De Paris à Londres, l’émergence d’un projet intellectuel d’une société de services (années 1630-1650)
p. 59-70
Texte intégral
1Le dérèglement économique et social provoqué par la guerre civile en Angleterre donna l’illusion à quelques « intellectuels1 » qu’en y mettant la volonté politique nécessaire, il était possible de créer une société harmonieuse sur la base du renforcement du lien social autour de l’information et des services.
2Dans l’Angleterre des années 1640, le renforcement de l’influence parlementaire et l’arrivée au pouvoir de nouvelles élites, ont poussé un cercle de réformateurs animé par l’Intelligencer prussien Samuel Hartlib2 à proposer des projets visant à parachever la « Réformation » de la société, de l’Église et de l’État. Hartlib était un exilé calviniste né dans la ville commerçante d’Elbing ; jusqu’en 1618, la ville avait fait partie de la Ligue hanséatique et pratiquait le haut-allemand, tout en étant rattachée au royaume de Pologne. Depuis le xvie siècle, elle entretenait d’étroites relations commerciales avec l’Angleterre, et le passage à la Réforme stimula l’installation d’Anglais et d’Écossais dans la ville : Hartlib est né autour de 1600 du remariage de son père avec une anglaise de bonne famille. Ces raisons expliquent son choix de se réfugier à Londres au début des années 1620 après la défaite de la Montagne Blanche et la ruine de l’entreprise familiale.
3L’activité de Hartlib peut être suivie à travers son abondante correspondance pendant près de trois décennies (près de 25 000 feuillets, 4 895 lettres, près de 400 correspondants3). Dans les échanges, le terme « service » est généralement employé dans un sens collectif de service du public ou de la nation : c’est l’ambition qui sous-tend tous les projets réformateurs du cercle hartlibien. Pour Hartlib, le « service du prince » était avant tout celui du Commonwealth – au sens de bien public – et d’une cause : celle du protestantisme européen dont l’Angleterre devait prendre la tête. L’utopie réformatrice qu’il partageait avec un cercle de correspondants puritains était le fruit d’un syncrétisme entre des influences calvinistes d’Europe du Nord, une croyance dans l’avènement proche du millénium et la rencontre intellectuelle avec la pensée de Francis Bacon. Elle se traduisit par des projets politiques et sociaux visant à créer en Angleterre une société chrétienne idéale engagée dans l’expérimentation scientifique et le développement économique.
4En 1644, dans un contexte de « print revolution » provoqué par la guerre civile, Hartlib fut publiquement qualifié d’« intelligencer4 » : le terme perdait sa connotation d’espion et prenait celle d’informateur au service du public. Par des échanges épistolaires, par l’imprimé, mais aussi par un lobbying actif auprès des comités du Parlement5, Hartlib relayait une information politique et scientifique grâce aux sources d’information qu’il obtenait de « bonne main » de la part de ses correspondants, remplissant une fonction de passeur culturel entre le continent et l’Angleterre.
5Au cours des années 1630, pendant la « tyrannie de onze ans », Hartlib avait été le relais secret, en Angleterre, de la diplomatie parallèle menée sur le continent par l’ambassadeur Thomas Roe et le théologien écossais John Dury6, au service de la cause protestante, et plus particulièrement de la cause palatine. Face à l’offensive catholique menée par les Habsbourg, la survie du protestantisme passait, selon eux, par la réconciliation des Églises luthériennes et calvinistes. À partir de la convocation du Long Parliament en 1640, Hartlib sortit de l’ombre et s’engagea résolument dans l’action réformatrice, adressant de nombreux projets à la Chambre des communes, dont il assurait la publicité au moyen de l’imprimé (il fut associé, de près ou de loin, à 84 publications d’après l’English Short Title Catalogue). Il y exprimait un idéal « pansophique » de réformation intellectuelle fondé sur la promotion de l’éducation, du rassemblement et de la diffusion du savoir. En 1640 et 1641, Hartlib et Dury avaient le soutien des principaux acteurs de la Chambre des communes comme John Pym et Oliver St. John ; en septembre 1641, ils furent les artisans de l’invitation par le Parlement du pédagogue tchèque Comenius, pour travailler à une réforme profonde de l’éducation. Teinté d’utopie, l’objectif du chef de file des trois « philosophes de la révolution puritaine7 » (Hartlib, Dury et Comenius) était d’atteindre la connaissance universelle, au moyen d’une approche méthodique et logique du savoir. Pendant l’Interrègne, Hartlib fit partie des conseillers de Cromwell8 et ne renonça jamais à promouvoir ses projets de réforme, jusqu’à sa mort peu après la Restauration, en 1662. Mais la révolte irlandaise fin octobre 1641 et la guerre civile qui éclata en août 1642 mirent leurs projets en sommeil pendant cinq ans. Il fallut attendre la fin de la première guerre civile en 1647 pour que resurgissent les propositions réformatrices sous la forme de traductions et publications par Hartlib des œuvres utopiques ou pédagogiques d’Andreae, Comenius et Campanella. Dans sa correspondance, il afficha alors son intention de réunir autour de lui les meilleurs esprits du temps en vue de jouer un rôle moteur dans la réforme générale de la société anglaise, avec l’ambition de constituer, au cœur du pouvoir, un groupe « éclairé » (Collegium Lucis) capable de peser sur les orientations politiques du Parlement.
