Chapitre V. Valeur esthétique de la finalité
p. 159-180
Texte intégral
1Il ne nous suffit pas d’être bien résolus à n’admirer que le parfait. Il faut que nous trouvions une méthode pour évaluer la perfection des choses avec quelque précision ; et il faut, ceci est encore conforme à notre programme, que cette évaluation soit aussi objective que possible ; elle doit être fondée, non sur des sentiments vagues, sur des préférences personnelles, mais sur des opinions raisonnées.
2Objectivement, une chose peut être dite parfaite quand elle est ce qu’elle veut être ou ce qu’elle devrait être, en un mot quand elle est conforme à sa fin. En tant que cette fin est conçue par nous, elle est ce que l’on appelle un idéal. Trouver l’idéal ou la fin de chaque chose, telle est la tâche essentielle de l’esthétique.
3Qu’il s’agisse de la beauté d’une plante, d’un animal, d’un édifice, d’une œuvre d’art, d’un geste ou d’une action quelconque, toujours reviendront les mêmes questions : que voulait-on faire ? À quoi cela peut-il servir ? Quel résultat devait être obtenu ? Quelle est en un mot la fin ? Voilà ce qu’il est essentiel de savoir. Dites-moi quelle est la fin d’une chose, je pourrai vous dire si elle est manquée ou réussie ; ayant un idéal défini de ce qu’elle devrait être, je serai à même de déterminer avec quelque précision son degré de perfection ou de beauté. Si j’ignore cette fin, comment pourrai-je porter une appréciation quelconque ? De quel droit blâmerai-je ou approuverai-je ? Tout jugement esthétique, dans ces conditions, ne peut être que vague, arbitraire, fondé sur des préférences subjectives et des impressions irraisonnées, en somme sans valeur.
4Mais en posant ainsi le problème, il semble que nous l’avons déplacé. Ceux mêmes qui identifieraient volontiers la beauté avec la perfection hésiteront à la reconnaître dans ce rapport de moyens à fin. Ils trouveront que cette beauté de finalité est quelque chose de trop déterminé, quelque chose de trop utilitaire, et qu’ainsi, sous prétexte de préciser l’idée du beau, nous l’avons dénaturée.
5Sans doute nous avons changé quelque chose à l’idée que l’on s’en fait communément. Cela n’est pas pour nous inquiéter, puisque précisément notre tâche est de rectifier sur ce point les opinions courantes. Il est très vrai que d’ordinaire on attribue, dans les jugements de goût et dans l’art, une plus grande part à la liberté, et qu’entre le beau et l’utile on établit une distinction plus nette que nous ne le faisons. C’est donc à nous de prouver que cette rectification est légitime.
La finalité dans l’art
6En ramenant le beau à un rapport de moyens à fin, il est certain que nous avons à peu près éliminé de notre esthétique un élément très important, que d’autres théoriciens se sont appliqués au contraire à mettre en évidence, l’idée même de liberté.
7Kant a distingué les beautés libres, qui sont comme un jeu de la nature ou de l’art, et les beautés adhérentes, auxquelles nous pouvons assigner une fin déterminée. « Beaucoup d’oiseaux (le perroquet, le colibri, l’oiseau de paradis), une foule d’animaux de la mer, sont des beautés en soi, qui ne se rapportent point à un objet dont la fin serait déterminée par des concepts, mais des beautés libres et qui plaisent par elles-mêmes. De même les dessins à la grecque, les rinceaux des encadrements ou des tapisseries de papier, etc., ne signifient rien par eux-mêmes ; ils ne représentent rien, aucun objet qu’on puisse ramener à un concept déterminé, et sont de libres beautés. On peut aussi rapporter à cette espèce de beauté, ce qu’on nomme en musique fantaisies (sans thème), et même toute la musique sans texte… Mais la beauté d’un homme (et, dans la même espèce, celle d’une femme, d’un enfant), la beauté d’un cheval, d’un édifice (comme une église, un palais, un arsenal, une maison de campagne), suppose un concept de fin qui détermine ce que doit être la chose, et par conséquent un concept de sa perfection ; ce n’est qu’une beauté adhérente1. »
8La distinction est ingénieuse et mérite d’être conservée. Certaines œuvres d’art en effet ont bien les deux caractères essentiels du jeu, qui sont d’avoir le plaisir pour but et de trouver ce plaisir dans l’imitation de l’activité sérieuse. Et ce jeu est libre en ce sens que l’artiste ne s’astreint à poursuivre avec suite aucune fin déterminée d’avance mais s’engage dans une voie, puis dans une autre, selon l’inspiration du moment. Il aime à laisser de temps à autre son imagination vagabonder au hasard. Ainsi se composent les contes de fées, les romans d’aventures, les fantaisies de l’art décoratif, la poésie badine et la musique légère. Certaines productions de la nature ont un caractère analogue et nous plaisent pour les mêmes raisons. J’admets donc un art de caprice. J’admets d’ailleurs toutes les formes d’art et de beauté. Je tiens seulement à ce qu’on garde la notion de leur valeur relative.
9De ces deux genres de beauté, quel est celui que nous devons regarder comme supérieur ? Kant n’hésite pas. De la définition qu’il a donnée du beau résulte que seule la beauté libre est vraiment esthétique : elle ne relève que du goût ; elle n’implique aucun concept de fin déterminée ; rien en elle ne limite la liberté de l’imagination, qui se joue en quelque sorte dans la contemplation de l’objet. La beauté de finalité au contraire, relevant de l’intelligence, ne saurait plaire immédiatement, elle est donc de moindre valeur. Ainsi donc dans des lignes capricieuses que trace en se jouant la main d’un artiste, il y aura plus de beauté véritable que dans un dessin représentant quelque chose ! D’un rinceau d’encadrement à une église ou un palais, d’un perroquet ou d’un colibri à un cheval, à un homme ou à une femme, il y a déchet de beauté ! La série est décroissante ! Une telle théorie, qui attribue la moindre beauté aux objets qui nous donnent de la manière la plus intense le sentiment du beau, est faite pour surprendre.
10J’admettrais à la rigueur qu’on nous imposât ces opinions paradoxales dans une esthétique rationnelle, qui déclarerait qu’en cas de conflit entre la raison et le goût c’est toujours la raison qui doit avoir le dernier mot. Mais dans une théorie qui précisément proclame la primauté esthétique du goût, il est inadmissible qu’on le choque à ce point. Tout ce passage de Kant mérite d’être cité, comme une sorte de démonstration par l’absurde du principe contraire. Pour trouver la vérité, il faut renverser sa table de valeurs. C’est à la beauté de finalité que le sens commun, la raison et le goût lui-même s’accordent à reconnaître le maximum de valeur esthétique.
11Ayant le plus de valeur, il est à souhaiter qu’elle prédomine dans l’art.
12On veut que l’art, pour mieux faire contraste avec le sérieux et les préoccupations utilitaires de la vie, soit consacré au jeu comme à sa fin suprême. C’est toujours le préjugé de la séparation des genres. Je n’estime pas que tous les instants de la vie doivent être voués au travail ; on peut en garder quelques-uns pour le divertissement. Je ne crois pas non plus que l’art doit être tout entier consacré au pur divertissement. Il a lui aussi sa fonction sérieuse à remplir. La fantaisie et le plaisir y doivent tenir, ce me semble, tout juste la place qu’on leur concède dans une vie normalement ordonnée.
13Continuant à suivre les conséquences du principe que nous venons de poser, à savoir que la beauté libre est esthétiquement inférieure à la beauté de finalité, nous comprendrons qu’il serait injuste d’attribuer une infériorité quelconque aux arts qui laissent une moindre place à l’activité de jeu.
