Introduction à la deuxième partie
p. 81-82
Texte intégral
1Une « guerre paysanne » ? Une guerre civile ? Ou tout simplement une série de révoltes ? Les historiens du Temps des troubles (1603/1604-1615) cherchent un terme capable de décrire cette série de révoltes et d’interventions étrangères qui ont ébranlé la Moscovie. Dans son texte Marie-Karine Schaub attire l’attention sur le fait que ce terme de « troubles » apparaît déjà dans les témoignages des contemporains – des mercenaires, des marchands et des diplomates occidentaux, particulièrement français et anglais qui visitèrent la Moscovie à cette époque et pour certains d’entre eux eurent un rôle actif dans les événements qui s’y déroulaient.
2En effet, le Temps des troubles commence par une série de révoltes du pain, provoquées par la famine, et se prolonge par une offensive de l’armée rebelle du Premier « faux tsar » (ou le premier faux Dimitri) contre la capitale, finissant par son triomphe et sa prise du pouvoir. La révolte suivante, menée par Ivan Bolotnikov (1606-1607), ancien prisonnier des Ottomans et esclave galérien, est très difficile à classer : elle réunit des esclaves (xolopy) et la petite noblesse. Cette révolte fut réprimée par les troupes de tsar. Parmi les causes de la défaite des révoltés, on peut citer leur hétérogénéité et leur incapacité à présenter un nouveau « faux tsar » qui devait remplacer le premier faux Dimitri, tué en 1606 – ou, plus précisément, jouer son rôle. La nouvelle vague de contestation – véritable jacquerie moscovite – commence à se former aux marges du mouvement mené par le deuxième « faux tsar » – le deuxième faux Dimitri, surnommé « le félon de Tušino », du nom du village près de Moscou qu’il choisit pour son quartier général.
3Cette image, déjà assez complexe, doit être complétée par celle des Cosaques, dont le poids et le rôle au sein des forces rebelles ne cessent de grandir pendant le Temps des troubles. Il s’agit surtout de deux forces principales – les Cosaques du Dniepr (ou Cosaques ukrainiens) et les Cosaques du Don – mais aussi des Cosaques de la Volga et du Terek. Le premier faux Dimitri voulait obtenir le soutien des Cosaques ukrainiens pendant son offensive sur Moscou, mais il n’y parvint pas. Les Cosaques ukrainiens apparaissent comme une force importante pendant la dernière phase du Temps des troubles, agissant, soit au sein de l’armée du deuxième faux Dimitri, soit comme une partie des forces polonaises intervenant en Moscovie. Les Cosaques du Don, assez souvent originaires de Moscovie, participèrent à plusieurs révoltes. Tandis que la noblesse moscovite, ayant subi des pertes considérables, était affaiblie, les armées cosaques parcouraient la Moscovie sans trouver de résistance. Il est remarquable que l’élection du jeune tsar Mixaīl Romanov, qui est caractérisée dans l’historiographie traditionnelle comme la « fin » du Temps des troubles (1613), est partiellement due à l’intervention de ces rebelles en sa faveur. Par contre, la défaite des Cosaques russes sous les murs de Moscou (1615) et l’incapacité des Cosaques ukrainiens à s’emparer de la capitale en 1618 marquent la fin du Temps des troubles.
4Deux liens peuvent être établis entre le Temps des troubles et la révolte des mousquetaires (strel’cy) de Moscou, qui marqua l’année de la montée sur le trône du jeune Pierre le Grand en 1682. Tout d’abord, comme en 1605, l’armée rebelle prit le contrôle de la capitale – pourtant, cette situation n’entraîna pas la destitution du jeune souverain, comme ce fut le cas en 1605, mais le massacre de ses proches. Ensuite, cette révolte fut caractérisée par les contemporains comme un « temps des Troubles », ce qui induisait une comparaison avec « Temps des troubles » du début du xviie siècle.
5Pourtant, les différences sont importantes. Le rôle décisif appartient ici à la garnison de la capitale – aux mousquetaires (strel’cy). Gleb Kazakov montre que ce caractère « prétorien » de la révolte fut souligné par les contemporains qui faisaient allusion à la Rome antique. Par ailleurs, le facteur religieux, n’ayant joué aucun rôle dans les mouvements contestataires précédents, y compris dans la révolte de Stepan Razin en 1669-1672, devient ici important. Les vieux-croyants – les orthodoxes, qui n’acceptèrent pas la réforme liturgique du patriarche Nikon (1653) – rejoignent la révolte. Cette composante religieuse a permis à l’historien Georgij Fedotov de caractériser les révoltes des mousquetaires comme des « guerres civiles et religieuses », ce qui renvoyait directement à la France de la deuxième moitié du xvie siècle1.
6La bannière de l’Ancienne foi, mais aussi le facteur cosaque et l’apparition d’un nouveau faux tsar – cette fois, le faux Pierre III – caractérisent la révolte d’Emel’jan Pougatchev (1773-1774). Cette révolte occupe une place particulière dans la tradition historiographique. C’est la seule révolte de l’Ancien Régime russe qui réussit à conserver dans la recherche contemporaine son ancien titre de « guerre paysanne ». Avec ou sans ce titre, la révolte de Pougatchev reste la seule révolte interrégionale pendant le long xviiie siècle russe. Réunissant des non-russes, qui n’appréciaient pas encore la politique tolérante de Catherine II, des Cosaques, des ouvriers des usines ouraliennes et des serfs, cette révolte lança un défi important aux autorités, sans arriver à déclencher une « crise nationale ».
Notes de bas de page
1Fedotov Georges, « Tragedija intelligencii », in Georges Fedotov, Rossija i svoboda, New York, Chalidze Publications, 1981, p. 13-62, ici p. 31.
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