Conclusion
p. 283-286
Texte intégral
1Les voies de l’ascension étaient largement tracées pour Fleury. Celui-ci ne les a pas inventées, il a suivi le sillon. En fait d’homo novus, la trajectoire épiscopale était toute tracée, préparée depuis un siècle par l’effort collectif de tout un lignage. Mais par-delà ces tendances lourdes, attendues, quelques points originaux demeurent.
2Comptons d’abord avec l’exceptionnelle longévité du cardinal. Il lui fut donné, on l’a dit, de rebondir après l’épiscopat fréjusien et de commencer une seconde carrière à un âge déjà avancé (62 ans). Évidemment, nul ne savait que le terme ne se situait qu’en 1743, ce qui profita en plusieurs circonstances au vieillard. Souvent sous-estimé en raison de sa « modestie » et de son front chenu, il paraît quantité négligeable en regard des jeunes poids lourds de la cour. De surcroît, il n’a rien de l’intrigant pressé qui éveille soupçons et jalousies, et coalise contre lui ses rivaux. On a longtemps voulu voir calcul et dissimulation en cette bonhomme simplicité. C’est vrai en partie, et il n’est pas besoin d’avoir lu La Rochefoucauld pour deviner l’orgueil du dépouillement derrière la modestie la plus authentique. Mais Fleury sait également d’où il vient, d’une lignée de financiers languedociens anoblis récemment par l’office, et ne peut, en dignité, rivaliser avec les grands versaillais. On comprend mieux dans cette perspective un certain attentisme, notamment après la disparition du Régent, et son effacement volontaire au profit de Bourbon. Par comparaison, Richelieu, bouillant gentilhomme, ignorait ce type d’inhibition, de même que Mazarin, bien né malgré les rumeurs du temps, et qui, brillant rejeton de cette Méditerranée longtemps pivot de la civilisation occidentale, pouvait à certains égards se regarder comme supérieur à ses nouveaux compatriotes.
3Le second atout de Fleury, c’est son signalement politique et idéologique. On a dit ses accointances avec la vieille cour et son jacobitisme sentimental. Rien qui dût, par conséquent, enchanter le Régent et Dubois. Mais son soutien à la bulle, qui ne se démentira jamais, sait opportunément se démarquer d’un jésuitisme agressif. Même, les relations ont pu être assez mauvaises avec la Compagnie de Jésus un peu avant sa désignation comme précepteur royal, sans atteindre cependant un point de non-retour. Constitutionnaire, il l’est donc, mais point trop marqué, ennemi des extrêmes. Sa grande force, après 1718, c’est d’épouser le centre de gravité idéologique du gouvernement qui, passé cette date, se rapproche des gros bataillons constitutionnaires du clergé. Fleury apparaît alors bel et bien au centre de cette majorité, unigenitiste, fermement mais sans excès superflus, et adversaire de tout aventurisme belliqueux en matière diplomatique.
4Il faut évidemment souligner l’importance du préceptorat et de l’amitié royale, jamais démentie. Bornons-nous seulement à mettre cet aspect en perspective. La captation des faveurs royales est indubitablement la condition obligatoire de l’arrivée au pouvoir puis de sa pérennisation. Richelieu finit par l’obtenir, mais non sans mal (quel regard dut au début jeter Louis XIII sur ce transfuge, ex-créature de Marie de Médicis ?) et d’ailleurs toujours sujet à d’éventuelles rechutes : on songe à la « Journée des Dupes » ou aux diverses manœuvres des confesseurs royaux pour infléchir la politique du Très-Chrétien dans un sens favorable aux intérêts de la catholicité et de l’Espagne – et accessoirement reléguer Son Éminence dans quelque prison d’État. Quant à Mazarin, le soutien d’Anne d’Autriche lui permit de traverser la Fronde et de durer, Louis XIV rongeant son frein mais ne pouvant décemment désavouer un homme qui lui avait sauvé la mise en ses jeunes années, jusqu’à sa mort en 1661. Par contraste, les relations entre Louis XV et Fleury paraissent beaucoup plus apaisées. Guère d’orage et une influence prépondérante du cardinal qui forma largement son élève. L’ancien évêque de Fréjus y avait quelque mérite : il n’était pas aisé d’apprivoiser l’enfant farouche et mélancolique, tout en lui dispensant un enseignement qui fut, au total, de qualité. À plus long terme cependant, on peut s’interroger sur le bénéfice d’un si long tutorat qui finit par infantiliser politiquement le roi, lequel avait des lumières mais osa rarement trancher en sa pleine majorité.
