 F mensuels.

    16 Le niveau élevé d’équipement en matériel de vacances (35 % des familles possèdent une tente de camping ou une caravane contre 15 % en moyenne d’échantillon) y contribue.

    17 Simmel (G.), Philosophie de la modernité, Paris, Payot, 1989, p. 308.

    18 Ibidem, p. 313.

    19 J’emprunte cette expression à Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Éd. de Minuit, 1984, p. 12.

    20 Dans ce contexte, on ne s’étonnera guère de constater l’engouement des Aventuriers pour le voyage en camping-car, support à l’invention permanente des vacances, choisi à hauteur de 34 % (contre 17 % en moyenne) pour un séjour idéal.

    21 Cf. Urbain (J.-D.), L’idiot du voyage, Paris, Plon, 1991, Chap. 11.

    22 45 % des ménages Incertains ne sont partis qu’une à deux fois en tout voire jamais mais 44 % partent régulièrement une à deux fois tous les cinq ans (11 % partent une à deux fois tous les 10 ans).

    23 Très précisément, 33 % des familles Contrariées et 21 % des Croyantes ont fait partir tous leurs enfants (23 % en moyenne) alors que la taille des ménages est très comparable. Au total, 55 % des premières, soit le pourcentage le plus élevé, et 45 % des secondes ont fait partir un ou plusieurs enfants.

    24 Passeron (J.-C.), Le raisonnement sociologique, Paris, Nathan, 1994, p. 251.

    25 24 % des individus Contrariés et 32 % de ceux qui avaient envisagé de partir contre 19 % en moyenne de familles non parties attribuent à l’interruption d’activité professionnelle les raisons de leur renoncement au séjour de vacances. De même, 20 % des individus de ce groupe et 25 % de ceux ayant envisagé un départ évoquent le problème des dépenses imprévues contre 11 % de familles sédentaires en moyenne.

    26 22 % des familles Croyantes contre 15 % en moyenne de familles non parties avaient envisagé un séjour en centre de vacances collectives.

    27 Avec 54 % de ménages disposant de 6 000 F mensuels ou moins, ces familles forment le groupe économiquement le moins doté.

    28 L’inactivité professionnelle frappe 41 % des ménages et les problèmes d’argent représentent, à nulle autre pareille, la cause principale du non-départ (71 % ). Ajoutons également que 54 % des ménages Croyants (contre 66 % en moyenne) disposent d’un véhicule et que 4 % sont équipés d’une tente de camping ou d’une caravane (contre 15 % en moyenne d’échantillon).

    29 J’emprunte cette expression à Jean-Claude Kaufmann, La vie ordinaire, Paris, Gréco, 1989, p. 122.

    30 En référence à C. Grignon et J.-C. Passeron, Le savant et le populaire, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1989.

    31 Grignon (C.), « Présentation », Hoggart (R.), 33 Newport street, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1991, p. 15.

    32 Grignon (C.), Passeron (J.-C.), op. cit., p. 92.

    33 Néanmoins le taux de propriétaires ou ménages en accession est comparable à la moyenne (16 %) de même que le pourcentage de familles habitant en maison individuelle (40 %). C’est donc davantage le type de rapport qu’ils entretiennent à l’espace domestique qui définit leur style de vie.

    34 Cité dans Le Monde, 14-15 août 1995.

    35 Grignon (C.), Passeron (J.-C.), op. cit., p. 148.

    36 Expression empruntée à C. Grignon et J.-C. Passeron, op. cit., p. 136.

    37 Grignon (C.), Passeron (J.-C.), op. cit., p. 107.

    38 Rauch (A.), op. cit., p. 122.

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    Périer, Pierre. « Chapitre V. Typologie du rapport au temps de vacances ». In Vacances populaires. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2000. doi:10.4000/books.pur.24073.
    Périer, Pierre. « Chapitre V. Typologie du rapport au temps de vacances ». Vacances populaires, Presses universitaires de Rennes, 2000, https://doi.org/10.4000/books.pur.24073.

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    Périer, P. (2000). Vacances populaires. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.24061
    Périer, Pierre. Vacances populaires. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2000. doi:10.4000/books.pur.24061.
    Périer, Pierre. Vacances populaires. Presses universitaires de Rennes, 2000, https://doi.org/10.4000/books.pur.24061.
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    Presses universitaires de Rennes

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