La paume au milieu du xixe siècle, entre roman national et pratiques distinctives
Un revival impérial qui fait long feu
p. 117-126
Texte intégral
1L’histoire de la courte paume est bien connue au Moyen Âge et à l’époque moderne grâce aux travaux de Jean-Michel Mehl1 et d’Élisabeth Belmas2. Toutefois, l’histoire du « jeu des rois et du roi des jeux » ne s’arrête pas à la Révolution. Elle s’intègre dans une sorte de « long Moyen Âge » des activités physiques, avec l’archerie ou la soule. Mais contrairement à ce jeu collectif violent et populaire de l’ouest de la France, que les préfets de la monarchie de Juillet et du Second Empire interdisent3, la courte paume a bénéficié de la protection de Napoléon III, se matérialisant par l’ouverture de la salle des Tuileries en 1862. D’autres lieux de pratique peuvent alors être recensés à Versailles, Amiens et Grenoble. Le soutien impérial suffit-il à rétablir la paume à son rang alors que le « siècle des révolutions » voit un profond renouvellement des exercices physiques ?
2Si, au xixe siècle, les quelques traités consacrés au jeu l’intègrent dans une sorte de roman national du corps, écrit souvent sous la forme d’un récit anecdotique, la courte paume est surtout l’apanage d’une élite composite cherchant à exprimer une virilité moderne par des pratiques d’un autre temps. Aussi, le soutien impérial ne permet pas de hisser la courte paume au même rang que la gymnastique, avant que l’invention du tennis ne révèle définitivement son caractère doublement anachronique tant du point de vue de l’espace que de ceux qui veulent s’y ébattre, en particulier les femmes.
La paume, ou l’écriture d’un roman national du corps ?
3Tout au long du xixe siècle, l’intérêt nouveau porté au corps, aux exercices qui permettent de le renforcer et de le délasser, ne peut être détaché du mouvement de création ou de redéfinition des identités nationales. Le « processus de formation identitaire » qui « a consisté à déterminer le patrimoine de chaque nation et à en diffuser le culte4 » n’a pas seulement cherché à formaliser et imposer une langue commune ou exhumer des héros nationaux. Il s’est aussi matérialisé dans des pratiques corporelles qui auraient, à leur façon, exprimé l’âme des peuples. Ainsi, sur le continent européen, la gymnastique a pu prétendre, dans le sillage du Turnen allemand, fondé après la bataille d’Iéna (1806) par Carl Ludwig Jahn, construire un corps national incarné aussi bien dans celui des enfants et des adolescents que dans celui des conscrits. Autant que des exercices du corps inspirés de l’Antiquité gréco-romaine et des travaux des médecins orthopédistes du siècle des Lumières, la gymnastique a délivré un discours sur l’histoire du corps, à l’enseigne d’un Jahn qui était convaincu que « les anciens Germains avaient déjà concouru dans des exercices sportifs afin de montrer leur nature mâle et leur virilité5 ». Il ne s’agit pas seulement de prouver le bien-fondé de tel ou tel exercice physique, il faut encore en établir son archéologie et sa généalogie.
4Les jeux de courte et longue paume n’échappent pas à cette injonction d’autant plus urgente qu’il faut, pour ses promoteurs du siècle des révolutions, et tirer profit de son passé multiséculaire, et insister sur sa modernité. Par voie de conséquence, la plupart des ouvrages traitant directement ou indirectement de la paume sacrifient à son histoire pour rendre honneur, comme le fait Adolphe Joanne dans l’édition 1876 du Paris illustré. Guide de l’étranger et du Parisien, à un « jeu éminemment français, dans lequel nous avons acquis une habileté supérieure6 ». Peut-être la défaite de Sedan a-t-elle poussé ce journaliste fort au fait des mœurs britanniques, défenseur du vieux Paris et inventeur des guides éponymes, à faire passer le qualificatif désignant ladite habileté française de « hors ligne » en 1867, à « supérieure » neuf ans plus tard. Il n’en soulignait pas moins que le jeu avait été « avant 1789, le délassement de prédilection de la noblesse ». Et de rappeler que ce « jeu fut l’un des plaisirs favoris de François Ier, d’Henri IV et de Louis XIV », et qu’à « ces noms, il faut ajouter ceux de Sully, O’Brien, Bassompierre, Grammont, Condé, Turenne et Nemours ».
