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    Plan détaillé Texte intégral Identification et description du corpus Conditions de création et d’utilisation Usages historiographiques Liste des planches Notes de bas de page Auteur

    Cartographier le parcellaire rural dans l’Europe d’Ancien Régime

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre XX. Plans parcellaires de Saint-Domingue au xviiie siècle : quelques pistes pour une analyse des inégalités foncières

    Boris Deschanel

    p. 449-470

    Texte intégral Identification et description du corpus Composition Caractères formels Constitution du corpus Conditions de création et d’utilisation Statut des cartes parcellaires Pourquoi cartographier les habitations ? Usages historiographiques Reconstitution et mesure des plantations Analyser la distribution des concessionsListe des planches Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Dans un article pionnier, Robert Dauvergne appelait, sous les auspices de Marc Bloch, à s’emparer des nombreuses cartes rurales produites dans les colonies françaises des temps modernes, de manière à en « analyser les formes et les structures » (Dauvergne, 1948 : 232). Quel fut l’effet de ces préconisations ? Sans conteste, le plan parcellaire ou domanial est rapidement devenu une source de premier ordre pour qui souhaite étudier la colonisation française des Amériques, et des Antilles en particulier. De multiples publications consacrées à l’histoire, à la géohistoire ou à l’archéologie des plantations caribéennes ont pleinement intégré ce type de documentation (Cauna, 2003 : 41-43 ; Donnadieu, 2009 : 85-88 ; Kelly, 2013 ; Burnard, Garrigus, 2016 : 43-49 ; Cheney, 2017 : 54-56).

    2Il faut toutefois reconnaître que le programme que traçait R. Dauvergne n’a été qu’incomplètement appliqué. Dans les travaux cités, les cartes anciennes sont en général mobilisées à des fins illustratives. Le plan sert avant tout de support à une description minutieuse des habitations et des terres qui les composent, le plus souvent dans une perspective monographique. La question de l’organisation générale des plantations a quant à elle été moins explorée, en particulier pour Haïti. Les investigations menées concernent surtout la Jamaïque (Higman, 1988) ou les Petites Antilles, comme la Martinique (Revert, 1949 : 219-230) et la Guadeloupe (Schnakenbourg, 1980).

    3Certes, l’étude du découpage des parcelles et des plantations1 ne permet pas, à elle seule, d’éclairer dans le détail les structures propres au système agraire dominguois. Elle ne nous renseigne ni sur la productivité des plantations, ni sur leur valeur marchande, ni enfin sur la force de travail – en particulier servile – qui y était attachée (Geggus, 1999 : 34). Mais elle contribue à une meilleure compréhension de l’organisation de la colonie, tout en permettant de réexaminer quelques hypothèses communément admises à propos de l’économie de Saint-Domingue. Celle-ci était dominée, au xviiie siècle, par de grandes habitations sucrières, dont la littérature a souligné l’extension progressive, à travers un « processus de concentration2 » des terres par rassemblement. Celui-ci avait abouti à l’émergence de grandes propriétés foncières, dont on perçoit encore aujourd’hui les vestiges (Vliet et al. 2017 : 9). À partir d’une réflexion sur les cartes parcellaires haïtiennes de l’époque française, nous proposons donc d’interroger cette dynamique, les formes qu’elle revêtait et les inégalités foncières qu’elle engendrait.

    Identification et description du corpus

    4Préalablement à toute analyse, il est nécessaire de caractériser le corpus sur lequel s’appuieront nos observations. Il s’agit alors de dépeindre les principales propriétés des documents examinés, de manière à expliquer sur quelle base définitionnelle ils ont été réunis et comment nous les avons exploités.

    Composition

    5Les cartes et les plans anciens d’Haïti, au sens large, ne manquent pas pour la période française. Ils jouaient en effet un rôle majeur dans l’occupation de l’espace colonisé. Les litiges concernant l’appropriation des sols étaient fréquents, d’autant plus malaisés à trancher que l’attribution des concessions s’effectuait sans arpentage préalable des terrains, puisque celui-ci incombait aux colons (Dubuisson : 1780, 46-47). Comme le rapporte un propriétaire dans les années 1770, « la situation respective de ceux qui ont le malheur d’habiter cette colonie est l’incertitude de soi-même et la défiance de tous » (Hilliard d’Auberteuil, 1776-1777, II : 284). La production de plans permettait en principe sinon de résoudre le problème, du moins d’amenuiser la part d’incertitude dans le partage des biens fonciers.

    6Beaucoup de ces documents ont fait l’objet d’une numérisation depuis le début du xxie siècle : une recherche rapide montre que plusieurs centaines de documents cartographiques liés à Saint-Domingue ont été mis en ligne par la Bibliothèque nationale de France (BnF)3 et les Archives nationales d’outremer (ANOM4). S’y ajoute une quarantaine de cartes conservées dans les collections de la Library of Congress, ainsi que quelques dizaines de pièces supplémentaires, principalement issues des bibliothèques nord-américaines.

    7Sur ce millier de documents, seule une petite portion permet de repérer les délimitations des parcelles : un inventaire réalisé en 2015 par Gérard Chouquer, publié par le Comité interministériel d’aménagement du territoire haïtien5, identifie moins d’une cinquantaine d’exemples numérisés et mis en ligne. Il faut néanmoins signaler que de nombreux plans dominguois ne sont encore disponibles que sous leur forme d’origine : on les retrouve surtout dans les fonds déjà signalés par Robert Dauvergne en 1948, en particulier dans le dépôt des papiers publics des colonies6. Celui-ci rassemble notamment des actes de concession et des procès-verbaux d’arpentage, souvent accompagnés d’un relevé plus ou moins détaillé des délimitations parcellaires. D’autres cartes figurent enfin dans divers fonds privés, émanant de familles d’anciens colons7 ou de collectionneurs8.

    8Dans la mesure où le but de l’enquête est d’envisager les espaces haïtiens en général, il s’agit de considérer en priorité les représentations à plus petite échelle du maillage parcellaire – c’est-à-dire les documents que Robert Dauvergne rangeait dans la catégorie des « plans parcellaires9 », par opposition aux « plans domaniaux ». Ces derniers ne nous seront pas inutiles pour autant : ils permettent non seulement de vérifier la justesse des informations obtenues par ailleurs, mais aussi de reconstituer le contexte dans lequel les plans parcellaires ont été élaborés. Notre objectif est donc de constituer un corpus réunissant à la fois des cartes qui s’apparentaient à des « cadastres » régionaux ou paroissiaux, et des cartes de plantations situées à l’intérieur des zones concernées, de manière à pouvoir en confronter les données.

    9Avant d’entreprendre toute comparaison, il faut cependant souligner la relative hétérogénéité du corpus, tel que nous venons de le définir. Plus exactement, les documents examinés obéissent à des normes de présentation variables, selon qu’ils s’apparentent à des plans parcellaires régionaux ou à des plans locaux et domaniaux.

