Chapitre XVI. Les cartes parcellaires, de « nouveaux documents » dans le grand-duché de Lituanie du xvie au xviiie siècle
p. 363-380
Texte intégral
1Le grand-duché de Lituanie (désormais abrégé en GDL) fut créé assez tardivement et son organisation politique mit plusieurs siècles à atteindre la maturité. Au milieu du xvie siècle furent mises en œuvre des réformes administratives et judiciaires qui contribuèrent à une transformation significative de la gouvernance du grand-duché et de son organisation sociale. Ce siècle fut celui de la diffusion de l’usage administratif de l’écrit. En témoigne le premier Statut de Lituanie, un code juridique rédigé en 1529 qui servit de norme pour les tribunaux du GDL. Selon ce texte, un individu souhaitant prouver à la cour son statut de propriétaire devait présenter au juge les documents qui attestaient de son droit ou, à défaut, faire citer des témoins (Lazutka, Valikonytė, Gudavičius, 1991 : 220-222). Le Statut fut réformé rapidement. En 1566, le second Statut de Lituanie entra en vigueur. La norme nouvelle imposait que, dans le cadre des contentieux fonciers, le juge devait exiger en premier lieu que le propriétaire présente des preuves écrites de ses droits, les témoignages ayant désormais une valeur probatoire inférieure (Klovas, 2020 : 241-256). On voit donc que, dans les litiges relatifs aux questions patrimoniales, la priorité était donnée aux documents écrits. Les dossiers judiciaires de cette époque qui ont été conservés jusqu’à aujourd’hui montrent que cette exigence était respectée dans la pratique (Čelkis 2011 : 52).
2Au xvie siècle, les documents attestant les droits de propriété étaient délivrés par le souverain du GDL (par exemple les privilèges) ou bien rédigés et certifiés conformes par les officiers du GDL (les relevés des dossiers judiciaires). Néanmoins, les cours acceptaient aussi comme preuves légales de propriété des documents émis par des particuliers : contrats de vente ou testaments. Ainsi, une grande partie des descriptions des limites entre biens fonciers était-elle établie par les propriétaires des terrains voisins, tracées et décrites généralement par consentement mutuel. Les propriétaires confirmaient ces descriptions par leur sceau ou leur signature, tout en précisant la liste des témoins et des personnes ayant prêté serment et étant présentes lors de la rédaction de l’acte (Čelkis, 2011 : 39-44). Ce sont notamment ces attestations, parce qu’elles rendaient compte du rituel du serment, qui donnaient aux documents écrits leur caractère authentique. En cas de besoin, ces documents étaient ensuite présentés à la cour. Si le juge avait des doutes quant à leur authenticité, il pouvait exiger de connaître par qui et dans quelles circonstances les documents avaient été établis et même faire comparaître les témoins ayant participé à leur établissement. Une fois certifié comme authentique, le document était considéré comme une preuve solide de propriété et son contenu était transcrit dans les registres de la cour.
3Cette nouvelle conception de l’établissement des preuves de propriété pour la terre et pour d’autres biens finit par s’imposer dans la société du GDL au xvie siècle, tout particulièrement chez les nobles qui prirent l’habitude d’utiliser de tels documents pour consolider leurs droits. Se développa ainsi la conscience que les documents écrits constituaient les meilleures garanties pour se protéger des empiètements des voisins, voire des risques de tromperie. Pour cette raison, on cherchait à augmenter et diversifier la production de ces types de documents. On avait aussi recours à de simples bouts de papiers qui pouvaient, le cas échéant, être produits devant une cour. Il est probable que cette tendance explique l’apparition des cartes parcellaires dans le GDL au cours de ce même xvie siècle. Il s’agissait d’un moyen parmi d’autres d’établir les limites des biens fonciers (Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2015 : 16-39).
