Chapitre 10. Entre le roi et la ville : l’affirmation d’une nouvelle souveraineté ducale
p. 193-202
Entrées d’index
Index géographique : France
Texte intégral
1Dès le mois de juillet 1451, Philippe le Bon, par le moyen de lettres closes, annonce à son « redoubté seigneur », le roi Charles VII, l’arrivée imminente de ses ambassadeurs à la cour de France. Après l’échec, au mois de mai précédent, d’une ultime manœuvre des agents bourguignons en vue de renverser l’échevinage de Gand, le pouvoir ducal accentue sa pression sur la ville en essayant de l’isoler diplomatiquement. Tout en priant fermement le roi d’éconduire d’éventuels émissaires de la ville rebelle, le duc lui demande instamment de « faire surseoir la chose » jusqu’à l’arrivée de ses ambassadeurs1. Le ton est donné et ne changera pas tout au long de l’ample correspondance échangée entre la cour de Bourgogne et celle de France à propos de l’affaire de Gand. La suzeraineté du roi s’étendait encore en principe jusqu’en Flandres et Charles VII était par conséquent tout à fait habilité en droit à intervenir dans ce conflit, ne serait-ce que pour proposer ses bons offices aux belligérants. De fait, les Gantois n’ont pas manqué de solliciter très tôt l’arbitrage de la couronne de France dans l’espoir qu’elle soutiendrait leur cause contre un prince trop puissant. C’est pour prévenir ce type d’alliance que le duc dépêche en juillet 1451 ses ambassadeurs à la cour de Charles VII.
« Prince naturel et souverain seigneur »
2La chancellerie ducale, en négligeant d’ajouter le terme « souverain » à l’expression « redoubté seigneur », commet sans doute une entorse aux usages diplomatiques établis par le traité d’Arras (21 septembre 1435). Cet accord stipulait en effet que « le duc, tant es lettres qui se feront de la paix, comme en aultres lettres et escriptures, et aussi de bouche, recongnoistra, nommera et pourra nommer et recongnoistre, là où il appertiendra, le roy (son) souverain seigneur2 ». Il est certes tentant de voir dans cet oubli calculé le signe d’un désir d’affranchissement politique3. La lecture d’ensemble de la correspondance ne laisse pourtant planer aucun doute sur la reconnaissance, au moins formelle, de la préséance royale. Fidèle à l’esprit sinon à la lettre du traité d’Arras, Philippe le Bon et ses conseillers ne contestent pas formellement la suzeraineté du roi. Ils concèdent ainsi, à plusieurs reprises, que le roi est bien le « souverain seigneur » de Flandre4. Ce n’est donc pas sur ce point, semble-t-il, que la Maison de Bourgogne fit porter son attaque principale.
3La reconnaissance de sa position subordonnée dans la structure féodale n’empêche pourtant pas le duc d’exprimer, en termes diplomatiques mais suffisamment fermes, son refus de toute ingérence royale dans les affaires du comté de Flandre. Ce qui frappe dans cette correspondance, c’est bien la volonté manifeste des Bourguignons de tenir Charles VII à distance du conflit : « Vous feray informer bien au long et au vray de tout le demené de ceste dicte matière, et de mon bon droit et du grand interest que j’ay et pretens en ceste partie. » L’engagement de Philippe le Bon à tenir le roi au courant de l’évolution du conflit — un engagement tenu si l’on considère l’ampleur et la régularité de cette correspondance — traduit surtout sa volonté de garder la maîtrise de l’événement. Une fois à la cour de France, les ambassadeurs bourguignons, en effet, ne manquent pas de rappeler que leur maître entend bien réduire seul et sans l’aide du roi l’opposition de Gand :
Et mondit seigneur de Bourgoigne a intencion et ferme espérance de, à l’aide de Nostre Seigneur et de ses bons et loiaulx subjez, y pourveoir tellement par voye raisonnable à l’encontre des pervers et coulpables pour les réduire et faire venir à raison à la conservacion de sa seigneurye, tousjours soubz la vraye obéissance du Roy, que l’honneur du Roy et le sien y sera gardé et que autres y prendront exemple de eulx garder de emprandre le semblable à l’encontre de leurs princes et seigneurs naturelz5.