14On a fait notamment grief à l’architecture d’être astreinte à poursuivre des fins déterminées. Tandis que le peintre, le poète, le musicien peuvent librement s’abandonner à leur inspiration, l’architecte qui fait le plan d’un édifice est asservi à des exigences multiples : il faut qu’il entre dans mille détails d’aménagement intérieur, de construction, de résistances de matériaux : avant de pouvoir songer à faire de l’art, il doit faire de la géométrie, de la mécanique, de la logique pure. « En fait, l’architecture se meut dans une sphère d’idées et de sentiments assez étroite, plus étroite du moins que la plupart des autres arts ; son but premier est la convenance, c’est-à-dire l’appropriation des édifices à leur destination2. » Ce rapport à une fin, a-t-on dit encore, est le vice incurable de l’architecture3. Un de ses meilleurs amis n’a imaginé rien de mieux, pour la justifier d’un tel reproche, que de distinguer dans l’œuvre architecturale deux fonctions, l’une purement technique, l’autre purement artistique. Les deux fonctions peuvent être remplies par le même homme, peu importe, elles n’en restent pas moins indépendantes. Qu’un édifice soit convenablement adapté à sa destination, ceci est l’affaire du constructeur. Mais qu’il présente quelque particularité de forme spécialement destinée à produire une impression de beauté, faite en dehors de toute utilité pour l’effet esthétique, ceci est l’œuvre propre de l’architecte. « Il serait déraisonnable de qualifier de caractéristiques architecturales des créneaux ou mâchicoulis tant qu’ils ne consistent qu’en une galerie avancée, au sommet de masses saillantes, avec des ouvertures régulièrement espacées au-dessous pour le jet des projectiles. Mais que ces masses saillantes se découpent au-dessous en assises arrondies, ce qui est inutile, et que le sommet des ouvertures soit cintré et décoré de feuilles de trèfle, ce qui est inutile, c’est alors de l’architecture4. » Ainsi, dans une construction architecturale, il n’y aurait de vraiment architectural que ce qui est d’art pur, et l’art commencerait au point où finit l’utilité. Par la vertu magique de cette simple définition, voilà l’architecture pleinement émancipée. Elle n’est plus asservie aux exigences techniques de la construction, puisque la technique n’est pas son affaire. Elle échappe à toute compromettante solidarité avec l’utile, et rentre dans la noble catégorie des arts libres.
15Ceux-ci accusent donc l’architecture d’être un art appliqué ; ceux-là l’en défendent ; mais tous s’accordent à reconnaître que la nécessité de poursuivre des fins déterminées serait pour elle une tare.
16Nous prendrons à son égard une autre attitude. Nous ne la défendrons pas d’être un art appliqué : nous l’en glorifierons. Nous ne chercherons pas à montrer qu’elle n’est astreinte à poursuivre aucune fin déterminée : nous revendiquerons pour elle le droit de le faire sans déchoir.
17Je commencerai par rectifier la distinction de Ruskin, qui prêterait, telle qu’il l’a faite, à des méprises. Ce que je distinguerai dans un édifice, ce n’est pas sa construction de son architecture, c’est sa construction de son décor. Que l’on poursuive dans l’édification d’une maison deux fins jusqu’à un certain point indépendantes, l’agrément extérieur et la convenance interne ; que ces deux tâches distinctes exigent des aptitudes spéciales, qui ne se trouveront pas toujours dans le même homme au même degré, cela est évident. Mais il ne faut pas s’exagérer cette indépendance ; il y a, il doit y avoir une très étroite solidarité entre l’effet esthétique d’un édifice et la perfection technique de son aménagement, entre son décor et sa construction. Il y aurait le plus grave inconvénient à ce que l’architecte dédaignât la construction comme l’élément inférieur de son art, ou même comme quelque chose d’étranger à son art. La construction et le décor sont œuvre d’architecture, exactement au même titre. L’architecte doit assumer également les deux fonctions. Il y aurait injustice à exalter l’une et à déprécier l’autre.
18La construction est la base indispensable ; c’est elle qui détermine les lignes essentielles de l’édifice. Si elle présente quelque défaut, toute l’œuvre en sera viciée ; les plus magnifiques développements ne sauraient nous faire oublier cette erreur initiale : l’édifice le plus décoratif, s’il est mal aménagé, nous fera l’effet d’une phrase exprimant en un superbe langage une idée fausse. Le décor achève l’impression esthétique, la porte à son maximum d’intensité ; ce sont les raisons de convenance qui devraient la déterminer tout d’abord. Dans la construction même il y a de l’art, autant d’art que dans le décor, autant d’art que dans une œuvre de peinture ou de sculpture. Elle exige autant d’intelligence, de goût, d’invention, d’aptitudes diverses. L’architecte ne trouve-t-il aucune occasion d’exercer, dans cette partie de sa tâche, ses facultés les plus hautes ? Je crois que personne n’oserait soutenir ce paradoxe. Pour adapter parfaitement un édifice quelconque à sa destination pratique, il ne suffit pas d’appliquer des méthodes. On devra résoudre des problèmes dont la solution n’est pas dans la logique pure. Le plan d’un édifice ne peut être obtenu par simple calcul ; il doit satisfaire à des convenances d’ordre trop différent pour qu’on puisse les mettre en équation. Trouver la forme qui réponde à ces exigences multiples et parfois si difficiles à concilier, c’est un travail de synthèse vraiment artistique ; il y faut de l’ingéniosité, du goût, de l’invention : il y faut des qualités morales. On a dit que la cathédrale était une œuvre de foi ; elle était aussi une œuvre de très réel courage. Les architectes qui ont risqué ces équilibres si aventureux ; les bâtisseurs qui sont allés à des hauteurs vertigineuses poser ces pierres dans le vide, n’étaient certes pas des âmes pusillanimes. On retrouverait ces mêmes qualités dans nos grandes constructions de fer, aussi hardiment édifiées, et qui sont elles aussi des œuvres de foi, de foi dans la science, qui sur son honneur et sous sa responsabilité autorise ces hardiesses. D’autres œuvres seront des œuvres de bonté. C’est manque de charité que d’offenser nos yeux par la laideur et la trivialité : Emerson avait bien raison quand il qualifiait d’égoïste toute construction purement industrielle, d’où l’art est absent. Mais n’y a-t-il pas aussi égoïsme, sécheresse de cœur, à bâtir des maisons où rien n’est fait pour la commodité de l’occupant ? Nous devrons attribuer une plus grande valeur, à la fois esthétique et morale, aux constructions dont l’architecte a tracé le plan dans un esprit de bonté. Cet art de la construction, que l’on dédaigne comme technique, est fait de sollicitude, de prévenances, d’attentions délicates, puisqu’il a pour but de fournir aux hommes une demeure saine et commode, où l’on se sente heureux de vivre.
19Que la nécessité de satisfaire à ces exigences complique la tâche de l’architecte ; que son art l’astreigne à un labeur, à des calculs, à un effort mental, peu importe ; il ne doit pas regarder à sa peine. La difficulté d’obtenir un résultat ne fait que lui donner plus de prix. Nous qui ne voulons pas voir dans l’art supérieur un jeu, mais une activité vraiment désintéressée, qui tend à une fin plus haute que le plaisir, nous ne croyons nullement déprécier l’architecture, en reconnaissant qu’elle est astreinte à des exigences pratiques. Nous nous soucions peu que l’architecte ait ses aises, et que sa besogne l’amuse : nous voulons qu’il amène son œuvre à la perfection.
20La seule chose dont il soit en droit de se plaindre, c’est qu’on intervienne dans l’élaboration de ses plans. Ce qui le gène et le paralyse, ce sont les exigences des programmes qu’on lui impose. Il est rare qu’on lui laisse carte blanche. Trop heureux celui qui une fois en sa vie a eu l’occasion de construire une église, un palais, un théâtre, une villa seulement, selon son rêve !
21Mais les exigences mêmes de son art ne sont-elles pas pour lui un asservissement ? Sa tâche n’est-elle pas plus ingrate que celle des autres artistes, en ce sens que son labeur tend à des fins plus déterminées ?
22J’admets qu’il n’est pas libre de s’abandonner à sa fantaisie. Dans les arts purs, dans la peinture, par exemple, dans la sculpture, la musique ou la poésie, on ne l’est pas davantage. Les autres artistes sont assujettis, eux aussi, à des obligations très rigoureuses. Je voudrais bien savoir quelle œuvre d’art importante n’exige pas un vrai labeur. Reproduire les contours et les colorations d’un modèle que l’on a devant les yeux, avec la crainte de s’écarter en quoi que ce soit des indications de la nature, ce n’est pas ce que l’on peut appeler un libre jeu. Donner une forme à ses idées, les loger dans des phrases où elles se sentent à l’aise, ce n’est pas beaucoup plus aisé que d’établir le plan d’une maison selon les convenances de son futur habitant. Dans la composition de son œuvre, le musicien doit tenir compte de convenances aussi multiples, aussi exigeantes que peuvent l’être les convenances architecturales. Tout artiste, une fois au travail, est esclave de son œuvre, qui le prend corps et âme. Il n’est libre que dans les rêveries qui en précèdent l’élaboration. Mais, à dater de l’instant précis où son sujet est arrêté, il est asservi jusque dans ses sentiments profonds et ses plus intimes pensées à la finalité la plus impérieuse ; toutes ses facultés sont tendues vers un but qui doit être atteint coûte que coûte. Qu’on ne nous parle plus de l’art jeu. Cette théorie, qui a parfois été exprimée en un si beau langage, est une erreur formelle et dangereuse, capable de vicier l’art dans son principe même, et de le détourner de toute œuvre sérieuse.
