Chapitre XXII. Premières tensions entre Bourbon et Fleury : le mariage du roi
p. 245-256
Texte intégral
La mise en place du duumvirat Bourbon-Fleury
1L’affaire est expédiée à la hussarde. Aussitôt expiré Philippe d’Orléans, le marquis de La Vrillière, « en courtisan qui sait profiter de tous les instants critiques1 », se rue pour apprendre la nouvelle au roi, à Fleury et à Bourbon. Nulle hésitation de la part de Fréjus qui seconde prestement M. le Duc, venu réclamer la place de feu son cousin :
« Ce prélat, qui étoit auprès du Roi lorsque le duc de Bourbon vint lui parler, apercevant que Sa Majesté ne répondoit rien à ce prince, & le regardoit, comme pour demander son avis, donna de lui-même l’interprétation qu’il jugea à propos, au silence que le Roi gardoit : car en adressant la parole au duc de Bourbon, Vous voyez, Monsieur, lui dit-il, que le Roi agrée la proposition que vous lui faites, & que Sa Majesté vous accorde la place de premier ministre2. »
2Bourbon prête serment sur-le-champ, « en sorte que l’on apprit presque en même temps M. d’Orléans mort, et M. le duc premier ministre3 ».
3Cet épisode, décrit unanimement par les mémorialistes, soulève une grande question : Fleury s’est-il laisser subtiliser le pouvoir par le duc de Bourbon qui, plus audacieux, aurait su saisir sa chance ? On peut en douter car il lui était bien difficile de rivaliser avec un prince du sang qui s’était préparé de longue date à l’éventualité de gouverner. Certes, le soutien du roi lui est acquis. Encore fallait-il durer au pouvoir et faire face aux princes du sang, Bourbon et Orléans. Lourde tâche. Il était après tout dans la logique du système politique de la cour que joue une manière d’alternance. La maison de Condé, longtemps diminuée, prenait sa revanche sur les Orléans. La disparition du Régent n’a d’ailleurs pas véritablement pris au dépourvu Fleury qui avait eu l’occasion d’évoquer auprès de Saint-Simon l’après-Orléans quelques mois plus tôt. Le mémorialiste l’avait exhorté à se préparer à devenir premier ministre si d’aventure disparaissait le Régent, et à devancer M. le Duc, coupable de bêtise aggravée, insatiable et qui, du fait de son état de prince du sang, serait « pleinement roi » sous l’autorité toute formelle d’un enfant4. Fleury s’était récrié, estimant que « Monsieur le Duc avait du bon, de la probité, de l’honneur, de l’amitié pour lui5 ». L’évêque avait mis en avant le poids du système clientéliste et ses relations avec les Condé qui l’avaient jadis honoré de leur estime. La suite du passage est davantage politique et témoigne d’une réelle lucidité :
« qu’au fond, de M. le duc d’Orléans à un particulier, la chute était trop grande ; qu’elle écraserait les épaules de tout particulier qui lui succéderait, qui ne résisterait jamais à l’envie générale et à tout ce qui lui susciterait la jalousie de chacun ; qu’un prince du sang, si fort hors de parité avec qui que ce fût, n’aurait rien de tout cela à démêler ; que, dans la conjoncture dont je lui parlais comme prochaine, il n’était pas possible de jeter les yeux que sur un prince du sang, et parmi eux sur Monsieur le Duc, qui était le seul d’âge et d’état à pouvoir remplir cette importante place ; qu’au fond il n’était point connu du Roi et n’avait nulle familiarité avec lui, quoique la place de surintendant de son éducation […] eût dû et pu lui procurer l’un et l’autre ; qu’il aurait donc besoin de ceux qui étaient autour du Roi, et dans son goût et sa privance ; qu’avec ce secours et les mesures que Monsieur le Duc serait obligé d’avoir avec eux, tout irait bien ; qu’enfin plus il y pensait et y avait pensé, plus il se trouvait convaincu qu’il n’y avait que cela de praticable6 ».
4Indépendamment des arrière-pensées prêtées par Saint-Simon à Fleury, le raisonnement du futur cardinal se tient parfaitement. Seul, effectivement, un prince du sang « hors de pair » est capable de s’imposer avec un minimum de consensus. Le Régent ne l’ignorait pas et avait associé de longue date Bourbon au pouvoir. On peut d’ailleurs se demander avec Yves Coirault si la proposition de Saint-Simon, au cas où elle eût été agréée, ne visait pas à discréditer Fréjus qui, sorti de sa réserve, se fût mis en tête de disputer la succession du Régent au duc de Bourbon7 : critiques prévisibles à la cour sur les ambitions d’un prélat sorti d’une famille de petits financiers et poussant l’outrecuidance à prétendre supplanter un rejeton de la maison de France. Si modestie et absence d’ambition il y a eu de la part du prélat, cet édifiant désintéressement se lestait donc au passage de quelques solides considérations tactiques. Selon Fleury, d’autre part, le risque de tyrannie ministérielle que redoutait Saint-Simon était conjuré par sa propre présence au conseil et en tant que précepteur royal. Ce n’est pas nécessairement que, dans l’esprit de Fleury, Bourbon fût « le représentant et le plastron de premier ministre, tandis que lui-même, Fréjus, deviendrait le véritable premier ministre par sa situation avec le Roi8 », mais, à tout le moins, il y a là le projet d’un partage du pouvoir entre les deux hommes selon des modalités implicites appelées éventuellement à se modifier.