5Sans doute Joanne puisait-il son savoir dans au moins deux traités parus depuis l’ère napoléonienne. Le premier est l’Éloge de la paume et de ses avantages sous le rapport de la santé et du développement des facultés physiques de Louis-Marie Bajot, commissaire de marine, membre de la Commission centrale de géographie et de plusieurs sociétés savantes. Paru en 1800, cet ouvrage fut réédité et augmenté trois fois en 1806, 1824 et finalement 1854. Au poème initial composé de quatre chants de cinquante vers « improvisés sur le terrain aux Champs-Élysées », étaient venus s’ajouter un discours, des notes littéraires et historiques. Ces dernières tiennent davantage lieu de chronique commençant au VIe livre de l’Odyssée et s’achevant avec les parties du jeu de paume du passage Sandrié sous la monarchie de Juillet, que de livre d’histoire risquant la comparaison avec ceux d’Augustin Thierry ou Jules Michelet. Il s’agit en réalité d’une chronique royale ponctuée par les coups des souverains amateurs de paume des xve et xvie siècles. Et si, dès 1826, Michelet a érigé le « peuple » au rang de personnage historique, les « historiens » de la paume, à l’instar du littérateur orléanais Édouard Fournier, auteur en 1862 de l’ouvrage Le jeu de paume. Son histoire et sa description, suivie d’un traité de la courte-paume et de la longue-paume, n’en font qu’un décor des exploits des rois et des grands, tout en soulignant parfois l’inconséquence de ces derniers : « Charles V, écrit Fournier, se permettait, à ses loisirs, le noble esbattement, ce qui ne répugne en rien à son surnom de Sage ; mais ce qui le compromet un peu, c’est qu’au même moment où il s’en donnait le plaisir, il le défendait aux autres. Au mois de mai 1369, il fit un édit contre les jeux et, chose étrange, il n’oublia pas dans sa proscription la paume qu’il aimait tant7 ! » De telles réflexions, oublieuses des raisons et justifications de ces interdits royaux, n’allaient pas sans moralisme ni considérations nationales. Pour Fournier, l’introduction de l’usage de la raquette au début du xvie siècle n’aurait été qu’un amollissement importé d’Italie. De là un début de décadence, dont le volume de la Bibliothèque du sport de la librairie Hachette consacrée à la paume et au lawn-tennis, et publié en 1898, rend compte en brodant sur les poncifs d’Henri III et de ses « Mignons ». Ainsi peut-on lire qu’« Henri III était beaucoup trop efféminé pour pratiquer un exercice qui demandait tant d’activité ; il aima mieux le bilboquet que la Paume, qui demeura l’exercice préféré de Henri IV8 ». La prédilection de ce dernier pour le jeu attestait a contrario de la virilité et de la verdeur de ce « roi-soldat qui avait des joies d’enfant quand il gagnait9 ».
6Les quelques traités de paume parus au xixe siècle ont donc réécrit, à leur manière, une vie des hommes illustres dans laquelle le goût pour les plaisirs du tripot aurait servi de mesure des vices et vertus des souverains. On ne s’étonnera pas que pour Fournier, ce « n’est pas sous un roi comme Louis XV, toujours isolé dans les mystères d’une débauche égoïste et solitaire, que le jeu de la vigueur et de la franchise, déjà si négligé pendant le règne précédent, pouvait reprendre faveur10 ».
7Si de telles considérations sur les mauvais rois relèvent autant des légendes noires que de certains préjugés antimonarchiques diffusés ensuite par les manuels de l’école tertio-républicaine, elles voulaient aussi rendre compte de la passion populaire suscitée par le jeu et ses paris et de son caractère distinctif, et plaider pour sa rénovation.