23Quelques critiques de théoriciens, il est vrai, ne considèrent que d’assez mauvaise grâce cette intervention de l’intelligence consciente dans les choses de l’art. Ils autoriseront dans les œuvres artistiques une certaine finalité. Mais au moins, diront-ils, qu’elle ne soit pas trop évidente ! Une finalité cachée, que l’on sent partout présente, mais qui jamais n’affleure à la surface ; des effets évidemment intentionnels, mais dont on ne saurait démêler l’artifice ; des convenances subtiles dont peut-être l’artiste lui-même n’a pas eu conscience, et qu’il eût été incapable d’établir à la réflexion, mais qu’il a réalisées d’instinct, telles seraient pour l’œuvre d’art les réelles conditions de beauté. Quand nous lisons un beau roman, quand nous assistons à un drame, nous sentons bien que l’auteur nous mène où il veut et sait ce qu’il fait ; il a manifestement ses intentions ; mais ces intentions mêmes ne sont pas manifestes. Si nous le voyons, comme on dit, venir d’avance ; si l’œuvre répond trop évidemment à des intentions trop précises, l’effet sera beaucoup moindre. Un édifice dont toutes les lignes seraient évidemment justifiées par l’usage auquel on le destine ou par les nécessités de la construction prendrait un caractère purement utilitaire, il ne donnerait pas une impression d’art. Mais nous éprouverons cette impression si nous sentons qu’une secrète logique, qui ne se laisse pas deviner du premier coup d’œil, a présidé à son ordonnance. C’est dans les productions de l’industrie, dans une machine, dans un meuble d’usage, dans un outil que l’on trouverait des exemples de la parfaite et stricte adaptation de l’objet à sa fin. Dans une véritable œuvre d’art, la finalité se détend ; elle se fait moins exigeante ; elle se dissimule en laissant une place à l’arbitraire et à la fantaisie. « Il est toujours essentiel que la conformité d’une œuvre à sa loi, à son but, ne puisse être embrassée dans toute son étendue par un raisonnement conscient. C’est précisément par la portion qui échappe aux aperçus conscients de l’intelligence que l’œuvre d’art produit en nous l’exaltation et la béatitude ; c’est de là que naissent les plus puissants effets du Beau artistique, et non des parties que nous pouvons complètement analyser5. »
24On admet en somme la finalité, à la condition qu’elle se dissimule. Mais pourquoi veut-on qu’elle se dissimule ? Serait-ce par hasard, pour que nous ayons le mérite de la découvrir ? J’ai peur que ce ne soit simplement pour cela. C’est un préjugé courant que la beauté a plus de valeur quand il y a plus de mérite à l’apercevoir. Ce devrait être tout le contraire. Les grandes beautés sont évidemment celles qui rayonnent à tous les yeux, et se font apercevoir d’abord. Mais ce n’est pas à celles-là que nous attachons le plus de prix : ce que nous admirons le plus dans une œuvre, ce ne sont pas les qualités évidentes, ce sont celles qui exigent pour être perçues une délicatesse de goût, une finesse de discernement, une sagacité exceptionnelle. Il est si agréable de se dire que l’on appartient à une élite et que l’on discerne des beautés inaccessibles au vulgaire ! Si nous réussissons à en discerner une que jusqu’ici personne n’ait vue, nous nous récrions ; nous ne voyons plus qu’elle ; collée par notre amour-propre, elle grossit jusqu’à recouvrir toutes les autres. Tout cela est très humain, mais bien peu raisonnable.
25Mais vous vous méprenez, dira-t-on, sur nos sentiments. Ne nous en prêtez pas de si mesquins. En donnant la supériorité à la finalité profonde, qu’il est plus difficile de discerner, nous ne songeons pas à notre mérite, mais à celui de l’œuvre. Si je perçois dans un tableau des harmonies de nuances qui ne peuvent être goûtées que d’une rétine extrêmement sensible et délicate, j’en conclurai que le peintre devait avoir ces qualités de vision ; et je l’en féliciterai. De même, si dans une œuvre d’art quelconque je réussis à découvrir une logique secrète, des intentions d’une ingéniosité si raffinée que jusqu’ici elles avaient échappé à tous, un calcul profond sous les apparences du nonchaloir artistique et de la fantaisie, mon admiration pour l’œuvre devra grandir. Elle devra croître encore si je me sens moi-même impuissant à comprendre de telles combinaisons. Elle atteindra son apogée quand je pourrai me dire qu’une telle œuvre dépasse l’intelligence humaine, et l’intelligence même de celui qui l’a conçue. Car c’est là précisément l’impression que nous donne le génie. Une œuvre dont la finalité est manifeste, toute en dehors, et qui du premier coup nous laisse pénétrer tout son secret, ne peut être que médiocre.
26Ce sont là de meilleures raisons, car elles ont quelque chose de vrai.
27L’œuvre d’art en effet n’est pas obligée d’être aisément intelligible de tous ; la préoccupation de se mettre au niveau des intelligences moyennes l’abaisserait. Son seul devoir est d’être claire en soi, c’est-à-dire parfaitement logique. À nous de la comprendre, et si elle nous dépasse, de faire effort pour nous élever jusqu’à elle. Nous retiendrons donc de ce que l’on vient de dire cette conclusion, que l’artiste ne doit pas craindre de mettre dans ses œuvres le plus de finalité possible, plus même que n’en saurait percevoir une intelligence moyenne ; ce qu’il en aura mis par surcroît sera pour les initiés, ou pour lui-même.
28Mais il n’y a aucune raison pour que cette finalité se dissimule, ce qui d’ailleurs dans bien des cas n’a pas grand sens ; et nous ne pouvons lui faire un mérite d’être si bien cachée qu’on l’aperçoive avec peine. Ce que nous comprenons du premier coup n’est pas forcément médiocre, d’abord parce qu’il peut se faire que nous ne soyons pas médiocres ; et puis parce qu’il est beaucoup plus aisé de comprendre une combinaison que de la trouver. L’œuvre la plus limpide, la plus transparente à l’esprit peut être géniale de conception : cette limpidité même est une qualité spéciale qui ne peut être obtenue qu’à force d’art. Il est si facile d’être obscur ! Il serait donc aussi injuste d’admirer une œuvre parce que nous ne la comprenons pas, que de la dédaigner parce que nous la comprenons.
29Pour sortir de toutes ces équivoques il faut poser nettement les questions.
30Admet-on, oui ou non, que l’intelligence intervienne dans les jugements de goût et dans l’art ? Si on se refuse à l’admettre, qu’on ne nous parle plus de sentiments intellectuels, de logique secrète, de calculs inconscients, car cela même devrait être interdit, n’étant qu’une intervention dissimulée de l’intelligence. Si on admet qu’elle intervienne, qu’on la laisse opérer à sa façon, méditer, réfléchir, raisonner, le tout en pleine conscience, et sans avoir besoin de s’en cacher.
31Admet-on, oui ou non, que la finalité soit une beauté ? Si on ne l’admet pas, qu’on la condamne jusque dans ses apparences. Si on l’admet, que ce soit franchement, sans réticences ni chicane. Qu’on ne demande pas à l’objet d’être ordonné en vue d’une fin sans l’être réellement, ou de l’être réellement sans en avoir l’air : qu’on ne demande pas au spectateur de sentir cette finalité sans la percevoir, ou de la percevoir sans y penser, ou d’en détourner les yeux sitôt qu’il l’a vue. Tout cela est trouble. Étant admis que la finalité est une belle chose, elle ne saurait être trop affirmée et trop nettement perçue. Elle n’a nul besoin de se tenir dans un demi-jour mystérieux.
Le beau et l’utile
32Admettre une beauté de finalité, qui consisterait dans l’adaptation des choses à leur destination, c’est évidemment identifier, dans certains cas au moins, le beau et l’utile. Qu’est-ce en effet qu’une chose utile, si ce n’est celle qui répond à quelque besoin, qui peut servir à réaliser quelque fin ?