    Caractères formels

    10D’un point de vue formel, les cartes parcellaires régionales de Saint-Domingue présentent quelques caractéristiques distinctives. Les documents émanent – quand ils ne sont pas anonymes – d’experts civils (les arpenteurs royaux) ou d’ingénieurs militaires, quelquefois identifiés dans le cartouche qui indique aussi l’objet de la carte. Si un certain nombre de propriétés matérielles ou techniques diffèrent (orientation, dimensions, échelle10), un code graphique plutôt cohérent s’applique aux différents cas examinés.

    11Toutes les cartes régionales recourent ainsi aux mêmes procédés pour figurer les parcelles : celles-ci sont délimitées en traits pleins, parfois peintes en lavis, ou bordées d’un liséré. La signification des couleurs est rarement expliquée : nous n’avons retrouvé qu’un seul plan légendé, représentant le quartier de Vallières en 178611, où les lavis employés servaient à isoler les terrains seigneuriaux des autres concessions. La plupart du temps, ces choix semblent surtout reposer sur le souci de clarifier la lecture de la carte, en complément des patronymes des propriétaires, souvent rédigés à même la carte. Si ces plans fournissent un cadastre assez complet du territoire haïtien à la période française, il faut néanmoins signaler quelques limites. D’une part, la composition interne des plantations est négligée, à de rares exceptions près12 – contrairement au cas jamaïcain, par exemple (Higman, 1987 : 17-19). L’occupation précise des sols demeure impossible à reconstituer, sauf à consulter d’autres sources complémentaires. D’autre part, les limites des plantations situées en périphérie des espaces colonisés, proches des massifs et des zones incultes, sont fréquemment lacunaires.

    12Par ailleurs, la plupart des plans parcellaires régionaux présentent de la même façon les zones bâties (figurés ponctuels rectangulaires ou figurés de surface, peints en rouge ou en rose), le réseau routier (avec bien souvent une hiérarchisation entre les routes principales en traits pleins et les routes secondaires en pointillé ou traits fins), le réseau hydrographique (également sous l’aspect d’un figuré linéaire, parfois teint en bleu indigo) et les contours côtiers (zones en bleu indigo foncé, ou enveloppes tracées à l’encre). Savanes, forêts et surtout zones montagneuses apparaissent enfin sous la forme de symboles figuratifs courants à l’époque : dessins stylisés d’arbres, tantôt colorés en vert foncé au pinceau, tantôt dessinés sur un fond vert clair13 (Blond, 2013a) ; montagnes représentées en perspective ou en surplomb grâce à un système de hachures (Pichard, 1998), plus rarement, à travers des jeux d’ombres peintes14, sans mention de l’altitude.

    13Ces éléments témoignent donc d’une standardisation partielle des cartes observées, qui reposait à la fois sur une normalisation des signes graphiques et sur une méthodologie commune, en particulier pour la représentation du parcellaire. Les cartes « régionales » se présentaient en effet comme un travail de compilation de plans locaux par des arpenteurs. À Saint-Domingue, le règlement de 1773 (Moreau de Saint-Méry, 1784-1790, vol. 5 : 432-440) contraignait ces derniers à consigner leurs procès-verbaux et leurs plans domaniaux ou locaux dans un registre, expédié chaque année aux arpenteurs généraux (titre I, art. 21). De plus, dans certaines régions, les arpenteurs devaient également « dresser un plan général et exact [du] quartier » (Moreau de Saint-Méry, 1784-1790, vol. 4 : 29) afin d’éviter le « commerce illicite » de concessions.

    14Ces plans locaux, caractérisés par leur grande sobriété, étaient beaucoup plus rudimentaires dans leur composition que les cartes parcellaires régionales, comme en témoignent les nombreux exemples issus des procès-verbaux d’arpentage. La couleur n’est alors employée qu’avec parcimonie ; les éléments paysagers ne sont pas toujours figurés, voire absents (à l’exception des cours d’eau) ; l’accent est mis en revanche sur la localisation des bornes et des points de repère, soigneusement situés et nommés. En somme, la représentation cartographique recherchait en priorité l’efficacité. Seules font exception quelques cartes domaniales luxueusement illustrées, peintes et réalisées avec minutie. Mais ces contre-exemples demeurent minoritaires, quand bien même ils sont souvent mis en avant, du fait de leurs qualités décoratives.

    Constitution du corpus

    15On touche ici à l’une des difficultés majeures concernant l’établissement du corpus. Schématiquement, la documentation se répartit en deux sous-ensembles aux propriétés formelles différentes. Les cartes régionales et quelques plans domaniaux présentent une dimension décorative évidente, que confirme l’analyse matérielle des documents, puisque des traces d’affichage y sont souvent repérées (Dauvergne, 1948 : 250). À l’opposé, les plans locaux étaient en majorité destinés à n’être consultés que par des experts et les propriétaires concernés. Il en ressort une forte dissymétrie dans les modalités de conservation des archives.

    16Les cartes parcellaires régionales ont souvent été détachées de leur environnement initial, de même que certains plans domaniaux particulièrement raffinés. Les documents ont été intégrés à des collections – publiques ou privés – pour des raisons essentiellement esthétiques. Arrachées à leur environnement textuel, ces pièces sont souvent plus difficiles à interpréter. La plupart des plans locaux, plus austères et moins prisés des collectionneurs, ont échappé à ces extractions. En revanche, ces documents ont souffert des conditions parfois rocambolesques dans lesquelles ils ont été transférés en métropole, et plus encore des remaniements qui ont affecté les fonds après leur rapatriement en France, notamment dans la série des abornements (Menier, 1957 : 223-224).

    17Dans ce contexte, nous avons identifié une quinzaine de cartes parcellaires régionales, qui concernent respectivement la plaine d’Aquin (1780)15, le quartier de l’Artibonite (1790)16, la plaine du Cap-Français (1786)17, la plaine du Cul-de-Sac du Port-au-Prince (1780)18, le quartier du cap Dame-Marie (1771)19, le sud-ouest de Saint-Domingue (1742)20, la plaine de Léogâne (1713-1775)21, de Mirebalais (1790)22, du quartier de Vallières (1755-1786)23, de l’île de la Vache (1786)24, et enfin de la montagne des Grands-Bois25, à côté de l’étang Saumâtre (figure 1).

    Figure 1. – Répartition des cartes parcellaires régionales collectées.

    Image

    18Les cartes « locales » et domaniales qui ont été exploitées en complément sont principalement issues des fonds des domaines26 et des abornements27. Dans ce dernier ensemble, les plans concernent surtout des paroisses méridionales (figure 2).

    Figure 2. – Les archives des abornements par paroisse.