4Bien que les documents décrivant les propriétés foncières furent nombreux dans le GDL du xvie siècle, les cartes parcellaires – sous la forme de plans de contentieux – possédaient encore un caractère exceptionnel. Jusqu’à aujourd’hui, seules six ont pu être identifiées. S’il était habituel de décrire sous forme de texte les limites parcellaires à l’époque, l’ajout d’un dessin n’avait rien d’évident. Au xvie et même au xviie siècle, le GDL comptait encore très peu d’arpenteurs capables de réaliser ce travail. La cartographie foncière de cette époque peut donc être considérée comme une forme pionnière de documentation des droits fonciers. Même au xviie siècle, une dizaine de plans seulement furent réalisés. Ce n’est qu’au xviiie siècle que ce nombre augmente significativement, puisqu’on en connaît une centaine (Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2015 : 11-15).
5De manière épisodique au xviie siècle et de façon plus régulière au xviiie siècle, généralement chaque décennie, on inventoriait les domaines et les biens fonciers des nobles en établissant des descriptifs détaillés (objets, superficie des terrains, villages de paysans non libres). Ces descriptifs étaient surtout nécessaires en cas de vente des parcelles, les inventaires étant inclus dans les contrats et dotés, tout comme les actes de vente, d’un caractère légal par les autorités judiciaires (Lietuvos valstybės istorijos archyvas, F. Senieji aktai, no 3765-4103). Pour cette raison, les cartes parcellaires étaient associées aux inventaires fonciers (Kazimierski, 1955). Il est donc logique de supposer que les cartes parcellaires manuscrites les plus anciennes que l’on connaisse, celles du xvie siècle, réservées à une élite très étroite du GDL de l’époque, furent créées dans le même but. Ainsi, l’objectif de cet article est-il de comprendre les particularités des cartes parcellaires établies dans le GDL du xvie au xviiie siècle en tant qu’outils de protection juridique des biens, utilisés en complément de documents écrits. Notre recherche se décline en plusieurs questions : dans quel contexte et pour quelles raisons les premières cartes parcellaires furent-elles réalisées au xvie siècle ? Dans quelle mesure la diffusion de l’écrit a-t-elle contribué à l’apparition de représentations cartographiques ayant valeur légale ? Quels changements connurent l’esthétique et la sémantique cartographique de ces plans entre le xvie et le xviiie siècle ? Quelles sont les points communs avec le reste de l’Europe quant au développement des savoirs liés à la cartographie et à l’arpentage au service du contentieux foncier ?
6Les chercheurs ont longtemps considéré les cartes et les plans anciens comme des illustrations plutôt que comme des sources historiques à part entière (Wood, 1980). Ce n’est que dans la deuxième moitié du xxe siècle que s’est établie la conviction que la cartographie ancienne pouvait constituer un objet d’étude légitime pour les historiens. Mais il faut noter que l’on s’intéressait d’abord aux faits enregistrés sur les cartes et les plans plutôt qu’à la question de savoir pourquoi et comment ces documents avaient été créés. Cette perspective de recherche a été adoptée de façon encore plus récente dans la région baltique (Alexandrowicz, 2012 ; Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2015 ; Kivelson, 2006 ; Stoksik, 2013 ; Ancāne, 2016 : 31-90). L’analyse des cartes parcellaires en tant que documents juridiques permet d’en dire long sur les raisons de leur création, sur leur finalité et leur perception, sur la représentation graphique des espaces et, chose particulièrement importante, sur l’imaginaire des cartographes.
Les anciennes cartes parcellaires du grand-duché (xvie-xviie siècles)
7Les premières cartes parcellaires manuscrites furent produites dans le GDL dans les années 30 et 40 du xvie siècle (Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2015 : 208-217 ; Alexandrowicz, 1974, 1966). Ces réalisations peuvent être considérées comme l’acte inaugural de la tradition cartographique locale. À cette date, la reine de Pologne, Bona Sforza (1518-1548), était d’origine italienne. Son époux, Sigismond-le-Vieux (1506-1548), roi de Pologne et grand-duc de Lituanie, lui avait offert des seigneuries et des forêts royales dans la Podlachie, région frontalière entre le GDL et la Pologne. Un intense processus de colonisation interne était alors en cours dans la région : les habitants déboisaient d’immenses étendues de forêts pour les transformer en terres cultivables et fonder des villages. Or, en Podlachie, les sujets de la famille royale n’étaient pas les seuls à coloniser les forêts royales. Les Radziwill, une famille aristocratique puissante du GDL, menaient de leur côté une colonisation illégale, n’hésitant pas à se mettre en travers du chemin du monarque. Dans les années 30 du xvie siècle, un conflit éclata entre cette maison Radziwill et la famille royale. Le roi de Pologne Sigismond le Vieux intervint lui-même pour le résoudre (Čelkis, 2014 : 275-298) : il interdit aux Radziwill de défricher les forêts et ordonna de fixer les limites entre les bois et les terrains cultivés. C’est à cette occasion que ces limites furent décrites en détail et reportées sur des cartes (Alexandrowicz, 1966 : 282-287). Tout porte à croire que l’initiative de ces plans revenait à la reine Bona Sforza, dont de nombreux proches étaient originaires d’Europe occidentale et bien au fait de ce type de pratiques, déjà très répandues dans leurs pays d’origine (Pociecha, 1949 : 121-180).
