Chapitre IX. La nomination à l’évêché de Fréjus
p. 79-86
Texte intégral
L’archevêque de Paris à la rescousse
1Voici donc Fleury, la quarantaine franchie, peu en faveur auprès du roi, sans qu’on puisse toutefois parler de disgrâce irrémédiable – ainsi qu’en témoigne, on l’a vu, l’acquisition de Notre-Dame de La Rivoire. Reste qu’après des débuts brillants placés sous les heureux auspices de Bonsy et de Marie-Thérèse, l’ascension se ralentit, le mouvement s’essouffle. « Il essuya des disgrâces », nous dit Ranchon, sans qu’on sache bien ce que recouvre ce pluriel (l’exil de Montpellier fut-il suivi d’autres mortifications ?), « et il avoit déjà environ quarante ans, sans être presque autre chose que ce qu’il étoit à l’âge de vingt cinq à vingt six ans1 ». L’horizon fermé, ces années 1690 font figure de traversée du désert : la mise à l’écart ne pardonne pas en ces temps où, parvenu à cet âge, l’on fait figure de barbon. Sur la pente déjà descendante, il faut se résoudre à de grandes résolutions qui sont autant de tournants. Bref, c’est le temps des apothéoses ou des renoncements, nullement des débuts dans la carrière de l’ambition. Les « quadras » de jadis ne rebondissent pas, car ils ont déjà épuisé l’essentiel de leur vitalité. Fleury est l’exception qui confirme la règle. Cette évidence biologique propre au Grand Siècle ne vaut pas pour lui, promis à une seconde vie en raison d’une longévité exceptionnelle. Atout capital, qui en plus d’un endroit donne à sa trajectoire une sorte d’allure nonchalante. Ce n’est pas la fulgurance, mais la profonde durée.
2Outre ce hasard génétique et une chance certaine qui le font échapper aux divers accidents et maux meurtriers du temps, comptons toujours avec le faisceau d’amitiés et de fidélités qu’André-Hercule a su se forger depuis les années 1670 : Villeroy, Mmes de Dangeau et de Lévis, Mme de Caylus (cousine de Mme de Maintenon) et, essentiel en cette circonstance, Louis-Antoine de Noailles (1651-1729), tout nouvel archevêque de Paris, depuis 1695. Allié de poids s’il en est que ce prélat, alors au zénith de la faveur royale, qui lui obtient en 1700 le chapeau de cardinal. À titre personnel comme familial, il incarne à merveille ce catholicisme gallican, fidèle allié pour l’heure de l’absolutisme, en pleine ascension depuis l’affaire de la Régale, et dont la déclaration de 1682 puis la révocation de 1685 ont été les expressions les plus vigoureuses. Son frère, Anne-Jules, duc de Noailles (1650-1708), s’est illustré en Languedoc dans la répression des huguenots. Quant à Louis-Antoine, son augustinisme est pour l’instant considéré d’un bon œil par le roi dans la mesure où il le situe dans le camp antijésuite, autrement dit antiultramontain : dans le contexte de crise entre le roi et le pape jusqu’au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, c’est là un atout non négligeable pour le prélat. La situation se dégradera ensuite, lorsque la réconciliation intervenue à partir de 1693 entre Louis XIV et Rome marginalisera Noailles, au gallicanisme épiscopal devenu encombrant, et d’ailleurs embourbé dans l’affaire Quesnel, par conséquent suspect de « jansénisme ». Outre les Noailles, une pléiade d’amis et d’alliés ont fait le siège de Louis XIV afin d’obtenir un évêché pour leur protégé : Mme de