Chapitre IX. La Lorraine, enfin !
p. 321-358
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Index géographique : France
Texte intégral
1Pendant longtemps, Henri puis Eugène II Schneider soutiennent qu’un transfert d’une partie de leurs activités sidérurgiques vers la Lorraine non-annexée paraît impensable, en raison de certaines de leurs spécialités. À cela s’ajoute la fragilité des circuits d’approvisionnement locaux en combustibles. S’implanter en Lorraine, dans une région où le charbon fait défaut de ce côté de la frontière, c’est prendre le risque de tomber sous l’emprise des houillères allemandes, très bien structurées depuis la constitution du Kohlensyndikat, cartel de la houille d’Essen.
2Or, au Creusot, même si les conditions d’approvisionnement se détériorent, les tensions qu’elles supposent restent moindres qu’en Lorraine. Ce n’est qu’avec l’accentuation de la dégradation du Domaine minier, décrit au cours du chapitre VII, que Le Creusot perd, pour les combustibles, l’avantage qu’il a conservé auparavant face à ses concurrents lorrains. Si l’horizon des mines Schneider s’obscurcit, des nouvelles rassurantes viennent conforter les sidérurgistes qui ont pris le risque de s’installer en Lorraine. Un immense bassin houiller est, au début du xxe siècle, en passe d’être mis en valeur. Une partie se trouve en Allemagne et ne présente donc guère d’intérêt. Par contre, l’existence de nombreuses couches de houille dans le Limbourg hollandais et en Campine belge lève certains obstacles à l’essor de la sidérurgie de Meurthe-et-Moselle. Les entreprises lorraines peuvent s’émanciper et détendre le carcan commercial imposé par les houillères françaises et allemandes1. C’est d’ailleurs autour d’un imposant programme minier que se dessinent progressivement les ambitions lorraines d’Eugène II Schneider. Il respecte en cela la logique qui a déjà prévalu au moment de la création de l’usine cettoise, en l’accentuant même puisqu’il est aussi question d’acquérir une vaste exploitation charbonnière.
3Si la date de l’implantation d’une usine dans l’Est de la France tarde à être précisée, le site d’accueil est rapidement déterminé. La concession de Droitaumont, dans le bassin de Briey, sert de point d’appui, en vue d’une présence de grande envergure. Hormis la proximité de la frontière allemande par rapport au carreau de la mine de Droitaumont et quelques velléités de résistance de François de Wendel, plus rien ne s’oppose à ce que les établissements Schneider et Cie participent, à leur tour, à l’essor de la sidérurgie lorraine.
4Dans ces conditions, Eugène II affirme sa présence en Lorraine en conservant la logique de croissance interne. Mais la création d’une nouvelle usine sidérurgique au sein de l’entreprise ne peut se justifier que dans la mesure où elle fait ressortir une certaine complémentarité avec le site creusotin. Il en découle, à nouveau, des orientations stratégiques éloignées de celles adoptées par les autres entreprises sidérurgiques. En définitive, c’est avec lenteur que prend forme l’implantation en Lorraine. Mais, paradoxalement, les retards encore accumulés permettent à l’entreprise et à l’usine du Creusot d’aborder, dans de meilleures conditions que les concurrents, la Première Guerre mondiale.
Faire face à la concurrence
5Après l’échec de la fondation de l’usine cettoise et face à l’impossibilité de maintenir, au Creusot, dans des conditions économiquement acceptables, toute la production de fonte et d’acier, de nouvelles velléités de redéploiement apparaissent rapidement. Alors que l’abandon du site cettois est définitivement acquis, Eugène II reporte ses espoirs de relever la sidérurgie de son entreprise, en l’exilant vers d’autres horizons. Dans la mesure où il n’est plus possible d’occulter la nécessité de se rapprocher, voire de s’implanter directement sur un gisement de minerai de fer, l’orientation vers la Lorraine devient une nécessité économique même si, pour les mêmes motifs de sécurité que par le passé, les fortes réticences antérieures ne sont pas levées. Elles justifient la timidité et la lenteur de la réalisation du projet lorrain. Pourtant, les nouvelles conditions énergétiques qui s’offrent à la sidérurgie au début du xxe siècle incitent davantage les maîtres de forges à rechercher une implantation sur le fer.
6Pour être mené à son terme, un tel bouleversement stratégique nécessite d’importants capitaux car, contrairement à Cette, en raison des contraintes liées à la proximité de la frontière allemande et à la multiplicité des concurrents déjà présents, l’ensemble de l’approvisionnement en matières premières et combustibles doit être assuré. Cela suppose la possession ou la participation dans trois exploitations distinctes. En complément de deux mines de fer, une fournissant une oolithe calcaire, l’autre le minerai siliceux, Schneider et Cie doivent prendre le contrôle, au moins partiel, d’un charbonnage2.
7Mais la migration vers la Lorraine soulève une difficulté majeure. En raison du renouvellement rapide des équipements des usines sidérurgiques, Eugène II ne peut que craindre une dépréciation rapide de la valeur de l’établissement qu’il souhaite ériger3.
8Cette volonté d’établir une usine métallurgique dans l’Est de la France, évoquée depuis 1904, semble se concrétiser, une première fois, en 1906. Mais ce n’est qu’en 1910 que le projet reçoit l’assentiment des principaux responsables de la Direction générale. Contrairement à ses concurrents du Centre qui, comme les Aciéries de la Marine, ont repris la mine et l’usine d’Homécourt, Le Creusot préfère à nouveau une construction de toutes pièces. Comme point d’appui pour une telle réalisation, il dispose de ses deux concessions de Meurthe-et-Moselle. En raison du caractère particulier de la concession de Briey qui est censée revenir à Wendel et Cie, celle de Droitaumont semble plus indiquée pour accueillir une nouvelle construction.
9Tous les responsables de services de Schneider et Cie ne sont pas favorables au transfert d’une partie des activités sidérurgiques. Une rupture se dessine notamment entre la direction de l’Exploitation et le service commercial plus rétif à l’implantation en Lorraine. Aussi les conclusions des études de 1910 sont-elles contrastées : « Pour Droitaumont, en envisageant [sic] que le côté économique de la question, il n’est pas du tout certain que nous ayons intérêt à produire l’acier au lieu de l’acheter aux conditions actuelles, conditions qui seraient peut-être améliorées par une nouvelle entente, d’une durée limitée et pour un tonnage plus considérable4. »
10L’objectif de la transformation n’est pas de réduire la production sidérurgique du Creusot mais de la spécialiser. Les usines ne sont pas en mesure de développer la production d’acier Martin tout en conservant celle d’acier Thomas, en raison des contraintes liées aux approvisionnements en charbon à coke. Schneider et Cie préparent déjà l’extension de l’aciérie Martin du Creusot. Malgré une marche intensive, source d’usure accélérée du matériel, les installations ne peuvent satisfaire les demandes du service des Forges, le contraignant à laisser échapper des commandes. Quant aux réparations indispensables, elles ne peuvent s’effectuer que dans la précipitation, ce qui ne facilite pas l’entretien régulier des fours.
11L’aciérie Thomas est condamnée. Les fontes de déphosphoration ne sont plus compétitives par rapport à celles des établissements qui, comme Auboué, sont intégrés sur place et transforment le minerai en fonte, sur le carreau de la mine. L’installation accuse un âge respectable et présente un caractère de vétusté frappant. La plupart des équipements remontent aux premières années de l’application du procédé Bessemer au Creusot, en 1869-1870. L’atelier n’a plus qu’une espérance de vie de cinq ans avant que la destruction des locaux ne devienne obligatoire, par mesure de sécurité. La perspective de reconstruire un atelier semblable, au même endroit, n’est pas envisageable, faute de place pour établir des convertisseurs à grande capacité. Enfin, dans la mesure où le prix de revient des produits d’une aciérie, même modernisée, reste avant tout dicté par celui de la fonte, les possibilités d’améliorer les conditions de production semblent, sur place, bien réduites.
12Le prix de revient de la production d’acier Thomas au Creusot devient particulièrement médiocre et pèse sur l’ensemble de l’activité sidérurgique. Pendant l’exercice 1909-1910, le prix de revient du bloom Thomas produit au Creusot atteint 123,3 francs par tonne contre 103,07 francs pour celui expédié de Jœuf et rendu au Creusot5. C’est d’ailleurs le prix très bas de ces lingots et de ces blooms qui permet aux Forges d’être à peu près compétitives. Le moindre retournement de tendance, de l’ampleur de celui qui se manifeste d’ailleurs au cours de l’exercice 1909-1910, fait plonger les comptes de la branche métallurgique. Pour autant, les conclusions des rapports de 1910, favorables à l’abandon de la fabrication des produits courants, ne sont pas immédiatement suivies d’effet. L’implantation d’une usine dans l’Est de la France est, par conséquent, reportée sine die.
13En effet, en aval de l’aciérie, les résultats sont très contradictoires et soumis à l’influence de la conjoncture économique. Outre les débouchés apportés par les usines Schneider, la sidérurgie creusotine profite de la diversité de ses produits pour conserver, à défaut de l’augmenter, sa clientèle traditionnelle, grâce à son organisation commerciale suffisamment efficace pour contrebalancer sa situation géographique défavorable. Il arrive même que les ventes de barres en acier dépassent les prévisions. Au cours des exercices 1909-1910 et 1910-1911, elles atteignent 63 883 puis 74 682 tonnes pour un programme initialement limité à 52 400 et 54 700 tonnes6. La stratégie commerciale du Creusot s’appuie cependant sur des conditions factices. Depuis 1896, le maintien de la fabrication et de la vente de ses produits longs est favorisé par l’instauration du Comptoir des Poutrelles7 qui regroupe les plus grandes entreprises sidérurgiques françaises. Mais, sur le long terme, les ventes se contractent sous l’effet de la concurrence commerciale des usines de Meurthe-et-Moselle contre laquelle il devient de plus en difficile de lutter.
14Dans le même temps, de vastes aciéries sont érigées dans l’Est de la France. Ces usines s’appuient sur une forte synergie avec leurs hauts fourneaux et profitent d’une production considérable pour recourir aux mélangeurs8.
15Le Creusot se retrouve confronté à une augmentation des productions de métal Thomas contre laquelle aucune stratégie excluant la Lorraine ne peut être envisagée. À ce titre, Eugène II signale aux actionnaires de sa société que : « Les matières premières se maintiennent à des cours élevés, par comparaison avec les prix des produits finis, des barres et des tôles notamment. Pour ces produits courants de forge, la situation générale du Creusot est, comme vous le savez, des plus défavorables en présence de la concurrence grandissante des usines de l’Est9. » Pendant que Le Creusot peine à conserver ses positions, ses concurrents se renforcent en multipliant les fusions et les acquisitions. Depuis l’échec cettois, la production de fonte creusotine progresse lentement mais, en proportion, son importance diminue toujours, par rapport à celle de la sidérurgie française.
16Au-delà des exemples de Châtillon-Commentry absorbant Neuves-Maisons en 1897 et de Marine rachetant l’usine d’Homécourt à Vezin-Aulnoye en 1903, le phénomène s’étend en dehors des frontières et atteint l’ensemble de la sidérurgie mondiale. En Europe, les combinaisons reposant sur la complémentarité entre divers établissements spécialisés se multiplient et accentuent d’autant l’impression d’inertie constatée au sein de l’entreprise.
17La Belgique fournit de très bons exemples de la voie dans laquelle s’engagent les sidérurgistes européens. En 1903, le binôme Ougrée-Marihaye entame un rapprochement avec les établissements de la Chiers et de Vireux-Molhain, réunissant, dans un même groupe, une mine-usine du bassin de Longwy, des exploitations charbonnières associées à des entreprises sidérurgiques belges et une usine de dénaturation ardennaise10. La capacité de production de ces ensembles, leurs prix de revient très bas par rapport aux établissements anciens situés sur le charbon, sont autant de facteurs qui interdisent la conservation de certaines activités sidérurgiques au Creusot. La principale préoccupation de la Direction générale ne réside plus uniquement dans le maintien de l’aciérie Thomas. Ne serait-ce que par son état, elle est déjà condamnée. Mais il est malaisé de cerner les contours des activités maintenues au Creusot. Comme la sidérurgie française continue de subir de profonds bouleversements, il est difficile de trancher entre une orientation de la production d’acier Martin par la filière aux riblons ou par celle en fonte liquide11. Vers 1910, la production d’acier Martin connaît une forte croissance en Lorraine. Les aciéries qui ont, jusqu’à cette date, converti la fonte en acier Thomas ont tendance à en transformer une partie au four Martin, afin d’utiliser leurs chutes de laminage. L’acier Martin laisse une marge plus importante aux fabricants. Ce développement est étudié avec attention depuis le Creusot, car il bouleverse sans cesse le programme de transformations. À la suite d’une campagne d’expérimentations réalisée en 1913, la création d’une aciérie Martin travaillant à partir de la fonte liquide est momentanément privilégiée, en raison de sa souplesse d’utilisation. Ses produits auraient l’avantage de se substituer aussi bien à l’acier Martin aux riblons qu’à l’acier Thomas. Le procédé par la fonte liquide peut se satisfaire d’une production plus faible, tout en garantissant la conservation de deux hauts fourneaux en fonte phosphoreuse, soit trois hauts fourneaux au total, ce qui semble alors indispensable pour assurer une production de gaz pauvres nécessaires à l’alimentation des moteurs de la centrale12. À cette date, la direction du Creusot ne peut s’appuyer sur aucune certitude concernant les besoins en fontes hématites et le seul haut fourneau qui les produit ne justifierait pas le maintien des différentes installations de la plate-forme. Mais dès 1914, les conclusions des campagnes d’essai de l’année précédente ne sont plus pertinentes.
