Conclusion
p. 301-310
Texte intégral
1Pendant les guerres civiles, le service du prince est commandé, d’une part, par des causes qui conditionnent des pratiques et des comportements, et d’autre part, par des fins qui motivent des actions et des engagements1. En temps de troubles plus encore qu’en temps ordinaires, femmes et hommes sont amenés à faire des choix, parfois à leur corps défendant, mais toujours d’une façon justifiable. Leurs actions ne se produisent pas malgré eux ou sans qu’ils en soient les auteurs, même si le répertoire pragmatique est toujours conditionné par les configurations sociales dans lesquelles il se déploie2. Cela ne signifie pas qu’il y a une relation de cause à effet prévisible entre les décisions et les événements, car ces derniers ne sont bien souvent que des effets secondaires.
2Les troubles intérieurs poussent à la politisation des acteurs : il faut faire des choix publics, il faut prendre parti, mais on sait que la position d’attente est généralement adoptée quand on n’est pas directement sommé de s’engager, ce qui est souvent le cas des gens les plus modestes, mais pas seulement. Les agents du roi, plus que les sujets ordinaires, sont amenés à manifester leur fidélité et plus que le commun des mortels ils peuvent avoir le sentiment d’être de véritables « protagonistes » des guerres civiles3. Servir le prince revient à participer à la défense d’un ordre politique, social ou religieux, jugé légitime car validé par le temps et la coutume. Comme l’explique Montaigne, en temps de troubles, la nouveauté est mauvaise par essence :
« Je suis desgousté de la nouvelleté, quelque visage qu’elle porte, et ay raison, car j’en ay veu des effets très dommageables. Celle qui nous presse depuis tant d’ans, elle n’a pas tout exploicté, mais on peut dire avec apparence, que par accident elle a tout produict et engendré : voire et les maux et ruines, qui se font depuis sans elle, et contre elle […].
Si me semble-t-il, à le dire franchement, qu’il y a grand amour de soy et presomption, d’estimer ses opinions jusque-là que, pour les establir, il faille renverser une paix publique, et introduire tant de maux inevitables et une si horrible corruption de meurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d’estat, en chose de tel pois ; et les introduire en son pays propre4. »
3Comme le constate l’essayiste, il ne fait guère de toute que le premier devoir qui s’impose au sujet est de se maintenir en la fidélité au prince, sans s’interroger sur la légitimité de celui-ci. L’obéissance s’impose donc comme le premier des devoirs :
« La premiere loy que Dieu donna jamais à l’homme, ce fust une loy de pure obeissance ; ce fust un commandement nud et simple où l’homme n’eut rien à connoistre et à causer ; d’autant que l’obeyr est le principal office d’une ame raisonnable, recognoissant un celeste superieur et bienfacteur. De l’obeir et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider tout peché5. »
4Pour le philosophe posant au stoïque, l’orgueil, le « cuider », est la cause première du désordre. La présomption égare les orgueilleux qui ignorent leur ignorance : « La peste de l’homme, c’est l’opinion de sçavoir6. » Les guerres civiles trouvent ainsi leur cause dans la vanité des turbulents. Juste retour des choses, les fauteurs de nouveautés sont généralement engloutis dans le chaos qu’ils ont provoqué : « Ceux qui donnent le branle à un estat, sont volontiers les premiers absorbez en sa ruyne. Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy qui l’a esmeu, il bat et brouille l’eaue pour d’autres pescheurs7. »
5Montaigne lui-même se considérait comme un bon serviteur du roi, même si le caractère inconstant d’Henri III l’étonnait. Il en pâtit d’ailleurs, puisqu’il fut embastillé par les ligueurs le 10 juillet 1588, à l’occasion d’un passage à Paris8. Son incarcération fut de courte durée, grâce à l’intervention immédiate de Catherine de Médicis, mais il fut manifestement très effrayé, comme en témoignent les notations qui figurent dans son Beuther.
6Suivre le prince revenait à s’inscrire dans une communauté de loyauté. Le respect de la tradition et la fidélité personnelle au prince se conjuguaient. Pouvait-on considérer que le service n’était plus forcément dû au monarque comme personne, mais à l’institution qu’il incarnait ? Autrement dit, l’État existait-il indépendamment de « l’état du roi », c’est-à-dire de la condition, publique par définition et à laquelle aucune autre ne pouvait être comparée, qui était celle du prince ? Avant les guerres civiles, le caractère sacré de cette condition royale n’était pas contesté. Par le serment du sacre, le monarque s’engageait à mettre son épée au service de l’Église, mais aussi à défendre ses sujets et à régner de façon juste et équitable.