6Son utopie s’incarna dans un projet d’institution et de service inédit du public, le « bureau d’adresse », qui devait réaliser dans le corps social l’idéal baconien de la « Maison de Salomon », cette institution imaginaire décrite dans New Atlantis (1627) qui visait à promouvoir et à organiser le savoir humain de manière méthodique. Il le présenta au Parlement en mai 1647 dans un imprimé d’une soixantaine de pages pour en décrire les fonctions et finalités9. Hartlib y revendiquait la posture de serviteur du « Commonwealth », notion à la fois spirituelle et politique qui désignait la communauté fraternelle des enfants d’Israël et impliquait une forme d’obligation de la part du souverain à son égard. C’est cette inversion du rapport de service entre le prince et la société que revendiqua le théologien John Dury en 1649 lorsqu’il s’employa à justifier le régime républicain par l’opposition entre la monarchie de Charles Ier vouée au service particulier du prince et un nouveau régime, le Commonwealth, voué au « Bien de la société » :
« Quant à la dissolution de votre lien et obligation à l’égard de l’héritier de la Couronne, je vous demanderai de songer si Dieu ne l’a pas totalement dépossédé de tous ses intérêts dans ce royaume et Commonwealth, à cause de ses propres actions et conseils, et par la culpabilité qu’il tient de son père et de sa mère ; car son but et celui des personnes qui l’entourent n’est pas en faveur du Commonwealth mais du royaume, c’est-à-dire, non en faveur du bien de la société, mais de leur glorification personnelle10. »
7À plusieurs reprises, dans sa correspondance, Hartlib souligna que l’une des fautes majeures de Charles Ier fut précisément de n’avoir œuvré qu’à sa propre grandeur et non en faveur du Commonwealth. À l’opposé, son projet de Bureau d’Adresse (« Office of Publike Addresse in Spirituall and Temporall Matters ») visait à promouvoir la cause du bien public en créant des lieux de médiation universelle qui formeraient la clé de voûte du développement économique et social. La différenciation des besoins sociaux était fondée sur la séparation des matières temporelles et spirituelles, à travers deux bureaux distincts :
Un « Office of Communication » à Oxford, concentrant les échanges intellectuels et la correspondance.
Un « Office of Accommodation » à Londres consacré aux transactions matérielles et inventions mécaniques.