    Image

    19Les séries de plans conservés dans chaque paroisse comportent elles-mêmes des lacunes internes plus ou moins importantes. Une approche exhaustive s’avère par conséquent impossible, quelles que soient les sources employées. Toutefois, les espaces retenus coïncident avec une partie des grandes zones de production sucrière (Geggus, 1999 : 32), spécialement autour du Cap-Français, de Léogâne, dans les plaines de Cul-de-Sac et de l’Artibonite. S’y ajoutent des espaces dominés par l’indigo, à l’instar de Mirebalais et d’Aquin (Moreau de Saint-Méry, 1797-1798 : 229-230, 606-623) ou le café, comme Dame-Marie et Vallières (Laguerre, 1989 : 41). Les données disponibles offrent donc un panorama assez complet des principaux types de terroirs haïtiens.

    Conditions de création et d’utilisation

    20Pour exploiter les cartes que nous venons de décrire il est nécessaire, à ce stade, de mieux comprendre leurs conditions de réalisation et leurs fonctions. L’historiographie considère en général que les plans parcellaires ont joué un rôle majeur dans le processus de colonisation des Antilles (Dauvergne, 1948 : 239 ; Seveno, 2013 : 112). Il s’agit de préciser cette hypothèse, en envisageant les usages possibles de ces documents, afin d’évaluer les informations qui y sont présentées.

    Statut des cartes parcellaires

    21Les réflexions qui précèdent se sont presque uniquement appuyées sur l’étude des attributs formels des cartes. Ce système de classification, largement développé par Robert Dauvergne et repris ensuite dans quelques autres travaux (Mauro, 1964 : 360) fournit un cadre de description efficace du corpus, mais il ne recoupe toutefois qu’imparfaitement la manière dont les cartes étaient identifiées au xviiie siècle.

    22Dans le vocabulaire des contemporains, les notions de « cartes parcellaires » et de « cartes domaniales » sont inexistantes. Les autorités coloniales et métropolitaines évoquaient plutôt des « plans figuratifs » d’habitations, des « plans de quartiers » (ou « plans généraux »), auxquels on peut adjoindre des relevés militaires et civils, liés à des opérations d’aménagement public, qui intégraient parfois une description du parcellaire.

    23Les plans généraux englobaient toute représentation d’un quartier dans son intégralité, c’est-à-dire une région considérée comme cohérente d’un point de vue administratif, agronomique ou physique. Difficiles à réaliser, impliquant souvent un considérable effort de synthèse, ces cartes étaient en général commandées par les pouvoirs publics. L’élaboration de tels « cadastres » était régie par des ordonnances particulières (Moreau de Saint-Méry, 1784-1790, vol. 4 : 29 et vol. 5 : 501), sur le modèle des plans généraux urbains (Moreau de Saint-Méry, 1784-1790, vol. 5 : 464). Arpenteurs ou ingénieurs étaient donc sollicités ponctuellement, au gré des besoins des administrateurs. L’ordonnance du 16 mai 1774 résume bien la méthode suivie. À la demande de l’administration de Saint-Domingue, le directeur des fortifications de l’île, Henri de Moulceau28, devait soit effectuer en personne le levé géométrique de la plaine de Cul-de-Sac, soit déléguer la tâche à un ingénieur. Le texte de l’ordonnance (art. 1 à 4) précisait le cadrage de la carte et les divers éléments à faire figurer sur le plan. L’accent était mis sur la représentation du parcellaire, des plantations et de caractéristiques physiques (hydrographie, relief). Quelques années plus tard, en 1780, un plan de Cul-de-Sac était d’ailleurs publié, moins précis que ce qui était initialement prévu, mais qui livrait malgré tout une image complète du parcellaire dans la région.

    24Les plans figuratifs d’habitations visaient quant à eux à illustrer un acte. À ce titre, leur statut était tout à fait dissemblable. Arpenteurs et propriétaires avaient rapidement adopté ces cartes afin de légitimer et préciser les explications textuelles auxquelles elles étaient toujours associées. Les plans figuratifs, tracés directement sur le terrain (plans-minutes) ou retravaillés par la suite, accompagnaient ainsi les procès-verbaux d’arpentage (règlement de 1773, titre I, art. 21), les attributions de concessions (surtout vers la fin du xviiie siècle), et pouvaient à l’occasion être présentés devant un juge, en cas de contestation29 ou pour revendiquer un terrain30. Ces documents rassemblaient donc aussi bien des représentations liées à une seule plantation en particulier (les « plans domaniaux » évoqués par Robert Dauvergne) que des cartes portant sur un petit groupe de propriétés adjacentes (les « plans locaux »). Leur nature dépendait moins de leur forme – fortement déterminée par le rang social des commanditaires – que du contexte documentaire dans lequel ils s’inséraient. Il existait ainsi des plans figuratifs d’habitations élégants, retouchés au pinceau, destinés aux colons les plus fortunés et d’autres beaucoup plus sommaires pour les petits propriétaires, y compris quand tous ces documents étaient de la même main31. Par-delà ces caractéristiques apparentes, le statut juridique de la carte restait néanmoins le même : la classification des cartes ne peut donc être menée qu’en considérant le texte qui les entourait – ce qui est parfois difficile, compte tenu des conditions de conservation.

    25Les arpenteurs pouvaient enfin exécuter des plans qui ne visaient à représenter ni un terroir dans son ensemble, ni la répartition particulière de concessions, mais qui permettaient néanmoins d’observer un état de la distribution des terres. Ces cartes étaient réalisées à l’occasion de divers projets d’aménagements publics : construction et extension de fortifications, répartition des eaux, ouverture d’une nouvelle route, vérification du tracé de la frontière franco-espagnole… À cette occasion, il était nécessaire de repérer au préalable les limites des propriétés des particuliers, donc de proposer une cartographie partielle du parcellaire local. Le statut de ces documents était en réalité proche de celui des plans figuratifs d’habitation. Toutes ces cartes présentaient le point commun d’être étroitement associées à des explications textuelles, rassemblées en procès-verbaux dressés par l’arpenteur lui-même. On retrouve ainsi quelques exemplaires de ce genre dans les archives des abornements32. En revanche, les Loix et constitution des colonies françoises de l’Amérique ne mentionnent aucun acte royal qui en aurait encadré l’usage.

    26Par-delà leurs différences statutaires, les représentations du parcellaire dominguois obéissaient cependant à une même logique fonctionnelle : renforcer l’aptitude des autorités publiques à contrôler la répartition des terres, envisagée d’un point de vue essentiellement juridique (ce qui explique par exemple que la composition agricole des habitations ne soit guère prise en compte). Cette affirmation du pouvoir monarchique se déclinait sous des formes variées : il s’agissait à la fois de garantir les droits particuliers des habitants, de trancher les conflits potentiels entre propriétaires, de réguler le marché des concessions qui avait fini par émerger de facto, ou encore de planifier de grands travaux dans l’île sans bouleverser l’organisation locale des domaines.