18Outre le manque d’avenir de certaines de ses productions métallurgiques, Le Creusot voit aussi disparaître, au début du xxe siècle, un des principaux facteurs de ses succès antérieurs. Exploitées avec intensité depuis leur découverte, en 1843-1844, les mines de Mazenay, Créot et Change sont en voie d’épuisement.
19L’abandon et le démantèlement des différentes installations minières interviennent très progressivement. Ils s’effectuent par paliers successifs, scandés par les soubresauts de l’activité sidérurgique. Pendant les dernières années d’activité, les traçages sont achevés depuis longtemps. Les dépilages se poursuivent, dans un gisement totalement préparé, où le tonnage encore exploitable est parfaitement reconnu.
20Les différents programmes de fabrication établis pour les hauts fourneaux n’impliquent qu’un recours modeste au minerai de Mazenay-Change. Au rythme de 50 000 tonnes par an, le prolongement de l’activité minière de ce gisement n’excède pas quelques années13. Devant le développement croissant des mines de Lorraine qui fournissent un minerai assez similaire mais plus riche, l’oolithe de Mazenay-Change redevient, dans l’esprit de la direction des Hauts Fourneaux et Aciéries, ce qu’elle fut avant le développement du puddlage et des fabrications de rails en fer, c’est-à-dire un mauvais calcaire ferrugineux. Cette opinion est renforcée par le fait que les zones encore exploitées sont loin d’être les plus avantageuses. Les derniers piliers abattus se situent dans des parties peu puissantes de la couche. Depuis longtemps, les prises d’essai ont permis de constater que la teneur en fer du minerai diminue de pair avec celle de la puissance du banc de minerai. Alors que l’exploitation touche à sa fin et que les mineurs battent en retraite vers les puits, le minerai de Mazenay-Change ne représente plus que 11 % du tonnage total de minerai de fer consommé par les hauts fourneaux du Creusot.
21Les champs d’exploitation de Mazenay dont l’activité a déjà été interrompue brièvement en 1886, au plus fort de la crise sidérurgique, sont les premiers abandonnés, le 30 juin 191114.
22L’arrêt de l’activité minière à Mazenay ne signifie pas l’épuisement complet de la concession15. Elle est à mettre en parallèle avec la diminution de la production de fonte d’affinage dont la fabrication est interrompue en 1912. L’impossibilité d’exploiter ce minerai dans des conditions satisfaisantes et les expéditions de plus en plus massives de minerais lorrains participent aussi au déclin de cette mine. Un tonnage non négligeable reste encore facilement accessible mais il est dispersé en de nombreux points de la concession, au fond de galeries souvent délaissées depuis plusieurs années. Ainsi, la galerie de Parnay, abandonnée en 1906, contient-elle encore 61 000 tonnes de minerai disponibles, à condition de relever un travers-banc de 210 mètres. L’ensemble du minerai abandonné à Mazenay représente 247 000 tonnes environ, dans une couche d’une épaisseur constamment inférieure à un mètre.
23Les travaux miniers dans la concession de Change sont abandonnés quelque temps après ceux de Mazenay. Lorsque l’exploitation dans la concession de Change s’achève, le 30 avril 1914, l’ensemble des parties exploitables du gisement a été dépilé. En définitive, afin d’évaluer l’importance jouée par ces mines dans le développement des établissements Schneider, retenons que près de 7,5 millions de tonnes de minerais de fer en ont été extraites et consommées au profit exclusif des hauts fourneaux du Creusot.
24Avant même la fermeture des mines de Mazenay-Change, le minerai de fer lorrain avait fait son apparition dans les cases des hauts fourneaux de l’usine du Creusot.
25Après les études initiales rédigées en 1905, les premières démarches concrètes en vue de mettre en valeur la concession de Droitaumont surviennent dès l’année suivante16. Elles coïncident avec l’abandon de l’exploitation de Parnay, au centre des mines de Mazenay-Change et au renforcement du maillage ferroviaire, autour de Briey. Au sein de Schneider et Cie, souffle un vent de changement qui accélère le processus de transformation des usines, après la mort accidentelle, le 9 avril 1906, du directeur général, Maurice Gény17, opposant à la solution lorraine.
26Après avoir réalisé une étude détaillée du gisement, Schneider et Cie signent un contrat avec une entreprise de fonçage, en vue de déterminer l’emplacement d’un siège d’extraction équipé de deux puits jumeaux d’une profondeur de 210 mètres environ. Ce siège doit être en mesure d’exploiter intégralement les 90 à 100 millions de tonnes de minerai dont les différentes recherches géologiques, menées par les ingénieurs de la société soutenus par la faculté de géologie de Nancy, ont démontré l’existence18. Deux années sont ensuite consacrées aux aménagements extérieurs. Les travaux débutent véritablement en 1909 par le fonçage du puits n° 1, achevé l’année suivante.

Figure 51 – Tour provisoire en bois pour le fonçage du premier puits de la mine de fer de Droitaumont (1909) (Fonds Académie François Bourdon)

Figure 52 – Carreau de la mine de Droitaumont, quelques mois avant son achèvement (Fonds auteur)
Il manque encore le sommet du chevalement du puits n° 2 et les molettes du puits n° 1.

Figure 53 – Mines de Droitaumont, au terme de leur achèvement (Fonds auteur)
Un seul puits a été équipé de molettes, en attendant la construction de l’usine.
27La mise en valeur du gisement peut alors commencer par la phase des traçages souterrains. En juin 1910, les premières expéditions de minerai vers Le Creusot parviennent à destination. Il ne s’agit encore que de comparer les qualités physiques du minerai de Droitaumont avec celui de la mine d’Auboué.
28Rapidement, analyses et essais à grande échelle forment autant de signes qui favorisent la poursuite des travaux. Le minerai de Droitaumont confirme les espérances placées en lui. Sa teneur moyenne en fer oscille entre 38 et 40 %. Les résultats sont particulièrement satisfaisants. Ils placent ce minerai parmi les plus riches du bassin de Briey. Par rapport aux principales exploitations, il possède une légère supériorité avec une teneur en fer qui s’élève d’1 à 1,5 point au-dessus de la teneur que présentent les minerais d’Auboué, de Homécourt et d’Anderny19.
29Tout en restant éloignée des objectifs initiaux de 2 000 tonnes extraites par jour, la production s’élève rapidement pour atteindre quotidiennement 225 tonnes. Les constructions extérieures commencent à présenter un caractère définitif après le montage, à la station centrale, de deux turboalternateurs de 600 chevaux livrés par les ateliers d’électricité de Schneider et Cie, situés à Champagne-sur-Seine.

Figure 54 – Carte-photo d’un alternateur de Droitaumont (Fonds auteur)
Cette photographie a été prise par un des monteurs qui l’a utilisée comme carte postale pour signifier à l’usine qu’elles étaient les dysfonctionnements qu’il constatait. Ce document reflète le degré d’intégration des établissements Schneider. Il s’agit de l’installation d’un matériel électrique construit dans une usine Schneider (Champagne-sur-Seine), pour une mine de fer Schneider (Droitaumont), dans le but d’approvisionner une usine Schneider (Le Creusot) et une future usine Schneider (Droitaumont).
30Avec l’embranchement au réseau de la Compagnie de l’Est et la construction des accumulateurs à minerai, la mine peut désormais expédier son minerai dans des conditions assez proches de ses concurrentes du bassin de Briey. La tour provisoire de fonçage du puits n° 1 cède la place à un chevalement métallique définitif au cours de l’été 1911. Le fonçage du puits n° 2 débute en parallèle.
31L’installation du siège d’extraction sur la concession de Droitaumont s’achève dans des conditions techniquement difficiles. Elle ne présente plus les difficultés qu’ont dû subir Wendel et Cie lors de l’aménagement de la concession de Jœuf car, avec l’expérience, le franchissement des obstacles liés à l’afflux massif et soudain d’eau n’est plus insurmontable20. Mais deux accidents viennent endeuiller les travaux, à quelques jours d’intervalle. Le 1er août 1911, le démontage maladroit d’un chevalement provisoire en bois se solde par son effondrement inopiné. Deux blessés sont à déplorer. Le 11 septembre 1911, lors de la pose de la première partie du cuvelage du puits n° 2, trois mineurs sont tués après une manœuvre malencontreuse d’un machiniste. Dramatiques, ces deux accidents n’en fournissent pas moins des renseignements précieux sur le personnel utilisé par Schneider et Cie, lors des premiers temps de l’aménagement de la mine de Droitaumont. Deux des trois victimes sont originaires de Saône-et-Loire, d’Épinac et de Montceau. Elles ne sont pas isolées à la mine. Bien qu’ils soient mariés et pères de plusieurs enfants, ces ouvriers ont laissé leur famille en Bourgogne où ils s’apprêtaient à retourner dès la fin des travaux d’aménagements. Cela tend à prouver que leur présence en Lorraine devait se cantonner à l’exécution des travaux les plus périlleux qui nécessitent le concours d’une main-d’œuvre qualifiée, ce qui est notamment le cas pour les fonçages de puits de mine.
32À partir de novembre 1910, la mission d’exécution des travaux d’installations confiée à la Société d’études et de fonçages se termine. Le pouvoir décisionnel relève désormais des établissements Schneider et Cie. L’ensemble du personnel est à présent placé sous l’autorité du Directeur des Mines de Droitaumont. Cette passation de pouvoir met en lumière le fonctionnement du Domaine minier Schneider et constitue un événement rare. Pour la première fois depuis la découverte du gisement de Mazenay, en 1844, les Mines de Droitaumont apparaissent comme une réalisation minière d’envergure, menée à son terme, depuis les sondages et autres travaux exploratoires jusqu’à la pose des chevalements.
33Ces mines sont révélatrices de l’organisation des établissements Schneider et du fonctionnement des exploitations minières, au sein d’une structure très centralisée21. Ainsi, le Directeur des Mines de Droitaumont dépend du Comité de Direction générale. L’organigramme, commun à l’ensemble du Domaine minier, procède de deux volontés majeures : assurer l’unité de direction et d’administration des différentes usines qui composent les établissements Schneider et détacher, dans une large mesure, les directeurs ou chefs de services d’exploitation des problèmes administratifs ou techniques ne relevant pas de leurs compétences. Toutes ces activités sont dévolues à des services d’intérêt général, créés à cet effet. Pour éviter la dispersion et la lenteur quant à l’avancement des dossiers, à l’exception de la comptabilité centrale située au siège parisien et de l’ingénieur principal des mines, très mobile, l’ensemble des organes décisionnels se trouve en résidence au Creusot. Il s’agit de faire bénéficier chaque branche de l’entreprise de l’expérience et des compétences qui dépassent les capacités d’un site de production, d’une direction isolée et d’assurer une diffusion rapide des progrès réalisés par un établissement particulier22. Dans les faits, la répartition des tâches entre les différents services limite énormément les pouvoirs du directeur d’une exploitation. Cas particulièrement révélateur, le programme et les méthodes d’exploitation des Mines de Droitaumont ne dépendent pas du Directeur mais de l’ingénieur principal qui est aussi chargé de représenter les intérêts de Schneider et Cie auprès du Comité des Forges et Mines de fer de Meurthe-et-Moselle. Pour les approvisionnements courants, indispensables à l’activité minière, comme les explosifs, les matériaux nécessaires à l’étayage, etc., la mine doit se tourner vers le Service des Approvisionnements Généraux. Enfin, la vente des minerais est du ressort du Service Commercial des Forges et produits des Mines et non de la mine.