7Le concept d’État s’est construit progressivement dans l’Europe des xvie et xviie siècles, et les guerres civiles ont contribué à sa définition9. Des juristes, comme Jean Bodin et Guy Coquille en France, ont cherché à définir une sphère du bien commun pour défendre à la fois des lois coutumières et la puissance du monarque. L’État constituait une instance transcendante garantissant l’ordre public, à défaut d’assurer le salut des âmes. L’obéissance et le service lui étaient dus. Les rebelles étaient non seulement les ennemis personnels du roi à l’intérieur de son royaume, des ennemis « intestins » comme on disait, mais ils étaient aussi les coupables d’une « subversion d’État », pour reprendre l’expression employée par Catherine de Médicis pour qualifier la conspiration dont l’amiral de Coligny était l’auteur supposée au moment de la Saint-Barthélemy10.
8Pour autant, pouvait-on servir l’État sans servir le prince ? Dans les années 1570, les huguenots français ou les calvinistes des Pays-Bas considéraient comme nécessaire de se débarrasser du prince si celui-ci était un tyran11. On pouvait donc destituer le mauvais monarque, comme le firent les Néerlandais en 1581, pour servir le bien commun, désormais représenté par les états généraux, et restaurer le sens de l’histoire nationale12. On cherchait néanmoins à donner une forme acceptable au nouveau régime en se plaçant sous la protection de très grands seigneurs, comme Guillaume d’Orange, voire de princes étrangers, comme le duc d’Anjou, ce qui ne donnait pas forcément des résultats satisfaisants en raison des différences idéologiques qui animaient les parties contractantes, comme en témoigne la destruction de l’armée du duc à Anvers en 158313. Certains seigneurs, spécialement dans les provinces méridionales, étaient d’ailleurs hostiles à la révolte, et le gouverneur général Alessandro Farnese sut les gagner à la cause royale14. Farnese accordait généralement son pardon aux habitants des places qui capitulaient, mais il ne se privait pas de l’usage de la violence. La ville de Maastricht en fit les frais en 1579 : conformément aux lois de la guerre15, elle subit trois jours de sac après avoir été prise d’assaut. Ce n’était pas la première fois qu’une grande ville subissait un tel sort. Anvers avait été ravagée par la garnison espagnole en novembre 1576, mais elle ne le fut pas de nouveau en août 1585, quand Alessandro Farnese parvint à s’en emparer à l’issue d’une année entière de siège16. Le gouverneur général accorda son pardon et il reconnut aux protestants le droit d’émigrer : la moitié de la population s’exila vers les provinces du Nord. Pour servir son prince, le chef de guerre avait donc à sa disposition toute une palette d’action.
9Tout le monde ne pensait pas, comme Montaigne, que l’obéissance aux autorités civiles était requise en toutes circonstances. Dieu pouvait commander de prendre les armes. En France, à la fin du xvie siècle, ou en Angleterre, au milieu du xviie, certains rêvaient d’une société idéale, homogène religieusement et toute entière tournée vers le service de Dieu, autrement dit d’une véritable communauté de salut. Il était plus difficile, d’une certaine façon, de justifier l’existence d’une société hétérogène, où le salut de chacun ne passait plus par le salut de tous, car elle tolérait la mixité religieuse.
10Du côté catholique, les ligueurs français, qui ne reconnaissaient pas Henri IV, déclaraient servir l’État royal : en mars 1589, le duc de Mayenne s’était en effet attribué le titre le « lieutenant général de l’État royal et couronne de France », ce qui faisait de lui le garant de l’unité religieuse. On pouvait donc servir une instance transcendante dépassant la figure du prince, car le bien commun n’était plus forcément incarné par une personne. Dès mars 1589, Jean Palluau s’intitulait ainsi « notaire et secrétaire », non plus du roi, mais de « l’estat, maison et couronne de France17 ». Ce n’était certainement pas un foudre de guerre, et ce d’autant plus qu’il devait être relativement âgé (il avait été élu échevin de Paris en 155418), mais il suivait le mouvement ligueur et les nouveaux maîtres de Paris. Un autre officier parisien, Germain Fallaize, seigneur de La Boullaye, fit rayer le complément « du roi » dans son titre de « conseiller du roi et auditeur en la Chambre des comptes » inscrit par le notaire dans un acte passé le 8 mai19. On revendiquait aussi l’appartenance à la Sainte Union ou à l’Union catholique, une instance garantissant l’unité religieuse à laquelle on adhérait par serment et dont la direction revenait certes au duc de Mayenne, mais également au conseil général de l’Union institué en février 1589. Le très remuant Guy de Saint-Gelais de Lanssac se déclarait ainsi capitaine de cinquante hommes d’armes « des ordonnances de France pour le service de Dieu et l’union des Catholiques de France », et non plus « des ordonnances du roi », dès mars 158920.