4Dans une autre lettre, en date du 28 avril 1452, le duc revient plus particulièrement sur l’échec de l’expédition des milices urbaines contre Audenarde : trop heureux de rapporter au roi ses derniers succès militaires, Philippe le Bon raconte comment les Gantois, ayant mis le siège devant cette cité…
se sont efforciez d’avoir icelle ville en la batant de canons et autres engins et y mettans feu et faisant pluseurs grans dommaiges, et commettans envers vous, qui estes leur souverain seigneur, grande offense, et en eulx demonstrant rebelles et desobeïssans envers moy qui suis leur prince et seigneur naturel, contendans par ce et pluseurs autres moyens, qui trop longs seroient de vous escripre, à mettre s’ilz povoient tout ledit païs de Flandres hors de mon obéissance, à la grant foule de toute seigneurie et noblesse6.
5Face au roi dont la « souveraineté » d’essence féodale n’est pas encore ouvertement remise en cause, le duc tient donc à se présenter comme le « prince et seigneur naturel ». L’accusation de lèse-majesté affleure bien sans doute à travers l’allusion aux « offenses ». Mais tout se passe en fait comme si celle-ci se dédoublait, la révolte portant tout à la fois atteinte au roi, en tant que « souverain seigneur », et au duc, en tant que « prince naturel ». Le partage de la majesté étant impossible, cette position était intenable. La supériorité de l’un devait s’effacer devant celle de l’autre.
6À la vieille conception typiquement féodale de la suzeraineté, les conseillers Bourguignons en viennent ainsi à opposer un autre concept politique : celui de « seigneur naturel ». Il est assez intéressant de voir ici l’État bourguignon retourner contre la France des Valois un argument qu’elle-même avait utilisé, avec succès, contre l’Angleterre des Plantagenêt puis celle surtout des Lancastre. En liaison étroite avec la réflexion des juristes sur les fondements héréditaires de la monarchie, le thème du « roi naturel », comme l’a bien montré Jacques Krynen7, connaît, depuis le milieu du xive siècle, un succès croissant dans l’idéologie royale si bien qu’il finit par prendre, à la faveur de la crise de légitimité ouverte par le traité de Troyes (1420), la « force d’un slogan ». Dans le contexte particulièrement troublé des années 1420-1430, alors qu’au moins deux rois (celui de Bourges et celui d’Angleterre) se disputent la couronne de France, l’argument de nature tient une place essentielle dans les débats autour de la légitimité du pouvoir. Pour les partisans de Charles de Valois, il ne fait aucun doute que le dauphin, du fait des lois de l’hérédité, est le seul roi conforme aux exigences de la Nature. Ne peuvent dès lors se dresser face à lui que des pouvoirs « tyranniques » en ce sens qu’ils se sont emparés indûment du pouvoir en perturbant l’ordre « naturel » de la succession8. Voilà pourquoi c’est encore la Nature que les juristes et les publicistes pro-Valois invoquent lorsqu’il s’agit de promouvoir l’amour du pays ou la résistance face à l’ennemi anglais. Dès lors si le duc de Bourgogne revendique avec autant de force le statut de « prince naturel », dont les juristes font « l’exact antithèse du tyran », c’est qu’il incarne d’abord le pouvoir légitime vers lequel doit aller, en priorité, l’obéissance des sujets.
7Déjà, en janvier 1452, les ambassadeurs bourguignons avaient ordonné leurs « remonstrances et requestes » autour de l’opposition devenue classique dans la pensée politique de la fin du Moyen Âge, entre le pouvoir légitime, « naturel », incarné par Philippe et la « tyrannie9 » des Gantois. Ce faisant, les conseillers ducaux évoluent bien dans le cadre conceptuel élaboré par les juristes autour de la notion de « prince naturel ». Ainsi captée par la Maison de Bourgogne, cette notion accompagne et justifie le renforcement, hors de toute référence féodale, de nouveaux liens de sujétions autour de la figure des ducs de Bourgogne. L’affirmation du caractère « naturel » de son autorité ne permet pas seulement à Philippe le Bon de se dégager de l’emprise souveraine de la royauté française. L’argument de nature, en effet, n’a pas qu’un usage diplomatique externe. Une fois retourné à l’intérieur contre les Gantois, il peut même constituer une arme redoutable pour disqualifier la révolte. Dans ce nouvel espace de pouvoir, la révolte contre le « prince naturel » prend effectivement une signification nouvelle.