8À Oxford, cœur du savoir universitaire et disposant d’une bibliothèque exceptionnelle, Hartlib proposait de créer une agence de communication vouée au rassemblement du savoir universel, mais aussi de l’information politique : les connaissances seraient fournies par un réseau intellectuel international d’informateurs rémunérés (les « marchands de lumière » de la Maison de Salomon). Instruit par l’expérience acquise au sein de son propre réseau de correspondants, Hartlib entendait placer le modèle humaniste de la République des Lettres sous le régime de l’utilité commune, sous la conduite et au service de l’État. Cela impliquait une organisation structurée, avec un personnel de clercs, de copistes, de traducteurs, de lettrés, qui seraient chargés de traduire, regrouper, mettre en forme et classer méthodiquement une masse de données politiques, stratégiques et scientifiques. Cette concentration et rationalisation de l’information étaient une condition nécessaire à l’avènement du progrès social, économique et scientifique (mettre en œuvre des expériences, fabriquer des modèles mécaniques) ; elle devait aussi créer les conditions d’un pouvoir politique fort capable de mettre l’Angleterre à la tête des États protestants en Europe. Dans son argumentaire, Hartlib prit pour exemple la France de Richelieu dont la puissance venait, d’après lui, de l’utilisation avisée des Bureaux d’Adresse créés par Renaudot en 1629 :
« [Nous disons] qu’il est très vraisemblable que cet homme, parti de si bas, ait pu réaliser de si grands projets essentiellement grâce à l’usage habile et judicieux qu’il a fait de cet instrument, – instrument qui n’avait jamais été utilisé dans aucun pays, afin de mettre à l’honneur un État tout entier, jusqu’à ce qu’il le fasse. À moins d’être aveugle, on voit aisément qu’il ne pouvait avoir des connaissances de tout et que ses projets ne pouvaient être réalisés avec autant d’efficacité qu’à condition d’avoir une connaissance précise et détaillée de toutes choses et une correspondance rapide et secrète en tous lieux. Il est indéniable que, pour posséder une telle connaissance de toutes choses et pour entretenir une telle correspondance en tous lieux, rien ne convient mieux qu’une telle forme de communication, mise en place dans toutes les villes principales de toutes les provinces d’un royaume. On peut donc en conclure légitimement que c’est grâce à ce moyen, principalement, qu’il a pu concevoir et réaliser toutes ses entreprises11. »
9Ainsi, les bureaux d’adresse seraient les nœuds de communication d’un réseau formant un système de renseignement au service du pouvoir politique ; d’après Hartlib, c’était la clé qui aurait donné à Richelieu – du moins le croyait-il – les moyens de son ascension politique. C’est la première ébauche d’une théorie de l’information comme condition nécessaire du développement social et de la domination politique. C’est ce dont Hartlib s’employa à convaincre les parlementaires au cours des années 1640, puis Cromwell, qu’il commença à conseiller à partir de 1655.
10Le second volet du projet concernait l’« Office of Accommodation » qui devait se situer à Londres, cœur du développement des échanges matériels. La genèse du projet hartlibien montre l’influence directe de la publicité qu’en avait fait Théophraste Renaudot qui, lui aussi, avait déclaré mettre ses « innocentes inventions » au service de l’État12. Le projet du médecin et « journaliste » parisien remontait probablement à 1607, lorsqu’il avait tenté de le soumettre, sans succès, au roi d’Angleterre Jacques Ier13. Pourtant, quatre ans plus tard, le projet resurgit, porté par deux lords anglais, Arthur Gorges et Walter Cope qui avaient obtenu de Jacques Ier une patente (datée du 5 mars 1611) qui les autorisait pendant une période de 21 ans à créer des « Registres Publics pour le Commerce général » n’importe où dans le royaume ; le texte fut imprimé en 161114 et figurait dans les papiers de Hartlib sous forme manuscrite15. Gorges, proche de Walter Ralegh, était un poète, courtisan et aventurier, qui, en 1618, avait traduit en anglais le texte latin des Essais de Francis Bacon. Cope, issu d’une gentry désargentée de l’Oxfordshire, avait, en 1601, accompagné Robert Cecil en mission diplomatique en France ; après l’accession de Jacques Ier, il avait proposé au roi d’établir une loterie afin de récolter de l’argent pour les œuvres de charité. Qui, de Cope ou de Renaudot, eut, le premier, l’idée des bureaux d’adresse dont l’origine remontait au siècle précédent, au père de Montaigne ? Soit Renaudot a découvert le projet de Cope lors de son voyage en France en 1601 ; soit Cope s’est inspiré de celui présenté par Renaudot à Jacques Ier en 1607. On ne peut que constater la profonde similitude de l’argumentation utilisée dans la patente de 1611 et celle développée ultérieurement par Renaudot. Entre ces projets hérités des utopies humanistes du siècle précédent, il est bien hasardeux d’établir la paternité des influences. Ce qui est certain est qu’en ce début du xviie siècle, Français et Anglais partageaient des réflexions communes sur la manière de restaurer une économie durement éprouvée par les conflits : la solution se trouvait dans le développement d’une société de services fondée sur la publicité des besoins.
