Avant-propos
p. 15-20
Entrées d’index
Index géographique : France
Texte intégral
1Décembre 1998 : les travaux de réaménagement du centre de Brest, et particulièrement du « square Mathon », entrent dans leur phase d’achèvement. Ce nouveau lieu, conçu par Bernard Huet, a été inauguré un an plus tard par le maire, Pierre Maille. Le chantier aura occupé l’espace et les esprits pendant trois ans. Pour la première fois depuis l’arasement de la ville détruite par les bombardements anglo-américains, on osait toucher à son sous-sol meurtri pour en exhumer des traces, quelques murs des anciennes fortifications de ce qui fut d’abord une cité militaire. L’émoi des autorités, des techniciens, des défenseurs du patrimoine, et d’une partie relativement restreinte de la population a montré à la fois que la mort d’une ville et sa renaissance sous d’autres oripeaux était toujours un traumatisme, que le terme de reconstruction est sans doute inadapté au sens où il serait possible de retrouver à l’identique un passé à jamais inaccessible, que le deuil d’une ville disparue est long à effectuer, mais qu’il finit par être accompli. Peut-être Brest devient-il, ou elle, un lieu qui regarde enfin son passé avec raison, avec moins de nostalgie, autant d’amour, et un chagrin atténué. Puissent les habitants de Beyrouth, de Sarajevo, de Grozny éprouver un jour les mêmes sentiments. Le travail de deuil aura été cependant considérablement long. Il eût été impensable, il y a seulement dix ans, de réhabiliter le nom de Jean-Baptiste Mathon, urbaniste en chef chargé de la reconstruction de Brest, en remettant en valeur un square qui portait plus que timidement son nom, sur une plaque gisant à quelques centimètre du sol, à demi-cachée par du sable et des gravats.
2L’inachèvement d’un deuil est le véritable sujet de ce livre. On ne trouvera pas en effet ici une tentative d’histoire monographique de Brest dans les limites temporelles de sa reconstruction – soit approximativement de 1945 à 1960 – mais le résultat de quelques plongées dans les traces qu’ont laissées de leurs pratiques un certain nombre d’acteurs de la ville renaissante, et de leur imagination.
3Ces préoccupations étaient peu compatibles avec un plan chronologique qui aurait risqué d’occulter les hésitations, les espoirs, les repentirs marquant la temporalité particulière d’un accouchement difficile, suscitant autant d’enthousiasme et d’attente qu’il a laissé de regrets. Aussi trouvera-t-on ici des temporalités multiples, dans une unité de lieu.
4André Burguière a su stigmatiser le principe monographique : « de même qu’il n’y a pas de météorologie de jardinet, il n’y a pas de changement social à partir d’un seul témoignage1 ». Bernard Lepetit avait proposé de substituer à l’accumulation de monographies une réflexion sur la notion de système urbain, laquelle implique l’étude de plusieurs villes sur un temps long. Territoire déjà donné en même temps que sa constitution est objet d’étude, la ville unique doit d’autant moins être accueillie comme un objet que le risque d’identification anthropomorphique n’est jamais éloigné. La question de l’identité urbaine renvoie par ailleurs aux mystères de la constitution de groupes sociaux et des modes concrets de transmission de leur discours identitaire.
5Le choix d’une approche multiscalaire, voire kaléïdoscopique, a bien sûr quelque chose à voir avec la microstoria initiée en Italie, même si l’échelle choisie ici – un centre ville – relève d’une nanohistoire qui reste à justifier. Mais ce choix ne relève pas d’une logique que Paul-André Rosenthal qualifie de néo-rationaliste2. Il ne s’agit pas de construire par principe des systèmes par l’accumulation d’éléments de petite taille qui constitueraient autant de « chaînes de causalité qui, à partir des choix des individus, produisent les formes sociales que l’on observe ». Le choix de dimensions multiples a été au contraire fait en toute conscience du fait qu’une dialectique du collectif et du particulier ne peut jamais être négligée, et que le petit n’est pas la brique élémentaire de la structure.
6Le jeu des échelles fait apparaître des phénomènes auxquels serait restée aveugle une vision monoscalaire, de même qu’élargit le regard le choix d’une multidisciplinarité qui froissera évidemment, et non sans raison, les spécialistes : littérature, arts plastiques, droit, maçonnerie, électricité, architecture, temps de toute longueur, sans exclure un certain éclectisme théorique – Pierre Sansot fera inhabituellement bon ménage avec Pierre Bourdieu – ont été utilisés sans vergogne pour creuser le terrain.
7Il est deux manières de présenter les résultats d’une recherche historique. Soit l’on fait le récit raisonné des faits mis au jour, et le livre est plutôt attrayant, soit l’on dévoile l’usine de la recherche, au risque d’être rébarbatif. Mais ce dévoilement peut aussi avoir une valeur esthétique. Beaubourg existe par ses tuyaux, de même qu’un écorché frappe l’imagination par cette vision extraordinaire de la mise en mouvement d’un corps disséqué. Il ne se verra ici rien d’extraordinaire, mais les tuyaux seront exposés. Ce livre est, de ce fait, destiné à une lecture multiple. Que celui qui cherche avant tout des faits n’hésite pas à tourner sans les lire les pages mettant en avant des présupposés théoriques. Ces derniers auront cependant permis l’émergence de sources qui seraient peut-être, sans eux, restées inexploitées.
8Au lecteur de juger maintenant si ce parti-pris butineur fut opérant. S’il n’y a pas de météorologie de jardinet, le jardinage ne peut-il être fécond ?
Le premier plan de remembrement (extrait)

L’identification des îlots


Cartographie : Gilles Couix, UBO.
Notes de bas de page
1 André Burguière, « Le changement social, brève histoire d’un concept », in Bernard Lepetit dir., « Les formes de l’expériences, une autre histoire sociale », Paris, 1995, p. 268.
2 Paul-André Rosenthal, « Construire le macro par le micro : Frédéric Barth et la microstoria », in Jacques Revel dir., Jeux d’échelles, Paris, EHESS, 1996.
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