33Mais, nous dira-t-on, il est bien difficile de faire à l’utilitarisme sa part. Si l’on admet qu’en un seul cas une chose soit déclarée belle parce qu’elle est utile, comme il n’est pas une chose qui ne puisse être jugée au point de vue de l’utilité, voilà l’intérêt introduit comme facteur constant dans nos évaluations esthétiques.
34Je ne chercherai pas à éluder cette conséquence des théories posées. Je n’hésiterai pas à décider de la beauté des choses par raisons franchement utilitaires. Que toute notre esthétique soit orientée dans le sens de notre intérêt, de notre plus grand et véritable intérêt, je n’ai pas à l’en défendre, car c’est son programme même.
35On craint que nous n’abaissions notre idéal en le mettant au niveau de l’utile. Abaisser notre idéal ! Nul reproche ne pourrait nous être plus sensible. L’esthétique rationnelle est tenue, en quelque sorte par définition, d’élever le niveau de nos goûts. Mais la question est justement de savoir ce que vaut l’utile : s’il sort réhabilité de l’épreuve, on ne pourra plus nous reprocher de nous compromettre en pactisant avec lui. Quand nous aurons montré qu’il a sa noblesse et sa dignité, qu’il présente un caractère de perfection, qu’il est en un mot une belle chose, nous n’aurons en rien dégradé l’idée du beau. Nous aurons simplement rapproché l’une de l’autre deux idées entre lesquelles on avait mis trop de différences.
36La plupart des esthéticiens se sont appliqués à les différencier le plus possible. On établit entre elles toutes sortes d’oppositions. Il semble que tout serait perdu, si on risquait un instant de les confondre.
37Je crains bien qu’on ne se laisse ici aller à la méthode d’outrance, si usitée par les philosophes pour construire à peu de frais des théories profondes. Remarquant par exemple qu’il y a du mal dans le monde, on dira qu’il est le mal absolu ; et par la vertu de cette seule épithète, voilà que l’on a fait un système. Partant de cette observation assez banale, que le beau et l’utile sont choses différentes, on dira que le beau est absolument inutile, que le plaisir du beau est absolument désintéressé. Pour renchérir encore, on décidera que le goût doit être indifférent à la possession de l’objet, à sa réalité même. Arrivé là, je crois bien qu’il faut s’arrêter.
38Laissons là les systèmes, et cherchons simplement la vérité.
39Qu’on distingue ces deux idées l’une de l’autre, rien de plus légitime. Les deux mots ont à coup sûr un sens très différent. Dire qu’une chose est utile, c’est affirmer qu’elle répond à quelque besoin. Dire qu’elle est belle, c’est affirmer qu’elle présente un caractère de perfection. Il est clair que ce n’est pas du tout la même idée ; et l’on fait très bien d’établir cette distinction logique, une fois pour toutes. Mais s’ensuit-il qu’il y ait entre les deux qualités un antagonisme, une incompatibilité quelconque, en sorte qu’elles devraient suggérer des sentiments tout opposés, et répugner à se rencontrer dans le même objet ? Nullement. Il est au contraire très facile de voir que bien que distinctes pour l’esprit, elles ont une tendance à se rencontrer dans la réalité et même qu’elles s’impliquent l’une l’autre jusqu’à un certain point.
40Le beau et l’utile perdent également à être séparés. Partant de ce principe que ce sont deux choses tout à fait distinctes et indépendantes, on a affecté à chacune son domaine. Une industrie sans aucun souci d’art et de beauté, un art dédaigneux de toutes les réalités de la vie, voilà le résultat de cette séparation des genres. Nous commençons par bonheur à revenir de ce préjugé. Il me semble bien que nous assistons en ce moment à la réconciliation de l’industrie et de l’art ; les deux idées de l’utile et du beau, indûment séparées, tendent à se rapprocher de nouveau dans notre esprit. Je voudrais contribuer à ce rapprochement, en faisant disparaître les prétendues oppositions que l’on a signalées, ou plutôt que l’on a voulu établir entre elles.
41Voyons d’abord les raisons par lesquelles on prétend refuser à l’utile toute valeur esthétique.
42On lui a reproché d’être trop vulgaire – de ne pas être immédiatement agréable – de manquer à la règle du désintéressement esthétique.
43Le mot d’utile éveille immédiatement, je le sais, l’idée de choses vulgaires. On nous demanderait, sans nous donner le temps de la réflexion, de citer au hasard un certain nombre d’objets utiles. Voici que surgissent des images triviales : l’engrais des champs, des choux, des carottes, des navets, une marmite, un fourneau de cuisine, etc. Toutes choses médiocrement poétiques. Mais les choses utiles n’ont pas toutes ce caractère de trivialité ; car la fin d’un objet n’est pas nécessairement vulgaire. Il est aussi des objets d’utilité qui par eux-mêmes nous plaisent à voir, et auxquels nous reconnaissons une certaine dignité ; il serait facile d’en énumérer un grand nombre : appartiennent à cette catégorie tous les objets auxquels s’applique l’art décoratif. Pourquoi éprouve-t-on le besoin d’orner, de parer un objet ? Est-ce pour dissimuler sa trivialité sous un décor, et le rendre ainsi tolérable aux yeux ? S’il en était ainsi, l’ornemaniste devrait épuiser son art sur les objets les plus vulgaires, et ce sont précisément ceux qu’il néglige. Le décor est bien plutôt un hommage que nous rendons aux choses. Nous voulons les faire belles, non pour leur donner du prix, mais parce qu’elles sont précieuses ; et l’on peut mesurer leur dignité au besoin que nous éprouvons de leur donner une plus exquise ou plus somptueuse parure. Il est enfin des objets qui ont une fin très noble, et qui tirent de leur usage même une haute dignité : par exemple une charrue, un livre.
44Au reste, il ne faut pas nous montrer trop dédaigneux. On a trop vite fait de déclarer un objet trivial. Il dépend de nous jusqu’à un certain point de rendre les choses moins vulgaires, en mettant en elles un peu de notre âme. La poésie n’est pas seulement dans le clair de lune et dans les chants d’oiseaux ; elle est, si nous savons l’y mettre d’abord et l’y voir ensuite, dans l’objet le plus familier, le plus usuel, humble compagnon d’existence auquel on s’attache sans y penser.
45Voici maintenant le second grief. L’utile n’est qu’un moyen de se procurer le plaisir ; sa valeur esthétique ne peut donc être que secondaire. Il doit rester subordonné à la fin pour laquelle il est fait ; la beauté supérieure doit se trouver dans ce qui est une fin en soi, c’est-à-dire dans ce qui est immédiatement agréable.
46Rien de plus juste. Je suis tout prêt à adopter ce principe, de la subordination esthétique des moyens à la fin. Mais voyons à quelles conséquences il nous conduit.
47Retire-t-il à l’utile toute valeur esthétique ? Non sans doute. Il lui assigne seulement une valeur secondaire, qui reste encore appréciable. Qu’une chose soit désirable, non pour elle-même, mais pour quelque avantage futur qu’on espère en tirer, elle n’en est pas moins désirée ; provisoirement, elle est recherchée comme une fin. Le vigneron qui cultive sa vigne a pour fin lointaine de son activité la récolte, qui elle-même est désirée pour d’autres fins plus lointaines encore. Mais pour que toutes ces fins soient réalisées, il faut que sa vigne vienne à bien. Aussi comme il la soigne ! Comme il s’intéresse à ses destinées ! Dans la joie et la fierté avec laquelle il contemple les lourdes grappes qui achèvent de mûrir au soleil, il est impossible de ne pas voir un plaisir vraiment esthétique. La maturité de la grappe lui apparaît en ce moment comme une fin en soi. Le cordonnier qui bat son cuir et l’écrivain qui noircit des pages pour gagner quelque argent se sont mis tous deux à la tâche pour des raisons intéressées ; mais cette tâche, ils la prennent à cœur ; pour le moment ils en font le but même de leur activité. L’œuvre une fois achevée et parfaite, ils la contemplent avec une satisfaction aussi désintéressée que si c’était une fin en soi. Ainsi l’utile, qui est moyen par rapport à une fin plus haute, est fin lui-même par rapport à ses conditions d’existence, et apparaît vraiment comme une fin à celui qui se propose sa réalisation. Ce principe de la subordination esthétique des moyens à la fin ne nous autoriserait donc nullement à classer les choses en deux catégories : d’un côté les moyens, réduits de par leur nature aux modestes fonctions d’utilité ; de l’autre les fins, ayant pour elles toute la noblesse et la beauté. En réalité il n’y a que des fins, subordonnées les unes aux autres, ou pour mieux dire en harmonie les unes avec les autres ; car il ne faut pas se figurer les choses comme disposées hiérarchiquement en série linéaire. Les rapports de finalité sont si complexes, si variables, si souvent réciproques, comme il arrive dans les organismes où chaque partie est à la fois moyen et fin par rapport aux autres, qu’un ordre de préséance quelconque serait bien difficile à établir.