8On ne connaît malheureusement pas l’identité des auteurs de ces cartes manuscrites, mais ils appartenaient probablement à l’entourage de la reine. Les premiers spécialistes en cartographie dans le GDL furent donc des étrangers. Cette hypothèse est confirmée quelques années plus tard. En 1645, la carte du duché de Biržai, appartenant à la famille Radziwill, fut ainsi dessinée par Józef Naronowicz-Naroński, ingénieur de guerre polonais (Ragauskienė et Karvelis, 1997 : 8-24). Les spécialistes en la matière pouvaient toutefois venir d’encore plus loin : ce fut le cas de l’ingénieur de guerre Guillaume Le Vasseur de Beauplan, qui travailla dans le royaume de Pologne et traça, en 1648, la carte du territoire de l’Ukraine actuelle (Вавричин, 1996). Les exemples de documents cartographiques produits puis conservés sur place permettaient ensuite aux greffiers de la cour d’apprendre cette pratique et d’essayer de tracer par eux-mêmes des cartes de limite, autrement dit de préparer ces « nouveaux documents ».
9Que peut-on dire de la précision et de l’expression visuelle de l’espace représenté dans les cartes de limite du xvie siècle, à l’époque de la reine de Pologne Bona Sforza ? Il faut surtout souligner que les dessins se ne caractérisent par leur réalisme (Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2015 : 16-39).
10Les trois cartes du xvie siècle présentées ici (planches 1, 2 et 3) constituent la représentation cartographique de la Podlachie, une grande région qui appartenait presque entièrement à la reine. On y distingue des villages et des villes. Comme la région n’était encore que partiellement habitée, un intense mouvement de colonisation agricole s’y déployait. La troisième carte (planche 3) en témoigne : elle indique de manière bien visible un réseau de villages qui s’étend parmi les forêts. Le territoire boisé de la Podlachie comprenait de vastes zones de chasse appartenant au souverain du GDL. Celles-ci sont identifiées dans la partie gauche de la carte par le dessin d’un élan courant et d’un arbre creux abritant des abeilles. Sur la première carte (planche 1), la même région de Podlachie est cependant représentée de façon abstraite, sans que l’auteur ne cherche à évoquer l’aspect du paysage. En revanche, cette carte indique de manière très claire les limites d’un parcellaire : des terrains rectangulaires sont bornés par des lignes droites et, dans un seul cas, par une ligne ondulée. Pour plus de clarté, le cartographe a ajouté des inscriptions permettant d’identifier le propriétaire des parcelles. Les lettres que l’on peut lire – S.R.M. signifiant Serenissimæ Regiæ Majestatis – désignent la reine Bona Sforza. Les terrains qui appartiennent à d’autres propriétaires fonciers et qui, comme on le voit, sont contigus aux parcelles royales, sont indiqués de la même manière.