5Ces diverses raisons politiques, finalement peu contestables, ne sont pas exclusives d’autres moins avouables. Fleury peut trouver intérêt à laisser Bourbon se charger du gros du travail et assumer les mesures les moins populaires. Comme en toute « cohabitation », il faut compter avec l’usure du pouvoir. M. le Duc est de loin le plus exposé. Le cardinal se retrouve donc dans une position qui lui est habituelle : en retrait mais toutefois incontournable, rival non déclaré, il attend, prêt à exploiter les faux pas de son partenaire. La dévolution du pouvoir à Bourbon s’effectue en effet dans un contexte tout à fait particulier, contre la promesse de laisser à Fleury un très large droit de regard sur la politique générale. Plus que jamais, Fleury est l’homme du roi et réussit à obtenir ce qui avait été refusé à Villeroy : Bourbon ne sera jamais seul avec le prince, obligatoirement flanqué de son fidèle mentor. Avantage inouï, dont on a peine à penser que M. le Duc n’ait pas entrevu les conséquences dévastatrices sur son autorité future. Mais il n’a guère le choix et ne peut négocier longuement. Il lui faut mettre à profit ces quelques heures de confusion, alors que la nouvelle de la mort du duc d’Orléans commence à se répandre. Attendre, c’est prendre le risque de se voir supplanté par d’autres rivaux, dont le plus dangereux est le nouveau duc d’Orléans, déjà en place au conseil royal. Fleury, qui s’est imposé comme l’interprète des volontés royales d’un enfant de 13 ans, est donc le maître du jeu. Paradoxalement, il n’est pas assez fort pour se saisir du pouvoir (en a-t-il d’ailleurs l’intention ?), mais l’est suffisamment pour le donner. Il établit d’emblée un rapport de force qui contraint la nouvelle équipe dirigeante à lui accorder toute la place que son intimité avec le roi autorise, en matière de politique religieuse notamment.
6Bourbon a d’ailleurs besoin du prélat pour pérenniser son pouvoir naissant, même après son accession aux fonctions de premier ministre. Celle-ci a logiquement mécontenté le parti du duc d’Orléans mais, plus étonnamment, Bourbon est loin de faire l’unanimité dans son propre camp, y compris parmi ses proches parents. Sa mère, intrigante brouillonne, « méprisante, moqueuse, piquante, incapable d’amitié et fort capable de haine9 » est plus un handicap qu’un atout. De même en ce qui concerne le comte de Charolais, cruel et sot. Quant à Mlle de Charolais (1695-1758), sa sœur, elle lui témoigne « la plus violente aversion10 ». De là des tentatives assez désordonnées pour élargir ses soutiens dans les premiers mois de son ministère. Elles s’adressent d’abord au prince de Conti, son beau-frère, qui s’est acquis une certaine popularité à Paris par son soutien ostensible au parlement et ses connexions avec la frange « janséniste » de la magistrature, mais dont les démêlés avec sa femme11 sont un obstacle au rapprochement souhaité. Le lendemain de la mort de Philippe d’Orléans, n’est-il pas allé « faire compliment au duc de Chartres et lui protester de son dévouement12 », s’abstenant spectaculairement de toute visite au duc de Bourbon ? Les négociations ouvertes au sujet de la princesse de Conti ne déboucheront d’ailleurs sur rien et l’inimitié restera totale entre les deux princes du sang.
7À l’égard du nouveau duc d’Orléans, le premier ministre a engagé une intelligente politique d’ouverture. Fin décembre, il a fini par consentir aux exigences du duc, en lui accordant une maison « considérable », « plus brillante que celle du prince de Condé sous Henri IV »13. Cette satisfaction d’amour-propre concédée, il fait ensuite proposer son amitié au comte d’Argenson, lieutenant-général de police14, qui a été quelques mois chancelier du Régent. Enfin, il souhaite sceller la réconciliation en mariant sa propre sœur, Mlle de Vermandois, au nouveau duc d’Orléans. Ce projet, qui n’avait pourtant pas été mal reçu de la duchesse douairière, est aussitôt désavoué par le duc qui manifeste bruyamment son intention de protester contre la nomination de Bourbon et songe même à réclamer la convocation d’une assemblée de notables15. Orléans refusera désormais de rendre compte à M. le Duc du détail de sa charge de colonel général de l’infanterie.
8Pour ne rien arranger, d’Argenson refuse l’amitié offerte, est cassé en janvier 1724 et remet sa charge de lieutenant de police (qui est donnée à Ravot d’Ombreval, cousin germain de Mme de Prie) entre les mains du duc d’Orléans et non entre celles de Bourbon comme il aurait normalement dû le faire. M. le Duc est à deux doigts de le faire embastiller, n’eût été l’intervention de Fleury, du duc de Noailles et de Morville (celui-ci ami personnel de d’Argenson)16. Débute une brève période de détente, due en particulier au climat d’incertitude qui enveloppe la cour d’Espagne depuis l’abdication de Philippe V17. D’Argenson obtient le brevet de conseiller d’État sollicité par son « patron », la promotion du Saint-Esprit enregistre l’accession de plusieurs orléanistes, les deux ducs se rencontrent et se réconcilient officiellement le 27 janvier 1724. Mais dès le mois de mars Bourbon apprend, furieux, que le duc d’Orléans, refusant ses offres matrimoniales, a convolé en justes noces avec la fille du margrave de Bade, pupille de l’empereur. Ni lui ni le roi n’avaient été avertis des tractations. Il voit aussitôt dans cette alliance et dans le secret dont elle a été entourée la preuve des ambitions de son rival que tente une diplomatie d’envergure européenne. Ce que le Régent avait cherché du côté de la Tamise, le fils croit le trouver maintenant sur les rivages du Danube, le soutien de Charles VI pouvant en effet se révéler utile à Orléans en cas de décès de Louis XV. Comme dans la rupture des mariages espagnols, Bourbon cède aisément à la pente de confondre ses intérêts avec ceux du roi et de l’État. L’union Orléans-Bade met en tout cas un point final aux essais de rapprochement entre Bourbon et Orléans.