Caylus, le comte de Toulouse, Villeroy, jusqu’au père La Chaise, jésuite, mais modéré et surtout incontournable puisqu’il tenait la feuille des bénéfices. Sollicité par notre abbé « les larmes aux yeux2 » paraît-il, le bon père, débouté par le roi, en avait finalement appelé à l’archevêque de Paris. Une fois n’est pas coutume, ce dernier avait déféré aux souhaits du jésuite – signe que l’apaisement clémentin continuait de produire ses bons effets, et que Fleury, pour se relever d’une caution pareille, offrait toutes les garanties doctrinales possibles. De fait, c’est Noailles qui joue ici le rôle décisif. Ému du sort de Fleury, et convaincu par sa belle-sœur la maréchale, il force les réticences louis-quatorziennes. D’abord mal reçu, il s’obstine, et, si l’on en croit Saint-Simon :
« le prélat fit effort de crédit et de bien-dire pour représenter au Roi que c’était déshonorer et désespérer un homme, et sans cause éclatante à quoi on s’en pût prendre, et insista si fortement et si longtemps, que le Roi, d’impatience, lui mit la main sur l’épaule, et le serrant et le remuant : “Ho bien ! Monsieur, lui dit-il, vous le voulez donc, que je fasse l’abbé Fleury évêque de Fréjus, et, malgré toutes les raisons que je vous ai dites et redites, vous insistez sur ce que c’est un diocèse au bout du Royaume et en pays perdu ! Il faut donc vous céder pour n’en être plus importuné ; mais je le fais à regret, et souvenez-vous bien, et je vous le prédis, que vous vous en repentirez”3 ».
3Témoignage objectif ? Passons sur la « prédiction » de Louis XIV, où l’on sent bien dans ce passage que Saint-Simon amplifie le trait, tout à son bonheur de suggérer l’ingratitude de Fleury qui, quelque 25 ans plus tard, devenu premier ministre, se chargera de « persécuter » Noailles en arrachant à ses lumières déclinantes une soumission sans gloire à la bulle Unigenitus. Doit-on s’étonner que Ranchon, de son côté, relate l’évènement en des termes fort contraires, et souligne l’estime du souverain pour le bénéficiaire4 ? Reste que tout milite en faveur de la thèse saint-simonienne, et d’abord ces lignes de Mme de Maintenon à Noailles, en date du 2 novembre 1698, le lendemain de l’annonce officielle de la nomination :
« Je suis bien contente de la promotion, parce qu’il me semble que vous l’approuverés, Monseigneur, et qu’elle marque la considération que le Roy a pour vous. Mr l’Abé [sic] de Fleuri n’estoit pas, par luy seul, un personnage à estre sytost Evesque5. »
4Rien de déshonorant en l’occurrence pour Fleury, dont la moralité ou les capacités ne sont pas en cause ; mais enfin la réserve est de taille (« par luy seul… ») et montre, confirmant Saint-Simon sur ce point, que la considération du roi pour Noailles a été déterminante. Comme Bonsy avait été le protecteur d’André-Hercule en ses jeunes années, l’archevêque de Paris est le patron de la maturité. Cette clientélisation, du reste, n’a rien de brusque ni de surprenant. Elle parachève l’intégration du Languedocien aux réseaux noaillistes commencée entre 1670 et 1680. Noailles s’imposait naturellement dans la mesure où les autres prélats approchés jadis n’étaient plus désormais d’aucune utilité, qu’ils fussent soit discrédités (Bonsy, Bouillon) soit sur le déclin (Janson, qui s’éteint en 1713).
Un cadeau empoisonné ?