11Le texte anglais partait du constat qu’en matière de commerce, les relations entre les sujets consistaient principalement à acheter, vendre, emprunter et prêter, et que ce qui faisait défaut dans l’harmonie générale des échanges était la confiance, la connaissance publique des besoins individuels et la mise en relations entre l’offre et la demande. Les auteurs proposaient de remédier à ce défaut de « police économique de l’État » au moyen d’une institution régulatrice de bureaux et de registres consignant les demandes des uns et les besoins des autres, bref de créer des lieux de médiation, de services publics, tant pour satisfaire les demandes les plus courantes, que pour faciliter la transaction d’objets plus inhabituels.
12Aucune trace ne semble avoir subsisté de l’activité des « Registres Publics pour le Commerce général », et c’est en France que Renaudot donna naissance au premier bureau d’adresse en 1629, après en avoir obtenu la permission dix-sept ans auparavant (le 14 octobre 1612, un brevet de Louis XIII lui avait accordé une somme de 600 livres pour cela16). Le projet de Renaudot n’avait quant à lui rien à voir avec la Maison de Salomon ; c’était un projet social qui devait remédier au problème de la pauvreté (le 3 février 1618, un arrêt du Conseil lui avait accordé la charge de « commissaire général des pauvres17 »). Dans cet ancêtre de la presse d’annonce qu’était l’« Inventaire des addresses du Bureau de Rencontre », publié en 1630, Renaudot appliquait les principes scientifiques du mécanisme au corps social, un corps démembré que seul le développement d’une structure de service pouvait rassembler :
« Chacun sent la peine qu’il y à de rencontrer à point nommé ses necessitez : qui plus, qui moins selon ses facultez & cognoissances petites ou grandes. […] Or combien que tant de conditions, d’arts, & de professions differentes qui constituent les Villes & les Estats, comme autant de parties & de membres d’un grand corps, ayent esté introduites à cette fin, & pour se rendre un secours mutuel en cette occurence. Neantmoins ceux qui les exercent estants quelque fois esloignez, souvent incogneuz, & presque infinis en leur nombre, […], il semble manquer à la perfection de nostre societé quelque lieu public, qui soit comme la lunette d’approche, l’abregé & la ralliement de tant de pieces detachées […]. Ainsi deux hommes se chercheront souvent l’un l’autre sans se pouvoir rencontrer, & à l’opposite rencontreront ordinairement ceux qu’ils ne cherchent pas. Ce mal peut estre appellé desordre, d’ou vient que la plus part des affaires humaines ne se font que par hazard, & d’ou plusieurs ont pris sujét de les assujéttir toutes mal à propos à une conduitte aveugle de la Fortune. De ce desordre se sentent presque toutes les sortes de conditions. Pour exemple je cherche à donner à ferme une terre, un autre cherche à prendre une terre à ferme : faute de s’entre-cognoistre il ne se passe point de bail : le Seigneur direct en est plus mal payé de ses devoirs : le proprietaire, incommodé : le Fermier demeure sans employ : le Notaire ne passe point d’instrument : le Proxenéte n’a point le pot de vin : la terre n’est point du tout où plus mal cultivée18. »
13On retrouve donc dans ce texte les arguments de la patente anglaise de 1611, mais aussi des ressemblances avec les projets de Barthélemy de Laffemas ou François du Noyer19. Il s’en dégage la vision d’une société désarticulée, faite de « pièces détachées » qui peinaient à se trouver et à l’intérieur de laquelle les rencontres et les échanges restaient déterminés par le hasard. Toutes les couches de la société seraient affectées par le désordre social qui en découle. Pour Renaudot, le remède était le développement d’une société de l’information assurant la connaissance des besoins réciproques. Toutefois, il ne s’agissait pas seulement de satisfaire des besoins, mais aussi d’en éveiller l’envie par la publicité : Renaudot fut sans doute un pionnier en affirmant que c’est la connaissance des choses qui suscite le désir de les acquérir et les fait rechercher. Ainsi les bureaux d’adresse incarneraient l’avènement d’une société d’information et de services aux vertus multiples : créer du lien en développant les échanges interpersonnels, remédier au désordre et stimuler l’activité économique.