48Continuons à suivre notre principe dans ses conséquences logiques. La véritable beauté, disons-nous, doit être fin en soi et non simple moyen. On en conclut qu’une chose, pour être belle, ne doit pas nous apparaître comme utile, mais comme agréable. Étrange déduction ! Une chose est donc simple moyen quand elle m’est utile, mais fin en soi quand elle me procure un agrément ? C’est au contraire dans ce dernier cas que je songe le moins à sa valeur propre, à sa dignité. Le comble du dédain, n’est-ce pas d’apprécier les choses ou les personnes au seul point de vue de l’agrément qu’elles nous procurent, comme si elles étaient faites uniquement pour notre plaisir ? – Mais qu’est-ce donc que l’utile, si ce n’est une simple promesse de plaisir, le plaisir à échéance plus ou moins lointaine, retardé par conséquent, frappé d’escompte, diminué ? Vous devez donc en tout cas lui préférer l’agréable. – L’utile en effet tend à une fin qui lui est supérieure. Mais cette fin n’est pas nécessairement le plaisir. Il faut et il suffit qu’elle soit un bien positif quelconque. Sommes-nous sensuels à ce point, que nous trouvions inutile tout ce qui n’aboutit pas à quelque jouissance ? Je ne saurais admettre que même au point de vue esthétique l’agréable doive toujours passer avant l’utile. Car l’utile peut mener à des fins très supérieures à l’agrément.
49On va se retourner alors d’un autre côté, et invoquer contre l’utile un nouveau principe, le principe du désintéressement. Accorder une beauté à l’utile, c’est laisser le jugement esthétique se déterminer par des raisons intéressées, qui sont contraires à sa définition même.
50Ce principe, chose bien faite pour surprendre, a été invoqué par les mêmes théoriciens qui identifient le beau à l’agréable. Ils veulent que les belles choses soient faites pour nous plaire, et en même temps que le jugement esthétique soit désintéressé. Je n’insisterai pas sur ce qu’il y a de contradictoire dans ces deux exigences ! Prenons l’objection en elle-même, pour ce qu’elle vaut isolément.
51Nous n’avons jamais admis que sous réserves ce principe du désintéressement absolu, n’estimant pas que l’idéal soit de se désintéresser de tout. Il serait, nous dit-on, très généreux, très esthétique, de nous montrer indifférents à ce qui nous est personnellement utile. Nous n’allons pas jusque-là. L’esthétique, comme la morale, ne nous prescrit rien que de raisonnable. Elle doit être désintéressée en ce sens qu’elle nous propose des fins plus hautes que notre plaisir et même que notre intérêt personnel. Mais elle ne nous interdit pas de le rechercher. Elle lui garde une valeur. Le Moi ne doit pas tout primer. Il n’est pas non plus haïssable. Qu’un objet m’aide à parvenir à mes propres fins, ce ne peut être une raison pour le dédaigner. Qu’il y réussisse au mieux, c’est une raison de l’admirer. Il prend donc de ce fait une valeur esthétique. Déjà, dans cette admiration, il y a un certain désintéressement. Ce n’est pas parce que l’objet m’est utile à moi-même que je l’admire, mais pour la perfection avec laquelle il répond à l’usage que j’en attends. Mais je ne m’en tiens pas là ; j’admire aussi ce qui est utile aux autres : alors c’est le désintéressement absolu. Quand par exemple j’admire un vêtement parce qu’il est confortable ; la fourrure d’un chat parce qu’elle est souple et chaude ; les griffes et les crocs d’un tigre parce que ce sont de terribles armes ; une locomotive parce qu’elle est visiblement propre à entraîner de lourdes masses avec une rapidité vertigineuse, un édifice parce qu’il est parfaitement aménagé : ces jugements esthétiques, fondés sur des raisons strictement utilitaires, sont pourtant aussi désintéressés qu’on puisse le souhaiter. Ils sont purs de toute jalousie, de toute envie, de toute crainte, de tout intérêt personnel. Je me réjouis, avec une complète abnégation, du bien d’autrui.
52Nous voyons en somme qu’il n’y a aucune raison pour refuser à l’utile toute valeur esthétique.
53Qu’une chose soit utile, à coup sûr cela ne l’empêche pas d’être belle. Un navire, une maison, un meuble sont des choses d’usage : n’y peut-on trouver de beauté ? Rien n’est plus utile que d’avoir des pieds, des mains, des bras : est-ce une raison pour que ces organes soient dépourvus de toute valeur esthétique ? Et dira-t-on que toute la beauté du corps doit être dans le luxe de la chevelure, dans la barbe et les moustaches, dans le rose des lèvres et la fraîcheur du teint, parce que ce sont des avantages de luxe pur et dont on pourrait se passer ? Je crois au contraire que ces avantages doivent être pour cette raison déclarés tout à fait accessoires ; ils ne méritent même d’être regardés comme esthétiques que comme signe indirect de qualités vraiment utiles, telles que la vigueur du tempérament ou la bonne santé. L’aile de l’oiseau, qui lui est la chose la plus utile, est sa plus grande beauté.
54Oui, dira-t-on. La beauté et l’utilité peuvent se rencontrer dans un même objet. Mais les choses qui présentent ce double caractère sont belles pour d’autres raisons que leur utilité. Nous pouvons trouver une certaine beauté à un plant de choux pour leur couleur verte et leur opulence végétale. Dans un artichaut, nous admirerons la disposition décorative de ses feuilles, plus élégantes encore que l’acanthe classique. Il est clair que si nous admirons ces plantes, ce n’est pas en tant que légumes, mais pour des qualités de tout autre ordre qu’elles possèdent accidentellement. Il semble même que dans ce cas l’idée que ce sont des légumes, c’est-à-dire des plantes domestiques et non sauvages, cultivées pour l’alimentation, destinées à faire la soupe ou à être farcies, est faite plutôt pour les déprécier. Quand un objet est à la fois beau et utile, sa beauté ne peut être goûtée que si l’on fait abstraction de son utilité. « Un champ de blé est beau pour celui qui le considère d’un regard désintéressé, il ne l’est plus pour le propriétaire qui le convertit mentalement en sacs de blé et en piles d’écus6. »
55Pourquoi et de quel droit, quand il s’agit d’un objet dont la fonction est d’être utile, faire ainsi abstraction de son utilité ? Si son usage n’a rien de vulgaire, il ne gâtera pas notre plaisir ; mais quand il devrait le gâter, il faut pourtant qu’il entre en compte dans notre jugement. Un bel artichaut, considéré en tant que légume, ne sera pas celui qui ressemblera le plus à un libre chardon, mais celui dans lequel la culture aura développé par sélection les organes alimentaires. Si je me désintéresse de la fin que le cultivateur s’est proposée, je pourrai admirer un champ de blé couvert d’herbes folles et de coquelicots plus que je ne ferais d’un champ sain et bien sarclé ; mais je n’en ai pas le droit ; car la beauté d’un champ cultivé ne doit pas être celle d’une lande sauvage. En juger ainsi, par le simple plaisir des yeux, ce serait juger en faux esthète, en esthète égoïste qui a pour idéal la beauté d’agrément personnel. – Mais d’autre part, je ne me croirais pas obligé non plus, considérant un objet utile, de faire abstraction de son agrément ; s’il présente cette qualité par surcroît, pourquoi n’en pas jouir ? Tout doit être compté, chaque chose en son rang et pour sa valeur : l’utilité comme beauté de fond, l’agrément comme beauté accessoire. Notre âme est assez complexe pour admettre ces divers sentiments à la fois, et il n’en peut résulter qu’une émotion plus riche et plus intense.