    Pourquoi cartographier les habitations ?

    27De fait, la cartographie coloniale a été souvent perçue comme un « outil incontournable de […] gestion », au service du pouvoir politico-administratif métropolitain (Seveno, 2013 : 118). Mais la notion de « gestion » reste vague, car elle recouvre une grande variété de pratiques.

    28D’emblée, on peut remarquer que les cartes conservées ne se prêtaient guère à une exploitation agronomique. Les croquis ne présentaient pas forcément le détail des cultures, et même lorsque c’était le cas, rien ne nous indique que la documentation ait pu servir aux propriétaires à superviser les travaux des champs33. De la même manière, les plans – et notamment les plans généraux – ne revêtaient pas de fonction fiscale particulière. Aucun impôt direct sur les terres ne put en effet être instauré à Saint-Domingue pendant toute la période française, en dépit de diverses tentatives (Hilliard d’Auberteuil, 1776-1777, II : 203-204 ; Raynal, 1785 : 222).

    29À quoi servaient alors les cartes étudiées ? Pour les autorités, il s’agissait avant tout de superviser l’attribution des concessions et leurs évolutions. Les plans généraux répondaient aux contestations incessantes entre les habitants eux-mêmes, ou entre l’État et les particuliers – comme l’attestent d’ailleurs quelques témoignages (Moreau de Saint-Méry, 1798, I : 131-132). Dans les dernières années de la période française s’était ainsi constituée une sorte de « plan cadastral » dominguois, auquel contribuaient les arpenteurs, et qui facilitait l’administration des zones rurales depuis les villes haïtiennes.

    30Les plans figuratifs s’inscrivaient vraisemblablement dans une logique proche. Les propriétaires vivaient souvent hors de leurs plantations, en ville ou en métropole (Butel, 2007 : 187). De là, ils déléguaient la mise en valeur de leurs terres à des gérants et à des procureurs (Cheney, 2017 : 35-41). Les cartes constituaient donc un moyen de visualiser un état déterminé de l’habitation (Donnadieu, 2009 : 153-168). On doit cependant ne pas en surestimer l’importance. La réalisation d’un plan était en effet relativement coûteuse : en 1773, il fallait débourser 15 livres des colonies (lc.) – soit 10 lt. – pour 3 heures de travail de relevé de terrain et d’abornement, auxquelles s’ajoutaient les frais de déplacement des arpenteurs – 36 lc. – soit 24 lt. (Pérotin-Dumon, 2000 : 349). Par conséquent, il était en pratique difficile d’envisager une actualisation régulière de ces documents.

    31De fait, les correspondances familiales ou commerciales montrent que la bonne gestion d’une plantation mobilisait fort peu de représentations graphiques ; elle passait davantage par les échanges épistolaires et l’expédition de rapports réguliers. Dans les archives des familles Dolle et Raby – des colons, originaires de Grenoble – figure ainsi un mémoire anonyme, rédigé en 1788. L’auteur y résumait les dispositions à prendre pour administrer au mieux une plantation à distance : s’il insistait sur l’importance cruciale des intermédiaires (à commencer par l’économe), la tenue d’un journal d’habitation, l’attitude à suivre vis-à-vis des esclaves, le bon agencement des cultures dans l’espace, il restait en revanche muet sur toute éventuelle opération cartographique (Léon, 1968 : 175-183).

    32Les cartes de plantations remplissaient un rôle avant tout juridique – en complément des plans généraux de quartiers : établir et justifier les limites extérieures de l’habitation. La quasi-totalité des cartes qui nous ont été transmises dans leur contexte d’origine s’inscrivent soit dans le cadre d’actes authentifiés, soit dans des dossiers privés relatifs à un litige examiné par la justice française, à l’époque coloniale ou après l’indépendance, lorsque les anciens colons s’efforcèrent d’obtenir des réparations financières (Vanufel, 1826 : 344). Cet usage juridique se confirme d’ailleurs indépendamment de la forme graphique privilégiée par l’arpenteur ou l’ingénieur. Des cartes relativement ouvragées (colorées, de grand format, contenant des symboles figuratifs dessinés à la plume) pouvaient fort bien figurer parmi les plans-minutes d’un dossier d’abornement, à côté de croquis beaucoup plus sommaire, quoique tracés de la même main34. Ces plans s’apparentaient en fait à des objets de prestige. Sans doute permettaient-ils de valoriser le commanditaire, mais leur fonction première restait la même : prouver les droits de leurs propriétaires.

    33Ces quelques observations permettent de mieux saisir en quoi les cartes parcellaires contribuaient à la colonisation du territoire haïtien. En premier lieu, initiatives publiques et privées s’entremêlaient – puisque si le respect des limites entre habitations était garanti en dernière instance par l’État et ses agents, la réalisation des cartes et des opérations d’abornement dépendait quant à elle des particuliers. En second lieu, tous les plans du corpus faisaient avant tout office de preuves. Ils fournissaient en effet une somme de renseignements précieux pour reconstituer l’état général des habitations dominguoises – à condition d’envisager les documents comme un tout, sans séparation hermétique entre cartes générales et cartes de plantations.

    Usages historiographiques

    34Une analyse du parcellaire haïtien de l’époque française implique en effet de pouvoir comparer systématiquement les données obtenues à partir des cartes générales aux informations délivrées par les plans d’habitations. Il s’agit ainsi de dépasser une approche strictement monographique des plans de parcelles, pour tenter de poser les jalons d’un modèle explicatif général de leur répartition.

    Reconstitution et mesure des plantations

    35Comme on l’a déjà indiqué, les plans figuratifs ont été surtout exploités par l’historiographie en vue de reconstituer les plantations. Quant aux plans généraux, ils permettent évidemment de localiser des terrains. Jacques de Cauna rapporte ainsi avoir exploité systématiquement « des ressources d’archives publiques, notamment cartographiques […] », pour mener une enquête sur les vestiges coloniaux en Haïti (Cauna, 2013). Dans le même ordre d’idées, certaines cartes parcellaires ont été mobilisées afin d’étudier les anciens paysages ruraux de l’île (Jean, 2019 : 62). Dans cette perspective, les détails physiographiques ont la plupart du temps été privilégiés – ce qui a logiquement conduit les chercheurs à mettre l’accent sur les plans les plus complets de ce point de vue, en les croisant avec des relevés de terrain. Une telle approche autorise une étude fine des activités coloniales. En revanche, elle laisse de côté le problème de l’attribution et de la distribution des parcelles elles-mêmes.

    36Or, c’est précisément cette question qui nous intéresse ici, en particulier sous deux aspects. On se demandera d’une part comment la taille et la répartition des terrains ont évolué au cours du temps, du début à la fin du xviiie siècle. D’autre part, il faut aussi se pencher sur les différences et les similitudes observées dans l’organisation du parcellaire, selon les terroirs.