5À lire Saint-Simon, le bénéfice obtenu n’a rien d’un cadeau et pourrait, lui aussi, prétendre au titre d’évêché le plus crotté de France. Son caractère répulsif semble d’ailleurs n’avoir pas été étranger à la décision de Louis XIV. « Diocèse au bout du monde et en pays perdu », Noailles, d’après Saint-Simon, aurait relevé ces disgrâces fréjusiennes pour persuader son royal interlocuteur : comprenons que cette élévation à l’épiscopat est une façon élégante d’éloigner l’entreprenant abbé d’une cour où le roi, manifestement, s’exaspère de son dilettantisme. Bref, la faveur du monarque a un goût amer. Ce n’est pas un exil, mais cela y ressemble – surtout au vu du peu d’empressement dont Fleury fera preuve pour rejoindre Fréjus. Réaction spécifique à notre personnage qui relèverait, à la limite, de tendances caractérielles ? En réalité, la Provence de cette fin de siècle est perçue à tous égards comme un lieu excentrique, éloigné du centre versaillais et des faveurs royales, demi-sauvage, peuplé d’autochtones bavards, vantards et remuants. Le cliché du Provençal agité et fantasque est déjà en place, la faconde pagnolesque en moins. Pays rude, gens sombres et subversifs : le souvenir des cascavéoux6 n’est pas encore mort. Ce ne sont pas là préjugés de gens du Nord, précisons-le bien. Il suffit de lire dans les mémoires de Cosnac (d’une vieille famille limousine pourtant, et familière du Languedoc) l’épisode de sa nomination au siège d’Aix en 1687 pour s’en convaincre7.
6Nuançons cependant : Louis XIV n’ayant pas l’habitude d’accorder les sièges épiscopaux à d’indignes postulants, il faut croire qu’André-Hercule n’avait pas commis l’irréparable en sa brillante jeunesse. Le bannissement montpelliérain s’était converti à son profit. Après tout, l’éloignement fréjusien pouvait servir de « purgatoire » et défaire l’abbé d’un brillant curial assez peu ecclésiastique qui avait manifestement le don d’agacer le roi. Preuve que M. de Fréjus n’était pas abandonné à lui-même, il gagnait son diocèse tandis que le précédait un viatique précieux, les chaudes recommandations de Pontchartrain à l’intendant de Provence, Lebret. Il faut donc, ici, se déprendre de la fascination des Mémoires. Sans Noailles, Fréjus échappait à Fleury : c’est un fait incontestable. Mais il y a dans cette désignation, si on la replace dans une perspective plus large, tous les caractères de la « normalité ». Fleury se situe dans le « cycle épiscopal » 1684-1711. C’est déjà la réforme catholique parvenue à maturité, stabilisée, qui périme les désignations scandaleuses et s’affirme dans de dignes prélats. Les chiffres donnés par Michel Péronnet sont parfaitement clairs : l’âge à la nomination se situe désormais autour de quarante ans. « On ne descend pas en dessous de trente ans, on ne monte guère au-dessus de quarante-cinq, cinquante ans8. » En d’autres termes, après 1693, la situation devient préoccupante pour notre abbé. 1698 (45 ans), c’est l’année critique. Désormais doyen des aumôniers du roi, André-Hercule piétine, languit. Passé ce cap, les chances d’obtenir un évêché deviennent nettement décroissantes. Ceci, d’ailleurs, dans une conjoncture où l’offre en sièges est plutôt inférieure à ce qu’elle sera après 1711 : moins de cinq désignations par an. Sur la courbe dessinée par Michel Péronnet, représentant le niveau de renouvellement annuel du corps épiscopal, cette « génération de 1684-1711 » se signale par une très faible amplitude : on est loin des pics vertigineux de 1607-1625, 1665-1680, voire 1711-17239. Beaucoup d’appelés, peu d’élus, et les sièges vacants ne sont pas pléthore. La carrière épiscopale de Fleury s’inscrit ainsi dans une moyenne, un peu tardive certes, mais qui demeure somme toute commune. Même observation en ce qui concerne le soubassement sociologique de cette désignation : Fleury est un rejeton de cette noblesse de robe qui atteint vers 1682-1700 son zénith épiscopal. Elle représente alors 38 % des nobles pourvus d’un évêché – chiffre qui ne cessera pas de baisser par la suite (31 % en 1700-1774, 14 % en 1774-1790) au profit des nobles d’épée.