11S’il était impossible de détrôner le tyran qui gouvernait, alors l’exil s’imposait21. Après l’échec du soulèvement des barons napolitains contre le roi de Naples, Ferrante d’Aragon, en 1485-1486, quelques grands seigneurs se réfugièrent en France. Menés par Antonello Sanseverino, prince de Salerne, ils incitèrent le jeune Charles VIII à revendiquer la couronne de Naples, prélude à la conquête de Jérusalem22. À Florence, également, de grands personnages s’exilèrent et cherchèrent le soutien de princes étrangers. Ce fut le cas de Filippo Strozzi en 1530, quand les Médicis revinrent au pouvoir, à l’issue d’un long siège23. Réfugié à Venise, il complota contre le duc Alexandre de Médicis et, après l’assassinat de celui-ci, en 1537, il leva une armée, avec l’aide du roi de France, pour s’emparer de la Toscane. Vaincu par les partisans de Cosme de Médicis, il se suicida en prison24. Par la suite, ses fils servirent le Très-Chrétien, l’aîné, Piero, devenant même maréchal de France. Celui-ci tenta vainement de prendre Florence, mais il fut blessé au combat. Brantôme assure que ce capitaine, grand lettré mais bon vivant, qui avait « le cœur fort noble, généreux et splendide », se ruina au service du roi de France25. Il trouva la mort lors du siège de Thionville en 1558, fauché par une mousquetade alors qu’il inspectait la tranchée. La branche française des Strozzi s’éteignit à la mort de Philippe, le fils de Piero, exécuté par les Espagnols en 1582 alors qu’il menait une opération navale contre leurs possessions atlantiques.
12De nombreux Néerlandais se réfugièrent en Angleterre ou dans l’Empire à la suite de la terrible répression menée par le duc d’Albe dans les années 1568-1570. Chez les ligueurs français, l’exil fut également de mise, même si les effectifs restèrent limités. Ce fut notamment le cas de Charles de Lorraine, duc d’Aumale, qui se réfugia aux Pays-Bas méridionaux en 1595, où il vécut jusqu’à sa mort, en 163126. Il porta les armes pour le roi d’Espagne et combattit les protestants néerlandais. Quant à son cousin, Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, il mit son épée au service de l’empereur après sa soumission à Henri IV, en 1598. Après avoir « remply la France de [s]on zele envers la foy catholique », il déclarait n’avoir plus d’autre ambition désormais « que d’aller respandre jusques à la derniere goutte de [s]on sang pour la manutention et protection de nostre religion contre ceste autre secte d’infideles que l’on dit estre en grand nombre en Hongrie », comme il l’expliquait au duc d’Aumale27. Au cours des xviie et xviiie siècles, d’autres Français servirent dans l’armée impériale : l’Europe centrale constituait un espace où les ascensions et les carrières pouvaient être spectaculaires28. À défaut d’exil géographique et d’aventures lointaines, certaines familles ligueuses (Mercœur, Guise, Joyeuse) se lancèrent dans une forme de croisade intérieure, par la fondation d’établissements religieux, notamment capucins et jésuites29, sans oublier les carmélites appelées en France par Madame Acarie en 160430.