    37La méthodologie appliquée pour y parvenir est simple : les plans numérisés à plat dont nous disposons ont été d’abord importés dans un logiciel de dessin vectoriel (Inkscape). En utilisant les plans d’origine, nous avons créé une couche d’image vectorielle, qui figure les délimitations des parcelles appartenant à un même propriétaire. À partir de ce document (planche 1), le logiciel permet de calculer une série d’aires qu’on peut compiler (en les extrayant du document XML) puis convertir en pas carrés et en carreaux. On obtient finalement un ensemble de distributions univariées, dont on pourra analyser les propriétés.

    38On peut vérifier la robustesse de la méthode (c’est-à-dire la capacité à évaluer correctement les surfaces relatives de chaque parcelle) de plusieurs manières. La première option consiste à appliquer le même protocole à une carte parcellaire témoin, où les superficies des parcelles ont été consignées (planche 2). L’écart relatif moyen35 entre les surfaces mesurées à partir des polygones et les surfaces évaluées par les arpenteurs sur le terrain est alors de 5,8 %. Cette différence est plus importante pour les surfaces les plus petites (6,9 % en moyenne) et les parcelles délimitées par des frontières naturelles, comme des cours d’eau. En répétant la démarche à partir de divers plans domaniaux repérés principalement dans les dossiers d’abornement et dans les collections de la BnF36, on aboutit à des écarts relatifs moyens qui oscillent entre 5 % et 6 %.

    39Une deuxième méthode consiste à confronter les mesures de certains des polygones générés aux relevés d’arpenteurs, dans le cadre des abornements. Ces derniers apportent en effet des indications relativement précises sur la surface de chaque parcelle. La difficulté tient au fait que les procès-verbaux d’arpentage sont assez lacunaires et dispersés, pour des raisons archivistiques. Quelques tests ont ainsi été réalisés, sans qu’une vérification exhaustive soit envisageable, faute de temps.

    40Enfin, on peut confronter les aires obtenues après traitement des cartes numérisées à des mesures de terrain ou en s’appuyant sur des photographies aériennes. Si le procédé est adapté à l’exploitation d’un plan domanial précis, il s’avère plus difficile à mettre en œuvre pour des représentations plus larges du parcellaire.

    Analyser la distribution des concessions

    41Au regard des résultats qui précèdent, les informations obtenues à partir des cartes de quartiers peuvent être considérées comme plutôt fiables. Une première analyse des données permet d’avancer quelques hypothèses et quelques pistes de recherche sur les structures foncières haïtiennes.

    42L’évaluation de la superficie réelle des parcelles doit tout d’abord être précisée. Globalement, l’aire moyenne des terrains varie entre 100 et 300 carreaux, à l’exception des deux petits terroirs du Sud-Ouest (50 carreaux) et de Vallières (un carreau). Ces résultats sont un peu inférieurs aux appréciations communément admises, selon lesquelles la surface moyenne d’une parcelle avoisinait plutôt, à Saint-Domingue, 200 à 300 carreaux selon les périodes (Vidal et al., 2014 : 160 ; Geggus, 1999 : 31-46). Dans le détail, nos évaluations concordent en revanche (à ± 5 % près) avec les chiffres avancés pour plusieurs habitations dans les monographies qui leur sont consacrées (Cauna, 2003 : 39-40 ; Cheney, 2017 : 50-51).

    43On peut expliquer le décalage constaté par le fait que nos observations prennent en compte l’intégralité du parcellaire, indépendamment de la nature des plantations – là où les calculs de David Geggus, par exemple, ne portaient que sur les habitations sucrières, en général plus étendues. Il faut également préciser que notre enquête intègre des terroirs méridionaux, connus pour abriter des plantations plus réduites (Moral, 1955 : 250). Par-delà la diversité des dimensions des habitations, la répartition des parcelles à l’intérieur de chaque quartier obéissait toutefois à un schéma commun (figure 3 et figure 4).

    Figure 3. – Superficies réelles des parcelles haïtiennes étudiées (1742-1790).

    Image

    Figure 4. – Superficie relative et rang des parcelles haïtiennes (1742-1790).

    Image

    44Un décalage apparaît aussitôt entre une minorité de « grandes » parcelles et une majorité de terrains plus petits. La représentation des données dans un repère bilogarithmique (figure 5) permet d’affiner l’interprétation.

    Figure 5. – Représentation du rapport entre r et s dans un repère log-log.

    Image

    45Pour les parcelles de rangs inférieurs, la distribution correspond à un modèle de Zipf-Mandelbrot : le rapport entre log s et log r s’approxime correctement en une équation de forme log s = a1 log r + b1 – représentée par la droite noire sur la fig. 5 (modèle A). Cependant, lorsque r > ρ, on constate que les superficies prédites par le modèle A dévient de plus en plus des surfaces relatives observées. Le rapport entre s et r est alors résumé par une équation affine : s = a2 r + b2, soit log s = log (a2 r + b2) (modèle B). En d’autres termes, le modèle A reflète une organisation du parcellaire où un terrain de rang n sera approximativement k fois plus grand que le terrain de rang n +1 ; dans le cadre du modèle B, toute concession de rang n sera de superficie équivalente à la taille du terrain de rang n + 1, augmentée d’une surface fixe.

    46Il est possible d’envisager l’évolution de ces modèles descriptifs A et B, en se penchant sur les rares terroirs dont on peut suivre les mutations pendant une quarantaine d’années (Léogâne et Vallières). On constate tout d’abord que les valeurs de a1 diminuent (figure 6 et figure 7). D’autre part, ρ augmente clairement dans le même intervalle.

    Figure 6. – Distribution des parcelles à Léogâne (1713-1750).

    Image

    Figure 7. – Distribution des parcelles à Vallières (1755-1786).

    Image

    47Ces résultats témoignent d’abord d’un accroissement des inégalités de surfaces, au moins entre les parcelles de rangs supérieurs (baisse des valeurs de a1). Ce résultat n’est pas pour nous surprendre. Dans le cas de Léogâne, on observe en effet l’émergence de quelques grandes plantations, au terme d’une série de réunions : l’habitation Durand s’était par exemple considérablement étendue de 1713 à 1750, grâce à l’acquisition de plusieurs parcelles situées entre la Momance et la rivière de la Frelate ; de même, l’habitation Ardouineau, aux abords de la ville de Léogâne, s’était agrandie en incorporant des terres voisines.