9Comme à plaisir, le premier ministre multiplie d’ailleurs les fautes et accentue son isolement. Déjà du temps du Régent, il avait soutenu les frères Pâris, richissimes financiers et liquidateurs du Système, qui avaient dénoncé les malversations de plusieurs trésoriers généraux des guerres, Durey de Sauroy et La Jonchère. Assainissement des finances publiques, châtiment des fripons qui puisaient dans les caisses royales ? En fait, le coup partait de sentiments moins nobles. La Jonchère, arrêté en mai 1723, était surtout connu pour être une créature de Le Blanc, secrétaire d’État à la Guerre, mais aussi client de Dubois et amant de Mme de Pléneuf. Celle-ci, bien que mère de Mme de Prie (laquelle, on l’a dit, lui vouait une haine persévérante), faisait en outre office d’égérie du parti orléaniste. Frapper La Jonchère, c’était donc atteindre Le Blanc, qui devait se démettre le 1er juillet, remplacé par Breteuil, et Mme de Pléneuf. Dubois et Orléans morts, Bourbon, toujours inspiré par Mme de Prie, avait poussé son avantage. L’affaire devenait sanglante. On comptait déjà pas moins de quatre tués dans l’hiver 1724, directement liés à ces détournements, sans oublier un coup de poignard porté à un capitaine de carabiniers que son assaillant avait confondu avec Pâris-Duverney18. Coup monté ou attentat véritable, l’incident fournissait en tout cas à Bourbon l’occasion d’éliminer ses adversaires : le 6 mars 1724, Le Blanc est arrêté, ainsi que le comte de Belle-Isle, lui aussi compromis dans des malversations financières, et client du duc d’Orléans. Ceci a pour effet de dresser une bonne partie des dévots de la cour contre Bourbon, en particulier la duchesse de Lévis (les Belle-Isle sont ses cousins germains), par ailleurs jadis protectrice de Fleury. Le duo fraternel des Belle-Isle emmené par l’aîné, Louis-Charles-Auguste, se révèle à l’expérience une redoutable machine de guerre, disposant d’innombrables soutiens à l’armée, dans l’Église (les Rohan19) et tirant parti des réseaux dévots légués par leur grand-père paternel, l’infortuné surintendant Fouquet. Orléans et Conti ne manquent pas cette occasion et volent au secours des inculpés, moins par altruisme que pour contrecarrer le premier ministre. Piètre manœuvrier, Bourbon a laissé le parlement instruire l’affaire plutôt que de l’évoquer en conseil. Louable souci d’impartialité, mais dont la conséquence est catastrophique puisque les magistrats et les princes du sang disculpent Le Blanc en janvier 1725. Ce qui n’a d’ailleurs pas empêché Bourbon de le garder emprisonné à Vincennes puis à Lisieux, provoquant un malaise certain, y compris parmi ses ministres.
10Ainsi, plus que jamais, le nouveau premier ministre, détrompé dans ses tentatives d’alliances, a besoin du soutien de Fleury. Très rapidement, s’établit un partage des tâches entre les deux hommes : au prélat les affaires de l’Église, à Bourbon les affaires générales. Ce domaine réservé au profit du futur cardinal exprime déjà en soi un rapport de force. Les autres membres du Conseil d’État (Orléans, Morville, Villars) sont ravalés au rang de simples exécutants. D’ordinaire fort humble, l’ancien évêque de Fréjus a commencé à changer de comportement. Excipant de sa qualité de prélat, il a d’abord refusé de céder le pas à Villars, son ancien protecteur, avant de se raviser – n’évitant toutefois pas une brouille définitive entre les deux hommes20. Le tandem Bourbon-Fleury apparaît d’autant moins viable que si le premier ministre s’interdit en théorie d’empiéter sur la sphère religieuse, Fleury, tout en y reconnaissant une espèce de primauté d’honneur à son « collègue », s’autorise à entrer dans le détail des affaires générales. Significativement, il se dote de ses propres réseaux diplomatiques et se rapproche d’Horace Walpole, représentant officieux de l’Angleterre à Paris de concert avec l’ambassadeur officiel, Schaub. Le soutien anglais renforce la position du cardinal et permet l’établissement d’un canal direct avec Robert Walpole, premier ministre et frère d’Horace. Les dépêches anglaises expédiées à la cour de France seront connues d’abord par Fleury avant d’aboutir entre les mains de M. le Duc21. La partie n’était pourtant pas gagnée d’avance. Fréjus avait à vaincre de solides réticences côté anglais et à faire oublier ses accointances jacobites : « personnage considérable, possédant à la fois du crédit, de l’instruction et des talents pour les grandes affaires22 », notait Horace peu de temps après son arrivée en France, en octobre 1723, mais « d’une bigoterie tellement exagérée que les Français eux-mêmes le trouvent trop papiste23 ». Courant décembre, la glace est cependant rompue, le charme opère après une entrevue entre Horace et Fleury. Celui-ci joue la carte de la continuité avec la Régence, d’ailleurs sincèrement. Aux yeux des Anglais, il est désormais l’héritier de Dubois et de Philippe d’Orléans bien davantage que Bourbon et Morville. Il est peu probable que l’amitié anglaise ait compté dans l’accession au pouvoir de Fleury en 1726, les relations avec l’Espagne pesant alors certainement davantage dans une affaire qui restait avant tout franco-française. Les retombées se jugeront à plus long terme, dans l’instauration d’une certaine complicité entre les deux premiers ministres de part et d’autre de la Manche, condition à la prolongation du climat pacifique établi depuis 1718. Les effets positifs sont ailleurs : Bourbon, qui lui aussi souhaite maintenir l’alliance anglaise, doit ménager le précepteur royal, perçu désormais par Londres comme son plus sûr garant.