7Second point, la valeur de l’évêché. Évêché obscur, famélique, perdu dans cette Provence oubliée des faveurs royales ? C’est vite dit, depuis trois siècles, et la question mérite qu’on s’y arrête un peu, surtout si l’on se souvient que Mazarin avait choisi ce même lieu désolé pour l’une de ses créatures, Ondedei – qui occupa le siège 20 ans durant, entre 1655 et 1674, d’honorable façon. Une première évaluation de la mense épiscopale peut être tentée d’après un mémoire de l’intendant Lebret, daté de 1700, qui indique 22 500 livres10. Estimation fragile si elle n’est confrontée à d’autres chiffres, d’ailleurs souvent sujets à caution. Ainsi, des sources apparemment fiables comme le Pouillé royal de 1648 ou la Clé du Grand Pouillé de France de 1671 (qui reprend en fait le pouillé de 1648), Michel Péronnet l’a montré, demeurent entachées d’erreurs, consciencieusement recopiées d’une édition à l’autre. 1648 ne fait de toute façon pas notre affaire, trop éloigné de 1698. Un second recours existe heureusement, susceptible d’offrir un autre angle d’attaque. Il s’agit du « Roolle des archeveschés, éveschéz, abbayes »11, antérieur de peu (1663) à l’installation de Colbert mais qui procède déjà du même souci de remise en ordre, prévisionnel, comptable, mesurable, rationnel en un mot, pratiqué systématiquement par le contrôleur général. Le manuscrit fournit cette fois sans ambiguïté le revenu net, évalué à 21 850 livres, « toutes charges payées12 ». Rien ne dit naturellement que ce montant soit plus sûr que celui de Lebret, mais il autorise une comparaison. Convenons pour l’instant qu’il constitue effectivement une base solide. Souvenons-nous aussi qu’entre 1654 et 1700 la livre tournois a perdu près de 16 % de sa valeur (8,33 grammes d’argent au milieu du siècle, 7,02 grammes à la fin) ; supposons également que le revenu réel de l’évêché de Fréjus soit demeuré constant entre ces deux dates. Tout ceci admis, nos 21850 livres de 1664 font 25 350 livres en 1700. Le détail peut se contester, la tendance générale est cependant claire qui autorise une fourchette étroite : on a toutes les raisons de croire que Fréjus rapporte autour de 25 000 livres à l’orée du xviiie siècle13. Il faut néanmoins déduire de cette somme les pensions suivantes : Louis XIV avait en effet imposé Fleury de 4 000 livres de rente au profit d’un chevalier de Tilladet et de 3 000 en faveur de Luc d’Aquin14, lequel, fidèle à lui-même, devait s’obstiner à les refuser. Le pécule se montait à 15 000 livres en 1707, normalement destinées, d’Aquin faisant défection, aux réparations du diocèse et finalement offertes cette année-là par Fleury au roi pour réparer les dégâts d’Eugène de Savoie en Provence. Ces valeurs absolues n’ont cependant guère de sens si elles sont abstraites de séries plus globales. Or, au niveau de la province d’Aix, Fréjus fait plutôt bonne figure. Lebret donne les chiffres suivants : Aix et Arles sont à 30 000 livres ; viennent ensuite Marseille (24 000 livres), Riez (15 000 livres), Sisteron (14 000 livres), Glandèves (11 000 livres), Apt (10 000 livres), Digne et Toulon (9 000 livres), Gap (8 000 livres), Antibes-Grasse (7 000 livres), Senez (6 000 livres), Vence (5 150 livres). Le « Roolle » de 166315 attribuait déjà à Fréjus la troisième position derrière les deux sièges métropolitains. Au plan national, la situation est par contre moins brillante si l’on s’en rapporte au classement effectué par Michel Péronnet, décidément essentiel16. Les 116 diocèses du « clergé de France » sont répartis en 9 classes, de la plus pauvre (Vence, Digne, Quimper…) à la plus riche, réduite à sa plus simple expression parisienne (plus de 140 000 livres en 1760). La valeur de chaque classe est rapportée au revenu national moyen : ainsi, la première et la plus déshéritée ne compte que pour un quart à un tiers de celui-ci ; la deuxième représente un tiers à la moitié ; la troisième, la moitié aux deux tiers ; la quatrième, les deux tiers aux trois quarts. La moyenne est représentée par la cinquième classe. Elle est ensuite dépassée : de 100 à 200 % pour la sixième classe (Beauvais, Laon, Béziers, Coutances, Rodez, Aix, Carcassonne, Montpellier…), de 200 à 300 % pour la septième (Reims, Metz, Condom, Cambrai). Cette hiérarchie demeure stable sous l’Ancien Régime, elle se vérifie pour 1650, 1730 et 1760. Fréjus occupe obstinément la quatrième classe, en deçà du revenu national moyen par conséquent, d’assez peu d’ailleurs. Malgré la présence dans ce groupe de l’inévitable Luçon et de quelques autres (Uzès, Langres – pairie ecclésiastique pourtant –, Saint-Papoul, Soissons, Alet…), le diocèse provençal devance néanmoins de très loin certains de ses homologues, véritables évêchés crottés ceux-là.