11Les parcelles sont nettement bornées. Elles sont presque toujours délimitées par des lignes géométriques, formant des rectangles, mais aussi par un cours d’eau : le Narew, une rivière servant de limite naturelle. À côté du dessin d’un moulin, le cartographe a fait figurer trois buttes vertes et, plus loin à droite, deux autres buttes identiques. Ces dessins représentent les bornes artificielles qu’étaient les monticules de terre érigés pour délimiter les propriétés nobiliaires. Ils semblent manifestement disproportionnés, ce qui confirme l’intérêt du cartographe et du commanditaire pour la défense des limites de la propriété dans la réalisation du plan. Cette impression doit toutefois être nuancée. Dans les faits, les bornes servant à la délimitation des propriétés foncières dans le GLD pouvaient en effet correspondre à des buttes de terre hautes de plus de trois mètres (Čelkis, 2011 : 47-56). Le plus souvent, ces bornes étaient placées là où le risque de violation des limites était le plus grand. Sur la deuxième et troisième carte (planches 2 et 3), les parcelles sont figurées de façon plus discrète, sans trop de détails, par de simples lignes pointillées. L’usage des rectangles ou des cercles contenant des inscriptions et évoquant des villages renvoie à une représentation classique de la distinction entre espaces habités et non habités. C’est ainsi que les cartographes figuraient les villages : des unités résidentielles dont on ne pouvait pas dépasser le périmètre. Le tracé des limites observées dans la quatrième carte de la Podlachie datant du xvie siècle (planche 4) se caractérise par une plus grande abstraction. La limite y est représentée par une simple ligne droite et longue, ce qui explique sans doute la forme allongée de la feuille de papier utilisée. Quant aux ovales, ils signalent non pas des villages, mais des obstacles naturels infranchissables, principalement des zones humides. La localisation des villages passe uniquement par l’inscription de leur nom, sans aucun contour (par exemple, villa dominae Baccalarova). De façon générale, le cartographe semblait peu préoccupé par la précision de sa carte.
12Au xviie siècle, les copistes et les arpenteurs autodidactes du GDL commencèrent à produire des premiers dessins assez primitifs. La représentation du territoire cartographié sur papier était très réaliste. En effet, on s’efforçait de dessiner le plus d’objets possible en indiquant les particularités du territoire : des étendues d’eau, des forêts figurées par des arbres ; parfois, on prenait soin de représenter des conifères, des feuillus ou même des arbres secs. Certains arbres servaient de marqueurs paysagers : on indiquait au lecteur de la carte que des bornes, sous forme de croix, y étaient gravées (Čelkis, 2018).
13Sur la cinquième carte (planche 5) sont représentées les routes, les croix érigées au bord des chemins, les ponts, les bâtiments des domaines et des manoirs. Certains objets occupent une place disproportionnée. Le bâtiment du manoir, au dessin précis et suggestif, apparaît très vaste, quand le village voisin n’est figuré que par quelques petits traits. Le cartographe transcrivait de cette façon l’importance sociale et politique des différents objets. Les limites du parcellaire sont indiquées d’une manière particulière. Dans le coin supérieur gauche de la carte, sont dessinés deux petits cercles contenant des inscriptions en polonais : kopiec ; ces cercles figurent des buttes de terre érigées spécialement pour servir de bornes. Au centre de la carte, des cercles plus grands désignent non pas des terres arables, mais des marais. Les cartes du xvie siècle ont cela de particulier que les zones humides sont distinguées des autres espaces. Mais la chose la plus notable sur ce document concerne la délimitation des parcelles. Leurs limites correspondent dans la plupart des cas aux lignes figurant les nombreuses routes sillonnant ce territoire : les inscriptions dans les zones situées entre les routes montrent qu’il s’agit de terres appartenant à l’Église orthodoxe.