Le revival impérial
8À la fin du siècle des Lumières, le goût pour l’exercice physique des familles aristocratiques avait été renouvelé par les Orléans. Madame de Genlis a élevé les enfants du futur Philippe Égalité à l’école de la rectitude et de l’effort physiques en les faisant courir, sauter, grimper et même porter des poids11. Comme le raconte le prince de Joinville, Louis-Philippe n’a pas oublié les leçons de sa jeunesse. Ses enfants ont comme professeur le colonel Amoros, cet afrancesado, inventeur de la méthode de gymnastique française12. Ils suivent aussi, noblesse oblige, des leçons d’équitation et des cours de danse. Mais le frère du duc d’Aumale ne fait pas mention du jeu de paume. De fait, la période révolutionnaire avait porté un nouveau coup à un jeu en déclin depuis le xviie siècle.
« Quand la Révolution survint, constatent Edmond de Nanteuil et ses co-auteurs, les nobles émigrèrent, le seul souvenir que nous ayons du jeu à cette époque, est le Serment du Jeu de Paume, où les députés du Tiers État jouèrent tout autre chose que la Paume. En 1780, il ne restait plus que dix Jeux de Paume à Paris. Un de ces établissements, celui de la rue Mazarine, survécut jusqu’en 1837. Quand Blanchet, qui en était le maître, eut fermé ce Jeu, il se réfugia passage Sandrié jusqu’au jour où le terrain fut exproprié. Le Jeu allait se trouver encore sans aile, quand l’empereur Napoléon III lui ouvrit les portes du Jardin des Tuileries, où fut construit le Jeu actuel, le seul qui existe de nos jours à Paris13. »
9Au vrai, l’appui de l’empereur a deux causes principales et complémentaires. Officiellement, il s’agit d’abord en 1861 de bâtir « un jeu de paume pour le prince impérial », âgé alors de 5 ans, dévolu à l’exercice corporel du prince. Mais on veut aussi satisfaire et entretenir la sociabilité distinctive et masculine des proches du régime, qu’ils soient issus de l’aristocratie d’Ancien Régime ou de la noblesse d’Empire. Les habitués du passage Sandrié prennent en effet le chemin de la terrasse des Feuillants aux Tuileries. Dans Le sport à Paris, le journaliste Eugène Chapus note que « ce jeu appartient essentiellement au sport du grand monde. C’est non seulement un délassement coûteux, mais encore on ne saurait s’y livrer seul, et pour cette raison il faut être un peu ou se faire les façons de ce monde avec lequel on est en contact14 ». En effet, sont admis en qualité de membres honoraires les représentants de ce que la rubrique de L’Illustration appelle dès 1869 la High Life, « les membres du corps diplomatique, du Jockey Club, du club de l’Union, […] du club des Arts, du club du Commerce, du Jockey Club d’Angleterre et des jeux de paume de Londres15 ». La noblesse d’Empire semble y avoir joué un rôle prépondérant. Le président de ce nouveau jeu de paume est le quatrième fils du maréchal Lannes, Gustave Olivier Lannes, maréchal-duc de Montebello, aide de camp du prince-président, puis sénateur. Son vice-président est Onésipe Aguado, le fils du vicomte d’Aguado, un noble espagnol afrancesado et rallié à Joseph Bonaparte et ensuite naturalisé français. De ce point de vue, le jeu de paume des Tuileries reprend la tradition du club aristocratique de l’ancien jeu du passage Sandrié, où l’on pouvait être en « plus parfaite compagnie s’il en fût16 », entre représentants de la noblesse d’Ancien Régime, de la noblesse d’Empire, de la grande bourgeoisie et du corps diplomatique. De ce point de vue, les deux jeux successifs reposent sur l’organisation du cercle, ce modèle de sociabilité masculine et réglementée, tout à la fois exclusif par son mode de recrutement fondé sur le parrainage et démocratique par son fonctionnement17. Selon l’article 1 de ses statuts « MM. Les membres du Cercle de la Paume se divisent en Sociétaires, Membres permanents et membres temporaires. – Toute personne qui voudra faire partie du Cercle devra faire remettre sa carte au directeur, en indiquant si elle veut être sociétaire, membre permanent ou temporaire, et la Commission se prononcera sur son admission. – Les étrangers de passage à Paris sont seuls admis au titre de membre temporaire18. »
10Le Cercle du jeu de paume se constitue pour partie sur le modèle du Jockey Club fondé en juin 1834, et dont les membres semblent attirés par des exercices physiques autres que les courses hippiques. Ils organisent les premiers combats de boxe opposant notamment pugilistes anglais et spécialistes de la savate française. Certains abonnés s’adonnent eux-mêmes au « noble art » dans un gymnase attenant aux salons du cercle19. D’autres, comme le prince de la Moskowa, 4e fils du maréchal Ney, sont affiliés en 1862 au Cercle de la paume.