Rébellion et hérésie
8Menaçant une autorité établie par la nature, la révolte n’implique plus seulement la rupture d’un lien personnel de type féodal. Devenue contre-nature, elle entraîne la dissolution d’un ordre supérieur voulu par Dieu et dont le prince est le garant10. Intéressant à cet égard est le discours de « remonstrance » que le chancelier Nicolas Rolin aurait prononcé devant les ambassadeurs de Gand à l’occasion d’une rencontre préliminaire aux pourparlers de Lille11. Dénonçant à son tour « les grans meffais, rebellions, cautelles, abusions et malefices » des Gantois, le chancelier souligne l’impact de la révolte sur les relations d’obéissance qui unissent les sujets au duc. Les révoltés sont ainsi initialement accusés d’avoir rompu « le serment qu’ils avoient fait à leur prince ». L’évocation du serment paraît de prime abord situer la révolte dans le cadre traditionnel de la trahison au sens féodal du terme. Si l’on en restait là, il serait effectivement difficile au pouvoir ducal d’invoquer la lèse-majesté. Mais la suite du discours indique bien que son auteur se situe sur un autre plan. Décelant là encore dans la révolte le refus pervers de reconnaître l’autorité légitime, il rapproche l’attitude criminelle des citoyens de Gand de celle des Juifs à l’égard du Christ12. Si ces derniers, affirme-t-il, « eussent véritablement sceu que nostre benoit sauveur Jesus-Christ eust esté Dieu, ils ne l’eussent point mis a mort, mais les Gantois ne pouvoient, ne peuvent ignorer que monseigneur le duc ne fust et soit leur seigneur naturel… ». Selon le chancelier, la révolte altère donc un lien de type organique, « naturel », et non plus seulement contractuel, entre les sujets et le prince. L’accusation de perturber l’ordre naturel n’est sans doute plus très loin. Il est cependant significatif que Nicolas Rolin ne pousse pas davantage dans cette direction. Il se garde bien, en particulier, d’attribuer explicitement aux Gantois des actions contre-nature, comme si le chancelier éprouvait encore quelques difficultés à relier la révolte à une menace contre la chose publique elle-même.
9Nicolas Rolin oppose surtout aux Gantois une conception de l’obéissance très différente de celle commandée par l’obligation féodale. Elle se présente comme une obligation juridique fondée sur l’amour et l’inclination naturelle. À l’inverse, la révolte est perçue, dans son essence, comme l’expression d’un état d’esprit pervers. Comparée à celle des Juifs déicides, la révolte contre le « prince naturel » devient une aberration monstrueuse, incompréhensible sans une forte dose de malignité. C’est là le second aspect capital de cette redéfinition unilatérale de la nature des liens de pouvoir dans l’espace politique bourguignon. À la limite, Nicolas Rolin s’intéresse moins aux actes des Gantois qu’aux sentiments intérieurs qui les animent. Rebelles, les Gantois le sont d’abord en esprit puisque, comme les Juifs, ils s’obstinent consciemment à nier l’identité royale de leur souverain « naturel ».