34Pour s’assurer de la célérité de la direction de la mine, le Contrôle général dispose de prérogatives étendues puisqu’il a en charge l’organisation de la comptabilité industrielle et un droit de regard sur toutes les dépenses qui déterminent le prix de revient des matières extraites. Pour ce faire, la direction de la mine est contrainte d’adresser à la Direction générale un rapport mensuel décrivant l’état des travaux, les principaux événements de la vie des mines et les conditions de fonctionnement des appareils mécaniques. Ainsi, chaque mois, Le Creusot est renseigné sur le niveau de l’extraction, le volume d’eau épuisé, le mouvement du personnel, les éventuels accidents, dans le but de déterminer les origines des variations du prix de revient et de préparer, à partir d’un programme annuel, les objectifs du mois suivant23. Conscient du lien étroit qui unit chaque mine au Comité d’exploitation, le directeur de Droitaumont compare ces pratiques avec celles des mines de Bruville24. Il évoque les limites de cette méthode, notamment pour ce qui concerne la tenue de la comptabilité, tâche qui lui semble particulièrement ardue au sein des établissements Schneider et Cie. Comme à l’accoutumée, le matériel et des produits utilisés par les mines de Droitaumont servent à alimenter l’activité des ateliers de Schneider et Cie. Tous les fers, les tôles, les moulages d’acier, de fonte et de bronze, les différentes pièces de forge, les outils et bien évidemment les machines d’extraction sont commandés aux services producteurs, au sein de Schneider et Cie, par les Approvisionnements Généraux. Une grande partie des constructions et des matériaux requis lors de la réalisation des installations provient des ateliers Schneider.
35Les fournitures issues des nouveaux établissements de constructions électriques de Champagne-sur-Seine sont une aubaine pour cette usine qui peine à garnir son carnet de commandes. Outre les turboalternateurs de la station centrale de mine, déjà cités, Champagne construit les quatre moteurs électriques de 400 chevaux qui équipent les pompes centrifuges25. Pour la traction souterraine, les ateliers du Havre reçoivent plusieurs commandes de locomotives26. Il en découle parfois quelques pratiques aux conséquences financières contestables. La mine de Droitaumont reçoit du Service des Forges du Creusot des aciers laminés commandés par l’intermédiaire des Approvisionnements Généraux. L’usine transforme donc en acier des minerais de l’Est pour les réexpédier ensuite, souvent avec retard, en raison de l’importance des commandes déjà engrangées par le service des Forges27. Seule dérogation à la règle, pour la perforation mécanique, Schneider et Cie ne disposent pas encore de cet équipement en catalogue. Ils doivent acquérir du matériel anglais. Après avoir vérifié qu’aucun brevet ne vient protéger ces perforatrices, il est décidé de ne pas les expédier directement vers la mine de Droitaumont. Elles subissent d’abord un démontage complet et un relevé de plans aux ateliers de Champagne, afin que ceux-ci soient en mesure d’assembler les engins nécessaires à l’avancée des travaux souterrains de Droitaumont. La Direction générale de Schneider et Cie souhaite même, à l’aune de l’expérience acquise dans sa propre exploitation, se lancer dans la fabrication des perforatrices, à grande échelle, en profitant de la demande créée par le développement des autres exploitations de Meurthe-et-Moselle.
36Pendant l’aménagement du carreau de Droitaumont et dans l’attente de la construction de la nouvelle usine, l’aciérie Thomas est provisoirement conservée. Comme la production des mines de Mazenay-Change est devenue insuffisante, le Service Commercial est chargé de compléter les approvisionnements en minerai de fer phosphoreux, avant que ne parviennent les premières expéditions des mines de Droitaumont.
37Les premiers contacts avec la Lorraine interviennent en 1904, afin d’essayer le minerai d’Auboué, une des principales mines de Meurthe-et-Moselle. Une commande préliminaire de 1 500 tonnes est passée. Si la qualité du minerai du bassin de Briey donne pleine satisfaction, le coût du transport reste un frein à son emploi massif. Il s’élève à 8,15 francs par tonne, ce qui est bien supérieur aux tarifs supportés par les sidérurgistes du Nord de la France, pour une distance sensiblement égale. Le mélange avec le minerai très bon marché de Mazenay, la baisse des tarifs, consentie pour favoriser l’émergence d’un nouveau trafic, entraînent cependant un développement progressif des expéditions. L’usine du Creusot est alors le consommateur le plus méridional du minerai de Meurthe-et-Moselle.
38Jusqu’en 1911, Le Creusot reçoit environ 50 000 tonnes par an de minerai d’Auboué, commercialisé successivement par l’Agence de vente de minerais du Bassin de Briey et le Consortium des mines de Briey28. Ces organismes regroupent les principales sociétés exploitantes du bassin de Briey : la Compagnie des forges et aciéries de la Marine et d’Homécourt, (mine d’Homécourt), la Compagnie anonyme des aciéries de Micheville (Mine de Landres), la Société anonyme des forges et aciéries du Nord et de l’Est (mine de Pienne), la Société anonyme des hauts fourneaux et fonderies de Pont-à-Mousson (mines d’Auboué-Moineville), la Société des Mines d’Anderny-Chevillon. Leur objectif consiste à faciliter le placement du minerai en excédent, par rapport à la consommation locale, en répartissant les ventes des différentes mines adhérentes, en fonction de leur capacité de production mais aussi de leur situation par rapport à la clientèle. La mine d’Auboué est sans doute choisie en raison de sa localisation et de la teneur en fer relativement élevée de son minerai. Il est aussi possible que Le Creusot ait demandé à recevoir en priorité du minerai d’Auboué, en raison de ses importantes similitudes avec celui de Droitaumont.
39En effet, à partir de 1911, les minerais de Droitaumont et Auboué sont associés indistinctement dans les lits de fusion des hauts fourneaux, sans qu’aucune différence ne soit mentionnée quant à la nature des fontes obtenues29. Mais en raison de l’augmentation régulière de la production des mines de Droitaumont, les achats à des fournisseurs extérieurs sont bientôt interrompus. Après quelques mois d’exploitation, dès le début de 1912, la production de la mine de Droitaumont dépasse même les capacités de consommation du Creusot en minerais phosphoreux30.
40Aussi la mine de Droitaumont doit-elle rechercher des débouchés pour poursuivre son développement. Le Creusot répugne, cette fois, à conserver le contrôle des ventes de son minerai. Il exerce déjà, envers son exploitation, une emprise plus importante que partout ailleurs, dans le bassin de Briey. Mais le placement sur le marché du minerai de Droitaumont ne survient pas dans des conditions favorables. La mise en valeur du gisement de Briey bat son plein ; les mines connaissent une expansion sans précédent. Entre 1905 et 1911, la production des mines de Lorraine non-annexée s’élève de 6 400 000 de tonnes à 15 054 000 de tonnes31. Le minerai de Briey représente la plus grande partie de cette progression. La production de Droitaumont arrive sur le marché au moment où celui-ci est déjà proche de la saturation. C’est encore une des conséquences d’avoir tardé avant de s’engager pleinement dans une présence en Lorraine.
41Faute de pouvoir s’appuyer sur les usines locales, en trop faible nombre, les mines de Briey sont contraintes de chercher d’autres débouchés, notamment sur les marchés d’exportation. Dans un environnement minéralogique aussi concurrentiel, la phase de démarrage de Droitaumont semble compromise. Schneider et Cie ne possèdent pas les structures commerciales nécessaires pour surmonter cette situation. La compagnie se tourne donc vers l’organisme auquel elle a déjà eu recours pour s’approvisionner en minerai d’Auboué : le Consortium des mines de Briey. Dès 1912, par l’intermédiaire du Consortium, Droitaumont livre 212 487 tonnes au commerce. Cependant, les prix de vente restent en dessous des espérances du Creusot. Ils atteignent 4,90 francs par tonne contre 5,25 francs en faveur des mines qui ont conservé leur indépendance commerciale.
42L’étude des ventes de l’année 1913 démontre qu’en dehors du Creusot, les débouchés naturels se situent le long de la vallée de la Moselle, en direction des usines de Burbach et Hagondange32. Pour l’approvisionnement des usines de cette zone, les mines de Droitaumont apparaissent comme les mieux situées. La principale difficulté qu’elles rencontrent ne réside donc pas dans l’attitude des consommateurs mais plutôt dans celle des autres membres du Consortium qui profitent de leur antériorité au sein du comptoir pour laisser peu de possibilités de développement à la mine de Droitaumont. Le quantum accordé par le Consortium progresse lentement. Entre 1912 et 1913, il s’élève de 8,36 % à 12 % des ventes. En fait, nouvelles venues sur le marché des minerais, les mines de Droitaumont jouent le rôle de soupape de sécurité en fournissant davantage de minerais que ce qui leur est attribué, afin de remédier à l’incapacité des autres exploitations d’accompagner les oscillations parfois brutales de la demande.
43Le minerai de Droitaumont semble d’ailleurs jouir d’une certaine estime. En 1913, il est choisi par le directeur du Consortium pour être expédié, à titre d’essai, aux usines de Bell et Summerlee, les deux premières sociétés britanniques intéressées par le minerai lorrain33.
44En dehors de la fragilité des activités sidérurgiques du Creusot, incapables de conserver les positions commerciales de l’entreprise, d’autres motifs viennent lever les derniers doutes d’Eugène II quant à la nécessité d’être présent directement en Lorraine. L’avancée satisfaisante du programme relatif à l’aménagement de la mine de Droitaumont aboutit à la reprise des questions éludées en 1910.
45L’obligation de s’implanter en Lorraine est renforcée par son faible contrôle sur les destinées de l’usine de Jœuf. Confiné dans un rôle négligeable par son statut de commanditaire simple, le gérant du Creusot ne peut établir de complémentarité entre ses usines et celles de Wendel et Cie. Au contraire, la répartition des activités qui s’était dessinée au cours des années 1880 est remise en cause après que les brevets Thomas sont tombés dans le domaine public. L’usine de Jœuf est désormais confrontée à une concurrence exacerbée, alors qu’auparavant elle s’est partagé le monopole de la vente des productions en acier Thomas avec les Aciéries de Longwy.
46Avec l’éclosion de nombreux concurrents, l’usine de Jœuf rencontre d’importantes difficultés pour écouler sa production. Elle subit les effets conjugués de trois phénomènes. Le continent américain se ferme aux demi-produits de Jœuf. De nombreuses petites forges françaises qui achetaient leurs produits sidérurgiques en Lorraine se dotent de fours Martin pour se soustraire à l’emprise des grandes usines de l’Est. Cette situation ne fait qu’amplifier la perte des débouchés, occasionnée par l’émergence de nouvelles usines alors que d’autres sont déjà entrées dans la voie de l’agrandissement comme Longwy et Micheville34. Depuis son origine, l’usine de Jœuf a été orientée vers la fabrication d’acier vendu sous forme de lingots, de blooms, de billettes et de rails ; autant de produits délaissés par Le Creusot au milieu des années 1880. Par conséquent, une complémentarité indiscutable existait entre les deux usines puisque Le Creusot pouvait maintenir, sur son site, la dénaturation des demi-produits lorrains. Mais en raison de l’accentuation de la concurrence, la production d’acier de Jœuf stagne entre 1897 et 1904. Aussi Wendel et Cie entreprennent-ils de moderniser les installations de l’usine de Jœuf. Il s’agit d’élargir la gamme des produits laminés courants, en ne se contentant plus de transformer les demi-produits en rails et poutrelles. Comme les autres grandes aciéries de l’Est, Wendel et Cie cherchent à pousser le plus loin possible la transformation sur place de l’acier, sans en avoir, au préalable, informé Schneider et Cie35. Une telle décision est d’importance pour Le Creusot puisqu’elle remet en cause la symbiose entre les deux usines. La transmission des informations entre Schneider et Wendel est des plus ténue. Maurice Gény prend connaissance du programme de modernisation de l’usine de Jœuf à la lecture de l’Ancre de Saint-Dizier, hebdomadaire professionnel des métallurgistes de Haute-Marne36. Le voyage de Julliotte à Jœuf, qui découle de cette nouvelle, n’apporte aucune information supplémentaire concernant l’avenir des relations commerciales entre les deux usines. Furieux de ne pas être alerté des orientations stratégiques qui concernent Jœuf, Eugène II critique l’absence d’unité décisionnelle entre son entreprise et Wendel et Cie… en vain.
47Par conséquent, la nécessité d’ériger une usine en Lorraine se trouve confortée et ceci d’autant plus que la prise de conscience de la perte de compétitivité du Creusot devient de plus en plus vive. En 1907, Eugène II déclare à ses actionnaires :
« Pour garder la place prépondérante que nous occupons dans la plu-part de nos industries, pour assurer à nos usines les procédés et l’outillage les plus perfectionnés et les plus économiques, pour pouvoir vivre et progresser dans certaines branches de la métallurgie que nous ne pourrions abandonner sans préjudice pour l’ensemble de nos fabrications, nous devons envisager un programme nécessairement très important en raison de la diversité même de nos industries et des proportions énormes des outillages modernes37. »
48Cette orientation qui se précise depuis 1904 semble confortée par les déclarations de 1908 :
« D’une façon générale, les prix de vente de nos produits ont continué à être rémunérateurs, sauf, toutefois, les prix des fers et des aciers communs dont nous vous signalions la baisse dès l’automne dernier. Cette baisse qui n’a cessé de s’accentuer depuis et dont les effets se font plus particulièrement sentir depuis le commencement de l’année, nous atteint d’autant plus que nos forges du Creusot ne peuvent, par suite des prix élevés des matières premières (combustibles et minerais) songer à lutter avantageusement pour les produits courants, contre la concurrence des usines de l’Est, placées au centre même de leurs approvisionnements38. »
49L’usine projetée à Droitaumont constitue bien une réponse à cette situation, mais elle doit, avant tout, s’intégrer à l’ensemble des établissements déjà existants. Elle est amenée à élaborer des produits dits de 3e catégorie, c’est-à-dire des produits métallurgiques communs comme les rails, les poutrelles et les profilés, pour lesquels la question du prix de revient est prépondérante. Cela implique la construction de fours à coke, de trois hauts fourneaux, d’une aciérie Thomas, d’une aciérie Martin par la filière en fonte liquide et d’une série complète de trains à barres et profilés. Mais la production est majoritairement destinée à l’alimentation des forges du Creusot. Seul le surplus, estimé au tiers de la production, doit être transformé à Droitaumont, sous forme de rails, éclisses, billettes… Le site de Droitaumont n’est censé devenir qu’une annexe du Creusot et non une usine à part entière. Dans ces conditions, le projet de construction d’une nouvelle usine progressivement retenu entre 1910 et 1914 manque d’envergure par rapport aux réalisations qui lui sont contemporaines.