14Peu nombreuses, les cartes parcellaires du xviie siècle montrent que l’on cherchait d’abord à représenter le bâti de manière précise et réaliste. Pour figurer une rue bordée d’habitations, on dessinait un rang de petites maisons. Un village était signalé par une tour dominant les maisons ou par une église. On s’efforçait de représenter les bâtiments de culte de la manière la plus vraisemblable possible, en dessinant le nombre exact des tours ou des fenêtres. Cette tendance figurative conduisait les cartographes à dessiner une barque dans les lacs, un élan au centre d’un territoire de chasse ou un bœuf tirant une herse au milieu des champs. Ces figurés stéréotypés permettaient d’identifier sans ambiguïté la nature des espaces cartographiés (Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2017). On utilisait parfois des gammes de couleurs évoquant les paysages agraires. L’homme de l’époque reconnaissait l’espace à travers les objets connus de tous. Le langage des symboles était essentiel pour faciliter la communication dans une société analphabète ou peu lettrée. En effet, si le client qui avait commandé une carte du parcellaire était analphabète, il ne pouvait comprendre le contenu de la carte que par l’intermédiaire des dessins (Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2015 : 23). Si un noble n’avait pas reconnu ses biens fonciers en regardant la carte, il aurait difficilement accepté de payer pour une telle œuvre. Le cartographe devait donc penser au commanditaire, faire en sorte que celui-ci évalue positivement son travail et règle son dû. C’est sans doute pour cette raison que les cartes parcellaires manuscrites des xvie et xviiie siècles rappellent les dessins d’enfants de nos jours, caractérisés par le non-respect des proportions et l’hétérogénéité des perspectives et des orientations. Un détail intéressant doit également être mentionné : dans le cas des cartes de très grande dimension, l’auteur dessinait les différents objets – les tours de bâtiments, les cheminées et les arbres – de manière que l’observateur puisse voir de face ceux qui se trouvent le plus près du bord (Kivelson, 2006 : 3). Ce choix figuratif est visible sur la deuxième carte du xvie siècle (planche 2). Ce type de représentation n’était évidemment pas considéré comme un défaut à cette époque. Par ailleurs, les cartographes n’hésitaient pas à utiliser l’espace vide pour y inscrire des explications supplémentaires, rendant la carte plus « parlante ». Ainsi faites, ces images fournissaient une sorte de description littérale des territoires. En dépit de leur caractère rudimentaire, presque aucun de ces plans n’omettait cependant d’indiquer les points cardinaux (Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2015 : 19).
Les cartes parcellaires dans le grand-duché au xviiie siècle : des « documents obligatoires »
15Les cartes parcellaires à caractère légal devinrent particulièrement nombreuses au xviiie siècle. La vente d’un domaine n’était plus l’unique cas donnant lieu à la réalisation d’inventaires et de plans. Au cours de ce siècle, l’habitude consistant à tenir les comptes des domaines agricoles se généralisa. Cette pratique se diffusa à la fois dans les seigneuries privées et dans les domaines du souverain, où les régisseurs s’efforçaient d’inventorier régulièrement le patrimoine foncier et mobilier constituant la propriété. L’ensemble était alors enregistré ; les limites du domaine – avec ses bornes – étaient fixées ; les domaines, les villages et les habitants (non libres) étaient recensés. Comme en témoignent les documents conservés, les inventaires étaient réalisés tous les cinq à dix ans. Les descriptifs des biens étaient accompagnés de cartes parcellaires (Abramavičius, 1963). L’objectif consistait à calculer et à collecter efficacement les redevances dans les domaines privés et publics. Ces descriptifs étaient souvent certifiés conformes par les autorités judiciaires et transcrits dans les registres des cours (autrement dit, actés). Certains inventaires, en particulier ceux du domaine royal, étaient copiés dans les livres du Trésor de l’État. Une fois enregistrés, ils étaient conservés dans les archives personnelles ou dans celles des fonctionnaires de l’État.
16Comparés aux documents cartographiques des siècles précédents, les cartes du xviiie siècle montrent des changements qualitatifs et stylistiques. Sur ces plans, les parcelles et les maisons des paysans sont désormais numérotées et associées à des tables de redevances : on y inscrivait les numéros, le nom du village correspondant et certaines données (superficie du territoire, nombre des habitants ou des foyers). Ces changements étaient en partie dus à l’élévation du niveau d’instruction des commanditaires, mais aussi à l’accumulation des documents cartographiques : ces documents permettaient aux cartographes de mieux connaître l’espace géographique du GDL et favorisaient la standardisation de la sémiologie graphique (Šmigelskytė-Stukienė, 2008). Au xviiie siècle, la profession d’arpenteur se développa dans le GDL : ce furent les fonctionnaires d’État travaillant dans les cours ou dans les centres administratifs des « districts » (pavietai) qui, les premiers, occupèrent ces charges. Leurs compétences étaient évaluées par le Collège des sciences de la physique de l’université de Vilnius qui leur délivrait, après examen, un certificat de maîtrise de la théorie et de la pratique de l’arpentage des terres, ainsi que du dessin (Miškinis et Baliulis, 1986 : 113 ; Kiaupa, 2012 : 102-103). Les arpenteurs étaient fortement sollicités, comme en atteste le nombre important de plans parcellaires produits au xviiie siècle. En 1781, un règlement confirmé par le roi de Pologne entra en vigueur : il précisait que seuls les diplômés de l’un des Collèges de la commission éducative du GDL disposaient du droit d’exercer officiellement ce métier (Butvilaitė, 2009 : 158-159). Désormais, les arpenteurs autodidactes locaux (les géomètres) n’étaient plus seuls à travailler dans les différentes unités administratives du GDL ; on commença à y envoyer des arpenteurs extérieurs disposant d’un certain niveau d’instruction. Ces derniers mirent en pratique les savoirs scientifiques acquis lors de leurs études. Ils introduisirent ainsi les techniques cartographiques nouvelles venues de l’étranger.