10En fait, ce glissement vers le crime de conscience était déjà perceptible dans la lettre-manifeste du 31 mars 1452 : on y affirmait en effet que l’opposition de Gand, bien loin de servir la défense d’avantages fiscaux ou commerciaux, était d’abord l’expression d’une « volonté particulière » opposée à celle du pouvoir légitime. La révolte n’était plus dès lors le fruit de l’exaspération anti-fiscale mais la marque de l’« obstinacion », de la « pertinacité » des Gantois :
Et encores non contens de ce, accumulans mal sur mal, demonstrans de plus en plus mauvais courraige, obstinacion, pertinacité, rebellion et desobeissance envers nous, et pour mieulx accomplir et mectre a effect et execucion leur mauvaise, dampnable et detestable voulenté, et afin de troubler et esmouvoir, comme il est a presumer, tout le pais a l’encontre de nous et de ceulx qui bien nous vuellent, ont fait et ordonné trois hoofmans, lesquels se font seigneurs de la ville13…
11On retrouve bien sûr ici tout le vocabulaire spécifique utilisé par le droit canonique pour caractériser l’opposition des hérétiques à l’Église et à son chef, le pape. On devine ainsi tout ce que cette vision des ressorts internes et psychologiques de la révolte doit à la conception médiévale du crimen majestatis en grande partie déterminée par son contact avec l’hérésie. Jacques Chiffoleau a montré comment le crime de majesté s’enrichit, à la faveur de la lutte contre l’hérésie, d’une dimension mentale absente, pour l’essentiel, de son modèle romain14. En assimilant l’hérésie, définie comme une aberratio in fide, au crimen majestatis, les juristes du pape ont aussi transformé le contenu du crime de majesté. Celui-ci ne prend plus seulement en compte, comme dans l’ancienne loi romaine, les manquements positifs à l’ordre public. Il implique désormais des éléments psychologiques ou spirituels, non mesurables dans les faits, mais évalués à l’aune de la « foi ». Etant bien entendu que s’écarter de la foi de l’Église, c’est aussi, inévitablement, désobéir au pape dès lors que celui-ci, en tant que vicaire du Christ, s’impose tout à la fois comme la source et le garant de l’orthodoxie.
12Il n’est donc pas surprenant de voir les juristes bourguignons, dans la lettre d’abolition et de pardon délivrée par la chancellerie ducale le 30 juillet 1453, affirmer que la ville « a erré hors des droites voies de l’obéissance15 » (a vie recte obediencie aberravit). Sur le modèle de l’hérésie définie et poursuivie au titre de la lèse-majesté comme une aberratio in fide, la révolte de Gand devient à son tour une errance coupable en dehors du sein de l’État. On peut apercevoir aisément, par l’examen de ce dernier texte, combien les références religieuses et politiques s’entrelacent étroitement.
13De ce fait, c’est encore l’Église qui avec le rituel de l’amende honorable fournit au duc de Bourgogne la solution politique idéale lui permettant de sortir du conflit sans perdre la face. Après avoir balancé au-dessus de la tête de ses sujets la menace d’une destruction complète de la ville, Philippe le Bon, par ailleurs pleinement conscient de l’importance économique de Gand, fait solennellement le choix de la miséricorde. À la manière de l’Église ouvrant son sein aux âmes égarées qui acceptent de se réconcilier avec elle, l’État bourguignon se déclare prêt à prendre en considération le repentir de ses mauvais sujets pour peu que ceux-ci acceptent de faire amende honorable. C’est ce qui se produisit après que l’armée ducale eut remporté la victoire de Gavres qui termina de façon définitive la guerre opposant le duc aux Gantois. Prenant acte de la défaite de ses milices sur le champ de bataille, Gand se résigne à accepter, le 28 juillet 1453, les dures conditions d’un traité de paix. Le prix à payer est lourd. Il revient à satisfaire toutes les exigences princières déjà contenues dans la sentence arbitrale de Lille. Une clause particulière du traité prévoit l’organisation d’une grande cérémonie d’humiliation collective16 dite « d’amende honorable ». Le triomphe militaire de Philippe le Bon culmine ainsi, le 30 juillet 1453, par l’abaissement rituel de l’orgueil municipal. Ce jour là, à l’extérieur de la ville, loin de la présence rassurante des murailles urbaines, les principaux notables de Gand, « touts nudz en leurs chemises et petits draps », doivent s’agenouiller devant le prince et lire un texte en français où ils déclarent :
que faulsement et mauvaisement, et comme rebelles et desobeissans, et en entreprenant grandement a l’encontre de mondit Sr et de son auctorité et seignourie, ils se sont mis sus en armes, ont créé hoofmans, et couru sus mondit Sr et ses gens, et lui ont fait et commis plusieurs invasions et voyes de fait, qu’ilz s’en repentent, et en requierent en toute humilité mercy et pardon a mondit Sr. Et, ce fait, tous ensamble, et a une voix, crieront mercy a mondit Sr, et lui requerront pardon, grace et misericorde.