50Il se contente de reproduire le modèle des établissements érigés au tournant du siècle. Si la complémentarité entre Le Creusot et Droitaumont est pertinente, les ambitions commerciales restent bien modestes et ne peuvent rendre à Schneider et Cie leur domination antérieure sur la sidérurgie nationale. Face à l’usine que Thyssen est en train d’aménager à Hagondange, sur les rives de la Moselle, voire aux réalisations de l’ampleur d’Homécourt, les futures installations de Droitaumont restent singulièrement limitées. En comparant cette évolution avec celle de ses principaux concurrents nationaux, la stratégie de Schneider et Cie apparaît tardive et partielle, notamment par rapport à Marine-Homécourt dont les sites sont spécialisés pour séparer trois productions rigoureusement déterminées, avec le Boucau pour les produits sidérurgiques de qualité, Saint-Étienne (Assailly et Saint-Chamond) pour la transformation et l’apport de valeur ajoutée et Homécourt pour les productions courantes et bon marché. C’est la confirmation de l’isolement stratégique de l’entreprise. Pourtant, le cadre chronologique sur lequel s’appuient les étapes de construction n’en demeure pas moins ambitieux. Avec un gisement aussi important que celui qui est présent dans la concession de Droitaumont, la Direction générale des établissements Schneider et Cie envisage de maintenir en activité les nouvelles installations métallurgiques… pendant une centaine d’années.
51La construction d’une usine à Droitaumont n’est définitivement acceptée qu’en 1914, au terme de 10 ans de réflexion. Elle s’inscrit dans des conditions différentes par rapport aux projets qui ont été successivement présentés en 1905, 1910 et enfin 1913, ce qui illustre l’indécision qui règne à la tête de l’entreprise, mais aussi l’instabilité technique39.
52Au Creusot, le développement de certaines fabrications spéciales a entraîné une augmentation des besoins en fontes hématites au-delà de ce qui avait été prévu, après l’abandon de Cette. Cela permet d’envisager l’allumage de nouveaux hauts fourneaux. Dans ces conditions, l’essor de la production d’acier Martin en fonte liquide et le maintien corollaire de hauts fourneaux pour la fonte de déphosphoration ne présentent plus autant d’intérêt que par le passé.
53En l’adaptant par rapport au projet cettois, Eugène II peut reprendre, mais de manière inachevée, le principe de la spécialisation de ses usines, mouvement déjà bien engagé au niveau européen. Les fabrications de la sidérurgie creusotine seront recentrées sur les produits pour lesquels elle conserve encore une supériorité par rapport à la concurrence, tant au point de vue des facteurs de production que des facilités d’écoulement. La modernisation de l’outillage doit être combinée avec la diminution des coûts unitaires. Mais Schneider et Cie entendent maintenir au Creusot une importante activité sidérurgique, pour profiter de la présence d’un environnement minéralogique, certes dégradé, mais non dénué d’intérêt. Ils continuent à prendre en compte les considérations stratégiques, considérant que jamais l’État ne prendra le risque d’accorder des marchés d’armements majeurs à des entreprises fortement implantées en Lorraine.
54Au Creusot, l’équilibre reste à déterminer entre une trop grande production de fonte qui pèserait sur le prix de revient du coke et une réduction du nombre de hauts fourneaux qui supprimerait les avantages liés à la valorisation des gaz. Outre l’aciérie Thomas et contrairement aux conclusions des études de 1913, le projet de 1914 prévoit la disparition des deux hauts fourneaux qui élaborent encore de la fonte de déphosphoration et d’un certain nombre de trains de laminage, regroupant la fabrication des poutrelles, des billettes, des profilés et des barres, à l’exception des lopins et des aciers à projectiles40.
55Deux hauts fourneaux doivent donc être conservés afin de produire des fontes hématites. Ils sont amenés à suffire à l’ensemble des besoins de l’aciérie Martin aux riblons pour laquelle les fontes représentent un tiers des charges placées dans les fours. Au Creusot, ce projet suppose aussi la création d’une nouvelle et vaste aciérie (qui deviendra l’usine du Breuil) dont la naissance est, elle aussi, décidée au cours de l’année 191441, afin de répondre aux demandes de plus en plus importantes des départements de l’artillerie et des constructions navales.
56Une augmentation de la production d’acier Martin a d’ailleurs été enregistrée au cours des années précédentes, ce qui conforte les orientations les plus récentes. Avant même la création de cette aciérie, elle s’élève de 93 230 à 105 688 tonnes entre les exercices 1911-1912 et 1912-191342. Avec cette nouvelle répartition de la production sidérurgique, Le Creusot conserve l’atelier des bandages et la plupart des trains de la tôlerie que l’on envisage d’électrifier. L’idée est d’utiliser au mieux la main-d’œuvre creusotine : « La population ouvrière du Creusot constitue un noyau important de main-d’œuvre exercée, formée par une longue tradition. Cette main-d’œuvre est supérieure à la moyenne. Mais, par suite de sa stabilité, elle n’est pas très élastique. Il semble donc qu’il y a lieu de la réserver à des travaux de choix et de lui assurer un travail régulier43. »
Les étapes du programme lorrain
57La réalisation d’un important programme minier à Droitaumont n’est censée être, par conséquent, qu’une première étape en vue d’un redéploiement beaucoup plus massif des activités de la sidérurgie de base. Mais la question de l’implantation d’une usine sidérurgique dans l’Est de la France ne peut être résolue avant d’avoir surmonté le problème charbonnier. Dès 1906, le principe de l’achat d’une houillère est adopté par Eugène II. En prenant le carreau des mines de Droitaumont comme cadre propice à une future installation, des études sont entamées afin de rechercher les charbonnages les plus aptes à fournir les houilles cokéfiables. Plutôt que d’acquérir une houillère existante, il reste préférable de participer à la découverte ou la mise en valeur de nouveaux gisements. Certains dirigeants de l’entreprise, le directeur de l’Exploitation notamment, sont peu favorables à une aventure solitaire qui conduirait à l’acquisition d’une houillère dont la production dépasserait les besoins de la nouvelle usine. Julliotte estime à nouveau que l’entreprise n’a pas vocation à faire massivement le commerce de minerais ou de charbon, au moment même où l’Affaire de l’Ouenza montre combien il est difficile de se lancer dans des programmes miniers d’envergure.
58Fort logiquement, Eugène II s’intéresse, en premier lieu, aux travaux d’exploration et aux gisements charbonniers avérés ou supposés de Lorraine non-annexée. Schneider et Cie prennent une participation dans la Société anonyme de Port-sur-Seille qui recherche d’éventuelles couches de charbon en Meurthe-et-Moselle. Ils s’impliquent à hauteur du tiers du capital, au côté de grandes entreprises sidérurgiques locales. Un premier sondage débute en août 1911, à Port-sur-Seille, près de Nomeny, vers le centre du bassin houiller découvert par l’Omnium des Charbonnages de Lorraine. Il s’agit de préparer l’improbable mise en exploitation de couches de houilles qui ne sont reconnues qu’au-delà de 1 000 mètres de profondeur44.
59La compagnie reporte aussi ses efforts dans le Nord-Pas-de-Calais. Elle recherche alors la sécurité pour ses approvisionnements charbonniers tout en regrettant l’impossibilité d’acquérir, sur place, une houillère déjà existante. Une présence effective, dans cette contrée, ne peut s’appuyer que sur les prospections en cours. Les mines de la région restent très attachées à leur indépendance. Il n’est pas envisageable, non plus, de finaliser un accord identique à celui passé entre les Mines de Lens et Commentry-Fourchambault, en vue de construire l’usine de Pont-à-Vendin45. Le précédent de Jœuf ne plaide pas en faveur de cette solution. Schneider reporte ses espoirs sur la Société Centrale de Recherches de Houille qui a pour objet l’étude du prolongement du bassin houiller, au Sud des concessions accordées en 190546. Mais les conclusions des recherches, incomplètes au moment du déclenchement du conflit, n’incitent pas à l’optimiste. La houille existe, mais elle se trouve à une trop grande profondeur pour envisager une rapide mise en exploitation.
60Comme les solutions françaises restent conditionnelles et onéreuses, Eugène II porte davantage son attention sur des charbonnages étrangers. Il semble acquis que les prises de participations en dehors des frontières s’effectuent dans des conditions financières beaucoup moins douloureuses. Par la qualité de ses charbons à coke, la Westphalie devient un centre d’intérêt logique. Cependant, son éloignement, l’importance des capitaux à engager et d’inévitables considérations stratégiques forment autant d’obstacles à la réalisation des objectifs recherchés par Eugène II. En dernier ressort, il s’intéresse à la découverte du vaste bassin commun au Nord de la Belgique, au Limbourg hollandais et à la région d’Aix-la-Chapelle.
61Dans le Limbourg hollandais, Schneider et Cie reçoivent des propositions portant sur la poursuite de la mise en valeur des charbonnages d’Orange-Nassau, créés en 1893, à partir d’anciennes concessions abandonnées. La mine comprend trois puits. Seulement deux sont achevés. Leur fonçage a d’ailleurs été réalisé dans des conditions particulièrement onéreuses qui justifient l’impatience des exploitants à ouvrir leur capital à des entreprises françaises. Lorsque cette affaire est soumise à l’approbation d’Eugène II, les charbons exploités ne sont pas d’un grand intérêt par rapport à ses orientations industrielles. L’extraction comprend des charbons à vapeur qui sont impropres, utilisés seuls, à la fabrication d’un coke métallurgique. Pourtant, en profondeur, l’existence de faisceaux de houilles à coke est certaine. Une prise de participation dans les charbonnages d’Orange-Nassau présente donc un intérêt puisque la création de l’usine dans l’Est de la France laisse encore une marge de plusieurs années avant que les charbons à coke ne deviennent indispensables. Mais Schneider n’est pas le seul à tenter de prendre le contrôle des Charbonnages d’Orange-Nassau. François de Wendel renchérit sensiblement sur son offre et emporte la décision. Il évince Schneider et Cie du Limbourg hollandais, au profit de la société Les petits-fils de François de Wendel47. Après avoir été pris de vitesse par la maison Wendel lors de la tentative pour prendre le contrôle des charbonnages d’Orange-Nassau, les opportunités d’acquérir une mine de charbon rapidement exploitable existent toujours. L’affaire d’Orange-Nassau, par le prisme creusotin, ne suscite ni l’émoi, ni la fureur que lui attribue J.-N. Jeanneney48. Eugène II laisse transparaître un certain agacement, car il a le sentiment d’avoir été dupé mais Orange-Nassau n’a jamais constitué qu’une solution parmi d’autres, au sein de l’immense ensemble en cours de prospection.
62Intéressé tardivement par la possibilité de s’implanter en Lorraine, Le Creusot se présente après ses principaux confrères. Après l’échec de la solution Orange-Nassau, trois propositions restent encore en suspens. Elles portent sur une possibilité d’achat ou sur une prise de participation dans différents charbonnages en cours d’aménagement. Dans tous les cas, les renseignements restent très incomplets. Dans le bassin d’Aix-la-Chapelle (Aachen), alors en pleine prospection, les concessions d’Eschweiler semblent particulièrement attractives. Mais des deux lots envisageables, seule la parcelle la moins intéressante demeure disponible, car Schneider et Cie ont, cette fois, été distancés par un consortium composé de Marine, Micheville et Pont-à-Mousson49.
63Pour les mêmes considérations stratégiques qu’en Westphalie, l’acquisition ou la prise de participation dans une houillère du bassin d’Aix-la-Chapelle n’est, en tout état de cause, guère envisageable. À l’inverse, la Belgique forme un terrain de recherches privilégié. Après l’étude d’une proposition sérieuse portant sur le charbonnage de l’Espérance, à proximité de Mons, c’est sur des campagnes de recherches, dans des terrains vierges de toute exploitation, qu’Eugène II porte son attention. Les premiers coups de pioches sont alors donnés en Campine, quelques années après la découverte du gisement, en 190150.