17Pour toutes ces raisons, les cartes parcellaires connurent des changements considérables au xviiie siècle. Elles devinrent plus soignées, moins confuses, comme le montre la sixième carte (planche 6). La représentation de l’espace devint plus schématique, celle du parcellaire devint géométrique. Les limites des terrains étaient dorénavant rectilignes. Elles n’avaient plus les formes irrégulières correspondant aux bordures des marais, aux lisières des forêts ou aux lits des rivières et des ruisseaux (Čelkis, 2013). Les cartographes ne cherchaient plus à évoquer l’apparence du paysage agraire ou du bâti (Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2015 : 16-39), mais à représenter des données économiques immédiatement utilisables touchant les biens immeubles ou l’usage des terres (terrains cultivés, prés, pâturages ou jardins). Ces détails se rencontrent le plus souvent dans les cartes de domaines représentant un espace géographique assez limité (planche 6). La régularité géométrique du parcellaire paysan n’est cependant pas une abstraction de cartographe, mais un héritage de la réforme des Voloks (cf. infra).
18Il existait également à cette même époque des cartes représentant de plus grandes unités administratives, regroupant des villages ou même des petites villes. De telles cartes étaient commanditées par les doyens, fonctionnaires d’État placés à la tête de ces unités. C’est par exemple le cas de la septième carte, dessinée en 1753, (planche 7) qui représente la circonscription administrative du duché de Samogitie – le volost de Naujininkai – gouverné par un bailli (ciwun en polonais, tivunus en latin). De la même manière que les domaines, les biens des volosts étaient eux aussi inventoriés et cartographiés à l’initiative des officiers. Cette même carte montre notamment la structure territoriale de l’ensemble du volost : il était composé de 83 villages habités par des paysans non libres. On constate que les superficies des terres cultivées de chaque village étaient presque égales (bien que certains finages soient représentés comme étant plus grands que les autres). Le finage de chaque village était circonscrit par les limites de terrains formant des rectangles, sans que soient figurées les limites ni des masses de culture, ni des zones boisées ni – évidemment – des lopins paysans. Ce système de mesure des terres des villages fut mis en place en Lituanie dans la deuxième moitié du xvie siècle à la suite de la Réforme des Voloks de 1547 (Pomiara włóczna en polonais). Cette réforme introduisit le système d’assolement triennal. Les terres furent ré-arpentées et les villages regroupés. On créa des villages-rue, dont la forme est reconnaissable sur le plan. Les maisons des paysans bordaient la rue unique, les terres cultivées s’étendant en lanières étroites derrière les maisons. Au cours de la réforme, les villages furent installés sur des espaces vides. Les terres nouvellement arpentées furent distribuées aux paysans sous la forme de ce que l’on appelait les Voloks : une exploitation agricole dont la superficie était d’environ 21,4 hectares. On s’efforça également d’affecter un nombre plus ou moins égal d’habitants dans tous les villages créés ex nihilo, ce qui permit d’exiger une charge fiscale identique auprès de chaque communauté.