13Plusieurs seigneurs irlandais s’engagèrent eux aussi au service du Roi Catholique après la défaite de 1603 et la signature du traité de Londres entre l’Espagne et l’Angleterre, l’année suivante. Hugh O’Neill, deuxième comte de Tyrone, s’enfuit ainsi avec sa famille en septembre 1607, mais il ne réussit pas à pousser le roi d’Espagne à reprendre la guerre, et il finit sa vie à Rome. Son fils aîné, Sean, fit une carrière militaire au service du roi d’Espagne et celui-ci lui reconnut le droit de porter le titre de comte de Tyrone. Les O’Neill finirent par reprendre directement les armes contre le roi d’Angleterre en 164131. Ils trouvèrent en la personne d’Owen Roe O’Neill, un militaire expérimenté ayant servi aux Pays-Bas dans les rangs espagnols, un chef compétent à partir de juillet 1642 : il disciplina et équipa l’armée de la confédération irlandaise, fit cesser les attaques contre les civils… Une longue guerre commençait, dont les effets allaient s’avérer désastreux.
14Le service du prince prenait différentes formes. Porter les armes pouvait s’imposer, mais seule une minorité d’hommes participait aux conflits. Jean-Marie Constant a montré que 15 % environ des nobles français eurent une activité militaire pendant les guerres de Religion32, et la proportion d’hommes, toutes catégories sociales confondues, qui participèrent militairement aux guerres fut plus faible encore. Le service armé ne concernait pas seulement les nobles, les soldats de métier et les aventuriers. Les milices pouvaient se mobiliser, mais elles avaient souvent du mal à être reconnues comme des forces légitimes et leur valeur militaire restait limitée33. Malgré tout, les Trained Bands de Londres jouèrent un rôle décisif au début de la guerre civile qui déchira l’Angleterre au milieu du xviie siècle. Précisons que les miliciens londoniens ne servaient pas le roi, mais qu’ils défendaient leur cité, alors engagée dans le camp parlementaire. Au cours du conflit, environ un homme sur huit porta les armes. Quant aux victimes directes des campagnes militaires en Angleterre, on les estime à 62 000 entre 1642 et 164634. Mais il y eut sans doute 650 000 morts en Irlande, entre 1641 et 1653, soit plus du quart de la population !
15Le service passait aussi par la mobilisation de l’information ou la production de textes de combat ou d’avis. La maîtrise de l’information et la diffusion des nouvelles apparaissaient comme un enjeu de premier plan35. Les informateurs pouvaient proposer leurs services et éventuellement négocier leur fidélité, mais leur offre passait par des opérations de reconnaissance qui finissaient souvent par les disqualifier.
16Pour les simples sujets, servir le prince signifiait payer l’impôt, entretenir et loger les gens de guerre. Mais quand ce service restait lointain, il pouvait s’avérer moins certain, et quand les taxes et les demandes devenaient trop fortes, on pouvait le moduler en fraudant ou en le conditionnant au respect de libertés locales.
17En définitive, le service était loin d’être pensé comme un attachement à une structure abstraite, car il restait fondamentalement personnel et direct. On servait un patron, qui pouvait être un ministre, un grand seigneur, voire la personne du roi, avant de se référer à une instance transcendante. On restait fondamentalement dans une « société personnelle du service », pour reprendre la formule de Philippe Ariès36. Le roi lui-même utilisait la rhétorique de l’amour pour renforcer l’attachement de ses fidèles. Au secrétaire d’État Villeroy, Henri III n’avait de cesse de déclarer son amour, qu’il présentait comme le salaire des services rendus. Dans les lettres adressées au ministre, on peut ainsi lire les déclarations suivantes : « Je t’ayme, car tu me sers selon ma voullonté », ou « Vous scavez que je vous aime. Vous me servez très byen37 ». Villeroy n’en finit pas moins par être disgracié en 1588. Il rejoignit la Ligue, puis se rallia à Henri IV et retrouva sa charge de secrétaire d’État en 159438… On pouvait donc le célébrer comme un grand serviteur de la monarchie.
18Que retirait-on de ce service ? Parfois beaucoup, parfois très peu. Les princes n’étaient pas nécessairement plus généreux avec leurs fidèles qu’avec leurs anciens adversaires. Le service armé pouvait ouvrir l’accès à un champ de bénéfices plus ou moins large, mais les ascensions fulgurantes étaient rarement pérennes, comme en témoigne le destin tragique de l’entrepreneur militaire Wallenstein pendant la guerre de Trente Ans.