    48L’augmentation de ρ traduit quant à elle un ajustement d’une part de plus en plus importante de la distribution au modèle A. Le cas de Vallières (figure 7) offre une vision radicale du processus. Le plan de quartier de 1755 représentait probablement un état primitif du parcellaire, avec une allocation plutôt égalitaire des terrains37, sur des surfaces assez étendues (plusieurs dizaines de carreaux). Il en résulte une courbe d’apparence particulière : les terrains les plus vastes s’éloignent sensiblement du modèle A, le coefficient directeur a1 est faible, et seule une proportion très limitée de concessions suivent une « loi » de Zipf (ρ = 0,09). En 1786, l’indice est bien plus élevé (ρ = 0,73). Entre-temps, le partage initial des terres s’était peu à peu effacé au gré des transactions foncières. D’un côté avaient émergé, par remembrement, quelques grandes habitations de dimensions variées. De l’autre, une fraction de l’espace s’était morcelée en petites concessions, revendues aux colons moins fortunés ou à des affranchis. D’où un accroissement important des inégalités : a1 passe de – 0,15 à – 0,65 ; de même, le coefficient de Gini et le ratio de Palma progressent respectivement de 0,12 à 0,52 et de 0,53 à 3,6.

    49Si ces deux exemples doivent être considérés avec toute la prudence requise, il est néanmoins possible d’en déduire sinon une explication générale, du moins quelques hypothèses, destinées à mieux comprendre la généalogie du parcellaire haïtien à l’époque coloniale. Les premières formes de répartition des sols reposaient souvent sur un découpage plutôt équitable des ressources foncières. Les archives administratives le montrent tout aussi clairement. À la fin de l’époque française, à Cavaillon (quartier d’Aquin) 61 plantations furent ainsi concédées sous le contrôle de l’arpenteur principal de la paroisse38. Or, les parcelles présentaient pour la plupart (dans respectivement 41 % et 43 % des cas) les mêmes dimensions de 10 ou 15 carreaux. Ce n’est que dans un second temps qu’on constate une évolution de la taille des terrains, après abornement, sous l’effet de nouvelles acquisitions ou au contraire de la fragmentation de certaines propriétés. Dès lors, les inégalités entre les parcelles les plus étendues et les autres se creusent. Simultanément, le modèle A tend à se généraliser à une majorité de cas (au moins la moitié des terrains observés), au détriment du modèle B. En clair, le système de petites concessions de dimensions à peu près équivalentes s’efface, même s’il ne disparaît pas intégralement. Il est remplacé par une organisation du parcellaire plus inégalitaire mais aussi plus cohérente, c’est-à-dire de plus en plus conforme à une seule et même loi de distribution.

    ⁂

    50Les quelques observations qui précèdent précisent donc l’idée de « concentration » des biens fonciers en Haïti. Si l’on repère effectivement une baisse de la quantité de parcelles et un regroupement des terres, il faut néanmoins observer qu’un ensemble de petits terrains de tailles comparables demeure bien présent jusqu’aux années 1790. Ces concessions ont toutefois été moins étudiées que les plantations les plus étendues, faute de ressources archivistiques – ce qui a sans doute conduit la littérature à surestimer quelque peu la taille moyenne des habitations de Saint-Domingue.

    51Par ailleurs, l’émergence de vastes habitations s’insérait probablement dans une mutation plus large du parcellaire. La concentration des terres apparaissait de ce point de vue comme la manifestation d’une intégration plus ou moins avancée des parcelles à une structure de hiérarchisation identique (modèle A), dont rendent compte les variations de l’indice ρ.

    52L’examen des diverses régions étudiées laisse d’ailleurs transparaître une disparité assez claire entre deux ensembles distincts, pendant toute la seconde moitié du xviiie siècle. Dans les zones sucrières – Cap-Français, Cul-de-Sac, Léogâne, Mirebalais – l’intégration des parcelles au modèle A est plutôt forte, tandis que la proportion de parcelles réparties selon le modèle B est plus restreinte. Les valeurs de l’indice ρ y sont très supérieures à celles relevées dans les espaces méridionaux (Aquin, Dame-Marie, Sud-Ouest). Ce contraste conforte notre hypothèse : ce sont en effet les quartiers les plus profondément et durablement touchés par le processus de colonisation qui se rapprochent le plus du modèle A.

    53L’appropriation prolongée des terroirs haïtiens par les colons avait pour conséquence une recomposition des structures foncières, généralement en rupture avec l’agencement primitif des concessions. Il en résulte l’apparition de quelques grands domaines, mais aussi et surtout une différenciation des terrains de rangs intermédiaires de plus en plus prononcée.

    54Bien sûr, ces conclusions sont toutes provisoires : il faut à ce stade apprécier la portée exacte des explications proposées, en étendant l’enquête à d’autres documents cartographiques, mais aussi en menant une analyse complète des procès-verbaux d’abornement et de concession, que nous n’avons mobilisés ici que de manière épisodique, à des fins de vérification. Enfin, il est bien évident qu’une étude limitée aux superficies des parcelles ne saisit qu’un aspect très partiel du processus colonial. Confronter les données recueillies à d’autres informations – concernant notamment la nature des cultures et le mode de production esclavagiste – s’avérerait en particulier nécessaire.

    Liste des planches

    Planche 1. – Vectorisation des limites de parcelles dans le quartier de Léogâne (1750). Carte de la plaine de Légoâne et de ses environs, 1750.

    Image

    Référence : BnF, département des cartes et plans, GE C-5180.

    Planche 2. – Vectorisation de quelques parcelles arpentées en 1747 dans le quartier de l’Artibonite. Du Colombier, partie de la plaine de Cul-de-Sac, 1747.

    Image

    Référence : ANOM, 15 DFC 68 bis C).

    Notes de bas de page

    1 Dans la perspective de Dauvergne, les notions de parcelle et de plantation se confondent, ce qui a pu être contesté par ailleurs (Debien, 1949 : 286). L’interprétation de Dauvergne sera néanmoins privilégiée ici, au sens où la concession apparaît comme « une unité de référence et d’étude », du fait de sa relative stabilité (Richard, 1951 : 290).

    2 L’expression est utilisée à propos des Petites Antilles (Sainton [dir.], 2012 : II, 145).

    3 Ces documents proviennent surtout des collections du département des cartes et plans, qui conserve une grande partie des archives du Service hydrographique de la Marine depuis 1947.

    4 Ces pièces appartiennent au dépôt des fortifications des colonies (DFC), constitué en l’an VIII, héritier du dépôt des cartes et plans des colonies de l’Ancien Régime.

    5 [http://ciat.gouv.ht] (erreur en 2024), consulté le 04-09-2023.

    6 Notamment les documents relatifs aux abornements (ANOM, 10 DPPC 64-85) et aux domaines (10 DPPC 86-172).

    7 Voir le fonds Le Gentil de Paroy (1754-1826), ANOM, 164 APOM 1. Je remercie Camille Esteban de m’avoir fourni des informations à ce propos.