56Souvent j’ai éprouvé cette impression au pays de Flandre. Rien de pittoresque ; aucun accident de terrain ; les champs à perte de vue. Et pourtant, à certaines heures, surtout aux matins de mai, quand la brume bleuâtre s’inondait de lumière diffuse et qu’une vapeur montait de la terre grasse, quand les blés gonflés de sève semblaient sortir du sol à l’appel du soleil, cette plaine si monotone prenait une beauté majestueuse. Sans doute j’admirais cette harmonie de tons, ce jeu de lumière et de couleurs, enchantement des yeux. Mais à ces sentiments, d’un charme un peu superficiel, s’en mêlaient d’autres plus profonds. C’était de la sympathie pour tous les travailleurs qui avaient cultivé cette plaine. C’était la joie de voir la terre nourricière, bonne aux créatures, répondre à l’effort de l’homme par sa fécondité ; c’était l’idée qu’avec ce blé sortait du sol la richesse, le bien-être et la vie. Non, je n’oubliais pas la récolte ; au contraire, je la voyais d’avance, comme la fin positive vers laquelle tendaient tant d’énergies physiques et de labeur humain. Au fond de tous ces sentiments, il y avait bien une considération d’utilité ; et c’étaient pourtant, eux aussi, des sentiments esthétiques. Je sentais alors, profondément, ce que peut être la beauté de l’utile.
57En poursuivant l’utile on peut atteindre du même coup à la souveraine beauté. Dans les productions utilitaires de la nature, nous trouvons un goût plus sobre et plus sûr, un art plus accompli que dans ce qu’elle fait pour le plaisir des yeux. Tandis que les êtres organisés ont une perfection de structure incomparable, on pourrait souvent trouver à redire à leur ornementation ; on y découvrira souvent des traces de mauvais goût, des surcharges, des bizarreries et du clinquant. Le splendide manteau de cour que le paon laisse traîner derrière lui est de bien grand luxe. Dans l’animal de proie ou de course, où tout semble sacrifié à l’utilité, on devrait dire au contraire que rien n’est sacrifié à l’apparence : aussi quel style impeccable dans toute la structure ! De même les œuvres de l’homme trouveront souvent le style en ne visant qu’à l’utilité. Un meuble parfaitement adapté à sa fonction, que l’artisan se sera seulement appliqué à faire logique, commode, d’exécution irréprochable, devra produire, quand bien même il ne porterait aucun décor, un effet esthétique. Le moindre geste, celui de prendre un verre sur une table, sera beau quand il sera accompli avec simplicité, certitude et délicatesse, le plus pratiquement possible, sans rien qui vise à l’effet.
« Nous étions arrivés au sommet d’un plateau de ce pays de Caux en Normandie qui est souple comme un parc anglais, mais un parc naturel et sans limites. C’est l’un des rares points du globe où la campagne se montre complètement saine, d’un vert sans défaillance. Un peu plus au nord l’âpreté la menace ; un peu plus au sud le soleil la fatigue et la hâle. Au bout d’une plaine qui s’étendait jusqu’à la mer, des paysans édifiaient une meule. – Regardez, me dit-il, vus d’ici ils sont beaux. Ils construisent cette chose si simple et si importante qui est par excellence le monument heureux et presque invariable de la vie humaine qui se fixe : une meule de blé… Voyez donc l’eurythmie de l’existence humaine dans ses mouvements utiles. Regardez l’homme qui mène les chevaux, tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la fourche, les femmes penchées sur le blé et les enfants qui jouent. Ils n’ont pas déplacé une pierre, remué une pelletée de terre pour embellir le paysage ; ils ne font pas un pas, ne plantent pas un arbre, ne sèment pas une fleur, qui ne soient nécessaires. Tout ce tableau n’est que le résultat involontaire de l’effort de l’homme pour subsister un moment dans la nature ; et cependant ceux d’entre nous qui n’ont d’autre souci que d’imaginer ou de créer des spectacles de paix, de grâce ou de pensée profonde n’ont rien trouvé de plus parfait et viennent simplement peindre ou décrire ceci quand ils veulent nous représenter de la beauté ou du bonheur7. »
58Il est au moins un cas où l’utilité coïncide absolument avec la beauté : c’est celui où l’objet est fait spécialement à fin d’utilité. Dans ce cas en effet, ce que nous devons lui demander avant tout, c’est d’être conforme à sa destination. Là est sa perfection ; là par conséquent est sa beauté. Une belle hache, c’est une hache solide, tranchante, bien en main ; chacune de ces qualités pratiques, qui vont dans le sens de son utilité, tend à lui donner la valeur esthétique qu’un tel instrument comporte. De même, tout objet utile, un vase, un meuble, un édifice, un navire, une machine, aura pour essentielle beauté d’être visiblement apte à remplir sa fonction. Nous devrions juger de même de la beauté organique : tout organe affecté à une fonction déterminée devra être réputé beau quand il aura la structure reconnue la mieux appropriée à cette fonction. Les mains étant faites pour manier les objets, et non pour être étalées comme un simple objet de contemplation, leur véritable beauté ne sera ni d’être blanches, ni d’avoir des doigts fuselés, ou telle autre qualité de couleur ou de dessin, mais d’être de par leur structure fortes et adroites. Les yeux étant faits pour voir et non pour être regardés, de beaux yeux seront avant tout de bons yeux qui voient bien. Dans tous les cas de ce genre, l’utile et le beau coïncident et doivent coïncider.
59Reste à savoir s’il y a entre l’utile et le beau une solidarité constante, c’est-à-dire si tout ce qui est utile a par là même quelque beauté, et tout ce qui est beau quelque utilité.
60Il y a, dit-on, des choses très utiles qui sont tout à fait dépourvues de beauté. – Quand bien même il serait reconnu qu’en aucun cas l’utilité seule ne suffit pour constituer une beauté, cela ne prouverait pas qu’elle n’a aucune valeur esthétique. En effet, à raisonner ainsi on pourrait démontrer qu’aucune des qualités requises pour qu’une chose soit belle n’a de valeur, la plupart ne produisant d’effet esthétique, que lorsqu’elles font partie d’un ensemble. Dira-t-on que la basse d’un chant ne peut être dite belle, parce qu’entendue isolément elle n’aurait aucune beauté ? La question est de savoir si l’utilité, s’ajoutant à un ensemble de qualités esthétiques, en augmente la valeur. Or cela me semble difficile à nier. L’utilité d’un objet prévient en sa faveur ; elle nous le fait regarder avec plus de bienveillance. De ce que le vin est fait pour être bu et un fruit pour être mangé, cela n’enlève rien à leur effet esthétique, bien au contraire. L’utilité peut même dans certains cas racheter la laideur ; une tranche de viande saignante nous apparaîtrait comme un objet hideux si nous nous désintéressions de son utilité.
61Les choses très utiles mais très laides que l’on pourrait citer sont presque toujours des choses qui, utiles en un sens, sont nuisibles dans l’autre, parce qu’elles nous affectent désagréablement. Du fumier est très utile aux plantes qu’il alimente. Des entrailles sont très utiles à l’animal comme appareil digestif. Et pourtant nous trouvons ces objets tout à fait dépourvus de beauté. C’est que l’impression de dégoût qu’ils nous donnent est la plus forte. Mais je dis que même dans ce cas le sentiment que ces choses sont utiles intervient pour atténuer au moins leur laideur. Un tas de fumier ne paraît plus aussi répugnant et ne choque plus autant les yeux quand on le considère comme engrais ; dans l’âme d’un jardinier il pourra même éveiller un certain sentiment esthétique. Des entrailles sont chose horrible à voir ; mais qu’on le remarque bien, ce qui nous fait surtout horreur, c’est qu’elles soient brutalement exposées au-dehors : un mystère de la vie a été violé. Dans les conditions où elles sont utiles, c’est-à-dire en place et cachées, sont-elles encore une laideur ? Déparent-elles un organisme ? En les considérant comme appareil digestif, on devrait leur trouver encore une certaine beauté physiologique, résultant de leur bon fonctionnement.