11Notons que la volonté impériale de restaurer la pratique du jeu ne se limite pas à la capitale. « En 1855, grâce à des appuis efficaces (dont une intervention de Napoléon III), Louis-Édouard Bedel, sous-chef à la préfecture de police de Paris, se fit accorder en concession gratuite la jouissance du jeu de paume de Versailles pour vingt et une année20. » Viennent y jouer, comme à Paris, Morny et des amateurs anglais.
Une pratique qui reste distinctive et fermée
12L’appétence pour la boxe de certains membres du Jockey Club rend compte de la révolution corporelle qui est en train de se jouer au xixe siècle et qui, si elle n’emporte pas définitivement la courte paume, oblitère largement ses chances de renouveau. La première grande nouveauté est celle de la gymnastique amorosienne. Dans le tome second du Manuel d’éducation physique, gymnastique et morale du colonel espagnol, publié en 1834, la paume est reléguée au chapitre xxxii parmi les arts d’agréments, article sixième « Jeux de balle, de paume et de ballon21 ». C’est surtout la longue paume qui intéresse Amoros, qui met en garde les « joueurs de balle », « imprudents et téméraires qui frappent à tort et à travers, sans rime, ni raison, et qui se blessent et s’estropient en voulant nuire. La méchanceté, l’acharnement sont aussi funestes au jeu de paume que dans les autres jeux de la vie, et on doit se garantir de ces grands défauts avec un soin extrême22 ». Autrement dit, la paume est de ces jeux « qui ont des règles et des modifications diverses, selon le pays où on les pratique23 », un héritier de l’Ancien Régime « sportif » et de ses particularismes. Et même si elle permet de connaître « le moral d’un joueur », comme le reconnaît Amoros lorsqu’il écrit que « c’est en jouant que j’ai connu la bassesse de quelques âmes, la grossièreté, la mauvaise éducation de certaines personnes, leur ambition, leur lésinerie et autres défauts24… », le jeu ne peut apparaître comme une pratique rationalisée, scientifique à l’image d’une gymnastique définie par Amoros comme « la science raisonnée de nos mouvements, de leurs rapports avec nos sens, notre intelligence, nos sentiments, nos mœurs, et le développement de toutes nos facultés ». D’autant que le Second Empire voit l’émergence d’une gymnastique tant militaire que scolaire et aussi de l’ancêtre des centres de fitness, à l’image du gymnase d’Antoine-Hippolyte Triat. Ouvert sous le Second Empire avenue Montaigne, cet établissement accueille dans un cadre assez luxueux une clientèle bourgeoise soucieuse de bien-être physique. Le concurrent de Triat, Eugène-Moïse Paz, suit en partie le même modèle dans son « grand gymnase » inauguré en 1865 et soutenu à partir de 1868 par un périodique spécialisé, Le Moniteur de Gymnastique.