5Enfin, Fleury aux affaires, c’est un certain style qui s’impose, mélange de tradition et de rupture. Ce dernier aspect est le plus évident. À rebours de ses alter ego cardinalices du xviie siècle, il n’amassa pas de fortune considérable. Son train de vie fut modeste et simple, plutôt sédentaire, se résumant aux demeures royales et à Issy où il aimait à se reposer. Rien non plus à redire sur le chapitre des mœurs : la réforme catholique et l’esprit classique sont passés par là. Avec lui, c’est une culture de l’ostentation, éminemment aristocratique, qui est mise sous l’éteignoir. Elle lui vaut les faveurs de Barbier et le mépris de d’Argenson. On est loin, en tout cas, de l’atmosphère baroque où évoluait Richelieu ou Mazarin.
6Ce constat d’une certaine « normalité » chez le précepteur royal appelle une dernière remarque qui anticipe sur ce qui pourrait être le récit de l’après 1726. Quelle fut la dimension historique de Fleury ? Notre étude ne permet pas de conclure. On s’autorisera toutefois à prolonger notre coup d’œil jusqu’en 1743, voire à embrasser le xviiie siècle. Guy Chaussinand-Nogaret parle assez cruellement d’un « faux grand-homme1 ». Accordons-lui que Fleury a vécu trop longtemps. Pour sa gloire, il eût mieux valu partir en 1739, tout auréolé des lauriers de la guerre de Succession de Pologne. Le conflit contre Marie-Thérèse, ensuite, laisse le sentiment que le nonagénaire ne contrôle plus la situation. La vieillesse, qui l’avait tant de fois servi – lui accordant cette chance inespérée de commencer une carrière politique quand tant d’autres touchaient au tombeau –, cette vieillesse s’achève en naufrage. La suite du réquisitoire, par contre, est bien sévère, injuste même. Le cardinal n’aurait pas vu l’évolution inéluctable des mœurs et de la civilisation, 1789 se profiler à l’horizon. Il est exact que son action fut profondément conservatrice, inscrite tout entière dans le cadre de l’absolutisme et d’une défense intransigeante du catholicisme d’alors. Mais le contraire eût été étonnant. On imagine mal le précepteur et principal ministre du Très-Chrétien œuvrer en conscience au sabotage des bases idéologiques de la monarchie.
7Dans ces limites, et quoi qu’on en dise, le bilan ne laisse pas d’être remarquable. La Lorraine acquise sans alarmer l’Europe, l’affaire de la bulle gérée avec ténacité et fermeté, mais sans cruauté, les pertes humaines et matérielles du royaume réparées 20 ans seulement après le « Grand Hyver » de 1709 : on confessera que Louis XV aurait pu être moins bien servi. Certes, Fleury n’est pas à créditer également de tous ces succès. Le rétablissement économique a profité de n’être pas troublé par une poussée belliqueuse trop massive. Il s’est fait de lui-même, sans que les lumières du cardinal-ministre y entrent pour beaucoup. Fleury n’appartient pas à la catégorie des héros historiques dont la volonté est à l’origine de tournants décisifs. Ce n’est pas Richelieu proposant à Louis XIII de bousculer l’hégémonie des Habsbourg en 1635, ni Mazarin continuant sur cette lancée malgré les années épouvantables de la Fronde. Les temps furent plus cléments pour le Languedocien, homme d’un xviiie siècle qui eut l’idée du bonheur. Il accompagna les évolutions politiques et économiques de son temps plus qu’il ne les contraria. Mais c’est qu’il les savait profitables et d’ailleurs inévitables. Fleury fut un ouvrier habile qui fit bien ce qu’il avait à faire. Cela, après tout, suffit à remplir une vie.
Notes de bas de page
1 Chaussinand-Nogaret, 2002. C’est le titre de la conclusion.
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