8Concluons donc que la position de Fréjus est « médiocre » : au premier sens du mot, mais aussi avec un soupçon de déception. Au fond, il relève d’une espèce de lower middle class, correcte, mais sans plus, assez conforme au cursus suivi jusque-là par Fleury : une honnête moyenne, qui ne mérite certes pas le dénigrement dont l’accable Saint-Simon, et rejoint une normalité théologique assez terne tant elle est banale – gallicanisme, antiquiétisme, voie moyenne entre jésuitisme et jansénisme. Sans oublier non plus qu’outre Fréjus, Fleury recueillait les fruits de son abbaye de La Rivoire : au total, un revenu annuel d’environ 35 000 livres (28 000 livres si l’on soustrait les pensions versées à Tilladet et d’Aquin17), ce qui, sans être exceptionnel, situait cependant notre homme à un niveau confortable18. Enfin, il faut compter avec la vente de la charge d’aumônier du roi (20 000 écus, soit 60 000 livres) à l’abbé de Valbelle19 : substantiel adjuvant.
Un schisme à Fréjus ?
9Si, financièrement parlant, la position du diocèse de Fréjus était loin d’être catastrophique, celui-ci n’avait toutefois rien d’un bénéfice de tout repos et constituait pour le nouvel évêque une épreuve redoutable. La situation ecclésiastique s’y trouvait bouleversée depuis la démission de Luc d’Aquin en janvier 1697. Louis XIV, lassé des manières brutales du prélat (nommé en 1681), d’ailleurs dénoncé en cour pour son appétit thésaurisateur, avait accueilli favorablement cette décision. Louis d’Aquin, neveu de Luc et fils d’Antoine d’Aquin (premier médecin du roi), avait été nommé le 2 janvier 1697 à la succession, conformément à la convention passée sous les auspices de Noailles. Or, trois jours avant le sacre de Louis, c’est-à-dire le 16 juin, son oncle, qui s’était mystérieusement ravisé entre-temps, adressait des exploits aux prélats consécrateurs pour s’opposer – d’ailleurs en vain – à la cérémonie. L’ex-évêque en appelait le 5 juillet au pape puis rédigeait une lettre pastorale le 8 septembre, où il protestait de la nullité du sacre, et menaçait d’excommunication quiconque parmi « ses » ouailles reconnaîtrait « l’usurpateur20 ».
10Délicate affaire, d’autant que la volte-face de Luc d’Aquin, vue de Rome, pouvait fort bien s’interpréter comme la preuve d’intolérables pressions exercées par le Très-Chrétien sur son clergé et raviver les vieilles tensions du temps de la régale21. La curie, très circonspecte en la matière, étudiait avec lenteur l’appel dont elle avait été saisie. Louis XIV, de son côté, invitait le cardinal de Bouillon, à Rome, à débrouiller favorablement la difficulté.