14Face aux oppositions corporatistes, Renaudot dut, tout au long des années 1630, défendre par la plume ses privilèges, attaqués de toutes parts par la corporation des libraires d’un côté, la puissante faculté de médecine de l’autre, et justifier l’utilité publique des Bureaux d’Adresse. Ce sont ces textes, précisément, – certains devenus quasiment introuvables en France – que Hartlib se fit envoyer par son correspondant parisien Arnold Boate au cours des années 1640 et fit circuler à Londres, mais aussi en Angleterre et sur le continent, au sein de son réseau de correspondants partisans des réformes. Les avis – d’abord réticents – enclenchèrent une élaboration collective et progressive du projet avant qu’il ne soit présenté au Parlement. L’idéal baconien de réformation sociale s’incarnait ici dans l’expérimentation concrète.
15Malgré ce contexte idéologique profondément différent, Hartlib reprit presque mot pour mot l’argumentaire de Renaudot, y compris sur la question de la pauvreté, de la mendicité et du chômage, rendue plus brûlante par les dévastations provoquées par les guerres civiles des années 1640, qui avaient ruiné le pays, affaibli l’économie et fait chuter les productions ; gratuite pour les pauvres, l’utilisation des registres devait leur permettre de retrouver rapidement une activité20. Le projet hartlibien était beaucoup plus élaboré que celui de Renaudot et allait bien au-delà de l’expérience d’Office of Intelligence que l’Écossais Robert Innes avait tentée à Londres en 1637. Ce partisan de Charles Ier avait obtenu des lettres patentes qui l’autorisaient à proposer différents services comme le placement de domestiques, les objets trouvés, et même un service d’enquêteur et de recherche pour retrouver des maris partis à l’étranger et des enfants perdus ou élucider des cas de vols ou d’assassinats21. Au fond, le projet hartlibien était fondé sur l’idée que la révolution politique devait réaliser l’utopie baconienne : une utopie qui traduisait une forte aspiration au développement économique et social, dans une perspective égalitaire voulant élargir à l’ensemble de la société les outils de l’ascension sociale. À travers un inventaire détaillé des besoins sociaux, catalogués et regroupés par thèmes dans un système de registres spécialisés, Hartlib exprimait la vision idéale d’une société régulée où la plupart des besoins individuels seraient mis en relation avec les moyens de leur satisfaction, comme si l’harmonie sociale reposait sur l’exacte correspondance de l’offre et de la demande, dans tous les domaines de la vie quotidienne, santé, voyages, éducation, etc. En 1648, il reçut le soutien public enthousiaste de William Petty, le père de l’économie politique anglaise selon Marx, qui apporta sa contribution au moyen d’un texte de vingt-six pages22 : en appelant à son tour à la création d’un Office of Intelligence, Petty insistait sur la nécessité de créer un lieu idéal du savoir cumulatif, d’expérimentation, et de collaboration horizontale entre spécialistes, sorte de centre de recherches avant la lettre.
16Il restait à convaincre les parlementaires. À l’égard du Parlement, la demande de Hartlib était double : d’une part, obtenir un financement pour la rémunération d’un commis, l’achat de registres, la location d’une maison, etc. ; d’autre part, obtenir l’implication du pouvoir politique pour la désignation du responsable du Bureau d’Adresse que Hartlib ne voulait pas laisser à l’initiative privée, pour des raisons essentiellement morales. En effet, pour beaucoup, ce système des petites annonces révélait des situations personnelles et était jugé comme une incursion dans la vie privée : la sensibilité à l’égard de la protection de la sphère privée expliquerait les fortes résistances rencontrées tant en France qu’en Angleterre. Hartlib voulait donc que l’institution soit placée sous le contrôle du Parlement, afin, précisément, de garantir la moralité de l’entreprise, en faisant appel à des responsables irréprochables sur le plan de la discrétion et des bonnes mœurs. Du reste, c’est effectivement sur le terrain de la moralité qu’en France, les Bureaux d’Adresse firent l’objet des critiques les plus virulentes.