13La compétition sportive naît aussi sous le Second Empire. Outre l’essor de l’hippisme promu par la Société d’encouragement pour l’amélioration des races de chevaux en France, le Jockey Club et certains proches de l’Empereur comme le duc de Morny25, le règne de Napoléon III est marqué par l’émergence d’une nouvelle forme de sport spectacle : les premières compétitions vélocipédiques sont disputées en 1868 (sur circuit) et 1869 (sur route)26. Depuis le xve siècle, la paume avait constitué un spectacle sportif avant l’heure dont l’attrait reposait largement sur les paris. Cette configuration perdure dans la première moitié du xixe siècle, mais dans des cercles restreints où s’affrontent quelques maîtres paumiers anglais et surtout français devant les regards admiratifs des « amateurs ». Amédée Charrier, maître paumier du jeu du comte d’Artois, Barre père, Delahaye père sont les grands noms dont la renommée traverse la Manche. Edmond Barre, dit le « Talma de la Paume », naît à Grenoble le 2 décembre 1802. Fils de paumier, il reçoit l’enseignement de Barcellon et « en 1820 il était de force à battre les meilleurs amateurs27 ». En 1829, il bat le vieux Cox, le paumier anglais le plus réputé. Il retourne deux fois par an en Angleterre pour y donner des leçons. Son aura n’est pas atteinte par les changements de régime. Après avoir été paumier de Charles X, il devient en 1855 celui de l’Empereur avec une pension de 1 200 francs. Selon le trio Nanteuil, Saint-Clair et Delahaye, « Barre fut le meilleur paumier que le monde ait produit et probablement produira. Ses services et ses volées si précises, qu’il n’eût jamais d’égal, et qu’il est impossible d’exagérer la réputation dont il jouit des deux côtés de la Manche. C’est un athlète, comme on dirait de nos jours dans toute l’acception du mot. […] Peu de joueurs ont possédé, à la fois, les qualités de ce grand paumier ; l’aisance et la facilité de son jeu, alliées à la vigueur de son coup et à la supériorité de sa tactique, n’ont jamais été surpassées ». Charles Delahaye, ou « Biboche », né le 24 juillet 1825, était maître du Jeu de Paume des Tuileries. Mais l’essentiel reste encore dans la logique de l’art, à l’image de l’escrime et de l’équitation, de sa perfection formelle et de son entre-soi. Sans doute, cette survivance du corps de l’Ancien Régime constitue-t-elle un frein puissant au renouveau de la paume. Saint-Clair et Delahaye voient d’ailleurs dans la non-conversion de la paume aux valeurs et pratiques sportives l’une des raisons de son déclin. Ils notent que la France, moins favorisée que l’Angleterre, ne pourra plus produire de bons joueurs : « Ceci tient à deux causes – expliquent-ils : la première, que nous connaissons déjà, est le petit nombre de Jeux de Paume existant en France ; l’autre est l’absence de ces championnats nationaux et internationaux qui permettent aux joueurs de tous pays de se mesurer entre eux et qui créent une émulation et une rivalité bien faites pour stimuler l’énergie des joueurs28. » Il faudrait donc suivre la voie sportive du Royaume-Uni où, depuis 1850, est organisé un championnat de paume à Oxford. Mais ce serait remettre en cause le principe de la culture distinctive du jeu, de l’anoblissement des corps des parvenus des deux Empires que le jeu suggère, notamment par la persistance du « maître paumier », souvenir des corporations de la fin du xvie siècle, et des « amateurs », qui se veulent les garants des exercices aristocratiques en pelotant, c’est-à-dire en échangeant des balles.
14Mais le coup le plus dur porté au jeu, ou en tout cas la limite posée à son renouveau, se situe dans la simplicité et la standardisation sportive. Quand, en 1894, le volume consacré aux football, paume et lawn-tennis de L’Encyclopédie des sports dirigée par Philip Daryl (Paschal Grousset) présente les jeux de courte paume qui « se pratiquent à couvert et dans un espace clos29 », il précise que le terrain doit être un « parallélogramme entouré de murs et ayant au moins 7 mètres de hauteur. Pour qu’un jeu de courte paume soit de bonnes proportions, il convient qu’il ait 28,50 m de long, 9,50 m de large. Il doit être pavé de carreaux très unis dits pierres de Caen30 ». Autrement dit, il n’existe pas de règles uniformisées, sinon des traditions qui imposent des constructions originales et coûteuses comme la galerie et le dedans.