« Sa Sainteté, écrivait-il, est assez informée de tout ce qui s’est passé à cet égard pour terminer cette affaire. Elle le seroit bientost en refusant de recevoir un appel fait contre toutes les formes tel qu’est celuy de l’ancien évesque de Fréjus22. »
11Le pape ne donnait que partiellement satisfaction aux Français, promettant « qu’on feroit en sorte d’éluder cet appel, qu’il [d’Aquin] n’a pas encore fait signifier icy dans les formes23 ». À défaut, il parlait de nommer « pour commissaires in partibus ceux que [S]M voudroit24 ». Le roi ne l’entendait pas de cette oreille et faisait savoir « en confidence » au nonce que la désignation de commissaires était susceptible d’exciter les passions parlementaires. Le mieux était que Rome donne un bref afin « d’oster à l’ancien évesque de Fréjus l’espérance que son appel puisse encore estre receu25 ». C’étaient bien des embarras pour Louis d’Aquin, affligé d’un doux caractère, qui se faisait scrupule de paraître vouloir évincer son parent et d’être à l’origine d’un schisme. Malgré le soutien du clergé local qui adressait au pape une lettre dénonçant les violences du démissionnaire, il ne devait jamais mettre les pieds à Fréjus, son installation officielle s’effectuant par procuration le 3 avril 169826. Épuisé par la guérilla que lui livrait son oncle, secrètement incertain, peut-être, de ses droits, il renonçait à Fréjus et obtenait en contrepartie l’évêché de Séez (1er novembre 1698), où il devait s’illustrer héroïquement en 1710 au cours d’une épidémie et y trouver la mort27.
12Rome s’était finalement rallié à la volonté du roi et avait adressé à Louis d’Aquin un bref puis, après le transfert à Séez, avait pourvu Fleury de ses bulles de provision. Datées du 30 mars 169928, elles sont reçues le 18 mai29. Louis XIV ne s’était pas départi d’une sage prudence, recueillant les avis les mieux éclairés de l’Église de France, en particulier ceux de Bossuet. Le 1er août 1699, M. de Meaux rendait un avis en faveur de Fleury qui reprenait les arguments communiqués dix-huit mois plus tôt à Bouillon. L’opposition de Luc d’Aquin n’était pas recevable, observait-il, car le motif de crainte, allégué pour expliquer sa démission, était injurieux pour le roi qui avait laissé le prélat libre de son choix ; avant l’expédition des bulles, il lui était tout à fait possible d’en appeler directement au pape selon les voies consacrées, ce qu’il s’était bien gardé de faire : « On a laissé passer ce temps ; et ce faisant on a consenti, selon la règle du Droit. C’est donc en vain qu’on veut revenir à contester quand il ne s’agit plus que d’exécuter30. » L’affaire était close, juridiquement parlant. Il fallait maintenant, concluait Bossuet, mettre pratiquement un terme à une situation qui avait pour seul effet de « troubler l’Église de Fréjus », privée « de la consolation d’avoir un pasteur »31. Les arguments paraissaient solides. Pourtant, la sentence n’allait pas de soi, les archevêques de Reims (Mailly) et de Rouen (Jacques-Nicolas Colbert), également interrogés par la cour, divergeant d’avec Bossuet, sans que leurs raisons nous fussent connues. Bossuet, instruit de cette opposition par Torcy, balayait les objections32. Le roi tenait donc pour Fleury.