    8 On recense plusieurs exemples dans les fonds déposés par Robert Dauvergne aux ANOM (série F6).

    9 Dans le détail, Robert Dauvergne distingue les cadastres généraux officiels, les plans accompagnant la création d’un nouveau terroir, les plans régionaux (par quartier ou paroisse), les représentations du parcellaire en bordure de littoral ou de cours d’eau. Ce sont ces quatre groupes sur lesquels nous nous concentrerons. Dauvergne y ajoute les plans parcellaires spéciaux (conçus à des fins administratives, juridiques, etc., portant sur une surface restreinte), ainsi que les plans seigneuriaux.

    10 Les cartes étudiées présentent des échelles variant de 1 : 65 000 env. à 1 : 16 000 env.

    11 BnF, cartes et plans, Ge C-4401.

    12 On retrouve par exemple les caractéristiques intérieures de la plantation de Montalembert sur le « Plan de la plaine de Cul-de-Sac », 1780 (BnF, Ge C-1138). Cette représentation semble s’inspirer d’une autre carte (domaniale cette fois), réalisée par l’arpenteur Petit, qui représente la parcelle en question en 1782 (BnF, Ge C-1133).

    13 Voir le « Plan cadastral de Léogâne », 1775 (BnF, Ge D-8089) où toutes les zones incultes sont représentées par des arbres verts en perspective – tandis que le « Plan de la plaine du Cap-Français », 1786, recourt à un aplat vert tendre, parsemé de symboles figurant les arbres (Library of Congress, G4944.C3G46 1786.P5).

    14 « Plan de la plaine du Cap-Français », 1786 (Library of Congress, G4944.C3G46 1786.P5).

    15 BnF, cartes et plans, Ge SH-18, portefeuille 152, div. 3, p. 2-3 (deux cartes).

    16 George A. Smathers Libraries, G4943.L3 1790.P5.

    17 Library of Congress, G4944.C3G46 1786.P5.

    18 BnF, cartes et plans, Ge C-1138.

    19 BnF, cartes et plans, Ge SH-18, portefeuille 151, div. 3, p. 4.

    20 BnF, cartes et plans, Ge SH-18, portefeuille 151, div. 2, p. 5.

    21 BnF, cartes et plans, Ge C-5180 ; D-8089 ; SH-18, portefeuille 151, div. 3, p. 6 et div. 9, p. 6 (quatre cartes).

    22 BnF, cartes et plans, Ge D-14046.

    23 BnF, cartes et plans, Ge C-4671 et 4401.

    24 BnF, cartes et plans, Ge B-6932.

    25 ANOM, 15 DFC 588 bis.

    26 ANOM, 10 DPPC 86-172. Ces documents sont classés selon le nom des propriétaires, par ordre alphabétique.

    27 ANOM, 10 DPPC 64-85 (1690-an VIII). Ces documents sont classés par producteur.

    28 ANOM, COL D 2 C 4, fo 10.

    29 Le cas est évoqué dans les archives Le Gentil de Paroy. Un plan figuratif des « habitations de M. Tabary, Garnier et Mme de Labaronie », à côté de Limonade, devait « servir au procès entre mes dits sieurs et dames, M. le marquis de Paroy, et Bobet ». La carte avait été établie par un arpenteur général (ANOM, 164 APOM 1).

    30 Voir le « Plan dressé en partie sur les opérations des arpenteurs pour faire connaître le local des terrains dépendant du Fond des Nègres, pour lesquels le droit de hâte et corail est demandé par la dame Buttet… », F6 3 (fonds Dauvergne). Le droit de « hatte et corail » désignait la possibilité d’utiliser un terrain pour y élever du bétail.

    31 On peut entre autres se référer aux archives de l’arpenteur royal et ingénieur Jean-Baptiste Rolland (ANOM, 10 DPPC 79) pour observer de telles disparités – par exemple entre son « Plan d’un terrein pour un cimestier donné en échange à M. Schiel » (1781), soigné et coloré, et son « Plan de la place de Pierrot Guillaume » (1788), commandé par un libre de couleur, sans peinture ni décoration particulière.

    32 Voir un plan destiné au partage des eaux de la rivière des Orangers (non loin de Jacmel), en 1765 (ANOM, 10 DPPC 79).

    33 Deux plans détaillés figurent dans les archives Le Gentil de Paroy. Ces cartes font partie d’un dossier ayant pour finalité non la gestion des plantations, mais la légitimation de droits familiaux sur la concession.

    34 Voir ainsi le plan de la concession de Jean Moreau, réalisé en 1787 à l’intérieur d’un procès-verbal de Pierre-Bernard Montigny, arpenteur royal de Jacmel (ANOM, 10 DPPC 67).

    35 L’écart vaut |(s – m)/s| où s désigne la surface indiquée dans la documentation (en pas ou en carreaux) et m l’aire des polygones, mesurée en px².

    36 « Plan de l’habitation de Thomas Millet », 1777 (BnF, département des cartes et plans, GE D-14075) ; « Plan de l’habitation de Montalembert », 1782 (BnF, département des cartes et plans, GE C-1133) ; « Plan du quartier de Plaisance », 1788 (BnF, département des cartes et plans, GE C-9250).

    37 Le coefficient de Gini est alors de 0,12 contre 0,52 en 1786.

    38 « Registre des certificats commencé en 1783 à 1791 », ANOM, 10 DPPC 79.

    Auteur

    • Boris Deschanel
      Maître de conférences, université d’Avignon, Centre Norbert Elias-UMR 8562 (France).
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    1 Dans la perspective de Dauvergne, les notions de parcelle et de plantation se confondent, ce qui a pu être contesté par ailleurs (Debien, 1949 : 286). L’interprétation de Dauvergne sera néanmoins privilégiée ici, au sens où la concession apparaît comme « une unité de référence et d’étude », du fait de sa relative stabilité (Richard, 1951 : 290).

    2 L’expression est utilisée à propos des Petites Antilles (Sainton [dir.], 2012 : II, 145).

    3 Ces documents proviennent surtout des collections du département des cartes et plans, qui conserve une grande partie des archives du Service hydrographique de la Marine depuis 1947.

    4 Ces pièces appartiennent au dépôt des fortifications des colonies (DFC), constitué en l’an VIII, héritier du dépôt des cartes et plans des colonies de l’Ancien Régime.

    5 [http://ciat.gouv.ht] (erreur en 2024), consulté le 04-09-2023.

    6 Notamment les documents relatifs aux abornements (ANOM, 10 DPPC 64-85) et aux domaines (10 DPPC 86-172).

    7 Voir le fonds Le Gentil de Paroy (1754-1826), ANOM, 164 APOM 1. Je remercie Camille Esteban de m’avoir fourni des informations à ce propos.