17En Angleterre, pour des raisons restées obscures, tant le Parlement que le gouvernement de Cromwell refusèrent de soutenir officiellement le projet de Hartlib, auquel il demeura pourtant attaché toute sa vie. Toutefois, la publicité qu’il en assura par ses publications se traduisit par une double postérité :
D’une part, des initiatives individuelles de créations isolées de bureaux d’adresses à Londres (en 1649, 1650, 1659, 166623), ailleurs dans le pays (Newgate Market, 1654), et en Irlande (Dublin, Cork, 1657), qui constituèrent des lieux d’échanges matériels ; on en trouve aux États-Unis jusqu’au xixe siècle, ainsi qu’en Allemagne.
D’autre part, une presse de petites annonces parut à Londres à partir de 1657 : Thomas Newcomb imprima un « broadside24 » intitulé The Office of Publick Advice Newly set up in several places in and about London and Westminster en mai 1657, aussitôt relayé par The Publick Adviser, weekly Communicating unto the whole Nation the several Occasions of all persons that are any way concerned in matter of Buying and Selling, or in any kind of Imployment lancé par le journaliste Marchamont Nedham le 26 mai 1657 : les titres reprenaient les termes du projet hartlibien, et la publication de Nedham était le premier périodique qui se consacrait exclusivement, en seize pages, à ce service aux particuliers.
18En revanche, l’idée d’un « Office of Communication » a bel et bien retenu l’intérêt du gouvernement cromwellien. Après le régicide, il ne fallait pas seulement développer la communication au sein de l’Europe protestante, mais aussi défendre le nouveau régime25. Hartlib participa à la diffusion de l’argumentation républicaine et régicide de Milton sur le continent, auprès de ses correspondants. En 1655, il publia un texte qui offrait une vision métaphorique de sa théorie de la communication, The Reformed Commonwealth of Bees : comme les abeilles, les individus devaient ramener informations et savoirs au cœur de l’État (cette métaphore des abeilles avait déjà été employée par Bacon en 1605). C’est ce système que Cromwell mit en place en le confiant au secrétaire d’État John Thurloe, qui fut le créateur d’un système de renseignements entre l’Angleterre et le continent dont Peter Fraser26 et Philip Aubrey27 ont bien montré l’efficacité.
19Hartlib y participa de deux façons : d’une part en faisant parvenir à Thurloe certaines nouvelles qu’il recevait de ses propres correspondants et jugeait bon de transmettre, pour leur intérêt politique ; d’autre part, après avoir vaincu ses réticences à l’égard de la presse périodique, en envoyant certaines de ces nouvelles aux rédacteurs de Newspapers, notamment le Publick Intelligencer de Marchamond Nedham qui était le principal organe de diffusion de l’information étrangère, et le Mercurius Politicus, deux périodiques supervisés par Thurloe et Milton.
20Ainsi, l’idée des bureaux d’adresses anticipait l’avènement d’une société de services fondée sur la fluidité et la régularité de la transmission de l’information ; tant en France qu’en Angleterre, elle exprimait un besoin social partagé de régulation d’une information en plein essor. À la faveur de la « révolution constitutionnaliste » des années 164028, Hartlib proposa d’en faire le pivot d’un projet de société nourri de l’imaginaire angoissé mais plein d’espoir des intellectuels calvinistes de la « Seconde Réformation » ; c’était aussi une réponse aux nécessités de relance des échanges dans un pays dévasté par la guerre civile. Avec pragmatisme, c’est à travers les textes de Renaudot visant le règlement de la question des pauvres, qu’il argumenta sur l’utilité sociale d’un projet qui ne ressemblait plus guère à la « Maison de Salomon ».
21Ce ne fut pas totalement un échec puisque l’idée prit corps au sein de la société civile sous la forme de la presse d’annonces ; et surtout, elle inspira une théorie de la communication politique au service de l’État et la mise en place d’un système de renseignement et d’espionnage promis à un bel avenir. À la faveur de la révolution anglaise, Hartlib avait mis son expertise dans le domaine de l’information internationale au service du Commonwealth, avec cette capacité propre au media gatekeeper29 de différencier ce qui relevait de la confidentialité du renseignement d’État (qu’il réservait à Thurloe et Cromwell) et ce qui relevait de l’information d’intérêt public, qu’il transmettait aux rédacteurs d’une presse contrôlée et au service de la politique étrangère.