62Il est certain que ce qui nous est le plus utile nous apporte parfois peu de jouissance esthétique ; quand nous en sommes réduits à ce dont nous ne pouvons nous passer, comme toujours nous désirons davantage, nous éprouvons plutôt le sentiment d’une privation. Avoir juste ce qu’il faut d’air pour ne pas asphyxier, d’aliments pour ne pas mourir de faim, de forces pour se mouvoir, c’est la misère. Un objet quelconque fait pour l’utilité, un meuble par exemple, nous semblera bien pauvre si nous y sentons une trop stricte économie de matière ou de main-d’œuvre. L’utile ne nous suffira donc jamais, si l’on entend par là ce qui répond strictement aux nécessités de la vie : ce que nous désirons pour nous-même et souhaitons à tout être animé, c’est la vie pleine et largement épanouie. La beauté commence donc pour nous au superflu. Ce qui est bon en soi ne nous procure de plaisir esthétique que lorsque nous l’avons en surabondance. Un voyageur, désireux de régler au plus juste ses dépenses de voiture, procédait ainsi : il ne demandait pas à son conducteur ce qu’il lui devait ; mais sans rien dire, il lui mettait dans la main de petites pièces de monnaie, une à une, jusqu’à ce qu’il le vît sourire ; alors il retirait la dernière pièce. C’était connaître le cœur humain. Tant que la vie nous apporte seulement ce que nous estimons nous être dû, nous restons sérieux ; la beauté, c’est ce surcroît qu’il y aurait, parcimonie à nous retirer, et que nous accueillons avec un sourire.
63Mais de cela même on ne saurait conclure que le nécessaire lui-même puisse jamais être dépourvu de toute valeur esthétique. Si nous n’en jouissons pas positivement, sa possession nous donne le bien-être physique et la sécurité morale, indispensables à l’épanouissement de tous les sentiments esthétiques. Là où il fait défaut il ne saurait y avoir de beauté. Toute misère est laideur. On dit parfois que nous avons une tendance à préférer le superflu au nécessaire ; mais ce que nous préférons en réalité, c’est d’avoir les deux. Nous ne dédaignons le nécessaire que lorsque nous l’avons ; dès qu’il nous manque nous sentons son prix. Ce qui nous est vraiment utile doit toujours avoir quelque beauté.
64Soit, dira-t-on, tout ce qui est utile est beau. Mais la réciproque n’est pas vraie, et par conséquent l’idée du beau embrasse et déborde l’idée de l’utile. Il est des choses parfaitement belles qui ne sont d’aucune utilité. – Lesquelles donc ? – Mais un tableau, une statue, une symphonie, un poème ! – De tels objets ont au moins cette utilité de nous procurer un plaisir. Ils sont une source permanente de jouissances délicates. Quand ils n’auraient été faits que pour cela et ne serviraient qu’à cela, ils ne seraient pas inutiles. Mais on peut leur assigner une fonction plus haute, à laquelle l’artiste a peut-être pensé ; c’est d’élever les âmes ; c’est de les unir dans la contemplation d’une même beauté, et de contribuer ainsi à notre culture individuelle et sociale. L’œuvre d’art ne répond à aucun besoin grossier, matériel ; mais elle répond aux besoins supérieurs de notre âme. Certains spectacles de la nature n’ont de même aucun intérêt pratique. Les étoiles que nous apercevons, scintillantes dans les profondeurs du ciel, ne nous envoient qu’une bien faible lumière ; elles nous éclairent à peine, et en ce sens on peut dire qu’elles ne nous sont d’aucune utilité. Mais ne nous ont-elles pas rendu d’autres services ? Ne nous ont-elles pas suggéré des pensées très hautes, des émotions sublimes ? N’ont-elles pas contribué à mettre en nous l’idée et le sentiment de l’infini ? L’âme humaine ne serait pas ce qu’elle est, si les étoiles n’existaient pas. Elles ne nous sont donc pas inutiles. J’ai beau chercher, je ne vois pas de chose vraiment belle qui soit tout à fait dépourvue d’utilité. Je ne puis même croire qu’il en existe ; car s’il était une chose parfaite en tout le reste mais qui m’apparaîtrait à la réflexion comme absolument inutile, cette pensée la déprécierait à mes yeux ; je me dirais que quelque chose lui manque, et par conséquent qu’elle n’est pas tout à fait belle. Ne servir à rien ni à personne ne saurait passer pour une perfection. On a pu le soutenir dans un moment d’humeur, par réaction contre l’esprit platement et vulgairement utilitaire, qui ne voit rien au-dessus des nécessités immédiates de la vie. Mais ceux mêmes qui l’ont dit auraient protesté, si on leur avait affirmé que l’art ne répond à aucun besoin. Ils ne veulent pas qu’il soit entaché d’utilitarisme : ils reconnaîtront volontiers que c’est une chose des plus utiles. Le plus grand stimulant dans une vie consacrée à l’art, est de pouvoir se dire qu’on n’a pas travaillé en vain. Nous ne pouvons nous figurer la beauté comme une perfection égoïste, renfermée en soi et n’existant que pour elle-même ; nous voulons qu’elle se répande au dehors de quelque manière, qu’elle soit bonne, bienfaisante, utile, que tout être puisse en tirer quelque profit ou quelque joie. La véritable perfection, c’est ce que chacun de nous aurait un intérêt suprême à voir réalisé en soi ou en dehors de soi. J’arrive ainsi à cette conclusion, qui eût semblé paradoxale si je l’eusse présentée d’abord : c’est qu’il ne peut y avoir conflit entre le beau et l’utile.
Hiérarchie des fins
65Chaque fois qu’une opposition semble se produire entre le beau et l’utile, nous avons pu montrer qu’il y avait méprise. Ce que l’on prend pour un conflit entre le beau et l’utile, c’est toujours un conflit de fins : conflit entre nos fins et celles d’autrui, conflit entre une fin inférieure et une fin supérieure. Dans le site le plus pittoresque, on installe une usine ; on capte une chute d’eau pour lui faire actionner des turbines : voilà, dit-on, le beau sacrifié à l’utile. Non, ce sont plutôt les intérêts du promeneur sacrifiés à ceux de l’usinier. Ce terrain, cette chute d’eau peuvent être affectés à deux usages : soit à procurer aux passants un objet de contemplation ; soit à faire vivre une industrie. Dans l’un et l’autre cas, qu’on le remarque bien, il y aura à la fois utilité et beauté, car il est très utile à l’homme qu’on lui conserve quelques coins paisibles où il puisse se reposer de son labeur dans la contemplation de la nature, et d’autre part, dans une usine prospère en pleine activité, il y a autant de beautés réelles que dans un rocher et une chute d’eau. Le conflit n’est donc pas entre l’utile et le beau, mais entre diverses fins. Quand par la sélection et par la culture nous provoquons dans une plante l’hypertrophie de certains organes pour la rendre plus nutritive ou plus décorative, nous sacrifions l’intérêt propre de la plante à notre intérêt à nous. Ainsi les fins que nous poursuivons sont souvent en conflit entre elles, en conflit avec celles que poursuit la nature. De là des questions de casuistique très délicates. En cas de conflit, quelle est la fin qui doit primer les autres ? Jusqu’à quel point avons-nous le droit de sacrifier les intérêts de l’un à ceux de l’autre ? L’idéal serait évidemment que chaque être pût se développer librement et pleinement. Mais dans la pratique cela n’est pas possible. La seule règle générale que l’on puisse poser est que plus un être a de dignité, plus il mérite d’être traité comme une fin en soi et non comme un simple moyen ; en un mot que lorsqu’une conciliation est impossible, les fins inférieures doivent être sacrifiées.
66Entre deux objets également conformes à leur fin, nous devrons estimer plus beau celui qui est adapté à une fin plus élevée. Il y a donc, dans la perfection même, des degrés qu’il s’agira d’évaluer.
67Le difficile, il est vrai, sera d’établir cette hiérarchie. Nous pourrions bien poser en principe que ce qui est moyen doit être réputé inférieur à ce qui est fin en soi, et que dans une série de fins subordonnées les unes aux autres, la fin ultime peut être tenue pour la plus élevée. Mais nous avons vu que dans la nature les moyens et les fins ne se présentaient pas ainsi en série linéaire, de sorte qu’il est presque impossible de déterminer par raison objective leur hiérarchie véritable. Celle que nous pourrons présenter sera toujours quelque peu arbitraire. Nous devons nous prononcer pourtant. Dans une théorie qui prétend mesurer les degrés de la beauté aux degrés de la perfection, il faut bien que nous ayons présent à l’esprit l’idéal de la fin suprême qui devrait être atteinte. Voici donc, selon nous, quelle est la fin vers laquelle convergent les aspirations de la nature, et dans laquelle nous devons trouver la plus haute beauté.