14De cette façon, Gand est « seulement » condamné au démantèlement de ses privilèges et au versement d’un lourd tribut qui l’endette pour longtemps. Certes, le cérémonial de l’amende honorable constitue bien une réparation symbolique de l’autorité bafouée. Elle présente en effet l’avantage de réajuster les exigences démesurées de la rhétorique vengeresse du pouvoir à une réalité politique et économique qu’il ne peut ignorer. D’un autre côté, il ne faut pas perdre de vue l’idée que la clémence, le pouvoir illimité de pardonner, représente l’autre face, complémentaire, du pouvoir de punir17. C’est dire qu’en accordant finalement son pardon, le duc de Bourgogne s’applique encore à poser un acte souverain. En ce sens, le rituel d’humiliation collective imposé à la ville contribue bien à valoriser la puissance ducale… Comme si la consignation de l’événement par l’écriture officielle ne suffisait pas, on le fixa également par l’image. Une page richement enluminée d’un manuscrit bourguignon18, probablement exécuté à Gand en 1458, illustre précisément la cérémonie du 30 juillet 1453 (Fig. 10). Cette image célèbre joue de l’effet de contraste entre la masse sombre, compacte, hérissée de lances, de l’armée ducale et celle, plus claire et pitoyable, des habitants de Gand : agenouillés sur le sol, à la merci de leur vainqueur, les Gantois inclinent à la fois la tête et leurs bannières en signe de soumission. Revêtu de son armure, le duc s’avance à la tête de ses troupes, le visage à découvert sur un cheval somptueusement harnaché. En position de force, il exhibe les signes de son pouvoir : le bâton de commandement mais aussi l’un de ces fabuleux couvre-chefs qui lui tiennent habituellement lieu de couronne lors de ses grandes parades publiques. Surmonté d’une haute plume, constellé de perles, le chapeau ducal est d’une somptuosité extravagante mais ce n’est toujours pas une couronne. Le duc de Bourgogne, comme d’autres grands princes territoriaux de son temps, se trouve encore tiraillé entre la volonté d’étaler tout de suite sa réussite militaire et la nécessité non moins grande d’institutionnaliser sa prééminence. Cependant, sa soif de revanche et de puissance a beau s’édifier sur les artifices du rituel et de l’image, le duc n’en est sans doute pas moins conscient des carences institutionnelles de son pouvoir. Mais surtout, plus que dans le recours aux techniques procédurales de l’enquête qui tentent de saisir concrètement le crime de majesté, la prééminence ducale demeure du domaine rituel, ou plus largement esthétique. Son aspiration à la grandeur souveraine apparaît encore largement modelée par les fastes du pouvoir quand bien même elle commence, précisément en ce milieu du xve siècle, à s’organiser et à se penser en termes de droit. Mais pour l’heure, il semble bien que l’image fixant l’éclat du rituel joue encore un rôle compensatoire. D’une certaine façon, on peut dire que l’image triomphaliste du prince s’installe encore ici dans l’insuffisance de la construction institutionnelle19. Ce n’est pas un hasard en effet si l’État bourguignon apparaît au milieu du xve siècle comme ce « royaume des rituels » dont parle P. Arnade. Grands ordonnateurs de cérémonies fastueuses et amoureux des images, les ducs de Bourgogne pratiquent une politique de prestige d’autant plus éclatante qu’elle doit aussi compenser un manque d’enracinement historique et étatique. Le royaume bourguignon, en effet, n’est encore qu’un rêve, un rêve de grandeur qui aspire confusément à prendre corps.