15Vingt ans plus tôt, l’invention du major Wingfield, un « kit portatif appelé dans un premier temps “sphéristique”31 » et qui contient filet, raquettes et balles a définitivement démodé la paume. On peut l’ouvrir où l’on veut, à la campagne, sur la plage, et l’installer sur une surface naturelle, gazon ou sable. Ce que L’Illustration appelle encore en 1880 « jeu de paume sur le gazon32 » satisfait immédiatement les aspirations au grand air et à l’exercice physique de l’ère industrielle. Surtout, alors que la paume se veut le conservatoire d’une virilité ancienne et aristocratique, concédant de disputer des parties de quatre dans lesquelles les joueurs doivent être « experts dans l’art de prendre les balles de volée, soit pour l’attaque, soit pour la défense33 », le lawn-tennis se veut résolument mixte. C’est d’ailleurs ce qui fait une grande partie de son succès et l’érigera au rang de sport éminemment féminin, produisant la première championne, Suzanne Lenglen. En 1894, la couverture de L’Encyclopédie des sports, ornée d’un dessin représentant une partie mixte et estivale disputée sur le sable à marée basse, témoigne déjà de ce statut, alors que les femmes sont reléguées au rôle de spectatrices du « dedans » dans les pages consacrées à la courte paume34.
16L’Exposition universelle de 1900 ne fait que confirmer la marginalisation du jeu multiséculaire. Certes, la courte paume est intégrée dans la première section des Jeux athlétiques des Concours d’exercices physiques et de sports de Paris, dénommés a posteriori Jeux de 1900. Mais le « roi des jeux » est perdu dans le capharnaüm qu’est aussi cette partie de l’Exposition universelle. « Odes au corps, les concours se veulent aussi des fêtes de la mécanique et des sciences appliquées : des chaînes de vélo au moteur à explosion, en passant par les ballons gonflés de gaz léger35. » Autant dire que la courte paume fait davantage figure de vestige du passé que de représentant de la modernité triomphante. D’ailleurs, elle n’est pas promue au rang de « concours officiel de l’Exposition, la seule société pratiquant le jeu ayant émis l’avis qu’en dehors de ses membres il n’y avait pas d’éléments suffisants pour constituer un concours important36 ». Les organisateurs de l’Exposition désirant « que ce jeu si français ne fût pas délaissé », un prix de 300 francs est attribué à ce qui est devenu la Société du jeu de paume. Mais « par suite des circonstances le prix n’a été disputé qu’en 190137 ». S’il n’y eut pas de compétition de courte paume, le tournoi de tennis masculin réunit 25 joueurs en simple et 24 en double38. La longue-paume, jeu aux racines populaires encore vivaces notamment dans le nord de la France, en particulier le Valenciennois, est, elle, bien au programme. Les « sociétés de province » ont en effet accouru « en nombre considérable à l’appel de Paris » et du jardin du Luxembourg, où sont disputées les épreuves réunissant 15 équipes de première catégorie et 14 de seconde catégorie39.
17L’entre-soi très restreint de la courte paume, son coût élevé en raison de la spécificité de son terrain de jeu – alors qu’une première popularisation et massification sportive s’opère dans les fédérations telles que l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques ou la Fédération gymnastique et sportive des patronages de France –, la concurrence du tennis, sport mixte et de plein air, précipitent son déclin. Après la victoire des républicains aux élections législatives de 1877, la salle de Versailles devient un musée. Les travaux que Louis-Édouard Bedel s’était engagé à réaliser en 1855 n’ont pas été réalisés avec soin et, en 1869, « le bail est dénoncé par l’administration40 ». Signe que le jeu est passé de mode, la salle est dévolue à d’autres fonctions, alors que l’assemblée et le gouvernement siègent à Versailles. Finalement, elle est transformée entre 1880 et 1883 en lieu de mémoire révolutionnaire et républicain, « Temple du Serment41 », ce qu’elle est restée aujourd’hui. Ce n’est qu’en 1909 que le jeu des Tuileries est à son tour « déconsacré », devenant la salle d’exposition existant toujours aujourd’hui. Un an plus tôt, deux courts ont été ouverts rue de Lauriston dans le 16e arrondissement. Mais, en 1927, date de la première victoire française en Coupe Davis, l’un des deux courts est transformé en quatre courts de squash. L’autre est toujours opérationnel aujourd’hui.