La rupture des mariages espagnols
11Plus que les inévitables frictions entre deux ambitions rivales, ce sont les questions d’ordre diplomatiques qui vont être à l’origine des premières divergences – au premier rang desquelles la question des mariages espagnols.
12Bourbon caresse en effet depuis son arrivée au pouvoir le projet de rompre le mariage avec l’infante, œuvre du Régent, élément de prestige et de pouvoir pour la maison rivale. L’entreprise ne laisse pas, malgré tout, de l’effrayer et d’alimenter, à juste titre, ses craintes quant aux réactions espagnoles. Mais un évènement imprévisible va radicalement transformer la situation et conforter M. le Duc dans son intention d’en finir24. En effet, Louis Ier, qui était monté sur le trône après l’abdication de son père Philippe V en janvier 1724, meurt le 31 août de la même année. C’est normalement son cadet, Don Ferdinand, âgé de 11 ans, qui doit lui succéder. Mais Bourbon redoute cette régence qui pourrait profiter au parti autrichien, très actif autour du président du conseil de Castille, le marquis de Miraval, et du confesseur de Philippe, le révérend père jésuite Bermudez25. Il ordonne donc au maréchal de Tessé, qui commanda les armées bourboniennes en Espagne durant les années 1705-1707, de convaincre Philippe, muré dans sa retraite de San Ildefonse, de ressaisir la Couronne. Le petit-fils de Louis XIV reste en effet le meilleur artisan du maintien de l’alliance entre les deux monarchies. Au surplus, prince affaibli au physique comme au moral, qui avait fait l’effarement de Saint Simon lors de son ambassade de l’année passée, il apparaît comme aisément manœuvrable et peu redoutable dans la perspective déjà envisageable du renvoi de l’infante.
13Fleury, de son côté beaucoup plus réticent sur la question des mariages espagnols, de crainte, comme il le confiera à Horace Walpole26, que leur rupture favorise en retour un mariage de l’infant avec une archiduchesse autrichienne, souhaite comme le premier ministre que Philippe sorte de sa retraite afin d’affermir la paix. Celle-ci passe à ses yeux par une intégration des principales puissances européennes à un système général d’alliances. La France, l’Angleterre et les Provinces-Unies, puissances modératrices et pacifiques, en sont le pivot. Sous leurs auspices, l’Espagne et la maison d’Autriche, déçues par le règlement diplomatique des années 1713-1714, sont appelées à apurer pacifiquement leurs différends. Fleury et Bourbon sont donc à cet égard les parfaits héritiers de Dubois. Philippe, ex-duc d’Anjou et resté, dit-on, français en son for intérieur, est davantage susceptible de répondre favorablement aux initiatives venues de Versailles qu’une camarilla manipulée depuis Vienne.
14Le départ de Philippe tombe d’autre part au plus mal, alors même que se réunit le congrès de Cambrai en janvier 1724, en charge de régler d’épineux problèmes : les duchés italiens (Parme, Modène, la Toscane) promis par les Français et les Anglais aux rejetons d’Élisabeth Farnèse, Gibraltar réclamé par les Espagnols, la compagnie d’Ostende créée depuis peu par Charles VI dont les Anglo-Hollandais réclament la suppression. Jamais, par conséquent, le besoin d’une autorité francophile à Madrid ne s’est plus impérieusement fait sentir. Fleury partage donc le point de vue de Bourbon, ce qui a certainement facilité la mise sur pied de leur duumvirat. Ajoutons également que les très cordiales relations qu’il entretient avec le roi d’Espagne sont de nature à renforcer son autorité à la cour de France. Il est encore regardé de l’autre côté des Pyrénées comme un représentant de la vieille cour, ennemi des embardées diplomatiques brusques et d’une alliance anglaise exclusive. La disparition de Philippe V signifiant a priori une relative distanciation des relations franco-espagnoles, elle ôterait de son jeu un atout capital. De plus, l’abdication de Philippe V, si elle répond sans doute possible à de très réelles inquiétudes religieuses chez le roi, a diversement été appréciée par les chancelleries. N’est-ce pas là, redoute-t-on à Londres, sous un prétexte édifiant, l’occasion pour celui qui fut duc d’Anjou de se préparer à un retour en force sur la scène française, au cas où disparaîtrait son neveu ? Des rumeurs affirmant qu’il avait l’intention de se rendre en France, officiellement pour s’y reposer, ont semé le trouble en Angleterre. Horace Walpole n’a pas caché son inquiétude à Fleury qui a tenu à le rassurer.
15Dûment chapitré par l’envoyé de Bourbon, le marquis de Tessé, le nonce Aldobrandini et Élisabeth Farnèse, très éloignée de partager ses inquiétudes religieuses, Philippe remonte sur le trône d’Espagne le 6 septembre, après qu’une assemblée de théologiens a opportunément dissipé ses derniers scrupules. Le soulagement est intense à Paris. M. le Duc, convaincu d’avoir contribué de manière décisive à la restauration de Philippe, peut penser que celui-ci ne lui tiendra pas trop rigueur du renvoi d’Anne-Marie-Victoire. Et d’ailleurs, la mort de Louis Ier rompt en quelque sorte l’équilibre ménagé en 1721 puisqu’elle prive Mlle de Montpensier du trône d’Espagne. Le premier ministre n’est-il pas fondé, dans ces conditions, à révoquer la promesse faite par le Régent pour éviter qu’une princesse espagnole devienne reine sans compensation aucune pour la partie française ? En outre, en octobre 1724, le baron de Ripperda, Hollandais passé au service de l’Espagne, est envoyé en mission secrète à Vienne. Philippe V, en effet, déçu par la France et l’Angleterre dont il attendait le soutien pendant le congrès de Cambrai dans le règlement des différends qui l’opposaient à l’empereur, a résolu de négocier directement avec ce dernier. Ouverture réelle de sa part, ou simple manœuvre destinée à abuser les Impériaux, les Français, quoi qu’il en soit, en ont eu vent. Les voici donc confortés à dénoncer la duplicité des Espagnols. Si ceux-ci sont favorables à un rapprochement avec Vienne, le mariage de Louis XV et de l’infante n’a plus lieu d’être.