13Ceci est important et permet de nuancer le tableau ordinairement brossé des relations entre Louis XIV et le futur cardinal. Celui-ci n’est certes pas compris parmi les intimes du monarque. En un certain sens, Fréjus est un cadeau empoisonné : sans doute pas l’évêché crotté généralement dépeint, mais lointain, périphérique, et surtout en proie à un quasi-schisme provoqué par Luc d’Aquin. La succession n’était pas évidente et l’on a pu, à Versailles, s’amuser à l’avance du petit abbé de cour, amateur de bons mots, nommé à la tête d’un diocèse des plus remuants, très loin du brillant parisien. Ceci d’autant plus que la lenteur calculée mise par le nouvel évêque à rejoindre son épouse a paru donner quelque consistance à ces craintes, du moins au début. Que Louis XIV ait ainsi voulu mettre à l’épreuve son aumônier ordinaire et, ce faisant, lui infliger une rude leçon, c’est possible. Fréjus continuerait donc d’une certaine façon l’exil de 1688 : nouvelle pénitence loin de la capitale, destinée à mûrir notre Méridional un peu trop loquace et superficiel… Mais cette désignation peut également s’interpréter différemment. Avouons d’abord qu’il serait assez erroné de prendre pour une semi-disgrâce la nomination à l’épiscopat. Fleury, rejeton d’une solide famille de financiers languedociens, mais sans éclat particulier, ne pouvait raisonnablement espérer mieux. Fréjus n’est médiocre qu’en regard de la carrière ultérieure du cardinal, extraordinaire et parfaitement imprévisible. Replacé dans une chronologie large, il vient couronner une ascension lignagère qui court sur cent cinquante ans. Ni fulgurante ni particulièrement originale, c’est cependant à l’échelle de l’Ancien Régime une réussite incontestable. Allons même plus loin : si cet épisode ne témoigne pas d’une affection débordante du roi pour Fleury qui convoitait un diocèse opulent et éventuellement proche de la capitale, il exprime néanmoins l’estime du monarque pour le nouveau prélat. On voit mal en effet Louis XIV désigner à une charge toujours difficile, et encore plus dans le contexte fréjusien, un incapable ou un dépravé. À l’évidence, le Grand Roi avait su remarquer chez le courtisan les qualités qui font le bon évêque.
14Assuré du caractère régulier de la nomination, couvert par le pape qui lui a adressé un bref33, Fleury est sacré le 22 novembre 1699 dans l’église des Feuillants à Paris, des mains de Noailles, ce qui n’était que justice, assisté des évêques de Langres (François de Clermont-Tonnerre) et d’Amiens (Henry Feydeau de Broue)34. Cinq jours plus tard, il prête serment de fidélité au roi dans la chapelle du château de Meudon. Enfin, le 20 décembre, représenté par Eustache Blin, prévôt de l’église de Fréjus, le nouvel évêque, resté à Paris, est mis en possession de sa charge après lecture des bulles par le théologal administrateur en présence du chapitre et de deux magistrats du parlement d’Aix. Il faut bien le reconnaître, Fleury ne s’est pas pressé pour gagner son diocèse provençal35. Le bref Cum alias, qui condamnait les thèses du pur amour, est reçu en son absence par les évêques de la province d’Aix en février 1700 – Eustache Blin le représentant. Son mandement sera donné à Paris le 18 septembre. Ce long intervalle de 18 mois entre le sacre et l’arrivée à Fréjus le 27 mai 1701 n’a pas peu contribué à l’image d’un prélat plus préoccupé de son confort parisien que des missions du sacerdoce en terre méridionale : « Fleury, évêque de Fréjus par l’indignation divine36 ». Le futur cardinal a de nombreuses qualités, mais il ne cultive manifestement pas un héroïsme sacerdotal forcené : ambitieux, sans doute, mais avec ses aises…
Notes de bas de page
1 Ranchon, fol. 33.
2 Saint-Simon, 1983-1988, t. I, p. 572.
3 Ibid.
4 Louis XIV aurait dit à Fleury lors de sa nomination : « Je vous ay bien fait attendre, mon cher abbé, mais j’ay été jaloux de vos amis, et j’ay voulu que vous n’eussiés obligation qu’à moy » (Ranchon, fol. 42). Voltaire reprend ces mêmes paroles, qu’il dit tenir de la bouche même du cardinal (Voltaire, 1957, p. 935).