19Certains perdaient beaucoup. Ainsi le maître des requêtes ordinaire de l’Hôtel, Martin Fumée, descendant d’une longue dynastie de magistrats et d’officiers royaux39, qui fut fidèle à Henri IV à l’époque de la Ligue, tint à témoigner par-devant notaire qu’il avait fait de grandes dépenses « pour retirer sadicte femme et espouse prisonniere par viollence de la guerre par les ennemys et rebelles du Roy, et qu’elle auroit mesme beaucoup despendu estant entre les mains desdictz ennemys, lesquelz auroient aussy pillé et vollé lesdictz conjoinctz de tous leurs biens meubles, bagues, joyaux, or et argent et autres choses40 ». Il ne s’agissait pas de plaintes destinées à obtenir une gratification ou une forme de reconnaissance, contrairement à ce qui était le cas quand certains agents royaux, notamment les ambassadeurs, se lamentaient sur leur condition41. La souffrance de Martin Fumée et de son épouse, Madeleine de Crevant, était de nature personnelle et privée, même si ses causes étaient publiques.
20A contrario, certains gagnaient à ne pas servir le prince, ce qui leur permettait de monnayer leur ralliement. Le gouverneur de Cambrai, Jean de Monluc-Balagny, fut ainsi créé maréchal de France après son ralliement à Henri IV en 1594. Il n’était pas question d’une distinction accordée par les autorités ligueuses, contrairement à ce qui se produisit avec La Chastre, Brissac ou Boisdauphin42. La rébellion n’était donc pas toujours une mauvaise affaire, à condition de capituler au bon moment, c’est-à-dire avant d’avoir été vaincu. Le prince, de son côté, n’avait pas forcément intérêt à mener la guerre à outrance, et il lui était plus avantageux de négocier avec ses ennemis que de chercher à les affronter. Les sièges de places fortes étaient en effet souvent désastreux car ils engloutissaient les armées et les finances. On sait qu’Henri IV fit le choix de la négociation plutôt que celui de la confrontation à chaque fois que cela était possible43.
21Au cours du Grand Siècle, le thème de la gloire s’est imposé comme un leitmotiv dans les discours politiques. Dans son Traicté de l’Œconomie politique, publié en 1615, Antoine de Montchrestien proclamait d’emblée que « ceux qui sont appelés au gouvernement des Estats doyvent en avoir la gloire, l’augmentation et l’enrichissement pour leur principal but44 ». La gloire de l’action publique étant réservée au prince, il ne restait aux sujets que « la gloire de [lui] obéir et bien servir45 ». Ces déclarations n’empêchèrent pas leur auteur de trouver la mort en tentant de soulever les protestants de Normandie en 1621. Montchrestien, qui vivait manifestement dans des « cités » idéologiques concurrentes, fut-il la victime d’un « habitus clivé » ? Il fit des choix successifs en apparence concurrents mais à ses yeux toujours justifiables, s’adaptant à des configurations politiques et religieuses en mouvement.
Notes de bas de page
1 Sur ces thèmes, voir Thévenot Laurent, L’Action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte, 2006.
2 Voir les réflexions, toujours roboratives, de Lenclud Gérard : « Quand l’historien fait de la psychologie », in Antoine Lilti, Sabina Loriga, Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani (dir.), L’Expérience historiographique. Autour de Jacques Revel, Paris, EHESS, 2016, p. 33-57.
3 Foa Jérémie, « Les acteurs des guerres de Religion furent-ils des protagonistes ? », Politix, no 112, 2014, p. 111-130.
4 Montaigne Michel de, Les Essais, I, 23, éd. Villey-Saulnier, Paris, PUF, « Quadrige », 2004 (1965), p. 119-120.
5 Ibid., II, 12, op. cit., p. 488.
6 Ibid.
7 Ibid., I, 23, op. cit., p. 119.
8 Desan Philippe, Montaigne. Une biographie politique, Paris, O. Jacob, 2014 ; Jouanna Arlette, Montaigne, Paris, Gallimard, 2017.
9 Skinner Quentin, « From the state of princes to the person of the State », Visions of Politics. Volume 2 : Renaissance Virtues, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 368-413 ; idem, « A Genealogy of the Modern State », Proceedings of the British Academy, vol. 162, 2009, p. 325-370.
10 La Ferrière Hector de et Baguenault Gustave (éd.), Lettres de Catherine de Médicis, Paris, 1880-1943, 11 vol., t. IV, p. 114 (Catherine à Saint-Gouard, Paris, 29 août 1572).
11 Van Gelderen Martin, The Political Thought of the Dutch Revolt 1555-1590, Cambridge, Cambridge University Press, 2002 ; Mellet Paul-Alexis, Les Traités monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (1560-1600), Genève, Droz, 2007.