16Sa rupture ne fera que précipiter l’éloignement des deux cours, elle ne le provoquera pas. Bourbon avait de toute façon déjà pris ses dispositions. En avril 1724, le comte de La Marck lui avait présenté deux mémoires, suivis en juin d’un autre mémoire rédigé par Pecquet le fils. Tous deux, quoiqu’avec des nuances diverses, concluaient à la nécessité du renvoi27. Pecquet insistait néanmoins sur les conséquences diplomatiques de ce geste et, dans la perspective d’une guerre contre l’Espagne, éventuellement alliée avec l’empereur, conseillait d’accélérer le congrès de Cambrai et de s’unir plus fortement avec l’Angleterre, la Prusse et la Hollande28. En août, Bourbon s’ouvrait de son projet à Villars et à Pâris-Duverney, puis à Fleury : il s’agissait non seulement de rompre le mariage espagnol mais également de donner pour épouse au roi l’une de ses sœurs. Fleury avait rejeté les deux propositions29. En octobre, nouvelle offensive de M. le Duc, cette fois sur le seul principe du renvoi.
17Si le récit de Villars et celui de Walpole (que ce dernier tient directement de Fleury) diffèrent sur beaucoup de détails, ils se rejoignent cependant pour signaler l’hostilité de Fréjus. Le 22 octobre 1724 se tient d’après Villars une conférence « très secrète », réunissant le duc de Bourbon, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères Morville et le financier Pâris-Duverney, véritable contrôleur général des finances sous la direction assez nominale de Dodun30, ainsi que le maréchal en personne. Sans rien trancher officiellement, on y a évoqué la très possible rupture des mariages espagnols. Six jours plus tard a lieu une nouvelle conférence à laquelle participent, outre Bourbon, Villars et Morville, le cardinal de Bissy, le maréchal d’Huxelles, le comte de La Marck, ancien ambassadeur de France en Suède, et Fleury, très réticent à y siéger. Tous jugent indispensable de renvoyer l’infante et de chercher activement un autre parti pour le roi, à l’exception de Fleury qui oppose une fin de non-recevoir aussi catégorique qu’immotivée31. Dans la version de Walpole, le futur cardinal s’est livré à une défense argumentée qui ne manque pas d’intérêt. Fleury ne remet pas en cause la nécessité du renvoi mais doute de son opportunité dans les circonstances actuelles. Il observe en particulier que le roi n’est pas encore en âge d’être marié et que la présence prématurée d’une femme à ses côtés serait susceptible d’altérer sa santé32. Surtout, il estime qu’une décision de cette importance ne saurait se faire sans une préparation diplomatique d’envergure. Le mieux est donc d’attendre la fin des négociations à Cambrai et l’accession de la Prusse à l’alliance franco-anglaise. Enfin, il insiste pour apaiser les susceptibilités espagnoles, estimant nécessaire d’associer autant que faire se peut Philippe V à cette résolution cruelle33.
18On comprend sans peine l’agacement de M. le Duc : sans le soutien du précepteur royal, il est inutile de parler de mariage à Louis XV, très émotif sur ce chapitre, comme l’a bien montré le précédent de 1721. Le projet tient pourtant à cœur au premier ministre. Fort de cette aptitude assez commune chez les grands à traiter les questions d’État comme des affaires de famille, il continue de poursuivre le projet de ruiner le crédit des Orléans et si possible d’élever sa propre maison. Défaire le mariage espagnol qu’avait noué jadis le Régent, c’est en effet permettre au plus vite, trois ou quatre ans, la naissance d’un fils issu de Louis XV, et donc rendre improbable l’accession d’un Orléans au trône de France. Et c’est sans grand complexe que Bourbon proposera comme candidates ses propres sœurs.
19Quant à Fleury, ses réticences sont assez compréhensibles. Le mariage projeté avec l’infante a été un peu son œuvre. Il lui a fallu en son temps convaincre son élève de sa nécessité. Il redoute la rupture avec l’Espagne, aisément prévisible. Mais peut-être aussi craint-il la réaction du roi, une certaine désaffection pour un maître inconstant qui lui fit hier cadeau d’une compagne de jeu qu’il n’aime pas, et qui s’apprête maintenant à mettre une inconnue dans son lit. Raison inavouable, qui expliquerait assez sa curieuse défense au conseil, étrangement butée.