64Landes et bruyères cèdent la place aux exploitations minières. En 1906, un arrêté royal du 9 novembre érige en concession minière un territoire d’une superficie de 3 800 hectares, sur les communes de Genk-Suttendael, Asch-en-Campine, Op-Grimby et Mechelen-sur-Meuse. Première compagnie engagée dans ce nouveau bassin houiller, la Société Anonyme des Charbonnages de Ressaix entame la reconnaissance de son importante concession de Genk-Suttendael. En 1909, un nouvel arrêté augmente le périmètre de la concession. Afin d’assurer son aménagement, les Charbonnages de Ressaix portent leur capital social de 5 à 8 millions. Cette opération met à disposition de la compagnie les moyens destinés à financer les premiers travaux. Dès 1906, les résultats d’un sondage déterminent l’emplacement du futur siège de la mine, à Winterslag. Les faisceaux houillers sont atteints à 530 mètres et annoncent l’imminence de la mise en exploitation. Débute ensuite un processus devant conduire à l’amorce de l’extraction. La création d’un embranchement à voie normale avec la ligne de chemin de fer de Hasselt à Maeseyck, en 1909, facilite les expéditions de matériels, permettant d’ériger les premières constructions fixes. Les sondages de congélation destinés à préparer le fonçage du puits sont achevés en mars 1912, époque à laquelle commence réellement l’aménagement de ce qui est appelé à devenir le premier puits du bassin de la Campine. L’installation de la fosse de Winterslag peut enfin être menée à terme. Mais les moyens financiers des Charbonnages de Ressaix sont insuffisants. Il faut envisager un prompt rapprochement avec une autre société.
65Le principal actionnaire des Charbonnages de Ressaix n’est autre qu’Evence Coppée, le célèbre constructeur de fours à coke. En 1907, il a construit la nouvelle batterie de fours à coke et le premier atelier de récupération des sous-produits issus de la cokéfaction du Creusot. En 1911, Coppée est à l’origine de la proposition faite à Schneider et Cie. La participation à la mise en valeur des puits de Winterslag constitue un investissement particulièrement intéressant. Au regard de la qualité du gisement et des conditions de transports, Le Creusot se trouverait placé dans des conditions beaucoup plus avantageuses que la plupart de ses confrères qui ont immobilisé des capitaux en Allemagne et aux Pays-Bas.
66En Campine même, outre la possibilité d’être au premier rang dans la mise en valeur du gisement, Schneider est également dans une situation plus favorable que les autres entreprises sidérurgiques françaises qui n’ont, en général, pu s’implanter que moyennant des participations secondaires51. Ce dénouement heureux après plusieurs tentatives avortées survient pourtant après que Schneider a été, au départ, pris de vitesse par nombre de ses confrères. Bien que présent précocement, il ne figure pas parmi les premiers industriels français réellement engagés en Campine. Il a été devancé par trois des principales compagnies présentes en Lorraine qui ont associé, cette fois encore, les destinées de leurs approvisionnements charbonniers : Marine-Homécourt, Micheville et Pont-à-Mousson52. Mais les discussions entamées avec Ressaix apportent l’occasion de rattraper la concurrence.
67Pour Ressaix, à l’origine des démarches de rapprochement entre les deux sociétés, la nécessité de s’appuyer sur une entreprise possédant une grande surface financière est devenue indispensable. Si les Charbonnages de Ressaix figurent parmi les plus grands producteurs de charbon en Belgique, les travaux considérables qu’ils engagent de concert pour édifier un siège en Campine et moderniser plusieurs de leurs exploitations traditionnelles du Hainaut dégradent lourdement et rapidement les résultats de l’entreprise53. Malgré l’affectation des deux tiers des bénéfices aux financements des travaux neufs, les dirigeants des charbonnages de Ressaix se retrouvent face à des immobilisations particulièrement importantes.
68Le choix du nouvel investisseur se porte, sans surprise, sur Schneider et Cie dont les démarches multiples en vue d’acquérir une houillère ne sont pas passées inaperçues. Pour Schneider, une alliance avec les Charbonnages de Ressaix, en vue de poursuivre la mise en valeur du siège de Winterslag, apparaît, avant tout, comme un des éléments indispensables d’une stratégie visant à s’implanter directement et durablement en Meurthe-et-Moselle. Depuis la fin de 1910, Schneider et Cie suivent avec attention l’avancement des travaux en Campine54. Quelques années auparavant, des renseignements plus fiables que partout ailleurs sont venus susciter leur intérêt. Leur participation dans la société « La Campine » s’est révélée être une source d’informations inestimables, au moment d’étudier les résultats des campagnes de recherches entreprises dans cette région. L’intérêt de Schneider et Cie envers le gisement de Campine remonte à 1903, lors d’une éphémère tentative pour reprendre les usines d’Hobochen, situées en Belgique, à proximité des installations du port d’Anvers.
69Les propositions soumises par Coppée à l’approbation de Schneider portent sur une prise de participation. Le choix d’un rapprochement avec cette société n’est pas, nous l’avons vu, une surprise. La localisation de Winterslag est particulièrement favorable pour alimenter en charbon le futur établissement sidérurgique de Droitaumont. En outre, les couches de charbon de la Campine, si elles présentent l’inconvénient d’être à grande profondeur et peu puissantes, n’en sont pas moins régulières et, par conséquent, beaucoup plus facilement exploitables que dans le reste de la Belgique. Elles recèlent les charbons dont l’approvisionnement devient problématique, en Belgique comme en France, c’est-à-dire les houilles propres à l’élaboration d’un coke sidérurgique. La participation dans les houillères de Winterslag ne constitue pas, à l’origine, un simple investissement financier. Elle ne l’est devenue que quand la Première Guerre mondiale a modifié l’attitude de l’entreprise vis-à-vis de la question lorraine. C’est avant tout un élément indispensable d’une stratégie visant à s’implanter en Meurthe-et-Moselle. La possibilité de prélever sur la production de Winterslag la moitié des approvisionnements de l’usine est d’ailleurs mentionnée dans l’accord.
70C’est donc sur la base de l’approvisionnement en minerai de fer de Droitaumont et en combustible de Winterslag que la position de l’usine projetée est déterminée. À l’origine, cinq sites sont retenus : Verdun et Charleville, sur la grande artère de la Meuse qui peut offrir un certain avantage au point de vue des transports, Maubeuge, à proximité de la frontière belge, Dunkerque, sur la mer du Nord et, bien évidemment, Droitaumont. Au point de vue du prix de revient, par rapport à Winterslag, c’est la position sur le minerai, à Droitaumont, qui reste la plus favorable, dans le sillage d’une stratégie déjà adoptée par les concurrents du Centre de la France55.
71Le rapprochement entre les Charbonnages de Ressaix et Schneider et Cie intervient alors que les travaux ont déjà débuté. Ce n’est qu’au terme d’une longue et laborieuse campagne de négociations, marquée pas plusieurs crises qui échappent à la volonté des deux entreprises que l’accord définitif peut être signé. Dès août 1911, la presse financière belge fait état du projet qui se dessine entre les Charbonnages de Ressaix et Schneider et Cie56.
72Plus d’un an de pourparlers s’avère encore nécessaire pour surmonter, ou tout au moins atténuer l’émoi que suscite, dans certains journaux belges, le rapprochement entre Ressaix et Schneider. Aucune animosité particulière ne s’était manifestée au cours des prises de participation d’autres entreprises françaises, mais les discussions entre Coppée et Schneider portent sur une participation bien supérieure.
73L’accord entre les deux compagnies, finalisé le 30 novembre 1912, entraîne la création de la Société anonyme des Charbonnages de Winterslag dont le fonds social est composé de 12 000 actions, sans désignation de valeur nominale57. Les charbonnages de Ressaix conservent 7/12 de l’ensemble et Le Creusot se contente des 5/12 qui restent. De son côté, Ressaix fait l’apport à la nouvelle société de la concession de Winterslag et des installations déjà réalisées. L’ensemble représente une superficie de 960 hectares et contient notamment la portion de la concession de Genk dont Ressaix a amorcé la mise en valeur. L’entreprise d’Evence Coppée conserve, par contre, la propriété du reste de la concession de Genk, soit quelque trois milles hectares.
74Schneider et Cie prennent à leur charge l’ensemble des travaux d’achèvement du siège d’extraction. Ils interviennent dans une houillère où la plupart des installations sont à ériger, ce qui signifie que pour les machines d’extraction, les matériels nécessaires à l’équipement de la station centrale, la Société des mines de Winterslag se tourne vers un constructeur qu’elle connaît bien… Schneider et Cie. Au moment de la conclusion de l’accord entre les deux compagnies, les travaux sont déjà bien avancés puisque le premier puits atteint près de 400 mètres de profondeur. Le fonçage du second puits débute58.
75Bien que la décision de construire une usine dans l’Est ne soit pas encore définitive, Schneider et Cie ne prennent pas de risques financiers. Leur présence s’inscrit dans le prolongement d’une politique commerciale déjà perceptible depuis quelques années et qui est confirmée après la Première Guerre mondiale.
76Différents articles du journal financier « Le Pour et le Contre » ont déjà clairement défini les choix stratégiques d’Eugène II en ces termes : « Le Creusot prête son panache peut être sans grand espoir de réaliser une participation avantageuse mais plutôt pour s’assurer les bénéfices très réels de constructeur » et « il est incontestable que la situation de notre 1er établissement métallurgique n’est nullement entamée au point de vue de ses bénéfices. En prêtant son patronage à des entreprises nouvelles, Le Creusot a soin de s’assurer pour ses travaux, des forfaits laissant une grosse marge de profits, ce qui atténue les risques de ses participations financières59 ».
77L’exploitation de Winterslag n’est pas destinée à être exclusivement tournée vers la prise en compte des besoins de la mine et de l’usine de Droitaumont, ses capacités d’extraction dépassant de beaucoup les possibilités de consommation de la future usine. La mine de charbon conserverait son indépendance commerciale, ce qui favorise un développement autonome, tout en alimentant la nouvelle usine en combustible.
78Pendant que le programme minier prend progressivement forme, Eugène II crée les conditions favorables à la réalisation du projet lorrain. Avant de construire une usine en Lorraine et afin de compléter leurs approvisionnements, Schneider et Cie signent, le 19 novembre 1904, avec Wendel et Cie, un contrat pour la fourniture d’acier Thomas. Le marché prend effet le 1er janvier 1905 pour expirer le 31 décembre 1914. À l’usage, il se révèle particulièrement avantageux. Les tarifs sont nettement inférieurs à ceux qui sont pratiqués sur le marché. Le prix de base des lingots d’acier Thomas est fixé à 75 francs par tonne rendue en gare d’Homécourt. Il subit une légère variation, chaque année, en fonction de l’évolution du cours des cokes. À partir de 1906, les tonnages expédiés dans le cadre de ce marché demeurent inférieurs aux besoins. Cependant, en raison de la participation au capital de Jœuf, les quantités supplémentaires de lingots d’acier sont fournies à des tarifs privilégiés par rapport à ceux pratiqués par le Comptoir des ventes des aciers Thomas.
79Entre 1906 et 1910, grâce aux liens privilégiés avec Jœuf, l’économie pour Le Creusot représente une somme supérieure à 2 700 000 francs. Pour la seule année 1910, par rapport aux tarifs qui sont proposés sur le marché, le gain s’élève à 720 000 francs. L’installation d’une usine dans l’Est tient compte de ce contrat. Lorsque l’implantation en Lorraine est une nouvelle fois reportée, en 1910, des pourparlers sont engagés entre les deux entreprises. Un marché est signé. Il entre en vigueur en 1911. Mais, pour ne pas fragiliser le fonctionnement de Jœuf, il est prévu que les tonnages expédiés soient réduits à partir de 1919, soit deux ans avant la conclusion du marché60. Au Creusot, l’arrêt de l’aciérie Thomas est reporté à 1916, afin d’attendre le renouvellement du comptoir des Poutrelles et préserver le mince flux de ventes péniblement conservé pour les produits sidérurgiques courants. Le Creusot cherche à éviter la perte des privilèges commerciaux qui lui ont permis, depuis 1896, de conserver une partie de ses ventes dans le Sud-Est.
80Pour Jœuf, les bénéfices obtenus grâce aux deux marchés successifs sont quasiment nuls. Malgré tout, si les prix consentis sont peu intéressants, en raison de la présence de Schneider et Cie dans le capital de Wendel et Cie, les tonnages livrés ne sont pas contingentés dans le cadre de l’entente entre maîtres de forges, ce qui permet à l’usine de dépasser son quantum61. Ils permettent à Jœuf de ne pas rechercher le développement des ventes à l’exportation qui ne sont pas rémunératrices.