Conclusion
18De même que tout retour à l’Ancien Régime politique et social semble, dès la Restauration, impossible, le rétablissement de la courte paume comme jeu national français fait long feu. Certes, les traités sur le jeu anticipent le propos du livre du diplomate Jean-Jules Jusserand, fin connaisseur du monde anglo-saxon, selon lequel si, en 1901, « les exercices athlétiques sont à la mode aujourd’hui en France ; ce n’est pas une mode nouvelle, et ce n’est pas une mode anglaise, c’est une mode française renouvelée42 ». Elle prend ainsi sa part, certes modeste, à l’écriture d’un roman national intégrant l’avant et l’après-1789 et faisant du peuple français une nation presque immémoriale. Mais, au xixe siècle, la paume sert surtout de lieu de sociabilité à toutes les notabilités de l’Empire, familières du Jockey Club, des cercles du pouvoir et de la fête impériale. Elle ne recèle ni le potentiel de massification de la gymnastique, ni l’esprit d’émulation démocratique du sport. Cependant, si son déclin, définitif cette fois, permet de mieux comprendre les ressorts de la diffusion du sport, la persistance de sa pratique, pour partie sportivisée, c’est-à-dire obéissant à des règles unifiées, en Angleterre, aux Pays-Bas et bien sûr en France, fait survivre l’esprit distinctif des joueurs du Second Empire, tout en préservant un élément non négligeable du patrimoine et de la culture corporels européens et français.
Notes de bas de page
1Mehl Jean-Michel, « Le jeu de paume : un élément de la sociabilité aristocratique à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance », Sport/Histoire, 1988, no 1, p. 19-30 ; Les jeux au royaume de France du xiiie au début du xvie siècle, Paris, Fayard, 1990, p. 31-48 ; et « Qu’est-ce qu’un bon joueur de paume à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance ? », in Patrick Clastres et Paul Dietschy (dir.), Paume et tennis en France xve-xixe siècle, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2009, p. 19-29.
2Belmas Élisabeth, « Le jeu de paume à Paris du xvie au xviiie siècle », in Jeux et sports dans l’histoire, t. II : Pratiques sportives, actes du 116e congrès national des sociétés savantes de Chambéry, Paris, CTHS, 1992, p. 27-38 ; Jouer autrefois. Essai sur le jeu dans la France moderne (xvie-xviiie siècle), Paris, Champ Vallon, 2006, p. 116-131 et « Grandeur et décadence de la courte paume », in Patrick Clastres et Paul Dietschy (dir.), Paume et tennis en France xvie-xixe siècle, op. cit., p. 59-71.
3Weber Eugen, La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale 1870-1914, Paris, Fayard, 1983, p. 550.
4Thiesse Anne-Marie, La création des identités nationales. Europe xviiie-xxe siècle, Paris, Seuil, 1999, p. 12.
5Mosse George L., The Nationalization of the Masses. Political Symbolism and Mass Movements in Germany from the Napoleonic Wars through the Third Reich, Ithaca/Londres, Cornell University Press, 1996, p. 83.
6Joanne Adolphe, Paris illustré en 1870 et 1876. Guide de l’étranger et du Parisien, Paris, Hachette, 1876, 3e édition, p. 640.
7Fournier Édouard, Le jeu de paume. Son histoire et sa description, suivie d’un traité de la courte-paume et de la longue-paume, Paris, Librairie académique, Didier & Cie, libraires-éditeurs, 1862, p. 4.
8Nanteuil Edmond de, Saint-Clair Georges de et Delahaye Charles, La Paume et le Lawn-Tennis, Paris, Hachette, 1898, p. 13.
9Ibid.
10Fournier Édouard, Le jeu de paume, op. cit., p. 19.