20Pourtant, Fleury cède rapidement. C’est, l’avouera-t-il à Horace Walpole, moins la rupture du mariage qu’il redoute, car en il approuve finalement les raisons profondes, que ses conditions, peu faites pour ménager les susceptibilités de Philippe V34. On voit en effet le roi acquiescer le 31 octobre à la lecture d’un mémoire concluant à la rupture35 : il est évident que Louis XV en avait été averti par son précepteur qui n’avait donc pas opposé son veto au projet de Bourbon. Reste à choisir la future reine de France. Le comte de Morville est chargé de recenser les princesses susceptibles de constituer de bons partis. Cent candidates sont pressenties : 44, âgées d’au moins 24 ans, et jugées trop vieilles, sont écartées ; 29, de 12 ans et moins, le sont pour la raison inverse ; 10 sont de branches cadettes et si désargentées qu’elles paraissent indignes d’un roi de France. Demeurent donc 17 jeunes femmes « acceptables ». Mais, soit santé chancelante (l’infante du Portugal), soit engagement matrimonial antérieur, austrophilie consommée (la fille du duc de Lorraine) ou exotisme avéré (les filles du feu Tsar), 4 noms émergent seulement : les 2 petites filles de George Ier, 13 et 15 ans, Amélie et Anne ; et les 2 sœurs de M. le Duc, Mlles de Sens et de Vermandois, 19 et 21 ans. Nubilité, rang, fortune, compatibilité diplomatique, mais non catholicité assez curieusement, tels sont donc les critères de ce concours d’admissibilité – dont la rigueur ne laisse pas que d’être tout apparente : la future élue, Marie Leszczyńska, n’accède pas en cette fin de 1724 à la phase finale. Le résultat allait trop dans le sens des vœux du premier ministre pour qu’on puisse y voir l’effet d’une coïncidence. Du moins fallait-il habiller ce choix d’une teinture d’objectivité qui le rende plus impérieux encore, au moins aux yeux du petit roi. Le 6 novembre, le conseil se réunit. Fleury ne s’est pas départi d’une prudente neutralité, si l’on en croit le rapport que Bourbon fit au roi des avis échangés :
« M. de Fréjus croit que la princesse d’Angleterre serait la plus convenable, sans l’inconvénient que ce serait annoncer en quelque façon l’exclusion à jamais du Prétendant au trône d’Angleterre, et que ce serait trop se déclarer au préjudice de la religion catholique, et qu’ensuite la plus convenable serait mademoiselle de Vermandois, sans la disproportion d’age, et, ajoute le premier ministre, d’autres raisons qui me regardent personnellement36. »
21Ce style dubitatif vaut opposition au dessein de Bourbon, pourtant soutenu majoritairement par le conseil : Villars, Morville, Bissy, La Marck et Pecquet se sont prononcés en faveur de Mlle de Vermandois. L’hypothèse anglaise a été écartée pour des motifs diplomatico-religieux. On redoute en effet le courroux du pape, dont on espère beaucoup pour apaiser les alarmes de l’Espagne. À l’inverse, seul à camper sur la même ligne que Fleury, d’Huxelles a souligné les inconvénients de la solution retenue, en s’appuyant sur une analyse des rapports de force au sein de la cour de France. Bourbon se soutient en effet par l’atomisation des clans susceptibles de lui faire de l’ombre. L’élévation incomparable de la maison de Condé, que le mariage royal de sa sœur procurerait, aurait pour effet de fédérer autour du duc d’Orléans toutes les oppositions. Le triomphe de M. le Duc tournerait finalement à sa confusion, « la m[ais]on d’Orléans acquèreroit autant d’amys qu’il y auroit de personnes jalouses ou malcontentes du crédit de celle de Condé », de telle sorte « qu’il n’est pas douteux que Mgr le Duc d’Orléans qui a paru foible dans ses résolutions ne devint fort au contraire par cet acroissement d’amys »37. Faut-il voir dans cette mise en garde l’explication des hésitations du premier ministre ? Celui-ci abandonne le projet de mariage avec ses sœurs, au moins officiellement, et se tourne vers l’Angleterre. Un mariage viendrait sceller dix ans de rapprochement entre les deux royaumes et équilibrer l’alliance hispano-impériale esquissée par les intrigues de Ripperda, que le renvoi de l’infante ne manquera pas de précipiter. Peut-être aussi M. le Duc, entrevoyant un très vraisemblable refus de l’Angleterre pour des motifs confessionnels, n’a-t-il cédé à Fleury qu’avec l’espoir de réintroduire ultérieurement son premier projet38.
La diplomatie personnelle de Fleury : les cartes espagnoles et anglaises contre Bourbon
22Comme on devait s’y attendre, la lettre de rupture des mariages remise à Philippe V le 9 mars 1725 a provoqué la fureur des Espagnols. L’abbé de Livry, chargé d’annoncer la nouvelle au roi Très Catholique, a reçu l’ordre de quitter immédiatement le territoire espagnol. D’humeur belliqueuse, Élisabeth Farnèse presse les armements, tandis que le baron de Ripperda exige de prendre à Vienne le pas sur l’ambassadeur de France, le duc de Richelieu. Ce n’est pas la guerre, mais l’hypothèse d’un conflit entre la France et l’Espagne a cessé d’être improbable. Fleury, chargé d’une mission de bons offices, prend la plume, le 7 août, dans le secret le plus absolu, fait-il savoir à Philippe V. La lettre se présente d’abord comme une dénonciation en règle des appétits de puissance de l’empereur que l’Espagne aurait bien tort de seconder et un appel aux sentiments francophiles de Philippe. Ces développements habiles s’accompagnent aussi d’un plaidoyer pro domo plus contestable. Fleury se réclame de « son ancien attachement » au roi pour lui parler avec respect et franchise, « très innocent » de l’orage survenu entre les deux cours39. Certes, il prend la défense du duc de Bourbon, mais c’est avec une évidente ambiguïté. Coupable, Bourbon l’est, concède-t-il : « M. le Duc s’est trompé, Sire, pour notre malheur, et il le sent luy même dans toute son étendue40. » Du moins, qu’on lui accorde les circonstances atténuantes :
« Tout ce que je puis avoir l’honneur de dire à V.M. est que si M. le Duc a manqué en quelque chose, ç’a été certainement contre son intérest et que s’il a pris une résolution dont V.M. est si offensée, ce n’a été que parce que vos ambassadeurs lui répétoient sans cesse qu’il devoit s’attendre aux plus grandes extrémités si le Roy n’épousoit pas l’Infante, et c’est dans cet esprit qu’il pressoit avec la dernière instance de faire la cérémonie des fiançailles. Entre deux partis si embarrassans ce Prince prit celui qu’il croyoit essentiel au repos de la France, et que tous les ordres de l’État luy représentoient ne pouvoir être différé41. »
23Bourbon pourrait légitimement dénoncer la mauvaise foi de son ministre qui, après avoir traîné les pieds, s’est finalement rallié au projet de renvoi de l’infante – ce que Fleury se garde bien de rappeler ici. À la limite, on pourrait objecter qu’il est nécessaire que la France ne se confonde pas tout entière aux yeux du roi d’Espagne avec la personne de M. le Duc, objet de réprobation maintenant universel à Madrid. Mais, prenant ainsi ses distances avec Bourbon, qui ne voit que Fleury travaille aussi pour lui-même et se pose dès lors comme une possible alternative, évidemment souhaitée par l’Espagne ? C’est donc bien à l’occasion de la rupture avec Philippe V que paraissent nettement les premières ambitions du vertueux prélat pour supplanter Bourbon.