81Mais l’intérêt principal de ces marchés est ailleurs. Il s’agit de fournir Le Creusot à des conditions tellement avantageuses qu’il ne manifeste pas la volonté de fonder une nouvelle usine métallurgique. Lors d’une réunion du Comptoir des Poutrelles, tenue à Paris, en novembre 1909, François de Wendel fait connaître ses motivations concernant les relations commerciales qu’il entretient avec Le Creusot : « Les forges de Jœuf ont traité avec MM. Schneider et Cie un marché qui n’est pas avantageux pour elles ; […] ce marché constitue un sacrifice important que les forges de Jœuf se sont imposées dans un but d’intérêt général et dans l’espoir d’empêcher, par ce sacrifice, la création d’une nouvelle usine métallurgique dans l’Est62. »
82Lorsque la demande en produits sidérurgiques courants a été particulièrement soutenue, entre 1906 et 1907, l’usine de Jœuf s’est retrouvée dans l’impossibilité d’augmenter ses ventes à des prix rémunérateurs, en raison de ses importants marchés antérieurs avec Le Creusot. Dans ces conditions, malgré son peu d’influence sur le fonctionnement de cette usine, Eugène II s’est montré particulièrement habile. François de Wendel n’est en rien responsable de l’attentisme du gérant du Creusot, mais ce dernier, avant de décider définitivement de l’avenir de la sidérurgie creusotine, a su se jouer de la présence, jusqu’en 1906, d’un Wendel dans son Conseil de surveillance pour distiller des informations qui anticipent nettement son redéploiement en Lorraine. De cette attitude découle la crainte de Wendel et Cie de voir Schneider et Cie ériger rapidement une usine en Lorraine, dès le terme du marché de 1904. À chaque entrevue entre Eugène II et François de Wendel, le premier insiste sur la nécessité de construire une usine intégrée dans l’Est de la France. En 1911, il déclare : « Qu’en fait, il pourrait bien se faire que le retard de nos installations métallurgiques à Droitaumont dépende du régime de notre futur traité avec Jœuf63. »
83Mais, pour se protéger, Wendel et Cie ont pris soin de faire figurer, dans les deux marchés successifs, une clause qui interdit à Schneider et Cie de s’implanter en Lorraine, pendant la durée des accords commerciaux. Cette mesure reconduit, par conséquent, le système qui a bloqué les initiatives du Creusot, au lendemain du dépôt des statuts de Wendel et Cie, en 1879.
84Après bien des atermoiements et pour tirer parti des sacrifices tarifaires consentis par François de Wendel, Eugène II ne prend la décision de lancer définitivement le programme de transformation des usines du Creusot qu’à partir de 1914. Il s’appuie alors sur les conclusions, une nouvelle fois favorables, des rapports destinés à « tirer le meilleur parti possible des richesses naturelles des Établissements Schneider en minerai et combustibles et des débouchés offerts à leurs produits métallurgiques, soit par leurs industries d’artillerie, cuirassements, constructions navales, constructions mécaniques et électriques, soit pour la clientèle extérieure64 ».
85En raison du contrat signé avec Wendel et Cie, la réalisation du programme de transformation ne peut intervenir avant 1918. Ce retard constitue la contrepartie des sacrifices tarifaires consentis par François de Wendel. Jœuf doit livrer au Creusot, de 1915 à 1918, une quantité annuelle de 100 000 tonnes de blooms et billettes, suivie de 90 000 tonnes en 1919 et 1920 et enfin, de 70 000 tonnes, en 1921. L’allumage des premiers hauts fourneaux à Droitaumont doit intervenir en juin 1921, soit six mois avant l’arrêt des livraisons en provenance de Jœuf, au terme d’une période de forte réduction des tonnages à destination du Creusot. En raison de la diminution de la quantité de blooms reçus de Jœuf, au cours des dernières années du marché et afin de lisser les effets en fonction de l’arrivée progressive des produits de la future usine de Droitaumont, Schneider et Cie prévoient de stocker, entre 1915 et 1917, 18 000 tonnes de blooms. La construction de l’usine de l’Est repose sur un programme décennal. Il est prévu que les ateliers situés en aval du processus de production ne soient terminés qu’au 1er janvier 192865. Le respect des délais est primordial afin que les Forges du Creusot obtiennent, dans de bonnes conditions, les 160 000 tonnes de blooms et billettes qu’elles consomment annuellement.
Schneider, Le Creusot et la guerre
86Lorsque la réalisation du siège d’extraction de Droitaumont est achevée, en 1914, la campagne de travaux est un succès66.
87Par contre, en raison du retard pris par le programme d’établissement d’une usine Schneider dans l’Est de la France, les équipements de la mine sont revus à la baisse, pour autoriser une extraction de 600 000 à 700 000 tonnes et non 1 à 1,2 million de tonnes, comme prévu, soit une capacité inférieure de moitié à celle des grandes mines d’Auboué ou Homécourt. Ce chiffre de 600 000 tonnes constitue d’ailleurs l’objectif à atteindre dès 1914-1915, premier exercice complet après l’achèvement des travaux.
88Eugène II considère que, comme son entreprise ne dispose pas encore d’une usine métallurgique de produits communs, il n’est pas essentiel d’exploiter les mines de Droitaumont à pleine charge, même si cela le conduit à ne pas maximiser immédiatement le profit de son exploitation. Il préfère conserver son minerai, pour l’avenir, en se contentant d’amortir les installations minières existantes, avant qu’il ne soit possible de transformer, sur place, le minerai de Droitaumont, en fonte, en acier et enfin, en produits laminés.
89Le déclenchement du conflit ne prend ni la mine de Droitaumont, ni les hauts fourneaux du Creusot, au dépourvu. Six kilomètres séparent l’exploitation de la frontière avec l’Allemagne. Dès 1912, un plan est adopté en vue d’assurer la sauvegarde de la population ouvrière67. Depuis le commencement des travaux d’aménagement de la concession, la direction de Schneider et Cie est parfaitement consciente que le site peut se trouver en première ligne et à la merci d’un coup de main, dès le début d’un éventuel conflit68.
90À la fin de 1913, un stock de 20 000 tonnes est constitué au Creusot. Il représente environ cinq semaines de consommation. Ce stock de minette lorraine se révèle particulièrement utile lors du déclenchement du conflit. Il laisse à la direction du Creusot le temps de modifier son programme de fabrication, dans l’urgence mais non dans la précipitation. Dès les premiers jours du conflit, la rupture entre Le Creusot et Droitaumont est complète.
91Au moment de la Mobilisation générale, les hauts fourneaux du Creusot, dont le nombre oscille entre trois et quatre unités en feu, produisent sommairement 1/3 de fonte supérieure dite hématite et 2/3 de fonte Thomas. Lentement, cette proportion penche en faveur des fontes supérieures. La disparition des sources d’approvisionnement en minerais de fer phosphoreux lorrains accélère les transformations prévues en juin 1914. Il devient urgent de modifier la composition et l’origine des matières consommées dans les lits de fusion. Le service des Hauts Fourneaux et Aciéries est amené à adapter son programme de fabrication, afin de soutenir la croissance de l’activité des fours Martin aux riblons. Dans ces conditions, les hauts fourneaux coulent exclusivement de la fonte hématite, de qualité supérieure. La recherche du minerai de fer pur s’appuie sur les circuits d’approvisionnement esquissés avant-guerre. Ils ont permis de constituer un stock important, en raison des craintes qui pèsent depuis plusieurs années, à propos de la raréfaction des minerais à forte teneur en fer. Eugène II a pris cette précaution pour éviter d’avoir à subir les effets des particularités des bassins ferrifères français que le géologue Cayeux exprime ainsi : « La France est un pays extrêmement riche en minerais pauvres… et relativement pauvre en minerais riches69. »
92Dès le début de la guerre, un deuxième haut fourneau est orienté vers la production de fonte hématite, anticipant un mode de roulement qui a été envisagé par le directeur de l’usine du Creusot, le 22 juillet 1914. Il s’agit de produire, en 1915, près de 70 000 tonnes de fontes supérieures. La fabrication massive de fonte hématite entraîne une adaptation des programmes d’approvisionnement sur la base des études menées antérieurement. En juin et juillet 1914, pendant que se dessine l’avenir du site de Droitaumont, est préparé, de concert, l’extension de la production d’acier Martin creusotine. Les prévisions de Bassal, devenu directeur de l’usine du Creusot, reposent sur une consommation annuelle de 80 000 tonnes de minerais de bonne qualité dont 50 000 tonnes manganésifères.
93Ce sont les Pyrénées-Orientales qui focalisent l’attention des sidérurgistes creusotins. Les possibilités de s’implanter dans le massif du Canigou sont limitées. Une prise de contrôle complète, sous la forme d’une acquisition ou d’une amodiation de longue durée, correspond à la tradition minière de Schneider et Cie. Mais une seule société est susceptible de satisfaire aux exigences de production du Creusot.
94Depuis juillet 1913, les contacts existent entre Schneider et les frères Valentin, propriétaires des mines de la Pinouse70. Au début de 1914, Schneider et Cie sont même devenus les clients les plus importants des mines de la Pinouse. Les pourparlers s’éternisent en raison des perspectives assez floues qui entourent encore le sort de la sidérurgie creusotine. S’ajoutent aussi les conditions trop onéreuses d’une éventuelle cession. Les propriétaires de la mine entendent profiter de la rareté et du renchérissement des minerais pyrénéens pour rentabiliser leurs très lourds investissements, notamment à la suite de la construction d’un système de transport pharaonique.

Figure 55 – Carte des approvisionnements de l’usine du Creusot au cours de l’exercice 1913-1914
95La société des mines de la Pinouse regroupe trois concessions : la Pinouse, Velmanya et Palalda créées respectivement en 1844, 1833 et 190671. Comme dans de nombreuses portions des gisements ferrifères du Canigou, des exploitations très anciennes ont déjà altéré partiellement les réserves de minerai. Pour autant, les ressources encore disponibles sont loin d’être négligeables. Aux mines de la Pinouse, le tonnage reconnu atteint près d’un million de tonnes de minerai hématite manganésifère, d’une teneur variant entre 53 et 56 % de matières utiles, d’une qualité comparable aux meilleurs minerais de Bilbao.
96Le déclenchement de la guerre modifie profondément la situation des mines de la Pinouse et reporte, de quelques mois, une prise de contrôle qui semble inéluctable, depuis que l’augmentation de la production de fonte hématite a été décidée, en juin et juillet 1914.
97Le 18 janvier 1915, un accord est signé avec MM. Valentin. Le Creusot prend le contrôle de la mine de la Pinouse. Le 29 janvier 1915, une société est créée pour exploiter la mine. L’époque n’est plus au contrôle direct des exploitations. Les mines de la Pinouse, à la différence de la mine de Droitaumont, ne sont pas intégrées directement au Domaine minier de Schneider et Cie. Elles sont organisées sous la forme d’une filiale constituée le 22 octobre 1915 et dénommée la « Société des mines de la Pinouse », dont le capital s’élève à 1 600 000 francs divisé en 3 200 actions de 500 francs72.

Figure 56 – Vue d’une partie des installations de transport du minerai
Il s’agit, sur cette portion, d’un système de transport aérien Bleichert qui a fait l’objet d’un article important, en 1909, dans la revue Génie civil.
98Par conséquent, le déclenchement de la Première Guerre mondiale, son incidence sur la sidérurgie française coïncident globalement avec les programmes miniers et métallurgiques définis au cours des années précédentes. Il n’est donc pas nécessaire de modifier sensiblement les orientations stratégiques présentées en juin-juillet 1914 et qui sont confortées par les premiers mois du conflit. Bien que la guerre entraîne une quasi-impossibilité de prévoir ce que doit être l’avenir de la sidérurgie européenne, Eugène II entend rapidement être fixé quant à la voie dans laquelle doit s’engager son entreprise. Dès 1915, le programme de transformation de la sidérurgie creusotine, rédigé quelques mois plus tôt, est adapté, en tenant compte des bouleversements qu’entraînerait la victoire.
99Pour préparer l’après-guerre, Bassal n’a d’autre solution que de s’appuyer sur les statistiques de 1913. Il estime qu’avec la restitution de l’Alsace-Lorraine, la production de minerai de fer de la France serait doublée. La France deviendrait alors, si l’après-guerre était accompagnée d’un retour aux conditions de production de 1913, le plus gros producteur de minerai de fer, au côté des États-Unis d’Amérique73. Dans le même temps, l’Allemagne, dont la métallurgie a déjà ponctuellement souffert, avant-guerre, du manque de matières premières, est censée importer des quantités considérables de minerais, pour alimenter ses usines de Westphalie.