19Au xviiie siècle, des conventions graphiques largement connues et communes à beaucoup de cartes de cette époque dans le reste de l’Europe furent introduites dans les cartes parcellaires du GDL. Les objets représentés étaient identifiés par des chiffres ou des lettres, chaque convention était expliquée dans une clef intégrée à la carte (Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2015 : 18). Les plans se dotèrent aussi d’une d’échelle. On remarque enfin une tendance nette à la normalisation stylistique dans la figuration des églises, des villes et des villages. Ces derniers pouvaient par exemple être représentés par de simples maisons. Selon qu’il s’agissait d’une ville ou d’un village, on ajoutait ou non une tour dominant les toits, parfois surmontée d’une croix (Čelkis, 2018).
20Les nouveautés cartographiques introduites au xviiie siècle diminuèrent considérablement l’impression de chaos qui caractérisait les cartes produites antérieurement, même si ce dernier, il faut le reconnaître, n’était pas sans charme. Pourtant, les cartes parcellaires n’étaient pas vouées à devenir des documents ennuyeux, l’époque baroque étant pleine de beauté. Dans la cartographie du xviiie siècle, les éléments ornementaux étaient particulièrement soignés. Bien évidemment, la décoration dépendait de la vision de l’auteur et de son goût esthétique. Dans beaucoup de cartes, on utilisait une large gamme de couleurs, des ornements populaires, à l’image des plis de tissu, ou encore des motifs naturels, comme des guirlandes végétales, des animaux et des oiseaux. À côté de ces éléments décoratifs, les commanditaires veillaient à faire insérer leurs armoiries, qui servaient d’« autographe » ; elles montraient qui avait commandé la carte et qui était le propriétaire de la parcelle représentée (Čelkis et Karpova-Čelkienė, 2015 : 21-22). Cela restait d’autant plus pertinent au xviiie siècle que la forme des cartes parcellaires avait changé et se prêtait encore mieux à cette débauche d’ornements et à l’affirmation d’une identité visuelle associée au propriétaire : d’une taille généralement plus importante qu’aux deux siècles précédents, les cartes pouvaient être exposées à la vue de tous dans des salles des palais, les invités de marque pouvant se rendre compte ainsi de l’opulence de leur hôte.
21Le grand nombre des cartes parcellaires produites au xviiie siècle montre que les documents juridiques protégeant la propriété dans le GDL connurent d’importantes mutations formelles. Les cartes parcellaires fournissent non seulement des renseignements sur l’histoire sociale des grands propriétaires fonciers, mais sont aussi d’une grande utilité pour l’histoire du paysage. Leur caractère universel en fait un objet d’étude interdisciplinaire, qui peut rassembler historiens, archéologues, historiens des sciences et critiques d’art. Les résultats de ces recherches peuvent être appliqués dans de nombreux domaines, du tourisme à la reconstitution des paysages anciens, en passant par la localisation des événements historiques.
⁂
22L’histoire des cartes parcellaires réalisées dans le GDL du xvie au xviiie siècle ne manque pas d’intérêt. Au xvie siècle, les cartes apparurent comme des documents de type nouveau, qui accompagnaient les documents écrits garantissant les droits de propriété d’un terrain. Elles étaient d’abord perçues comme des documents complémentaires protégeant la possession des biens immeubles. Mais il s’agissait dans le même temps d’une façon originale et inédite de fournir des informations sous forme graphique. Or, ces « nouveaux documents » ne pouvaient être créés que par des spécialistes de ce métier. Dans les premiers temps, les cartographes étaient des autodidactes locaux ou des spécialistes venus de l’étranger. Ces derniers, membres de l’entourage de la reine de Pologne Bona Sforza, seraient à l’origine des premières cartes parcellaires dans le GDL du xvie siècle. Les cartes datant du xviie siècle sont plus nombreuses. Du point de vue stylistique, les documents cartographiques de ces deux siècles sont assez simples, réalistes dans leur manière d’évoquer le paysage agraire, mais peu précis selon les critères actuels.