24Cette éventualité trouve une consistance d’autant plu forte que la rupture avec l’Espagne se double d’une grave déconvenue du côté de George Ier. Tout en se félicitant de l’excellence des relations franco-anglaises, ce dernier s’est prononcé courant mars contre le mariage pour des motifs d’ordre religieux, sa fille Anne ne pouvant se convertir au catholicisme. Fleury avait anticipé ce refus (assez prévisible du reste). Plus intéressantes sont les raisons qu’il avait avancées à Horace Walpole au cours d’une entrevue secrète, le 13 mars. Relatées par ce dernier, elles témoignent chez Fleury, dans sa capacité à épouser les vues de son partenaire, d’une ouverture d’esprit certaine. Il faut voir dans cette souplesse un trait saillant de la psychologie du personnage, et sans doute plus profondément le signe d’un patriotisme décrispé chez ce Français de la périphérie, moins ombrageux en tout cas que celui d’un Louvois ou d’un Torcy et plus susceptible d’entrer dans les raisons des puissances étrangères42. À côté de motivations classiques pour un homme d’Église (crainte que la conversion d’Anne ne soit pas sincère), Fleury ajoute en particulier :
« Le peuple anglais verrait d’ailleurs d’un mauvais œil une alliance aussi intime avec une puissance considérable comme la France, de crainte qu’elle ne mît en danger ses libertés, ce qui aurait fort bien pu arriver si le feu roi Jacques II avait accepté de Louis XIV l’offre d’une armée. Tous les partis d’Angleterre n’auraient qu’une voix contre ce mariage. Les Jacobites seraient exaspérés, parce qu’ils y verraient le coup le plus funeste qu’on puisse porter, pour le présent et pour l’avenir, aux vues du Prétendant ; les mécontents du gouvernement y trouveraient un moyen de faire de la popularité avec leurs récriminations, et les amis du système actuel dans l’Église et dans l’État regarderaient les questions de religion et de constitution comme bien plus graves que la raison politique, quelque avantage qu’elle puisse paraître43. »
25On ne peut exclure qu’Horace prête au cardinal un peu trop libéralement ses propres sentiments, mais s’il en est ainsi c’est bien que l’Anglais avait été conquis par les propos du Français. Celui-ci est un bon connaisseur des réalités britanniques, sans doute en raison de son ancienne relation avec le Prétendant. On est un peu surpris, pour cette raison, par le jugement de Fleury sur les relations entre Jacques II et Louis XIV, fatales aux libertés anglaises si elles s’étaient poursuivies, n’hésite pas à dire notre homme (du moins dans la relation qu’en fait Walpole). Compréhensible sous la plume de Walpole, cette affirmation est plus discutable sous celle d’un ministre du Très-Chrétien ! Faut-il pour autant s’en choquer ? Fleury, en diplomate déjà expérimenté, lit dans le jeu de son partenaire et justifie son refus des manœuvres du duc de Bourbon par des motifs que le plénipotentiaire anglais ne peut qu’approuver. C’est après tout de bonne guerre. On comprend mieux, avec de telles aptitudes, les succès que sa diplomatie remportera à partir de 1726.
26L’échec du mariage anglais signale-t-il le retour de l’option incarnée par Mlle de Vermandois, faute de mieux ? Non, car Fleury a très clairement fait entendre qu’il s’y opposerait de toutes ses forces, pour une fois d’accord avec Mme de Prie44. C’est la maîtresse du premier ministre qui découvre la future reine de France, en la personne de Marie Leszczyńska, fille de l’infortuné Stanislas, fait roi de Pologne par la volonté de Charles XII en 1704, détrôné en 1709, et qui depuis s’est retiré à Wissembourg où il profite de l’hospitalité du Très-Chrétien. Ce n’est pas à proprement parler une inconnue puisqu’elle avait été un moment pressentie pour devenir la seconde femme de M. le Duc, veuf depuis 1720, et figurait parmi la liste des 100 noms soumis à la sagacité du conseil en octobre de l’année précédente. Mais c’est en tout cas une divine surprise pour la vertueuse Marie qui, présume Mme de Prie, s’attachera si complètement à ses protecteurs, auteurs de cette promotion inespérée, que l’on gouvernera le roi par elle, en écartant l’encombrant précepteur. Celui-ci, s’il n’a sans doute pas ignoré ces arrière-pensées, s’est tenu cette fois à l’écart du projet, se dispensant de le louer comme de le blâmer. L’essentiel était bel et bien d’écarter la sœur de M. le Duc. Le mariage s’avérerait-il un échec, tout le poids en retomberait sur ses initiateurs. Serait-il couronné de succès – entendons par là que le roi s’éprenne de son épouse –, il y aurait tout lieu d’aviser ultérieurement des mesures à adopter pour détacher Marie de Mme de Prie. D’ailleurs, le voulût-il, il était hasardeux de s’opposer à une telle union. Louis XV devait prendre femme qui donnerait au royaume, espérait-on, un héritier, seul capable de briser les prétentions de Philippe V et de son entourage au trône de France. Sans doute il y avait loin de l’infante à la fille d’un roi sans couronne, mais enfin Marie était bonne catholique et nubile (elle avait 22 ans). Lors du conseil du 31 mars, le roi accepte donc sans aucune émotion apparente la princesse qui lui est destinée. Le 27 mai 1725, la déclaration de mariage est officielle. L’affaire des mariages paraît donc close. Mais elle a révélé de profondes dissensions entre Fleury et le duc de Bourbon. Aussitôt les plaies refermées, un autre front s’ouvre, ou continue de s’ouvrir, source de nouvelles tensions entre les deux hommes autour, une nouvelle fois, de la bulle Unigenitus.