100À la différence des autres industriels français, Bassal se montre relativement confiant quant à l’avenir de l’approvisionnement en charbons cokéfiables. Il estime que la Sarre, la mise en exploitation du bassin de la Campine, en Belgique et les excédents de la production charbonnière, en Westphalie, sont susceptibles de suffire aux besoins français. C’est donc à partir de ce postulat très optimiste que Bassal dresse, à nouveau, les plans du redéploiement de l’activité sidérurgique des établissements Schneider et Cie qui détermine le sort de l’usine du Creusot, au lendemain de la guerre. L’avenir du site du Creusot repose toujours sur les orientations stratégiques de juillet 1914. Les productions de fontes hématites et d’acier Martin voient leur importance confortée. Bassal part du principe que la France est, avec la Belgique, un des rares pays métallurgiques qui, jus-qu’après présent, a exporté des riblons. Ce phénomène provient du fait qu’en France, la proportion d’acier Martin a représenté, en 1913, 31 % de la production totale d’acier. En Allemagne, au contraire, le procédé Martin est beaucoup plus développé. Il représente 42 % de la production totale, ce qui explique les importations de ferrailles, en provenance de France, au cours des années qui précèdent la guerre. Le retour, dans le giron français, des grandes aciéries Thomas de Lorraine ne peut qu’augmenter encore la quantité de ferrailles disponibles en France puisque le procédé Thomas produit beaucoup plus de chutes qu’il ne peut en absorber. Pour l’avenir de l’usine du Creusot, ce fait est d’importance. Il offre l’assurance de pouvoir se procurer des riblons et des ferrailles, dans de bonnes conditions. Dans le même temps, le renforcement du poids de la sidérurgie lorraine implique une augmentation de la production d’acier Thomas.
101Face à l’énorme augmentation des moyens de fabrication de produits communs et à la nécessité d’exporter un tonnage très important de demi-produits et de produits laminés en acier Thomas, le créneau dans lequel Eugène II tente d’orienter son usine du Creusot semble relativement protégé et dynamique. Outre les débouchés offerts par l’usine du Creusot, le développement des produits fins et demi-fins s’appuie sur un élargissement du marché intérieur, lié à l’espoir de voir disparaître les importations allemandes et surtout bénéficier de l’essor pris par les industries mécaniques, électriques, automobiles et plus généralement des transports. Enfin, l’affaiblissement souhaité de la sidérurgie allemande doit permettre à l’usine du Creusot de prendre la place laissée vacante, sur le marché mondial.
102Les projets de Bassal adoptés par Eugène II s’appuient sur des facteurs de réussite de la sidérurgie allemande, au cours des années qui ont précédé la guerre. Bassal et Eugène II ont retenu deux principes des succès allemands. Ils comptent accroître le volume global de la production sidérurgique de l’entreprise, tout en la spécialisant. L’orientation de l’usine du Creusot et de ses approvisionnements repose sur une vision stratégique très lisible. Bien qu’étoffée, elle mérite d’être reproduite :
« Produire beaucoup et vendre beaucoup dans les spécialités qu’on s’est fixées, de façon à produire dans des conditions plus avantageuses que les concurrents… Il semble donc que, dans l’avenir, l’industrie métallurgique française subira, toutes proportions gardées, une évolution analogue à celle de l’industrie allemande pendant ces dernières années : formation de groupements puissants réunissant, sous un même contrôle financier et sous une même direction d’ensemble, des mines de houille et de fer, des usines métallurgiques et des ateliers de construction poussant de plus en plus loin la transformation des produits. Absorption des petites affaires par les grandes. Spécialisation des usines et situation des différentes fabrications sur les points du territoire où elles sont le mieux placées, tant au point de vue des facteurs de production qu’à celui des facilités d’écoulement. Diminution des usines se livrant à la fabrication d’un même produit. Arrêt de celles qui sont le moins favorisées et développement des autres… Il en résultera que les usines mal situées ou à production trop faible, qui vivotaient de ces fabrications, seront obligées de les arrêter devant les concurrences des installations puissantes et bien situées… Il y aura, après la guerre, sur le territoire français, abondance d’outillages pour la fabrication des produits communs, et par conséquent, la construction d’usines neuves pour ce genre de fabrications, deviendra, pour un temps assez long, moins intéressante en présence des installations puissantes d’Alsace-Lorraine.
Pour les produits fins ou demi-fins, les constructions seraient davantage justifiées, puisque d’une part, on peut s’attendre à voir augmenter les débouchés dans des proportions assez considérables et que, d‘autre part, les pays que la France pourra annexer ne sont pas de gros producteurs pour ces genres de fabrications. Il y aura une autre raison qui justifiera la création d’installations neuves pour produits fins ou demi-fins. Ces fabrications sont actuellement dispersées dans un grand nombre d’usines dont beaucoup ont des productions faibles et dont presque toutes ne disposent que d’un outillage suranné exigeant beaucoup de main-d’œuvre. Les usines neuves, puissantes, installées rationnellement, permettant la livraison rapide des commandes, devront nécessairement prendre le pas sur les anciennes74. »
103C’est fort de ces principes que, dès janvier 1915, Eugène II décide de l’avenir de la sidérurgie des établissements Schneider, au Creusot et ailleurs. Le projet de création d’une usine à Droitaumont est abandonné. En raison des nombreux sites qui doivent, en cas de victoire, rentrer dans le giron français, il est préférable de prendre le contrôle d’établissements déjà achevés. C’est le point de départ d’une politique qui aboutit à un rapprochement avec l’entreprise luxembourgeoise ARBED et à une prise de participation dans la Société Métallurgique de Knutange. La nouvelle aciérie Martin du Creusot, au Breuil, entre en service au cours du conflit. En fait, la seule modification d’envergure par rapport aux conclusions de Bassal intervient à Caen, Schneider étant à la base, à partir de 1916, de l’achèvement de l’usine par le biais de la Société Normande de Métallurgie. Par conséquent, après la guerre, la place du Creusot au sein de l’empire Schneider se trouve réduite. La production sidérurgique de l’usine historique apparaît même bien modeste par rapport aux participations lorraines. Quant au Domaine minier, il est limité aux houillères du Creusot, dont l’extraction est presque nulle et aux mines de La Machine, effectivement modernisées mais jouissant d’une plus forte autonomie commerciale qu’avant-guerre75. Dans ces conditions, le terme de Domaine minier est vidé de son sens.
Conclusion
104Entre 1893, moment où le procédé Thomas tombe dans le domaine public et le déclenchement de la Première Guerre mondiale s’est ouvert une nouvelle page des industries des établissements Schneider et Cie, basée sur des projets dont une partie seulement voit le jour.
105De 1893 à 1914, la physionomie du Creusot ne se renouvelle guère. L’intégration sur place reste la marque historique de l’entreprise que les gérants consentent à abandonner avec une lenteur extrême. La supériorité préalable du site creusotin, déjà bien entamée au cours des années 1880, régresse encore du fait de la généralisation, dans l’ensemble de la sidérurgie mondiale, des principes d’intégration. Cependant, les établissements qui se créent ou qui fusionnent donnent naissance à des ensembles beaucoup moins rigides que le complexe sidérurgique du Creusot. En effet, si la production de faibles quantités de différentes fontes satisfait pleinement les Forges, elle fragilise l’avenir des Hauts Fourneaux et Aciéries. Alors que les principes de base de l’intégration résident dans la suppression des multiples manutentions entre les différents stades de production, dans l’économie du combustible en diminuant les phases de réchauffage76, les Hauts Fourneaux et Aciéries du Creusot fonctionnent selon une organisation diamétralement opposée, qui paraît anachronique. Ils sont contraints de stocker chaque type de fonte afin d’assurer la soudure entre deux campagnes, de réchauffer la fonte avant de la placer dans la poche des fours77.
106Mais l’idée d’abandonner la diversité des productions creusotines n’est envisagée qu’avec prudence. Les gérants successifs ont été confrontés à l’échec des programmes miniers et sidérurgiques engagés depuis le début des années 1870. La lenteur de cette mutation, son caractère beaucoup moins prononcé que pour les autres entreprises, s’expliquent aussi par une volonté de créer de toutes pièces les usines destinées à intégrer les établissements Schneider et Cie.
107Que ce soit à Cette ou par la suite, avant que la guerre ne vienne interrompre le projet, à Droitaumont, Eugène II n’entend ni s’allier, ni fusionner avec une société, voire, plus modestement, avec une usine déjà existante. Il souhaite toujours réaliser des programmes d’implantation reposant sur des travaux menés selon un cadre immuable et étalé sur de nombreuses années. Dès lors qu’une implantation est décidée, il convient d’établir un programme de recherches et de mise en valeur des richesses minières destinées à alimenter la future usine, celle-ci devant être érigée progressivement, au fur et à mesure que les activités qu’elle incorpore sont abandonnées par Le Creusot. La comparaison des transformations de la sidérurgie des établissements Schneider avec celles des entreprises concurrentes illustre la lenteur de ce redéploiement. Par rapport à l’édification rapide des usines de Lorraine annexée ou du Luxembourg, que de temps ne s’est-il pas écoulé entre les premières études autour de l’usine de Droitaumont, en 1906 et son hypothétique élévation qui aurait dû s’achever en 1928.
108Paradoxalement, le retard accumulé dans la transformation de la sidérurgie de base devient un avantage indéniable, dès le début de la Première Guerre mondiale. Le Creusot a conservé des capacités de production presque intactes qui répondent aux besoins de l’économie de guerre, en les anticipant parfois, avant même que celle-ci ne devienne une préoccupation nationale. Avec l’intégralité de ses moyens de production et une parfaite maîtrise technique, Le Creusot peut répondre avec promptitude aux commandes militaires. Même si la production subit pendant quelques mois les affres de la mobilisation, elle retrouve rapidement un niveau exceptionnellement élevé au regard des installations. C’est au cours de la guerre que la mine et les hauts fourneaux du Creusot retrouvent voire dépassent les records de production des années 1860-1870. C’est aussi à cette époque que l’usine bat ses records de consommation de charbon, avec des chiffres qui atteignent près de 900 000 tonnes par an. Pour conduire avec célérité son action au service de l’équipement des soldats de la nation, Eugène II dispose aussi d’un atout décisif. Avant même que son entreprise ne vienne engranger les beaux bénéfices qui lui sont reprochés par François de Wendel, le gérant du Creusot a pu parfaire l’équipement de ses ateliers, grâce aux fonds levés au cours des années qui précèdent la guerre, dans le cadre de la modernisation de la sidérurgie de ses établissements. Avec ses augmentations de capital et ses émissions d’obligations, c’est nantie d’un trésor, de guerre en l’occurrence, que la société Schneider entre dans le conflit pour en devenir un acteur industriel prépondérant.
Notes de bas de page
1 J. Lescure, op. cit., p. 268.
2 M. Vignes, op. cit., p. 307
3 L. Bailly, op. cit., p. 26.
4 AFB, 01G0006-B, Contrôle général, Transformation des industries métallurgiques, Observations sur l’étude des Hauts Fourneaux et Aciéries du 11 octobre 1910, Le Creusot, le 16 octobre 1910.
5 AFB, 01G0572, Secrétariat particulier d’Eugène Schneider, Husson, Transformation des industries métallurgiques, Examen de l’étude des Forges du 11 octobre 1910, Note pour de Courville.
6 AFB, 01G0487, Procès-verbal de Comité de Direction générale, Rapport du Contrôleur général Bonnin, Programme de fabrication pour l’exercice 1911-1912.
7 Les effets de la création du Comptoir des Poutrelles sur la sidérurgie creusotine sont assez contradictoires. Par sa volonté de standardiser la production de poutrelles, il fragilise les usines à faible capacité. Par contre, dans le même temps, il privilégie les usines du Centre et du Midi qui ne bénéficient pas de conditions de production aussi favorables que celles dont disposent les usines du Nord et de l’Est. H. Flu, Les comptoirs métallurgiques d’après-guerre, Paris, thèse de droit, 1924, p. 33.
8 Cet équipement permet d’homogénéiser les différentes coulées de fonte et de ne pas réchauffer celles du dimanche.
9 AFB, 187 AQ 13, Rapport du Gérant à l’assemblée générale du 29 novembre 1902, Exercice 1901-1902.
10 J. Lescure, op. cit., p. 274-275.
11 AFB, 01G0572, Secrétariat particulier d’Eugène Schneider, Bassal, Projet de transformation générale des aciéries, Le Creusot, le 21 octobre 1911.
12 À la veille de la Première Guerre mondiale, la question des avantages procurés par l’utilisation des gaz de hauts fourneaux commence à être discutée, dans la mesure où le recours au courant des chutes d’eau, pour la force motrice, enlève au gaz la plus grande partie de sa valeur.
13 AFB, 01G0486, Comité de direction générale, Procès-verbal n° 67, Mine de Mazenay, Programme d’extraction, le 10 novembre 1910.
14 AFB, 01G0639, Berthault, Notice sur l’exploitation des mines de fer de la concession de Mazenay, Le Creusot, le 2 avril 1914.
15 AFB, 01G0486, Comité de direction générale, Procès-verbal n° 67, Mine de Mazenay. Programme d’extraction. 10 novembre 1910.
16 P. Nicou, Le bassin ferrifère de Meurthe-et-Moselle, Nancy, Royer, 1910, p. 7.
17 A. d’Angio, Schneider et Cie et les travaux publics. 1895-1949, Paris, École des Chartes, 1995, p. 109.
18 AFB, 187 AQ 15, Concession de Droitaumont, Avancement des travaux, 11 juin 1908.
19 AFB, 01G0570, Renouvellement du Consortium des minerais de Briey, 28 mai 1914.
20 Si le fonçage des puits est désormais possible, il est évident que l’affluence des eaux ne peut que se traduire négativement sur le prix de revient de la tonne de minerai extraite.