    8 On recense plusieurs exemples dans les fonds déposés par Robert Dauvergne aux ANOM (série F6).

    9 Dans le détail, Robert Dauvergne distingue les cadastres généraux officiels, les plans accompagnant la création d’un nouveau terroir, les plans régionaux (par quartier ou paroisse), les représentations du parcellaire en bordure de littoral ou de cours d’eau. Ce sont ces quatre groupes sur lesquels nous nous concentrerons. Dauvergne y ajoute les plans parcellaires spéciaux (conçus à des fins administratives, juridiques, etc., portant sur une surface restreinte), ainsi que les plans seigneuriaux.

    10 Les cartes étudiées présentent des échelles variant de 1 : 65 000 env. à 1 : 16 000 env.

    11 BnF, cartes et plans, Ge C-4401.

    12 On retrouve par exemple les caractéristiques intérieures de la plantation de Montalembert sur le « Plan de la plaine de Cul-de-Sac », 1780 (BnF, Ge C-1138). Cette représentation semble s’inspirer d’une autre carte (domaniale cette fois), réalisée par l’arpenteur Petit, qui représente la parcelle en question en 1782 (BnF, Ge C-1133).

    13 Voir le « Plan cadastral de Léogâne », 1775 (BnF, Ge D-8089) où toutes les zones incultes sont représentées par des arbres verts en perspective – tandis que le « Plan de la plaine du Cap-Français », 1786, recourt à un aplat vert tendre, parsemé de symboles figurant les arbres (Library of Congress, G4944.C3G46 1786.P5).

    14 « Plan de la plaine du Cap-Français », 1786 (Library of Congress, G4944.C3G46 1786.P5).

    15 BnF, cartes et plans, Ge SH-18, portefeuille 152, div. 3, p. 2-3 (deux cartes).

    16 George A. Smathers Libraries, G4943.L3 1790.P5.

    17 Library of Congress, G4944.C3G46 1786.P5.

    18 BnF, cartes et plans, Ge C-1138.

    19 BnF, cartes et plans, Ge SH-18, portefeuille 151, div. 3, p. 4.

    20 BnF, cartes et plans, Ge SH-18, portefeuille 151, div. 2, p. 5.

    21 BnF, cartes et plans, Ge C-5180 ; D-8089 ; SH-18, portefeuille 151, div. 3, p. 6 et div. 9, p. 6 (quatre cartes).

    22 BnF, cartes et plans, Ge D-14046.

    23 BnF, cartes et plans, Ge C-4671 et 4401.

    24 BnF, cartes et plans, Ge B-6932.

    25 ANOM, 15 DFC 588 bis.

    26 ANOM, 10 DPPC 86-172. Ces documents sont classés selon le nom des propriétaires, par ordre alphabétique.

    27 ANOM, 10 DPPC 64-85 (1690-an VIII). Ces documents sont classés par producteur.

    28 ANOM, COL D 2 C 4, fo 10.

    29 Le cas est évoqué dans les archives Le Gentil de Paroy. Un plan figuratif des « habitations de M. Tabary, Garnier et Mme de Labaronie », à côté de Limonade, devait « servir au procès entre mes dits sieurs et dames, M. le marquis de Paroy, et Bobet ». La carte avait été établie par un arpenteur général (ANOM, 164 APOM 1).

    30 Voir le « Plan dressé en partie sur les opérations des arpenteurs pour faire connaître le local des terrains dépendant du Fond des Nègres, pour lesquels le droit de hâte et corail est demandé par la dame Buttet… », F6 3 (fonds Dauvergne). Le droit de « hatte et corail » désignait la possibilité d’utiliser un terrain pour y élever du bétail.

    31 On peut entre autres se référer aux archives de l’arpenteur royal et ingénieur Jean-Baptiste Rolland (ANOM, 10 DPPC 79) pour observer de telles disparités – par exemple entre son « Plan d’un terrein pour un cimestier donné en échange à M. Schiel » (1781), soigné et coloré, et son « Plan de la place de Pierrot Guillaume » (1788), commandé par un libre de couleur, sans peinture ni décoration particulière.

    32 Voir un plan destiné au partage des eaux de la rivière des Orangers (non loin de Jacmel), en 1765 (ANOM, 10 DPPC 79).

    33 Deux plans détaillés figurent dans les archives Le Gentil de Paroy. Ces cartes font partie d’un dossier ayant pour finalité non la gestion des plantations, mais la légitimation de droits familiaux sur la concession.

    34 Voir ainsi le plan de la concession de Jean Moreau, réalisé en 1787 à l’intérieur d’un procès-verbal de Pierre-Bernard Montigny, arpenteur royal de Jacmel (ANOM, 10 DPPC 67).

    35 L’écart vaut |(s – m)/s| où s désigne la surface indiquée dans la documentation (en pas ou en carreaux) et m l’aire des polygones, mesurée en px².

    36 « Plan de l’habitation de Thomas Millet », 1777 (BnF, département des cartes et plans, GE D-14075) ; « Plan de l’habitation de Montalembert », 1782 (BnF, département des cartes et plans, GE C-1133) ; « Plan du quartier de Plaisance », 1788 (BnF, département des cartes et plans, GE C-9250).

    37 Le coefficient de Gini est alors de 0,12 contre 0,52 en 1786.

    38 « Registre des certificats commencé en 1783 à 1791 », ANOM, 10 DPPC 79.

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    Deschanel, B. (2024). Chapitre XX. Plans parcellaires de Saint-Domingue au xviiie siècle : quelques pistes pour une analyse des inégalités foncières. In A. Antoine & B. Landais (éds.), Cartographier le parcellaire rural dans l’Europe d’Ancien Régime. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.195817
    Deschanel, Boris. « Chapitre XX. Plans parcellaires de Saint-Domingue au xviiie siècle : quelques pistes pour une analyse des inégalités foncières ». In Cartographier le parcellaire rural dans l’Europe d’Ancien Régime, édité par Annie Antoine et Benjamin Landais. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2024. doi:10.4000/books.pur.195817.
    Deschanel, Boris. « Chapitre XX. Plans parcellaires de Saint-Domingue au xviiie siècle : quelques pistes pour une analyse des inégalités foncières ». Cartographier le parcellaire rural dans l’Europe d’Ancien Régime, édité par Annie Antoine et Benjamin Landais, Presses universitaires de Rennes, 2024, https://doi.org/10.4000/books.pur.195817.

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    Antoine, A., & Landais, B. (éds.). (2024). Cartographier le parcellaire rural dans l’Europe d’Ancien Régime. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/books.pur.195139
    Antoine, Annie, et Benjamin Landais, éd. Cartographier le parcellaire rural dans l’Europe d’Ancien Régime. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2024. doi:10.4000/books.pur.195139.
    Antoine, Annie, et Benjamin Landais, éditeurs. Cartographier le parcellaire rural dans l’Europe d’Ancien Régime. Presses universitaires de Rennes, 2024, https://doi.org/10.4000/books.pur.195139.
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