Notes de bas de page
1 Saint-Simon, 1983-1988, t. VIII, p. 646.
2 Montgon, 1750-1753, t. I, p. 350-351. Le récit est confirmé par Saint-Simon : « Le Roi, sans dire un mot, regarda Fréjus, et consentit d’un signe de tête, et tout aussitôt M. le Duc fit son remerciement » (Saint-Simon, 1983-1988, t. VIII, p. 647).
3 Villars, 1884-1904, t. IV, p. 272.
4 Saint-Simon, 1983-1988, t. VIII, p. 615.
5 Ibid., p. 616.
6 Ibid.
7 Ibid., p. 1039, n. 5.
8 Ibid., p. 617.
9 Saint-Simon, cité dans Dureng, s. d., p. 98.
10 Dureng, s. d., p. 99.
11 Louise-Élisabeth de Bourbon-Condé, 1693-1775, qui est aussi la sœur de M. le Duc.
12 Barbier, 1847-1856, t. I, p. 197.
13 Dureng, s. d., p. 102.
14 Le jeune comte (il est né en 1696) avait succédé à Machault en 1720 qui avait lui-même pris le relais de d’Argenson senior (Marc-René, garde des Sceaux en 1718) en 1718. Après un détour par l’intendance de Tours (1720-1722), il récupère la lieutenance-générale et apparaît de plus en plus comme le favori du Régent (Combeau, 1999, p. 38-39).
15 Dureng, s. d., p. 102-103.
16 Ibid., p. 103.
17 Philippe ayant abdiqué, c’est son fils Louis Ier qui monte sur le trône. Il se trouve être le beau-frère du duc d’Orléans, totalement soumis à son épouse. Bourbon a donc tout intérêt à ménager son cousin Orléans afin de préserver de bonnes relations avec l’Espagne (ibid., p. 103-104).
18 Barbier, 1847-1856, t. I, p. 204-207.
19 Saint-Simon, 1983-1988, t. V, p. 695.
20 « Le maréchal de Villars se contint sur une proposition si extraordinaire, et le plus grand empire sur lui-même lui fut nécessaire pour ne pas éclater. Seulement il lui dit : “Le public sera surpris que vous vouliez empêcher le maréchal de Villars, votre plus ancien ami, d’entrer au conseil, fondé sur une prétention aussi frivole que la vôtre. Vous y songerez, ajouta-t-il, et j’irai toujours dîner avec vous.” Il vit M. le Duc le moment d’après, auquel il dit : “Il faut être sage et ne pas se brouiller avec l’évêque. Je vais dîner avec lui.” L’évêque de Fréjus fit ses réflexions, et connut le très grand tort qu’il alloit se faire si sa résistance éclatoit, et, dès le soir, il dit à M. le Duc qu’il sacrifieroit sa prétention au bien de l’État et à l’amitié, sentiments généreux en apparence, mais dont le peu de solidité ne sera que trop connue par la suite dans ces mémoires » (Villars, 1884-1904, t. IV, p. 273-274).
21 Dureng, s. d., p. 167.
22 Baillon, 1867, p. 51 (Horace à Robert).
23 Ibid., p. 83.
24 Voir Raynal, 1887, en particulier le chapitre iv.
25 Syveton, 1896, p. 46.
26 Baillon, 1867, p. 130.
27 Dureng, s. d., p. 240-241.
28 Ibid., p. 241.
29 Ibid., p. 242. Voir en appendice la lettre d’Horace Walpole au duc de Newcastle, 13 mars 1725, p. 501.
30 « Le maréchal de Villars le pressa avec politesse, mais par des raisons très fortes. Mais il résista sans vouloir répondre, et tous sortirent un peu mal contents de sa manière de penser » (Villars, 1884-1904, t. IV, p. 302).
31 Ibid.
32 Dureng, s. d. : « and it was to be feared that his familiarity with a woman before he should be seventeen years old might weaken and endanger his health… » (appendice, p. 501).
33 Ibid., p. 502.
34 Baillon, 1867, p. 135.
35 Raynal, 1887, p. 92.
36 AN, K 139, no 2459.
37 Ibid., no 2464.
38 Baillon, 1867, p. 136. C’est l’avis, semble-t-il, d’Horace Walpole.
39 AE, CP Espagne 343, fol. 227.
40 Ibid., fol. 226.
41 Ibid., fol. 225vo-226ro.
42 C’est le point de vue d’Emmanuel Le Roy Ladurie : « L’approche de Fleury est plus flexible : ces Occitans ne sont pas super-patriotes. Fleury fut même accusé d’avoir pactisé avec l’ennemi et d’avoir entonné le Te Deum pour l’occupation de Fréjus par le duc de Savoie en 1707. Calomnies pures que Saint-Simon reprend néanmoins à son compte. À leur manière, ces méchancetés sont pourtant éclairantes : le Languedocien Fleury, fût-il plein de talent, n’est pas un “national-royaliste” à l’exacte façon de Colbert ou de Louvois » (Le Roy Ladurie, 1997, p. 494).
43 Ibid., p. 132-133.
44 Baillon, 1867, p. 136.
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