15Comment imposer sa majesté dans un espace politique en pleine recomposition où les vieilles contraintes du système féodal font encore obstacle à l’avènement d’une authentique souveraineté ducale ? La volonté de Philippe le Bon d’enraciner son autorité sur les Flandres dans l’ordre de nature constitue sans doute un élément de réponse. Une fois garantie par la nature, et par là même aussi par Dieu, la tutelle que le duc entend exercer sur les Flandres se trouve légitimée en dehors de toute référence féodale. Se révolter contre le « prince naturel » devient dès lors impossible, sauf à s’opposer à la Nature et à Dieu. On comprend dès lors aisément tout le parti qu’un pouvoir à vocation souveraine pouvait tirer de la situation. En réprimant violemment la révolte de Gand, le pouvoir ducal ne se contente pas de rétablir son autorité. Il construit et renforce l’essence même de son pouvoir à partir de la répression des crimes étroitement liés à la lèse-majesté.
16D’un autre côté, il est évident que cette volonté de puissance se heurte à de multiples obstacles qui ne tiennent pas seulement à la résistance des vieilles structures féodales. La référence au « seigneur naturel », en particulier, semble avoir encore du mal à s’inscrire dans un territoire défini à son tour comme « naturel ». À la différence de ce qui se passe dans la France des Valois, l’articulation classique entre seigneur et pays naturel fonctionne mal. La mise en avant du caractère « naturel » et donc indéfectible des liens qui unissent le duc à ses sujets de Flandres n’implique encore, à notre connaissance, aucune référence explicite au « pays naturel ». Pour le manifeste de mars 1452, la subversion de la révolte s’exerce dans un cadre territorial restreint qui est celui du « pays » ; expression qui, au singulier, désigne d’abord le comté de Flandre. On notera aussi que c’est d’abord comme « comte de Flandre », et non comme le souverain d’un ensemble politique plus large, que Philippe le Bon est menacé dans les rumeurs de complot. D’où l’impression que la défense de la toute-puissance étatique s’organise encore dans le cadre de la guerre de Gand autour d’une réalité dynastique et territoriale aux dimensions réduites. Reste que l’évolution de la pensée politique bourguignonne est rapide dans ce domaine. Un peu plus tard, en 1473, un autre chancelier de Bourgogne, Guillaume Hugonet, accusera ainsi le roi de France de menacer « nostre chose publicque, droicturierement et naturelement submise a ceste tres excellente et resplendissant maison de Bourgogne20 ».
17Mais nous n’en sommes de toute évidence pas encore là en 1453. Si la révolte de Gand porte déjà atteinte à un pouvoir à vocation souveraine — comme le suggère ses liens avec l’hérésie — cette mise en cause ne s’étend pas encore à un ensemble politique plus vaste qui serait déjà l’État bourguignon. Il faut sans doute reconnaître dans cette application restreinte du crime de majesté le signe d’une immaturité politique. On pourrait ainsi être tenté de conclure en disant que si la rébellion de Gand lèse bien déjà la personne ducale dans sa dimension privée et dynastique, il n’est pas sûr en revanche qu’elle l’affecte en tant que représentant de la « chose publique » bourguignonne, c’est-à-dire de l’État. Ce que l’historiographie récente appelle l’État bourguignon n’était sans doute pas encore, du moins à ce stade de son développement, suffisamment consistant pour pouvoir être sérieusement menacé par la rébellion.
18Dans cette perspective, on peut penser que le pouvoir ducal souffre encore d’un déficit d’incarnation politique. À la différence des souverains de France ou d’Angleterre, le duc de Bourgogne n’a sans doute pas encore réussi à absorber dans son corps individuel toute la collectivité de ses sujets des « pays de par delà » et de « par deça » : il n’est pas encore parvenu à incarner l’État bourguignon. En ce sens, le corps privé du prince demeure encore séparé du corps politique de l’État en formation. De la capacité du duc à réaliser dans sa personne l’union des deux corps du monarque — son corps individuel et périssable d’une part, son corps politique et éternel, d’autre part — dépendait pourtant, à n’en pas douter, la réalité de sa majesté.