12 Parker Charles H., « To the Attentive, Nonpartisan Reader: The Appeal to History and Nartional Identity in the Religious Disputes of the Seventeenth-Century Netherlands », Sixteenth Century Journal, vol. XXVIII, no 1, 1997, p. 57-78.
13 Holt Mack P., The Duke of Anjou and the Politique Struggle during the Wars of Religion, Cambridge, Cambridge University Press, 1986 ; Duquenne Frédéric, L’Entreprise du duc d’Anjou aux Pays-Bas de 1580 à 1584. Les responsabilités d’un échec à partager, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1998.
14 Soen Violet, « Reconquista and Reconciliation in the Dutch Revolt: The Campaign of Governor-General Alexander Farnese (1578-1592) », Journal of Early Modern History, vol. 16, 2012, p. 1-22.
15 Vo-Ha Paul, Rendre les armes. Le sort des vaincus xvie-xviie siècles, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2017.
16 Arnade Peter, Beggars, Iconoclasts and Civic Patriots: The Political Culture of the Dutch Revolt, Ithaca, Cornell University Press, 2008, p. 212-250.
17 A[rchives] N[ationales], Y 131, fo 193 vo (acte du 22 mars 1589).
18 Babelon Jean-Pierre, Paris au xvie siècle, Paris, Association pour la publication d’une Histoire de Paris, 1986, p. 538.
19 AN, Minutier Central, LXI, 103, fo 185 (acte du 8 mai 1589).
20 AN, Y 131, fo 200 vo (acte du 28 mars 1589). Sur ce personnage : Le Roux Nicolas, Portraits d’un royaume. Henri III, la noblesse et la Ligue, Paris, Passés Composés, 2020, p. 277-308.
21 Sur les exilés italiens, voir Shaw Christine, The Politics of Exile in Renaissance Italy, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.
22 Colapietra Raffaele, D’Agostino Guido et Macchiaroli Gaetano, Antonello Sanseverino dalla discesa di Carlo VIII alla capitolazione del 1497, Naples, Macchiaroli, 1999 ; Biancardi Silvio, La chimera di Carlo VIII (1492-1495), Novare, Interlinea, 2011.
23 Monti Alessandro, L’assedio di Firenze (1529-1530). Politica, diplomazia e conflitto durante le guerre d’Italia, Pise, Pisa University Press, 2015. Voir aussi Rouchon Olivier, « Siège de Florence et prises de villes : une lecture de la Storia fiorentina », in Gabriel Audisio (dir.), Prendre une ville au xvie siècle, Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 2004, p. 139-152 ; idem, « L’invention du principat médicéen (1512-1609) », in Jean Boutier, Sandro Landi et Olivier Rouchon (dir.), Florence et la Toscane (xive-xixe siècles). Les dynamiques d’un État italien, Rennes, PUR, 2004, p. 65-90.
24 Cochrane Eric, Florence in the forgotten centuries 1527-1800, Chicago, The University of Chicago Press, 1973, p. 38 ; Ingeborg Walter, Die Strozzi. Eine Familie im Florenz der Renaissance, Munich, C. H. Beck, 2011.
25 Brantôme Pierre de, Œuvres complètes, éd. Ludovic Lalanne, Paris, 1864-1882, 11 vol., t. III, p. 271.
26 Descimon Robert et Ruiz Ibañez José Javier, Les Ligueurs de l’exil. Le Refuge catholique français après 1594, Seyssel, Champ Vallon, 2005.
27 « Lettre de monseigneur le duc de Mercure à Monseigneur le duc d’Aumale » (14 juillet 1599), in Joüon des Longrais Frédéric, « Le duc de Mercœur », Bulletin archéologique de l’Association bretonne, t. XIII, 1895, p. 290. Voir Sahin-Tóth Péter, « Expier sa faute en Hongrie. Réminiscences de croisade et pacification politique sous Henri IV », in Brigitte Maillard (dir.), Foi, fidélité, amitié en Europe à l’époque moderne. Mélanges offerts à Robert Sauzet, Tours, Publications de l’université de Tours, 1995, 2 vol., t. II, p. 429-439 ; Sandberg Brian, « Going Off to the War in Hungary: French Nobles and Crusading in the Sixteenth Century », Hungarian Historical Review, vol. 4, no 2, 2015, p. 346-383.