11Dietschy Paul et Clastres Patrick, Sport, société et culture en France depuis le xixe siècle, Paris, Hachette, 2006, p. 23-24.
12Joinville Prince de, Vieux Souvenirs 1818-1848, Paris, Calmann Lévy, 1894, p. 12.
13Nanteuil Edmond de, Saint-Clair Georges de et Delahaye Charles, La Paume et le Lawn-Tennis, op. cit., p. 20.
14Chapus Eugène, Le Sport à Paris, Paris, Hachette, 1854, p. 127.
15Ibid., p. 126, note 1.
16Ibid., p. 122.
17Agulhon Maurice, Le Cercle dans la France bourgeoise, 1810-1848. Étude d’une mutation de sociabilité, Paris, Armand Colin, 1977.
18Fournier Édouard, Le jeu de paume, op. cit., p. 58.
19Dietschy Paul et Clastres Patrick, Sport, société et culture en France depuis le xixe siècle, op. cit., p. 32-33.
20Carlier Yves, « Le jeu de paume de Versailles », in Yves Carlier et Thierry Bernard-Tambour (dir.), Jeux des rois, roi des jeux. Le jeu de paume en France, Paris, Réunion des musées nationaux, 2001, p. 161.
21Amoros Francisco, Manuel d’éducation physique, gymnastique et morale, Paris, Librairie encyclopédique de Roret, 1834, 2 tomes, reproduction en fac-similé, Éditions EPS, Joinville-le-Pont, 1998.
22Ibid., p. 462.
23Ibid., p. 463.
24Ibid., p. 462.
25Blomac Nicole de, La Gloire et le jeu. Des hommes et des chevaux 1799-1866, Paris, Fayard, 1991, p. 246-288.
26Dodge Pryor, La grande histoire du vélo, Paris, Flammarion, 2000, p. 46.
27Nanteuil Edmond de, Saint-Clair Georges de et Delahaye Charles, La Paume et le Lawn-Tennis, op. cit., p. 93.
28Ibid., p. 107.
29Les Jeux de Balle et de Ballon. Football-Paume-Lawn Tennis, par un juge de camp, Paris, Librairies-imprimeries réunies, 1894, p. 152.
30Ibid.
31Peter Jean-Michel, « Le tennis balnéaire à la Belle Époque », in Patrick Clastres et Paul Dietschy (dir.), Paume et tennis en France xve-xixe siècle, op. cit., p. 104.
32Ibid., p. 105.
33Les Jeux de Balle et de Ballon. Football-Paume-Lawn Tennis, par un juge de camp, op. cit., p. 168.
34Ibid., p. 152.
35Dietschy Paul, « Les Jeux olympiques : de Paris à Paris (1900-1924) », in Patrick Clastres, Paul Dietschy et Serge Laget (dir.), La France et l’olympisme, Paris, ADPF, 2004, p. 74.
36Mérillon Daniel (dir.), Concours internationaux d’exercices physiques et de sports. Rapports, Paris, Imprimerie nationale, 1901, t. I, p. 74.
37Ibid.
38Drevon André, Les Jeux olympiques oubliés. Paris 1900, Paris, CNRS Éditions, 2000, p. 71.
39Mérillon Daniel (dir.), Concours internationaux d’exercices physiques et de sports. Rapports, op. cit., p. 74.
40Carlier Yves, « Le jeu de paume de Versailles », art. cité, p. 161.
41Ibid.
42Jusserand Jean-Jules, Les sports et jeux d’exercice dans l’ancienne France, Paris/Genève, Champion/Slatkine, 1986, fac-similé de l’édition de 1901, p. 1.
Auteur
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Paul Dietschy
Université de Franche-Comté.
Paul Dietschy, ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud et agrégé d’histoire, est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Franche-Comté et directeur du Centre Lucien Febvre (EA 2273). Il est spécialiste de l’histoire du sport et du football. Parmi ses dernières publications : Histoire du football (Paris, Tempus, 2014) et Le sport et la Grande Guerre (Paris, Chistera, 2018).
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