5 Maintenon, 1935-1939, t. V, p. 169.
6 Le terme « cascavéoux » désigne les Provençaux révoltés en 1630 contre l’introduction des élus (voir Pillorget, 1975).
7 Cosnac, 1852, t. II, p. 123 et suiv.
8 Péronnet, 1977, t. I, p. 451.
9 Ibid., t. II, figures.
10 Lebret, 1980, p. 193.
11 BnF, Cinq Cents Colbert, vol. 180, fol. 254 et suiv.
12 Ibid., fol. 287ro.
13 Maxime de Sars arrive à la même conclusion sans donner, hélas, ses sources (« Le revenu avoué s’élevait à vingt-cinq mille livres », Sars, 1942, p. 33). Idem en ce qui concerne Pierre Le Page (Le Page, 1992, p. 40). Girardin, qui écrit au milieu du xviiie siècle, estime que l’évêché « vaut plus de trente mille livres de rentes » (Girardin, 1872, p. 13).
14 Sars, 1942, p. 33.
15 BnF, Cinq-Cents Colbert 180.
16 Péronnet, 1977, t. II, p. 1455.
17 Mais les 3 000 livres dévolues à d’Aquin, on s’en souvient, ne furent jamais perçues et demeurèrent longtemps à dormir à Paris. Il faut rapprocher ces chiffres de l’estimation qu’en donne Dangeau : « Cet évêché vaut 35 000 livres de rente, sur quoi il y a 4 000 francs pour le chevalier de Tilladet et 1 000 écus pour l’ancien évêque » (Dangeau, 1854-1860, t. VI, p. 452). Surestimation du revenu épiscopal ou bien pesée globale du revenu de l’évêque (y compris La Rivoire) ? Le point de vue de Dangeau mérite, en tout cas, d’être rapproché de notre appréciation.
18 Ajoutons aussi qu’entre 1713 (date de la mort d’Henri de Fleury) et 1723 (date où il cède ce qui lui restait de l’héritage paternel à son neveu Jean-Hercule de Rosset), André-Hercule possède toujours Dio, Valquières et Vernazobres qui rapportent 2 500 livres par an. À son apogée, entre 1713 et 1715, le revenu de l’évêque est donc légèrement supérieur à 30 000 livres.
19 Dangeau, 1854-1860, t. VII, p. 134 (22 août 1699).
20 Espitalier, 1898, p. 312-313. Sur la lettre pastorale de Luc d’Aquin, voir ADV, 1 G 83.
21 Sur la procédure de désignation d’un évêque, on peut se reporter à Poncet, 2011, p. 177 et suiv.
22 AE, CP Rome 387, Louis XIV à Bouillon, 14 février 1698, fol. 63vo.
23 Ibid., Bouillon à Louis XIV, 11 mars 1698, fol. 194vo.
24 Ibid.
25 Ibid., fol. 210vo.
26 Espitalier, 1898, p. 314.
27 Girardin, 1872, p. 265-266.
28 Sainte-Marthe, 1715-1785, t. I, p. 445.
29 Le Page, 1992, p. 41.
30 « Réponse au cas proposé par Sa Majesté sur l’opposition de M. l’ancien évêque de Fréjus au sacre de l’abbé de Fleury, nommé à cet évêché », dans Bossuet, 1909-1925, t. XII, p. 475 (Meaux, 1er août 1699).
31 Ibid., p. 476.
32 Ledieu, 1928-1929, t. I, p. 2.
33 Ranchon, fol. 45.
34 BnF, Naf 22404, lettre de consécration, fol. 51. Il s’agit de l’église Saint-Julien, rue Saint-Honoré.
35 Malgré les louables efforts déployés par Pierre Le Page, qui met ce retard sur le compte des prodromes de la guerre de Succession d’Espagne (Le Page, 1992, p. 42), on ne voit pas bien ce qui a ralenti Fleury d’aller rejoindre son « épouse », sinon la perspective peu réjouissante d’avoir à résider en un évêché quasi sinistré.
36 Voltaire, 1957, p. 1320. D’après Voltaire, Fleury aurait écrit ces mots au cardinal Quirini, sitôt arrivé à Fréjus (« Il disait que, dès qu’il avait vu sa femme, il avait été dégoûté de son mariage… »).
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