28 Chaline Olivier, « Les migrants militaires francophones au service de l’Empereur (fin xvie-moitié xixe siècle) », in Olivier Chaline, Jaroslaw Dumanowski et Michel Figeac (dir.), Le Rayonnement français en Europe centrale du xviie siècle à nos jours, Pessac, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 2009, p. 55-69.
29 Boltanski Ariane, « La haute noblesse catholique et la Ligue. Actions religieuses, fondations pieuses et engagements partisans », in Serge Brunet (dir.), La Sainte Union des catholiques de France et la fin des guerres de Religion (1576-1629), Paris, Classiques Garnier, 2016, p. 401-419.
30 Brunet Serge, « Une religiosité influencée par l’Espagne chez les ligueurs puis dévots. Position du problème », in ibid., p. 421-457.
31 Darcy Eamon, The Irish Rebellion of 1641 and the Wars of the Three Kingdoms, Woodbridge, Royal Historical Society/Boydell Press, 2013 ; Ó Siochrú Micheál et Ohlmeyer Jane (dir.), Ireland 1641: Contexts and Reactions, Manchester, Manchester University Press, 2014 ; Cope Joseph, « The Irish Rising », in Michael J. Braddick (dir.), The Oxford Handbook of the English Revolution, Oxford, Oxford University Press, 2015, p. 77-95.
32 Constant Jean-Marie, La Noblesse en liberté, xvie-xviie siècles, Rennes, PUR, 2004, p. 107 et 200.
33 Brunet Serge et Ruiz Ibáñez José Javier (dir.), Les Milices dans la première modernité, Rennes, PUR, 2015.
34 Braddick Michael J., God’s Fury, England’s Fire: A New History of the English Civil Wars, Londres, Allen Lane, 2008, p. 389.
35 Mingous Gautier, « Selon les nouvelles que vous nous ferez savoir. » Information et pouvoir à Lyon au tournant des guerres de Religion (vers 1552-vers 1576), thèse d’histoire, dir. Nicolas Le Roux et Philippe Martin, université Lumière Lyon 2, 2019.
36 Ariès Philippe, « Le service domestique : permanence et variations », Dix-septième siècle, t. XXXII, no 4, 1980, p. 415.
37 Boucher Jacqueline, « Les lettres de Henri III au secrétaire d’État Villeroy : expression personnelle ou politique ? », in L’Épistolaire au xvie siècle (Cahiers V. L. Saulnier, no 18), Paris, Éd. rue d’Ulm, 2001, p. 197-210.
38 Nouaillac Joseph, Villeroy, secrétaire d’État et ministre de Charles IX, Henri III et Henri IV, Paris, Champion, 1908.
39 Etchechoury Maïté, Les Maîtres des requêtes de l’Hôtel du roi sous les derniers Valois (1553-1589), Paris, École des chartes, 1991, p. 224-226.
40 AN Y 134, fo 440 vo (donation mutuelle entre conjoints, 14 juillet 1595).
41 Gellard Matthieu, « La mise en scène de soi dans les dépêches diplomatiques françaises des guerres de Religion », in Jean-Raymond Fanlo, Jérémie Foa et Nadine Kuperty-Tsur (dir.), La Construction de la personne dans le fait historique, xvie-xviiie siècles, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2019, p. 67-82.
42 El Hage Fadi, « Les maréchaux de la Ligue », Revue historique, no 654, 2010, p. 337-359.
43 De Waele Michel, Réconcilier les Français. Henri IV et la fin des troubles de religion (1589-1598), Québec, Presses de l’université Laval, 2010.
44 Montchrestien Antoine de, Traicté de l’Œconomie politique [1615], éd. F. Billacois, Genève, Droz, 1999, p. 41.
45 Ibid., p. 43.
Auteur
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Nicolas Le Roux
Nicolas Le Roux est professeur d’histoire moderne à Sorbonne Université. Ses travaux portent sur la société nobiliaire, la culture de la violence, le pouvoir monarchique et ses contestations au xvie siècle. Il a publié notamment : Un régicide au nom de Dieu. L’assassinat d’Henri III (1er août 1589) (Gallimard, 2006) ; Les Guerres de Religion (1559-1629) (Belin, 2009) ; Portraits d’un royaume. Henri III, la noblesse et la Ligue (Passés composés, 2020).
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