21 AFB, 01G0486, Comité de Direction générale, Procès-verbal n° 67, Mines de Droitaumont, 10 novembre 1910.
22 Cette capacité à diffuser rapidement l’innovation est un des atouts majeurs de l’intégration. R. Arena, L. Benzoni, J. Debandt, P.-M. Roamni, Traité d’économie industrielle, Paris, Economica, 1988, p. 677-678. Dans le cas de Schneider et Cie, l’intérêt ne se manifeste plus beaucoup au début du xxe siècle. C’est, par contre, un des facteurs constitutifs du Domaine minier, au cours des années 1870.
23 AFB, 01G0486, Conférences de Direction générale, Julliotte, Mines de Droitaumont, Instructions générales, Le Creusot, 31 octobre 1910.
24 Il en assurait la direction avant d’être recruté par les établissements Schneider et Cie.
25 AFB, 187 AQ 59, Saladin, Historique de la mise en service de Droitaumont, 1913.
26 AFB, 01G0636, Mines de Droitaumont, Informations diverses, 1911-1912.
27 AFB, 01G0487, Comité de Direction générale, Contrôle général, Visite à Droitaumont des 25 et 26 avril 1911.
28 AFB, Registre de copies de marchés, Volume 115, f° 105, 50 000 tonnes de minerai du bassin de Briey à livrer en 1909, Volume 119, f° 219, 50 000 tonnes de minerai d’Auboué en 1910. Volume 123, f° 221, 3 000 à 5 000 tonnes de minerai par mois pendant l’année 1911.
29 AFB, 01G0640, Analyse des minerais de Droitaumont.
30 AFB, 01G0487, Procès-verbal de Comité de Direction générale n° 76, Rapport du Contrôleur général Bonnin, Programme de fabrication pour l’exercice 1911-1912.
31 L. Cayeux, Le minerai de fer de Lorraine, op. cit., p. 27.
32 AFB, 01GO570, A. Coqueugnot, Renouvellement du consortium des minerais de Briey. Hagondange, en Lorraine annexée, est une usine des établissements allemands Thyssen qui vient d’être achevée alors que Burbach intègre un grand groupe sidérurgique luxembourgeois qui vient d’être créé et que nous sommes appelés à rencontrer à nouveau. Burbach est en effet le B de l’ARBED.
33 AFB, 01G0637, Mines de Droitaumont, Envoi de minerai en Angleterre, 19-20 mars 1913.
34 J. Lescure, op. cit., p. 271.
35 Ibidem.
36 AFB, 01G0559, M. Gény, Copie de lettre à Eugène Schneider, Le Creusot, le 3 juin 1903.
37 AFB, 187 AQ 14, Rapport du gérant à l’assemblée générale du 23 novembre 1907, Exercice 1906-1907.
38 AFB, 187 AQ 15, Rapport du gérant à l’assemblée générale du 27 novembre 1908, exercice 1907-1908.
39 En 1910, l’ensemble des services métallurgiques est mis à contribution. AFB, 01G0006-B, Husson et Divary, Rapport de voyage dans l’Est, en Luxembourg, en Allemagne et en Belgique, Le Creusot, le 16 septembre 1910, Julliotte, Programme d’étude, Groupe de la métallurgie, Le Creusot, le 5 septembre 1910.
40 AFB, 01G0006, Note anonyme, Hauts fourneaux et aciéries, Étude sur la transformation des industries métallurgiques, 7 juillet 1914. Eugène II se refuse à envisager le transfert dans l’Est des trains de laminoirs utilisés pour la fabrication des lopins et des tôles spéciales qui sont achetés par l’armée et la marine française, de peur de voir ces marchés lui échapper du fait des préférences manifestées par l’administration de la Guerre envers les fournisseurs susceptibles de la réapprovisionner promptement après le déclenchement d’éventuelles hostilités.
41 Il s’agit bien évidemment de l’aciérie du Breuil qui sort de terre à une vitesse accélérée, au cours de la guerre.
42 AFB, 01G0814, Contrôle général. Situation des approvisionnements de matières premières au 1er décembre 1913.
43 AFB, 0F0484, Bassal, Note sur la transformation des industries métallurgiques aux établissements Schneider, Suite de l’étude du mois de juillet 1914, Hauts Fourneaux et Aciéries, Le Creusot, le 9 janvier 1915.
44 AFB, 01G0564, Filiales, ententes Schneider, Situation des participations fin octobre 1911, Société de Port-sur-Seille et 187 AQ 18, Valeurs diverses, Schneider et Cie au 30 avril 1913.
45 Schneider et Cie remportent d’importants marchés auprès des concepteurs de l’usine de Pont-à-Vendin. Celle-ci sort à peine de terre lorsque la guerre éclate, ce qui explique, en partie, la rapidité de l’allumage de nouveaux hauts fourneaux au Creusot et, plus tard, la fourniture rapide de constructions mécaniques à destination de la Société Normande de Métallurgie.
46 AFB, 01G0564, Filiales, ententes Schneider, Situation des participations fin octobre 1911, Société centrale de recherches de houille.
47 Et non au profit de Wendel et Cie, solution qui aurait pu rencontrer l’assentiment d’Eugène II.
48 J.-N. Jeanneney, François de Wendel en République, l’argent et le pouvoir, Thèse présentée devant l’université de Paris X, Atelier de reproduction des thèses, Université de Lille III, Lille, 1976, p. 62.
49 Hasard ou prémice des rapprochements ultérieurs ? Philippe Mioche opte pour la seconde solution : P. Mioche, « La compagnie de la Marine et Homécourt en Lorraine, 1912-1974 », Annales de l’Est, 1989, p. 15.
50 C. Prêcheur, La Lorraine sidérurgique, Paris, Sabri, 1959, p. 343.
51 AFB, 01G0564, Filiales, ententes Schneider. Situation des participations fin octobre 1911, Winterslag. Avec cette exploitation de Winterslag, l’avantage de Schneider et Cie sur les autres entreprises métallurgiques françaises présentes est déterminée par plusieurs critères. Les concurrents n’ont en général que des parts peu importantes dans les autres grandes concessions de Limbourg-Meuse, Beeringen, André Dumont et Hechteren Zolder et se trouvent face à un petit actionnariat très dispersé. Quant à l’exploitation proprement dite, à l’exception des mines de Winterslag et André Dumont, elle doit se concentrer sur des charbons à gaz avant d’exploiter les charbons à coke.
52 C. Prêcheur, op. cit., p. 343.
53 CAMT, 65 AQ L 362, Charbonnages de Ressaix, Leval, Péronnes, Sainte-Aldegonde et Genck, Société anonyme des charbonnages de Ressaix, Extrait du journal « Les intérêts matériels » du 9 mars 1912.
54 Coppée remet un premier projet de conventions à Schneider et Cie, en novembre 1910. AFB, Copies de notes de la direction générale non cotées, Recherches de charbonnages, 10 novembre 1910.
55 AFB, 01G0006-A, Bassal, Hauts Fourneaux et Aciéries, Étude sur la transformation des industries métallurgiques, Étude générale, Exposé du problème, juillet 1914.
56 La convention préliminaire entre les deux sociétés survient en fait quelques mois plus tard. Répertoire général de copies de marchés n° 3, Convention au sujet de la concession de Winterslag, Société des Charbonnages de Ressaix, 2 décembre 1911 et CAMT, 65 AQ L 362, Charbonnages de Ressaix, Leval, Péronnes, Sainte-Aldegonde et Genck, Société anonyme des charbonnages de Ressaix, Assemblée générale du 16 juin 1913.
57 AFB, 187 AQ 517, Société des charbonnages de Winterslag. « Objet de la société : exploitation des gisements de houille de la concession de Winterslag, fabrication du coke, des briquettes, des sous-produits dérivés du charbon, fabrication de la fonte, du fer et de l’acier. Production, utilisation, transport et commerce de l’énergie et de l’éclairage par le gaz et par l’électricité, acquisition et exploitation de mines de charbon, de mines de fer, établissement métallurgique, hauts fourneaux, fonderie, etc. »
58 CAMT, 65 AQ L 362, Charbonnages de Ressaix, Leval, Péronnes, Sainte-Aldegonde et Genck, Société anonyme des charbonnages de Ressaix, Assemblée générale du 16 juin 1913.
59 Le Pour et le Contre des 26 juin 1898 et 12 février 1899.
60 Il semble qu’au moment de la négociation de cet accord, Schneider et Cie aient aussi pris en compte la possibilité de subir des exigences renforcées au terme de ce marché. AFB, 01G0006-B, Direction technique de l’usine du Creusot, Étude sur la métallurgie, Le Creusot, le 11 octobre 1910.
61 H. Flu estime qu’en raison de la concurrence sur les marchés extérieurs, il reste toujours préférable, avant-guerre, de s’appuyer sur le marché national, op. cit., p. 34.
62 AFB, Registre de copies de notes de direction non côté, Direction générale, Réunion du Comité du 2 juin 1910, Concession de Briey.
63 AFB, 01G0564, Entente Jœuf, Renouvellement du marché, Saint-Girons, Courrier adressé à Julliotte au Creusot, Paris, le 20 janvier 1911.
64 AFB, 01G0006, Bassal, Hauts Fourneaux et Aciéries, Étude sur la transformation des industries métallurgiques, Le Creusot, le 7 juillet 1914.
65 AFB, 01G0006, idem. À titre de comparaison, Marine s’implante en Lorraine en 1899 avec le rachat de la concession de Chevillon et rachète à la société Vezin-Aulnoye l’usine en cours de construction d’Homécourt. Dès 1910, l’aciérie Thomas et les laminoirs sont en activité. P. Mioche, « La compagnie de la Marine et Homécourt en Lorraine, 1912-1974 », op. cit., p. 5. Dans le cas de Schneider et Cie, un projet de moindre envergure aurait mis, s’il avait pu être mené à son terme, 22 ans (1906-1928), pour être réalisé.
66 Dans son article consacré aux installations des mines de fer du bassin de Briey, E. Saladin, ingénieur conseil des mines et de la métallurgie de l’entreprise, s’appuie d’ailleurs essentiellement sur Droitaumont pour rédiger son article publié dans le bulletin de la société des ingénieurs civils. E. Saladin, « Les installations minières dans le bassin de Briey », Bulletin de la Société des Ingénieurs Civils de France, (tiré à part), Paris, 1914, 31 p.
67 AFB, 01G0640, Mesure à prendre en prévision des hostilités, Note pour la Direction générale, Droitaumont, le 20 décembre 1912.
68 AFB, 01G0006, Note anonyme, Hauts Fourneaux et Aciéries, Étude sur la transformation des industries métallurgiques, 7 juillet 1914.
69 L. Cayeux, Le minerai de fer de Lorraine, op. cit., p. 30.
70 Les premiers contacts avec les mines de fer de la Pinouse sont plus anciens. Un premier marché a été contracté entre 1907 et 1910. Il porte sur la fourniture de quantités modestes, en complément des tonnages expédiés par les mines de Fillols et Ria et limité entre 8 000 et 10 000 tonnes par an. AFB, Registre de copies de marchés, volume 111, f° 313, 8 novembre 1907.
71 AFB, 01G0563, Petitjean, Note sur les mines de la Pinouse-Velmanya et Palalda (Pyrénées-Orientales), le 7 décembre 1914.
72 AFB, 187 AQ 517, Société des mines de la Pinouse et AFB, 01G0489, Procès-verbal de Direction générale du 29 janvier 1915, Mines de la Pinouse.
73 J. Levainville, L’industrie du fer, Paris, A. Colin, 1922, p. 3.
74 AFB, 0F0484, Bassal, Note sur la transformation des industries métallurgiques aux établissements Schneider, Suite de l’étude du mois de juillet 1914, Hauts Fourneaux et Aciéries, Schneider et Cie, Le Creusot, le 9 janvier 1915. La date de cette étude démontre qu’il existe un net décalage entre l’attitude des établissements Schneider et Cie et celle qu’a perçu G.-H. Soutou, quant à la capacité des industriels à proposer un programme économique pour l’après-guerre. G.-H. Soutou, L’or et le sang, Paris, Fayard, p. 180-192. En raison de leur faible présence en Lorraine, les intérêts de Schneider et Cie ne coïncident pas avec ceux du reste de la profession.
75 Sur cet aspect, cf. en particulier J.-Ph. Passaqui, « Développement de la production et modernisation de la houillère de La Machine (1914-1939) », Regard sur la Nièvre n° 4, Nevers, 2002, p. 51-63.
76 D. W. Carlton, J.-M. Perloff, Économie industrielle, Bruxelles, Deboeck Université, coll. « Prémisses », 1998, (2e éd.), p. 555-556.
77 AFB, 01G0145, Bidault, op. cit., 22 pages dactylographiées.
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