23Au xviiie siècle, une nouvelle tradition cartographique s’établit. Les cartes parcellaires furent dès lors dessinées par des spécialistes instruits et qui respectaient des normes communes au reste de l’Europe, en particulier dans la sémiologie graphique utilisée. Le xviiie siècle fut aussi celui de la multiplication des documents écrits de nature économique et comptable, des inventaires de biens variés réalisés régulièrement, autant de textes, listes ou registres qui étaient de plus en plus souvent accompagnés de cartes représentant le découpage du sol en domaines, finages, masses de culture voire parcellaire paysan. Les propriétaires fonciers cherchaient à les faire certifier conformes par les autorités judiciaires, afin que ces descriptifs de biens soient transcrits dans les registres des cours et dotés d’un statut officiel. Quant aux inventaires des biens de l’État et des domaines du roi, accompagnés eux aussi de cartes, ils étaient le plus souvent copiés dans les livres du Trésor du souverain.
24Les cartes du xviiie siècle montrent que les cartographes distinguaient une ou plusieurs unités territoriales importantes et se concentraient sur la visualisation d’un objet territorial bien délimité, renonçant du même coup à la représentation réaliste du paysage. Les documents cartographiques se dotèrent alors de légendes, d’échelles et de clefs. Les standards scientifiques de la représentation planimétrique étaient en train de s’imposer dans le GDL.
25L’étude des cartes parcellaires ouvre de larges perspectives pour les recherches interdisciplinaires visant à reconstituer le paysage historique ou à le patrimonialiser, ainsi qu’à inscrire les changements urbanistiques dans le temps long. Il faut aussi ajouter qu’il y a peu de spécialistes en histoire de la cartographie, tout particulièrement dans le domaine de la cartographie parcellaire, en Europe de l’Est. Cependant, ce genre de recherches est en train de prendre son élan, encouragé par la quantité importante de sources manuscrites à exploiter et de l’amélioration des conditions institutionnelles d’étude.
Liste des planches
Planche 1. – Carte des limites parcellaires du domaine de Goniądz, voïvodie de Podlachie, xvie siècle.

Dimensions : 31 cm × 42 cm ; représentation du territoire actuel de Pologne. Référence : document conservé dans la bibliothèque de l’Université de Vilnius, département des Manuscrits F23-131.
Planche 2. – Carte des limites parcellaires anciennes et nouvelles du domaine de Goniądz, voïvodie de Podlachie, xvie siècle.

Dimensions : 64 cm × 79 cm ; représentation du territoire actuel de Pologne. Référence : document conservé dans la bibliothèque de l’université de Vilnius, département des manuscrits F23-132.
Planche 3. – Dessin cartographique des limites parcellaires des domaines de Knyszyn, de Tykocin et de Goniądz, voïvodie de Podlachie, xvie siècle.

Dimensions : 64,5 cm × 82,5 cm ; représentation des territoires actuels de Pologne et de Biélorussie. Référence : document conservé dans la bibliothèque de l’université de Vilnius, département des manuscrits F23-135.
Planche 4. – Dessin cartographique des limites du bassin de la rivière Rospuda, voïvodie de Podlachie, xvie siècle.

Dimensions : 29 cm × 80 cm ; représentation du territoire actuel de Pologne. Référence : document conservé dans la bibliothèque de l’université de Vilnius, département des manuscrits F23-129.
Planche 5. – Carte parcellaire des domaines de Siniakov et de Mankowitz, paroisse de Myadzyel, voïvodie de Vilnius, 1628.

Dimensions : 33 cm × 39 cm ; représentation du territoire actuel de Biélorussie. Référence : document conservé dans la bibliothèque de l’université de Vilnius, département des manuscrits F5-F124-31413_1.
Planche 6. – Dessin cartographique des limites des villages de Pamusė, de Markūnai, de Zigmantai et de Pigonys appartenant aux dominicains de Vilnius, voïvodie de Vilnius, 1787.

Dimensions : 38 cm × 49 cm ; représentation du territoire de Lituanie. Référence : document conservé dans la bibliothèque de l’université de Vilnius, département des manuscrits F23-28.
Planche 7. – Carte parcellaire du volost de Naujininkai, duché de Samogitie, 1753.

Dimensions : 43 cm × 55 cm ; représentation du territoire de Lituanie. Référence : document conservé dans la bibliothèque de l’université de Vilnius, département des manuscrits F23-16.
Auteur
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Tomas Čelkis
Associate professor, Vilnius University, Department of Ancient and Medieval History (Lituanie).
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