Notes de bas de page
1 La substantivation du terme évoquant « celui qui se consacre aux activités intellectuelles » se répand surtout à partir du xixe siècle, en France comme en Angleterre : Hartlib et Renaudot étaient plutôt désignés, l’un comme un « Intelligencer », l’autre comme un « donneur d’advis ». Pour un lecteur contemporain, l’usage de l’anachronisme renvoie de manière compréhensible à la réalité d’une activité de réflexion prédominante.
2 La première définition du terme Intelligencer donnée par l’Oxford English Dictionary se rapporte à l’activité de renseignement proche de l’espionnage. À partir des années 1630, un autre sens apparaît, celui de messager, médiateur d’information à l’intention du public : voir Haffemayer Stéphane, Les Lumières radicales de la Révolution anglaise. Samuel Hartlib et les réseaux de l’Intelligence (1600-1662), Paris, Classiques Garnier, 2018, p. 121.
3 Ibid., p. 38.
4 Plattes Gabriel, The Profitable Intelligencer, communicating his knowledge for the generall good of the common-wealth and all posterity; containing many rare secrets and experiments (having reference to a larger book) [with a view to the improvement of agriculture and of domestic economy. With an introductory letter to Samuel Hartlib], Londres, Printed for T. U. at the Bible in Woodstreet, 1644, 8 p.
5 Kyle Chris R. et Peacey Jason (dir.), Parliament at Work: Parliamentary Committees, Political Power and Public Access in Early Modern England, Rochester, Woodbridge, Rochester, Boydell Press, 2002.
6 Lechot Pierre-Olivier, Un christianisme sans « partialité » : irénisme et méthode chez John Dury, v. 1600-1680, Paris, Champion, 2011.
7 Trevor-Roper Hugh R., Religion, the Reformation and Social Change, Londres, Macmillan, 1967, p. xii.
8 Haffemayer S., Les Lumières radicales de la Révolution anglaise…, op. cit., p. 420.
9 Hartlib Samuel, Considerations Tending to the Happy Accomplishment of Englands Reformation in Church and State. Humbly Presented to the Piety and Wisdome of the High and Honourable Court of Parliament, Londres, 1647.
10 « As for the dissolution of your tie and obligation to the Heir of the Crown, I shall refer you to look upon God, wether he hath not dispossessed him wholly by his own doings and Councels, and by the guilt derived from his Father and Mother upon him, of all his interest in this Kingdom and Common-Wealth ; for because his aim and the aim of those that are about him is not for the Common-Wealth, but for the Kingdom, that is not for the good of the society, but for self-greatness. » Dury John, Considerations concerning the present Engagement, whether it may lawfully be entered into; yea or no?/Written at the desire of a friend, by J. D. November 27. 1649, Londres, printed by John Clowes for Richard Wodenoth, at the Starre under St. Peters Church in Cornhill, 1649, p. 21-22.
11 « [Wesay] it is very credible that this man was enabled from so mean beginnings, to bring so great designes to passe, chiefly by the dexterity of his prudencie in making use of this Engine, which never before was set awork in any Common-wealth, to reflect upon a whole State, till he did set it afoot to that effect. He that is not blinde may easily perceive this, that it was not possible that his intelligence could be so universall in all things as it was, and his designes so effectually carryed on in all places as thez were, without an exact insight of all circumstances, and a speedy and secret correspondancie with all parts, and that to have such an insight in all things and maintain such a correspondancie with all parts, nothing is so fit as such a way of Addresse, erected in all the chiefe Cities of every Province of a Kingdom, is altogether undenyable : therefore it may be lawfully concluded that by this means chiefly he was enabled both to contrive and execute all his undertakings. » Hartlib Samuel, A Further Discoverie of the Office of Publick Addresse for Accommodations, Londres, 1648, p. 27.
12 Feyel Gilles, L’Annonce et la Nouvelle. La Presse d’information en France sous l’Ancien Régime (1630-1788), Oxford, Voltaire Foundation, 2000, p. 145-147.