19Une fois ces limites admises, il est clair que cette volonté d’affirmer la majesté ducale qui transparaît dans la guerre de Gand joue bien, malgré tout, un rôle dans le renforcement de l’unité essentielle de l’État bourguignon. Même si les frontières territoriales de celui-ci ne sont pas encore nettement tracées, même s’il ne possède pas encore de nom, du moins commence-t-on déjà à l’envisager, à partir justement de la guerre de Gand, comme un « corps mystique »… Ce n’est certainement pas un hasard si les premières tentatives d’inspiration théologico-politiques pour penser l’unité de l’État apparaissent en Flandres dans le prolongement immédiat de la révolte.
20Nous avons ainsi tout intérêt, avant de revenir à Arras, à nous attarder encore un peu à Gand car c’est encore une fois de là qu’on est le mieux placé pour voir émerger, dans un climat encore tendu par le souvenir de la rébellion, l’une des premières représentations de l’État bourguignon comme « corps mystique ». Une notion fondamentale qui, comme on le sait depuis l’analyse du traité de Jean Taincture, n’est pas sans rapport avec l’imaginaire du sabbat, du moins tel que celui-ci se constitue dans l’espace bourguignon.
Notes de bas de page
1 G. du Fresne de Beaucourt, « Pièces justificatives », M. d’Escouchy, op. cit., t. 3, p. 407-409. Sur sa datation, voir M. Boone, « Diplomatie… », op. cit., p. 8-9.
2 Copie du traité dans la Chronique de Jean Le Fèvre, éd. F. Morand, SHF, Paris, 1881, t. 2, p. 352.
3 Charles le Téméraire reprendra plus tard la formule diplomatique en assumant pleinement ses conséquences politiques, voir W. Paravicini, Kärl der Kühne. Das Ende des Hauses Burgund, Göttingen, 1976, p. 31-34.
4 Par exemple, la lettre datée du 28 avril 1452, G. du Fresne, op. cit., p. 415-421.
5 Ibidem, p. 414.
6 Ibid., p. 417.
7 J. Krynen, « Naturel. Essai sur l’argument de la nature dans la pensée politique française à la fin du Moyen Age », Journal des savants, avril-juin 1982, p. 169-190.
8 J. Barbey, op. cit.
9 G. du Fresne, op. cit., p. 414 et 420.
10 J. Chiffoleau, « Contra naturam… », op. cit.
11 Discours connu par l’intermédiaire de Chastellain, Chronique, op. cit., t. 2, III, p. 294-295.
12 Selon une comparaison biblique volontiers utilisée par les théoriciens de l’autorité royale. Voir par exemple l’usage qu’en fait J. de Terrevermeille dans ses Tractatus (v. 1419), J. Barbey, op. cit., p. 199 et p. 266, note 171.
13 L.-P. Gachard, op. cit., p. 96-111.
14 J. Chiffoleau, « Sur le crime… », op. cit., spécialement p. 195-199.
15 L.-P. Gachard, op. cit., p. 154.
16 Il s’agit d’un cérémonial d’expiation ancien déjà utilisé en Flandres au xive siècle mais auquel les ducs de Bourgogne donnent une extension nouvelle au xve siècle. Sur cet épisode, P. Arnade, op. cit., p. 119-124.
17 C. Gauvard, « Grâce et exécution capitale : les deux visages de la justice royale française à la fin du Moyen Age », Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, n° 153, 1995, p. 275-290.
18 Livre des privilèges de Gand et de Flandres, Vienne, Ms. 2583, f. 349v°.
19 Pour une critique de la capacité des rituels à engendrer l’État, voir les remarques suggestives de Ph. Buc, Dangereux rituel. De l’histoire médiévale aux sciences sociales, (2001), trad. fr., Paris, 2003, surtout p. 247-302.
20 J. Bartier, « Un discours du chancelier Hugonet aux États généraux de 1473 », Bulletin de la Commission royale d’histoire, 107, p. 127-156, citation p. 144. Sur l’utilisation politique de l’argument de nature par l’entourage savant de Charles le Téméraire, voir A. Vanderjagt, Qui sa vertu anoblist. The Concepts of noblesse and Chose publicque in Burgundian Political Thought, Groningen, 1981, spécialement p. 55-56.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