68Plaçons-nous par hypothèse dans un monde tout physique, à une date de l’évolution cosmique où ni la vie ni la pensée n’auraient encore apparu. Dans ce monde de matière brute, y aurait-il un bien quelconque, des choses qui pourraient être dites supérieures et préférables à d’autres ? Mais en quoi supérieures ? Et pour qui préférables ? Ce déroulement indéfini de phénomènes physiques ou mécaniques serait sans but ni raison. Plus on essaie d’entrer dans cette hypothèse, plus on reconnaît que toutes nos idées du bien, du mal, du beau, du laid dans le monde physique sont relatives aux êtres vivants ; c’est du jour où des êtres vivants ont pu apparaître sur notre planète, que toute la série d’événements physiques qui a rendu cette apparition possible a pris un sens et une raison d’être.
69Pourquoi la matière, si ce n’est pour qu’en s’organisant elle puisse produire de la vie ? Pourquoi la vie, si ce n’est pour qu’en prenant conscience d’elle-même elle puisse produire des sensations, et des émotions, et de la pensée et de l’amour ? L’épanouissement d’une âme consciente, c’est bien, semble-t-il, le but suprême de l’évolution. Tout reste en suspens et sans raison suffisante, tant que ce résultat n’a pas été obtenu. C’est la fin par rapport à laquelle tout le reste est moyen.
70Si la pensée et la sensibilité n’avaient été données aux êtres animés que pour leur assurer les moyens de vivre, l’extrême développement qu’ont pris ces facultés dans un certain nombre d’espèces animales ne se comprendrait guère. À quoi bon cette complication de moyens, pour arriver à un résultat qui pouvait être si facilement obtenu à moins de frais ? La plante n’a pas besoin de s’agiter et de s’inquiéter pour vivre : avec quelques instincts très élémentaires, l’existence lui est assurée. Un rudiment d’intelligence suffit aux animaux inférieurs. L’individu vit heureux et paisible, l’espèce se perpétue avec un minimum de facultés psychiques. Quand on arrive aux espèces supérieures, les moyens vont se compliquant, l’existence devient de plus en plus laborieuse. À la vie béate du mollusque dans sa coquille, comparez l’existence de l’oiseau ; toujours inquiet, sur le qui-vive, balancé sur sa branche, l’aile ouverte au vent qui va l’emporter, préoccupé de se construire son nid, d’élever sa couvée, trouvant à peine quelques instants de loisir pour contempler et chanter, il ne réussit à vivre que par une prodigieuse complication d’instincts. Les fourmis n’auraient pas besoin, pour perpétuer leur espèce, de cette vie sociale si étrangement perfectionnée ; les pucerons qu’elles élèvent ont plus simplement résolu le problème de l’existence. On est déconcerté, quand on voit les abeilles à l’œuvre, de ces merveilles d’industrie, de ce labeur acharné, de cette vie d’abnégation toujours sacrifiée au lendemain. Pourquoi prendre tant de peine ? Ne feraient-elles pas mieux de jouir de l’existence et de bourdonner au soleil, comme de simples mouches ? (Mœterlinck). Arrivons à l’espèce humaine. Ici la complication de l’existence devient presque absurde. Nous avons beaucoup plus d’intelligence qu’il ne nous en faudrait pour vivre ; et les raffinements de notre sensibilité ne servent guère qu’à donner plus de prise à la douleur.
71Ainsi l’évolution qui a compliqué peu à peu les types organiques pour aboutir à la production d’êtres d’une mentalité supérieure est incompréhensible, si l’on admet que l’intelligence, la sensibilité, la moralité ne sont que des moyens, la vie physique étant le but. Mais si l’on renverse cet ordre de finalité ; si l’on admet au contraire que la vie physique est un simple moyen, et que le développement des facultés psychiques est la fin véritable, tout redevient clair. Les êtres ont cherché à croître en intelligence et en sensibilité parce qu’en cela consistait leur bien. Dans l’espèce humaine au moins, il est manifeste que cette fin a été poursuivie avec pleine conscience, comme la plus désirable ; l’homme a vécu pour se perfectionner ; il s’est réjoui de chaque progrès qu’il a pu faire, non parce qu’il y trouvait un moyen de vivre plus heureux, mais parce qu’il se sentait croître en dignité. Là est la grande alternative morale. Il faut dire oui ou non à l’évolution. Il faut aller résolument dans le sens de la nature et décider que désormais nous ferons du plus grand développement moral notre véritable fin ; ou bien renoncer à tous nos progrès, revenir en arrière et redescendre les échelons si laborieusement gravis. Il y a des moments où le plus vaillant hésite. Il serait si doux de s’abandonner à la pente ! On écoute les voix qui d’en bas nous appellent à la vie élémentaire. On se dit que la sagesse est de se contenter de peu. On serait tenté de renoncer à ce rêve fatigant de civilisation, d’arts et de science, de progrès moral, pour se laisser aller à la simple joie de vivre. Le but que l’on poursuivait est encore si lointain ! La montée est si rude ! Aura-t-on la force d’aller plus loin ? À cette question que l’on se pose avec angoisse, il n’y a qu’une réponse toute pratique ; c’est de se relever, si las que l’on soit, et de se remettre en route. La véritable loi de l’homme, celle qu’il doit s’imposer, c’est la loi de progrès.
72Que pouvons-nous faire de mieux en ce monde, que de nous élever à la vie psychique la plus riche et la plus harmonieuse, d’agir de toutes nos énergies morales, de nous développer en tous sens, et d’unir nos efforts, de nous aider les uns les autres à réaliser cet idéal ? Notre idéal doit être d’arriver d’un commun effort à la vie de l’âme la plus élevée. Et c’est par rapport à cet idéal que nous mesurerons les degrés de la beauté.
73Pourquoi nous arrêtons-nous à cette conception ? Nous l’adoptons parce qu’elle répond mieux que toute autre à l’évolution du monde, aux plus profondes aspirations de l’âme humaine ; parce qu’elle assigne à la vie le but le plus intelligible ; et enfin, c’est notre raison la plus décisive, parce qu’il nous est impossible d’en imaginer une plus désirable. Ces raisons sont plus inclinantes que nécessitantes. À vrai dire, aucun principe premier ne saurait être démontré. Ce sera donc, si l’on veut, notre postulat.
74Résumant les résultats obtenus, nous nous trouvons en possession de ces principes, qui nous semblent devoir s’imposer à toute esthétique rationnelle :
La beauté est dans l’évidente perfection.
Toute chose est parfaite en son genre quand elle est conforme à sa fin.
Les degrés de la perfection se mesurent à la valeur relative des fins.
La fin la plus élevée que nous puissions concevoir est le plein épanouissement de la vie consciente.
75Reste à appliquer systématiquement ces principes, et à nous en servir pour rectifier les idées que nous nous faisons communément de la beauté. Prendre nos évaluations telles que nous les avions établies antérieurement à la réflexion ; chercher les motifs qui nous ont déterminés, et juger de la valeur ordinaire de ces motifs, telle sera la marche de notre enquête. Ainsi nous pourrons utiliser à la fois les données de l’esthétique expérimentale et les résultats antérieurement acquis par l’esthétique rationnelle, l’une nous donnant les motifs inconscients de nos préférences, et l’autre les motifs conscients de nos admirations. Après tant d’analyses, le moment est peut-être venu d’essayer une synthèse, où les vérités partielles qui ont été successivement perçues par les esthéticiens viennent se concilier.
76Je crois les principes sur lesquels je m’appuie assez solides pour autoriser dès maintenant des applications. Dans une certaine mesure, je compte sur leurs applications mêmes pour achever de les justifier, le tout prenant ainsi la valeur d’un système. Un ensemble d’idées bien liées, c’est ce que l’on appelle une science ; et l’accord de la pensée avec elle-même est, après tout, le seul critérium de vérité.
Notes de bas de page
1 Critique du jugement, trad. Barni, t. I, p. 112.
2 Eugène Véron, L’Esthétique, 1878, p. 218.
3 Chaignet, Les principes de la science du beau.
4 Ruskin, Les sept lampes de l’architecture, chap. i.
5 H. Helmholtz, Théorie physiologique de la musique, trad. Guérault, p. 481.
6 Rabier, Leçons de philosophie, t. I, p. 626.
7 Maurice Mœterlinck, La vie des abeilles, liv. V, chap. x.
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