13 Jubert Gérard, Théophraste Renaudot (1586-1653), père des journalistes et médecin des pauvres, Paris, CHAN/Champion, 2005, p. 14.
14 Gorges Arthur, A True Transcript and Publication of His Maiesties Letters Pattent For an Office to be Erected, and Called the Publicke Register for Generall Commerce. Whereunto is Annexed an Overture and Explanation of the Nature and Purport of the Said office, for their Better Understanding and Direction that Shall Have Occasion to Use it, By Sir Arthur Gorges, Knight, Londres, Printed at Britaine Bursse [by William Stansby] for John Budge, and are there to bee sold at his shop, 1611.
15 Hartlib Papers 48/2/1A : A True Transcript And Publication of His Majesties Letters Pattents For An Office to be erected and Called the Publicke Register for Generall Commerce. Whereunto is Annexed an Overture & Explanation of the Nature & Purport of the Said Office for their Better Understanding and direction that Shall have Occasion to use it, By Sir Arthur Gorges, Knight. Printed at Britaine Bursse for John Budge and sold at his shopp, 1611.
16 Jubert G., Théophraste Renaudot (1586-1653)…, op. cit., p. 16-17.
17 Ibid., p. 32.
18 Hartlib Papers 48/8/7A INVENTAIRE DES ADDRESSES DU BUREAU DE RENCONTRE, Ou chacun peut donner & reçevoir avis de toutes les necessitez, & comoditez de la vie & societé humaine, Paris, 1630 (préface).
19 Feyel G., L’Annonce et la Nouvelle…, op. cit., p. 63.
20 Hartlib S., A further discoverie…, op. cit., p. 7.
21 Tantner Anton, Les Ancêtres des moteurs de recherche. Bureaux d’adresse et feuilles d’annonces à l’époque moderne, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2017, p. 37.
22 Petty William, The Advice of W. P. to Mr. Samuel Hartlib for the Advancement of some Particular Parts of Learning, Londres, 1647.
23 Tantner A., Les Ancêtres des moteurs de recherche…, op. cit., p. 41-42.
24 Un broadside ou broadsheet était une large feuille de papier imprimée sur un seul côté.
25 Greenspan Nicole, Selling Cromwell’s Wars: Media, Empire and Godly Warfare, 1650-1658, Londres, Pickering & Chatto, 2012.
26 Fraser Peter, The Intelligence of the Secretaries of State and their Monopoly of Licensed News, New York, Cambridge University Press, 1956.
27 Aubrey Philip, Mr Secretary Thurloe: Cromwell’s Secretary of State, 1652-1660, Londres, Athlone Press, 1990.
28 Cromartie Alan, The Constitutionalist Revolution: an essay on the History of England, 1450-1642, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.
29 Théorisée en 1947 par le pionnier de la psychologie sociale, Kurt Lewin, la théorie du « Gatekeeping » est l’une des plus anciennes dans le champ des recherches sur la communication : Kurt Lewin, « Frontiers in Group Dynamics: Concepts, Method and Reality in Science ; Social Equilibria and Social Change », Human Relations 1, juin 1947, p. 5-40. Trois ans plus tard, David Manning White utilise le concept dans « The “Gate Keeper”: A Case Study in the Selection of News », Journalism & Mass Communication Quaterly, 1er septembre 1950.
Auteur
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Stéphane Haffemayer
Stéphane Haffemayer, professeur d’histoire moderne à l’université de Rouen, travaille sur le rôle des médias (presse, pamphlets, images) au cours de la Fronde et de la Révolution anglaise. Ses publications récentes sont : Les Lumières radicales de la Révolution anglaise. Samuel Hartlib et les réseaux de l’Intelligence (1600-1662), Classiques Garnier, 2018 ; État, Pouvoirs et Contestations dans les monarchies française et britannique et dans leurs colonies américaines (vers 1640-vers 1780), Atlande, 2018 ; « “De bonnes barbaries bien avérées ?” La fabrication des massacres de la révolte irlandaise (1641-1642) », in Francesco Benigno, Laurent Bourquin et Alain Hugon (dir.), Violences en Révolte. Une histoire culturelle européenne (xive-xviiie siècle), Rennes, 2019, p. 165-184.
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